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Parcours : Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972
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Observation du corpus 

Ce parcours pédagogique, guidé par une problématique posée dans sa présentation, entrecroise l’étude générale du roman, inscrit dans son contexte générique, socio-culturel, et dans son cadre, l’île de la Guadeloupe, avec sept explications linéaires d’extraits, dont certaines sont associées à des documents complémentaires, lectures cursives de textes ou étude d’image. L’ensemble est soutenu par deux études d’ensemble, permettant d’approfondir l’œuvre, et conduit à une conclusion en réponse à la problématique. Enfin, plusieurs activités personnelles sont proposées, les unes exigeant une recherche dans le roman, et deux autres sous forme d’un écrit d’appropriation. 

Introduction 

Pour préparer l'exposé : la Négritude

La présentation de la biographie de Simone Schwarz-Bart et de son œuvre implique de découvrir le cadre géographique et historique dans lequel elle s'inscrit. Pour cela, on s'appuiera sur deux documents : une carte géographique (Caraïbes, Antilles, Guadeloupe) et une courte vidéo proposée par le Musée de l'abolition de l'esclavage de Nantes. 

Puis, un exposé sur le mouvement littéraire de la Négritude est proposé pour mieux connaître le contexte culturel de l'écriture. Il sera complété par une présentation rapide de son évolution vers l'Antillanité, puis la Créolité.

Présentation du roman 

Le titre 

Dans un premier temps, l’observation de ces trois couvertures du roman amène à s’interroger sur la façon dont, à la fois, elles correspondent au titre, et en illustrent le contenu. On notera la différence entre celle placée au centre et les deux autres.

         La première, en effet, sépare nettement le texte (auteur mis en évidence et titre, en caractères plus petits et sans la majuscule habituelle) et l’image. On a ainsi l’impression que cette vieille femme assise pourrait être le portrait de la romancière, suggérant ainsi qu’il s’agirait d’une autobiographie. Le décor qui l’encadre représente un pan d’une case de bois, avec, en arrière-plan une végétation abondante, tel celui souvent dépeint dans le roman.

L’éditeur a donc choisi de mettre l’accent sur la narratrice, Télumée, face aux lecteurs, comme si elle allait s’adresser à eux pour conter son histoire : sa parole n'est-elle pas la source même de l’œuvre ?

Pluie et vent sur Télumée Miracle : trois couvertures

        La taille de la couverture de gauche inverse la place accordée à l’auteur et au titre, mis en valeur. L’image, une représentation du paysage, propose une tout autre vision de l’œuvre : elle met en place un cadre qui pourrait correspondre à une affiche publicitaire invitant à un voyage aux Antilles avec, en arrière-plan, une colline, nommée "morne" », une plage en bord de mer, avec les barques alignées, et les cocotiers. Deux silhouettes de pêcheurs sont esquissées, tandis que passe à leur côté une jeune femme en costume traditionnel. Mais ce choix interroge. D’une part, même si la pêche est le métier de Jérémie, époux de Reine Sans Nom, la grand-mère de Télumée, la mer n’est véritablement évoquée que dans le dernier chapitre du roman ; d’autre part, cette image n’est-elle pas le contraire de ce que transmet la romancière, la volonté de briser la vision européenne qui fige ce lieu dans un exotisme traditionnel quand on pense à l’île de la Guadeloupe ?

       Sur l’image de droite, un même rapport de taille  met en évidence le titre, dont la répartition typographique est intéressante, plaçant en tête les intempéries, qui jouent un rôle important dans le roman, climatiquement parlant mais aussi symboliquement, pour signifier les épreuves vécues par l’héroïne, au centre son prénom – à première lecture, on penserait plutôt à un nom de lieu en raison de la préposition « sur », géographique. Il sépare aussi le dernier substantif, « Miracle », dont il faudra attendre la fin du roman pour découvrir que c’est le surnom attribué à la narratrice. Le décor, différent de l’exotisme traditionnel, plus sombre, fait plonger au cœur d’un bois, tel celui si souvent dépeint dans le roman, avec une place prépondérante accordée à cet arbre, avec son tronc solide et son abondant feuillage : à la lecture, on découvrira à quel point les arbres, notamment celui nommé « Résolu », illustrent la force de Télumée. Enfin, la rivière aussi est omniprésente dans son récit : c’est le lieu où on lave le linge, et les deux petits personnages représentés font penser aux scènes des jeudis, heureux moments vécus par Télumée et Élie. Ces choix paraissent donc illustrer de très près le roman.

La structure 

On identifiera le titre des deux parties, puis, après une lecture autonome du premier chapitre de la première partie, intitulée « Présentation des miens », les élèves sont invités à construire l’arbre généalogique de la narratrice, Télumée, la dernière de la famille Lougandor. À partir de cet arbre généalogique peuvent être dégagés les temps forts de cette mémoire familiale.

Mise en place de la problématique

Ces premières observations ont amené à poser la problématique qui va guider ce parcours : Quel sens la romancière donne-il à ces vies guadeloupéennes que le récit de la narratrice fait revivre ?

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        La question posée invite à dégager l’objectif de Simone Schwarz-Bart, « la romancière » : il ne s’agit pas seulement pour elle de raconter une histoire, mais de lui « donner un sens », donc d’amener le lecteur à voir ce qu’elle cherche ainsi à transmettre.

        Pour le découvrir, Il sera donc nécessaire d’observer le contenu même de l’œuvre, des « vies guadeloupéennes », donc la place accordée, à la fois au cadre choisi, l’île de la Guadeloupe, et aux personnages en fonction du déroulement de leur vie. De cette double dimension ressortirait un message, une vision de l’existence antillaise.

        La subordonnée relative associe à la romancière celle à qui elle prête la parole, sa « narratrice », dont il sera essentiel d’observer, bien sûr la forme prise par son « récit », mais aussi son rôle : elle « fait revivre » ces « vies », d'abord la sienne avec le titre de la seconde partie, « Histoire de ma vie ». Il s’agit donc non seulement d’une autobiographie, fictive, mais également, en raison du verbe « revivre », d’une plongée dans la mémoire, d’une remontée dans le passé de tous ceux qui, au moment où est censé se produire ce « récit », ont disparu. Quelles traces ont-ils laissées derrière eux ? Quelles leçons est alors transmise ?

Explication : 1ère partie, chapitre 1 - l'incipit, du début à "... les temps anciens." 

Pour lire le texte

Traditionnellement, l'incipit est destiné à jouer un double rôle : informer sur l’œuvre, son thème, son cadre spatio-temporel, ses personnages, sa forme…, et séduire le lecteur en suscitant sa curiosité. Pour ouvrir la première partie de son roman, Pluie et vent sur Télumée Miracle, paru en 1972, intitulée « Histoire des miens », celui proposé par Simone Schwarz-Bart, répond-il à cette tradition ?

Première partie : la voix de la narratrice (1er paragraphe) 

Le cadre spatio-temporel

Le roman s'ouvre sur le cadre, « Le pays », nommé précisément, la Guadeloupe, une des îles des Antilles, immédiatement mis en valeur par cette première phrase posée comme une vérité générale, ressemblant à un dicton par le parallélisme syntaxique qui souligne l’antithèse : « Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand. » Le lieu prend donc aussitôt une valeur affective que développe la présentation qui suit, d’abord la reconnaissance de « l’exiguïté » de cette île, perdue dans la mer des Caraïbes, dépeinte de façon péjorative par l’énumération, « cette île à volcans, à cyclones et moustiques, à mauvaise mentalité », qui associe d’emblée la géographie et le climat, les « cyclones » qui font écho au titre du roman, Pluie et vent, et la nature même des habitants.

L’éruption du volcan de La Soufrière à la Guadeloupe, 1956

L’éruption du volcan de La Soufrière, 1956

Ils seraient donc le produit de cette île, mais aussi de l’histoire, rappelée, « il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île », celle de l’esclavage. Il a été aboli en 1848 par la loi portée par Victor Schœlcher, mais l’adverbe temporel, « guère », donne l’impression que c’est encore récent, tandis que rien ne permet encore de dater l’époque de ce récit. Cela suggère qu’il exerce encore son influence.

L'image de la narratrice

La présence du pronom « je » indique une narratrice intradiégétique, comme dans une autobiographie, ici fictive, même si la biographie de la romancière la lie aussi à la Guadeloupe, où elle a grandi et vécu durant plusieurs années avec son époux.

Or, ses premières affirmations, au-delà de la modestie par rapport au dicton initial, « sans pour autant prétendre que j’aie un grand cœur », inversent l’image péjorative précédente en soulignant son amour pour son île : « Si on m’en donnait le pouvoir, c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir. » Pourtant, au centre des trois infinitifs qui accompagnent cette hypothèse de pouvoir choisir son destin, « souffrir » laisse supposer qu’elle a connu de douloureuses épreuves, mais sans lien avec « l’exiguïté » de l’île dont elle n’a, au contraire « jamais souffert ». Mais la négation, « je ne suis pas venue sur terre pour soupeser toute la tristesse du monde », dessine un premier trait de caractère, le refus de ne voir, dans l’existence, que les obstacles et les difficultés, le refus de prendre en charge un destin imposé qui deviendrait alors un poids insupportable.

S'enraciner dans la terre de Guadeloupe

Ainsi, ressort déjà la force de la narratrice, à travers à la fois la sagesse souvent attribuée à la vieillesse, mais aussi une faculté mise en valeur par le redoublement lexical et l’insistance de l’adverbe : « À cela, je préfère rêver, encore et encore, debout au milieu de mon jardin, comme le font toutes les vieilles de mon âge, jusqu’à ce que la mort me prenne dans mon rêve avec toute ma joie… » Le « rêve » accorde donc un pouvoir, celui de forger soi-même sa réalité. Ainsi le paragraphe se ferme sur l’image d’une résistance, le fait de rester « debout » malgré l’âge, et sur l’inverse de la tristesse, avec le terme « joie » comme prolongé par l’aposiopèse qui l’amplifie.

S'enraciner dans la terre de Guadeloupe

Deuxième partie : une femme sacralisée (2ème et 3ème paragraphes) 

La mémoire transmise

L'indice temporel, « Dans mon enfance », marque le début de la plongée dans le passé, qui s’accomplit par la parole des femmes, « ma mère Victoire me parlait souvent de mon aïeule, la négresse Toussine », rôle souligné par l’adverbe temporel, puis par la répétition du verbe : « Elle en parlait », puis par l’incise « disait-elle ». Ce sont elles, en effet, qui transmettent la mémoire, inscrite dans la réalité antillaise où le mouvement de la Négritude, à l’époque de l’écriture du roman, a fait du terme « nègre », un signe de la dignité rendue pour remplacer le mépris.

Une chaîne se construit ainsi, au fil des générations, puisque, à son tour, la narratrice poursuit cette transmission, en insistant sur le nom de sa grand-mère, mais avec une inversion significative

         Lors de l’abolition, l’administration des anciennes colonies a attribué une identité officielle aux esclaves, jadis désignés souvent par leur seul prénom. Ainsi, le récit rappelle cette appellation institutionnelle : « de son vrai nom de jeune fille, elle s’appelait autrefois Toussine Lougandor ».

  • Le choix du nom de famille est linguistiquement intéressant, si l’on se rappelle que Simone Schwarz-Bart a vécu au Sénégal. En wolof, le « lougan » est un morceau de terrain, un champ, comme pour indiquer à la fois l’exil de la terre d’Afrique, et l’enracinement dans une nouvelle terre, complété par « dor », comme pour donner du prix à ce lieu.

