Andreï Makine, Le Testament français, 1995
Andreï Makine (né en 1957) : le romancier de l'altérité

Andreï Makine, en 1995, lors de la sortie du roman
Le Testament français est une auto-fiction, car le bilinguisme de l’auteur, russe naturalisé français en 1996, n’est en rien dû à cette grand-mère, Charlotte Lemonnier, qui joue un rôle essentiel dans le roman, et la distinction est explicitée dans le deuxième chapitre de la troisième partie où est mentionné son prénom, Aliocha. Mais , il est possible d’y retrouver des éléments biographiques exacts.
L'appartenance russe
Andreï Yaroslavovitch Makine est né en 1957, à Divnogorsk, ville du district de Krasnoïarsk, au cœur de la Sibérie orientale, donc après la mort de Staline mais alors que l’URSS reste gouvernée par les Présidents du Soviet Suprême. Puis la famille rejoint la fédération de Russie, à Penza, puis à Nijni-Novgorod, avant que la mort de ses parents ne l’amène à grandir dans un orphelinat.
La langue française est très tôt présente dans son existence, apprise alors qu’il est tout enfant, à quatre ans, grâce à une vieille dame française qui la lui enseigne, ensuite dès l’école primaire, et jusqu’à l’université de Kalinine (au sud-est de Moscou, Tver depuis 1990), puis de Moscou, où il soutient un doctorat : « Roman sur l’enfance dans la littérature française contemporaine (des années 1970-1980) ». Choix d'un sujet sur l'enfance déjà révélateur de son intérêt pour cette période fondatrice, à laquelle Le Testament français accorde une place prépondérante. À l’Institut pédagogique de Novgorod, il enseigne ensuite la philologie, nouvelle illustration du rôle que jouent pour lui la langue et la littérature, confirmé par sa participation à une revue littéraire.
La carrière en France
En 1985, l’arrivée au pouvoir en URSS de Mikhaïl Gorbatchev libéralise le pays et ouvre les frontières. Ainsi, un voyage lui offre l’occasion de s’installer, en 1987, à Paris où il demande l’asile politique. Si sa vie d'exilé sans ressources reste difficile, comme il l’évoque dans la dernière partie du Testament français, peu à peu il trouve sa place dans l'enseignement, comme assistant de russe au lycée Jacques-Decour, avant d’enseigner à l’Institut d’études politiques, tout en poursuivant une carrière universitaire avec une thèse à la Sorbonne sur Ivan Bounine, prix Nobel de littérature en 1933. Mais sa demande de naturalisation dès 1991 lui est refusée à plusieurs reprises : « C'était humiliant pour moi, qui suis imprégné de culture française. Mais je ne veux pas me plaindre. Je n'avais pas de domicile ni de travail fixes. Ils avaient sans doute raison », déclare-t-il dans une interview.
C’est en France que commence sa vie d’écrivain, avec deux romans, La Fille d’un héros de l’Union soviétique (1990) et Confession d'un porte-drapeau déchu (1992), mais publiés grâce à un stratagème mentionné dans le chapitre 3 de la dernière partie du Testament français : écrits en français, ils n’ont été acceptés qu’en les présentant comme des traductions du russe sous les pseudonymes de Françoise Bour et d’Albert Lemonnier, comme un écho au nom de la grand-mère Charlotte dans l’auto-fiction.
C’est Le Testament français qui lui apporte la consécration en 1995 avec l’obtention du Prix Goncourt, du Goncourt des Lycéens et du Prix Médicis, et sa naturalisation, accordée en 1996. Les romans se succèdent alors, et lui valent d’être reçu à l’Académie française en 2016. En 2011, il révèle un autre stratagème : comme Raymond Aron publiant La Vie devant soi sous le nom d’Émile Ajar, il reconnaît avoir fait paraître quatre romans sous le nom de Gabriel Osmonde, et s'en explique : « Rester dans la posture d'un nanti de la littérature ne m'intéressait pas. J'ai voulu créer quelqu'un qui vive à l'écart du brouhaha du monde. Osmonde m'a permis d'aller plus loin, d'élargir le champ des questions, jusqu'à l'ineffable. »
Entre la Russie et la France
Lors de sa réception à l’Académie française, où il prononce l’éloge de la romancière algérienne Assia Djebar, il place au cœur de son discours le choix qu’elle a fait de la langue française. Ainsi, il souligne le point commun entre elle et lui, un même but, celui de l’Académie même : « assurer à la langue et à la culture françaises le rayonnement le plus large possible et offrir à cette tâche le concours des intelligences œuvrant dans les domaines les plus variés. » Il retrace alors la longue histoire qui, depuis Pierre le Grand venu à Paris en 1717, a uni la Russie et la France, une « entente franco-russe » qui s’est scellée à travers la langue et la littérature, et malgré les guerres entre les deux pays.

