Parcours associé à Pot-bouille de Zola
Présentation du corpus
Pour se reporter à l'étude du roman

Associé à Pot-bouille de Zola, ce parcours pédagogique a pour objectif d’élargir la problématique qui a guidé l'étude, la volonté des romanciers de « dévoiler les rouages de la société ». Après avoir rappelé les implications de cet enjeu, on en posera le cadre dans l'évolution de l'histoire du roman, puis en lien avec le contexte historique et social retenu, le XIXème siècle.
Six explications linéaires, accompagnées de documents iconographiques, sont donc proposées, prenant comme point de départ le mouvement réaliste qui donnera lieu à une recherche sur ses caractéristiques littéraires, et à une étude d'uneœuvre de Courbet, qui le représente dans l'art pictural.
Ces explications, accompagnées de lectures cursives de documents complémentaires, permettent d’aborder différentes approches et différentes situations sociales qui ont favorisé la connaissance des mécanismes qui régissent cette époque : la description, le portrait, les procédés de la satire.

Enfin, il a paru intéressant de prolonger ce parcours par un retour à Zola, la nouvelle intitulée Comment on se marie, parue dans la revue russe, Le Messager de l'Europe, en janvier 1876, puis publiée en 1893 qui donnera lieu à un dossier personnel.Bien sûr, il est impossible de prétendre à l’exhaustivité vu le temps imparti, mais il ne faut pas sacrifier une conclusion pour répondre à la problématique et pour amener à une réflexion personnelle par deux sujets pour s'entraîner à l'épreuve écrite du baccalauréat.
Introduction
Pour lire l'analyse
On se reportera au parcours sur l’œuvre pour reprendre l’analyse de l’enjeu retenu pour le parcours associé, à travers les termes clés : le verbe « dévoiler », l’image des « rouages de la société », et l’observation à laquelle invite l’adverbe interrogatif « Comment ».
Un héritage : la satire sociale dans l’antiquité
C’est à La Poétique d’Aristote, composé vers 335 av. J. -C., que remontent les trois objectifs fixés à l’écrivain, "docere, placere, movere", c’est-à-dire instruire, plaire et émouvoir, dont les deux premiers sont repris par le poète latin Horace au Ier siècle avant J.-C. Placé en tête de cette formule, le premier devoir de l’écrivain serait donc d’éduquer le public auquel il s’adresse. Mais, pour ces auteurs, cette éducation implique surtout un discours moral, permettant à chacun de mieux dominer ses passions nocives afin d’atteindre la sagesse, conduisant à l’idéal ultime, le bonheur.
Ainsi, dès l’antiquité, les auteurs ont entrepris de faire la satire des réalités de leur époque, en s’attaquant notamment aux corps constitués ou en remettant en cause des abus, tout particulièrement dans les comédies. Par exemple, Aristophane dénonce la guerre dans Lysistrata (411 av. J.-C.), la démagogie des politiciens dans Les Cavaliers (424 av. J.-C.) ou le fonctionnement des tribunaux athéniens dans Les Guêpes (422 av. J.-C.) Cependant, le dévoilement porte davantage sur des personnes existantes et sur les comportements, blâmés, que sur les critères plus généraux qui les guident. De même, l’œuvre de Pétrone, Le Satyricon, à la fin du Ier siècle, formule ses critiques à travers les aventures de ses personnages, leur psychologie et les relations entre eux, sans vraiment en dégager des lois générales.
Or, la volonté de « dévoiler les rouages de la société » donne à cet objectif une dimension plus collective en posant l’idée que la société fonctionne comme un système organisé de façon complexe, mais souvent non perceptible, qu’il serait donc essentiel d’éclairer.
Un tournant : le XVIIIème siècle
Les prémisses
Dès le XVIIème siècle, le contexte historique amène l’essor de la bourgeoisie, favorisé par le développement du commerce et l’attribution de charges royales qui multiplient les maîtres artisans, les riches commerçants, les hommes de loi, avocats, juges, et les administrateurs des finances. Peu à peu, elle se constitue en classe sociale, privilégiant l’ordre, qu’il soit politique, économique et moral, indispensable à la prospérité économique et à la protection de la propriété. Cependant, sa présence dans la littérature, essentiellement destinée à un public noble, reste encore limitée. Mais elle est déjà un objet de satire, comme dans Les Caractères de La Bruyère qui lui consacre un chapitre, « De la ville », ou dans Le Roman bourgeois d’Antoine Furetière, paru en 1666.
Lecture cursive : Antoine Furetière, Le Roman bourgeois, 1666 : livre I, « Histoire de Lucrèce, la bourgeoise »
Le récit présente rapidement la jeune héroïne, Lucrèce, orpheline dès son jeune âge et élevée par une tante, femme d’un obscur avocat. Malgré une fortune très limitée, sa tante, passionnée par le jeu, reçoit dans son salon, et parmi les invités, des jeunes gens attirés par Lucrèce. Cela conduit le romancier à s’interroger sur la façon dont se réalisent les mariages dans la bourgeoisie.
Les conditions du mariage
Le statut social, son « état de fille de condition », fait de Lucrèce un parti honorable : elle est née d’un père doté d’une charge judiciaire importante et élevée par une tante, elle-même mariée à un avocat. Mais à cela s’oppose un lourd handicap : elle avait « peu de bien ou plutôt point du tout ». Elle a donc « quelques nécessités », c’est-à-dire des obstacles pour trouver un mari.
Pour lire l'extrait

À cela s’ajoute la morale, l'exigence de vertu. Mais ici en lien avec le rôle du milieu peu fortuné dans lequel elle grandit, les réceptions données par sa tante autour des tables de jeu attirent des invités pas toujours recommandables. D’où le jugement du narrateur : c’est « un poste très dangereux pour une fille qui a quelques nécessités, et qui est obligée à souffrir toutes sortes de galants. » Dans ces conditions, le mariage exige donc de séduire, et l’image, soutenue par le conditionnel passé, ôte toute valeur à la vertu qui permettrait à la jeune fille de résister aux « galants » qui chercheraient à la corrompre : « Il aurait fallu que son cœur eût été ferré à glace pour se bien tenir dans un chemin si glissant. »
Enfin, pour trouver un mari, les attraits physiques jouent leur rôle, et l’héroïne l’a bien compris : « Toute sa fortune était fondée sur les conquêtes de ses yeux et de ses charmes ». Mais Furetière refuse avec insistance d’en faire une condition primordiale, car la beauté est éphémère, un « fondement fort frêle et fort délicat », finalement peu efficace : elle disparaît vite, « ne sert qu’à faire vieillir les filles ou à les faire marier à l’officialité », c’est-à-dire à devenir religieuses.
Le poids de la dot
Le véritable atout est donc l’argent apporté par la dot de la jeune fille, qui occupe la seconde partie du premier paragraphe, à partir du verbe qui suggère que son montant occupe les conversations : « Elle passait pour un parti qui avait, disait-on, quinze mille écus ». Mais tout futur époux doit être prudent et doit s’informer de façon précise sur cette dot, et le récit introduit immédiatement une réserve : « mais ils étaient assignés sur les brouillards de la rivière de Loire ». Furetière joue ici sur le double sens de ce terme : les « brouillards » sont les registres sur lesquels sont notés les bénéfices commerciaux, mais il les associe au « brouillard » qui imprègne l’air, surtout à proximité d’un fleuve : ainsi, comme lui, ces montants, réglés en espèces, sont « des effets à la vérité fort liquides, mais qui ne sont pas bien clairs. »
La suite du récit insiste sur le mensonge du montant de cette dot invoqué, mais c’est bien elle qui guide l’ambition de la jeune fille : « Sur cette fausse supposition, Lucrèce ne laissait pas de bâtir de grandes espérances ». Elle se permet donc de rejeter ceux qui ne lui paraissent pas offrir une fortune identique, refus mis en valeur par le discours directement rapporté : « quand on lui proposait pour mari un avocat, elle disait en secouant la tête : Fi, je n’aime point cette bourgeoisie ! » Ainsi, le choix ne repose en rien sur les sentiments, mais devient un marché financier, illustré par le parallélisme verbal : « Elle prétendait au moins d’avoir un auditeur des comptes ou un trésorier de France : car elle avait trouvé que cela était dû à ses prétendus quinze mille écus ». Le lexique renforce cette conception du mariage, fondée sur « le tarif des partis sortables. »
L'intervention du romancier
Le romancier interrompt alors son récit, pour s’adresser directement à son lecteur en imaginant sa réaction : « Cette citation, Lecteur, vous surprend sans doute : car vous n’avez peut-être jamais entendu parler de ce tarif ». Le ton plaisamment didactique adopté ensuite le place en position de supériorité face à celui qui, devenu son élève, va bénéficier du savoir généreusement transmis : « Je veux bien vous l’expliquer, et, pour l’amour de vous, faire une petite digression. »
Accompagnant cette volonté didactique, marquée par l’impératif « Sachez », Furetière accentue sa critique de « la corruption du siècle », où l’argent règne au point de réifier les êtres humains : elle a « introduit de marier un sac d’argent avec un autre sac d’argent, en mariant une fille avec un garçon ». La comparaison au « décri des monnaies pour l’évaluation des espèces », c’est-à-dire à l’acte officiel notifiant la dévaluation du cours de l’argent qui circule, met ainsi en parallèle deux « tarifs » : celui qui régit le fonctionnement financier s’applique aux valeurs humaines : « comme il s’était fait un tarif lors du décri des monnaies pour l’évaluation des espèces, aussi, lors du décri du mérite et de la vertu, il fut fait un tarif pour l’évaluation des hommes et pour l’assortiment des partis. » Furetière poursuit alors sa transmission d’un savoir qu’il présente sur un ton solennel, « Voici la table qui en fut dressée, dont je vous veux faire part », en lui donnant une dimension à la fois officielle et scientifique. Le titre, « Tarif ou évaluation des partis sortables pour faire facilement les mariages », fait du tableau, qui met en rapport le montant de la dot d’une jeune fille et les époux possibles, une recette absolue pour réussir un mariage. À chaque échelle financière correspond ainsi une liste des métiers qui sont accessibles, par exemple pour la jeune Lucrèce « qui a douze mille livres, et au-dessus jusqu’à vingt mille livres », elle peut prétendre à « Un procureur en parlement, huissier, notaire ou greffier ».
Mais il met en évidence ainsi l’ambition excessive de son héroïne, puisque, pour épouser « un auditeur des comptes ou un trésorier de France », il lui faudrait une dot entre « trente mille et quarante-cinq mille livres »…
POUR CONCLURE
Furetière prend ainsi le contrepied des romans de son époque, encore fondés sur l’héroïsme des personnages et sur les valeurs de l’amour précieux, en dépassant la dimension psychologique des personnages pour privilégier une vision réaliste d’ensemble des « rouages » de la bourgeoisie. Il montre comment le règne de l’argent fait fonctionner un monde mécanisé et dépersonnalisé, jouant sur le comique pour annoncer ce que dénonceront de si nombreux romanciers du XIXème siècle.
Le "siècle des Lumières"
Le véritable tournant se produit au XVIIIème, nommé "siècle des Lumières" en raison de sa volonté d’éclairer sur les réalités de la société un lectorat plus nombreux et plus ouvert. Les dénonciations se multiplient alors, par exemple au théâtre, comme dans les comédies de Marivaux, par exemple Turcaret ou le Financier (1709), dans les contes philosophiques de Voltaire, mais aussi dans les romans, où le réalisme s’impose, comme dans le roman picaresque d’André-René Lesage, Gil Blas de Santillane, publié entre 1715 et 1735, ou dans Manon Lescaut de l’abbé Prévost en 1731. Sont déjà mises au premier plan les critiques que développeront les romanciers du XIXème siècle : le pouvoir excessif du patriarcat, le règne absolu de l’argent, les abus que subissent les femmes. De même, est mis en évidence la façon dont seule compte l'apparence : les puissants affichent le respect de la vertu alors même que leurs comportements révèlent le contraire.
Le contexte historique et social du XIXème siècle

Si les romans du XIXème siècle sont au cœur de ce parcours, c’est parce que le contexte historique a profondément réorganisé la société, les nouveaux pouvoirs, venant détruire les idéaux romantiques du début du siècle et faisant triompher le matérialisme. De ce fait, l’expansion des sentiments, le portrait des « belles âmes » s’efface et, par opposition naît un nouveau courant littéraire, le réalisme, qui s’est donné pour objectif de représenter dans toute sa vérité la société. Ainsi, alors que le matérialisme s’impose et que la science devient une référence incontournable, les écrivains aussi veulent prendre du recul : l’objectivité s’affiche et s’affirme.
La monarchie rétablie
La Restauration
Après un premier exil et son retour en France pour "les Cent Jours", en 1815 Napoléon est définitivement exilé à Sainte-Hélène, où il meurt en 1821. La monarchie est alors rétablie : c’est la Restauration, d’abord avec Louis XVIII, un des frères de Louis XVI, dont le pouvoir est encadré par une "Charte". Mais à sa mort, en 1824, son frère, Charles X durcit encore le régime, en rejetant le pouvoir parlementaire : « il n’est pas possible que cette Charte empêche de faire ma volonté ». La noblesse retrouve alors pleinement son pouvoir, mais la division s’accentue entre deux partis, les Libéraux et les Ultras :
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Les Libéraux, bourgeois qui ont tiré profit de la Révolution, sont des royalistes modérés, soucieux de préserver le pouvoir parlementaire qu’a imposé la "Charte". Ils entendent bien, grâce à leur prospérité financière, conserver leur acquis.
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Les Ultras veulent redonner à la monarchie toute la puissance qu’elle avait sous l’Ancien Régime, et, pour cela, ils s’appuient sur l’Église.
La Monarchie de juillet
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En juillet 1830, les ordonnances publiées par Charles X provoquent une grave crise politique : il suspend la liberté de la presse, dissout la Chambre des députés et annonce de nouvelles élections mais après modification de la loi électorale. La révolte éclate alors, Paris se couvre de barricades les 27, 28 et 29 juillet, la troupe tire sur le peuple : c’est la révolution dite des « Trois Glorieuses », qui amène au pouvoir le duc Louis-Philippe d’Orléans, reconnu « roi des Français » le 9 août 1830. Il promulgue une nouvelle "Charte", et, pour promouvoir la paix, cherche à favoriser l’enrichissement des notables, et rappelle à ses côtés plusieurs de ceux qui s’étaient distingués durant l’Empire.
Claudius Jacquart, Conseil des ministres au palais des Tuileries (Guizot debout derrière le roi) le 15 août 1842, 1844. Huile sur toile, 165 x 235. Château de Versailles