  • Le prénom « Toussine », lui, une féminisation de « Toussaint », une fête religieuse, montre que perdure le poids du catholicisme imposé aux esclaves, mais c’était aussi celui de l’esclave affranchi devenu homme politique et général, le premier à porter le combat en faveur de l’émancipation des noirs dans les colonies, Toussaint Louverture (vers 1743-1803).

        Cependant, aux yeux de la narratrice, cette identité officielle n’est pas la plus "vraie" à ses yeux, remplacée par le surnom qui la précède,  mais sans le sens péjoratif souvent lié à un surnom. Cette appellation, en effet, est présentée comme choisie par ceux qui l’ont connue, et non pas par une administration anonyme : « J’avais pris l’habitude d’appeler ma grand-mère du nom que les hommes lui avaient donné, Reine Sans Nom. » Baptême authentique, mais surprenant cependant, car semblable à un oxymore : une reine reste célèbre dans l’histoire en étant dotée d’un nom… La curiosité du lecteur est ainsi éveillée : d’où a pu lui venir ce surnom ? 

Une femme sacralisée

Le récit de la mère

Le lexique qui introduit le portrait de cette grand-mère lui prête par avance la valeur d’un être sacré par le ton adopté, « avec ferveur et vénération », renforcé par le polyptote : « Ma mère la vénérait tant ». Cette sacralisation est si intense qu’elle rejaillit sur sa fille qui la dépeint, comme illuminée : « tout éclairée par son évocation ». L'insertion dans le récit du discours même de Victoire justifie ensuite cette sacralisation par l’éloge, mis en valeur par l’antéposition de l’adjectif et le lexique sui suggère un pouvoir spécifique, quasi magique : « Toussine était une femme qui vous aidait à ne pas baisser la tête devant la vie, et rares sont les personnes à posséder ce don. » Ce portrait mélioratif repose sur deux qualités :

  • La première est la générosité, le soutien qu’elle a pu apporter à ceux qui vivaient à ses côtés, que le récit généralise encore davantage par le pronom « vous », comme pour impliquer aussi les lecteurs.

  • La seconde est la sagesse qu’elle propose, une résistance face aux épreuves, le maintien d’une dignité, qui rappelle d’ailleurs l’image initiale de la narratrice, « debout au milieu de [s]on jardin », affichant ainsi son appartenance à sa terre.

La vision de la narratrice

Le lien de la cause à sa conséquence met en évidence cette transmission orale du récit répété de la mère à la fille : « Ma mère la vénérait tant que j’en étais venue à considérer Toussine, ma grand-mère, comme un être mythique ». Ainsi la sacralisation est encore accentuée par l’enfant, comme si son lien familial, marqué par le déterminant possessif dans l’apposition, la rehaussait elle-même. Mais, en raison de son jeune âge, elle finit par transformer cette grand-mère finit en un être surnaturel, « habitant ailleurs que sur terre, si bien que, toute vivante, elle était entrée pour moi dans la légende. », projetée dans un autre lieu, mystérieux, et dans un autre temps, le passé lointain des contes et des légendes qui peuplent l’univers enfantin.

Troisième partie : le recul dans le passé (dernier paragraphe) 

La mémoire de l'esclavage

Cette transmission permet de remonter encore plus loin dans le passé, le temps de l’esclavage en rappelant l’aïeule que la loi dotait alors seulement d’un prénom : « Elle avait eu pour mère la dénommée Minerve ». Mais ce prénom, celui de la déesse romaine qui symbolise la sagesse et la force, est déjà symbolique de ce qui caractérisera cette lignée. La rapide présentation l’inscrit dans l’histoire même du monde noir, en soulignant l’opposition temporelle.

         En tête du portrait est mise la loi d’« abolition de l’esclavage » promulguée sous l’influence de Victor Schœlcher, le 7 avril 1848. C’est donc le fait d’avoir été « libérée », qui lui vaut l'appellation de « femme chanceuse », mais, comme l’indique le verbe au passif, ce n’est pas une liberté conquise mais plutôt l’effet d’un heureux hasard qui lui a épargné la mort.

         Mais ce qualificatif se charge aussi d’une forme d’ironie, vu la douloureuse réalité vécue durant l’esclavage, « un maître réputé pour ses caprices cruels », illustrés par les sonorités dures, [t], [K], [R].

François Biard, L'Abolition de l'esclavage, 1848. Huile sur toile, 260 x 392. Château de Versailles

François Biard, L'Abolition de l'esclavage, 1848. Huile sur toile, 260 x 392. Château de Versailles

La marque de l'esclavage

Mais la fin de l’extrait montre que ce temps vécu s’est inscrit profondément dans les mentalités, à commencer par celle de l’aïeule, comme si cette ancienne esclave ne pouvait plus retrouver une identité : « Après l’abolition, Minerve avait erré, cherchant un refuge loin de cette plantation, de ses fantaisies, et elle s’était arrêtée à L’Abandonnée. » Cette vie libre, qui semble permettre d’oublier les « caprices cruels » devenus des « fantaisies », est représentée plutôt comme une fuite, dont la durée est prolongée par le participe présent. Et le toponyme, « L’Abandonnée », nom d’un village existant réellement en Guadeloupe, prend alors un sens symbolique : c’est un lieu où l’esclave se retrouve seule, comme perdue sans maître pour la prendre en charge.

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Or, cet égarement s’élargit ensuite à tout un groupe, remontant encore dans le temps par la mention des « marrons », c’est-à-dire ceux qui fuyaient leur maître, alors autorisés à les poursuivre. La métaphore, « Des marrons avaient essaimé là par la suite et un village s’était constitué », les transforme en abeilles ayant réussi à créer leur ruche : ils offrent un exemple de survie dans la liberté, ce qui explique que les nouveaux libérés les rejoignent. Mais la stabilité est loin d’être acquise, ce sur quoi insistent l’adjectif en tête de phrase et le redoublement lexical qui étend la situation de Minerve à tout un peuple : « Nombreux étaient les errants qui cherchaient un refuge ». 

Théodore Bray, Trois nègres marrons à Surinam, 1860. Dessin aquarellé, 29 x 40. Musée d’Aquitaine, Bordeaux

Ainsi la narratrice met en valeur la marque indélébile laissée par l’esclavage : « et beaucoup se refusaient à s’installer nulle part, craignant toujours et toujours que ne reviennent les temps anciens. » La peur domine, accentuée par la répétition de l’adverbe, et elle empêche tout enracinement car la puissance du colonisateur a imprégné les esprits.

CONCLUSION

Cet incipit remplit donc son double rôle habituel. D’une part, il informe le lecteur sur l’énonciation choisie, un récit autobiographique, sur le lieu où va se dérouler le roman, l’île de la Guadeloupe, et il présente les personnages, les femmes de la famille Lougandor au premier rang desquelles la narratrice, située dans une lignée, donc il apporte une indication temporelle, le milieu du XXème siècle vu la date avancée pour l’arrière-grand-mère, l’abolition de l’esclavage.

D’autre part, il suscite l’intérêt du lecteur par la mise en valeur de l’identité antillaise qui s’est forgée grâce à la parole transmise par les femmes. Est, en même temps qu’est souligné le poids de l’esclavage inscrit dans les mentalités, les personnages sont présentés comme des êtres d’exception qui ont développé une sagesse et ont ainsi pu reconquérir leur dignité, rester « debout ». Le lecteur ne peut que désirer découvrir le parcours de cette narratrice-héroïne, nourrie de cette mémoire héritée de ceux qui ont, depuis, disparu, mais qui ont pris une dimension mythique. Simone Schwarz-Bart rejoint ainsi le mouvement de la Négritude qui avait proclamé l’importance de l’héritage mémoriel, comme le proclame Maryse Condé dans son roman, Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, paru en 1896 : « Les morts ne meurent que s’ils meurent dans nos cœurs. Ils vivent si nous les chérissons, si nous honorons leur mémoire, si nous déposons sur leurs tombes les mets qui, de leur vivant, avaient leurs préférences, si à intervalles réguliers, nous nous recueillons pour communier dans leur souvenir. »

Fabrice Hyber, « Le cri, l’écrit », la chaîne mémorielle de l’esclavage, 2007. Bronze polychrome, 3,70 m. Jardin du Luxembourg

Fabrice Hyber, « Le cri, l’écrit », la chaîne mémorielle de l’esclavage, 2007. Bronze polychrome, 3,70 m. Jardin du Luxembourg

Explication : 1ère partie, chapitre 1 - résister à l'épreuve, de "Et comme ils épiaient..." à "... Reine Sans Nom" 

Pour lire le texte

La première partie du roman, intitulée « Présentation des miens », se poursuit après une rapide présentation par la narratrice des générations de femmes qui l’ont précédée, parmi lesquelles ressort l’image de sa grand-mère, Toussine. La suite du chapitre déroule ce que fut sa vie, enfant, puis jeune épouse d’un pêcheur, Jérémie, avec lequel elle a deux filles jumelles, Éloisine et Méranée : un mariage heureux et prospère qui provoque l’envie et la jalousie de tous les voisins. Mais une terrible catastrophe survient : une lampe renversée provoque un incendie et la mort d’une des enfants, Méranée, après d’horribles souffrances. Tout s’inverse alors : Toussine sombre dans le désespoir, Jérémie cesse de sortir pêcher en mer, la misère s’installe, et la famille est contrainte d’aller s’installer dans une demeure délabrée dans le hameau L’Abandonnée. Pendant trois ans, la vie familiale semble arrêtée, Toussine est comme morte, jusqu’au jour où un voisin l’aperçoit « faisant quelques pas en dehors de la maison ». En quoi cette description met-elle en valeur la leçon de vie transmise par cette grand-mère ? ​

Première partie : la force retrouvée (1er paragraphe) 

Le malheur qui a accablé la famille a éloigné d’elle les villageois, effrayés par un tel désespoir, mais, dans ce hameau où chacun sait tout de la vie des autres, ils ne renoncent pas pour autant à guetter, de loin, surtout depuis qu’a circulé la nouvelle que Toussine serait revenue à la lumière. La narratrice – qui n’était pas encore née – présente alors le portrait comme si elle reproduisait le récit rapporté par d’anciens témoins : « Et comme ils épiaient voici ce qu’ils virent ».

Le retour à l'activité

Une longue phrase, soutenue par une énumération verbale, illustre son retour à l’activité en lui prêtant un rythme accéléré, avec l’imparfait, répétitif, inscrit dans la durée : « Toussine coupait les herbes folles autour de la ruine, frissonnait un moment, rentrait, sortait presque aussitôt ». Les actions successives révèlent l’effort pour surmonter l’émotion, la tentation du renoncement qui subsiste, indiquée par les deux verbes au centre, mais la volonté triomphe, ce que soulignent les indices temporels contrastés, « un moment » étant nié par « presque aussitôt ». 

Une case créole, perdue dans la végétation

Ces actions représentent un combat violent imagé par le verbe « sabrer » contre une nature sauvage, « herbes folles », « hallier », c’est-à-dire un enchevêtrement de buissons serrés et touffus, ou « broussailles ». Mais cette nature prend un sens métaphorique. C'est, en fait, contre sa propre folie, contre le désespoir qui l’a envahie, contre le malheur qui a tout détruit, à l’image de cette « ruine » dans laquelle la famille a trouvé refuge, que ce combat s’exerce avec force : « du geste vif et rageur d’une femme qui pare au plus pressé, qui n’a plus une minute à perdre… »

Une case créole, perdue dans la végétation

Un portrait symbolique

Tout se passe comme si, en se retournant contre cette végétation, Toussine exorcisait la colère qu’elle avait nourrie contre elle-même après la mort de sa fillette. La double subordonnée relative qui ferme ce portrait propose une interprétation de ce retour à l’activité, en la dépeignant comme « une femme qui pare au plus pressé, qui n’a plus une minute à perdre… » Cette hâte, marquée par l’allitération en [p] comme pour reproduire les coups répétés, s’explique d’abord par une double prise de conscience : purifier son environnement est une façon de se purifier soi-même et, surtout, celle du prix de la vie, ouvrant un avenir, que l’aposiopèse semble étendre à l’infini. Rappelons que, dans l’incipit, Toussine a été présentée comme « une femme qui vous aidait à ne pas baisser la tête devant la vie ».

