Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972
Simone Schwarz-Bart (née en 1938) : la quête des origines

Simone Schwarz-Bart, Conférence à la Médiathèque Caraïbe Bettino Lara, Guadeloupe, octobre 2018
Au croisement des cultures
La France est le pays où vivent les parents, un père militaire en garnison à Saintes, en Charente-Maritime, et une mère institutrice, de Simone Brumant, née le 1er août 1938. Elle n’a que trois mois quand, son père étant mobilisé, la mère et le bébé partent en Guadeloupe, l’île des origines, où l’enfant grandit. Cette enfance, auprès de ses grands-parents, un négociant blanc et une domestique caribéenne, mésalliance alors très critiquée, la marquera à jamais. C’est en Guadeloupe qu’elle fait ses études, jusqu’à sa Terminale, à Paris, ouverture sur un autre monde.
Elle y rencontre André Scharz-Bart, alors plongé dans l’écriture du roman, Le dernier des Justes, qui, publié en 1959, lui vaut le prix Goncourt. Pour cette jeune étudiante en droit, c'est sa première approche de l’importance de la mémoire des peuples opprimés, puisque ce roman, consacré à l’histoire tragique de la famille Lévy, parcourt la mémoire du peuple juif depuis le Moyen Âge jusqu’à la Shoah.
Leur mariage a lieu à Paris en 1961, puis ils partent vivre à Dakar, au Sénégal, nouvelle découverte des réalités de l’Afrique, une remontée aux sources de l’esclavage qui a peuplé les Antilles. Tandis que son époux commence un nouveau roman, La Mulâtresse Solitude, qui évoque cette douloureuse histoire, il compose avec sa femme un autre roman, "à quatre mains", Un Plat de porc aux bananes vertes, publié en 1967, nouvelle évocation, par une vieille femme abandonnée dans un hospice parisienne, du passé de son île d’origine, la Martinique. 1972, l'année de la parution de La Mulâtresse Solitude est aussi celle où Simone Schwarz-Bart publie Pluie et vent sur Télumée Miracle, qui obtient le prix des lectrices du magazine Elle.
Le couple Schwarz-Bart : l’écriture "à quatre mains"

Le temps des combats
À côté des succès, il y a aussi les critiques lancées contre André Schwarz-Bart en raison de la montée du nationalisme antillais qui dénie à cet écrivain blanc le "droit" de relater l’histoire de Solitude, incarnant la résistance des esclaves noires contre le rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802, relevant d'un passé antillais qui ne lui appartient pas… Après un séjour en Suisse de 1963 à 1975, le couple s’installe à Goyave en Guadeloupe, où ils ouvrent d’une table d’hôtes et un magasin d’antiquités coloniales. Mais, s’il cesse de publier sous son seul nom, André Schwarz-Bart ne cesse pas d’écrire, et à sa mort en 2006 est publié un manuscrit retrouvé, L’Étoile du matin.
De son côté Simone Schwarz-Bart a publié un autre roman, Ti Jean l’horizon (1979), puis une pièce de théâtre, Ton beau Capitaine (1987), deux approches de la quête identitaire par des exilés de leur culture d’origine. Ainsi se poursuit son engagement pour dénoncer tout ce qu’a pu produire l’esclavage, qui se lie aux combats féministes auxquels elle adhère, sans aller jusqu’aux excès des militantes "racisées" d’aujourd’hui :

Nous avions un certain combat à mener à mon époque. Ce que j’observe parfois aujourd’hui ne me paraît pas être réellement une avancée. Parce qu’une avancée pour moi c’est aller vers l’universel. C’est aller vers les miens, les présenter au monde, les inclure dans la coulée du temps de manière à les inscrire dans le grand livre de l’histoire des humains. S’affirmer en tant que personne libre n’interdit pas d’inclure les autres dans son parcours.
En témoigne le vaste ouvrage en six volumes, paru entre 1988 et 1989 sous son nom mais écrit à nouveau en collaboration avec son époux, Hommage à la femme noire, qui mêle, dans chaque chapitre consacré à une femme noire emblématique de la résistance au colonialisme, une approche encyclopédique et romanesque. C’est aussi à partir des brouillons de son mari qu’elle compose ses deux derniers romans, L'Ancêtre en Solitude (2015) et Adieu Bogota (2017), suite de la saga antillaise.
Didier Audrat, La statue de Solitude, 2020, place du Général-Catroux, Paris, XVIIème arrondissement
Le contexte socio-historique et culturel
Le cadre : les Caraïbes
Dès l’incipit, le cadre est posé, à la fois géographique, en mentionnant « le pays » de la narratrice, la Guadeloupe, et historique, en l’associant au « cœur des hommes », à ceux qui l’ont peuplé, donc à l'esclavage et à ses conséquences : « il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île ».
La géographie des Antilles
Le récit transporte donc le lecteur dans les îles qui forment un arc de cercle dans la mer des Caraïbes, dont quatre sont des collectivités territoriales rattachées à la France.
Le plus vaste territoire est la Guadeloupe, archipel formé de deux îles principales, Basse-Terre et Haute-Terre et de trois dépendances administratives, la Désirade, Marie-Galante et l’archipel des Saintes, avec, outre quelques îlots, Terre-de-Haut et Terre-de-Bas. La Guadeloupe est encadrée, au nord par les îles de Saint-Barthélemy et Saint-Martin, dont seule la partie nord est française, et au sud, par la Martinique.

Carte d'ensemble des Caraïbes Les îles des Antilles L'archipel de la Guadeloupe

L'histoire de l'esclavage aux Antilles
L’histoire de ces îles est marquée par l’esclavage : on évalue à environ 40% des Africains ceux qui y ont été envoyés à l’époque de la traite négrière, qui, débutant lors des "grandes découvertes" au XVème siècle, a pris son essor à partir du XVIIème siècle. Ce "commerce triangulaire" a soutenu le développement économique des pays d’Europe : de leurs ports partaient des navires chargés de marchandises échangées, sur les côtes d’Afrique, contre des captifs fournis par des marchands locaux.
Une vidéo : Musée de l'abolition de l'esclavage, à Nantes
Un temps aboli à l’issue de la Révolution, en 1794, il a été rétabli par Napoléon en 1802 et s’est poursuivi jusqu’à son abolition définitive, en 1848, une fin officielle qui n’a pas pour autant effacé la mémoire d’une douloureuse exploitation humaine, tel ce rappel à propos des Desaragne, riches propriétaires à Galba : « Qui dirait, à les voir aujourd’hui si souriants, que leur ancêtre, le Blanc des Blancs vous encerclait un nègre dans ses deux bras, et lui faisait éclater la rate, comme ça ?... » (II, 2) L’abolition n’a pas supprimé, en effet, l’aliénation car la IIIème République, à la fin du XIXème siècle, a mis en place une politique d’assimilation, notamment par l’école, destinée à faire des Antillais des citoyens forgés sur le modèle français. Cette assimilation se concrétise dans les institutions qui intègrent des élites antillaises dociles et, lors des deux guerres mondiales, par tous les soldats venus combattre pour la défense de la France.
Les Antilles au XXème siècle
Les allusions faites par la narratrice permettent de situer son histoire au milieu du XXème siècle.
La colonisation subsiste encore dans le développement économique des îles, où les "békés", pour la plupart descendants des riches propriétaires coloniaux des plantations de canne à sucre ou de bananes, restent puissants, et dans les relations sociales, où le préjugé de "couleur" reste présent, d’où les appellations qui y font référence, tels « mulâtre » pour le métis né d’une union entre un noir et un blanc, quarteron quand l’union se fait entre mulâtre et blanc ou câpre (dit aussi « griffe ») entre mulâtre et noir, ou encore un octavon, entre quarteron et blanc… Toute une hiérarchie s’est ainsi instaurée, porteuse de misère et d’autant de préjugés racistes, que le roman illustre.
À l’époque de l’écriture, sous-tendues par les idéologies marxistes, les luttes politiques en Guadeloupe défendent la décolonisation et revendiquent l’indépendance. Par exemple, le GONG, Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe, créé en 1963, compare l’état post-colonial de l’île aux pays du Tiers-Monde et affirme son but : libérer les travailleurs de l’exploitation économique, reconnaître les particularités culturelles et construire un État indépendant. En mars 1967, de violentes émeutes ont lieu à Pointe-à-Pitre à la suite d’une agression raciste, puis un mouvement de grève conduit à une intervention qui provoque au moins 87 morts en mai, selon le chiffre officiel, sans doute plus selon plusieurs historiens. À la même époque, des revendications identiques, accompagnées d’émeutes et de répressions, secouent la Martinique.
Le contexte culturel
La Négritude
On peut dater de la revue Légitime Défense, lancée en 1932 par trois jeunes étudiants martiniquais, Étienne Léro, Jules Maunerot et René Ménil, la naissance de ce mouvement : ils y critiquent cette aliénation dépeinte par Léro : « L'Antillais, bourré à craquer de morale blanche, de culture blanche, de préjugés blancs, étale dans ses plaquettes l'image boursouflée de lui-même. » À partir de ce constat et de leur choix politique du communisme, ils réclament de l'écrivain noir une expression authentique de la culture, de l’histoire, de la personnalité, qui se fasse « l’écho des haines et des aspirations de son peuple opprimé ». Le jour même de sa parution, la revue est censurée, les étudiants rédacteurs perdent leur bourse… mais leurs idées se répandent dans des réunions.
À l’époque où elle rédige son roman, deux courants littéraires se sont succédé pour refuser l’aliénation des écrivains dans les pays colonisés, simples imitateurs des auteurs classiques, Peau noire, masques blancs (1952), pour reprendre le titre de l’essai critique de Frantz Fanon, une double volonté qu’on reconnaît chez Simone Schwarz-Bart, même si elle la dépasse.
En 1934, un nouveau journal, L’Étudiant noir, va plus loin : les trois fondateurs, Léopold Sédar Senghor, du Sénégal, Aimé Césaire, de Martinique, et Léon Gontran Damas, de Guyane veulent, en effet, unir tous les noirs en ne se contentant de dénoncer l’assimilation, mais en proposant un moyen d’émancipation : retourner aux sources de l’âme noire, à ses origines, à son histoire, à sa culture…
Le mot « négritude » est employé pour la première fois par Aimé Césaire dans son poème Cahier d’un retour au pays natal, publié d’abord en 1939 dans la revue Volontés. Il la définit ainsi : « La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture. »


L'Étudiant noir, mars 1935t
Il s’agit donc, d’une part de raconter la véritable histoire du monde africain, de la traite, du travail forcé, de la colonisation qui a forgé son destin, d’autre part de replonger dans leurs racines africaines, pour en restituer les valeurs profondes, de faire revivre, par exemple, la littérature orale, les grandes épopées, les contes et les légendes transmis lors des veillées, de retrouver, notamment dans la poésie, le rythme même des langues d’origine.
Un temps suspendu par la guerre, le courant reprend avec la fondation, en 1949, de la revue Présence africaine, prolongée par une maison d’édition, qui va permettre à bien des jeunes écrivains noirs de publier sans contraintes, à un moment où la décolonisation n’est pas encore réalisée. En 1956, le Premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris, puis un second à Rome, en 1959, assurent à la Négritude une plus large diffusion. Deux tendances se manifestent alors, définies par Senghor :
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une « Négritude des sources », telle que la réclame l’historien malien, Amadou Hampâté Bâ : que « la sauvegarde des traditions orales soit considérée comme une opération de nécessité urgente au même titre que la sauvegarde des monuments de Nubie. » Ainsi sont collectées les épopées, les contes et les légendes, et de nombreuses autobiographies relatent les coutumes et les traditions.
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une « Négritude de Libération », qui entreprend une lutte contre la domination coloniale persistante.
Mais les luttes pour l’indépendance mettent un frein à ce courant, dont les auteurs sont contestés comme le fait l’écrivain nigérian Wole Soyinka : « « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore. »
De l'Antillanité à la Créolité
Un autre reproche est adressé à ce courant : être trop monolithique en mettant l’Afrique au cœur de l’identité des Antilles, c'est-à-dire ne pas tenir compte des particularités apportées par leur contexte particulier et par les adaptations qu’il a imposées. Elles ont profondément modifié les mentalités. Ainsi, dans les années 60, Édouard Glissant met l’accent sur l’identité complexe des Antilles, au confluent de l’Afrique, de l’Europe, de l’Amérique et même de l’Asie avec les Indiens et les Chinois, donc un métissage culturel et un plurilinguisme qui a donné naissance au créole. Il invite donc les écrivains à se réapproprier pleinement la terre antillaise afin de se réapproprier soi-même au lieu de "se perdre" dans le mythe d’une identité africaine irrémédiablement perdue.
Ce mouvement a conduit, dans les années 80 à la Créolité, telle que la posent Raphaël Confiant, Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau dans un manifeste, en 1982, approfondi dans Éloge de la créolité, essai paru en 1989 : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. » Le mouvement ouvre à nouveau la perspective, en considérant que l'identité antillaise s’incarne dans le créole, emblématique de la diversité culturelle . Ainsi Confiant a été le premier à publier des romans en langue créole, dans une volonté de restituer pleinement l’ethnologie, la sociologie, et les aspirations du peuple antillais, selon les objectifs posés dans Éloge de la créolité :
Et cela, non pas tant à la fin d’être la voix de ceux qui n’ont pas de voix, que de parachever la voix collective qui tonne sans écoute dans notre être, d’en participer lucidement et de l’écouter jusqu’à l’inévitable cristallisation d’une conscience commune. […] Nous faisons corps avec notre monde. Nous voulons, en vraie créolité, y nommer chaque chose et dire qu’elle est belle. Voir la grandeur humaine des djobeurs. Saisir l’épaisseur de la vie du Morne Pichevin. Comprendre le marché aux légumes. Élucider le fondement des conteurs. Réadmettre sans jugement nos « dorlis », nos « chouval-twa-pat », « soukliyan ». Prendre langue dans nos bourgs, nos villes. Explorer nos origines amérindiennes, indiennes, chinoises et levantines, trouver leurs palpitations dans les battements de nos cœurs. Entrer dans nos pitts, dans nos jeux de « grendé », dans toutes ces affaires de vieux nègres à priori vulgaires. C’est par ce systématisme que se renforcera la liberté de notre regard.
Mais l'emploi du créole limitant la diffusion des œuvres, très vite les auteurs de la créolité ont cherché d'autres perspectives pour intégrer la langue créole dans l'écriture en français.
Pour conclure
Il était important, avant d’entreprendre l’étude de Vent et pluie sur Télumée Miracle, dont le récit couvre plus d’un siècle, de mesurer l’héritage de la romancière qui enracine profondément dans la terre antillaise ses personnages qui, eux-mêmes, sont porteurs de mémoires. Pouvons-nous y retrouver les souhaits de la Négritude, une âme africaine qui serait restée inscrite chez les « anciens » ? Ou bien, les réalités propres aux Antilles, ont-ils fait naître d’autres mentalités, d’autres comportements, d’autres traditions ? Enfin, est-il possible de reconnaître, dans l’écriture de ce roman, l’apport de la langue créole ?
Présentation du roman
Aux sources de l’œuvre
La romancière n’a pas donné d’information précise sur la genèse de l’œuvre, mais elle se déduit à la fois de son propre parcours et de la double réflexion littéraire qui s’est développée quand elle entreprend de l’élaborer.
Ce n’est pas un hasard, en effet, si ce roman ouvre une réflexion sur le poids du passé et de la façon dont les épreuves douloureuses s’inscrivent dans la mémoire des peuples. En cela, elle partage l’approche de son mari, qui, dans Le dernier des justes, s’est penché sur l’histoire du peuple juif jusqu’à la Shoah, puis a partagé avec elle la mémoire de l’esclavage dans La Mulâtresse Solitude, avant que tous deux ne s’associent pour composer Un plat de porc aux bananes vertes.