La consécration de l'écrivain : l'entrée à l'Académie française
Cette présentation conduit, cependant, dans cette période de tension entre la France et la Russie, à s’interroger sur la position actuelle de Makine envers Vladimir Poutine, dont il célèbre l’action politique en l’opposant au désordre généré par son prédécesseur Eltsine. Mais, en maintenant son admiration pour lui jusqu’à la prise de la Crimée, d’une partie du Dombass, et sans dénoncer l’invasion de l’Ukraine, sa prise de position, qui reprend le discours russe officiel, est pour le moins dérangeante : « En parlant cette langue nous pensons à l’amitié de Flaubert et de Tourgueniev et non pas à Malakoff et Alma, à la visite de Balzac à Kiev et non pas à la guerre fratricide orchestrée, dans cette ville, par les stratèges criminels de l’OTAN et leurs inconscients supplétifs européens.
En fait, on se trouve devant une situation qui oblige à dissocier l’homme et l’œuvre, comme pour beaucoup d’écrivains français. Pensons à Raynal, qui s’élève contre l’esclavage dans son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, parue anonymement en 1770, tout en possédant des actions dans cette Compagnie des Indes. Que dire aussi des auteurs reconnus pour leur œuvre qui, tels Barrès, Bourget, Coppée, Maurras, ont été violemment anti-dreyfusards ? Ou encore, au XXème siècle, Louis Aragon a soutenu jusqu’au bout le stalinisme, que Jean-Paul Sartre a approuvé jusqu’en 1968 : il s’est rendu onze fois en URSS, dont il a vanté le régime, contrairement à André Gide qui, dès Retour de l’URSS, en 1936, critique le totalitarisme avec force : « Je doute qu'en aucun autre pays aujourd'hui, fut-ce dans l'Allemagne d'Hitler, l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif, plus vassalisé ».
Nous choisirons donc d’oublier les positions politiques actuelles de Makine pour ne voir en lui que le romancier, que celui qui explique, dans son Discours de réception :
Si l’on me demandait maintenant de définir la vision que les Russes ont de la francité et de la langue française, je ne pourrais que répéter cela : dans la littérature de ce pays, ils ont toujours admiré la fidélité des meilleurs écrivains français à ce but prométhéen. Ils vénéraient ces écrivains et ces penseurs qui, pour défendre leur vérité, affrontaient l’exil, le tribunal, l’ostracisme exercé par les bien-pensants, la censure officielle ou celle, plus sournoise, qui ne dit pas son nom et qui étouffe votre voix en silence.
Document complémentaire : Andreï Makine, Discours de réception de l’Académie française, 15 décembre 2016
Pour lire les extraits

Du long discours prononcé par Andréï Makine à l’occasion de son élection à l’Académie française, un éloge d’Assia Djebar, romancière marocaine francophone, dont il reprend le siège, nous avons retenu trois passages qui donnent des indications précieuses à la fois sur les liens entre la Russie et la France et sur le rôle qu’il accorde à la langue et à la littérature.
Premier extrait : le rôle de Pierre le Grand
Le premier extrait ouvre le discours sur un événement historique témoignant du lien qui se crée entre les deux pays : en 1717, le séjour du tsar Pierre le Grand à Paris.
Le discours de réception à l'Académie, prononcé par Makine
Il mentionne ses visites, à l’Académie des sciences, mais surtout, à l’Académie française, où il converse avec deux de ses membres : ils vont « initier Pierre aux secrets de leurs multiples activités. » Il en tire l’idée qu’il est essentiel de consacrer des lieux aux « hommes glorieux », d’où son « enthousiasme » envers Richelieu, fondateur de l’Académie. De retour en Russie, Pierre le Grand crée des manufactures sur le modèle français, et le domaine de Peterhof, son « Versailles ».
Mais la conclusion remet au premier plan le rôle joué par sa visite de l’Académie française : il « découvrait un pays qui avait dédié à sa langue une savante Académie, appelée à défendre l’idiome national. Dès le retour du tsar à Saint-Pétersbourg, l’idée de l’Académie russe prend forme et se réalise peu de temps après sa mort. »
Deuxième extrait : la « francité » en Russie
Ce second passage répond au dilemme de tout écrivain qui, au lieu de sa langue maternelle, choisit d’écrire en français.
Premier paragraphe
Il prend pour point de départ la tsarine Catherine II et ses liens avec les auteurs des Lumières, et il souligne son mérite : elle a « laissé aux Russes un trésor inestimable : le privilège de parler français sans se sentir traître à la Patrie et la possibilité de communiquer en russe sans passer pour un patoisant borné, un inculte, un plouc. » Ainsi, s'est affirmée la coexistence des deux langues, toutes deux légitimes.