Cette période donne un nouveau pouvoir aux députés. Mais elle marque surtout le triomphe de la volonté de s’enrichir, à tout prix, selon la recommandation du ministre Guizot, « Enrichissez-vous par le travail et par l'épargne », aussi bien sur le plan national, alors que la conquête de l’Algérie se poursuit, que sur le plan individuel, chacun cherchant à obtenir des places plus lucratives dans l’administration.
La Seconde République
Mais le pouvoir a fortement limité le droit de vote, en le fondant sur la fortune, et réprime violemment les révoltes. Peu à peu se manifeste une opposition contre Louis-Philippe, et les manifestations se multiplient, jusqu'à la révolution de 1848, qui rétablit la République.
Cette Seconde République apporte des lois libérales : outre l'élargissement du droit de vote à tous les hommes de plus de 21 ans, l'esclavage est aboli, grâce à l'action de Victor Schoelcher, ainsi que la peine de mort pour raisons politiques. La liberté de la presse, le droit de réunion, le droit à l'assistance pour les travailleurs sont proclamés... Cela suscite un immense espoir, dans la jeunesse notamment qui aspirait à cette liberté. Mais dès 1849, sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, une assemblée conservatrice est élue. Les clubs et les réunions politiques sont interdits, la loi Falloux rend à l'Église le pouvoir sur l'enseignement, et des lois répressives sont votées : limitation de la liberté de la presse et de réunion, du droit de grève...jusqu'à la limitation du droit de vote. Le mécontentement gronde, que sait attiser Louis-Napoléon qui souhaite rétablir l'empire avec le soutien des "bonapartistes". Il n'y parvient que par un coup d'État, le 2 décembre 1851 : il dissout l'Assemblée, et convoque le peuple à un plébiscite pour se faire porter au pouvoir. La résistance s'organise, des barricades se dressent à Paris, mais ordre est donné à la troupe de réprimer l'émeute dans le sang. Les opposants, tel Victor Hugo, partent en exil pour ne pas être emprisonnés dans de terribles conditions.
Le Second Empire
La société au XIXème siècle
Pour se reporter à la présentation
La hiérarchie sociale
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La Monarchie de Juillet a profondément modifié la hiérarchie sociale héritée de l’Ancien Régime et de l’Empire.
La noblesse
La noblesse de naissance y a perdu son rôle prédominant. En revanche, la noblesse d’Empire y est plus présente.
Le bas peuple
À l’autre extrême de l’échelle sociale, le petit peuple vit souvent dans la misère : l’ignorance, l’alcoolisme, la prostitution, voire le crime font des ravages dans les bas-quartiers des faubourgs parisiens. Le pouvoir politique ne s’occupe guère de ces miséreux, se contentant de détruire les quartiers les plus dégradés, et même l’Église joue un rôle ambigu : d’un côté, des œuvres de charité tentent d’apporter du secours tout en prônant les vertus chrétiennes, de même que les sœurs au chevet des mourants ; de l’autre, elle est elle-même captive du pouvoir de l’argent, « excessivement fiscale », et se fait payer, par exemple pour marier les couples, allant jusqu’à « d’ignobles trafics » selon Balzac. Seuls échappent en partie à cette misère les domestiques, cocher, femme de chambre ou cuisinière, portiers, prêts à tout pour tirer profit des privilégiés qu’ils servent.
La bourgeoisie
Elle est la classe sociale qui a tiré le plus de bénéfices du mot d’ordre du ministre Guizot sous la Monarchie de Juillet. Les commerçants, notamment, ont pu se faire élire maires, députés, et même devenir ministres et obtenir la Légion d’Honneur. Ainsi se réalise le constat : à Paris se fait « un immense mouvement d’hommes, d’intérêts et d’affaires ». Chacun espère voir se réaliser ses ambitions. De plus, ces parvenus cherchent à imiter l’ancienne noblesse : ils offrent ainsi du travail à tous les ouvriers du luxe, et jouent les mécènes auprès des artistes, non seulement par leurs achats personnels mais aussi en leur obtenant des commandes d’État.

L'importance de l'argent
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La Restauration a détruit l’idéal de gloire porté par les Révolutionnaires puis par Napoléon, remplacé par le matérialisme. Les plus jeunes ont alors perdu toutes leurs illusions, sont contraints d’adopter l’hypocrisie nécessaire pour plaire aux puissants, et il faut intriguer pour obtenir des charges et des titres, emprunter, s’endetter… Le désir de s’enrichir est si puissant qu’il efface tous les scrupules moraux.
Ainsi, l’argent règle tous les rapports sociaux, par exemple les mariages, où la dot de la jeune fille joue un rôle essentiel, comme le montre ce jugement de Crevel, personnage de La Cousine Bette de Balzac :
Honoré Daumier, Robert Macaire, notaire, 1836-1838. Estampe, 34,5 x 26. Maison de Balzac
Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse pas là-dessus. Il sait comme nous tous, qu’au-dessus de la Charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous ! Or, mon bel ange, l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les percevoir !
La vie sociale
Cet enrichissement marque aussi le développement d’une vie sociale où il s’agit avant tout d’étaler sa richesse. Par opposition aux quartiers miséreux des faubourgs ou même du cœur de Paris, et à la noblesse de l’Ancien Régime, traditionnellement installée sur la rive gauche, la nouvelle noblesse d’Empire, puis les parvenus de la Restauration se sont implantés dans le faubourg Saint-Honoré, sur la rive droite où se situent tous les lieux de plaisir. Ces privilégiés vivent dans des immeubles luxueux où ils prennent soin d’embellir leurs vastes appartements par des œuvres d’art censés faire la preuve de leur bon goût, en fait, uniquement destinées à faire admirer leur richesse. Les dames y offrent des dîners et tiennent des salons où souvent, l’on joue, par exemple au whist, et où se donne des réceptions somptueuses, ensuite relatées dans des articles de presse dans lesquels il est important d’être nommé.
Sont aussi importants les endroits où il faut se faire voir, ceux des promenades, comme les Champs-Élysées ou les Tuileries, mais aussi les restaurants renommés, comme le Rocher de Cancale, rue Montorgueil, ou La Maison Dorée, boulevard des Italiens. Enfin, la place accordée aux actrices dans le roman rappelle l’importance des lieux de spectacle, tels l’Opéra ou le théâtre des Italiens où il est indispensable d’avoir sa loge.
Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1834
Pour lire le texte
Si Le Père Goriot se passe en 1819, alors que la monarchie a été restaurée, il a été écrit en 1834. Après les journées de juillet 1830, Louis-Philippe a accédé au pouvoir avec le soutien de la bourgeoisie donc le seul mot d’ordre reprend l’injonction du ministre Guizot : « Enrichissez-vous. » Cette ambition anime toute la société que Balzac dépeint dans sa « Comédie humaine », animée d’une volonté de puissance qu’illustre le héros du roman, Eugène de Rastignac, monté de sa province à Paris dans l’espoir de conquérir la fortune.
Il découvre alors les contrastes de la capitale, de la bourgeoisie logée, comme lui, dans la médiocre pension Vauquer, aux salons parisiens de madame de Beauséant, de madame de Nucingen ou de madame de Restaud. Alors qu’il vient de demander de l’argent à sa mère et à ses sœurs pour régler sa pension et pour tenir son rang dans le monde, l’ancien forçat Trompe-la-mort, logeant aussi chez madame Vauquer sous le nom de Vautrin, lui prodigue des conseils pour accéder à une « rapide fortune ». Comment, à travers le discours de Vautrin, Balzac dévoile-t-il les lois qui règlent la société ?
Charles Huart, Vautrin et Rastignac à la pension Vauquer, entre 1910-1950. Estampe, 6,4 x 9,8. Maison de Balzac

Première partie : du côté des femmes (des lignes 1 à 7)
Le rôle de Vautrin
Vautrin joue ici le rôle de maître face à ce jeune homme dont il a perçu l’ambition, et qu’il initie en affirmant avec force ses certitudes sur les réalités parisiennes : « Je vous défie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des manigances infernales. » Le verbe, sa formulation négative et le lexique péjoratif soutiennent une critique sévère contre la capitale, présentée comme un lieu où chacun est menacé de terribles dangers. Tout son discours vise à convaincre Rastignac, à commencer par sa présentation plaisante de ces dangers, un échange entre sa propre vie et un plan de légume du jardin : « Je parierais ma tête contre un pied de cette salade que vous donnerez dans un guêpier ». Il insiste ensuite sur sa connaissance, « Je n’en finirais pas s’il fallait vous expliquer les trafics », que confirme l’injonction finale : « soyez-en sûr ».

L'image des femmes
Par l’image du « guêpier », au sommet des dangers Vautrin place la femme, première tentation qui guette un jeune ambitieux, surtout si elle est séduisante, « belle et jeune ». Il généralise son portrait, en rattachant le comportement féminin à la place que la société leur attribue. Le lexique, « Toutes sont bricolées par les lois », les compare à un animal contraint par la « bricole », par un harnais qui leur ôte leurs droits en les obligeant à se soumettre à un pouvoir patriarcal, d’où la conséquence : « en guerre avec leurs maris à propos de tout. » Leur faiblesse juridique les amène à prendre leur revanche sur un mariage arrangé, donc sans amour, donc compensés par des « trafics qui se font pour des amants ». Une énumération multiplie ensuite toutes les raisons de la corruption féminine, d’abord la coquetterie, « pour des chiffons », puis « pour des enfants, pour le ménage ou pour la vanité ». Autant d’éléments qui relèvent de l’apparence à maintenir à tout prix aux yeux d’autrui, mais « rarement par vertu ».
Émile Charles Wattier, La haine, 1824. Lithographie coloriée, exposition « Les illusions (conjugales) perdues ». Maison de Balzac
Deuxième partie : le rôle de la vertu (des lignes 7 à 18)
La vertu niée
De l’image précédente, le discours de Vautrin déduit une conséquence, le triomphe de la corruption, posée sous forme de vérité générale : « Aussi l’honnête homme est-il l’ennemi commun. » La question rhétorique, « Mais que croyez-vous que soit l’honnête homme ? », amène une inversion des valeurs morales : « À Paris, l’honnête homme est celui qui se tait et refuse de partager. » Elles sont remplacées par deux exigences, « se tai[re] », c’est-à-dire savoir être prudent et dissimuler ses actes, et l’égoïsme qui place l’intérêt personnel au premier plan.
À ceux qui suivent cette règle cynique, Vautrin oppose ceux qu’il qualifie de « pauvres ilotes », terme qui renvoie aux esclaves dans la cité antique de Sparte, puis, avec un lexique grossier encore plus méprisant, ceux qu’il « nomme la confrérie des savates du bon Dieu ». Il évoque ainsi ceux qui respectent la morale, les valeurs prônées par la religion, rejetés puisqu’ils ne sont « jamais récompensés de leurs travaux ». L’ironie s’accentue dans l’antithèse qui conclut : « Certes, là est la vertu dans toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. » Le parallélisme met en évidence la métaphore qui ridiculise la « vertu », en insistant surtout sur son inutilité pour atteindre le seul but important, s’enrichir.

Jean-Baptiste Lesueur, Misère et pénurie à Paris, entre 1794-1796. Gouache, 36 x 53,5. Musée Carnavalet
La vision qui suit, « Je vois d’ici la grimace de ces braves gens », par son ironie par antiphrase, amène donc une remise en cause de la religion, fondée sur le véritable blasphème de l’hypothèse avancée : « si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s’absenter au jugement dernier. » Il dénonce ici le dogme même qui place le salut dans l’au-delà, où l’homme serait récompensé de son respect de la morale par l’accès au paradis, ou, inversement, puni de ses fautes par l’enfer. La « vertu », en fait, n’a plus aucun sens.

Henri Meyer, "Le Veau d’or", in Le Petit Journal, 31 décembre 1892
Le culte de l'argent
Il n’y a donc qu’un seul but à viser, « s’enrichir », et pour l’atteindre, une double exigence : « Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut être déjà riche ou le paraître. » Balzac souligne ainsi la prépondérance de l’argent dans cette vie parisienne. Il fixe le statut social par héritage familial d’abord, et, comme l’argent appelle l’argent, il est alors possible de la faire fructifier. L’autre ressource met en évidence le rôle de l’apparence : « paraître » riche ouvre l’accès à des milieux plus élevés, à des relations qui peuvent aider à faire fortune.
À cela s’ajoute un autre conseil, faire preuve d’une audace extrême dans la malhonnêteté : « il s’agit de jouer ici de grands coups ». À nouveau, le recours à l’argot, « autrement, on carotte, et votre serviteur ! », soutient la volonté de puissance, une force qu’il oppose à des affaires trop médiocres qui ne peuvent conduire qu’à un rejet, marqué par la formule d’adieu familière.
Enfin, une dernière exclusion est mentionnée : « Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle des voleurs. » L’opposition des chiffres indique, en effet, que l’enrichissement ne vient pas de la vie professionnelle, et qu’en plus, lorsque c'est le cas, il n’entraîne qu’un blâme sévère.
Troisième partie : l’immoralité (de la ligne 18 à la fin)
La dissimulation
Cette toute-puissance de l’argent conduit à un bilan, exprimé sur un ton péremptoire qui interdit à Rastignac toute objection : « Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu’elle est. » La métaphore qui suit semble annoncer le titre même du roman de Zola, Pot-bouille : « Ce n’est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l’on veut fricoter ». Elle fait ressortir la saleté, d’où l’injonction : « sachez seulement vous bien débarbouiller » Comme chez Zola, le plus important est donc de savoir dissimuler les comportements blâmables, de porter le masque de la vertu : « là est toute la morale de notre époque », une « morale » qui inverse toutes les valeurs reconnues.
La nature de l'homme
Dans la conclusion de cet extrait, Vautrin reprend son rôle d’initiateur, en mettant en valeur son savoir : « Si je vous parle ainsi du monde, il m’en a donné le droit, je le connais. » Sa question rhétorique revient sur la notion de morale, à nouveau rejetée par la réponse négative catégorique : « Croyez-vous que je le blâme ? du tout. » Conformément au titre d’ensemble de son œuvre, « La Comédie humaine », les brèves affirmations qui se succèdent rattachent son jugement à l’essence même de l’homme, un être par nature corrompu : « Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L’homme est imparfait. » Quand on le blâme, c’est donc seulement qu’il n’a pas su bien masquer son immoralité : « Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu’il n’a pas de mœurs. » Enfin, il généralise, en faisant de cette nature une caractéristique omniprésente, indépendante des classes sociales : « Je n’accuse pas les riches en faveur du peuple : l’homme est le même partout, en haut, en bas, au milieu. »
Bertall, « La Comédie humaine », vers 1853. Affiche, lithographie, 45,7 x 30,4

CONCLUSION
Par le discours de son personnage, Balzac propose une vision critique à la fois de la société et de la psychologie humaine plus largement, dépassant ainsi le cadre de son époque. Il y montre, comme le fera Zola dans Pot-bouille, l’hypocrisie mise en œuvre pour permettre d’agir sans respecter la morale, mais en en préservant l’apparence : il en fait le seul moyen de conquérir la fortune, de satisfaire son ambition sans danger. Il dresse ainsi un portrait à venir de son jeune héros, Rastignac, en l’invitant à ne plus se soucier de la « vertu », en renonçant notamment aux règles religieuses, mais en se méfiant aussi, car l’absence de vertu est générale, et tout particulièrement chez les femmes dont il pourrait être victime. Et comme dans Pot-bouille aussi, elle touche toutes les couches sociales, de la haute bourgeoisie riche jusqu’aux domestiques à son service. Ce dévoilement est renforcé par la force de persuasion que Balzac prête à Vautrin, qui impose son savoir en renforçant sa critique par son ironie et par un langage, souvent familier et concrétisé par les nombreuses images.
Lecture cursive : Honoré de Balzac, La Cousine Bette, 1846
Pour lire le texte
La Cousine Bette, roman de Balzac paru en 1846, raconte comment la cousine Bette provoque, par ses manœuvres, la lente déchéance de la famille Hulot qu’elle jalouse. La débauche et l’escroquerie du baron Hulot ont ainsi conduit sa famille à la ruine. Pour éviter le déshonneur d’une dette impayée, son épouse se rend chez Crevel, dont le fils est son gendre, pour solliciter un prêt de « deux cent mille francs ». Elle est dans le rôle traditionnel d’une épouse, soutenir son mari et, surtout, ses enfants, en préservant leur honneur. Mais elle reçoit de Crevel, qui la traite avec un paternalisme méprisant, une sévère leçon sur le fonctionnement de la société.