Deux quêtes identitaires qui ont donc longuement mûri ensemble, comme l'explique la narratrice dans une interview:
Quand on vit et crée ensemble, on ne programme pas les choses bien sûr, elles se font jour après jour. Avec André, on se découvrait, on se montrait nos écrits respectifs et on s’apercevait avec surprise qu’on était sur la même ligne de crête. L’un pouvait commencer une histoire, l’autre la continuer. Nous avions le même besoin, la même nécessité, le même horizon. C’est ainsi que les choses se sont construites.
Tout permet de penser que même l'écriture personnelle de Pluie et vent sur Télumée Miracle s’est nourrie de ces échanges.
Cette approche a rencontré les deux questions qui animaient alors le monde littéraire. Pour la première, née du mouvement de la Négritude, elle interrogeait sur la façon de rendre compte de la réalité des Antilles, en imposant un rejet du simple exotisme et du seul lien avec l’origine africaine d’avant l’esclavage pour représenter ce qui forgeait réellement l’identité antillaise. La seconde correspondait au regard nouveau apporté par la place croissante du féminisme, donc mettait en évidence le rôle joué par les femmes, et singulièrement aux Antilles.
Ainsi le roman illustre la quête identitaire, anthropologique et politique entreprise dans la littérature créole. Mais sa parution n’est pas commentée dans la presse guadeloupéenne, alors que l’œuvre a soulevé un évident intérêt, puisque, même si elle n’a pas été couronnée par le prix Goncourt, l’obtention du prix des Lectrices du magazine Elle indique son succès, que la romancière commente dans son discours de réception en mai 1973 :
On m’a dit que le livre était très bien accueilli dans le milieu intellectuel c’est-à-dire que les professeurs l’aimaient, les docteurs, les étudiants ; et puis au cours de cette signature, beaucoup de paysans sont venus vers moi, m’ont fait leur écrire sur la paume de leur main le prix de mon livre ; ont été dehors, se sont motivés, sont revenus vers moi, m’ont demandé : est-ce que tu es sûre qu’il n’y a pas de mots difficiles jusqu’au bout ? que nous pourrons le lire ? Parce que ces gens ne disposent que d’un vocabulaire très réduit leur permettant tout juste de lire ; et cela m’a énormément touchée.
Le titre
Lors de sa découverte, le titre crée aussitôt une ambiguïté puisque le lecteur ignore encore que Télumée est le prénom de l’héroïne-narratrice – ce qu’il n’apprendra que dans la seconde partie du roman dans un discours rapporté de la grand-mère –, et que, d’ailleurs, la précision « Miracle » ne sera explicitée qu’à la fin du roman.
Du climat à la géographie
Dans un premier temps, le choix de la préposition « sur » peut donc conduire à en faire un toponyme, en association aux deux termes climatiques, « pluie » et « vent ».

L'ouragan Ernesto sur la Guadeloupe, août 2024
Ceux-ci renvoient, en effet, au climat propre à l’île de la Guadeloupe, avec ses deux saisons, mentionnées dans les roman (II, 8) une saison sèche de janvier à juin, appelé « carême », et une saison pluvieuse, « l’hivernage », de juillet à décembre, période où l’île est particulièrement touchée par les ouragans et les cyclones tropicaux, notamment en août et septembre. Le titre suggère donc le déchaînement violent des éléments naturels, souvent évoqué dans le roman comme cause des malheurs humains : « Et le vent se levait, poussait les mois et les saisons, les songes, les lamentations de l’homme. » (I, 2) Quelle que soit la saison, elle risque d’amener de terribles destructions, matérielles et humaines :
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pour le carême, il apporte la sécheresse, le chômage et le découragement : « Et le carême survint, torride, stupéfiant, étouffant porcs et dévastant poulaillers, cependant que les feuilles des bananiers devenaient hachures du vent, oripeaux défraîchis qui striaient l’espace en signe de débandade. »
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pour l’hivernage, les conséquences sont encore plus désolantes : « Des trombes d’eau s’étaient abattues sur le village, transformant les chemins en torrents boueux qui charriaient vers la mer toute la graisse de la terre. Les fruits coulaient avant de mûrir et les négrillons avaient une petite toux sèche qui faisait mal ».
Un symbolisme multiple
Mais dès la première phrase, « Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme », la romancière nous invite à une interprétation symbolique du titre, qui s’enrichit au fil de la lecture en prêtant une dimension humaine à ces intempéries.
La violence de la nature est l’image même de celle qui règne en l’homme, en proie à des passions irrésistibles et destructrices, telle celle qui pousse Élie à sombrer dans l’alcoolisme, à frapper Télumée, puis à la chasser au profit d’une autre femme, Laetitia. Le personnage de « l’ange Médard » illustre bien cette violence, quand, poussé par « ce vent de folie » (II, 15), il se précipite sur l’héroïne, mais se brise le crâne en raison d’une chute où il heurte un coin de table.
Ainsi se met en place une « folie antillaise qui se met à tournoyer dans l’air au-dessus des bourgs, des mornes et des plateaux » (I, 2), héritage d’un temps ancien, celui de l'esclavage qui fait, lui aussi, partie intégrante des Antilles : « « Pour la première fois de ma vie, je sentais que l’esclavage n’était pas un pays étranger, une région lointaine d’où venaient certaines personnes très anciennes » (II, 2) Le vent est alors doté de la puissance de ranimer le passé : « un grand vent pouvait venir, souffler, balayer ce trou perdu case par case, arbre par arbre, jusqu’au dernier grain de terre et cependant il renaîtrait toujours dans ma mémoire, intact » (II, 4)
Un double rôle, contradictoire, est alors posé : « Tout dépend du vent, il y en a qui vous font tomber, et d’autres qui raffermissent vos attaches, vous fortifient… » (II, 6) Finalement, premier terme du titre, le « vent » devient constitutif de la personnalité même de l’héroïne. Il est la force qui la pousse à des envols hors d’elle-même, comme le lance son compagnon, Élie : « Télumée est un grand vent et si elle courtise les nuages, qu’y puis-je ? » (II, 9) Mais cela ressort aussi du rôle de Reine, sa grand-mère, créatrice de cette force : « grand-mère s’essayait à me faire pousser du vent », elle « fabriquait […] du vent pour gonfler mes voiles, me permettre de reprendre mon voyage sur l’eau ». (I, 10)
Ainsi, les intempéries représentent le parcours même de la vie de l’héroïne, comme le souligne la fin du roman qui reprend les termes du titre : sa vieillesse se passe, dit-elle, « à revoir toutes les averses qui m’ont trempée et les vents qui m’ont secouée ».
La dédicace
Simone Schwarz-Bart a choisi deux vers d’un poème, « Ondée », paru dans le recueil Les Yeux fertiles de Paul Éluard, paru en 1936, comme dédicace : « Belle sans la terre ferme / sans parquet sans souliers sans draps ». Ces vers mettent l’accent sur la femme, dont ce poète surréaliste célèbre ici la beauté. Cependant cette beauté, avec la récurrence de la négation, se révèle, non pas dans le luxe ou dans l’abondance, mais dans le dénuement le plus total, si souvent évoqué dans le roman dans les temps de misère à la Guadeloupe. Dénuement qui n'est seulement matériel, mais qui, dans le roman est vécu comme une dépossession complète, de la terre de l'origine, de l'histoire de l'esclavage, effacée, donc de tout ce qui forge une identité. Mais cette nudité est aussi celle du témoignage transmis par Télumée, un témoignage simple, qui a aucun moment n’enjolive la réalité de son île vécue depuis si longtemps, et qui s’oppose ainsi au dernier vers du poème : « Je te néante », écrivait Éluard ; la romancière, elle, choisit de faire renaître, revivre, ce qui a si longtemps été anéanti.
La structure
François-Auguste Biard, L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, 1848. Huile sur toile, 260 x 392. Château de Versailles
Première partie : "Présentation des miens"
Plus courte, en deux chapitres, cette partie, en deux chapitres, présente la généalogie de la narratrice, en remontant au temps le plus ancien, l'esclavage dont la mémoire reste vive : « il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île ». C’est le cas de l’aïeule, l’arrière-grand-mère Minerve, porteuse de cette origine, « que l’abolition de l’esclavage avait libérée d’un maître réputé pour ses caprices cruels ». Elle s’installe alors dans un hameau au nom significatif, « L’Abandonnée », qui réunit des nègres « marrons », ayant fui l’esclavage.

Elle y donne naissance à une fille que va reconnaître l’homme qui l’épouse, Xango, un câpre venu de Dominique : c’est la deuxième génération des Lougandor, la grand-mère de l’héroïne, Toussine, connue par son surnom, Reine Sans Nom. Sa vie est longuement évoquée, son enfance puis son union avec le pêcheur Jérémie, la naissance de deux filles, Éloisine et Mérimée, dont la seconde va mourir, brûlée vive, avant que ne naisse Victoire, au prénom symbolique du retour à la vie après le désespoir du deuil.
Le deuxième chapitre relate l’histoire de cette troisième génération de femmes, « Petite mère Victoire », ce qui nous rapproche de la narratrice, Télumée, quatrième génération avec sa sœur aînée, Régina, auxquelles est donné un père d’adoption, Angebert, venu de Pointe-à-Pitre. Mais le malheur reste présent : Victoire sombre dans l’alcoolisme après un bébé mort-né et Angebert est poignardé au cours d’une bagarre.
Deuxième partie : "Histoire de ma vie"
Beaucoup plus longue, avec quinze chapitres, elle s’ouvre sur un tournant dans l’existence de la narratrice : « un étranger, un homme du nom de Haut-Colbi fit halte au village et changeant le cours de ma destinée. » Par crainte de ce « grand amateur de chair féminine », Victoire confie sa fille de dix ans à sa grand-mère, Toussine, avant de l’abandonner définitivement pour suivre l’homme à la Dominique.
Toute la suite du roman est donc marquée par le lien qui se crée alors entre la narratrice et sa grand-mère, un long parcours jusqu’à la mort de celle-ci, au chapitre 10. Le récit est construit sur une alternance :
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D’un côté, sont dépeints les temps heureux : l’enfance qui fait naître l’amour entre Télumée et Élie, des chapitres1 à 3, puis son heureux mariage dans la nouvelle case qu’il a construite pour elle, de la fin du chapitre 6 au chapitre 8, enfin un nouveau temps de bonheur vécu avec Amboise à ses côtés, aux chapitres 12 et 13.
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De l’autre, le malheur s’impose souvent : la misère, au chapitre 4, oblige Télumée à aller travailler chez « le Blanc des Blancs », les Desaragne, de longues et difficiles journées qui, aux chapitres 5 et 6, rappellent le temps de l’esclavage. C’est ensuite l’amour entre elle et Élie qui se détruit progressivement dans les chapitres 8 à 10 : le chômage et l’alcoolisme amènent les coups, puis intervient une rivale, Laetitia, qui chasse l’épouse, se réfugiant alors chez sa grand-mère.
Une structure symbolique
Une image de la vie
L’alternance s’accélère ensuite. Pour survivre à la mort de la grand-mère, l’héroïne se résout au pire travail, dans les champs de canne à sucre, comme un retour à l’esclavage, une déchéance, qui, dans le seul chapitre 12, permet cependant l’heureuse union avec Amboise. Inversement, dans le seul chapitre 13, au bonheur succède la grève à l’Usine qui conduit à la mort d’Amboise. De même, dans le seul chapitre 15, le bonheur vécu avec la fillette Sonore, adoptée, est suivi du départ de celle-ci qui renvoie Télumée à la solitude.