Mais il y a eu des réticences chez certains intellectuels face à une « influence française corruptrice » de la nature russe profonde. Il cite l’exemple d’un dramaturge Fonvizine qui s’emploie à dénoncer la « gallomanie » en montrant les « incohérences de la pensée française ». Les Français, explique-t-il, peuvent soutenir avec la même force le « bonheur » d’être nés libres, mais, face à des objections sur les entorses à la liberté, « les mêmes personnes qui s’étaient flattées d’être libres me répondaient aussitôt : “Oh, Monsieur, mais vous avez raison, le Français est écrasé, le Français est esclave !” » Or, alors que ce jugement est, pour Fonvizine, une critique de l’esprit français, aux yeux de Makine, le fait d’avoir perçu cette contradiction est la preuve même qu’il a parfaitement intégré cet esprit : « tout en critiquant les cercles éclairés de Paris, il est devenu lui-même très français dans sa manière de mener subtilement une controverse intellectuelle. »
Deuxième partie : paragraphes 2, 3 et 4
Ainsi, la Russie a appris « la francité », dont il fait « le secret de la solidité des liens entre nos deux civilisations. » Il distingue, en effet, le fait de rejet le contenu de certains ouvrages, ou même les reproches adressés au style de certains auteurs, « la manière – abusive, redondante, hypocrite – d’user d’une langue », mais sans jamais attribuer « ces défauts-là à la langue française même. » Il prend l’exemple de Dostoïevski, « grand pourfendeur de l’esprit bourgeois dans la France contemporaine », mais qui « salue le génie de Balzac, son art de peindre ces mêmes bourgeois ». Cette argumentation conduit à nettement opposer « la langue », c’est-à-dire tous ses codes, et « la parole », qui relève, elle, de « la fantaisie de chacun de nous, simples locuteurs ou bien écrivains. »
Troisième extrait : le livre et sa valeur
Le temps du Rideau de fer
Le dernier extrait ramène à l’époque de la Russie contemporaine, au temps de la guerre froide, en donnant une nouvelle preuve de la présence de la langue et de la littérature française, dans cette URSS qui imposait une stricte censure : « ce qu’un livre français, oui, un petit livre de poche tout fatigué, pou devait représenter pour les Russes francophones qui vivaient derrière le Rideau fer. » Il donne deux exemples de la difficulté de se procurer certains livres, jugés nocifs. Soit il « fallait obtenir une autorisation assortie de trois tampons et consulter ce livre sous l’œil vigilant de la préposée », soit on pouvait se le procurer au marché, mais très cher : un « prix moyen de cinq à dix roubles, deux journées de travail pour un Russe ordinaire, l’équivalent d’une centaine d’euros. » Malgré ce prix, la valeur du livre français reste intacte, tel un symbole de liberté : « personne à cette époque ne parlait du prix excessif des livres. Un Moscovite aurait gagné la réputation du dernier des goujats s’il s’était plaint d’avoir trop dépensé pour un livre de poche français qui avait bravé le Rideau de fer. »
Le livre aujourd'hui
L’extrait se conclut, cependant sur une critique contre « la nouvelle caste d’ignorants » qui, aujourd’hui, ne voit dans un livre qu’un objet qui a un coût, en oubliant la valeur de son contenu, donc le rôle de l’écrivain. Makine exprime alors un regret, « cette haute exigence littéraire n’est plus tenable dans notre bas monde contemporain », avant de conclure sur une question : « Parler de la mission prométhéenne de l’écrivain, de l’idéal du verbe poétique, des ultimes combats pour l’esprit sur un donjon assiégé par l’inculture, les diktats idéologiques, les médiocrités divertissantes, n’est-ce pas un acte devenu suicidaire ? » Les deux énumérations ternaires, en opposant la valeur qu’il souhaite accorder à la littérature aux réalités d’une société qui a bien d’autres intérêts, interroge donc sur la possibilité de gagner ce combat dans cette Académie française qui elle-même deviendrait un « donjon » assiégé…
POUR CONCLURE
Ces trois extraits illustrent l'héritage historique qui explique l’alliance, dans l’âme même du narrateur, de la France et la Russie, réalisée par l’intermédiaire de la langue et de la littérature : il s’agit d’adopter cette « francité » qui a créé les liens anciens entre les deux pays, sans pour autant renoncer à l’imaginaire nourri par la Russie. Une coexistence qui reproduit celle de l’héroïne du roman, Charlotte. Mais il révèle aussi le jugement sévère de Makine sur l’époque actuelle, une conception pessimisme d’une forme de décadence, écho à celui prêté à son héroïne dans une conversation imaginaire : « En Russie, l’écrivain était un dieu. On attendait de lui et le Jugement dernier et le royaume des cieux à la fois. As-tu jamais entendu parler là-bas du prix d’un livre ? Non, parce que le livre n’avait pas de prix ! On pouvait ne pas acheter une paire de chaussures et se geler les pieds en hiver, mais on achetait un livre... »
Contextualisation
Le roman est composé en France, à l’époque où, après la chute de l’URSS, Mikhaïl Gorvatchev préside une Russie devenue plus libre.
Mais le récit, lui, est très complexe, car, non seulement il parcourt deux vies, celle du narrateur, et celle de sa grand-mère, Charlotte Lemonnier, mais les récits de cette vieille femme traversent eux-mêmes différentes périodes historiques, donc différentes réalités socio-politiques, économiques et culturelles. Il est impossible, dans le cadre de cette étude, d’être exhaustif sur chacun des contextes évoqués ; en revanche, il est intéressant d’observer la place des principales circonstances qui s’entrecroisent dans le roman.
Pour le narrateur
Les trois premières parties du roman, portant sur l’enfance et l’adolescence du narrateur, se déroulent dans l’URSS encore soviétique, et offrent de nombreux exemples des réalités politiques, économiques et sociales de cette époque, contrastées. La dernière partie, elle, relate l'exil parisien de l'adulte.