La corbeille de la Bourse de Paris au moment de la clôture. Gravure du XIXème siècle
Il amplifie son pouvoir en le plaçant même au-dessus de celui du roi : « Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse pas là-dessus. » Il surpasse même tous les textes légaux, depuis la « Liste Civile » qui décide de la répartition du budget de l’État aux différentes institutions : « La Liste Civile, quelque civile qu’elle soit, la Liste Civile elle-même vous prierait de repasser demain. »
L’énumération des adjectifs hyperboliques lui attribue même une valeur sacrée, qui dépasse celle de la constitution fondatrice de la Monarchie de Juillet : « au-dessus de la Charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous ! »
Un but universel : s'enrichir
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Mais Crevel amplifie encore sa divinisation de l’argent, en en faisant un héritage des temps les plus anciens : « Dieu des Juifs, tu l’emportes ! a dit le grand Racine. Enfin, l’éternelle allégorie du veau d’or !… Du temps de Moïse, on agiotait dans le désert ! Nous sommes revenus aux temps bibliques ! Le veau d’or a été le premier grand-livre connu, reprit-il. »
Or, cet argent ne doit pas dormir « dans un tiroir », comme l’indique le verbe « agioter » qui renvoie aux transactions monétaires susceptibles de rapporter un profit. Il faut sans cesse le faire fructifier, c’est la loi des « affaires » : « Tout le monde fait valoir son argent et le tripote de son mieux. » Il est donc essentiel de le placer : « l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les percevoir ! » Là encore, il s’agit d’une pratique qui remonte à l’antiquité selon le sens donné au récit biblique de la fuite des Hébreux d’Égypte : « Les Égyptiens devaient des emprunts énormes aux Hébreux, et ils ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après des capitaux. »

Quillenbois, La fureur de l’agiotage, XIXème siècle. Estampe, 35,8 x 27,4. Musée Carnavalet
Mais cette exigence entraîne une conséquence. En s’appuyant sur le langage populaire, la question ironique de Crevel souligne à quel point personne n’accepte d’être dépossédé de ses biens : « Vous ignorez l’amour de tous les citoyens pour leur Saint-Frusquin ? » Or, pour prêter de l’argent liquide, « vivant » comme le nomme Crevel, il faut vendre des placements, donc perdre les intérêts : « Vous voulez deux cent mille francs ?… personne ne peut les donner sans changer des placements faits. Comptez !… Pour avoir deux cent mille francs d’argent vivant, il faut vendre environ sept mille francs de rentes trois pour cent ! » De cela se déduisent deux autres conséquences : le temps nécessaire pour ce faire, au moins « deux jours », et que ce prêt repose sur une raison impérative.
POUR CONCLURE
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Ainsi, bien avant le Second Empire dans lequel s’inscrivent "Les Rougon-Macquart" de Zola, l’argent est devenu le ressort essentiel de la société. Si s’enrichir a été longtemps considéré comme blâmable aux yeux d’une religion qui fait du salut dans l’au-delà l’objectif de la vie terrestre, tout s’est inversé, et cela est ici présenté comme inhérent à la nature même de l’être humain. De ce fait, toute relation humaine en dépend.
Edmond Duranty, Le Malheur d’Henriette Gérard, 1861, chapitre XIII, « Amour maternel »
Pour lire le texte
En 1856, Louis Edmond Duranty et Jules Assézat lancent la revue Réalisme, qui publiera quelques numéros jusqu'en 1857. Dans son article « Le spectacle social », paru le 15 novembre 1856, Duranty y expose sa conception du roman :
Beaucoup de romanciers, non réalistes, ont la manie de faire exclusivement dans leurs œuvres l'histoire des âmes et non celle des hommes tout entiers. […] Or, au contraire, la société apparaît avec de grandes divisions ou professions qui font l'homme et lui donnent une physionomie plus saillante encore que celle qui lui est faite par ses instincts naturels ; les principales passions de l'homme s'attachent à sa profession sociale, elle exerce une pression sur ses idées, ses désirs, son but, ses actions.

Il la met en œuvre dans son roman Le Malheur d’Henriette Gérard, publié en 1856, qui relate la façon dont la famille Gérard veut imposer à leur fille Henriette, amoureuse du jeune Émile Germain, le mariage avec un riche vieillard, Mathéus. Pour dépeindre cette famille, une péripétie est développée, le conflit avec un voisin, le boulanger Seurot, à propos d’un ruisseau qui ferait partie de leur domaine, les Basses-Tournelles et qu’il se serait indûment approprié avec « quelques arpents de terre ». Madame Gérard décide d’abord de lui faire un procès, puis va plus loin en envoyant des ouvriers travailler sur ce terrain : elle se retrouve à son tour traînée en justice par Seurot, donc prépare son procès avec son avocat, monsieur Vieuxnoir. Comment leur conversation met-elle en évidence les lois qui règlent le fonctionnement de la société de province ?
Première partie : un juste procès (des lignes 1 à 10)
Les parties en présence
Dans ce litige, le procès doit, en principe, décider du droit de propriété à partir de faits objectifs, tels des plans ou des mesures du terrain. Or, l’adverbe emprunté au lexique juridique introduit un tout autre enjeu, la morale : « J’aborde, ajouta-t-il, concurremment avec les faits, l’appréciation morale », qui se déduirait de la comparaison des deux parties qui s’opposent. Ainsi, il souligne la valeur de ses clients en montrant leur implication dans le fonctionnement de la société, pour l’un économique, le « rôle de M. Gérard parmi nos populations agricoles », et pour son épouse, en lien avec la religion : « en créant des institutions de charité ». Face à cet éloge, il reproche à leur adversaire son immoralité, sa « vie » qu’il critique pour sa « conduite usurière », c’est-à-dire un abus financier par rapport à la loi. Mais dans son affirmation, avec l’italique qui accentue le terme, « les grands principes de la morale décident la question », la « force » prêtée au recours de ses clients ne relève plus alors des seuls faits objectifs, mais d’une appréciation beaucoup plus subjective.
L'éloge des clients
Il développe alors son éloge de ses clients accusés, en mettant l’accent sur deux qualités :
Ils ont fait preuve d’une longue indulgence : « mon plaidoyer fait ressortir la modération avec laquelle, pendant plusieurs années, vous attendez qu’un remords, un bon sentiment amène la partie adverse à une restitution dictée par la probité ». Ainsi, eux-mêmes animés de valeurs morales, ils ont donc fait confiance à leur adversaire, espérant qu’en lui aussi elles feraient triompher « la probité », le respect du juste droit d’autrui, sans devoir aller jusqu’à un procès.
C’est donc le refus de leur adversaire qui les a contraints au procès, « ne faisant appel à [leurs] droits qu’à la dernière extrémité », car c’était pour eux une « marche pénible ». Il insiste alors sur une qualité, l’obéissance à ce qui est posé comme un devoir parental : le recours à la loi est « nécessaire par le soin de l’avenir de vos enfants, auxquels vous devez compte de l’administration de vos biens comme tous parents prévoyants et tendres. » Mais il est significatif que ce devoir s’applique d’abord à la préservation du patrimoine, donc à la prospérité économique.
Deuxième partie : le primat de la propriété (des lignes 11 à 24)
Deux caricatures
La volonté de réalisme de Duranty n’empêche pas que les portraits de ses deux personnages deviennent des caricatures, à commencer par celui de l’avocat : « M. Vieuxnoir s’animait ; son nez, dans lequel semblait se résumer toute sa figure, se levait et se baissait, secouant les lunettes d’or avec force ». Sa conviction est ainsi ridiculisée¸ indice de sa vanité. Mais la comparaison ridiculise de même madame Gérard qui l’interrompt brutalement : « lorsque tout à coup le discours de madame Gérard partit comme ces têtes de diable qui sautent d’une boîte à surprise. » La suprématie de l’avocat se trouve ainsi réduite à néant par le pouvoir que lui impose sa cliente : « M. Vieuxnoir s’en trouva bâillonné net. »
Honoré Daumier, l’avocat et sa cliente, 1833. Lithographie, 26,5 x 34,5. BnF

L'argumentation de madame Gérard
Toute l’argumentation de madame Gérard prend appui, non pas sur la morale en elle-même mais sur une valeur dont l’hyperbole souligne la force naturelle : « Le sentiment de la propriété est un des plus profonds au cœur de l’homme ». C’est donc le statut social, fondé sur le patrimoine, qui guide toute action juridique, principe à nouveau amplifié par la dramatisation : « il est donc simple qu’il revendique énergiquement ses droits, ce qui est pour lui, en principe, affaire de vie ou de mort. » De déduction en déduction, elle fait du droit de « propriété » la garantie du maintien de la société : « Cette propriété, si utile à l’individu lui est garantie par la société au moyen de la loi : donc toute revendication d’un homme lésé dans ses droits, dans sa propriété, est par cela même une sanction, une consolidation de la loi, de la société ». Faire appel à la justice devient, de ce fait, un acte salutaire, pas seulement pour le plaignant, mais pour la survie de l’ordre social lui-même : « c’est un appel, un cri de veille, devant les dangers de destruction que laissent planer sur le monde la passion aveugle, l’avidité haineuse, on peut ajouter des basses classes ! » L’exclamation, le lexique péjoratif, avec les adjectifs hyperboliques, traduisent les écarts sociaux par le mépris affirmé de la riche bourgeoisie pour les "inférieurs", ceux qu’elle qualifie de « basses classes ». Sa conclusion injonctive impose donc avec violence l’image de son triomphe au tribunal : « Il ne faut pas épargner le boulanger ; au tribunal, on a le droit d’écraser son adversaire ; qu’il ait la tête courbée tout le temps que vous parlerez. »
Troisième partie : les deux parties en conflit (des lignes 25 à 41)