Ainsi, le récit semble reproduire le rythme du « vrai tambour à deux faces », qui image le conseil donné dans l’enfance par la vieille man Cia : « laisse la vie frapper, cogner, mais conserve toujours intacte la face du dessous » (II, 2), pour qu’après les temps difficiles, elle puisse à nouveau résonner. L’image prend toute sa force au chapitre 13, au cours de la fête où « battements du tambour sous les mains d’Amboise », font resurgir, dans la danse de Télumée, tous les êtres qui ont accompagné sa vie.
Le gwoka, tambour emblématique de la Guadeloupe
Une initiation continue
Parallèlement, cette structure met en évidence l’apport de chaque étape, bonheur ou malheur, en construisant ainsi un long récit d’apprentissage, accompagné par les récits de la grand-mère d’abord, puis, après sa mort, par l’enseignement dispensé par man Cia au chapitre 11 : elle « m’initiait aux secrets des plantes. Elle m’apprenait également le corps humain, ses nœuds et ses faiblesses, comment le frotter, chasser malaises et crispations, démissures. Je sus délivrer bêtes et gens, lever les envoûtements, renvoyer tous les maléfices à ceux-là mêmes qui les avaient largués. » Devenue soignante, elle guérit les bêtes, puis les humains, notamment l’enfant Sonore, qui lui offre son bonheur ultime, et même transforme l’ange Médard, incarnation du mal, en lui permettant de vivre une mort apaisée, qui le rend, comme le disent les femmes du hameau, à l’état d’homme. Le roman peut alors s’accomplir en donnant sens au titre : « chère femme, l’ange Médard a vécu en chien et tu l’as fait mourir en homme… depuis que tu es arrivée au morne La Folie, nous avons vainement cherché un nom qui te convienne… aujourd’hui, te voilà bien vieille pour recevoir un nom, mais tant que le soleil n’est pas couché, tout peut arriver… quant à nous, désormais, nous t’appellerons : Télumée Miracle… »
La représentation de la Guadeloupe
Le premier mot du roman, « le pays », introduisant le discours de la narratrice qui prend la forme d’une autobiographie en affirmant « c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de naître, souffrir et mourir », invite à étudier la représentation de cette île dans le roman, depuis ce qui relève du réalisme, mais aussi à travers son histoire, pour élargir, finalement, à la dimension culturelle mise en évidence.
Le décor et sa fonction
Du climat à la géographie
Le roman s’est ouvert sur un premier lieu, L’Abandonnée, un village qui ‘est formé après l’abolition de l’esclavage, où l’aïeule, Minerve, est venu rejoindre les nègres marrons qui avaient fui leurs maîtres, et où s’installent les « errants qui cherchaient un refuge ». La description illustre le symbolisme de ce toponyme : « Une route abrupte longeait précipices et solitudes. Il semblait qu’elle ne débouchât sur rien d’humain et c’est pourquoi on appelait ce village L’Abandonnée. » C’est le lieu des origines, où grandit Toussine, la grand-mère de Télumée, et elle ne le quittera qu’à la mort de son mari, Jérémie.
Au cœur du roman, deux hameaux sont mis en valeur, Fond-Zombi où s’est installée Toussine, où se passe l’enfance de Télumée à partir de dix ans, puis où elle vit avec Élie. Ensuite, à ma mort de sa grand-mère, elle fait transporter la case de la défunte sur le morne La Folie, où elle vit jusqu’à ce que le chagrin la pousse à un nouveau départ. Deux toponymes eux aussi évocateurs, le premier traduisant un lieu reculé, hanté par les fantômes des morts, l’autre, en hauteur, suggérant qu’il est propre à faire naître la « folie ».
Le roman se termine dans le bourg de La Ramée, « perché sur une colline qui descend vers la mer », avec « en contrebas de la colline, une immense plage de sable noir ». Mais là aussi, de même que ce nom renvoie à l’ensemble des branches feuillues d’un arbre, le récit élargit alors ce cadre, par une énumération de toponymes. Il inclut en lui la totalité de l'île, il résume tous les lieux parcourus : « En vérité La Ramée n’est pas La Ramée, il y a tout l’arrière-pays dont elle est le cœur, Fond-Zombi, Dara, Valbadiane, La Roncière, le morne La Folie, de sorte que m’installant ici, le dos tourné à la mer, je fais encore face, bien que de loin, à mes grands bois… » (II, 15)
Les cases
Dans chacun de ces lieux, le récit accorde une large place aux « cases », habitat emblématique des Antilles, comme si, quelque modestes qu’elles soient, elles représentaient une prise de possession de la terre par ceux qui, jadis, en étaient dépossédés : « Sitôt que j’eus franchi le seuil, je me sentis comme dans une forteresse », explique Télumée à son arrivée chez sa grand-mère, traduisant ainsi la force symbolique de la case. La case est donc le lieu d’enracinement du couple, et agrémenter la case, comme le font Toussine et Jérémie, symbolise la prospérité. C’est d’abord une « allée de gazon », puis un jardin : « elle évoluait avec une sorte d’allégresse permanente, de plénitude, comme si des œillets d’Inde, des cannes à congo, un oranger à colibris suffisaient à combler un cœur de femme. » (I, 1)
Denise Colomb, « Une Case », située à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe. Photographie, 1948

Ensuite viennent des embellissements, une véranda, des jalousies aux fenêtres, un lit avec un matelas… De la même façon, la case construite par Élie pour Télumée sacralise l’amour du couple, « à peine notre maison sera finie que je viendrai la remplie, comme une bougie remplit une chapelle », et c’est par un « bouquet rouge » attaché sur le toit, suivi d’un rituel pour appeler lla fortune, qu’est solennisée l’union. Inversement, perdre sa case, comme Toussine et Jérémie suite à un incendie, ou Télumée, quand elle en est chassée par sa rivale, Laetitia, c’est condamner le couple.
Ainsi, la case renferme l’âme de ceux qui y ont vécu, d’où le transport de celle de sa grand-mère par Toussine jusqu’au morne Folie, qui permet de conserver près d’elle ses souvenirs et tout son enseignement. Mais elle est aussi le lieu des visites, des veillées, des cérémonies de funérailles, donc le signe de l’intégration dans la vie sociale.
La place de la nature
Quand les intempéries s’abattent sur l’île, comme sous la lumière du soleil ou quand le ciel est couvert de nuages et de brume, le récit accorde une place importante à la nature car elle illustre la force, puissante mais toujours renaissante de la terre. Plusieurs passages du roman dépeignent cette puissance, née de l’association de tous les éléments, comme lorsque l’enfant Télumée suit sa grand-mère jusqu’à Fond-Zombi : « la terre battue, toute rouge et craquelée par la sécheresse », l’eau, telles « bouillonnantes les eaux de la rivière », puis une végétation qui semble unir la terre au ciel : « mornes après mornes, savanes après savanes jusqu’à l’entaille dans le ciel qui était la montagne même » (II, 1)
Mais là encore, il ne s’agit pas seulement de reproduire une beauté exotique, mais de prêter à la nature un sens qui rappelle les plus anciens mythes de la Terre-Mère. Ce n’est pas un hasard si c’est par le regard de la femme que surgissent les images : mère, elle est aussi, telle la terre, celle qui crée la vie. Ainsi, après l’incendie et la mort de sa fille Méranée, trois ans s’écoulent pour Toussine, devenue « corps sans âme », jusqu’au jour où elle retrouve sa proximité avec la terre : elle « plantait des œillets d’Inde autour de la ruine, des pois d’Angole, des racines, des touffes de canne congo pour Éloisine, et, un beau jour, elle mit en terre un pépin d’oranger à colibris », reconstituant ainsi le jardin du début de son union. Mais le récit, parallèlement, souligne le symbolisme qui associe la femme à la terre qu’elle fait renaître : elle était « un morceau de monde, un pays tout entier », et le mythe s’accomplit quand elle donne naissance à une fille, baptisée « Victoire » car elle marque le triomphe sur le malheur.

De même, chaque épisode significatif de la vie de Télumée s’accompagne d’un ancrage au cœur même de la nature, par exemple durant les jeudis passés avec Élie sur les bords de la rivière où tous deux construisent leur futur ou bien quand elle fuit la maison des Desaragne pour passer sur « l’Autre Bord », à travers les bois où travaille Élie. Dans ces moments, une identification s’accomplit à nouveau entre la nature et la femme : « S’il n’avait eu qu’Élie, je serais une rivière, s’il n’y avait eu que la Reine, je serais la montagne Balata, mais les jeudis faisaient de moi la Guadeloupe tout entière. » (II, 3) Élie, lui, reconnaît la puissance de Télumée, quand il l’appelle « cher flamboyant » : elle s'identifie ainsi à un arbre, plongeant ses racines dans le sol, son feuillage s’élevant vers le ciel et se couvrant de fleurs rouges comme le bouquet qui couronnera leur case. Bois vivace qui n’est plus que « bout de bois sec » dans sa vieillesse, dira Télumée, mais arbre qui a porté ses fruits…
Un paysage emblématique
De telles identifications sont fréquentes dans le récit, et prennent sens, la nature donnant à l’homme une leçon, par exemple la rivière sur laquelle s’ouvre le chapitre 4, mais qui se répétera tel un leitmotiv dans les moments essentiels de la vie de l’héroïne : « Toutes les rivières, même les plus éclatantes, celles qui prennent le soleil dans leur courant, toutes les rivières descendent dans la mer et se noient. Et la vie attend l’homme comme la mer attend la rivière. » Vivre au cœur de la nature, c'est être au cœur de la vie ; connaître la nature, c’est donc connaître la vie même, à l’image des plantes médicales qui permettent de soigner.
La mémoire de l'Histoire
Le roman couvre plus d’un siècle, puisqu’il commence avec l’aïeule, Minerve, qui connaît l’abolition de l’esclavage, en 1848, puis se développe durant l’entre-deux-guerres avec les trois générations suivantes, Toussine, Victoire et Télumée, qui rapproche du temps de l’écriture, selon la déclaration, dans "Ma Parole", un entretien radiophonique réalisé en 2022, de la romancière qui l’avait rencontrée dans son enfance et lui rend hommage.
Il y a des personnes qui à elles seules représentent un pays. Elle était un peu sorcière. On venait la voir et on déposait des paniers de peine. […] Elle ne faisait pas autre chose qu’un travail de psy. […] Quand elle est morte, j’étais en Suisse et j’ai senti à ce moment-là que perdant cette femme, je perdais mon pays si je n’arrivais pas à la ressusciter, à la faire revivre.
Le rappel de l'esclavage
Dès les premières lignes du roman, la réalité fondatrice, l'esclavage, est rappelée, « Il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île », et l’arrière-grand-mère, « que l’abolition de l’esclavage avait libérée d’un maître réputé pour ses caprices cruels », en offre un premier témoignage. C’est ensuite par l’intermédiaire de Toussine, surnommée Reine Sans Nom, que ce sujet revient, mais indirectement, par sa voix qui change, « montait très haut dans les aigus », comme pour lancer un « appel mystérieux ».
C’est lors de sa visite à man Cia que l’enfant pose directement la question : « à quoi peut bien ressembler un esclave, et à quoi peut ressembler un maître ? » La réponse compare les esclaves à des « volailles ficelées dans les cages », et dépeint la sauvagerie du maître qui « vous encerclait un nègre dans ses deux bras et lui faisait éclater la rate ». À cela s’ajoutent des images violentes, par exemple pour expliquer cette barbarie, « Autrefois […], un nid de fourmis mordantes avait peuplé la terre et voilà, elles s’étaient elles-mêmes appelées hommes », ou, à propos de la fin de l’esclavage : « cela fait bien longtemps que le Blanc des Blancs est sous terre, viande avariée qui ne repoussera plus. »
Marcel Verdier, Le Châtiment des quatre piquets dans les colonies, 1843. Huile sur toile, 265 x 200. Fondation Menil, Houston, Texas

Mais la romancière ne s'attarde pas sur les réalités de l'esclavage. Son récit ne relève pas d’une écriture dite "engagée", ce qu’on lui a d’ailleurs reproché, par exemple en le jugeant, comme Caroline Oudin-Bastide dans la revue Caré en 1975, « totalement a-historique » car dépourvu de toute perspective politique. Mais c’est dans la profondeur des êtres que s’inscrit l’esclavage, par cette image du « nègre maudit » qui en prolonge les conséquences, soulignées par man Cia : « ah, nous avons été des marchandises à l’encan et aujourd’hui, nous nous retrouvons les cœur fêlé… ».
Le néo-colonialisme
En fait, l’esclavage est-il vraiment fini ? C’est la question que pose le roman, comme se la posent Télumée et Amboise : « Nous parlions souvent de la chute des nègres, de ce qui avait eu lieu dans les temps anciens et se poursuivait, sans que nous sachions pourquoi ni comment. (II, 13) Et le récit traduit, par une vision fantastique, cette continuité des temps anciens auxquels fait écho la mort d’Amboise : « Toutes les nuits on entendait le bruit des rouleaux de chaînes que traînaient les morts, des esclaves assassinés en ces mêmes lieux, Fond-Zombi, La Roncière, La Folie, comme avait péri malement l’homme Amboise. » (II, 13) Trois éléments, visant à la déshumanisation des « nègres », sont particulièrement mis en valeur.