En Russie
La politique officielle
D’un côté, il y a le discours officiel, qui célèbre la reconstruction de l’après-guerre, l’industrialisation en plein essor, avec les barrages, les centrales électriques, les usines qui se multiplient.
Youri Gagarine, cosmonaute : 1er vol spatial le 12 avril 1961
Autour de nous s’étendait l’énorme empire, puisant un orgueil particulier de l’exploration de ce ciel insondable au-dessus de nos têtes. L’empire avec sa redoutable armée, avec ses brise-glace atomiques éventrant le pôle Nord, avec ses usines qui devaient bientôt produire plus d’acier que tous les pays du monde réunis, avec ses champs de blé qui ondoyaient de la mer Noire jusqu’au Pacifique.
Cette politique officielle, marquée par les millions de morts de la 2nde guerre mondiale, célébrée comme « la grande guerre patriotique », forme les plus jeunes à toutes les pratiques militaires.

Cette politique officielle, marquée par les millions de morts de la 2nde guerre mondiale, célébrée comme « la grande guerre patriotique », forme les plus jeunes à toutes les pratiques militaires. Le début du chapitre 2 de la troisième partie relate longuement « les compétitions paramilitaires auxquelles plusieurs écoles de la ville prenaient part. » Ainsi adolescents ont appris à démonter et remonter une Kalachnbikov, puis à tirer des rafales, et assiste à un défilé de chars. Or, tout cela fascine le narrateur :
Cette vie, une vie en fait très soviétique dans laquelle j’avais toujours vécu en marginal, m’exalta. Me fondre dans sa routine débonnaire et collectiviste m’apparut soudain comme une solution lumineuse. Vivre de la vie de tout le monde ! Conduire un char, puis démobilisé, faire couler l’acier au milieu des machines d’une grande usine au bord de la Volga, aller, chaque samedi, au stade pour voir un match de football. Mais surtout savoir que cette suite de jours, tranquille et prévisible, était couronnée d’un grand projet messianique qui, un jour, nous rendrait tous constamment heureux, cristallins dans nos pensées, strictement égaux...

La file d’attente au dépôt de pain dans les années 1960
Une société sous contrainte
Mais, de l’autre, bien des difficultés et des contraintes existent, à commencer par les pénuries dans les magasins, qui obligent à une longue attente, comme le vivent le narrateur,alors âgé de douze ans, et sa sœur aînée : « Je suivais une file d’attente interminable qui serpentait aux abords d’un magasin d’alimentation, puis franchissant le seuil s’enroulait à l’intérieur. Il s’agissait sans doute de quelque denrée rare pour l’hiver – des oranges ou tout simplement des pommes. » (I, 4) Ainsi, la foule fait la queue « au cas où », et l’agressivité est fréquente : les deux enfants vont être expulsés de cette file. Et tout cela, en vain puisque, finalement, une vendeuse intervient : « Eh, derrière la porte, n’attendez plus, il n’y en aura pas pour tout le monde ! »
Il y a aussi l’entassement des familles dans « des appartements communautaires surpeuplés », et ces conversations chuchotées dans les cuisines, par prudence, car, comme le rappellent les récits de Soljenitsyne, même si en janvier 1960, l’administration du Goulag a été officielle dissoute, Brejnev, chef de l’État de 1960 à 11964, puis de 1977 à 1982, fait des colonies pénitentiaires qui succèdent aux camps une menace contre les dissidents.
À Paris
Après un passage par l’Allemagne, où il travaille pour une radio dissidente, à la fin des années 80 le narrateur se retrouve à Paris, où il mène la vie difficile des exilés, dans une chambre d’hôtel sinistre d’un quartier où se regroupent les immigrés : « Mais, écoutez, bonnes gens, on n’est plus en France ici, mais en Afrique ! » Dans sa vie quotidienne, il n’y a plus de grandeur, seulement « une petite chambre obscure […], où les objets, par manque de place, s’agglutinent, empiètent les uns sur les autres, s’enchevêtrent ».
Pour la grand-mère Charlotte
La généalogie proposée dans le roman fait apparaître la dimension historique, de la fin du XIXème siècle à l’époque de l’écriture.
Deux contextes bien différents s’entrecroisent, aussi bien quand elle prend la parole, dans ses récits aux enfants durant leurs vacances, que quand la famille parle d’elle.
Le contexte français
Le roman débute sur un fait plutôt anecdotique, la crue de la Seine en 1910, sous la IIIème République, mais le récit glisse ensuite du Président alors en exercice, Armand Fallières, qui, en 1896, a accueilli à Paris le tsar Nicolas II et son épouse, Alexandra, pour la pose de la première pierre du pont Alexandre III, témoignage de l’entente franco-russe, au Président Félix Faure. Ainsi, le récit mentionne aussi à plusieurs reprises sa mort à l’Élysée, en 1899, dans les bras de sa maîtresse, Margaret Steinheil. En fait, les temps forts de l’histoire se mêlent dans les récits, sans souci de la chronologie, depuis Isabeau de Bavière et Jean sans Peur, aux XIVème et XVème siècles, jusqu’à la première guerre mondiale, en passant par les fusillades de la Commune de Paris en 1871 ou les anarchistes, comme Ravachol (1858-1894) ou Sante Caserio (1873-1894). La première guerre mondiale occupe une place importante puisque Charlotte est en France quand elle commence, découvre les blessés dans son lycée transformé en hôpital, et assiste à un défilé de victoire en 1919, avant de repartir en Russie en 1921.