Honoré Daumier, Les gens de Justice, 1845-1846. Lithographie, 24,6 x 19,2. BnF
Ainsi coupé par sa cliente, l’avocat ne renonce pas et reprend l’initiative de façon à restaurer son prestige : « Oui, répliqua M. Vieuxnoir, je vais vous lire un passage de mon plaidoyer, qui est juste dans le même sens ». Comme le veut la tradition, sa lecture commence par un exorde, destiné à capter la bienveillance des juges en commençant par l’éloge de leur puissance et de la noblesse de leur fonction : « Messieurs les juges, nous avons confiance en vos lumières : la magistrature française s’est de tout temps rendue glorieuse en terrassant l’iniquité, et la cause que nous vous soumettons est digne d’intérêt. »
La comparaison des deux parties
Il reprend alors sa comparaison des adversaires.
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L’éloge est réservé à la famille Gérard, le rythme ternaire en gradation insistant sur leur statut social, reconnu de tous : « D’une part, une famille honorable, dont tous les membres s’emploient noblement pour le bien de leurs concitoyens, une famille entourée de l’estime publique ».
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Par opposition, sa métaphore accentue sa critique d’un adversaire, certes riche mais dépeint comme ayant trompé de façon sournoise : « de l’autre, un homme parvenu à une fortune dont toutes les sources se perdent dans les sentiers de l’accaparement des manœuvres insidieuses ». Cependant, il prend soin, pour ne pas indisposer les juges en leur dictant le verdict, d’accompagner son blâme d’une précaution oratoire : « d’une finesse presque coupable, oserai-je dire ! »
L'argumentation décisive
Toujours dans la tradition de l’art oratoire, après la présentation des deux parties, l’avocat devrait revenir aux faits, ce qu’annonce sa question rhétorique, « que s’est-il passé ». Mais, au lieu de cela, il introduit par son exclamation l’argument destiné à justifier les portraits opposés entre « cet enrichi du hasard servi par l’intrigue et cette famille dont la fortune patrimoniale s’est accrue par le travail le plus élevé, le plus méritant, le travail agricole ! » L’hyperbole met au premier plan le « travail », valeur fondatrice de la société du Second Empire, associé à la propriété terrienne puisqu’il s’agit d’agriculture. L’anaphore, « c’est celui-là », développe en deux temps l’argument pour soutenir le recours en justice de ses clients :
Mais cela lui permet de ne pas revenir sur les faits : la qualité de cette famille « devrait faire oublier le passé par des scrupules de loyauté, seuls propres à le laver de soupçons auxquels je n’ai ni la volonté ni le droit de m’arrêter ». À lui seul, le statut social suffirait donc à déterminer le jugement en leur faveur, indépendamment d’une recherche réelle pour savoir qui a véritablement un droit sur le terrain objet du litige. Il impose donc le rejet de toute accusation, alors même que sa cliente s’est elle-même donné le droit de reprendre ce terrain qu’elle juge appartenir à son domaine, en envoyant des ouvriers y travailler.
Dans un second temps, il reprend l’argument en l’inversant : « c’est celui-là qui, imprudemment, et peut-être devrais-je dire un mot plus fort, vient prêter le flanc à une accusation fondée et justifiée. » Le statut social de ses clients conduit à blâmer l’attaque de leur adversaire, qui a agi « imprudemment » en n’en tenant pas compte.
Pour sa part, il use à nouveau d’une précaution oratoire pour souligner que le comportement de Seurot ôte toute valeur à sa plainte en justice, et il reprend son approche morale, « Oui, serait-il trop sévère de qualifier une pareille conduite d’impudeur !… » Toujours en feignant de ne pas trancher à la place des juges, l’accusation serait donc une remise en cause de la bienséance, une offense aux règles qui régissent la hiérarchie sociale.
Quatrième partie : les enjeux du procès (de la ligne 42 à la fin)
Protéger la société
Face à cette argumentation, madame Gérard se montre réticente : « À peu près, dit madame Gérard d’un air négatif ». Elle tient, en fait, à défendre plus énergiquement l’ordre social : « mais il faut surtout leur faire comprendre ceci ; j’ai écrit la phrase hier au soir, tenez : les esprits envahisseurs sont heureusement en petit nombre, mais ils sont audacieux ». À ses yeux, le plus grave est sa remise en cause par ceux qui s’en prennent aux propriétaires, qualifiés péjorativement, d’où l’importance de donner raison à ceux qui, au contraire, la respectent totalement : « il importe de rassurer les esprits droits et paisibles, et c’est en cela que le procès de M. Gérard a une haute portée. » Le procès revêt ainsi une dimension plus large, devenant une démonstration : « C’est plus qu’une affaire individuelle, c’est une affaire sociale qui intéresse tous les voisins de M. Gérard, tout le pays. » Sa conclusion souligne ainsi le lien qui fait de la supériorité sociale une supériorité morale : « Il s’agit de savoir si la droiture triomphera de la malhonnêteté. »
La puissance de la loi
En tant qu’avocat, monsieur Vieuxnoir n’apprécie pas que sa cliente lui dicte son plaidoyer, ce qui porte atteinte à la valeur qu’il tient à s’attribuer, mais il doit tout de même préserver la cliente qui le rémunère : « Voyez, Madame, reprit l’avocat, qui n’approuvait pas le point de vue de madame Gérard, parce qu’il n’y avait pas songé, ne vous ai-je pas devinée ? »
CONCLUSION
Cet échange répond à ce que souhaite trouver Duranty dans un roman, un dévoilement de « la société » avec ses « grandes divisions ou professions qui font l'homme ». Pour lui, il ne suffit pas de peindre les « passions » car la psychologie dépend de la place occupée dans la société. C’est ce que révèle cet extrait d’une part par le discours de l’avocat qui tient, certes, à faire la preuve de sa maîtrise de l’art oratoire, mais doit aussi, pour mériter sa rémunération, ménager sa cliente. Il insiste donc sur son bon droit, en s’appuyant sur la place occupée par la famille dans la vie de la province, qui lui permet de faire ressortir trois valeurs fondatrices de la société, trois clés de la « morale » : le travail pour accroître le patrimoine, sa transmission aux enfants, et le soutien de la loi qui garantit le respect de la hiérarchie sociale.
D’autre part, madame Gérard, tout en cautionnant cette argumentation, va encore en avançant l’idée d’un danger : les « basses classes » menacent cet ordre social, la loi doit donc se mettre au service de ceux qui occupent le sommet de la hiérarchie sociale par leur fortune. La vérité des faits passe donc au second plan, l’avidité l’emporte, et une apparence de morale affichée, alors même que la suite du roman raconte l'odieux mariage que madame Gérard impose, qui amènera le suicide de son jeune amoureux, Émile.

S’il feint de se ranger à ses côtés, il ne renonce pas à réaffirmer ses qualités d’éloquence : « Veuillez écouter encore ce passage de mon plaidoyer : ‘‘S’adresser à la loi, cette grande protectrice de l’humanité, pareille à un chêne à l’ombre bienfaisante duquel s’épanouit la société, voilà le devoir de l’honnête homme injustement frustré.’’ » Il revient donc à la pratique d’un avocat face à des juges qu’il doit persuader, notamment par son éloge de « la loi » qu’ils servent, dont la puissance est soutenue par l’hyperbole et par sa comparaison méliorative. Il remet ainsi en avant l’attitude de son client, victime d’une malhonnêteté et confiant en la justice : « M. Gérard n’a pas faibli une seule fois dans l’épreuve qui lui était imposée !… »
Une audience au tribunal, illustration in Le Monde illustré, le 9 décembre 1882
Histoire littéraire : le réalisme
Pour approfondir la recherche
Stendhal déclare, en 1830, dans Le Rouge et le Noir : "Un roman, c'est un miroir qu'on promène le long d'un chemin". Il affirme ainsi une volonté de "mimésis", c'est-à-dire de représenter dans toute sa vérité la société. Certes, cette volonté n'est pas nouvelle, comme on l'a vu précédemment : certains romanciers du XVII° siècle, et surtout ceux du XVIII° siècle s'étaient efforcés d'inscrire leurs personnages dans un contexte dépeint avec exactitude et s'étaient interrogés sur le rôle du romancier, sur sa maîtrise du récit, en cherchant à illustrer de façon précise leur époque.

Mais, c'est - paradoxalement - le romantisme qui amène la volonté de réalisme, jusqu'à devenir, dans la seconde moitié du siècle, un courant artistique à part entière. Privilégiant l'expression du "moi", l'expansion de la sensibilité, voire du sentimentalisme, les excès du romantisme ont lassé. Après tant de subjectivité, tant de "belles âmes", de scènes pathétiques - et dans une société où le matérialisme de la bourgeoisie triomphe et où la science et la technique deviennent une référence incontournable, les écrivains veulent prendre du recul : l'objectivité s'affiche et s'affirme, avec l'essai d'un théoricien comme Champfleury (Le Réalisme, 1857) ou dans la revue Le Réalisme (1856-1857) de Duranty.
Stendhal et Balzac, même si leurs héros restent souvent romantiques et qu'eux-mêmes, par leur tempérament et leurs goûts, s'inscrivent encore dans le romantisme, sont les premiers à ouvrir réellement la voie au réalisme.
Mais, quoiqu'il s'en défende, c'est Flaubert qui, par ses sujets et par ses choix d'écriture, est véritablement le maître de ce courant, entraînant à sa suite les frères Goncourt, et Maupassant. Le roman est, en effet, avec la nouvelle, le genre littéraire qui correspond le mieux à cette volonté d'inscrire l'œuvre dans le réel.
Histoire de l'art : Gustave Courbet, Les Cribleuses de blé, 1854

La vie de Courbet
Gustave Courbet, Les Cribleuses de blé, 1854. Huile sur toile, 131 x 167. Musée d’art de Nantes
Le rejet des excès sentimentaux et de l’idéalisation du romantisme dans la littérature s’accompagne du même rejet dans la peinture, dont témoigne l’importante œuvre de Gustave Courbet (1819-1877) qui s’affirme comme un des maîtres du nouveau courant, naissant au milieu du siècle, le réalisme.
Mais ce courant ne s’impose pas si facilement, et, quand Courbet s’éloigne de l’académisme de ses premières créations pour proposer ses toiles "réalistes", elles font scandale et sont refusées. Ainsi, pour l’Exposition universelle de 1855, c’est à ses frais qu’il fait construire un pavillon baptisé « Pavillon du réalisme » pour exposer quarante œuvres, tel ce tableau, peint à Paris en 1854, dont le titre initial est Les Cribleuses ou les Enfants des cultivateurs du Doubs qui lui vaut de nombreux reproches, notamment la pose de la « cribleuse », jugée indécente.
Pour voir une vidéo d'analyse du tableau : cliquer sur l'image
La vidéo propose une analyse précise à la fois des conditions de réalisation du tableau et de ses caractéristiques picturales, composition d’ensemble, représentation des personnages et des objets, contraste des couleurs froides et chaudes, et lumière.
Ainsi, on reconnaît dans cette toile la volonté des artistes de reproduire leur époque, déjà en représentant le monde agricole sans souci de transmettre un message moral ni de valoriser la noblesse du travail, mais en dépeignant les détails banals des activités de criblage dans un décor lui aussi banalisé par les objets sur le sol¸ une jarre en terre avec sa cuillère, un chaudron en suivre, un panier en osier, une assiette, un bol en bois. Mais il illustre aussi l’évolution qui se produit alors dans l’agriculture, à travers les trois techniques dépeintes : la cribleuse centrale est mise en valeur par son utilisation du « van » qui permet de séparer les grains de blé des impuretés, mais exigence encore beaucoup d’énergie, tandis que le se fait manuellement par sa compagne assise, dont la nonchalance souligne l’aspect fastidieux. Le jeune garçon, lui, annonce l’avenir car il se montre passionné par l’intérieur du tarare, qui par son mécanisme, remplace le criblage traditionnel.
Comme le romancier réaliste, le peintre met donc l’accent sur les réalités d’une époque où, si l’agriculture reste la part dominante dans l’économie, elle traduit elle aussi le progrès technique.
Edmond de Goncourt, La Fille Élisa, Livre I, 1877
Pour lire le texte
Étroitement unis, Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) de Goncourt, ont débuté leur carrière littéraire en produisant ensemble des romans, comme Germinie Lacerteux, en 1865, des ouvrages historiques, des articles de critique d’art et littéraires. À la mort de Jules, Edmond poursuit l’écriture de romans, dont le premier, La Fille Élisa, paru en 1877, traduit sa volonté d’ouvrir le roman à la totalité du réel, en s’intéressant aux bas-fonds de la société. C’est le cas de l’héroïne, Élisa, devenue prostituée après l’enfance douloureuse vécue auprès d’une mère alcoolique et violente, qui a tué son amant, un soldat. Son procès la condamne à « une vie abominable » dans la « Maison centrale de force et correctionnelle ». Elle y revit les épisodes de sa relation avec le soldat Tanchon, rencontré dans la maison close où elle travaille. Quelle image de la société les souvenirs évoqués font-ils ressortir ?

Première partie : la description du lieu (premier paragraphe)
La description multiplie les détails destinés à peindre le lieu de la façon la plus précise possible : mais la construction de l’ensemble dépasse l’objectivité attendue du réalisme, en rappelant l’intérêt des Goncourt pour l’art pictural.
Un clair-obscur
L’appellation qui ouvre la description du logement, « C’était un trou noir », évoque un lieu fermé et sombre, mais un contraste est immédiatement introduit dans la subordonnée relative qui précise « dans lequel tombait un rayon de soleil ». Ainsi la description rappelle la technique picturale du clair-obscur, reprise à propos des oiseaux avec « leurs rapides et incessants passages de l’ombre à la lumière, de la lumière à l’ombre. » Ce contraste est aussi marqué entre, d’un côté la luminosité les « vols nuant et changeant de couleurs », le brillant des poissons aux « frétillements d’argent » et le « verre bleu » de la « coupe », de l’autre l’obscurité suggérée par la mention du « rocher en coquilles d’escargots », brunâtre, de la grisaille d’« un bec de gaz » et du noir « corbeau ».
Une description poétique
De même, la froide objectivité du réalisme est rompue, d’abord par la façon dont le lieu s’anime par la présence des animaux, à commencer par les oiseaux : il est « traversé d’envolées de pigeons ramiers, de roucoulements, de froufrous d’ailes », avec une allitération en [ l ] prolongé par l’image générale de « ce tourbillonnement ailé ». Ils illustrent la liberté, contrairement à l'enfermement des « petits poissons », dont le mouvement est accentué par la répétition : ils « tournoyaient, tournoyaient sans relâche ». Puis est représenté le « vieux corbeau », qui s’agite sans cesse, mais en restant sur place car il est « attaché à la barre d’une fenêtre », : il « sautillait perpétuellement sur une seule patte. » Enfin, à cela s’ajoute l’image de « la fine pluie d’un jet d’eau », là encore un incessant mouvement, mais dans un espace limité. Ainsi, le symbolisme de la liberté se réduit progressivement.

Comme le veut le réalisme, la description détaille les éléments du décor, mais il se crée ainsi une atmosphère étrange où l’extérieur et l’intérieur se confondent. Le « jet d’eau » qui « retombait dans une grande coupe de verre bleu », de même que le « rocher » et la mention des « petits poissons », évoquent une fontaine telle qu’on peut en trouver dans une cour d’immeuble. Mais la fin du paragraphe fait glisser le regard de l’extérieur à l’intérieur en jouant, comme l’ont fait de nombreux peintres, sur « la fenêtre entrouverte », et en introduisant un nouveau contraste entre les deux objets mentionnés : d’un côté¸ la « couronne de mariée sous un globe », précieusement conservée, témoigne de l’amour qui a pu unir des époux, de l’autre le « troublet », petit filet formant une poche autour d’un cerceau muni d’un manche, est un instrument de pêche dont la place « sur la cheminée » est bien différent par son rôle lié à l'alimentation, « prendre les goujons qui nageait dans la coupe de verre bleu. »
Cour d'immeuble parisien avec fontaine à eau
Deuxième partie : une heureuse sortie (deuxième paragraphe)
Le poids du passé
Le second paragraphe du passage introduit l’héroïne, en restant étroitement lié à la description précédente par la répétition et la focalisation interne, « Élisa voyait le petit trou noir et ensoleillé ». Le récit juxtapose alors deux souvenirs de sa vie, deux temps revécus et deux lieux opposés, traduisant les deux pôles extrêmes de la société : « le jour de sa dernière sortie » de la maison close dans laquelle elle est prostituée est associé à un lieu de plaisir, « la table du restaurant où elle était assise », mais la comparaison « comme si […] elle regardait encore » montre à quel point son passé, « la petite cour intérieure, au-dessus du toit en vitrage de la cuisine », le lieu misérable dans lequel elle a jadis vécu reste vivant en elle, comme impossible à effacer, même dans les plus heureux moments, comme celui qu’elle revit, mis en valeur par l’interjection et la phrase nominale, « Oh ! le bon commencement de journée... », avec l’aposiopèse qui suggère ce bonheur.
La puissance de la loi
Deux moments sont alors relatés :
Le premier est la sortie au restaurant, dont l’importance est amplifiée par la polysyndète qui accompagne le rythme ternaire, en gradation. Le plaisir vient d’abord du cadre, pour elle exceptionnel : « Un si beau restaurant pour elle qui n’avait jamais mis les pieds que chez des marchands de vin de barrière... » Ce lieu lui permet d’accéder à un autre statut social : « Et les gens à côté d’elle, qui ne faisaient pas le semblant de la mépriser... » Son jugement sur les convives rappelle les interdits qui pèsent sur la prostitution, mais en voyant dans leur rejet « le semblant », elle sous-tend que ceux-là même n’hésitent pas à fréquenter des prostituées, en se dissimulant. La dernière joie vient du sentiment de se sentir restaurée dans la dignité que lui a ôté son statut social, où celle que l’on appelle « Madame » est la patronne de la maison close : « Et le garçon qui lui disait « Madame » comme aux vraies Madames qui étaient là... »
Un luxueux restaurant parisien au XIXème siècle