L’assimilation
La première entreprise relève du rôle de l’école, longuement développé dans le chapitre 4, implanter dans l’esprit, des enfants la suprématie des Blancs : « apprenant à lire, à signer notre nom, à respecter les couleurs de la France, notre mère, à vénérer sa grandeur et sa majesté, sa gloire qui remontaient au commencement des temps, lorsque nous n’étions encore que des singes à queue coupée. » L’école offre une promesse, échapper à un avenir de misère en accédant à un statut supérieur, tel celui dont rêve Élie, travailler dans les douanes.
Le lycée Carnot à Pointe-à-Pitre dans les années Trente
C'est aussi celui auquel a pu accéder la sœur de Télumée, Régina, qui « allait à l’école » pour la plus grande fierté de sa mère Victoire : « elle a dans son esprit toutes les colonnes des Blancs, elle écrit aussi vite qu’un cheval galope ». Mais le but de l'école est d’abord de former une élite docile, celle que Frantz Fanon dépeint en 1952 dans son essai Peau noire, masques blancs.
L’exploitation économique
La richesse des Antilles s’est construite sur les plantations, les bananeraies et, surtout, celles de canne à sucre grâce à l’esclavage pour le profit des planteurs blancs, les « békés », et de la métropole. Or, si l’esclavage a été aboli, l’exploitation subsiste d’une main d’œuvre très mal payée pour un travail pénible. Une première présentation de l’usine Galba donne une première image de la dépossession économique, des lieux jusqu'aux êtres : « un paysage de champs de cannes appartenant à l’Usine, de cases appartenant à l’Usine et de nègres appartenant à l’Usine, eux aussi. » (II, 11)
La récolte de la canne à sucre pour la Compagnie des Antilles, chromo 1890-1900

Si elle y échappe longtemps, la misère finit par obliger Télumée à se retrouver « plongée au cœur de la malédiction », et le chapitre 12 dépeint longuement ce travail, afin « d’arriver aux vingt piles qui constituent une journée, vingt piles de vingt-cinq paquets, dix mille coups de coutelas, quelques pièces de zinc aux initiales de l’Usine, morue sèche, huile, sel, farine France et rhum de l’Usine, mélasse de l’Usine, sucre brut de l’Usine, au prix obligatoire de l’Usine, passe-passe, deux sous pour un. » Une exploitation parfaitement organisée, d’où la conclusion : « Peu à peu, je me faisais maudite ».
L’apogée dans cette image est atteinte au chapitre 13 quand, alors que Télumée et Amboise ont pu reprendre une vie plus paisible en vendant les récoltes qu’ils produisent. Une grève à l’Usine de la Grande-Terre a permis une augmentation de salaire de deux sous, grâce à « des nègres savants » qui ont pu convaincre, c’est pourquoi ceux de l’Usine Galba font appel à Amboise pour porter leur revendication. Devant le refus de « l’homme de l’Usine », une révolte éclate, aussitôt réprimée de façon terrible : « quelqu’un de l’intérieur fit actionner les chaudières, dont les tuyaux débouchaient sur la cour de l’Usine. Des jets brûlants de vapeur se déversèrent sur les gens qui se bousculaient devant le bâtiment. Trois furent brûlés, dont l’homme Amboise, d’autres blessés, un seul rendu aveugle ». La pire dérision est que, après la répression assurée par les gendarmes et quand les ouvriers eurent « spontanément repris le travail », « l’Usine annonça que les deux sous étaient accordés. »
Le racisme persistant
L’idée que l’Europe a produit une race supérieure aux peuples d’Afrique ou d’Asie, l’esclavage l’a enraciné dans les mentalités des « békés », ces blancs des Antilles dont la famille Desaragne offre le modèle dans le roman. Les chapitres 4 à 6, qui dépeignent le travail de Télumée dans leur demeure à Galba, montrent la persistance du racisme.
Dès le début la toute-puissance des hommes blancs sur les femmes domestiques est mentionnée : « et le maître, et le fils du maître, et le contremaître en poursuivaient d’autres que moi dans les chambres. » En témoigne le comportement de monsieur Desaragne, qui rappelle les temps anciens, où le maître exerçait un droit absolu sur toute esclave qui lui plaisait. Si, à l’époque, il pouvait violer sans limites, la seule différence est qu’à présent, il offre une « robe de soie » en paiement qu’il lui « jeta en souriant, comme si la chose eût été convenue entre nous ». Devant la résistance et les menaces de l’héroïne, pour lui inattendues, il réaffirme son désir, non plus comme un droit, mais comme un profond besoin, irrésistible : « j’ai besoin d’une petite négresse qui chante dans la vie et plus vive qu’un éclair, j’ai besoin d’une petite négresse si noire que bleue, c'est ce que j’aime… » Les blancs aussi portent donc en eux la violence de cette île, née de l’esclavage : « Une tempête était venue sur M. Desaragne, soulevant ses plumes blanches et j’avais vu sa chair. » (II, 6)
Mais c’est toute l’habitation Belle-Feuille qui porte en elle l’esclavage qui a diffusé dans les mentalités le mépris des blancs pour ces nègres inférieurs, tel celui dont fait preuve Mme Desaragne dès son entretien avec sa nouvelle bonne et qui forge l’atmosphère du lieu : « J’étais maintenant entourée d’yeux métalliques, perçants, lointains sous lesquels je n’existais pas. » (II, 4) Même alors qu'elle partage la tâche de Télumée, le discours de Mme Desaragne fait ressortir cette négation :
Savez-vous qui vous êtes, vous les nègres d’ici ?... vous mangez, vous buvez, vous faites les mauvais, et puis vous dormez… un point c’est tout. Mais savez-vous seulement à quoi vous avez échappé ?... sauvages et barbares que vous seriez en ce moment, à courir dans la brousse, à danser nus et à déguster les individus en potée… on vous emmène ici, et comment vivez-vous ?… dans la boue, le vicie, les bacchanales…
Ce mépris s’élargit dans le chapitre 5, en remettant au premier plan « les temps anciens où toutes choses étaient à leur place et le nègre à son rang », un racisme que tout prétexte fait renaître dans les discours des invités du dimanche. Mais il habite aussi celle des noirs, comme le montre l’image du « tambour » qui résonne alors en Télumée, qui revit la néantisation des esclaves : « je dansais, chantais toutes les voix, tous les appels, la possession, la domination, le désespoir, le mépris, l’envie d’aller jeter mon corps depuis le haut de la montagne ».

Un racisme intériorisé, illustration site Antilla, 2025
Un univers culturel
Ce racisme, en effet, s’est aussi inscrit dans l’âme des descendants d’esclaves, auxquels a été inculquée la supériorité du blanc, comme le raconte Amboise : « dans la bouche de sa grand-mère, Amboise avait appris que le nègre est une réserve de péchés dans le monde, la créature même du diable. » La « noirceur » de la peau est ainsi devenue la « noirceur de son âme », et il « s’était demandé ce qu’il pourrait bien faire pour la laver, afin que Dieu le regarde, un jour, sans dégoût. » Mais, finalement, aussi bien durant ses sept ans de séjour à Paris qu’à son retour en Guadeloupe, rien n’y parvient vraiment car l’emprise est puissante, telle une malédiction qui conduit à s’auto-détruire : « Il disait que des mains ennemies s’étaient emparées de notre âme et l’avaient modelée afin qu’elle se dresse contre elle-même. »
Mais, face à ce « tambour d’exception » qui fait encore résonner les sons de l’esclavage, s’exprime l’autre face, celle qui a uni la communauté noire qui s’est construit son propre univers, lui aussi transmis de génération en génération.
La persistance des rites
Dès le début, un contraste est mis en valeur entre le nom d’origine, tel celui de la grand-mère, Toussine Langador, et celui « que les hommes lui avaient donné », un surnom qui, finalement, est sa véritable appellation, « Reine Sans Nom », qui exprime sa nature profonde, comme ce sera le cas pour Télumée qui devient, à la fin du récit, « Télumée Miracle ». Nommer est donc rendre l’être humain à lui-même.
Ainsi, un rituel accompagne chaque moment important de l’existence, à commencer par le mariage, tel celui de Toussine et de Jérémie, qui respecte l’ordonnance, tant des lieux que de la nourriture et des boissons, longuement dépeint dans le premier chapitre. Comme le faisaient les griots dans le temps ancestral de la terre d’Afrique, le mariage s’inscrit dans l’histoire, représenté comme « une chance » par les invités : « c’était sous ce signe qu’ils avaient décidé de raconter, plus tard, à leurs descendants, la noce de Toussine et de Jérémie. » Même l’inauguration d’une case, telle celle de Télumée et Élie, appelle un rituel, ces épis de maïs cuits que va manger le couple, mais dont les grains sont aussi versés dans la poche de l’homme et dans le corsage de la femme pour sceller leur bonheur à venir : avoir « autant de pièces d’argent que de grains de maïs. » (II, 6) Et bien sûr, c'est aussi le cas pour les veillées de funérailles, comme celles en l’honneur de Reine Sans Nom, durant neuf jours et neuf nuits, où sa mémoire est longuement célébrée, redonnant alors à son existence tout son sens : « nous avons senti l’âme de Reine Sans Nom, et nous avons chanté, jusqu’au matin, et nous avons dit ce que fut la Reine, évoqué les moindres événements de sa vie, et l’on sut exactement de quel poids elle avait pesé sur la terre ». (II, 10)
La musique
Le chant
Dans cet univers culturel, le chant occupe une place prépondérante, dans une double perspective puisqu’à côté des airs antillais "modernes", « des mazoukes lentes, des valses et des biguines », subsistent encore « de vieux chants d’esclaves », ceux que la grand-mère chante en tressant les nattes de Télumée, encore prégnants car la voix se module alors : « les murmurant, grand-mère maniait mes cheveux avec encore plus de douceur, comme si ses doigts en devenant liquides de pitié. » Ils rappellent, en effet, la douleur de l’esclavage : « Mama où est où est où est / Idahé / Ida est vendue et livrée Idahé / Ida est vendue et livrée Idahé… » (II, 1) Le chant devient ainsi un remède, qui soulage dans les moments de tristesse, comme quand elle envahit Télumée chez les Desaragne : « ces jours-là je me mettais à chanter, tout en faisant mon travail, et mon cœur se desserrait car derrière une peine, il y a une autre peine ». (II, 4) Le chant accompagne aussi le travail de scieur d’Élie dans le chapitre 7 ou célèbre son amour pour Télumée, mais il chant prend une force particulière quand il naît durant le pénible travail dans le champ de cannes, repris en chœur par tous les coupeurs, ou quand il interroge sur la vie même, comme lors des funérailles de Reine : « La Reine est morte, messieurs, a-t-elle vécu ? / Nous ne savons pas / Et si demain c’est mon tour, est-ce que j’aurai vécu ? / Je ne sais pas / Allez, buvons un peu. »
La danse
De la même façon, le roman met en évidence les instruments qui accompagnent les chants et soutiennent les danses. Mais, au-delà d’une vision "folklorique" des Antilles, la romancière les charge d’un sens plus profond, une traduction même de l’existence, comme le dit Olympe à propos du « voum-tac » : « quand il prend sa flûte de bambou ce ne sont pas des mots de chien menteur qu’il jette dans l’air, c’est des vérités mêmes qui montent au ciel ».
Ce rôle ressort pleinement dans le récit de la fête qui célèbre l’union de Télumée et Amboise, avec de nombreux instruments,« un violon de campagne, un sillac ronronnant et plusieurs chachas » (II, 13) qui s’ajoutent au tambour.

Ainsi, quand Amboise commence à jouer sur le tambour, il lance un chant qui dépasse ce seul cadre : « sa gorge s’ouvrait sur l’appel traditionnel aux esprits, aux vivants et aux morts, aux absents, les invitant à descendre parmi nous, à entrer dans le cercle creusé par la voix du tambour ». Puis, dans ce cercle, entre la danseuse qui, elle aussi, accède à une dimension supérieure, en échappant à elle-même pour concentrer en elle l’univers entier : « Elle tournait, se baissait, se relevait, d’un geste subtilisait nos tourments, portait nos existences aux nues pour nous les rendre, dépouillées de toute fange, limpides. » Ainsi le récit souligne le rôle cathartique, qui va s’amplifier encore lors de la danse de Télumée puisqu’elle enferme alors en elle tous les êtres qui ont accompagné son existence les faisant ainsi revivre :
Tout à coup, je sentis l’eau du tambour couler sur mon cœur et lui redonner vie, à petites notes humides, d’abord, puis à larges retombées qui m’ondoyaient et m’aspergeaient tandis que je tournoyais au milieu du cercle […] et voici que mes mains s’ouvraient à la ronde, prenant les vies et les refaisant à ma guise, donnant le monde et n’étant rien, […] rien que les battements du tambour qui sortaient sous les mains d’Amboise, et cependant existant de toutes mes forces. (II, 13)
La culture orale
Dans ces hameaux où l’écriture n’est que rarement maîtrisée, c’est l’oralité qui forge la culture, d’où la place tenue par la parole dans le roman, depuis les bavardages, qui deviennent souvent des commérages, voire des médisances jalouses, jusqu’à la culture transmise, qu’il s’agisse des proverbes et, surtout, par les contes et les légendes transmis par la grand-mère : « Les contes étaient disposés en elle comme les pages d’un livre, elle nous en racontait cinq tous les jeudis. »