Deuxième partie : la renaissance (des lignes 5 à 15) 

L'influence de Toussine sur la communauté villageoise

C’est ce rôle qui est mis en évidence dès le début du deuxième paragraphe, puisque son retour à la vie rétablit la relation avec les autres habitants du hameau : « De ce jour, le lieu commença à perdre un peu de sa désolation, et les marchandes retrouvèrent le chemin du raccourci pour la Basse-Terre. » Cette « ruine » perdue dans une végétation sauvage avait mis fin aux relations habituelles dans une communauté, comme par peur d’un risque de contagion du malheur. Le fait que les premières à reprendre contact soient les « marchandes » est significatif : le commerce n’est-il pas le premier signe des échanges au sein d’une communauté ?

La famille libérée

L’influence exercée par Toussine sur sa famille s’inverse alors : « Elle avait entraîné les siens dans sa prison et maintenant elle les ressuscitait. » Une double métaphore accentue cette inversion, celle de la « prison », ici au sens psychologique, un enfermement dans le malheur, tandis que le lexique religieux donne à l’héroïne une dimension christique.

Éloisine

La première à subir ce pouvoir est la jumelle survivante - elle avait causé l'incendie en renversant la lampe -, à présent âgée d’environ treize ans, qui réintègre la communauté : « Éloisine d’abord qu’on revit au bourg, légère, un fétu de paille sèche ». À nouveau le pronom indéfini « on » fait de ce récit du retour à la vie, accentué par l’adjectif en apposition, un témoignage rapporté à la narratrice. C’est ce que confirme le recours à l’image qui la caractérise, une pratique fréquente dans l’expression créole.

Jérémie

Vient ensuite le changement de l’époux, auquel est accordée plus de place. Là encore le récit révèle les sentiments des témoins, qui le nomment « le pauvre Jérémie », et l’observation qu’ils interprètent. Le rythme de la phrase s’allonge, reproduisant ainsi la progressivité de sa guérison. Le constat est d’abord neutre, un déplacement : il « venait jusqu’à la grève » ; puis la renaissance se traduit dans le regard de celui dont avait été soulignée sa véritable fusion avec la mer : il « se remplissait les yeux de la mer » ; enfin son attitude s’intériorise, il « se laissait fasciner un long moment », avant que ne s’accomplisse la métamorphose, le retour à la joie, mis en valeur entre virgules :  il « s’en revenait à son morne, tout souriant ». 

Une grève en Guadeloupe

Une grève en Guadeloupe

La comparaison, « comme au temps où la chanson des vagues dansait dans sa tête… », reflète, là encore, une réalité antillaise, fréquemment évoquée dans le roman, la place du chant et de la danse qui naît ici, non pas des humains, mais de la nature même de cette île et dont l’aposiopèse paraît reproduire l’écho dans l’âme du personnage. En même temps, ces points de suspension marquent le glissement du constat à un jugement qui confirme son retour à la vie : « et l’on voyait clairement au milieu de son front que c’était écrit, il reprendrait la mer. »

L'image de Toussine 

Le choix de l’article défini donne à ce premier signe de la renaissance de Toussine un sens symbolique, comme si « les rideaux » permettaient d’effacer l’état de « ruine » du logis, lui redonnait sa valeur pleine et entière de domicile familial.

Ensuite, l’énumération, le fait qu’elle « plantait des œillets d’Inde autour de la ruine, des pois d’Angole, des racines, des touffes de canne congo pour Éloisine », inscrit la survie dans la terre même, qu’elle nourrit pour qu’elle produise, à la fois des fleurs, pour embellir, et de quoi nourrir, et même soigner comme la canne congo, plante médicinale, associée au souci de la mère pour sa fille.

Enfin, l’indice temporel met en évidence la plantation ultime : « et, un beau jour, elle mit en terre un pépin d’oranger à colibris. » Elle parachève la renaissance : alors même que tout semble perdu de ce simple « pépin » naîtra un arbre qui attirera ce petit oiseau aux couleurs chatoyantes et en perpétuel mouvement, signe qu’il suffit de bien peu de chose pour que revienne l’espoirsymbolisé par les oiseaux. 

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Un buisson de canne congo

Un "oranger à colibris"

Un "oranger à colibris"

Troisième partie : une philosophie transmise (de la ligne 16 à la fin) 

Une femme d'exception 

Le connecteur d’opposition déplace le point de vue de Toussine aux habitants qui l’observent, dont la réaction révèle leur conception de l’existence : « Mais les nègres attendaient encore pour se réjouir, la regardaient faire de loin… » Cette prudence est une forme de sagesse, l’idée que l’existence est incertaine, qu’une épreuve peut facilement mettre fin au bonheur. La narratrice se fait omnisciente pour restituer leurs pensées : « Ils songeaient à la Toussine d’autrefois, celle en haillons, et puis la comparaient avec celle d’aujourd’hui qui n’était pas une femme ». Une pensée pour le moins paradoxale, ce que soulignent les adverbes temporels : Toussine a réussi, en effet, à sortir de sa misère désespérée, donc à retrouver sa dignité de femme, que, pourtant leur commentaire lui refuse.

Mais ce paradoxe, que le dialogue qui suit va justifier, repose sur une image péjorative de la femme vue par les hommes. Par la reprise de la question directe adressée à ceux qui écoutent leur récit, Simone Schwarz-Bart interpelle aussi son lecteur, que l’aposiopèse invite à réfléchir. La réponse, « un néant, disaient-ils », elle aussi au discours direct, affirme l’orgueil masculin propre à une société patriarcale. Ainsi s’explique le refus de voir une « femme » en celle qui, comme Toussine, a su échapper au « néant ». L’énumération d’images lui accorde, en revanche, un statut exceptionnel qui la hausse à une dimension supérieure : « Toussine était tout au contraire un morceau de monde, un pays tout entier, un panache de négresse ». Les trois premières associent sa dignité à la nature même de la Guadeloupe, une île qui a amené en elle, lors de la traite, des esclaves venus du monde entier, et qui s’est construite sur cet esclavage, qui leur a appris à survivre : c’est de cette force héritée que Toussine tire son « panache », sa gloire. Les trois suivantes, « la barque, la voile et le vent », confirment cette force : si « la barque » peut être soumise aux aléas de la mer, en étant « la voile », elle garde le pouvoir de la diriger et de résister, puisqu’elle est aussi « le vent », comme si elle pouvait aussi commander au destin.

Un double baptême 

Le prénom de l’enfant

L'ultime preuve de sa force est la création d'une nouvelle vie qui semble jaillir de façon inattendue : « Alors le ventre de Toussine ballonna, éclata, et l’enfant s’appela Victoire, et c’était ce que les nègres attendaient pour se réjouir. » La polysyndète souligne ce qui est dépeint comme un triomphe sur le malheur, symbolisé par le prénom de l’enfant, et qui offre à tous l’exemple que la vie peut toujours offrir un espoir, et l'emporter sur la mort.

Le "baptême" de l’héroïne

Dès l’incipit, le récit de la narratrice a présenté le double nom de sa grand-mère ; à présent, elle insiste sur la façon dont, par une parole rituelle, se construit une identité révélatrice de l’existence des êtres. Mais, même si l’existence de Toussine a changé depuis le temps de la prospérité heureuse, elle conserve sa supériorité sur les autres femmes : « Du temps de ta soierie et de tes bijoux, nous t’appelions Reine Toussine. Nous ne nous étions pas trompés de beaucoup, car tu es une vraie reine. » Mais c’est à présent le prénom initial qui ne convient plus, car la naissance de l’enfant a encore amplifié son triomphe sur la mort de sa première fillette et sur son désespoir : « Mais aujourd’hui, avec ta Victoire, tu nous as plongés dans l’embarras. Nous avons cherché un nom de reine qui te convienne mais en vain, car à la vérité, il n’y a pas de nom pour toi. »

Le ton se fait solennel pour mettre en valeur l’aspect exceptionnel de cette femme, ce surnom sous la forme d'un oxymore : « Aussi désormais, quant à nous, nous t’appellerons Reine Sans Nom. » Une reine, d’habitude, est célébrée par son nom, mais comment qualifier une femme capable d’inverser un sort terrible en « Victoire » ?

Une femme sacralisée 

 

La phrase qui conclut cette renaissance dépasse le simple retour collectif à la joie car sa formulation, « Et les nègres burent, mangèrent, et se réjouirent », rappelle l'héritage biblique, le verset biblique 15 du livre hébraïque de l’Ecclésiaste, où son sage rédacteur déclare : « Je recommande de jouir de la vie, car il n'y a rien de meilleur pour l'homme sous le soleil que de manger, de boire et de se réjouir. » Il ne s’agit pas là d’un simple hédonisme, mais d’une sagesse plus profonde : face à l’insécurité causée par la menace omniprésente de la mort et par l’injustice qui peut à tout instant accabler, face à la fragilité de sa destinée qu'il ignore, le seul pouvoir qui reste à l’homme est de prendre sa vie en main pour en tirer le meilleur possible.

La dernière phrase apporte une conclusion qui insiste sur la sacralisation ainsi réalisée par ce baptême : « C’est depuis ce jour-là qu’on appelle ma grand-mère Reine Sans Nom. »

Gustave Doré, Salomon, le sage, 1866. Gravure, iIllustration de La Bible

Gustave Doré, Salomon, le sage, 1866. Gravure, iIllustration de La Bible 

CONCLUSION 

Cet extrait confirme l’incipit, où la narratrice avait rapidement présenté Toussine, sa grand-mère, dont elle avait fait, dans son enfance, une femme « mythique ». Les récits transmis par Victoire, sa mère, comme, rapportés dans ce passage, les témoignages des villageois permettent de reconstituer son histoire.

Après la « pluie » et le « vent », l’incendie qui lui a ôté une enfant, son domicile, apportant la ruine et le désespoir, elle a pu, en effet, reprendre en main son destin, en se réappropriant la terre : en la rendant à la vie par ses plantations, c’est sa propre vie qu’elle fait renaître, avec elle celle de sa famille, et, mieux encore, la naissance de celle qui sera baptisée Victoire incarne le triomphe de la vie sur la mortAinsi est justifiée la valeur exceptionnelle qui lui a été accordée, faisant d’elle un exemple de la force de résistance, d’où elle tire son appellation de Reine Sans Nom. Son retour à la vie traduit, en effet, l’idée que le destin n’est jamais tout puissant, que rien n’est définitif, que, même dans la pire des situations, l’espoir peut renaître et l’être humain se relever. Mais, en cela, cette héroïne ne reproduit-elle pas le parcours de sa mère, Minerve, qui avait pu survivre aux années d’esclavage et reconquérir sa dignité, la romancière célébrant ainsi l’histoire du peuple guadeloupéen

Virgil Magherusan, Monument de la résistance africaine, 2010. Bronze et cuivre, 52m., Dakar

Virgil Magherusan, Monument de la résistance africaine, 2010. Bronze et cuivre, 52m., Dakar

Travail d’écriture : trois portraits 

Pour se reporter au corrigé

Pour préparer l’explication suivante ainsi que l’étude d’ensemble prévue ultérieurement sur l’image des femmes, la lecture du second chapitre de la première Partie, et du début de la seconde Partie, intitulée « Histoire de ma vie », jusqu’au passage choisi du deuxième chapitre pour l’explication suivante, donne lieu à un travail d’écriture. Cette partie est consacrée à l’existence de Télumée, héroïne et narratrice, mais elle commence, dès la fin de la première partie, en posant les liens qui la relient d’abord à sa mère, Victoire, puis à sa grand-mère, Toussine renommée Reine Sans Nom, enfin à man Cia, l’amie de celle-ci. Il est donc demandé de reprendre les éléments mis en valeur dans les portraits de ces trois femmes, en les explicitant et en commentant, pour chacune, le rôle que leur attribue la romancière.