Le second est la promenade qui va suivre : « Après, on avait pris un mylord... » Le pronom indéfini efface le compagnon de cette sortie, car seul compte le bonheur alors ressenti, dont la multiplication des points de suspension suggère l’intensité. Le rythme de la phrase, « Rouler vite, comme cela, en voiture découverte, avec du vent dans les cheveux... », en gradation (3 / 3 / 6 / 8) semble reproduire cette course dans un véhicule hippomobile, réservé à une élite sociale. La précision du narrateur omniscient, « il y avait bien longtemps que c’était le désir secret d’Élisa », accentue encore l’importance de ce moment.
Un mylord, élégant cabriolet
Un lieu exceptionnel
Le décor ensuite rappelé marque un nouvel écart avec sa vie quotidienne, son enfermement dans la maison close. On y reconnaît les éléments caractéristiques du romantisme, à commencer par la présence du fleuve : « Mais sur le quai de Chaillot, elle était descendue, il avait fallu qu’elle longeât la Seine tout au bord de la berge...» Le verbe « il avait fallu » transforme cette marche le long du fleuve en une obligation, comme si elle ressentait profondément l’ancienne tradition qui associe le cours d’un fleuve à celui d’une vie : « et elle allait ainsi regardant l’eau couler, marchant avec elle... » Tout se passe ainsi comme si cette promenade la faisait entrer dans une nouvelle vie, dont l’exclamation hyperbolique souligne la différence avec celle menée jusqu’alors comme si elle pouvait donc échapper à son destin : « Quand elle s’était mise à lever les yeux, ils étaient sortis de Paris et bien au loin !... »
C’est sur la nature que se ferme la description, cadre pastoral qui, lui aussi, illustre traditionnellement le romantisme. Mais les précisions introduites viennent atténuer la beauté de ce décor, qui semble alors fictif : ce n’est qu’« une espèce de champ » et « une sorte de berger », en plus en partie indistinct car vu « à travers un grand filet séchant sur un arbre ». Quant aux moutons, ils sont peu séduisants car « crottés ». Enfin, l’objet que porte ce berger, « un vieux sac de militaire au dos », ne relève pas de la vie campagnarde, mais renvoie aux soldats qui fréquentent la maison close, comme s’ils ne pouvaient pas être oubliés alors même qu’elle se trouve loin de son lieu de travail, face à l’École militaire des Invalides : « Et ça lui paraissait étrange de ne plus retrouver, dans le ciel, le dôme des Invalides qu’elle était habituée à ne jamais perdre de vue... »
L'image du couple
La fin de l’extrait, « on s’était trouvé dans le bois de Boulogne... », amène le couple dans un lieu emblématique des promenades parisiennes, où se retrouvent souvent les amoureux. Ici, les guillemets qui désignent le compagnon d’Élisa, « le petit homme chéri », renvoient au fonctionnement des maisons closes à cette époque : soumises aux clients, les filles pouvaient être autorisées, comme pour une sorte de gage de leur féminité et de compensation sentimentale, à avoir un préféré, un ami de cœur en quelque sorte, avec lequel une sortie était permise.
Alfred-Charles Weber, Le Bois de Boulogne vu du pont des Îles, 1867. Dessin in Henri Corbel, Petite Histoire du Bois de Boulogne, 1931

C’est le cas d’Élisa avec le soldat Tanchon, soldat fusilier du 71ème de ligne. Ainsi l’atmosphère évoquée, « Il faisait bon dans le bois », est propre à favoriser la relation amoureuse, et les hyperboles mélioratives du portrait du compagnon d’Élisa vont aussi dans ce sens : il « avait dans l’ombre de si gentilles paroles, une si douce voix. »
CONCLUSION
À ce moment du récit, Élisa est emprisonnée, et, dès le début du roman, le lecteur a appris qu’elle a assassiné ce soldat, précisément le jour de cette sortie car il s’était montré trop pressant, trop brutal, brisant ainsi les instants de bonheur vécus qu'elle se remémore. À l’époque de la publication, il y a longtemps que la prostituée a été introduite dans le roman, mais l’approche réaliste d’Edmond de Goncourt teintée d'esthétisme lui prête une réalité à la fois plus sombre et plus vraie : les deux parties du roman marquent le lien entre la jeunesse de l’héroïne, la misère vécue auprès d’une mère sage-femme et avorteuse, et son parcours dans la prostitution qui l’a conduite au crime, puis à l’emprisonnement. L’extrait met ainsi en avant, par les deux descriptions qui s’opposent et la focalisation interne qui donne la parole à Élisa, l’exclusion subie par celles qui ne correspondent pas à l’ordre moral imposé, et, surtout, l’impossibilité d’échapper au statut social dans lequel on est né.
Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, chapitre I, 1881
Pour lire le texte

L’écriture de Bouvard et Pécuchet a occupé Flaubert durant les vingt dernières années de sa vie, mais est resté inachevé et n’a été publié qu’après sa mort. Flaubert le définit comme un « roman de la médiocrité » qu’illustrent ses deux personnages. Sans réelle action, le roman dépeint leurs études successives de toutes les disciplines de leur temps, des sciences à l’agriculture, de la philosophie à la politique, en passant par l’amour ou la religion…¸ autant d’échecs quand ils veulent les mettre en pratique. Ainsi le roman devient, comme il l’écrit en octobre 1872, « une espèce d’encyclopédie de la bêtise humaine », reflet des ridicules de la bourgeoisie. Le premier chapitre relate la rencontre des deux personnages avant que l’héritage reçu par Bouvard leur permette d’acheter un domaine à la campagne où ils pourront mettre en œuvre les savoirs acquis. En quoi le double portrait présenté ensuite constitue-t-il déjà une satire de l’esprit bourgeois ?
Bernard Naudin, La première rencontre de Bouvard et de Pécuchet, 1923. Dessin
Première partie : un grand événement (des lignes 1 à 13)
Le réalisme
Dans son récit, Flaubert multiplie les précisions destinées à en renforcer la vérité, à commencer par la désignation du lieu où travaille Bouvard, un commerce dont il mentionne l’enseigne, « MM. Descambos frères », l’objet, des « tissus d’Alsace » et l’adresse exacte : « rue Hautefeuille, 92 ». Cette présentation, qui fait penser à une carte de visite, si elle n’a pas de réelle utilité en elle-même, indique le statut social de Bouvard, un modeste employé de commerce. De même, le dialogue est accompagné de détails, tels « pass[er] la tête par les carreaux » et « articul[er] plus fort » qui en accentuent le réalisme.
L'événement annoncé
L’annonce insistante avec l’exclamation, « Je ne suis pas malade ! Je l’ai retirée ! », laisse penser qu’il s’agit d’un événement considérable, présenté d’ailleurs de façon mystérieuse : « — Quoi donc ? — Elle ! dit Pécuchet, en désignant sa poitrine. » Le narrateur omniscient intervient alors pour rappeler au lecteur la conversation antérieure où Bouvard lui avait conseillé, en raison de la chaleur, d’ôter son gilet de flanelle. Ayant suivi ce conseil, le fait de venir ainsi le proclamer souligne à quel point ce geste est significatif pour lui, donc l’importance qu’il accorde à sa santé, à commencer par un bon sommeil : « Tous les propos de la journée, avec la température de l’appartement et les labeurs de la digestion, l’avaient empêché de dormir ». Ce souci est d’ailleurs confirmé par l’incise, « heureusement sans conséquence », qui traduit son soulagement mais fait sourire en présentant ce geste banal comme un risque audacieux.
Deuxième partie : le portrait de Pécuchet (des lignes 14 à 23)
Le parcours d'une vie
Le narrateur dresse alors le portrait de Pécuchet en résumant son existence qui l’inscrit dans la petite bourgeoisie : « fils d’un petit marchand », il n’a pas suivi de longues études, « On l’avait, à quinze ans, retiré de pension », car il a dû gagner très vite sa vie en travaillant « chez un huissier. » L’aventure alors relatée, « Les gendarmes y survinrent, et le patron fut envoyé aux galères », rappelle les malversations entraînées par le désir de s’enrichir, devenu prédominant. La liste des métiers ensuite exercés, « élève en pharmacie, maître d’études, comptable sur un des paquebots de la haute Seine », révèle de multiples intérêts, mais dont aucun n’est conduit véritablement à son terme, sinon le dernier, peu brillant, « expéditionnaire », un travail de copiste des actes qui accompagnent les envois commerciaux.
Jean- Louis Forain, L’Administration, 1893. Dessin

Portrait psychologique
Comme le révélait déjà le port du gilet de flanelle, précaution pour préserver sa santé, Pécuchet porte en lui de nombreuses craintes, comme le prouve sa réaction amplifiée par le narrateur lors de l’arrestation de l’huissier chez lequel il travaillait : « histoire farouche qui lui causait encore de l’épouvante. » Comme tout bourgeois, il aime l’ordre et surtout, s’inquiète du jugement d’autrui : « la conscience d’une instruction défectueuse, avec les besoins d’esprit qu’elle lui donnait, irritaient son humeur ». Il porte en lui ce que l’on nommerait aujourd’hui un ‘‘complexe d’infériorité’’, et son mode de vie est une façon de se protéger : « il vivait complètement seul, sans parents, sans maîtresse. » Quant au loisir mentionné, pour le moins limité et répétitif, il correspond à une époque où s’affirme l’essor technique, mais il reste passif, se contentant d’observer : « Sa distraction était, le dimanche, d’inspecter les travaux publics. »
Troisième partie : le portrait de Bouvard (de la ligne 24 à la fin)
Un itinéraire différent
L’origine provinciale de Bouvard marque sa différence : « Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la Loire, dans une cour de ferme. » Mais, comme de nombreux jeunes provinciaux, il a pu monter à Paris et « apprendre le commerce » pour accéder à la bourgeoisie, dont il suit le parcours traditionnel, d’abord un modeste apport financier, à « sa majorité, on lui versa quelques mille francs », puis le mariage et la propriété : « Alors il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. » Mais, comme Pécuchet, lui aussi pâtit de l’avidité financière de son époque, source de toutes les malhonnêtetés : « Six mois plus tard, son épouse disparaissait en emportant la caisse. »
Mode de vie
Comme celui de Pécuchet, son métier reste peu brillant, sa seule compétence étant « sa belle main », c’est-à-dire une écriture soignée qui favorise son travail de « copiste ». L’insistance à la fois sur la durée de cet emploi, « depuis douze ans », et la répétition du lieu où il l’exerce, souligne le choix de cette vie ordonnée qui lui a permis d’échapper au risque précédemment couru : « Les amis, la bonne chère, et surtout la paresse, avaient promptement achevé sa ruine. »

Le rappel du portrait de l’oncle, observé quand Pécuchet, la veille au soir, l’a raccompagné chez lui, met en évidence son point commun avec lui, une vie solitaire, sans famille, mais surtout, pour lui aussi, totalement passive, avec un revenu modeste mais assuré, « Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste ». Et, comme lui, son seul loisir, la fréquentation régulière d’un café populaire, « aller tous les soirs, faire un somme dans un estaminet », traduit à la fois son manque d’ambition et une vie intellectuelle plus que réduite.
Une salle d'estaminet
CONCLUSION
À travers ce double portrait, qui résume le parcours de ses deux personnages, Flaubert met en place la satire de la classe sociale à laquelle tous deux appartiennent, la petite bourgeoisie. Bouvard et Pécuchet en illustrent, en effet, le besoin d’ordre, le souci du confort permis par une vie régulière, certes financièrement modeste, mais que rien ne doit venir perturber, car tout lien familial, tout regard d’autrui peut être une menace. Ils ne font preuve d’aucune vie intellectuelle, aucune passion ne les anime, ils se contentent d’un travail lui-même sans grand intérêt. Ainsi, à la lecture de ce premier chapitre, le lecteur s’interroge : comment de tels personnages, si passifs, pourront-ils jouer leur rôle de ‘‘héros’’ d’un roman ?
Charles Huart, Bouvard et Pécuchet, édition de 1904. Estampe

Lecture cursive : Gustave Flaubert, Le Dictionnaire des idées reçues ou Catalogue des opinions chic, 1913, extraits
Pour lire les extraits

Dès 1850, à la suite d’une conversation avec son ami Louis Bouilhet, Flaubert a l’idée de réaliser un dictionnaire regroupant toutes les « idées reçues », c’est-à-dire les phrases toutes faites et les jugements répétés dans les échanges, une façon pour lui de s’en prendre à la bêtise qu’il dénonce si souvent. Même si rien ne l’assure, il est possible qu’il ait prévu, comme le font certains éditeurs, de faire de cet ouvrage une conclusion de Bouvard et Pécuchet, ce que suggèrent les notes qu'il a laissées, prévoyant ainsi l'avenir de ses personnages : « Copier comme autrefois ». Environ mille définitions sont rédigées, dont un grand nombre sont autant de dénonciation des réalités sociales.
Préserver l'ordre établi
Toute la société est construite selon un ordre strict, une hiérarchie que mettent en évidence ces définitions, où le pouvoir en place occupe une place importante, tel celui du ministre : « Dernier terme de la gloire humaine. ». Pour ce faire, tout commence par une éducation appropriée : à chaque statut social correspond une école.
ÉCOLES. Polytechnique, rêve de toutes les mères (vieux). — Terreur du bourgeois dans les émeutes quand il apprend que l’École polytechnique sympathise avec les ouvriers (vieux). — Dire simplement « l’École » fait accroire qu’on y a été. — À Saint-Cyr : jeunes gens nobles. — À l’École de Médecine : tous exaltés. À l’École de Droit : jeunes gens de bonne famille.
Mais déjà ce choix fait apparaître la peur de la bourgeoisie face aux « ouvriers » qui pourraient menacer leur pouvoir comme ce fut le cas pour la noblesse lors de la révolution de 1789, d’où le cri d’horreur, « Ô liberté ! que de crimes on commet en ton nom ! », et l’affirmation péremptoire : « Nous avons toutes celles qui sont nécessaires ».
Cependant, il est de bon ton pour la bourgeoisie d’afficher une fraternité. L’ouvrier est donc « [t]oujours honnête », mais avec une restriction, « quand il ne fait pas d’émeutes », et faire preuve de charité envers les « pauvres » peut masquer tout comportement immoral : « S’en occuper tient lieu de toutes les vertus. » En réalité, tout inférieur est perçu comme un danger potentiel, jusqu’aux « femmes de chambres » qui peuvent révéler ce que leurs patrons s’emploient à cacher : elles « [c]onnaissent tous leurs secrets et les trahissent ». Le paradoxe ultime consiste à inverser l’utilité de la sanction judiciaire : c’est « rendre service […] aux malfaiteurs de les punir ».
Karl Girardet, un couple de bourgeois visitant une famille pauvre, 1844. Gravure in Le Magasin pittoresque

Ainsi, le bourgeois se méfie de tout, surtout quand il s’agit d’argent, ce qui est approuvé comme un signe de sagesse prudente : « Quand on vous parle d’une grande fortune, ne pas manquer de dire. ‘‘ Oui, mais est-elle bien sûre ?’’ » Il est donc logique qu’il refuse tout ce qui peut perturber son mode de vie bien réglé, donc toute « innovation », jugée « [t]oujours dangereuse ».