La visite du tsar à Paris en 1896
Mais, à côté de ces faits historiques, les récits relatent des faits divers qui ont alors marqué la société, tels la traversée de la Manche par Blériot (1909) ou le vol de La Joconde au Louvre (1911), sans oublier la dimension culturelle, par exemple l’évocation du poète Hérédia (1842-1905) ou de Marcel Proust (1871-1922).
Ces récits jouent un rôle important pour le narrateur, qui se plonge en grandissant dans les livres d’histoire pour approfondir ses connaissances en les objectivant.
Le contexte russe
L’existence de Charlotte met en évidence la rupture du XXème siècle, qui fait passer du contexte russe au contexte soviétique, du tsarisme de la Russie à l’URSS communiste. Contrairement aux images d'un luxe brillant des récits de Charlotte, à l'école le narrateur n'apprend les horreurs du tsarisme, tels les massacres commis par Nicolas II, tels celui de la Khodinka à l’occasion de son couronnement en 1896 ou celui de la Léna en 1912 pour réprimer une grève.
Ensuite, deux temps forts jouent un rôle prépondérant pour Charlotte comme, ensuite, pour le narrateur.
La révolution d’Octobre en 1917
En France, elle illustre la liberté, célébrée en même temps que la chute du tsar, ce que le narrateur, lui, voit comme une trahison de l’accueil qui lui avait été jadis réservé. En Russie, elle met en place un système répressif, notamment contre les « agents de l’étranger », qui pèse sur Charlotte, fille d’une française, après avoir menacé sa mère Albertine et provoqué l’arrestation de son père Fiodor, un soir de Noël : il ne reviendra que quatre ans après, en si mauvais état qu’il meurt peu après. Si, après une profonde misère, le pays se reconstruit, c’est au prix des horreurs du stalinisme, de la censure, de la répression, et des camps, et de ses gouvernants tels Béria et ses successeurs, Khroutchev (1958-1964) et Brejnev (1964-1982), époque de la guerre froide où grandit le narrateur.
Les guerres
À son retour de France, en 1921, Charlotte, devenue infirmière, découvre l’horreur des blessés, dans un pays où règne une violence extrême, dont témoigne son viol d’où naît un fils, Sergueï. Charlotte et ses enfants vivent aussi la seconde guerre mondiale, nommée en Russie encore aujourd’hui "la grande guerre patriotique", et célébrée, comme le souligne le narrateur. Mais les récits de Charlotte, alors infirmière, mettent, eux, l’accent sur les destructions et sur les terribles souffrances des soldats.
POUR CONCLURE
Le roman est rendu complexe par son extension temporelle, qu’il s’agisse des récits de la grand-mère Charlotte, dont les évocations historiques ne tiennent que peu compte de la chronologie, ou des faits vécus par les membres de cette famille comme par le narrateur.
Tout cela est encore doublement compliqué par l’entrecroisement
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du regard subjectif des personnages, et de la vision plus neutre quand le narrateur s’instruit dans les manuels historiques ;
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par l’alternance incessante de la France et de la Russie, sans transition explicite le plus souvent.
On pourrait ainsi penser à la matriochka, cette poupée russe qui, quand on l’ouvre, en fait apparaître plusieurs autres, insérées les unes dans les autres…
La matriochka et ses poupées

Présentation du roman
La genèse

Makine n’a pas directement explicité la genèse du Testament français . Mais la dernière partie du roman ouvre des pistes, à la fois sur ce qui a pu servir de catalyseur au désir d’écrire, et sur sa mise en œuvre, même si rien ne garantit la vérité de ce récit.
La naissance de l'inspiration
Cette partie se situe vint ans après que le narrateur a quitté Saranza après un dernier séjour chez Charlotte, sa grand-mère. Vivant douloureusement son exil à Paris, il éprouve le besoin de se « terrer comme une bête » et trouve refuge dans une « niche funéraire », et, pendant plusieurs jours, il explore ce cimetière, lit les épitaphes qui font surgir en lui, par l’imagination, toutes ces vies vécues. Peut-être serait-ce alors qu’a pu naître ce désir de faire revivre celle de Charlotte ?

Mais un second moment est intéressant : la vue de la plaque près de la Seine, mentionnant « Crue. Janvier 1910 ». Or, c’est sur le récit par Charlotte de cette crue que se ferme le premier chapitre du roman, « La France de notre grand-mère, telle une Atlantide brumeuse, sortait des flots », avant d’être plus longuement relatée dans le deuxième, en reprenant cette image. Devant cette plaque, le narrateur voit resurgir en lui le souvenir de ce qu’il nomme « l’Atlantide de Charlotte », formant des « instants éternels » : « C’est cette vie qui se révélait maintenant essentielle. Il fallait, je ne savais pas encore comment, la faire s’épanouir en moi. Il fallait, par un travail silencieux de la mémoire, apprendre les gammes de ces instants. »
Plaque indiquant la crue au port des Célestins
Il raconte alors comment il a fixé cette volonté par écrit : « Ma situation outre-tombe est idéale, non pas seulement pour découvrir cette vie essentielle, mais aussi pour la recréer , en la recréant dans un style qui reste à inventer. Ou plutôt, ce style sera désormais ma façon de vivre. »
Même si l'on reste conscient que nous lisons un roman, n’est-il pas tentant d’appliquer à l’auteur, Makine, ce que vit son narrateur, affirmant ainsi sa volonté de devenir écrivain ?