Explication : 2ème partie, chapitre 2, la mémoire de l'esclavage, d' "Un peu plus tard..." à la fin 

Pour lire le texte

Après la « Présentation des miens » dans la première partie du roman de Simone Schwarz-Bart, la seconde partie, « Histoire de ma vie », déroule l’autobiographie de Télumée, en remontant à son enfance. Avant de l’abandonner pour suivre Haut-Colbi, dont elle est amoureuse, sa mère Victoire la confie à sa grand-mère Toussine, surnommée Reine Sans Nom. Elle est alors entourée de tendresse auprès de cette aïeule qui lui transmet sa sagesse. Un jour, elle l’emmène en visite chez son amie, man Cia, une vieille femme à laquelle est prêté un pouvoir surnaturel, un contact avec l’au-delà, mais aussi une sorte de prescience que l’enfant découvre avec surprise, en même temps que la vieille femme évoque la douloureuse réalité de l’esclavage qui a modelé les mentalités. Comment le récit traduit-il la persistance de ce terrible passé dans les mémoires ?​

Première partie : la fin de la rencontre (du début à la ligne 11) 

La puissance de man Cia

La visite s’achève, après le repas partagé, par une promenade, « un petit tour dans les bois, glanant des feuilles, des fruits sauvages » : cette récolte peut à la fois assurer à man Cia une part de sa nourriture, mais aussi lui permettra de composer les tisanes dont elle se sert comme guérisseuse. En même temps, le récit met en évidence une attitude qui la plonge dans le silence en la séparant de ses deux compagnes : elle « semblait soudain toute pensive. » Un silence restant mystérieux, et le portrait souligne la puissance de cette vie intérieure, qui se reflète physiquement : « Comme grand-mère et moi l’observions sans arrêt, attentives à toutes les ombres, toutes les lumières de son visage, nous vîmes que cela la gênait de penser devant nous ». Son visage paraît, en effet, tantôt éclairé de l’intérieur, tantôt, au contraire, enténébré, mais le silence gardé, « sans que nous sachions quelles idées se cachaient sous son front », suggère que ces pensées sont trop profondes pour pouvoir être partagées.

La transmission de la sagesse

La grand-mère, cependant, a perçu ce repli sur soi, qu’elle respecte : « Alors grand-mère poussa un profond soupir, signifiant que notre visite s’achevait » Mais la visite s’achève sur une dernière parole, qui semble alors traduire ces « pensées » tues jusqu’alors : « et, se tournant vers l’enfant que j’étais, man Cia déclara… sois une vaillante petite négresse, un vrai tambour à deux faces, laisse la vie frapper, cogner, mais garde toujours intacte la face du dessous. » Cette injonction revêt ici une forme métaphorique, mais les « deux faces » de ce « tambour » ne sont-elles pas l’équivalent des « ombres » et des « lumières » inscrites sur le visage de man Cia ? La leçon de courage qu’elle transmet ainsi repose sur l’idée que la vie impose des épreuves, des douleurs : elle peut « frapper, cogner », exercer sa violence sur tout être humain ; mais cela ne signifie pas le néant, l’essentiel est de maintenir « intacte » en soi la lumière, la force de vie. C’est donc toute une conception de l’existence qui est ainsi transmise, Simone Schwarz-Bart ayant retrouvé ici une des caractéristiques de la langue créole, le rôle de l'image, en plus en l'empruntant à un instrument, le tambour "ka", qui, durant l'esclavage, a soutenu l'expression et la transmission collective. Cette sagesse est, du reste, cautionnée par l’autre « ancienne », et assure sa communion avec la fillette : « Grand-mère opina du chef et nous redescendîmes la pente aux herbes folles, agrippées l’une à l’autre. 

Deuxième partie : l’éveil de la conscience (des lignes 11 à 19) 

Le refuge

La description du paysage semble traduire l’effet produit par cette visite dans l’esprit de l’enfant, assombri comme en ce crépuscule : « Le ciel était déjà tout bas, violet ». De même, l’atmosphère reproduit sa pesanteur intérieure, illustrée aussi par la représentation des papillons de nuit : « et c’était l’heure où l’on sentait le vol exténué des phales et des phalènes dans l’air lourd. » Le comportement adopté, « Aussitôt arrivée, je gagnai gravement le fond de la cour », révèle son malaise, le besoin de se replier dans la solitude, en cherchant un refuge au sein d’une végétation touffue, comme pour fuir une menace : « [je] me glissai sous une touffe de bambou en écartant les branches basses, jusqu’à me perdre dans la petite cage de feuillage. »

La mémoire de l'esclavage

Durant la visite, les deux vieilles femmes ont évoqué l’esclavage et la question de Télumée à man Cia « à quoi peut bien ressembler un esclave, et à quoi peut ressembler un maître ? », a amené sa réponse, une représentation métaphorique de ce qu’a pu être l’esclavage, dont la fillette prend alors conscience : « Pour la première fois de ma vie, je sentais que l’esclavage n’était pas un pays étranger, une région lointaine d’où venaient certaines personnes très anciennes, comme il en existait encore deux ou trois, à Fond-Zombi. »

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L’esclavage aux Caraïbes, XVIIIème siècle. Gravure

Les images de man Cia ont concrétisé ce passé, mais l'ont aussi aussi rendu présent, par exemple en comparant les esclaves aux « volailles ficelées dans les cages » au marché de la Pointe, ou l’habitation Belle-Feuille où habite le descendant du maître, « le Blanc des Blanc ». L’esclavage s’est ainsi inscrit dans la réalité, mais une autre image a insisté sur sa survivance : le « chien attaché » et fouetté du temps de l’esclavage, l'esclave, a donné naissance à des « petits chiens », leurs descendants qui, à présent s’amusent « dans la cendre » laissée par ce feu éteint…  En concluant, « Tout cela s’était déroulé ici-même, dans nos mornes et nos vallons, et peut-être même à côté de cette touffe de bambou, peut-être dans l’air que je respirais », l’enfant peut alors comprendre que ce passé n’est pas mort, et que l’île entière est marquée par cette réalité.

Troisième partie : l’île hantée (de la ligne 19 à la fin) 

Le sens des "rires"

Télumée reconnaît alors l’incarnation de l’esclavage dans le monde qui l’entoure, en une sorte d’hallucination accentuée par le redoublement de la conjonction : « Et je songeai aux rires », « Et j’écoutai encore les rires ». Au cœur de cette hallucination figurent les « rires de certains hommes, de certaines femmes », a priori un signe de joie, mais qui ici révèlent, en fait, une ambiguïté par ce qui les accompagne : « leurs petites quintes de toux résonnaient en moi, cependant qu’une musique déchirante s’élevait dans ma poitrine. » Ainsi, « ces rires » sont comme une façon de masquer un malaise, ressenti par la fillette, comme si cette joie était fragile, tous portant encore en eux les marques de l’esclavage persistantes mais innommées, indéfinissables : « je me demandais, je croyais entendre certaines choses ».

Un cadre symbolique

L’extrait se termine par la tombée progressive de la nuit, une noirceur qui envahit le décor à l’image de celle qui habite la conscience de la narratrice : « j’écartais les feuilles pour voir le monde du dehors, les lignes qui s’assombrissaient ». La description met alors en place un contraste, symbolique :

         d’un côté, la comparaison dépeint la disparition du décor, ralentie par les participes présents duratifs, du plus proche au plus lointain, comme sous l’effet des ténèbres : « le soir montant comme une exhalaison, effaçant toutes choses, la case d’abord, les arbres, les collines au loin, les pentes de la montagne ». La nuit s'impose alors.

         de l’autre, le regard s’élève vers le haut de la montagne, qui semble résister à cette obscurité par la lumière diffusée, « le sommet flamboyait encore dans le ciel, bien que toute la terre fût plongée dans l’obscurité », ce que souligne la subordonnée d’opposition.

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Soleil couchant sur l'île de la Guadeloupe

Encore plus haut, apparaissent « les étoiles », en principe un symbole d’espoir, mais dont l’image signale plutôt la fragilité par leur « scintillement tremblant, inquiet, irréel ». L’énumération des adjectifs les personnifie, comme si elles illustraient le cœur même des habitants, incapables d’oublier la peur de disparaître en maintenant l'espoir. L’interprétation avancée par la narratrice, « qui semblaient posées là par erreur, comme tout le reste. », insiste sur le sens symbolique des « étoiles » en niant leur place dans cette île qui a vécu l’esclavage. Donc l’espoir n’y aurait plus sa place, car cette île n’aurait jamais dû exister, ni elle-même en tant que terre, ni ceux qui l’habitent dont la vie même a si longtemps été niée.

CONCLUSION

Cet extrait porte en lui, de façon sous-jacente à travers le symbolisme des images et du paysage, la tombée de la nuit, le poids de l’esclavage à la fois dans les âmes et dans le paysage même de l’île. Tout le fait resurgir : c’est lui qui dicte une forme de sagesse, c’est lui aussi qui explique la fragilité qui semble interdire de se laisser aller à une joie absolue et fragilise l’espoir, illustrée par cette nuit qui s’installe. Nuit d’un décor, mais nuit aussi dans le cœur de l’héroïne dont la romancière fait revivre le bouleversement suscité par cette découverte d’un héritage qui s’est imposé à la Guadeloupe et à ses habitants.

Étude d’ensemble :  la représentation de la Guadeloupe 

Pour se reporter à l'étude d'ensemble

Les lectures et explications précédentes permettent de construire l’étude d’ensemble portant sur la représentation de la Guadeloupe, dont l’importance est signalée dès les premiers mots du roman, « Le pays ».

Ainsi, on récapitulera la description du décor, les éléments naturels mis en évidence et l’habitat présenté, les « cases » au sein des hameaux, en insistant sur le symbolisme mis en valeur. Puis on verra comment s’inscrit, dans cette île, dans son paysage comme dans les mentalités, la mémoire de l’Histoire des siècles d’esclavage. Un esclavage qui perdure sous la forme du néocolonialisme, que la lecture des chapitres 4 à 6 de la seconde partie sera l’occasion d’analyser.

Enfin, sera proposée une recherche destinée à présenter l’univers culturel spécifique à la Guadeloupe que la romancière met en valeur.

Explication : 2nde partie, chapitre 7, la force de la communauté, de "L'après-midi..." à "...eût pu l'éveiller." 

Pour lire le texte
TX-II,7, communauté

La seconde partie du roman de Simone Schwarz-Bart, intitulée « Histoire de ma vie », déroule le parcours de Télumée, des temps de bonheur, telles son enfance auprès de sa grand-mère, Reine Sans Nom, ou son amitié joyeuse avec Élie, entrecoupés par les difficultés dues au poids de la misère, qui l’amène à devoir se mettre au service des Dechavagne, douloureuse découverte du racisme, héritage de l’esclavage qui imprègne encore la Guadeloupe.

Elle retrouve le bonheur lorsqu’elle se marie, et vient partager la case qu’Élie a construite pour elle. Dès sa première journée d’épouse, elle ressent avec force un apaisement, le sentiment « de ne plus être étrangère sur la terre », d’être enfin à sa « place exacte dans l’existence » dans cette case au sein du hameau de Fond-Zombi. C’est auprès de sa grand-mère qu’elle vient chercher une explication de cette impression nouvelle . Comment la romancière, par l’intermédiaire de son personnage, fait-elle ressortir le rôle de la vie communautaire ?