Mais comme les chants ou la danse, ces contes ne sont pas gratuits mais proposent des leçons de vie, comme celui du « petit chasseur qui s’en va dans les bois et rencontre, et qu’est-ce qu’il rencontre, fille ?... il rencontre l’oiseau savant et tandis qu’il le prenait pour cible, fermait les yeux, visait, il entendit cet étrange sifflement : Petit chasseur ne me tue pas / Si tu me tues je te tuerai aussi. » De ce conte ressort un sens plus profond qui soutiendra Télumée dans les épreuves qu'elle sera amenée à subir : le chant sauve de la mort, affirme la force supérieure de la vie.
Un conte : "Le chasseur et l'oiseau"
Reine Sans Nom recrée ainsi une genèse de l’humanité, puis raconte l’histoire de Wvabor Hautes Jambes, un homme que tout dégoûte sauf sa jument Mes-Deux-Yeux. Quand il parcourt le monde, rien ne lui plaît, sauf le jour où il aima une femme ; mais la jument l’entraîna alors au loin et « on ne le revit jamais plus ». Là encore, la romancière inscrit ce conte dans le parcours de son héroïne, qui se souviendra toujours du sens induit : « derrière une peine il y a une autre peine, la misère est une vague sans fin, mais le cheval ne doit pas te conduire, c’est tout qui dois conduire le cheval. »
Pour conclure
La représentation de la Guadeloupe donne sens au roman d’abord par la présence d’une nature chargée de symbolisme, car, malgré de terribles destructions, elle renaît toujours avec force, et par sa dimension sociale. Le récit fait découvrir une vie communautaire dans laquelle s’inscrit, transmise de génération en génération, toute l’histoire d’un peuple depuis le temps de l’esclavage, que chaque être porte en soi. Ainsi, même si la misère accable souvent, des modes de résistance se sont construits à partir de cette mémoire partagée, que véhiculent les rituels, les chants, les danses, et, surtout, la parole des anciens. On pense ici au discours de l’historien Amadou Hampâté Bâ prononcé en 1960 à l’UNESCO : « Je pense à cette humanité analphabète, il ne saurait être question de livres ni d’archives écrites à sauver des insectes, mais il s’agira d’un gigantesque monument oral à sauver de la destruction par la mort, la mort des traditionalistes qui en sont les seuls dépositaires. » De là est sortie la formule qui lui a été prêtée : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Le roman est alors une façon de prolonger ce rôle, délégué aux personnages mis en scène.
Les personnages masculins
Le choix de commencer l’étude des personnages par les hommes peut paraître paradoxal, dans la mesure où, dès le titre, la place centrale est attribuée aux femmes. Mais, même si la parole est davantage déléguée aux femmes, les hommes sont porteurs de la malédiction originelle née de l’esclavage, comme le rappellent à Jérémie ses compagnons : « nous ne sommes tous qu’un lot de nègres dans une même attrape, sans papa et sans maman devant l’Éternel. » Pour qui connaît le créole, cette phrase reprend « Nan poin manman, nan poin papa, ça qui mouri zafè en yo », c’est-à-dire « Il n’y a ni mère ni père, ceux qui meurent, c’est leur affaire », cri attribué aux esclaves de Saint-Domingue, les premiers à se révolter contre les troupes de Napoléon. Qu’il soit authentique ou non, peu importe finalement. Il traduit le traumatisme fondamental qui, en plongeant l’homme antillais dans une solitude existentielle, explique l’image qu’en donne la romancière, et les relations entre les hommes et les femmes qu’elle dépeint, dans la vie collective comme familiale.
Les hommes au travail
La fonction de l'homme
Même si l’esclavage a été aboli, l’exploitation se poursuit qui fait de l’homme un outil de travail, seule valeur qui lui soit accordée. Ainsi, même s’il n’effectue pas le terrible travail dans les champs de cannes, même s’il exerce un métier indépendant, pêcheur comme Jérémie, scieurs de bois comme Élie et Amboise, c’est le travail qui donne à l’homme sa valeur, dont il tire sa fierté comme Angebert, qui « tendait des pièges aux écrevisses » et proclame : « ce sont elles le pain de ma famille. » De même, Jérémie est apprécié des parents de Toussine car c’est un « homme en état de prendre compagne et mettre au monde et nourrir ». Mais n’était-ce pas là ce que le maître, jadis, attendait de ses esclaves, une force productive ?
Pêcheur en Guadeloupe : la préparation d’une nasse en grillage

C’est, effectivement, ce que Jérémie accomplit dans les premières années de son mariage : il « versait l’argent dans les jupes de sa femme », et sa famille prospère. C’est aussi ce qui sous-tend les rêves d’Élie, sa promesse à Télumée de lui offrir, par son travail¸ un riche statut social, puis, quand il devient scieur de bois, de lui construire sa case.

L'aliénation
Mais c’est aussi cette réalité héritée qui explique que, quand il n’y a plus de travail, l’homme s’effondre, car il retourne alors au néant de son existence, enraciné en lui depuis le temps de l’esclavage. C'est ce vide que fait ressortir le portrait qu’Élie fait de son père, Abel, « un enfant abandonné », comme pouvaient l’être celui dont les parents étaient vendus, et ses cauchemars : « Certains soirs, il se met à hurler dans son lit : est-ce que je sors du ventre d’une femme humaine ?... » (II, 3) Amboise aussi souligne la mort que porte en lui le nègre : « le cœur du nègre est une terre aride que nulle eau n’amendera, un cimetière jamais rassasié de cadavres ».
Vente d’esclaves africains à La Havane (Cuba) en 1837 : évaluer la marchandise, in The Story of the sea d’Arthur Thomas Quiller-Couch, 1895-1896
Ainsi Jérémie, après la mort de sa fille Méranée, sort de moins en moins en mer, et finit par renoncer totalement, pour ne plus vivre que des cueillettes en forêt. Cette situation est encore pire chez Élie, quand la mauvaise saison apporte la misère, et, avec elle, le chômage : « les hommes paraissaient déjà à bout de forces, épuisés de ne rien faire. » Dans le chapitre 8, le récit raconte longuement sa dégradation progressive, qui peu à peu le néantise : « il étendait ses bras inutiles dans l’ombre, tâtait ses muscles avec circonspection, le corps penché de droite, de gauche, comme s’il n’arrivait pas à supporter le poids de sa carcasse. » Il va alors passer à la buvette « le plus clair de son temps parmi les âmes détraquées et meurtries des nègres en chômage ». À la question qu’il pose, « Qui de vous peut me répondre, me dire exactement par quoi nous sommes poursuivis, car nous sommes poursuivis, n’est-ce pas ? », face à la réponse d’Amboise, « rien ne poursuit le nègre que son propre cœur », il se rebiffe : « Que me parles-tu de cœur du nègre, lorsqu’il s’agit de mes deux bras et de ma vocation de scieur de long sur la terre… » Mais cette riposte confirme parfaitement que, même aboli, l’esclavage a laissé au plus profond des hommes l’idée que seule leur force physique, le travail de leur bras, les maintiennent en vie.
La vie conjugale
Mark Brown, L’homme antillais, portrait symbolique, 2022
Le temps de la séduction
Mais le regard change quand il est porté sur l'homme par une femme, séduite par ses qualités physiques comme en témoigne le portrait de Jérémie par Toussine :
Elle regardait la taille de l’homme, et elle la voyait souple et élancée, elle regardait ses doigts, et elle les voyait aussi agiles et effilés que les feuilles du cocotier au vent, elle contemplait ses yeux et un grand apaisement coulait dans son corps. Mais ce qu’elle préférait dans l’homme que saint Antoine lui avait envoyé c’était une peau moirée et chatoyante qui rappelait la pulpe juteuse de certaines icaques violettes. (I, 1)

Autant d’images qui font ressortir la sensualité masculine, et l’attraction qu’elle exerce, qui se répète, par exemple, dans le portrait de Haut-Colbi dont Victoire tombe amoureuse : « Ses yeux se posaient sur vous comme une écharpe de soie et sa bouche enjôleuse, son rire en cascade, sa peau sombre aux ombres violettes s’imposaient à toute femme qui le croisait dans la rue par hasard. » Ainsi le récit reprend le "topos" littéraire de la première rencontre, source du coup de foudre : « ils restèrent une heure dans la contemplation l’un de l’autre […], saisis de cet étonnement qui étreint le cœur humain quand, pour la première fois, le rêve coïncide avec la réalité. » De même, face à Élie, Télumée, sortie de l'enfance, déclare : « je le trouvais d’une extrême beauté ».
Le temps de l'union
Le récit met en évidence l’ambiguïté de l’union, marquée par un contraste entre l’irrespect envers la femme et l’amour partagé.
Une affirmation d’Élie, « L’homme a la force, la femme la ruse, mais elle a beau ruser son ventre est là pour la trahir et c’est son précipice. » (II, 3), laisse supposer que l’union ne conduit pas toujours à l’harmonie espérée. À plusieurs reprises, en effet, le temps de la séduction se termine par une grossesse, qui fait fuir le géniteur, tels ce « nègre qui s’éclipsa à l’annonce même de sa paternité », laissant l’aïeule, Minerve, seule avec deux filles bâtardes, dont la grand-mère Toussine. Comme tant d’autres femmes qui ont vécu « le défilé des hommes sur leur ventre », qualifiées de « négresses à l’abandon », Victoire aussi est abandonnée par Hubert, le nègre de la Désirade, tandis que Haut-Colbi, qui lui succède, est un « grand amateur de chair fraîche », ce qui conduit cette mère à éloigner Télumée alors âgée de dix ans.
Mais, d’autres images de pères aimants inversent ce portrait péjoratif, tel Xango qui considère « Toussine, « comme si elle était née de ses œuvres » : « elle devenait les deux yeux de cet homme, le sang de ses veines, l’air de ses poumons ». Il rend ainsi à Minerve sa dignité « par l’amour et le respect » accordés. De même, Angebert n’a pas hésité à se mettre en ménage avec Victoire, et à se comporter avec Télumée comme un père aimant, et avec Victoire comme un mari attentionné.
L’amour au sein du couple est aussi mis en valeur dans le récit à travers une double perspective, comme celui de Jérémie :

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Il s’inscrit dans la vie quotidienne par le partage d’une tâche symbolique : « tous deux s’en allaient ensemble cultiver leur jardin et tandis qu’il bêchait, elle traçait les sillons et tandis qu’il brûlait les herbes, elle ensemençait ». C'est donc le temps de la production.
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Il se poursuit par la célébration du corps de la femme aimée qui se renouvelle chaque jour durant des années : « femme, je ne sais pas encore ce que je préfère en toi, un jour ce sont tes yeux, et le lendemain c’est ton rire des bois, un jour ce sont tes cheveux, et le lendemain c’est la légèreté de ta démarche, un jour c’est ton grain de beauté à la tempe et le lendemain ce sont les grains de riz que j’aperçois ce sont les grains de riz que j’aperçois lorsque tu me souris. » (I, 1)
Marie-Guillemine Benoist, Portrait d’une femme noire, 1800. Huile sur toile, 81 x 65. Musée du Louvre
Cette image du temps heureux vécu par le couple se retrouve à l’identique au chapitre 13, dans l’union entre Télumée et Amboise : « Lorsque Amboise me parlait de citrons, je lui répondais en citrons et si je disais coupe, il ajoutait hache. […] Amboise bêchait, cassait les mottes de terre que j’effritais en fine pluie entre mes doigts ».
De la désunion à la violence
Mais l’union reste fragile, prompte à se dissoudre car l’homme cherche à affirmer sa suprématie, d’où les reproches adressés à Élie lors des conversations à la buvette :
le vilain de l’affaire est qu’appartenant à la race des hommes, tu donnes à Télumée fâcheuse habitude sur fâcheuse habitude, à croire qu’elle détient les commandes de ta volonté. Tu n’es même plus capable de rentrer chez toi à l’heure qui te convient, à l’heure de ta fantaisie. Un homme ne fait pas ainsi que diable, comment dresses-tu l’animal ? (II, 7)
Or, si dans les temps favorables, l’époux résiste à un tel discours, lorsqu’il se retrouve lui-même rabaissé par le temps de la « disgrâce » qui apporte la misère à Fond-Zombi, comme cela avait été le cas déjà au temps de Victoire, quand revient une mauvaise saison, le temps du chômage où les « économies des nègres » fondent rapidement, la désunion s'installe : « une angoisse s’empare des hommes à l’idée de la fatalité qui plane au-dessus d’eux, s’apprêtant à fondre sur l’un ou l’autre, à la manière d’un oiseau de proie, sans qu’il puisse offrir la moindre résistance. » (II, 2) La violence s’empare alors des hommes, comme elle s’est emparée de Germain qui poignarde Angebert.
Ainsi, les discours négatifs l’emportent quand revient le temps de misère. Élie rejoint à la buvette « ces désenchantés qui se réunissaient maintenant pour boire, se chamailler, se battre à l’occasion, jouer aux dés leurs économies » (II, 7) La violence peu à peu s’installe d’abord à la taverne, là où coule aussi l’alcool, d’où ce « tumulte continu qui régnait à l’intérieur, entrecoupé de rauques criées de dés, de provocations incessantes, gratuites. » Cette violence se transporte ensuite dans les cases, et finit par se retourner contre les femmes, comme celle d’Élie contre Télumée, une façon pour l'homme de regagner son pouvoir, proclamé, « je suis une étoile filante négresse, je fais ce qui me plaît », et affirmé par les coups : « il me tannait de toutes ses forces en répétant… pour toi six pieds de terre et pour moi le bagne » (II, 8)
Pour fuir la condamnation de l’homme, il faut donc en affliger une encore pire à la femme… Et le cycle est sans cesse répété, des coups et des insultes infligés, dans le chapitre 9, par cet homme qui fait partie des « Poursuivis », de ceux qui portent en eux une malédiction, tel Élie devenu « un homme accablé, embarrassé de son corps, de son âme, de son souffle. »
Pour conclure
À l’époque de la parution du roman, il a été reproché à Simone Schwarz-Bart de ne pas construire un discours plus nettement engagé pour dénoncer la colonisation et plus féministe pour dénoncer l’asservissement imposé aux femmes. Reproche dû à une attente d’explicitation, alors qu’elle a choisi de refuser le manichéisme pour montrer toute l’ambiguïté des relations entre hommes et femmes. Ainsi, elles montrent qu’aux Antilles ces relations sont une reproduction, à l’intérieur des cœurs, de la soumission exigée au temps de l’esclavage, encore prégnante malgré son abolition. Esclave des maîtres, l’homme n’a ainsi comme seul exutoire que de se faire maître de la femme, et plus elle l’a soumis en le séduisant, plus il sera enclin, face à la difficulté, à la prendre et à la rejeter à son gré.
L'image des femmes
Outre le fait que le récit est délégué à une femme, Télumée, les femmes occupent une place primordiale dans le roman, déjà parce que ce sont elles qui donnent naissance, donc construisent la généalogie des Lougador, de Minerve à Télumée, en passant par Victoire et Toussine, dite Reine Sans Nom. Gestionnaires des cases, et des jardins alentour, auxquels elles consacrent largement leur temps de travail, elles soutiennent aussi la vie des villages par les relations qu’elles tissent avec les hommes et entre elles. Enfin, le roman met en avant certaines figures, emblématiques du pouvoir dont elles disposent et qui donnent sens au roman.
Le pouvoir de la parole
Les femmes sont au cœur de la vie sociale, présentes à tous les moments-clés relatés dans le roman, qu’il s’agisse d’inaugurer la case d’un couple neuf, de conduire une veillée funèbre, de travailler dans les champs de cannes, ou, tout simplement, autour de la rivière où est lavé le linge. Leur parole est donc omniprésente, mais sous des formes bien différentes, contrastées.
La parole vaine
C’est d'abord une parole destructrice qui est mise en évidence car les « femmes étaient « promptes à verser dans les propos acariâtres », s’attaquant, par exemple, à Toussine alors qu’elle est promise au bonheur avec celui qu’elle aime, Jérémie. Ainsi, elles soulignent qu’« après rire, c’est pleurer », et leur jalousie se donne libre cours, d’où la comparaison péjorative de Minerve : elle « laissait japper ces chiennes enragées. »