Le souci de la morale
Le respect des valeurs morales est primordial, d’où le rejet des courtisanes, qui « « devraient être chassées impitoyablement », car elles sont une insulte aux bonnes mœurs : « On ne peut plus sortir avec sa femme, à cause de leur présence sur le boulevard. » C’est notamment ce qui explique l’éducation des jeunes filles qui rappelle les injonctions parentales dans Pot-bouille : « Éviter pour elles tout espèce de livres », qui pourraient corrompre leur pureté. La morale est associée à la religion dont il faut considérer qu’’elle « [f]ait partie des bases de la société », donc doit être solennellement affichée : « ‘‘La religion de nos pères’’ doit se dire avec onction. »
C’est pourquoi, pour parler des « filles », c’est-à-dire des prostituées, il convient d’« [a]rticuler ce mot timidement », et de marquer nettement son refus de « l’immoralité » : « Ce mot bien prononcé rehausse celui qui l’emploie. »
Eduard Clemence Fechner, Marion Delorme : une célèbre courtisane, XIXème siècle. Estampe, 36,6 x 29,4. Maison de Victor Hugo
L'hypocrisie
Mais la morale, fondée sur la religion n’est, en réalité, qu’un affichage, ce que souligne l’opposition, elle « [e]st nécessaire pour le peuple, cependant pas trop n’en faut » qui sous-entend que les classes sociales plus élevées peuvent s’en éloigner. L’hypocrisie ressort tout particulièrement quand il s’agit des femmes, laissant supposer que les relations avec des maîtresses sont autorisées, même si elles doivent officiellement être désapprouvées. Ainsi, il semble naturel que les bourgeois séduisent les femmes de chambre, « [p]lus jolies que leurs maîtresses », comme le fait qu’elles soient « [t]oujours déshonorées par le fils de la maison », de même que les courtisanes sont « des filles du peuple débauchées par les bourgeois riches ». De plus, alors qu’elles sont rejetées, fréquenter des courtisanes est « un mal nécessaire », car cela protège la pureté des jeunes filles du désir sexuel masculin, irrépressible : elles sont la « [s]auvegarde de nos filles et de nos sœurs (tant qu’il y aura des célibataires) » parenthèse qui fait sourire car ne sont-elles pas aussi la cause de bien des adultères ?
Enfin, parallèlement, l’énumération des façons de « rendre service », formule censée renvoyer à un comportement moral, révèle plutôt une absence totale de pitié en conseillant le recours à la violence, et n’est, en fait, qu’une affirmation de pouvoir : « C’est rendre service aux enfants, que de les calotter ; aux animaux, que de les battre ; aux domestiques, que de les chasser ; aux malfaiteurs, que de les punir. »
POUR CONCLURE
Ces définitions reproduisent, en des phrases toutes faites assenées comme des certitudes absolues, les opinions qui révèlent les valeurs de la bourgeoisie et qui guident ses comportements. On y retrouve la hiérarchie sociale de l’immeuble de la rue de Choiseul, des plus riches aux domestiques en passant par les modestes employés de bureau, l’importance accordée à l'argent à propos de la dot ou de l’héritage, et les discours moralisateurs de plusieurs personnages de Pot-bouille, par exemple sur l’éducation des jeunes filles, sur les relations féminines ou sur le rôle de la religion. Comme chez Zola, la morale est sans cesse affirmée, mais les contradictions dans plusieurs de ces définitions font ressortir l’hypocrisie de ceux pour lesquels il s’agit de préserver avant tout leurs privilèges et de sauver les apparences d’une parfaite honnêteté, contredites par leurs façons d’agir.
Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1ère partie, chapitre VI, 1885
Pour lire le texte
Dans son roman Bel-Ami, paru en feuilleton en 1885, Maupassant montre l’ascension sociale de son héros, Georges Duroy, dans le milieu social du journalisme politique, grâce à l’appui des femmes qu’il séduit. La rencontre de son ancien camarade, Forestier, racontée dans le premier chapitre, a été bénéfique à Georges Duroy, qui n’avait alors que trois francs quarante en poche. Présenté à M. Walter, le banquier directeur de La Vie française, il fait de difficiles débuts, grâce à l'aide, pour écrire ses articles, de Madeleine Forestier. À ce stade du roman, son ascension sociale a déjà considérablement progressé : il vient d'être nommé chef de la rubrique des "Échos" en remplacement de Boisrenard. Maupassant fait alors une pause dans son récit, pour expliquer l'organisation du journal et faire le portrait des journalistes qui y travaillent.

Bel-Ami, avec Robert Pattinson, film de Nick Ormerod et Declan Donnellan, 2012
Comment, à travers son personnage, Maupassant nous présente-t-il le rôle essentiel joué par la presse à son époque ?
Première partie : le rôle des « Échos » (des lignes 1 à 12)
La définition de la rubrique
Le passage s’ouvre sur une définition des « Échos », attribuée au directeur du journal, M. Walter : ils sont « la moelle du journal », c’est-à-dire à la fois ce qui lui donne la vie et ce qui en constitue la meilleure partie. La suite du premier paragraphe permet de justifier cette expression, d’une part en expliquant le rôle de cette rubrique, d’autre part en posant des exemples précis. Une phrase, introduite par le présentatif « C’est par eux » et construite sur un rythme ternaire en gradation, montre comment les « Échos » manipulent l’opinion. Mais, si l’expression, « on lance les nouvelles », rôle attendu de la presse, reste neutre, « on fait courir les bruits », avec le terme péjoratif, signale déjà un rôle plus perfide. Cela se trouve confirmé par « on agit sur le public et sur la rente » qui souligne l’objectif final, manipuler les esprits, et la collusion entre la presse et la haute finance.
La pratique des journalistes
Les exemples entrecroisent le mode d’action des journalistes qui travaillent pour les « Échos », long passage structuré autour de la répétition, à quatre reprises, de l’injonction « Il faut ». Cette obligation sonne comme un impératif moral, mais chacune des phrases accentue, au contraire, l’immoralité des comportements et des objectifs. Par le lexique choisi et la négation, la pratique du journaliste est d’emblée présentée comme souterraine, hypocrite : « il faut savoir glisser, sans avoir l’air de rien, la chose importante, plutôt insinuée que dite. » met en valeur la dissimulation, idée reprise dans la phrase suivante par « des sous-entendus ». Mais les trois infinitifs insistent davantage encore sur la manipulation de l’opinion : « laisser deviner ce qu’on veut ». Mais, pire encore, dans une suite d’antithèses, « démentir de telle sorte que la rumeur s’affirme, ou affirmer de telle manière que personne ne croie au fait annoncé », le verbe « affirmer » au centre du chiasme traduit la puissance de la parole journalistique : le faux devient vrai, le vrai devient faux, et l’opinion se laisse ainsi guider.

Attirer le lecteur : sous la Commune
La démagogie
C’est sur l’idée de démagogie que se termine le paragraphe, puisque, pour vendre le journal, il faut viser le plus large public possible, d’où le lexique insistant sur le nombre des lecteurs visés : « que chacun trouve, chaque jour, une ligne au moins qui l’intéresse », « que tout le monde les lise », puis, dans une énumération en gradation, « penser à tout et à tous », « à tous les mondes », « à toutes les professions ». Cette énumération se fonde sur des jeux d’opposition, au début évidente, entre « Paris » et « la Province », puis rendue plus hétéroclite : « Armée », symbole de l’ordre républicain, face à « Peintres », symboles de la vie de bohème en marge de la société, « Clergé », donc religion, face à « Université », lieu de la science et de la libre-pensée, enfin « Magistrats », illustrant le respect de la loi et de la morale, face aux « Courtisanes », par définition en dehors de la morale.
Maupassant donne ainsi l’impression d’une presse qui ne recule devant rien pour séduire, où toutes les opinions se mêlent et se côtoient, mais avec un unique objectif : mettre les croyances des lecteurs au service des intérêts économiques.
Deuxième partie : le chef des « Échos » (des lignes 13 à 24)
Pour définir les qualités attendues chez le chef des « Échos », Maupassant oppose l’ancien détenteur du poste, Boisrenard, et Duroy, qui vient de l’obtenir.
Les qualités attendues
Boisrenard a, comme atout, son expérience, appréciée du directeur, « une longue pratique ». Quelles qualités lui manquent alors ? Maupassant nomme d’abord la « maîtrise » et le « chic ». Il ne possède donc pas assez de fermeté dans l’action, ni l’élégance nécessaire pour séduire dans les salons mondains, là où l’on peut apprendre et faire circuler les nouvelles. Mais le troisième aspect cité, la « rouerie native qu’il fallait pour pressentir chaque jour les idées secrètes du patron », peut-il vraiment être considéré comme une qualité ? Il renvoie, en fait, à l’idée de ruse, de manipulation, d’agissements souterrains… Finalement, le bon chef des « Échos » est celui qui n’a pas d’opinion propre, qui sait se mettre au service de son « maître ».
Le portrait de Duroy
Duroy, dont Maupassant a déjà mis en avant la ruse native, est donc parfait dans cette fonction de chef, définie par la métaphore filée qui l’assimile à un chef de guerre : il « commande au bataillon de reporters » (plus loin, Maupassant mentionne « la grande tribu mercenaire »), comme un soldat en alerte ; il doit être « toujours en éveil, et toujours en garde », pour surveiller les adversaires, formule accentuée par la répétition de l’adverbe ; il est « armé » pour pouvoir « porter[…] sur le public » les coups nécessaires. N’oublions pas que Duroy a reçu une formation militaire ! Le deuxième paragraphe énumère les atouts indispensables, dans lesquels nous reconnaissons le portrait de Duroy : « méfiant, prévoyant, rusé, alerte, et souple », c’est-à-dire l’adaptation parfaite à cette guerre à livrer dans laquelle la prise en compte de l’adversaire est essentielle : « il devait faire l’affaire en perfection ».
Les objectifs visés
Enfin, avec l’expression « doué d’un flair infaillible », prolongée par « du premier coup d’œil », le romancier semble l’assimiler à une sorte de chien de chasse, image qu’il précise à l’aide de trois infinitifs qui expriment les objectifs visés. Il s’agit d’abord de « découvrir la nouvelle fausse », ce qui serait tout à fait moral, en tant que quête de vérité. Mais la suite démasque cela, car ce n’est pas vraiment la vérité qui compte mais l’utilité : « juger ce qui est bon à dire et bon à celer. » Seul le résultat importe, en réalité, l’influence exercée : il doit « deviner ce qui portera sur le public ». Enfin, il faut « le présenter de façon à ce que l’effet en soit multiplié », donc maîtriser les techniques de l’écriture journalistique.
Rappelons que Maupassant est lui-même journaliste, publiant jusqu’à sa mort des chroniques, notamment dans deux journaux du temps, Le Gaulois et Le Gil Blas, et que, formé par Flaubert, il mesure parfaitement l’importance du style. Mais il nous propose ici une image très critique de la presse.
Troisième partie : l’organisation de La Vie française (de la ligne 25 à la fin)
Le rôle de la politique
La présentation plus générale du journal est introduite par sur une nouvelle métaphore, celle d’un bateau qui « naviguait sur les fonds de l’État et les bas-fonds de la politique », qui conclut aussi le passage, conclusion soulignée par la conjonction « Et » lancée en tête, dans un rôle de conséquence. Cette expression joue sur le double sens du mot « fonds », à la fois les profondeurs marines, mais aussi les finances, et elle insiste sur les actions souterraines, pas très propres, de la vie politique. À la fin de l’extrait, sa reprise ajoute l’idée que le bateau est « manœuvré[…] », à prendre dans le double sens, celui des manœuvres maritimes, mais aussi de manigances politico-financières.
"La Vie Française", sa façade. Film de Philippe Triboit, 2005

L'organisation du journal
La présentation du personnel suit l’ordre hiérarchique, à la façon d’un organigramme d’entreprise.
La direction
Au sommet donc, il y a la direction, mais qui n’est que l’apparence, la surface, car, en réalité, il y a des « inspirateurs », le véritable pouvoir, les hommes politiques, eux-mêmes en collusion avec le monde économique, comme le révèle le terme « spéculations ». Le surnom que leur donne Maupassant, « la bande à Walter », lui-même banquier d’ailleurs, donne clairement l’image de malfaiteurs, prêts à tout pour « gagn[er] de l’argent » grâce au journal. Rappelons les multiples scandales de cette fin de siècle, celui des décorations, en 1887, trafic politico-financier organisé par Daniel Wilson, député et gendre du président de l’Assemblée Jules Grévy, le lien d’amitié entre Léon Say et le directeur de la banque Rothschild, liée elle-même au krach de la banque de l’Union Générale, ou encore Eugène Duclerc, Président du Conseil en 1882 mais, en même temps, administrateur, de 1876 à 1889, de la Banque de Paris et des Pays-Bas.
Le "rédacteur politique"
Il est donc logique qu’immédiatement après la direction soit cité le « rédacteur politique », ici Forestier, qualifié, de façon péjorative, d’« homme de paille », c’est-à-dire une sorte de marionnette entre les mains des dirigeants véritables. Il n’est que la surface, l’acteur sur scène, mais, comme au théâtre, il y a les coulisses, le trou du souffleur, avec le verbe évocateur : « ils lui soufflaient les articles de fond ». Il n’est d’ailleurs même pas lui-même le rédacteur de ses articles, car le lecteur sait déjà que c’est sa femme Madeleine qui tient la plume : le discours rapporté, « pour être tranquille, disait-il », n’est donc qu’un alibi.