Première partie : la description de la case (du début à la ligne 4) 

Une case aux Antilles

La case, habitat traditionnel aux Antilles à l’époque où se déroule la vie de l’héroïne, est d’abord la matérialisation du couple, d’où le possessif, « notre », et la précision, « encore surmontée de son bouquet rouge », est le rappel de l’amour de celui qui l’a construite, et de son inauguration solennelle. Elle est aussi le lieu où s’impose l'épouse par les tâches ménagères, qui en fait l’emblème même de l'existence féminine. Elle offre aussi, dans cette île souvent accablée de chaleur, ce qu’illustre l’atmosphère dépeinte, un refuge paisible : « L’après-midi, l’air s’immobilisait soudain, les tôles chauffaient à blanc et je recherchais l’ombre de notre prunier de Chine ».

Une case aux Antilles

Mais son symbolisme va plus loin encore, indiqué par l’étrange impression ressentie par la narratrice : « il me semblait alors sentir de quelque chose de subtil, qui se tissait autour de moi, autour de la case ». La case paraît ainsi être un lieu central, chargé d’un sens particulier, mais qui reste indéfinissable.

Deuxième partie : la force de la communauté (des ligne 4 à 22) 

La quête du sens

Face à ce qu’elle ressent mais ne peut expliquer, l’héroïne va chercher une réponse auprès de sa grand-mère, celle qui, depuis son enfance, lui donne des clés pour comprendre le monde qui l’entoure : « Un jour, je m’ouvris à Reine Sans Nom de l’impression que je ressentais sous l’arbre de notre cour. » Le silence qui suit permet de mettre en valeur la réponse à venir, accompagné d’un regard indiquant ainsi le prix de la parole : elle « ne répondit pas tout de suite, elle me scrutait, son regard pénétrant en moi comme une jauge dans l’huile. » L’image de ce regard souligne en effet le pouvoir de cette "ancienne", de même que la comparaison qui la dote de la faculté de mesurer la vie intérieure, pour juger de sa force. Les gestes, « À la fin de cet examen, elle m’embrassa au front, me massa légèrement le dos », mettent en évidence la tendresse qui précède une réponse dont l’importance est soulignée : « C’est très bien, et j’aime entendre des questions comme celles que tu me poses, voici… »

Une concrétisation

Mais cette réponse ne passe pas directement par des mots, mais est concrétisée par un dessin qui s’inscrit dans la terre même de l’île : « Et, saisissant un rameau desséché, elle se mit à tracer une forme à ses pieds, dans la terre meuble. » Le récit reproduit ce dessin, dans lequel est mis en valeur un entrecroisement comme si se reproduisait le tissage d’une « toile d’araignée », selon la comparaison proposée par la narratrice : « On eût dit le réseau d’une toile d’araignée, dont les fils se croisaient sur de minuscules et dérisoires petites cases. Tout autour, elle traçait maintenant des arbres ». Ce n’est que, quand elle a fini, que la vieille femme donne à son dessin un sens symbolique, la représentation du village, par une parole, accompagnée d’un geste qui lui donne la valeur d’une création telle qu’aurait pu en faire un artiste : « me désignant son œuvre d’un geste ample de la main, elle affirma… c’est Fond-Zombi. »

Le village : un réseau symbolique

Le village : un réseau symbolique

La sagesse transmise

Après le symbolisme vient l’explication qui donne sens au dessin : « Comme je m’étonnai, elle précisa d’une voix tranquille : – Tu le vois, les cases ne sont rien sans les fils qui les relient les unes aux autres ». Un village ne peut donc exister qu’en formant une communauté, que chacun a contribué à tisser, comme le fait l’araignée, afin de lui offrir sa résistance. Dans cette toile, chacun occupe sa place, en étant uni aux autres, et trouve ainsi, comme l’arbre dont les racines s’enfoncent dans la terre et qui se dresse vers le ciel, sa stabilité dans l’existence, d’où le sentiment de plénitude ressenti par Télumée : « ce que tu perçois l’après-midi sous ton arbre n’est rien d’autre qu’un fil, celui que tisse le village et qu’il lance jusqu’à toi, ta case. » Reine Sans Nom revit alors dans son propre passé, rappelant ainsi la place qu’elle a occupée au temps heureux de son mariage : « Et désignant l’un de ces grands arbres, juste en marge de son tracé, elle eut un geste vague et chuchota, la voix soudain fêlée… c’est par là que nous habitions, Jérémie et moi. »

Troisième partie : l’accès au surnaturel (de la ligne 23 à la fin) 

L’extrait se ferme sur une dernière image de Reine Sans Nom, qui se charge d’un double sens :

         Physiquement, c’est une femme âgée, donc fatiguée, ce qui peut expliquer le double mouvement, « elle abaissa lentement ses paupières sur ses yeux envahis de mélancolie » et son « balancement monotone et inlassable de la tête », qui accompagne ce souvenir nostalgique.

        Mais la description métaphorique lui prête une puissance surnaturelle, soulignée par l’anaphore ternaire : « elle sembla accoster dans un autre temps, un autre monde, une autre lumière. » Elle devient semblable à une barque, qui peut échapper à la contingence temporelle et spatiale, pour accéder à un monde lumineux, où le bonheur se serait inscrit pour l’éternité.

Le départ de Télumée joue sur ce double sens : « Je la quittai en prenant bien soin de ne pas froisser quelque brindille morte, quelque feuille sèche qui eût pu l’éveiller. » En évitant le bruit, elle suggère un réel sommeil, mais aussi la volonté de la laisser plongée dans ce passé heureux revécu.

CONCLUSION

De même que la métaphore du tambour à deux faces, sagesse transmise par man Cia pour échapper aux coups qu’on peut subir, accompagnera Télumée durant toute son existence, cette représentation du village, transmise par sa grand-mère, pose une sagesse qui restera inscrite en l’héroïne, l’importance des relations qui unissent les membres d’une communauté, en faisant de la case un lieu qui relie ce qui relève la vie personnelle et la dimension collective. Cette conception disparaîtra quand la violence d’Élie la coupera du reste des villageois, en créant comme une frontière autour de sa case : « aucun fil ne reliait plus ma case aux autres cases » (chapitre 9), constatera-t-elle alors. En revanche, ce réseau se récréera quand elle déménagera au morne La Folie, où elle partagera à nouveau la vie collective. Comme dans tout le roman, Simone Schwarz-Bart rend compte de cette réalité guadeloupéenne en recourant à la parole transmise par les "anciennes" et par l'écriture adoptée, soutenue par des images qui lui donnent sens.

Explication : 2nde partie, chapitre 9, résister au malheur, du début " à "...qu'y puis-je ?" 

Pour lire le texte

La seconde partie du roman de Simone Schwarz-Bart, intitulée « Histoire de ma vie », déroule le parcours de Télumée, qui, malgré des difficultés, connaît un heureux mariage avec Élie, qu’elle aime depuis l’enfance, .

Alcoolisme et violence

Mais, les intempéries conduisent à la misère qui s’abat sur la Guadeloupe, le chômage sévit et Élie sombre dans l’alcoolisme et dans la violence. Il est qualifié de « Poursuivi définitif », formule qui traduit l’idée qu’une malédiction est toujours prête à détruire l’âme de ces héritiers de l’esclavage. Le roman relate alors la douloureuse évolution de l’héroïne, écrasée par le malheur mais qui tente cependant d’y échapper. En quoi le portrait de Télumée est-il révélateur de la  condition féminine et de sa force ?

Alcoolisme et violence

Première partie : du bonheur au malheur (du début à la ligne 13) 

Du bonheur au malheur

Le chapitre, comme souvent dans le roman, s’ouvre sur une phrase qui pose une vérité générale, un « dicton » représentant la sagesse transmise au fil des générations par la voix des "anciennes", telle Reine Sans Nom. Sa formulation met en parallèle le rire et les larmes, présentés comme les deux faces de l’existence : « « La femme qui a ri est celle-là même qui va pleurer ». Deux faces qui paraissent indissociables, vu l’interprétation qui en ressort : « et c’est pourquoi on sait déjà, à la façon dont une femme est heureuse, quel maintien elle aura devant l’adversité. » Cette conséquence suggère que la femme possède, dans sa nature même, le pouvoir de résister au malheur, quand il survient, de la même manière qu’elle a su se réjouir de son bonheur. 

Du rire aux larmes

Du rire aux larmes

Ainsi s’affirme la force inscrite en toute femme, mais l’opposition des adverbes temporels, « autrefois » et « aujourd’hui », souligne la difficulté d’atteindre une telle sagesse quand on est, comme l’héroïne, personnellement touchée : « J’avais aimé ce dicton de Reine Sans Nom, autrefois, mais il m’effrayait aujourd’hui, sous mon prunier de Chine ». La mention du « prunier de Chine » rappelle précisément le début du mariage de Télumée, qui avait alors connu la plénitude du bonheur. À présent, au contraire, face à la violence qu’elle subit, elle se sent accablée, enfermée dans son état de victime : « et surtout il me déchirait l’âme car je voyais clairement que je ne savais pas souffrir. »

Un aveu d'impuissance

Elle n’est donc pas à la hauteur de cette sagesse, et comme surprise de son impuissance : « Au temps de mon ascension, j’avais su montrer comment être heureuse et voici qu’à mon premier fardeau je succombais. »

Lawrence Alma-Tadema, Pandora, 1881. Aquarelle sur papier, 28 x 23,4. Collection particulière

Le récit, un rappel de ses pensées, met en évidence une nouvelle tentative de recours à la sagesse,  en s’appuyant encore sur un dicton, imagé : « Pourtant je le savais bien, seule est à plaindre qui n’a pas rempli la jarre de sa vie à la saison des pluies ». Cette métaphore confirme l’image d’une vie forcément composée de temps heureux, dont il faut profiter pleinement pour supporter ensuite le malheur, comme en un souvenir inversé de la « jarre » de Pandore, qui, dans la mythologie grecque, renfermait, elle, tous les malheurs du monde. Par l’interrogation négative, qui appelle en principe une réponse positive, l’héroïne souligne sa tentative pour appliquer à sa situation cette image de sagesse, « et n’était-elle pas pleine de toutes ces années avec Élie, ma jarre ?... », un effort indiqué par l’aposiopèse.

Lawrence Alma-Tadema, Pandora, 1881. Aquarelle sur papier, 28 x 23,4. Collection particulière

Mais cela ne conduit qu’à l’échec, souligné par la réponse négative qui amène une douloureuse conscience de sa faiblesse : « Cependant que je me parlais ainsi, nulle consolation ne me venait et j’ouvrais les yeux tout grands sur moi-même ». La polysyndète amplifie la durée de son désespoir, auquel rien ne permet d’échapper : « et le soleil se couchait et la nuit tombait là-dessus, et le même soleil se levait le lendemain et je voyais maintenant qu’aucun fil ne reliait plus ma case aux autres cases. » La reprise de l'image de la vie en communauté, concrétisée par le dessin de la « toile d’araignée » précédemment tracé par Reine Sans Nom, mais à présent niée, isole l’héroïne, incapable de trouver un soutien dans la sagesse traditionnelle, collective.

Deuxième partie : la résistance (des lignes 13 à 21) 

Échapper au réel

Le comportement adopté dépeint alors précisément la mise en œuvre d’une autre tentative pour échapper à cette impuissance, en plusieurs moments :

  • La première étape est le contact avec la terre, « Alors je m’allongeais à même le sol et m’efforçais de dissoudre ma chair », comme si, en fusionnant avec elle, la femme retrouvait la force de sa nature originelle, mythique, qui la liait à cet élément.