Le roman multiplie les scènes où les commérages libèrent les médisances, expression en fait des malheurs vécus : « Lorsqu’elles lavaient, les femmes se cherchaient volontiers querelle, pour faire aller leurs bras, comparant leur sort réciproque, s’emplissant l’âme d’amertume et de rancœur. » Les premières victimes sont les femmes enceintes, sans l’homme qui les a abandonnées, et qui donnent naissance à des "bâtards", comme Minerve ou sa fille Victoire, qui compare « la parole humaine à un fusil chargé ».
Laver le linge à la rivière : le cadre de la parole
Mais, surtout, leurs « paroles empoisonnées » transmettent une sombre vision de l’existence, comme celles de Mme Brindosier, définie comme celle « qui aimait entretenir le mal sur la terre » : « elle clamait que la vie était un vêtement déchiré, une loque impossible à recoudre […] ah, nous les nègres de Guadeloupe, on peut vraiment dire que nous sommes à plat ventre ». Elle réapparaît à chaque moment où la vie de Télumée s’assombrit, par exemple quand Élie s’éloigne d’elle : « D’année en année, ça empire, soupirait-elle, les hommes dégringolent davantage ». C’est aussi la parole d’une femme, Laetitia, qui sème dans le cœur de l’héroïne le ferment de la jalousie, en suggérant que l’amour d’Élie ne sera pas éternel… puis elle lancera les insultes violentes en prenant sa place.
La parole qui éclaire
Mais il est une autre parole, qui éclaire parce qu’elle apporte un soutien, une aide.
Une conteuse à la veillée
Dans cette culture qui reste encore très largement orale, ce sont les femmes qui transmettent aux plus jeunes la tradition, en racontant, comme Reine Sans Nom à Télumée dans le chapitre 3, les contes, qu’elle transmettra à son tour à la petite Sonore : « Je lui racontais des contes anciens, Zemba, l’oiseau et son chant, l’homme qui vivait à l’odeur, cent autres, et puis toutes ces histoires d’esclavage, de bataille sans espoir, et les histoires perdues de notre mulâtresse Solitude, que m’avait dite grand-mère, autrefois » (II, 14). Ainsi, l'image qui la qualifie comme « une petite négresse à rire et à chanson, une petite négresse à rire et à sillage » souligne cette parole qui, comme un navire, laisse une trace derrière elle.

Plus particulièrement, cette parole est porteuse du savoir acquis, depuis ce qui relève de l’histoire collective, telle celle de l’esclavage, que des réalités vécues personnellement. Par exemple, le dimanche, les habitants de Fond-Zombi se réunissent dans la case de Reine-sans-nom pour que Télumée leur raconte comment vivent les blancs dans le domaine de Belle-Feuille, « à quoi ressemblait l’intérieur de l’habitation, comment on y mangeait, parlait, buvait, menait le train-train de la vie quotidienne ». Plus précisément encore, la parole d’une femme à une autre, comme de man Cia à Télumée, transmet le savoir sur les plantes et les formules qui peuvent guérir non seulement les corps, mais aussi les âmes en proie au malheur.
C’est donc par la parole de la femme que se tissent les liens de case en case au sein d’un village.
Le mythe de la femme

La fusion avec la nature
Depuis les temps les plus anciens, les peuples de toute origine ont rendu un culte à la terre nourricière, qu’ils ont divinisée, par exemple sous l’image de Cybèle, la « Grande Mère ». De là est née, dans toutes les cultures, la dimension mythique attribuée à la femme dont le lien avec la terre est souligné.
Ce lien est d’abord concret : l’homme se charge des gros travaux, il chasse, il pêche... ; à la femme revient l’entretien régulier de la terre, qu’elle prépare, ensemence, pour faire naître les fleurs, les arbres et les légumes, telle Minerve : « elle fécondait vanille, récoltait café, sarclait bananeraies et rangs d’ignames » (I, 1) Cela sera le cas de toutes les femmes dans le roman, qui s’y emploient dès la petite enfance.
Statue de marbre de Cybèle, vers 60 av. J.-C., trouvée à Formia. Carlsberg Glyptotek, New York
Mais cela va plus loin car la femme devient elle-même un élément de la flore antillaise, d’abord par les appellations qui l’identifient à une fleur : la perfide Laetitia a « la beauté du nénuphar qui vient dans l’eau croupie », Minerve a « la grâce insolite du balisier rouge », comme Sonore.
La flore emblématique de la Guadeloupe

Télumée enfin, est nommée à plusieurs reprises, « petite fleur de coco », image d'autant plus valorisante qu'elle est ainsi « juchée en plein ciel ». Plus souvent encore, la formule qui l’interpelle, « cher flamboyant », l’identifie à un arbre, ce qui accentue encore le symbolisme, avec des racines qui plongent dans le sol, un feuillage qui s’élève vers le ciel et porteur de fleurs. Ainsi s’expliquent les demandes des habitants de La Folie qui réclament son retour auprès d’eux : « tu es l’arbre contre lequel s’appuie notre hameau ». Mais la narratrice elle-même évoque un autre arbre, anobli par la majuscule, le "Résolu", encore plus emblématique, par la puissance de ses racines, qui l'ancrent dans la terre : « J’aurais voulu être semblable à un arbre qu’on appelle Résolu et sur lequel, dit-on, le globe entier peut s’appuyer avec toutes ses calamités. » (II, 8) Mais la dimension mythique se hausse encore quand la narratrice explique ce que représente cet arbre : « nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître… et nous avons appelé « Résolu » le plus bel arbre de nos forêts, le plus solide, le plus recherché et celui qu’on abat le plus… » (II, 15)
L’arbre, emblématique de la femme, symbolise donc la force de vie du peuple antillais, qui, malgré les épreuves, a su résister. C'est d'ailleurs au sein de la nature, au milieu des bois, à proximité des rivières que, quand Télumée est accablée par la vie, elle vient se ressourcer et retrouver sa joie.
La femme porteuse de l'univers
Dès le début du roman, en réponse à l’affirmation des hommes, « Qu’est-ce que la femme ? un néant », le portrait de l’héroïne, identifiée à la nature, met en valeur sa puissance élargie à la Guadeloupe entière, qu’elle renferme en elle : « Télumée était au contraire un morceau de monde, un pays tout entier, un panache de négresse, la barque, la voile et le vent, car elle ne s’était pas habituée au malheur. » (I, 1) L’image de la « barque » lui accorde ainsi la gloire de faire avancer sur les flots, par la puissance de son souffle, en manœuvrant la « voile » l’île entière, puisqu’elle n’a jamais plié devant les épreuves, mais a su assurer sa permanence. Mais avant elle déjà Reine Sans Nom, sa grand-mère, avait « fabriqu[é] du vent » pour faire renaître l’espoir de Télumée après sa rupture avec Élie, « pour gonfler mes voiles », explique la narratrice. De même, quand Amboise, à la fin du roman, l’interpelle, « Télumée, cher pays, celui qui n’a pas quitté le plat chemin pour tomber dans le caniveau, il ne saura jamais combien il est vénérable », elle symbolise ce « pays », dont elle donne l’image : une grandeur « vénérable » qui vient de la force qui lui a permis de survivre et de poursuivre son chemin. Une force qui lui vaut, à la fin du roman, son surnom, Télumée Miracle.
Les voies de la sagesse
Selon les étapes du parcours de l’héroïne, pour expliquer comment elle a pu, précisément résister aux épreuves pour parvenir à une vieillesse paisible comme, avant elle, sa grand-mère, le récit met en évidence plusieurs voies conduisant à la sagesse.
La force de l'imagination
L’être humain est doté d’une ressource que le récit souligne : son imagination qui lui permet de rêver.
Tantôt le rêve forge un espoir. Ainsi, lors des jeudis passés au bord de la rivière, Télumée est au cœur du rêve d’Élie qui rêve de lui offrir toutes les richesses qu’il pourra acquérir. À son tour, elle se prend à rêver, un rêve nourri par les contes de sa grand-mère, tel celui du petit chasseur : « sentant à mes côtes le corps humide et rêveur d’Élie, je partais moi aussi en songe, m’envolais, me prenais pour l’oiseau qu’aucune balle ne pouvait atteindre, car il conjurait la vie par son chant… » (II, 3) Rêve d’un temps heureux, protégé…
Inversement, il aide à échapper à une situation pénible. Quand la violence d’Élie commence à se déchaîner contre elle, le rêve lui offre un refuge : « Je m’endormais sous l’arbre dans un rêve de bulle qui emplissait ma chair, m’élevait au ciel. » (II, 8) Ainsi peut se reconstruire un bonheur intérieur : « je m’allongeais à même le sol et m’efforçais de dissoudre ma chair, je m’emplissais de bulles […] ma tête et mon corps entier se dissipaient dans l’air et je planais, je survolais Fond-Zombi de si haut qu’il ne m’apparaissait plus que comme un grain de pollen dans l’espace. » (II, 9)
Le recours au surnaturel
Un personnage joue un rôle important dans le roman, man Cia, qui représente une autre voie – et surtout une voix – vers la sagesse, l’héritage d’un temps où le surnaturel faisait partie du quotidien. Ainsi se réalisait l’accès à un autre monde, qui permettait, par exemple, de d’« entrer en contact avec Jérémie », son époux mort, comme le souhaite la grand-mère de Télumée, car « elle côtoyait les morts plus que les vivants » (II, 2). Déjà ses yeux sont particuliers, comme s’ils étaient capables de voir au-delà du réel, « immenses, transparents, de ces yeux dont on dit qu’ils peuvent tout voir, tout supporter, car ils ne se ferment pas, même en sommeil. » Ainsi, elle est capable d’interpréter les rêves, de lire dans les âmes en prédisant l’avenir, comme quand elle annonce à l’enfant Télumée le rôle qu’elle jouera à la fin du roman auprès des habitants du morne La Folie, « tu seras sur terre comme une cathédrale. » (II, 2)