La naissance de l'inspiration
Dans le chapitre suivant, censé se dérouler trois ans après, figure la première mention d’un processus de création : « Le soir, installé pour la nuit, je relisais les dernières feuilles des ‘‘Notes’’ ». Suit le récit de la façon dont sa grand-mère avait apaisé son émotion en voyant le cercueil d’un jeune enfant du voisinage par une comparaison de la mort au vol des « oiseaux migrateurs ». Ainsi est indiqué le travail de la mémoire du narrateur pour reconstituer à la fois les récits, et les épisodes marquants de sa propre existence.
Ne pouvant se rendre en Russie à cause de sa naturalisation refusée, le narrateur rêve alors de faire venir Charlotte à Paris, et une longue attente commence : « Mon rêve était un contrepoison. Et les ‘‘Notes’’ – un refuge. » Ces « Notes » s’enrichissent donc régulièrement : « Dans la matinée, j’ajoutai encore un court fragment à mes ‘‘Notes’’. » Mais ce rêve disparaît quand, des mois plus tard, un Russe, Val Grig, lui apprend la mort de Charlotte et lui transmet ce qu’il nomme « votre testament », abus lexical au lieu d’« héritage ». Or, comme c’est ce mot qui est retenu pour le titre, il est permis de supposer que le contenu de cette enveloppe, une « vingtaine de pages manuscrites » et une photo, a pu jouer un rôle important, révélé dans les derniers paragraphes du roman. Le dernier acte du narrateur, quitter son appartement en emportant ses « Notes », s’accompagne d’une affirmation : « Ce soir ou demain, me disais-je, j’ajouterais ce nouveau fragment qui m’était venu à l’esprit cette nuit. » Le processus créatif paraît ainsi engagé, avec une formulation qui peut aussi expliquer la fragmentation du roman lui-même.
Le titre
« Le testament »
En lui remettant l’enveloppe que lui a destinée sa grand-mère décédée, l’émissaire russe emploie le terme « testament », au lieu d'« héritage », « par relâchement verbal » est-il signalé. Un « testament » est, en effet, la déclaration écrite des dernières volontés du défunt, qui désigne le/s héritier/s et ce que chacun doit recevoir, un simple document écrit lu, souvent par un notaire, tandis qu’ici il s’agit du legs lui-même, avec une carte demandant de « transmettre l’enveloppe à mon petit-fils ». Le narrateur devient donc, en recevant l’enveloppe, à la fois le notaire, chargé de lire le testament, et l’héritier, découvrant son legs. Or, un legs représente, en principe, un gain, un profit, mais est-ce le cas pour le narrateur ? Que peut lui apporter la vérité sur son origine, découverte dans ces pages et par cette photo, une mère russe, donc sans aucun des liens qu’il croyait avoir avec la France… N'a-t-il pas plus perdu que gagné ?
Mais, particulariser ce terme par l’article définitif, c’est aussi faire du roman lui-même le « testament », ce qui offre une autre interprétation : Makine fait de ses lecteurs autant d’héritiers, mais de quoi ? Il inviterait ainsi chaque lecteur à s’interroger sur le sens de son récit, afin, à son tour, d'en tirer un profit...
« français »
La première interprétation de cet adjectif renvoie au rôle joué par la grand-mère, qui lui a légué tous ses récits, d’abord des souvenirs de la France qui leur ont servi de supports, des cartes postales, des photos, des articles divers, des menus, et même les petits cailloux contenus dans « le sac du Pont Neuf », mais aussi sa "francité", une tournure d’esprit et une culture françaises.
Cependant, à la fin du roman, quand le narrateur apprend qu’il est russe, cet adjectif peut sembler paradoxal… En fait, ce que le narrateur, Aliocha, porte en lui, c’est le "mythe" français. Et n’est-ce pas là son point commun avec Andreï Makine, lui-même nourri de la langue et de la culture françaises, qui a choisi la France quand il a décidé de quitter l’URSS, peut-être en tant que terre de la liberté ? Comme son narrateur, lui aussi vit une double appartenance, un dédoublement parfois douloureux…
Enfin, rappelons son discours de réception à l’Académie française à propos d’Assia Djebar et de la langue française. Lui aussi a choisi d’écrire, non pas en russe, sa langue maternelle, mais en français, choix pleinement assumé dont il fait le témoignage même de la longue alliance culturelle entre les deux pays. Loin d’être une trahison, ce choix lui permet aussi de traduire ce qu’ont vécu les personnages de son roman, au plus profond d’eux-mêmes, une "francité", réelle pour Albertine ou Charlotte, souvent associée à la solitude, voire au rejet, ou fantasmée pour le narrateur et sa sœur, qui subissent aussi parfois les effets pénibles de leur altérité.