  • Puis la fusion, imagée, est recherchée avec un autre élément, l’air, offrant alors le moyen de fuir : « je m’emplissais de bulles et tout à coup je me sentais légère ». L’énumération souligne cette fuite progressive, un effacement de toute pesanteur corporelle : « une jambe m’abandonnait, puis un bras, ma tête et mon corps entier se dissipaient dans l’air ».

  • Le résultat ultime, l’image symbolique du vol d’un oiseau, traduit la liberté retrouvée : « et je planais, je survolais Fond-Zombi de si haut qu’il ne m’apparaissait plus que comme un grain de pollen dans l’espace. » En ôtant au village sa puissance, comme l’indique la comparaison, elle échappe finalement aux conditions de vie qui ont amené la violence de son époux.

Une fuite impossible

Cependant, le connecteur d’opposition, « Mais », renvoie cette tentative de fuite à l’échec : « Mais j’atteignais rarement un tel bonheur ». La locution adverbiale répétée, « à peine », réduit, en effet, le résultat obtenu. Cette échappatoire ne permet pas d’effacer la réalité, le sentiment d’être à présent dépossédée de sa propre existence : « c’est à peine si je parvenais à contempler avec sérénité ma vie pillée ». De même, son existence semble se dissoudre elle aussi dans cette fuite, perdant sa réalité : « à peine si elle évoluait devant mes yeux à la manière d’un rêve anodin et important ». Mais l’oxymore qui unit deux adjectifs opposés interroge le lecteur comme il interroge aussi l’héroïne : « mystère douloureux qui m’étonnait, m’échappait… » S’il est « anodin », ce rêve d’envol n’est que dérisoire, un bref instant qui, certes, apporte le calme, mais ne peut soigner la douleur. Cependant, il n’en reste pas moins « important », ce qui sous-entend qu’il pourrait représenter une réelle conquête de sagesse, mais encore informulée comme le suggèrent les points de suspension.

Troisième partie : l’espoir maintenu ? (de la ligne 21 à la fin) 

L'espoir

Mais ces efforts échouent parce que l’amour de Télumée pour Élie n’a pas disparu, malgré la misère, l’’alcool, les insultes et les coups : « En vérité, je gardais l’espoir qu’Élie me reviendrait ». C’est à nouveau la nature qui fournit l’image soutenant cet espoir « que son âme boueuse se décanterait… » L’héroïne en tire une forme de sagesse, qui permet la résistance quand elle s’applique aux êtres humains : « Il arrive aux eaux boueuses de couler avec majesté, et si elles se décantent, rien n’est plus clair et plus profond et c’est ce moment-là que j’attendais, cet homme que je guettais. » Les deux comparatifs, « plus clair et plus profond », soulignent l’idée que l’âme d’un être, rendue pesante par le malheur, pourrait se purifier avec le temps.

L'épouse effacée

La dernière phrase, au contraire, élargit l’échec de Télumée en introduisant le discours d’Élie prenant à témoins « qui voulait l’entendre », les habitants de Fond-Zombi, cette communauté dans laquelle s’inscrit toute existence individuelle et qui la juge. Le « ton de l’indulgence » mentionné rejette la faute sur l’héroïne, rendue ainsi coupable de la destruction du couple. Les points de suspension marquent le passage du récit au discours direct rapporté : « Télumée est un grand vent et si elle courtise les nuages, qu’y puis-je ? » Après l’avoir associée à la terre, la métaphore s’inverse ici, lui prêtant le pouvoir supérieur de se fondre dans l’espace céleste. L’époux a donc conscience qu’elle cherche à lui échapper, et l’image de ce vol traduit la rupture de leur union : elle lui serait infidèle, ce qui justifie le renoncement exprimé dans sa question.

CONCLUSION

Ce passage marque un tournant dans l’existence de l’héroïne, preuve que toujours le malheur menace le bonheur, comme pour reprendre l’image des deux faces du « tambour » évoquée à Télumée, encore enfant, durant sa visite à man Cia. Celle-ci lui avait alors conseillé : « laisse la vie frapper, cogner, mais conserve toujours intacte la face du dessous ». Ainsi, à présent que ce sont les poings d’Élie qui « cognent », il lui faut trouver les moyens de se préserver, d’où ce refuge en elle-même, en une tentative pour ranimer la force de résistance dont la nature donne l’exemple

Mais cette résistance, Simone Schwarz-Bart la prête à son héroïne, tandis que l’homme, lui, se laisse détruire par le malheur, célébrant ainsi la femme qui, elle, face à une "ruine", cherche toujours à préserver, à reconstruire, comme l’avait d’ailleurs déjà fait Reine Sans Nom, avant Télumée. La romancière, en associant la femme à toutes les puissances telluriques et célestes, comme dans ce passage, dépasse ainsi le féminisme traditionnel qui la célèbre, pour retrouver la dimension mythique qui lui était reconnue dans tant de mythologies, notamment celles de l’Afrique, terre des origines antillaises.

Étude d’ensemble :  l'image de la femme 

Pour se reporter à l'étude d'ensemble

Les explications précédentes permettent d’étudier la relation au sein du couple dépeinte par la romancière, en mesurant d’abord l’évolution d’Élie sous l’effet de la misère qui sévit sur l’île. L’homme, perdant son travail, perd son rôle au sein du couple, et, pour restaurer sa supériorité, il l’affirme par les coups infligés à sa femme. La force du patriarcat, affichée, n'est donc, en réalité qu'une apparence : la vraie puissance est entre les mains des femmes.

Qu’il s’agisse de l’aïeule Minerve, de Toussine, sa fille, ou même de Victoire, la mère de Télumée, les femmes, elles, portent en elles une force qui forge leur résistance aux intempéries, « pluie et vent », toujours prêtes à se déchaîner. Leurs existences sont confrontées à de multiples épreuves, matérielles dans les temps de misère, ou affectives, face à l’abandon d’un époux ou à sa violence, face au racisme ou encore à la mort d’un être cher. Et pourtant, elles ont su résister, comme l’explique la narratrice dans sa vieillesse : « nous avons reçu comme don du ciel d’avoir eu la tête plongée, maintenue dans l’eau trouble du mépris, de la cruauté, de la mesquinerie et de la délation. Mais je vois aussi, je vois que nous ne nous y sommes pas noyés… nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître… » 

Jacky Poulier, La mulâtresse Solitude (détail), 1999. Statue, Les Abymes, Guadeloupe

Jacky Poulier, La mulâtresse Solitude (détail), 1999. Statue, Les Abymes, Guadeloupe

Explication : 2nde partie, chapitre 12, le travail dans un champ de canne à sucre, d' "Olympe y allait..." à "...s'il n'a rien." 

TX-II, 12, travail
Pour lire le texte

Dans la seconde partie du roman la narratrice, Télumée, relate son parcours, des temps heureux, tel son amour pour Élie, mais aussi l'époque de « pluie et vent » qui apporte à la Guadeloupe la misère, fait tomber son époux dans l’alcoolisme et dans la violence, ce qui l’amène à se réfugier chez celle qui a entouré son enfance de tendresse et de sagesse, Reine Sans Nom.

Le transport d’une case aux Antilles

Mais la mort de sa grand-mère est une nouvelle épreuve, qu’elle surmonte d’abord auprès de man Cia, puis, quand la vieille femme se transforme en chien et l’abandonne à son tour, Télumée fait transporter sa case en un autre hameau, le morne La Folie, où elle reçoit l’aide d’une voisine Olympe. Il lui fait alors survivre, et la solution est de suivre Olympe pour aller travailler dans les champs de canne qui alimentent « l’Usine à sucre ». Quel sens la romancière donne-t-elle à sa description du pénible travail effectué par son héroïne ?

Le transport d’une case aux Antilles

Première partie : le néo-colonialisme (du début à la ligne 8) 

Un pénible travail

Le récit s’élargit progressivement, de la compagne de Télumée, Olympe, à l’héroïne elle-même, puis à toutes les travailleuses, en une longue phrase qui semble reproduire le rythme de ce dur labeur.

        Pour la première, la comparaison, « Olympe y allait de son coutelas comme un homme », met l’accent, non seulement sur le rythme, preuve de son habitude de ce travail, mais aussi sur l’effort ainsi exigé d’une femme qui doit montrer la même force qu’un homme.

        Pour Télumée, qui débute dans ce travail, l’effort est aussi mis en valeur par le rythme ternaire des participes présents : « et j’amassais derrière elle, courant penchée, ficelant penchée, triant et empilant le plus vite possible ». L’épiphore renforce l’aspect pénible de la tâche à accomplir, de même que l’hyperbole qui accentue le rythme.

         Enfin, cet effort est expliqué par la nécessité de conserver ce travail, donc une rivalité qui explique la comparaison avec les autres travailleuses dont est mise en évidence la résignation : « pour ne pas être en reste avec les femmes qui s’exécutaient sans une plainte, autour de moi ».

La récolte dans le champ de canne à sucre

La récolte dans le champ de canne à sucre

L'accusation

La romancière termine cette première description par la dénonciation du système économique alors en vigueur. Même si l’esclavage a été aboli, une exigence de productivité subsiste pour ces travailleuses : « anxieuses d’arriver aux vingt piles qui constituent une journée, vingt piles de vingt-cinq paquets ». L’énumération, avec la gradation exponentielle des chiffres pour mettre en valeur l'objectif imposée, est rendue saisissante par le contraste avec le chiffre de sa cause, « dix mille coups de coutelas ». Plus saisissante encore est la présentation du salaire, une double critique.

         D’une part, il est plus que réduit, sans la moindre valeur, « quelques pièces de zinc aux initiales de l’Usine », puisque cet argent ne peut être utilisé ailleurs que dans le magasin appartenant à l’Usine, ce qu’accentue l’énumération avec l’épiphore : « morue sèche, huile, sel, farine France et rhum de l’Usine, mélasse de l’Usine, sucre brut de l’Usine ». Le système économique fonctionne ainsi en circuit fermé, puisque les aliments vendus servent l’économie de la métropole et le propriétaire.

        D’autre part, cet pouvoir économique est encore renforcé par la liberté des prix de ce commerce qui se fait « au prix obligatoire de l’Usine ». Ainsi l’image qui ferme la phrase, « passe-passe », met en relief l’hypocrisie de ce système néo-colonial, comparé aux tours d’escamotage des prestidigitateurs. Suprême illusion donc, illustré par l’écart des chiffres, puisque pour « un sou » de salaire, les achats de nourriture exigeront, eux, une dépense de « deux sous »…

C’est donc une véritable exploitation des travailleurs qui est venue remplacer l’esclavage, lui permettant, en fait, de se prolonger.

Deuxième partie : l’image du travail (des lignes 8 à 19) 

L'héritage de l'esclavage

La formule par laquelle se désigne la narratrice, « Peu à peu, je me faisais maudite », renvoie à un mythe qui s’est construit en Europe pour justifier l’esclavage des peuples noirs. Il remonte à un passage de la Genèse biblique : Noé, s’étant enivré après sa sortie du déluge, a été vu, nu, par son fils Cham ; il en a informé ses deux frères, qui eux ont couvert cette nudité, si bien qu’à son réveil Noé a maudit Canaan, le fils de Cham, en le condamnant à être esclave de ses frères. Rien n’évoque pourtant dans le récit biblique la peau noire des descendants de Cham ces descendants. Mais le mythe, lui, en a fait de la noirceur de la peau le châtiment du péché ancestral, qui a fini par s’inscrire dans l’âme des esclaves.