"La Vie Française", sa salle de rédaction : le "bataillon des reporters". Film de Philippe Triboit, 2005
Les journalistes
Maupassant présente ensuite les journalistes, en commençant par « deux écrivains célèbres ». Souvenir personnel de sa propre fonction ? Ou plutôt, façon de revenir sur le rôle de l’apparence puisqu’il ne s’agit pas de reconnaître leur valeur littéraire, mais seulement de « donner une allure littéraire et parisienne », c’est-à-dire de répondre au snobisme et au « chic » à la mode, comme le confirme la précision pour Norbert de Varenne, « poète et chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école. » Le verbe « on y avait attaché », image qui suggère un chien tenu en laisse par ce « on », ces maîtres invisibles, accentue d’ailleurs cette impression que même le monde intellectuel s’est mis au service de la politique et de la haute finance.
Enfin, au plus bas de la hiérarchie, Maupassant fait la liste de toutes les catégories de journalistes occasionnels, regroupés dans la formule péjorative, « la grande tribu mercenaire », donc prêts à se vendre pour soutenir l’État, qui lui, se réserve les domaines les plus nobles, la vie politique et économique. Finalement, tout homme s’achète, comme des objets, « on s’était procuré à bas prix », qu’il s’agisse d’écrire sur l’« art », sur le crime ou les courses de chevaux… Toute aussi péjorative est l’expression « écrivains à tout faire », qui fait penser à la qualification d’une domestique, « bonne à tout faire ».
La place des femmes
Il ne manquait plus qu’une dernière catégorie, les « femmes du monde », sur lesquelles Maupassant exerce son ironie déjà par les pseudonymes qu’il leur attribue : « Domino rose », « Patte blanche ». Rappelons que Maupassant lui-même utilisa de nombreux pseudonymes, tels Joseph Prunier, Chaudron du Diable ou Guy de Valmont en début de carrière, mais aussi la signature « Un colon » ou « Un officier » pour des chroniques sur son voyage au Maghreb, et surtout Maufrigneuse, d’après le personnage de la duchesse de Maufrigneuse, croqueuse de fortune qui règne sur Paris dans plusieurs romans de Balzac. Ces pseudonymes sont autant de masques (un domino sert précisément à dissimuler le visage), plaisants parce qu’ils donnent le sentiment d’une légèreté frivole, aux couleurs pastels, symboles d’innocence, alors même qu’elles « commettaient des indiscrétions sur les grandes dames ». Ainsi, ces « femmes du monde » vendent aux lectrices bourgeoises de quoi satisfaire leur désir de leur ressembler par la « mode », la « vie élégante », le respect de « l’étiquette » et des règles du « savoir-vivre », mais aussi de quoi nourrir une curiosité malsaine.
La mode : en supplément du Petit Journal

CONCLUSION
Maupassant a été très critiqué, au moment de la parution de son roman, par plusieurs de ses confrères journalistes. Même s’il s’en défend en leur répondant dans une lettre adressée au rédacteur en chef du Gil Blas, où le roman a été publié en feuilleton, il est vrai qu’il montre de façon très critique la façon dont la presse est devenue, au cours du XIXème siècle, un des « rouages » faisant fonctionner la société, et même, sous la IIIème République, le « quatrième pouvoir ». Il y dénonce, tout particulièrement, la collusion entre la presse et les milieux politiques et financiers. De la même façon, son portrait à grands traits des journalistes n’est guère plus reluisant : ils ne sont que des « armes » au service des puissants, ils se vendent en exerçant un métier à la fois d’espion et de traître, en plus sans toujours en avoir la compétence. Mais devenir journaliste est aussi le moyen, comme Octave Mouret, le héros de Zola, d'entreprendre une ascension sociale, dont Duroy donne l'exemple par son mariage avec la fille du banquier Walter. Cette image de la presse confirme aussi les dénonciations dans Pot-bouille, la puissance de l’argent, le règne du cynisme, et toutes les manipulations qui visent à masquer l’immoralité.

Histoire littéraire : du réalisme au naturalisme
Avec la parution du recueil de six nouvelles, Les Soirées de Médan, en 1880, sous l’égide de Zola, s’opère le glissement du réalisme au naturalisme qui s’imposera à la fin du siècle. La dimension scientifique s’accentue, mais la volonté reste la même, démasquer les ressorts qui fondent les passions humaines et font fonctionner la société.
Pour se reporter à la présentation
Travail d'écriture : contraction de texte
Pour lire le texte
Dans cet essai, « Le Roman » qui fait figure de préface à son roman, Pierre et Jean, paru en 1888, Maupassant entreprend de définir ce genre littéraire, définition difficile en raison des récits si différents et des attentes diverses des lecteurs. Il introduit ensuite les deux « écoles » dans lesquels s’inscrivent ces œuvres, opposant alors le romantisme, « sans souci exagéré de vraisemblance » et le réalisme, présenté dans cet extrait.
SUJET : Vous résumerez ce texte de Maupassant au quart de sa longueur, c’est-à-dire en 188 mots, avec une marge de +/- 10%.
Méthodologie
Pour voir une correction
Pour approfondir la méthode
L’exigence de longueur exige que la première lecture du texte en établisse le plan, de façon à "programmer" la place à accorder aux idées avancées. Cette première lecture s’accompagne d’un repérage par surlignement des mots ou expressions jugés importants.
On procède ensuite à une première rédaction en restituant du mieux possible l’argumentation, reformulée, en structurant des paragraphes (dont la longueur est indiquée au fur et à mesure), d’où l’importance des connecteurs logiques. Les exemples sont le plus souvent éliminés.
Le dépassement de la limite imposée est fréquent, ce qui exige une seconde rédaction pour à la fois éliminer les détails superflus, et condenser l’expression, par exemple en évitant les relatives, en utilisant mieux la ponctuation ou les participes présent et passés.
Étude d'ensemble : Joris-Karl Huysmans, Un Dilemme, 1887, chapitre I
Pour lire le chapitre
Dans Un Dilemme, nouvelle parue en 1887, Joris-Karl Huysmans s'inscrit dans le naturalisme par sa peinture sans indulgence de deux bourgeois, Lambois et un notaire, qui s’accordent pour priver de toute ressource Sophie Mouveau, la jeune bonne du fils du premier, enceinte mais privée d’appui par la mort de son protecteur. On cherchera, dans une étude d’ensemble du premier chapitre, comment le jugement sévère de Huysmans sur la bourgeoisie de son temps rejoint les textes de ce parcours et la dénonciation de Zola..

La hiérarchie sociale

La bourgeoisie
Déjà la description de la « salle à manger » fait ressortir la volonté de la bourgeoisie d’assurer son confort : la pièce à manger est « meublée d’un poêle en faïence, de chaises cannées à pieds tors, d’un buffet en vieux chêne, fabriqué à Paris, rue du Faubourg Saint-Antoine, et contenant, derrière les vitres de ses panneaux, des réchauds en ruolz, des flûtes à champagne, tout un service de porcelaine blanche, liseré d’or, dont on ne se servait du reste jamais ». Mais il s’agit aussi de donner à voir aux visiteurs un luxe, dont, finalement, on profite avec parcimonie. Cela donne finalement une impression de médiocrité, ce que confirme que confirme l’éclairage réduit portant sur une « photographie de Monsieur Thiers, mal éclairée par une suspension qui rabattait la clarté sur la nappe ».
Un intérieur bourgeois, L’Illustration : journal universel, 1843
Le choix de placer en évidence le portrait de celui qui, après avoir réprimé dans le sang l’insurrection de la Commune a été salué comme « libérateur du territoire » avant de démissionner en mai 1873, renvoie au désir d’ordre d’une société bourgeoise conservatrice.
Une exception intervient cependant : le désir de satisfaire les plaisirs les plus matériels, fumer comme le notaire « coupant, avec un canif à manche de nacre qu’il tira de sa poche, le bout d’un cigare », ou savourer un vieux cognac : « Maître Le Ponsart humait un petit verre. Il retint le cognac, en sifflant entre ses lèvres qu’il plissa de même qu’une rosette. La « goutte » dont souffre M. Lambois est ailleurs la preuve de l’abus de nourriture et de boisson.
Les classes populaires
Cette bourgeoisie rejette les classes sociales inférieures, envers lesquelles elle fait preuve à la fois de méfiance – elles menacent leurs privilèges – et de mépris. Cela se traduit par leur comportement face à leur bonne : ils « se désignèrent d’un coup d’œil la bonne qui apportait le café et se turent », pour ne pas qu’elle entende leur conversation et puisse propager ensuite des rumeurs.
De même, pour eux la compagne de Jules n’est qu’une « bonne », donc sans valeur : « Nous disons que ses antécédents sont inconnus, que nous ignorons à la suite de quels incidents votre fils s’est épris d’elle, qu’elle est sans éducation aucune ; — cela ressort clairement de l’écriture et du style de la lettre qu’elle vous a adressée ». Cela se manifeste par le lexique péjoratif qui la désigne : « cette créature », « la coquine », « la donzelle », « la poulette ». La conséquence est que la bourgeoisie affirme son pouvoir et s’autorise tous les droits pour échapper à ce qui menace sa réputation : « j’ai encore à Paris un camarade qui est commissaire de police et qui pourrait, au besoin, m’aider ; allez, si rusée qu’elle puisse être, j’ai plusieurs tours dans mon sac et je me charge de la mater si elle regimbe ».

Charles Marchal, Le Printemps, XIXème siècle. Eau-forte, 26 x 37. Collection privée
Au premier plan, l’argent
Un thème essentiel : l'héritage
La conversation aborde un sujet essentiel aux yeux de la bourgeoisie qui veille à préserver le patrimoine familial, l’héritage. Ainsi, le notaire consulté rappelle la loi et souligne l’importance de la somme prévue : « votre fils est mort sans postérité, ni frère, ni sœur, ni descendants d’eux ; le petit avoir qu’il tenait de feu sa mère doit, aux termes de l’article 746 du Code civil, se diviser par moitié entre les ascendants de la ligne paternelle et les ascendants de la ligne maternelle ; autrement dit, si Jules n’a pas écorné son capital, c’est cinquante mille francs qui reviennent à chacun de nous. » Il est donc hors de question que la maîtresse du jeune homme puisse avoir droit au moindre sou, comme le souligne son père : « en admettant que Jules possède encore ses cent mille francs, et qu’il soit mort intestat, comment nous débarrasserons-nous de cette créature avec laquelle il s’est mis en ménage ? »
La comparaison à la fin du chapitre accentue encore la place occupée par l’héritage dans la bourgeoisie, qu’elle est prête à défendre par tous les moyens : ils sentaient « leur haine s’accroître contre cette inconnue qu’ils voulaient combattre, pensant qu’elle leur disputerait chaudement une succession à laquelle ce monument de justice qu’il révéraient, à l’égal d’un tabernacle, le Code, leur donnait droit. »
Le sens de l'économie
Mais c’est dans leur vie quotidienne que les bourgeois montrent l’importance de l’argent à leurs yeux, car toute dépense est soigneusement calculée, au plus juste, d’où les affirmations du notaire : « je pense expulser la coquine sans grosse dépense et sans éclat. […] une cinquantaine de francs au plus. » Non seulement, la jeune femme sera jetée à la rue, mais « sans les meubles » que récupéreront les deux héritiers, mais là encore, en minimisant la dépense pour leur transport : « Je les ferai emballer et revenir ici par la petite vitesse. »
L'hypocrisie morale
La morale affichée
Enfin, toute l’attitude de la bourgeoisie repose sur sa volonté de préserver sa réputation, ici face à la menace représentée par la maîtresse de Jules : « sans qu’il y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant nous compromettre dans cette ville. » L’essentiel est donc d’afficher une parfaite moralité ; la venue en ville de cette jeune femme enceinte risquerait de provoquer toutes sortes de rumeurs…
Mais, que cachent ces discours moralisateurs des deux hommes ? D’abord une méfiance envers les femmes, susceptibles de détruire une bonne réputation, comme le montre son portrait de la maîtresse de Jules : « C’est une grande et belle fille, une brune avec des yeux fauves et des dents droites ; elle parle peu, me fait l’effet, avec son air ingénu et réservé, d’une personne experte et dangereuse ». C’est ce qui explique le blâme de son fils, généralisé à tous les jeunes gens : « le jour où ils aperçoivent une femme qui leur semble moins effrontée et plus douce que les autres, ils s’imaginent avoir trouvé la pie au nid, et va te faire fiche ! la première venue les dindonne tant qu’il lui plaît, et cela quand même elle serait bête comme une oie et malhabile ! »

Le masque ôté
Mais la fin du chapitre montre à quel point tout cela n’est qu’un masque, en rappelant les souvenirs d’une jeunesse où eux-mêmes avaient su profiter des relations féminines : « mais lorsqu’on se reporte au temps où l’on était plus ingambe, ah ! les jupes nous tournaient aussi la tête. Vous qui parlez, vous n’avez pas toujours laissé votre part aux autres, hein ? mon vieux Lambois. » Et Lambois renchérit : « Jusqu’à notre mariage, nous nous sommes amusés ainsi que tout le monde, mais enfin, ni vous, ni moi, n’avons été assez godiches pour tomber — lâchons le mot — dans le concubinage. » La vertu n’est donc qu’une question d’âge, quand la vie professionnelle et le mariage obligent à en faire preuve.
Josef Engelhart, Loge dans la Sofiensaal (une demi-mondaine accoste le client), 1903. Huile sur toile. Musée de Vienne
Huysmans insiste fortement sur cette hypocrisie qui vise à masquer la réalité, leur goût des plaisirs les plus matériels, nourriture, boisson, et surtout le désir sexuel qui, malgré leur âge, n’a pas disparu :
des bouffées de jeunesse leur revenaient, mettant une bulle de salive sur les lèvres goulues de M. Lambois et une étincelle dans l'œil en étain du vieux notaire ; ils avaient bien dîné, bu d’un ancien vin de Riceys, un peu dépouillé, couleur de violette ; dans la tiédeur de la pièce close, leurs crânes s’empourpraient aux places demeurées vides, leurs lèvres se mouillaient, excitées par cette entrée de la femme qui apparaissait maintenant qu’ils pouvaient se désangler, sans témoins, à l’aise. Peu à peu, ils se lancèrent, se répétant pour la vingtième fois leur goût, en fait de femmes.
Elles ne valaient aux sens de Maître Le Ponsart que boulottes et courtes et très richement mises. M. Lambois les préférait grandes, un peu maigres, sans atours rares ; il était avant tout pour la distinction.
— Eh ! la distinction n’a rien à voir là-dedans, le chic parisien, oui, disait le notaire dont l'œil s’allumait de flammèches ; ce qui importe, avant tout, c’est de ne pas avoir au lit une planche.