Elle détient aussi le pouvoir de guérir, et pas seulement par les plantes, mais par le recours à la magie : « elle levait l’envoûtement, renvoyait le mauvais sort. » (II, 11) Enfin, le récit fait d’elle une véritable « sorcière de première », et, à la buvette, la rumeur la dépeint comme une « négresse volante », capables de prendre de multiples formes, oiseaux, requins surgissant dans une « trombe d’eau » ou « cheval grand comme trois chevaux », provoquant ainsi l’effroi. Pourtant, dès qu’ils vont mal, les villageois vont lui demander son aide...
Le quimbois antillais : une pratique magique ritualisée
C’est ainsi qu’elle intervient à la fin des funérailles de Reine Sans Nom pour transmettre à Télumée sa sagesse :
je suis une aveugle qui ne voit rien des splendeurs de la terre ; cependant je te le dis, celui qui t’aime a des yeux pour toi quand bien même son regard est éteint… Montons dans mes bois, femme, ils te réchaufferont et calmerons les regrets de celles qui demeurent…
Un double message est ainsi exprimé : la mort ne fait pas disparaître l’amour, et c’est au sein de la nature que l’homme retrouve la paix intérieure. Télumée passe alors quatre semaines dans les bois avec elle, et, après le transport de la case à La Folie, elle continue à se rendre auprès de man Cia chaque dimanche. Elle apprend ainsi tout son savoir médical, jusqu’au jour où elle ne trouve qu’un « chien noir » dans les yeux duquel elle va reconnaître « une transparence spéciale », puis dans ses griffes « ses curieux ongles mauves ». Telle est donc l’ultime métamorphose de man Cia qui transporte alors l’héroïne dans un autre monde « où le temps s’était arrêté, où la mort était inconnue. » Elle peut alors, à son tour, trouver la force de reprendre sa lutte contre le malheur : le pénible travail dans les champs de cannes lui apporte aussi l’amour d'Amboise.
Une leçon de vie
Le titre, « Pluie et vent », souligne le fait que les parcours de ces quatre femmes sont parcourus d’intempéries, d’épreuves, matérielles dans les temps de misère, ou affectives, face à l’abandon d’un époux ou à sa violence, face au racisme ou encore à la mort d’un être cher. Et pourtant, quand elle revient dans sa vieillesse sur son existence, le constat met en évidence la résistance : « nous avons reçu comme don du ciel d’avoir eu la tête plongée, maintenue dans l’eau trouble du mépris, de la cruauté, de la mesquinerie et de la délation. Mais je vois aussi, je vois que nous ne nous y sommes pas noyés… nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître… »
Ainsi ressort la double face de l’existence, qui avait été posée dès la première rencontre avec man Cia à travers l'image du tambour : « sois une vaillante petite négresse, un vrai tambour à deux faces, laisse la vie frapper, cogner, mais conserve toujours intacte la face du dessous. » À cette première image s’ajoute une autre métaphore, elle aussi double. D’un côté l’existence est comparée à une rivière : « toutes les rivières descendent vers la mer et se noient. Et la vie attend l’homme comme la mer attend la rivière. » Mais à chaque « méandre » la résistance est possible, comme le choisit Télumée chez les Delavagne : « il me fallait être là , comme un caillou dans une rivière, simplement posé dans le fond du lit et glisse, glisse l’eau par-dessus moi, l’eau trouble ou claire, mousseuse, calme ou désordonnée, j’étais une petite pierre. »
Ainsi la rivière ne peut pas l’emporter vers la noyade, ce qui rejoint aussi la leçon du conte de Wvabor Hautes Jambes : « derrière une peine il y a une autre peine, la misère est une vague sans fin, mais le cheval ne doit pas te conduire, c’est toi qui doit conduire le cheval. »
Pour conclure
On reconnaît donc, dans toutes ces images des femmes, l’élan de la Négritude qui fait de la femme un mythe, la liant fortement à tous les éléments naturels, au premier rang desquels la terre – et le roman finit, comme dans Candide de Voltaire, dans la « joie » de cultiver son petit jardin, mais aussi l’eau, l’air pour s’envoler, et le feu qui ranime les braises. Cependant, en même temps, la romancière inscrit son récit dans la réalité antillaise, qui n’est plus la terre d'origine, celle qui a produit l’esclavage, mais celle qui l’a inscrit au plus profond des âmes, ainsi aliénées à jamais. Mais, à travers ses héroïnes, elle ne cède ni à l’acceptation résignée, ni à la révolte stérile : celles-ci se contentent de puiser dans la "créolité", dans ses fleurs et ses arbres, dans ses contes et ses légendes, dans ses rites aussi comme dans sa nourriture, la force d’échapper aux emprises, qu'elles viennent de l'extérieur ou soient enfouies dans mentalités mêmes : « je reste une femme sur mes deux pieds, et je sais que le nègre n’est pas une statue de sel que dissolvent les pluies », proclame la narratrice à la fin de son existence.
Une écriture "créole" ?
À l’époque où Simone Schawarz-Bart compose son roman, une première évolution s’est déjà produite dans la littérature : le refus de sacrifier à une vision exotique des Antilles qui avait amené à l’affirmation de la Négritude se poursuit, certes, mais en mettant l’accent sur l’Antillanité, c’est-à-dire non plus sur le retour à l’origine « nègre », mais sur l’identité complexe propre aux Antilles, dans la volonté de se réapproprier ce que cette terre a enraciné dans les mentalités. Mais un pas n’a pas encore été franchi.
Il faudra attendre les années 80 pour que des auteurs comme Bernabé, Chamoiseau ou Confiant considèrent qu’il leur faut aller encore plus loin dans la Créolité que trahirait le choix de la langue française, celle du colonisateur. Ainsi l’écriture en créole, langue emblématique de la diversité culturelle des Antilles, serait le seul moyen d’atteindre une vérité, ce que n’auraient pu faire leurs prédécesseurs écrivant en français. Mais ce reproche peut-il véritablement être adressé à Simone Schwarz-Bart ? N’a-t-elle pas trouvé d’autres voies pour restituer toute l’authenticité antillaise ?

Promouvoir le créole
La place du créole
Un glossaire du créole
Malgré quelques références précises à l’histoire des Antilles, comme ces « marrons », esclaves en fuite, ou les « câpres », issus de l’union entre un nègre et un mulâtre, le roman ne comporte que deux emprunts directs au créole, l’un entre guillemets, les « ti bandes » pour désigner les groupes de gamins, l’autre reproduisant la phonétique quand Jérémie tombe amoureux « sous l’emprise de la créature maléfique entre toutes, la Guiablesse, cette femme au pied fourchu qui se nourrit exclusivement de votre goût de vivre. » Le lexique créole restituant sa phonétique est donc absent dans le roman, même pour les contes ou les chants, alors que le contexte rural pouvait laisse supposer que son emploi était dominant.
Le lexique inséré
Cependant, il s’inscrit dans le lexique, dans son orthographe francisée, pour nommer les réalités naturelles spécifiques à la Guadeloupe :
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Les arbres, tel le « mahogany », une espèce d’acajou, ou le « mombin », arbre fruitier, et les plantes de toutes sortes, tel le dictame qui sert à faire une crème, ou toutes celles qui permettent de soigner, tel le « paroka » orthographié « paoca », et les fleurs ;
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Les fruits, comme l’« icaque », le « fruit à pain », ou le « corossol » ;
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Les légumes, comme le tubercule nommé « géraumon », le « pois boucoussou » ou « l’igname caplao » ;
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Les animaux, notamment les poissons vu le métier de Jérémie, « vivaneau », « tazar », ou encore « coulirou », ou ceux des bois, tels l’« agouti » ou ou le « manicou » nocturne.
Ces exemples sont très nombreux, on aurait pu citer aussi les instruments de musique, les noms des danses, ceux des plats antillais ou même d'un jeu, comme la pichine, intégrés dans la phrase et sans note explicative. Parfois aussi il s’agit d’une simple onomatopée, quand, par exemple, à côté de « hem hem » qui indique une hésitation, est utilisé « kep kep » pour reproduire un « raclement de gorge », ou d’une interjection accentuée, comme lors de l’appel insistant du père Abel : « Télumée Oooh ». Ainsi le lecteur est invité à plonger dans un monde inconnu, sans guide pour le lui expliquer, simplement en le lui faisant ressentir, bruits, couleurs, odeurs, goûts...
Le rôle des guillemets

Le pittakok, arène de combat
En revanche, certains mots sont mis en valeur à l’aide de guillemets, comme le « pitt », l’arène consacrée aux combats de coqs, ou pour renvoyer à l'habillement, comme l’appellation « négresse à mouchoir », avec la précision sur la façon de le nouer sur la tête, porteuse d’une signification : « à la ‘‘tout m’amuse, rien ne m’attrape’’ », Dans d’autres cas, les guillemets fonctionnent comme s’il s’agissait d’une traduction telle la formule « aristocrate en pure perte », insulte lancée à Toussine par les femmes du villageoise, jalouses de sa prospérité, ou la reproduction phonétique, « La moitié de mon âme avait "fondré" », transformation en créole de « s’était effondrée ». Un relief particulier est donnée par l'association à l'écriture en italique, comme ces « quelles entraves quels fers », formule rituelle « pour exalter le narrateur et faire miroiter le récit du jour », rappel de l’abolition de l’esclavage qui avait ôté les « entraves » et les « fers », libérant ainsi la parole.
Enfin, parfois les guillemets invitent à donner au terme un autre sens que celui habituel. Par exemple une femme « lunée » est placée sous l’influence maléfique de la lune, ou la comparaison de Télumée au « crabe honteuse » féminise à dessein cet animal dont les pinces aplaties enserrant la carapace donnent l’impression qu’il cherche à se cacher derrière, comme l’héroïne se terrant dans sa case.
Le poids de la parole
Le choix narratif initial de l’autobiographie met déjà au premier plan une parole directe, celle de l'héroïne-narratrice, Télumée, mais correspond aussi à la place de l’oralité dans une île où l’esclavage a longtemps interdit l’écriture, et où, à l’époque des faits relatés, aller à l’école pour apprendre « les petites lettres » fait encore figure d’exception.
La parole qui nomme
Dans ce contexte, la parole n’est pas gratuite, mais prend un poids particulier, que la romancière a mis en valeur. Ainsi s’explique, par exemple, le choix des prénoms, symboliques, telle l’aïeule Minerve, qui introduit l’image de la sagesse attribuée à la déesse romaine, Xango, emprunté à la langue yoruba d’Afrique de l’ouest qui renvoie au dieu de la guerre, image du danger que représente ce personnage dans le roman, Jérémie, prophète biblique mais victime d’exil, double image du héros, Victoire, nouvelle naissance qui traduit le triomphe de Toussine sur la mort de sa fille, ou encore « Sonore », prénom donné par sa mère qui explique que c’est « pour être sûre de bien l’entendre, de ne pas négliger son souffle de vie ».
Xango, le dieu puissant de la mythologie yoruba

Cela se retrouve pour les toponymes, à commencer par le hameau « l’Abandonnée », refuge des exclus, « Fond-Zombi », qui suggère un lieu qui renferme, dans ses profondeurs, les « zombis », ces êtres qui ont perdu toute conscience, proche des revenants, ou le morne « La Folie », qui renferme « les Égarés »…, ou encore ce pont franchi vers « l'Autre Bord » qui mène vers le nouveau destin de Télumée... Même un animal peut recevoir un nom symbolique, comme la jument « Mes Deux Yeux » dans le conte de Wvangor, voire un objet tel « Vent-d’avant », la barque de Jérémie.
C’est encore plus important quand il s’agit des surnoms qui traduisent la personnalité même des êtres, telle la grand-mère, nommée Reine Toussine au temps de sa prospérité, mais qui, après les étapes de son parcours, devient Reine Sans Nom, et, bien sûr, l’héroïne : dans son prénom s’associe le grec "telos", la fin ultime, et le latin "lumen", la lumière, qui souligne la puissance de sa parole qui donne sens et explique, encore accrue par son appellation « Télumée Miracle » après l’apaisement apporté pendant son agonie à « l’ange Médard » – surnom ironique par antiphrase, pour cet être diabolique.
La parole qui qualifie
De même, la romancière utilise des formules qui fixent aux êtres une qualité en fonction de leur comportement, de leur plus ou moins grand mérite. Par exemple, le couple de Télumée ou Jérémie est jalousé et critiqué par l’appellation de « nègres à opulence », celle qui a fait valu à un blanc sa malédiction au temps de l’esclavage est qualifiée de « petite négresse à tourments », et, quand l’héroïne est plongée dans le chagrin après la mort de sa fille, elle devient « ce cheval à diable de Toussine », comme si un mauvais sort s’était abattu sur elle. La formule se charge ainsi d’un sens symbolique, comme « un corps catalogue » qui implique une parfaite beauté. De façon récurrente, la romancière va jusqu'à forger des adjectifs par suffixation de façon à en faire une caractérisation signifiante : Minerve interpelle les commères du village par « mes belles langueuses », Reine Sans Nom est valorisée par « une talentueuse » et Élie reproche à Télumée d’être « une petite négresse planeuse » car elle ignorerait « ce que signifie être une femme sur la terre ». Puis, quand elle guérit les habitants du morne, elle est « une dormeuse », sous-entendant sa capacité de voyance en allant au-delà du réel, puis « une devineuse », pour enlever les sortilèges, avant d’être accusée par l’ange Médard d’être « une charmeuse d’enfant ».
Une force à maîtriser
Mais la parole est si puissante qu’elle doit se manier avec prudence, car elle peut influer sur le réel. Ainsi, elle semble animée d’une force d’action propre, personnalisée, quand « elle allait et venait », d’où la nécessité de s’en méfier, comme le fait Télumée en ne commentant pas les espoirs formulés par Élie : « Je ne disais rien, n’émettais pas un soupir, de crainte qu’une influence néfaste ne me tombe des lèvres, barrant à jamais l’accomplissement de ce rêve. » On reconnaît là l’idée d’un pouvoir magique, ici de provoquer un mauvais sort, ce qui explique aussi la méfiance des villageois envers man Cia dotée de pouvoirs magiques : « car il y a toujours un risque à prononcer ce nom ». Inversement, la parole de man Cia qui interprète un rêve écarte aussi la peur, ce que souligne la grand-mère : « Ah, ah, maudite, comme tu t’entends à parler, avec toi deux mots quatre paroles, et il n’y a pas plus de mort que de banjo ! » Dans les deux cas, elle dispose bien d'un pouvoir...
C’est aussi pourquoi la parole s’est ritualisée, avec des formules traditionnelles pour éviter toute transgression. Par exemple, on n’entre pas dans une case avant de demander « cette maison est-elle habitée ? » pour éviter toute rencontre avec un esprit maléfique. Mais cela se retrouve dans les échanges les plus banals, lors d'une rencontre : à la question « La queue du cochon sauvage ne s’empanache-t-elle pas quand on le chasse ? » « la réponse traditionnelle fusait : – Elle s’empanache tout bonnement, mon nègre, et que sommes-nous d’autre en ce Fond-Zombi, qu’une bande de cochons sauvages à la curée ? » Cet échange conduit à faire de la misère vécue par un peuple poursuivi par le malheur sa gloire même, son « panache » qui signe sa dignité. S’est donc inscrite dans la langue l’histoire même des Antilles, depuis ses origines, les rituels africains, jusqu’aux réalités construites à partir de l’esclavage.
L'expression de la sagesse
Tout le roman montre que c’est par l’oralité, donc par la langue créole, que se transmet une sagesse populaire, et tout particulièrement par la bouche des « anciens » et des femmes. Une attention particulière est donc à porter aux phrases qui assurent cette transmission, tantôt sous une forme proverbiale, à la façon de dictons, tantôt par de véritables paraboles.
Le dicton
De nombreuses phrases présentent une vérité générale, soulignée, par exemple, par l’antithèse dès le début du roman : « Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand ». Dans les discours rapportés, le dicton est souvent introduit avec insistance : « on pouvait le croire, mais en vérité, la race des hommes n’est pas morte », une façon de s’imposer face aux femmes qui, elles, rejettent cette affirmation. Mais il encore plus fréquent dans le récit, tout particulièrement à chaque ouverture d’une nouvelle étape, comme quand va s’achever le bonheur de Toussine et Jérémie : « Malheur à celui qui rit une fois et s’y habitue, car la scélératesse de la vie est sans limites et lorsqu’elle vous comble d’une main, c’est pour vous piétiner des deux pieds ». (I, 1) Puis, quand ils vont trouver un nouveau logis : « Face au mensonge des choses, il y a et il y aura toujours la fantaisie des hommes. » Et comme souvent dans les proverbes, cette sagesse prend sa source dans la nature : « La feuille tombée dans la mare ne pourrit pas le jour même de sa chute » permet de souligner que le chagrin peut empirer avec le temps, comme ce fut le cas pour Toussine après la mort de sa fille.
La parabole
La parabole, elle, prête à cette sagesse une force spirituelle, qui rappelle le rôle qu’elle joue dans le christianisme, dans les paroles du Christ à ses disciples. Ainsi toute réalité peut trouver une explication, comme celle du mal ayant provoqué l’esclavage et la cruauté du colonisateur blanc selon man Cia : « Autrefois, un nid de fourmis mordantes avait peuplé la terre et voilà, elles s’étaient elles-mêmes appelées hommes… pas plus que ça… » Et elle conclut, « C’est depuis bien longtemps que pour nous libérer Dieu habite le ciel, et que pour nous cravacher il habite la maison des blancs, à BelleFeuille » en démythifiant le pouvoir de la religion inculquée aux esclaves.
Pour réinterpréter le mal régnant sur terre, Reine Sans Nom reconstruit entièrement la genèse de la terre : « Mais Dieu la trouva nue, et il la trouva vaine, sans ornement aucun, c’est pourquoi il l’habilla d’hommes. » Mais Dieu « s’endormit » et, alors que ses créatures « se sentirent heureux », la chute intervient : « Mais déjà ils étaient autres et beaucoup de visages ne rayonnaient plus » et naissent alors tous les vices.