Gustave Doré, Cham maudit par son père Noé, 1877. Gravure, BnF 

Gustave Doré, Cham maudit par son père Noé, 1877. Gravure, BnF

Ainsi, l’esclavage devient un héritage, qui imprègne les consciences des descendants eux-mêmes, mais aussi leur corps, comme s’ils avaient été fabriqués pour servir en tant qu’esclaves : « je sus que les poignets de petite mère Victoire, ceux qu’elle avait mis au bout de mes bras, étaient de fer », comme si l’aïeule, qui avait résisté à l’esclavage, lui avait transmis la force pour résister à ce pénible labeur.

Un pénible travail

Initiée par sa compagne, Télumée s’habitue à cet effort : « J’allais déjà au même rythme qu’Olympe, je prenais le roulement des hommes ». En décrivant son progrès, « quelques jours plus tard, je n’attachais plus les cannes mais j’y entrais avec mon vieux coutelas »,  le récit en évidence à quel point tout rend ce travail pénible, d’abord la nature même de la canne avec « la voltige des piquants » quand on la coupe, puis les insectes attirés alors par le suc qui s’en dégage : « des essaims d’abeilles, de frelons qui se levaient avec le soleil, attirés par les vapeurs lourdes et enivrantes du jus de canne frais. »

À cela s’ajoute la durée du temps de travail, « Nous arrivions à pied d’œuvre sur les quatre heures du matin » qui se prolonge durant toute la journée, sous la chaleur brûlante du soleil qui s’impose bien tôt pour accabler les travailleurs : « c’est sur les neuf heures que le soleil était assez haut dans le ciel pour tomber sur nous ». Le verbe « tomber » donne l’impression d’un écrasement, mais qui s’accentue ensuite car il va « véritablement, transpercer les chapeaux de paille et les robes, les peaux humaines », pénétrer profondément dans les corps pour les épuiser. L’image finale semble emprisonner l’héroïne entre deux douleurs, et c’est la vie même qui s’écoule avec la transpiration : « Là, dans le feu du ciel et les piquants, je transpirais toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps. »

Troisième partie : la découverte de soi (de la ligne 19 à la fin) 

Une double nature

Mais ce dur labeur, ramenant les Antillais à l’état d’outils de travail, conduit la narratrice à définir l’identité humaine ainsi niée, et la romancière remet au premier l’image du « tambour à deux faces », évoquée par man Cia à Télumée dans son enfance, à présent posant une double nature : « Et je compris enfin ce qu’est le nègre : vent et voile à la fois, tambourier et danseur en même temps ». Il porterait en lui une force permettant de résister à toute violence : lorsque le « vent » souffle, la « voile » peut être maniée habilement pour que la barque ne sombre pas, quand le « tambourier » – équivalent antillais du tambourineur – frappe avec force son instrument en imposant un rythme, le « danseur » sait le suivre en dirigeant son pas… D’où l’expression qui résume cette puissance du "nègre", « feinteur de première », pour traduire ce talent d’échapper à toute violence exercée contre lui.

Un moulin à sucre avec des esclaves au travail et des administrateurs de la Compagnie des Indes occidentales, 1667. Croquis, BnF

Le poids de l'héritage

Or, cette force, Simone Schwarz-Bart en fait, par l’intermédiaire de l’expérience de son héroïne, un héritage de ce qui a forgé l’île de Guadeloupe, ce pénible travail dans les champs, imposé à l’esclave, pour récolter la plante qui prospère sur cette terre, telle un don divin fournissant le sucre si précieux : « s’efforçant de récolter par pleins paniers cette douceur qui tombe du ciel par endroits » 

Un moulin à sucre avec des esclaves au travail et des administrateurs de la Compagnie des Indes occidentales, 1667. Croquis, BnF

Mais l’esclave ainsi accablé ne cède pas pour autant, il est capable d’entretenir en lui le moyen de résister, comme en écho du sucre produit : « et la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge, et c’est au moins ce qu’il possède, s’il n’a rien. » Il peut ainsi s’affirmer « feinteur », mais de façon terrible, en cherchant une échappatoire dans l’alcool que produit précisément son travail : « Et voyant cela j’ai commencé à boire par petites lampées de rhum, et puis par grandes rasades pour aider la sueur à couler, à sortir de mes pores… » L’aposiopèse semble reproduire cette fuite loin du réel, cet oubli de soi, dont la romancière, en rapportant la pensée de son héroïne, héritière de ce passé, fait la conséquence directe de l’esclavage revécu, malgré l’abolition : « Et je me disais, c’est là, au milieu des piquants de la canne, c’est là qu’un nègre doit se trouver ». Le verbe choisi fait de cet héritage un "devoir", ne pas se laisser déposséder de l’identité nègre, mais, tout au contraire, la revendiquer en faisant renaître la mémoire du passé.

CONCLUSION

Ce chapitre, qui relate longuement un moment douloureux de la vie de Télumée, travailler dans les champs de canne, est un temps fort du roman : pour survivre à la misère, elle s’inscrit à son tour dans le parcours ancestral, celui de l’aïeule, Minerve, qui a connu l’esclavage, comme sa fille, Reine Sans Nom, qui avait dû « se courber sur la terre des Blancs, amarrer les cannes […] toute sa vie. » La mémoire du passé de la Guadeloupe survit ainsi dans les corps d’abord, avant d’influer sur les âmes, telles celles de ceux que le roman nomme « les Poursuivis ». Ils sont, en effet, comme hantés par ces souvenirs, auxquels l’alcool permet d’échapper, comme Télumée, après son époux, Élie, le découvre à son tour. Mais Simone Schwarz-Bart rejoint le mouvement de la Négritude : si le « nègre » se plonge dans cet héritage, s’il en découvre l’horreur – comme l’héroïne qui vit alors un temps de déchéance – il peut ensuite, en s’unissant avec ceux qui la partagent, dépasser cet anéantissement et reconstruire sa dignité. Ce sera l’exemple donné par Télumée : rejointe dans les champs par Amboise, s’unissant à son chant repris par tous les travailleurs, elle pourra alors retrouver le bonheur.

Étude d’image : après l'abolition de l'esclavage dans les Caraïbes 

Iconographie
Pour lire une analyse
Autour de l'esclavage

La coupe de la canne à sucre à Cuba, 1910. Carte postale

La récolte de la canne à sucre, rhum Macouba, Compagnie des Antilles, Chromo 1890-1900

William Clark, Esclaves dans les champs de canne à sucre à Antigua, 1823. Illustration in Ten Views in the Island of Antigua

L’objectif de cette étude est double, d’une part comparer la représentation de l’esclavage dans ces trois images, postérieures à l’abolition de l’esclavage, puis de les mettre en relation avec le récit dans le roman. L’analyse observera avec précision les deux groupes qui figurent sur les images, ceux qui possèdent la terre et détiennent le pouvoir, parfois délégué, et ceux qui apportent l’effort de leur travail.

Explication : 2nde partie, chapitre 15, épilogue, de "Ainsi rêvant..." à "... on abat le plus." 

Pour lire le texte

Héroïne et narratrice du roman de Simone Schwarz-Bart, Télumée, après avoir présenté l’histoire de sa famille, a relaté son propre parcours, illustrant, dans les deux parties, le titre : « Pluie et vent » se sont abattus sur ces femmes, de dures épreuves face auxquelles toutes ont montré la force de leur résistance. Dans le dernier chapitre, c’est le temps de la vieillesse solitaire dans le bourg de La Ramée, qui amène Télumée à une dernière méditation sur ce que fut son existence.

À quelle réflexion cette quête d'identité invite-t-elle le lecteur ?

Première partie : image de la narratrice (du début à la ligne 7)

Le rôle du décor

Ce passage se situe au crépuscule, alors que « le soir descend », moment qui fait écho à l’âge de la narratrice, elle aussi au soir de sa vie. De même, la description du ciel nocturne illustre son parcours. D’un côté, « [d]es nuages vont et viennent », le « vent » agite les arbres, image des troubles qui ont assombri son existence, mais il y a eu aussi de plus heureux moments, symbolisés par « les phosphorescences de certaines étoiles », mais un bonheur qui a toujours été fragile : « une clarté s’élève puis disparaît ». Enfin, dans cette atmosphère à présent paisible, un son retentit : « Quelque part, depuis le fond de la nuit, s’élèvent les notes discordantes, toujours les mêmes, d’une flûte et qui bientôt s’éloignent, s’apaisent. »  Cela rappelle le rôle attribué par Olympe, au chapitre 12, à « l’homme au voum-tac » dont la flûte produit « des vérités mêmes qui montent au ciel ». Ainsi, cette musique introduit un même symbolisme : ces « notes discordantes » viennent troubler la sérénité, comme les épreuves subies par l’héroïne, mais la paix s’est ensuite rétablie.

L'image de Télumée

Le récit donne d’elle l’image traditionnelle d’une vieille femme, plongée dans ses souvenirs : « Ainsi rêvant, le soir descend sans que je m’en aperçoive, et, assise sur mon petit banc d’ancienne ». 

Mais le qualificatif d’« ancienne » renvoie à la sagesse attribuée aux vieillards dans de nombreuses cultures. C’est l’âge où, à l’approche de la mort, naissent les questions sur la place qu’on a pu occuper dans le monde : Télumée est « troublée » en contemplant le ciel, c’est son insignifiance humaine face à l’immensité de l’univers qu’elle ressent alors : « je me sens impuissante, déplacée, sans aucune raison d’être parmi ces arbres, ce vent, ces nuages. » On pense ici au constat de Camus dans son essai, Le Mythe de Sisyphe (1942), le sentiment que rien n’a de sens quand l’homme constate que l’univers le nie, qu’il n’y a occupé qu’une place provisoire : « Un degré plus bas et voici l'étrangeté : s'apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. » 

La sagesse d'une "ancienne"

La sagesse d'une "ancienne"

Deuxième partie : le rappel du passé (des lignes 7 à 19) 

Les souvenirs évoqués

Tout aussi traditionnel dans l’image de la vieillesse, est le fait de faire revivre les êtres chers : « Alors je songe non pas à la mort, mais aux vivants en allés ». Le verbe repris en anaphore souligne la force du souvenir, qui les rend à la vie : « et j’entends le timbre de leurs voix », « J’entends les paroles, les éclats de rire de man Cia là-bas au milieu de ses bois ». Mais le récit prête à ces voix ranimées un sens plus profond en les associant à des couleurs, qui deviennent des symboles de leur existence même : « il me semble discerner les nuances diverses de leurs vies, les teintes qu’elles ont eues, jaunes, bleues, roses ou noires ». Ainsi sont imagées des périodes lumineuses, « jaunes » comme ensoleillées, des périodes, « bleues » ou « roses », plus douces, plus paisibles, ou, au contraire, « noires », lors des deuils.  Les trois adjectifs juxtaposés qui ferment cette phrase, « couleurs passées, mêlées, lointaines », traduisent à la fois le recul dans le temps, mais aussi à quel point la vie entrelace les liens tissés entre les êtres : une vie porte avec elle, en elle, les nombreuses vies qui lui ont été proches.