Les trois épigraphes
Marcel Proust, Le Temps retrouvé
Le choix de cette première épigraphe, le dernier tome d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Le Temps retrouvé, publié à titre posthume en 1927, est doublement significatif.
D’une part, elle fait écho aux récits de Charlotte, qui, à plusieurs reprises, évoque cet écrivain dont elle dépeint l’élégance et le goût des mondanités.
Mais, en même temps, il indique ainsi sa propre démarche d’écrivain. Lui aussi, par le biais de la fiction, à travers son narrateur, Aliocha, est parti « à la recherche du temps perdu », de son enfance et de son adolescence où les récits de Charlotte ont inscrit en lui la langue et la littérature françaises, la « francité », et en expliquant quelle est la femme de la photo restée jusqu’alors mystérieuse, le dernier chapitre permet au narrateur de « retrouver » sa véritable origine.
Mais la citation peut aussi se comprendre comme le même « enfantin plaisir » et la même « profonde émotion », exprimés par le narrateur de Proust, sentiments que Makine éprouverait en plongeon ainsi dans sa mémoire pour retrouver ce « temps perdu ». De même, l’hommage rendu chez Proust à ceux « par qui la France a survécu » ressemble à celui rendu à cette grand-mère dans le roman – peut-être celle qui a joué ce même rôle pour l’écrivain enfant : elle aussi a fait survivre, à sa façon, la France. Cependant, il y a une différence : là où Proust affirme « je transcris ici leur nom véritable », Makine, lui, n’a conservé que les noms des personnages historiques.
Pour lire les épigraphes


Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg
Joseph de Maistre (1753-1821), écrivain des Lumières, fait paraître Les Soirées de Saint-Pétersbourg en 1821. Après s’être réfugié en Suisse en 1793, puis en Italie en 1797 pour échapper à la Terreur, il est nommé par le roi Victor-Emmanuel Ier ministre plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg, où il effectue sa mission diplomatique jusqu’en 1817 en étant très apprécié de la bonne société russe. Les deux tomes de cet ouvrage, sous-titré « Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence », sont formés d’une série de dialogues entre trois personnages, le comte, porte-parole de l’auteur, le sénateur, un magistrat russe, et le chevalier, un jeune émigré français, qui abordent de nombreux thèmes philosophiques permettant à l’auteur de poser sa thèse : le sacrifice des hommes, jusqu’à faire couler leur sang, est une loi éternelle ; la souffrance, même quand elle accable des innocents, serait rédemptrice, et les guerres, providentielles pour rétablir l’équilibre dans la société…Sans reprendre cette thèse, Makine accorde une place importante aux guerres, soulignant à quel point, en Russie comme en France, le sang a coulé, les innocents ont souffert…
Mais la citation choisie insiste, à partir de ces conversations entre trois personnages si différents qui font apparaître l’écart culturel entre eux, sur l’impossibilité d’échapper à sa propre culture : elle détermine, de façon inexorable, leurs attentes, pour l’un « des oliviers », pour l’autre le « klukwa », jus ou pâtisserie faite de baie de canneberges. Or, le roman entrecroise aussi les conversations entre des personnages très différents, tels le narrateur, sa grand-mère française, ou le jeune russe, Pachka... De plus, cette question renvoie à la quête du narrateur : qu’en est-il de lui, qui a grandi dans une double culture ? La coexistence des deux cultures est-elle possible ?
Alphonse Daudet, Trente ans à Paris
L’erreur sur le titre de cet ouvrage paru en 1887, exactement Trente ans de Paris et sous-titré « à travers ma vie et mes livres », est intéressante car elle opère un glissement de l’objectif de Daudet à ce qu’a vécu Makine. Daudet rédige un récit autobiographique depuis son arrivée à Paris à seize ans, racontant son parcours depuis sa pauvreté et ses débuts dans la carrière littéraire jusqu’à son succès. Cela lui permet aussi de dépeindre la vie parisienne et ceux qui l’animent. Makine, lui, termine son roman, qui ne sera publié qu’en 1995, sur ses premières années « à Paris ». Mais, si l’on approfondit, n’est-il pas, lui aussi, le produit de « trente ans de Paris », si l’on pense à tous les récits sur la vie parisienne transmis par sa grand-mère ?
De plus, la citation choisie fait sourire, car elle renvoie au stratagème adopté par Makine pour faire publier ses premiers romans, mentionné dans la quatrième partie, les présenter comme une traduction : il a donc suivi le conseil donné par Daudet à cet « écrivain russe ». Mais il est allé plus loin encore, jusqu’à écrire directement en Français… Il a donc dépassé l’obstacle invoqué, « l’Académie et son dictionnaire le gelaient », tirant même une force du recours à cette seconde langue.

La structure
Construction d'ensemble
Le roman comporte quatre parties, sans titre, avec, pour les trois premières, un nombre de pages presque identique dans l’édition du « Mercure de France » (81, 77 et 86) mais un nombre de chapitres décroissant, six pour la première, puis cinq, et quatre pour la troisième. Le contraste est alors net avec la quatrième partie, qui, même si elle compte encore quatre chapitres, n’occupe que 37 pages… Les chapitres n’ont pas non plus de titres, mais ces observations invitent à approfondir cette construction.