Contes et légendes des Antilles, édition Fernand Nathan
C’est alors que peut débuter le conte qui va illustrer cette parabole par le personnage de Wvabor Hautes Jambes, son dégoût du monde, et sa vaine chevauchée pour trouver la beauté, qui amène une morale : « le cheval ne doit pas te conduire, c’est toi qui dois conduire le cheval. » (II, 3) Ainsi la romancière montre comment le conte populaire se greffe sur l’enseignement de la religion, imposée aux Antilles par le colonisateur, mais transformée : la chute des hommes dans les vices et la noirceur des cœur ne vient plus du "péché originel" commis par Adam et Ève, qui ont disparu du récit, mais du sommeil de Dieu… car après tout, comment expliquer autrement une réalité comme l’esclavage, illustrée par celui qui conduit le héros du conte à se laisser mener par sa jument ? Mais ce cheval qui emporte son cavalier dans une chevauchée sans issue, n’est-il pas aussi le mal, les passions sombres qui emplissent le cœur de l’homme ?
Il est significatif que ce conte s’insère entre des représentations de l’enseignement scolaire, comme en contrepoids à la sagesse que l’école veut transmettre.
Le français "créolisé"
Dans un entretien, Simone Schwarz-Bart rend compte de sa réflexion sur l’emploi du créole. Le plus facile, explique-t-elle, serait d’« intégrer tout simplement les mots créoles au texte français », mais elle a vite jugé qu’ils « ne rendaient pas la signification qu’elles trahissaient ».
C’est donc, à ses yeux, un procédé trop stéréotypé, ce qui l’a amenée à trouver une autre stratégie, mettre en œuvre ce que l'on pourrait considérer comme un héritage du baroque, un mélange, un métissage culturel, en quelque sorte créer une nouvelle écriture par une greffe du créole sur le français. Elle se reconnaît, notamment, dans le rôle de la suffixation, comme ce verbe « douciner » pour traduire la tendresse envers un enfant, ou la « soucougnantise », qui égare l'esprit de celui qui se transforme en soucougnan, vampire qui peut se déplacer dans l’espace et pénétrer de nuit dans les cases pour sucer le sang de ses victimes.
Portrait du soucougnan, Site "Carré tropical"

Les images
Le lecteur est immédiatement frappé par la multiplication des comparaisons et des métaphores qui font jaillir la réalité antillaise, extérieure comme intérieure.
Dès que le récit, par exemple, brosse le portrait d’un personnage, il plonge dans le paysage pour le concrétiser par une comparaison, telle Toussine, ayant « la grâce d’une flèche de canne », ou par une métaphore animale, comme « Toussine demeurant la même libellule aux ailes scintillantes et bleues, Jérémie le même zèbre de mer au pelage lustré. » (II, 2), spontanément inscrite dans toute conversation, comme cet éloge à Télumée : « quel beau bambou au vent tu deviens et quelle bonne flûte tu feras, celui qui jouera de ta musique aura bien de la chance, pas vrai, Élie ? » (II, 5)
Mais, très souvent, les images dépassent le simple portrait pour renvoyer à la façon dont se sont forgées les âmes antillaises. Ainsi Adriana fait ressortir les temps de l’esclavage par le contraste marqué entre l’origine pure et noble et l’exil imposé, en interpellant ceux qui l’écoutent : « mes agneaux égarés » et « mes petits princes moutonnant des ténèbres ». Ce sont elles aussi qui soutiennent la dénonciation telle celle lancée par Amboise contre les blancs et leur fierté : ils ne sont, selon lui, que « des vessies crevées qui se sont érigées en lanternes pour éclairer le monde ». Tout discours est donc destiné à tirer sa puissance des images, comme celui par lequel Amboise tente d’obtenir l’augmentation du salaire des coupeurs de cannes : « tout le monde sait qu’un sac vide ne tient pas debout, il s’affale, il s’affale tout bonnement. Alors nous sommes venus vous demander si vous êtes décidé à ce que le sac tienne debout ». Mais le terrible échec, « les jets brûlants de vapeur » déversés sur les grévistes, met en évidence le choc de deux langages, irrémédiablement inconciliables.
La syntaxe
Il est impossible de reprendre de façon exhaustive tous les procédés mis en œuvre dans le roman, notamment ceux qui relèvent de l’ordre des mots, avec les rejets en fin de phrase ou, inversement, l’antéposition, les parallélismes ou les oppositions ; seuls trois d’entre eux sont retenus en raison de leur récurrence.
La ponctuation
L’oralité prête à la syntaxe une grande souplesse, qui se note déjà par la place accordée aux points de suspension qui entrecoupent les discours directs, mais permettent aussi de glisser sans guillemets, sans tirets ni verbes introducteurs, du récit au discours rapporté ou inversement : « Il regardait les jeunes filles d’un œil indifférent, et les amis de Jérémie prévenaient celles-ci en riant… lorsque Jérémie tombera amoureux, ce sera d’une sirène. » (I, 1) Le discours et le récit ne font ainsi plus qu'un, deux paroles se trouvant ainsi confondues.
La répétition
La parole se renforce aussi par le recours systématique à la répétition, déjà dans la narration : « Je suis trop vieille, bien trop vieille pour tout ça, et le seul plaisir qui me reste sur la terre est de fumer, fumer ma vieille pipe. » (II, 15) Ce procédé est encore plus fréquent dans le discours direct, pris en charge par un seul locuteur, une façon de lui donner plus de poids : « Et puis ne va pas avoir peur d’un cadavre… ne va pas avoir peur. » sont les derniers mots de Reine Sans Nom avant sa mort. Mais cela se produit aussi lors d’un échange comme si d’un interlocuteur à l’autre la parole formait un flux continu, par exemple quand la grand-mère de Télumée fait suivre la peinture de l’esclavage faite par man Cia d’une image de l’état actuel de son île :
[…] et après cette tristesse en voici une autre : voir s’éteindre le feu et les petits chiens s’amuser dans la cendre.
– Avec ta permission, mon amie, je dirai que c’est là un morceau de tristesse, pas une tristesse entière. La tristesse entière était le feu. Or le feu est éteint […]. D’ailleurs, la cendre elle-même n’est pas éternelle.
Les yeux brillants d’une fièvre étrange, Reine Sans Nom me regarda longuement et dit :
– En vérité, la cendre n’est pas éternelle.
L’énumération
La parole prend aussi un élan particulier grâce à l’énumération, d’autant plus frappante quand s'y ajoute la polysyndète, par exemple pour définir l’époux idéal, un « homme en état de prendre compagne et mettre au monde et nourrir ».
Souvent aussi elle est mise en valeur par l’absence de déterminants comme pour énumérer les desserts préparés par Télumée chez les Desavagne : « je faisais sauter crêtes, les enrobais de confiture, je tournais sorbets à la crème, au chocolat, sorbets à la pomme-liane et au coco, sorbets verts, bleus, jaunes, sorbets amers et sorbets doux, sorbets à devenir soi-même sorbet. (II, 5) Le même effet est produit par l’ellipse de la préposition, comme pour décrire le repas de noces de Toussine et Jérémie : « Il y avait viande cochon, viande mouton, viande bœuf, et même de la volaille ».

L'abondance alimentaire
On notera que de telles énumérations soulignent toujours une réalité, ici la place alors compensatoire prise par la nourriture dans une société où elle manque si souvent… Elles permettent aussi de créer ce que la poésie a nommé les "synesthésies", une association des sensations, où les couleurs se mêlent aux bruits, aux odeurs, à des goûts et des touchers différents.
Ainsi la créolisation de la syntaxe joue un double rôle : elle met l’accent sur la sensualité, comme pour exprimer aussi le regard porté par les femmes sur leur monde, et sur ce qui unit une communauté.
Le rythme
La dernière difficulté pour la romancière est de restituer à l’écrit le rythme et l’intonation propres à l'oralité. La première solution est de tenter de les concrétiser par les précisions apportées, comme pour les chants d’esclaves où les modulations de la voix de Reine Sans Nom sont précisément indiquées : « la fine vois se détachait de ses traits de vieille et, s’élevant dans les airs, montait très haut dans l’aigu, dans le large et le profond, atteignant des régions lointaines et étrangères à Fond-Zombi ». Inversement, la tonalité est tout autre quand elle raconte des contes aux enfants : « la voix de Reine Sans Nom était rayonnante, lointaine, un vague sourire plissait ses yeux tandis qu'elle ouvrait devant nous le monde où les arbres crient, les poissons volent, les oiseaux captivent le chasseur et le nègre est enfant de Dieu. »
Mais le rythme s'inscrit surtout dans la phrase même, par exemple quand elle s’allonge en recourant à des groupes ternaires dont l’ampleur est croissante, pour donner plus de solennité à l’enseignement dispensé à l’école, ou, au contraire, quand de brèves propositions sont accumulées pour reproduire le rythme du travail de Télumée chez sa grand-mère :
Je l’aidais comme je pouvais, allais chercher de l’eau, courais après le porc, les poules, courais après les crabes de terre à carapace velue, si délectables au gros sel, courais après les mauvaises herbes en compagnie des « ti bandes », dans les champs de cannes de l’Usine, courais avec ma petite charge d’engrais, courais, sans cesse, avec quelque chose sur la tête. (II, 1)
Ce travail sur la scansion du rythme est particulièrement signifiant dans des moments-clés du roman, tels, dans le chapitre 5, les tâches des dimanches lors des réceptions chez les Desvagne, dans le chapitre 12, le travail pénible dans les champs de canne, avec la succession ininterrompue des gestes, ou, dans le chapitre 13, pour illustrer la danse qui emporte Télumée.
Pour conclure
Par son écriture le roman de Simone Schwarz-Bart met en évidence l’importance de la culture orale dans les îles des Antilles, comme si elle avait repris à son compte le rôle qu’elle prête à Reine Sans Nom : « Elle sentait ses mots, ses phrases, possédait l’art de les arranger en images, en sons, en musique pure, en exaltation. » C’est, en effet, par la parole, rumeurs éparses, conversations, contes et légendes… que se transmettent les souvenirs et qu’une communauté, dont l’identité a longtemps été niée, même après l'abolition de l'esclavage, se reconstruit. Comme son personnage, la romancière réussit par le choix des expressions imagées, des phrases expressives, à restituer toute la sensualité de l’univers guadeloupéen, la puissance de ses paysages, et les liens créés entre des êtres qui partagent tantôt les épreuves, tantôt les rires. Ainsi, sans engagement politique explicitement formulé, le métissage linguistique de son écriture suffit à affirmer l’identité de la Guadeloupe.