Le rappel de l'esclavage

Cette image des liens tissés se prolonge par l’expression choisie quand la narratrice est ramenée une quête d'elle-même : « et je cherche moi aussi le fil de ma vie. » De ce parcours, ressort la même question que celle posée par man Cia : « ce qui m’a toujours tracassée dans la vie, c’est l’esclavage, le temps où les boucauts de viande avariée avaient plus de valeur que nous autres, j’ai beau y réfléchir, je ne comprends pas… » De la même façon elle ranime la mémoire de l’esclavage, « et je pense à ce qu’il en est de l’injustice sur la terre, et de nous autres en train de souffrir, de mourir silencieusement de l’esclavage après qu’il soit fini, oublié », avec le même aveu d’impuissance : « J’essaye, j’essaye toutes les nuits, et je n’arrive pas à comprendre ». Mais cela va plus loin ici, puisque le rythme ternaire soutenu par l’anaphore, « comment tout cela a pu commencer, comment cela a pu continuer, comment cela peut durer encore », met en évidence l’idée que l’abolition n’a pas mis fin à l’esclavage, héritage qui s’est inscrit au plus profond des êtres. L’image qui dépeint la douleur du peuple des Antilles, « notre âme tourmentée, indécise, en lambeaux et qui sera notre dernière prison », fait de l’esclavage une déchirure intérieure, comme celle vécue par ceux nommés « Poursuivis » dont Élie a donné l’exemple dans le roman. L’ultime réflexion reste en suspens car personne ne peut répondre à l’hypothèse formulée : « Parfois mon cœur se fêle et je me demande si nous sommes des hommes, parce que, si nous étions des hommes, on ne nous aurait pas traités ainsi, peut-être… »

Troisième partie : la quête d'identité (de la ligne 20 à la fin) 

marché-esclaves.jpg

Julien Léopold Boilly, Vente d’esclaves à la Martinique, vers 1826. Illustration in Voyage pittoresque dans les deux Amériques (1836) d’Alcide Dessalines d’Orbigny

La nuit de l'esclavage

Un écho est alors créé entre le décor, la nuit qui est tombée, et le fonctionnement de la mémoire, symbolisée par la « lanterne », qui donne vie au lointain passé : « Alors je me lève, j’allume ma lanterne de clair de lune et je regarde à travers les ténèbres du passé ». Ce qui surgit alors, mis en valeur par la répétition, renvoie au temps même de l’esclavage, à la vente d’êtres humains traités comme des marchandises : « le marché, le marché où ils se tiennent ». Tous les êtres du passé sont ainsi réunis, depuis l’aïeule, Minerve, qui a connu cette époque : « et je soulève la lanterne pour chercher le visage de mon ancêtre, et tous les visages sont les mêmes et ils sont tous miens, et je continue à chercher ». La polysyndète contribue à traduire l’union ainsi créée au sein d’un peuple qui a partagé ce destin dont l’énumération finale accentue l’horreur : « et je tourne autour d’eux jusqu’à ce qu’ils soient tous achetés, saignants, écartelés, seuls. »

Une double identité

La métaphore traduisant la réflexion de la narratrice, « Je promène ma lanterne dans chaque coin d’ombre, je fais le tour de ce singulier marché », concrétise la double image, contrastée, sur laquelle elle conclut.

          D’un côté, l’image de la noyade d’un peuple, fait ressortir les souffrances subies, concrétisées par la vision : « et je vois que nous avons reçu comme don du ciel d’avoir eu la tête plongée, maintenue dans l’eau trouble du mépris, de la cruauté, de la mesquinerie et de la délation. » Ce destin est ironiquement présenté comme un « don du ciel », terrible accusation lancée à ceux qui ont vu dans l’esclavage une application d’une malédiction divine, avec une énumération de tous les signes de la haine, d’abord de la part du colonisateur, le racisme et la violence sans limite, mais aussi du côté des esclaves pour obtenir un profit, le manque de dignité et la dénonciation.

         De l’autre, marqué par le connecteur d’opposition, la métaphore s’inverse pour montrer ce qui représente une victoire : « Mais je vois aussi, je vois que nous ne nous y sommes pas noyés… » L’aposiopèse ouvre un temps de réflexion, ensuite explicitée : « nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître… » Les verbes mettent en évidence le double effort, supporter l’esclavage, une nouvelle naissance, puis survivre à son abolition, quand il a fallu survivre, effort prolongé par les points de suspension.

résolu.jpg

C’est par une dernière image qu’est illustrée l’image du peuple antillais, celle d’un arbre dont le symbolisme est souligné par l’énumération des hyperboles : « et nous avons appelé Résolu le plus bel arbre de nos forêts, le plus solide, le plus recherché et celui qu’on abat le plus… » L’ordre des superlatifs met en avant l’image, méliorative, de la puissance de cet arbre particulièrement haut, jusqu’à 25 mètres, dont le tronc à contrefort indique la solidité et l’enracinement, et qui fournit un bois particulièrement apprécié. La force du peuple noir, sa valeur, sont donc prédominantes, mais le dernier superlatif, lui, remet au premier plan la menace, toujours présente, et dont les points de suspension suggèrent qu’elle n’est pas près de disparaître.

Le Résolu : un arbre emblématique

CONCLUSION

Ce passage parachève le sens du roman, en faisant écho à plusieurs images du récit, transmettant une conception de la vie. Les souvenirs évoqués ici rappellent, en effet, ce « tambour à double face » que man Cia avait invité l’enfant à imiter pour garder en elle la force de résister aux coups de la vie, ou encore le conte raconté par Reine Sans Nom, expliquant que l’important, alors que « la misère est une vague sans fin », est de ne pas se laisser mener par le cheval mais de le « conduire » soi-même. Bien des femmes dépeintes dans le roman ont su faire preuve de cette résistance face aux épreuves, à commencer par Télumée elle-même, ce que résume tout ce dernier chapitre, jusqu’à la certitude affirmée : « je sais que le nègre n’est pas une statue de sel que dissolvent les pluies. » Et de même que le roman s’était ouvert dans le jardin où l’héroïne formulait sa « joie », il se ferme sur cette même image : « debout dans mon petit jardin, quelle joie ! »

Conclusion du parcours 

Rappelons la problématique qui a guidé ce parcours dans le roman :  Quel sens la romancière donne-il à ces vies guadeloupéennes que le récit de la narratrice fait revivre ?

Les étapes du parcours 

Le récit de la narratrice

Cette formulation nous a invité à dépasser le simple récit, qui, sous la forme d’une autobiographie, relate le parcours de sa narratrice, Télumée, le bilan d’une vie alors qu’elle a déjà atteint la vieillesse. Or, cet âge, traditionnellement celui de la sagesse, fait de ce récit, un retour sur soi, une source de réflexion, partagée donc avec le lecteur.

Des «  vies guadeloupéennes »

Mais la problématique ne s’est pas limitée à une seule vie, mais le pluriel l’a élargie, d’une part à l’observation de « ces vies » que le récit fait découvrir :

         Le roman a remonté le temps jusqu’à aïeule, Minerve, qui a connu d’abord l’esclavage, puis son abolition ; puis ont été racontés le parcours de Victoire, sa fille, celui de sa petite-fille, Toussine, devenue Reine Sans Nom, la grand-mère de Télumée qui a accompagné son enfance et plusieurs années de sa vie d’épouse. Cette femme occupe une place particulièrement importante dans le roman.

         Mais ces vies se sont entrecroisées avec de nombreuses autres, des hommes, notamment les époux, mais surtout des femmes qui se sont distinguées par leur personnalité, au premier rang desquelles man Cia, aux pouvoirs surnaturels. C’est de toutes ces vies que s’est nourrie celle de la narratrice pour construire sa propre sagesse.

La problématique a également indiqué la place occupée par la Guadeloupe dans le roman, dont deux dimensions ont pu être dégagées :

  • La nature de l’île, non seulement, offre au récit son cadre, mais aussi des images, par sa flore, sa terre, ses rivières, ses bois, mais aussi ses intempéries, qui concrétisent souvent la réflexion, tel cet arbre « le Résolu » qui symbolise la nature même du peuple noir.

  • De plus, l'histoire de l’île, son terrible passé, l’esclavage, accompagne le récit car il s’est inscrit au plus profond des âmes de ses habitants, qui semblent encore hantés par lui.

La façon de « faire revivre »

Une entreprise autobiographique, qu’elle soit réelle ou, comme ici, fictive, implique à fois un recul dans le passé – mais quand il est relaté, il est forcément éclairé par le présent de l’énonciation – et elle veut rendre vie à ce qui n’est plus. Pour cela, il est important de restituer le cadre spatio-temporel, très présent dans le roman, mais, surtout, dont la présence est renforcée par la place accordée aux sensations, couleurs des fleurs et du ciel, bruits au sein des bois ou au bord de la rivière, senteur et goût d’un plat, sensations aussi de chaleur ou de moiteur, de l’eau qui glisse sur la peau lors du bain. À cela s’est ajoutée la musique, le chant qu’on entend, la flûte ou le tambour qui accompagne la danse.

C’est l’île de Guadeloupe que ce roman fait donc renaître, et même à travers sa langue. Même sans recours au créole, comme le feront d’autres auteurs après elle, Simone Schwarz-Bart l’inscrit, en effet, dans la forme des phrases, dans leur rythme, dans les multiples images.

Le sens du roman 

Par l’intermédiaire du monde habité par son personnage, de ce réseau des cases et des vies qui les peuplent, la romancière a donc proposé une vision de ce que représente l’identité guadeloupéenne : un lourd héritage à supporter pour pouvoir en alléger le poids, un héritage qui a longtemps accablé – et qui le peut encore – mais aussi un héritage qui a appris à résister à toutes les tempêtes, à la « pluie » et au « vent » pour reprendre les termes du titre. Toutes ces vies ont, en effet, recherché la « terre ferme », posée comme absente dans la dédicace, et la romancière nous rappelle qu’il appartient à chacun de la trouver au fond de soi, dans la conscience de sa liberté et de sa force, telle cette image du « tambour à deux faces » : si l’une peut toujours être frappée, l’autre a le pouvoir de rester « intacte ».

On pourrait même emprunter le titre d’Éluard, choisi pour les deux vers de la dédicace, pour donner sens au roman : les « yeux », si on les garde ouverts sur le monde, si l’on n’en masque pas plus les laideurs que les beautés, comme y invite la morale du conte  dénonçant l'échec de Wvabor, peuvent être « fertiles », permettre de découvrir la place que l’on y occupe et de l’occuper pleinement : même si elle n’est, comme pour Télumée, qu’un petit « jardin », l’essentiel est de s’y tenir « debout »…

Travail d'écriture : formuler un jugement 

SUJET : Critique littéraire, vous rédigez pour votre revue, un article de 30 lignes sur le roman (Police Arial, taille 12) .

À partir de cette consigne, on distinguera ce qui relève d’obligations et la marge de liberté :

1/ Le support : une « revue » littéraire. Il sera donc nécessaire d’en indiquer la date et le numéro, de lui donner un titre, et, éventuellement, d’indiquer la rubrique choisie, par exemple « Nouvelles parutions », ou « La découverte du mois »…

2/ Un « article » : il faudra proposer un titre, mais aussi des « chapeaux » permettent aussi de mettre en évidence quelques éléments clés.

3/ Sa longueurréalisée sur ordinateur, la production respectera les limites données en fonction de la police d'écriture.

4/ Le « roman » : on récapitulera les caractéristiques à observer :

  • sur le fond : on pourra évoquer l’histoire, les personnages, le cadre spatio-temporel, les thèmes abordés…

  • sur la forme : on pourra observer le choix du genre (autobiographie), la structure d’ensemble, les descriptions et les portraits, le discours de la narratrice et les discours rapportés, enfin la langue et les procédés d’écriture…

L’article ne peut pas être exhaustif, les aspects mis en valeur seront librement choisis.

5/ Le contenu : celui attendu de la part d’un « critique littéraire », donc un jugement personnel sur le roman, librement choisi 

  • Dans le cas d’un éloge, il est souvent précédé de quelques reproches, mais la partie principale doit mettre en valeur les qualités.

  • Si le jugement est sévère, quelques points positifs peuvent être mentionnés au début, mais l’essentiel doit porter sur les reproches.

Parcours associé : "tisser les mémoires, habiter le monde"

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