Honoré Daumier, la complicité des bourgeois, 1840. Lithographie, Le Charivari

Honoré Daumier, caricature de deux bourgeois, in Croquis parisiens, 1857. Lithographie, 20,16 x 25,56. Los Angeles County Museum of Art
Conclusion du parcours
Réponse à la problématique
Rappelons la problématique qui a soutenu le choix des textes, des études complémentaires, et leurs analyses : « dévoiler les rouages de la société ».
Les thèmes retenus
Pour marquer le lien avec l’étude de Pot-bouille de Zola, deux choix ont été privilégiés :
les textes qui peignent le milieu social, en opposant les privilégiés, le plus souvent la bourgeoisie sauf pour Rastignac, le héros du Père Goriot, aux classes inférieures, tels les ouvriers, le meunier chez Duranty, les prostituées comme Élisa chez Edmond de Goncourt, et les domestiques. L’écart a été ainsi souligné, expliquant aussi le conservatisme, le désir d’ordre des privilégiés.
les textes qui mettent en valeur la prédominance de l’argent, déjà montré, au XVIIème siècle dans le tableau proposé par Furetière dans Le Roman bourgeois à propos de la dot dans les mariages arrangés, devenu au XIXème siècle, comme le montre Balzac dans La Cousine Bette, un nouveau « veau d’or », qui justifie l’absence totale de scrupules pour s’enrichir : d’où les conseils de Vautrin à Rastignac, dont l’arrivisme annonce celui d’Octave Mouret dans Pot-bouille, prolongé par le parcours de Duroy dans Bel-Ami de Maupassant, grâce à l’essor de la presse, le procès si important pour madame Gérard chez Duranty, ou la volonté de préserver leur héritage pour les deux bourgeois dépeints par Huysmans.
Les "rouages" dévoilés
Outre ces deux thèmes-clés, qui structurent la société, les textes retenus ont permis de faire ressortir des valeurs reconnues dans la seconde moitié du siècle que les écrivains dénoncent, tel Flaubert les résumant dans les définitions de son Dictionnaire des idées reçues. Parmi ces critiques, sont particulièrement soulignés
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les mécanismes d’exclusion des plus faibles, au premier rang desquels les femmes, victimes du patriarcat qui leur ôte tout droit, jusqu’à les contraindre à se soumettre aux désirs sensuels des hommes ;
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la médiocrité de la bourgeoisie qui mène une vie étriquée par souci d’économie, comme Bouvard et Pécuchet chez Flaubert, avec cependant le désir de préserver son confort, son bien-être matériel ;
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l’affichage de la morale, soutenue par le poids de la religion, mais qui n’est qu’une apparence, une preuve d’hypocrisie puisqu’en réalité ceux qui la proclament ne se soucient que de s’assurer une bonne réputation, mais s’en dispensent facilement, par cynisme, pour tirer profit de leur pouvoir sur autrui et satisfaire leur sensualité. Et cela s’applique aussi bien dans la vie personnelle, telle celle conseillée à Rastignac, ou menée par les personnages d’Un Dilemme de Huysmans, qu’au niveau des institutions, qu’il s’agisse de la politique ou de la presse.
La variété stylistique
Le parcours a mis l’accent sur le mouvement réaliste, qui a marqué la seconde moitié du XIXème siècle, dont les explications ont mesuré les caractéristiques dans les passages de récit comme dans les discours rapportés. Cela s’est accompagné d’une comparaison à son approche dans l’art pictural, chez Courbet. Les derniers textes, eux, ont invité à dégager son évolution vers le naturalisme.
Les tonalités
Mais le souhait était aussi de recourir à des tonalités diversifiées. Certains textes touchent au comique, tel le conflit entre madame Gérard et son avocat, monsieur Vieuxnoir ou le ridicule de Bouvard et de Pécuchet, ou sont empreints d’ironie comme le Dictionnaire des idées reçues ; d’autres, en revanche, souhaitent émouvoir le lecteur, invité, par exemple, à partager les émotions heureuses de « la fille Élisa ». Mais le plus souvent, les romanciers cherchent à susciter l’indignation, face aux conseils cyniques de Vautrin, à l’absence de pitié de Lambois et du notaire chez Huysmans, ou à la manipulation des esprits assumée par la presse.
Les formes d'expression
Enfin, les extraits ont permis de parcourir différents choix d’expression. Les descriptions y ont joué un rôle important en tant que reflet de la psychologie des personnages, comme le souligne la comparaison de Balzac dans Gobseck (1830) : « sa maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit de l'huître et son rocher. » De même, les portraits sont détaillés, tant par les choix de la focalisation dans le récit, avec parfois des interventions du narrateur lui-même, comme pour les deux protagonistes de Huysmans, que par les discours prêtés aux personnages, ce que l’on a pu constater par le langage de Vautrin ou lors de l’échange entre madame Gérard et son avocat.
Mais à l’issue de ce parcours, il convient de s’interroger sur cette volonté de "faire vrai" manifestée par ces auteurs réalistes ou naturalistes. D’où les documents complémentaires proposés, la lettre de Maupassant à son éditeur qui conclut en proclamant sa liberté : « Voulant analyser une crapule, je l'ai développée dans un milieu digne d'elle, afin de donner plus de relief à ce personnage. J'avais ce droit absolu comme j'aurais eu celui de prendre le plus honorable des journaux pour y montrer la vie laborieuse et calme d'un brave homme ». Il va encore plus loin dans « Le Roman », en démontant les implications du réalisme pour affirmer que « les Réalistes de talent devraient s’appeler plutôt des Illusionnistes », car, après tout, ils choisissent ce qu’ils mettent en évidence en fonction de la « vision » qu’ils veulent transmettre au lecteur…
Travail d'écriture : dissertation
Pour voir une correction
Après avoir revu, si nécessaire, la méthodologie de la dissertation littéraire, on traitera le sujet suivant :
Dans sa préface de Pierre et Jean, en 1888, Maupassant considère que « le but du romancier n’est point de raconter une histoire, de nous amuser, de nous attendrir mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements ». Pensez-vous que, dans Pot-bouille, Émile Zola, ait répondu à cet objectif ?
Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur le roman étudié, sur les textes abordés dans le parcours qui lui a été associé et sur vos connaissances personnelles.
À partir de la question posée, totale avec une réponse "ou-non" ou partielle, peut être déterminé le type de dissertation, problématique ou analytique.
Comme le sujet prend comme point de départ une citation, il est essentiel de l’analyser, d’abord en mesurant ce que cherche à faire Maupassant : fixer « le but du romancier », donc lui assigner un rôle.
Puis on observe la définition de ce rôle :
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en observant la construction de la phrase, une opposition, soulignée par le connecteur « mais », entre la négation (« n’est point… ») et l’affirmation ;
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en reprenant les deux énumérations pour définir ce qu’impliquent les refus (« raconter une histoire », donc l’intrigue avec les péripéties, « nous amuser », donc le roman dans son rôle de divertissement, en faisant parfois sourire, « nous attendrir », donc provoquer l’émotion du lecteur, son empathie, souvent devant le sort d’un personnage) par rapport à ce qui est posé comme des exigences : « penser », soit faire appel à la réflexion, « comprendre », donc éclairer les esprits en transmettant une opinion, un jugement. Enfin le complément, « le sens profond et caché des événements », confirme le but, instruire le lecteur, qui, lui, ne voit dans les faits, dans le monde qui l’entoure, que les apparences sans percevoir ce qui est dissimulé. Le romancier aurait donc un pouvoir supérieur, dévoiler aux lecteurs la vérité.
Lecture personnelle : Émile Zola, Comment on se marie, 1876
La nouvelle

La lecture personnelle proposée, objet d’un dossier pour l’analyser, doit permettre de prolonger la réflexion sur l’enjeu du parcours associé, « dévoiler les rouages de la société ».
Dans un premier temps, on pourra se reporter à l’étude d’un autre recueil, Comment on meurt, publié un mois avant dans les mêmes conditions.
Cette étude invite à retenir les mêmes parties pour construire le dossier.
La structure de la nouvelle
Elle n’a que quatre tableaux - car Zola n'envisage pas le monde paysan - dont il convient de présenter les personnages en fonction de leur statut social : la noblesse de l’ancien régime, un mariage arrangé entre les deux familles, la riche bourgeoisie, dite « de robe » car titulaire de charges judiciaires, autre mariage arrangé. Puis vient la petite bourgeoisie, la fille d’un petit commerçant, un mercier, qui intervient elle-même pour choisir son époux. Au bas de cette hiérarchie sociale, il y a un menuisier, représentant le peuple ouvrier, le seul mariage d’amour.
La place de l'argent
Dans chaque tableau se retrouve le rôle fondamental de l'argent observé dans le parcours, notamment l’importance de la dot. Dans la petite bourgeoisie, cela est nettement affirmé par l’héroïne, Louise : « Elle consent bien à être épousée pour son argent, puisque l’argent, en somme, est tout dans la vie. Seulement, elle entend trouver un mari qui ait, lui aussi, le respect de l’argent. » C’est d’ailleurs sur ce rôle que conclut ce troisième tableau : « Mais ils savent, à coup sûr, qu’ils sont des associés honnêtes, âpres à l’argent, qui continuent à coucher ensemble pour éviter un double blanchissage de draps. » En revanche, le dernier tableau met en évidence la misère du couple.
La noce
En lien avec le rôle de l’argent, on comparera ensuite la description des quatre cérémonies de mariage, la toilette de la mariée, les invités et leur comportement, le luxe de la noce et du repas, la place de l’Église…
L'image de l'amour
On terminera par la façon dont Zola présente l’amour, comment il naît et comment il construit – ou non – le couple.
Le premier tableau
À nouveau, Zola souligne, dans le premier tableau, l’adultère du comte : aucun amour ne détermine cette union, et s’il renonce à sa maîtresse pour se marier, il la reprend rapidement car son épouse ne se prête pas à ses désirs sexuels, et la critique porte encore sur l'éducation des jeunes filles qui ne l’y a pas préparée. La vie oisive de la comtesse fait penser à celle menée par Clotilde Duveyrier dans Pot-bouille.
Dans le deuxième tableau
De même, ce n’est pas l’amour qui conduit au mariage dans la riche bourgeoisie : « L’un et l’autre savent parfaitement quel marché ils concluent. » Pour lui, une épouse distinguée peut servir sa carrière, pour elle cela lui permet de mener librement une vie mondaine. Leur vie conjugale est donc plus que limitée, et tous deux trouvent la satisfaction de leur sensualité ailleurs : lui « va contenter son caprice ailleurs », elle « se montre filiale pour un des sénateurs qui lui ont servi de témoins ; elle se laisse baiser les épaules, derrière les portes ».
Dans le troisième tableau
Pour les petits commerçants, seul compte le montant de la dot et le réunir entraîne de longues fiançailles, au cours desquelles l’amour est inexistant : « En dix-huit mois, ils n’échangent pas une parole d’amour. » Cela n'empêche pas que toute leur vie conjugale soit « très heureuse » déclare Zola, car « [l]eur commerce prospère ». Tous deux n'ont que ce seul intérêt, leur commerce, ôtant tout sens à l’amour : « Jamais ils ne sauront s’ils se sont aimés », déclare Zola.
Dans le dernier tableau
Le contraste est flagrant avec le dernier tableau, qui raconte le coup de foudre de Valentin, le menuisier, devant la jeune fleuriste, Clémence. Tous deux ont déjà connu des relations sexuelles, Valentin qui « a eu les plus belles filles », et Clémence qui a déjà « eu un amant », dont la tromperie l’a rendue méfiante. Mais elle accepte le mariage : « Elle-même l’aime de tout son cœur ; seulement, elle avait trop pleuré, quand le premier l’avait quittée. Du moment qu’il s’agit de se mettre ensemble pour toujours, elle veut bien. » Contrairement au récit de la nuit de noces dans les tableaux précédents, Zola insiste sur l’élan amoureux qui les unit, « Elle se pend à son cou, elle l’embrasse aussi de toutes ses forces, pour lui prouver qu’elle l’aime », à laquelle il prête une dimension romantique : « Puis, le jour se lève, quand ils se couchent. Le serin de Clémence, dont la cage est accrochée près de la fenêtre, a un gazouillis très doux. Dans la chambre pauvre, sous les rideaux fanés du lit, l’amour met comme un battement d’ailes. » Mais la misère détruit le couple, comme Zola le montre à la même époque dans L’Assommoir. Tous deux sombrent dans l’alcoolisme : « Les jours de paie, quand le menuisier rentre soûl, les poches vides, le ménage s’allonge des claques, pendant que les mioches hurlent. » Mais c’est aussi le seul couple où la sexualité partagée semble préserver l’amour, sur lequel conclut le tableau : « Et, dans cette vie de querelles et de misère, dans la saleté du logis souvent sans feu et sans pain, dans la lente dégradation du ménage, il y a, jusqu’à la mort, sous les rideaux en guenilles du lit, des nuits où l’amour met la caresse de son battement d’ailes. »
POUR CONCLURE
Dans Comment on se marie, les critères du naturalisme sont reconnaissables :
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La reproduction exacte de la vie : Au réalisme des descriptions et des portraits, s’ajoute l’importance accordée à la dimension physiologique de l’homme : l’hérédité, les sensations, les notations physiques…
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L’absence de tout élément "romanesque" : Les récits ne comportent pas de coup de théâtre, ni d’interventions extérieures. Le schéma narratif est très simple, l’action se trouvant entièrement déterminée par les conditions sociales.
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Des personnages ordinaires : Ils n’ont plus rien des "héros" traditionnels, et le romancier s’efforce de reproduire leur vie, même dans ce qu’elle a de plus grossier et de plus crû, même s’il doit choquer, comme dans la description de la noce et de la vie du couple dans le dernier tableau.
La question qui reste posée est le respect de la volonté affirmée par Zola de s’effacer derrière l’action qu’il raconte et les discours qu’il rapporte : il se veut observateur détaché, scientifique, « greffier qui se défend de juger et de conclure » (Le Naturalisme au théâtre). Le romancier, selon Zola, doit se placer « dans la vérité indiscutable du document humain, dans la vérité absolue des peintures où tous les détails occupent leur place et rien que leur place. » (Les Romanciers Naturalistes) Mais comment ne pas s’interroger, car les quatre récits, quand on les compare, ne correspondent-ils pas à son propre jugement sur les « rouages » qui font fonctionner la société de son époque ?