Un premier constat s’impose rapidement. L’alternance entre les récits de Charlotte, durant les vacances d’été, sa biographie et celle de sa mère Albertine, relatées par le narrateur, Aliocha, et les épisodes de sa propre existence, interdit de proposer pour l’ensemble du roman un schéma narratif traditionnel avec une situation initiale, un élément perturbateur, des péripéties, un élément de résolution et un dénouement. Cette impossibilité est également due aux incessants glissements de la Russie à la France et du présent au passé.
Un roman d'apprentissage
Cependant, si l’on oublie ces va-et-vient pour n’envisager la structure que du point de vue du seul narrateur, le roman met en évidence une évolution, avec des étapes chronologiques nettement marquées.
La première partie
Ses premiers mots, « Encore enfant », marquent le point de départ de toute existence, l’enfance, avec une place prépondérante accordée aux récits de Charlotte durant les vacances d’été, qui vont confirmer le jugement de Makine dans une interview : « Oui, l’enfance c’est très constructive, l’enfance est très importante. » (GrèceHebdo, 12 avril 2016)

Un univers mythique : l'île de l'Atlantide
C’est ce que confirme la phrase qui ferme cette partie : « Et comme on rêve d’un voyage lointain dont le but est encore inconnu, je rêvais du balcon de Charlotte, de son Atlantide où je croyais avoir laissé, l’été dernier, une part de moi. » Le rôle de l’enfance dans l’existence du narrateur est ainsi souligné :
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La répétition verbale fait de ces vacances d’été d’une parenthèse enchantée où le « rêve » prédomine, grâce aux récits de Charlotte.
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Or, la comparaison du contenu de ces récits à l’« Atlantide », l’île mythique, notamment évoquée par le philosophe grec Platon dans deux dialogues, les rapproche de ces contes, qui enchantent les jeunes enfants et les font rêver, en s’opposant à la banalité du réel.
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Mais l’emploi du verbe « je croyais » interroge aussi, car il correspond au recul propre à l’écriture autobiographique, donc aussi à l’autofiction, le décalage entre le personnage qui vit les actions et le narrateur qui les reconstitue. Il sous-entend que l’enfant vivait alors dans une illusion, « avoir laissé une part » de lui-même, cette part qui le rattache si fortement à la France.
La deuxième partie
Elle fait passer de l’enfance à l’adolescence, qui représente l’élément perturbateur, les premières failles dans le mythe de l’Atlantide. En grandissant, il acquiert un savoir qui peu à peu démythifie les images du récit, comme le met en évidence la première phrase : « Cet été, j’avais très peur de rencontrer, pour une nouvelle fois, le Tsar... » Il est conscient, à présent, que tous ces personnages appartiennent à l’Histoire, et, comme l’explique Makine : « Quant on est enfant, on n’a pas de préjugés, on n’a pas de clichés. Après on commence à penser à travers les clichés. Mais l’enfant n’a ni de concept, ni d’idée, il voit ce qu’il voit: il voit un vieux dans la boue qui ne gagne plus rien. L’enfant, c’est quelqu’un de plus sincère, de plus vif dans ce sens là, il a moins de clichés devant ses yeux. » (GrèceHebdo, 12 avril 2016). Ainsi, même s'il tente de cultiver cette « part » française par ses lectures, ou en la faisant partager à son camarade d’école, Pachka, elle n’a plus le même prix à ses yeux, d’où cette pensée qui ouvre le dernier chapitre : « Mais c’est que Charlotte n’a plus rien à m’apprendre ! » Il a donc le sentiment, en perdant la magie des récits, d’être entré dans une nouvelle époque de sa vie : « J’ai donc déjà vécu une partie de ma vie ! »
Mais c’est encore une photo de « trois élégantes » parisiennes du début du siècle qui ouvre cette nouvelle époque, celle où l’amour, dans sa dimension charnelle, prend la première place, suscitant d’autres rêves, érotiques. Or, c’est à nouveau Charlotte qui accompagne cette découverte, à travers un poème de Nerval dont les mots ont la puissance de « dire l’indicible ».
La troisième partie
Elle est la suite logique de cette évolution, introduisant une péripétie dont l’importance est à nouveau signalée par Makine dans la même interview : « De toute façon, chaque période est importante, le premier amour par exemple, cela nous marque. »
Trois élégantes à l'hippodrome de Longchamp au début du siècle

La phrase finale du premier chapitre, « Je suis Russe, dis-je tout à coup à mi-voix », marque cette transformation, mais qui reste douloureuse puisqu’il s’agit de renoncer à la part de lui-même héritée de l’enfance. Il va alors s’efforcer de l’effacer en la remplaçant par la sexualité, observée d’abord, puis pratiquée avec une camarade d’école, en vain : pour ses camarades, il reste le « fransousz ». Cependant, en choisissant de passer un nouvel été en compagnie de sa grand-mère, les confidences de celle-ci sur sa vie apportent la preuve d'une conciliation possible entre les deux origines : « je me réveillai avec le sentiment d’être enfin moi-même […] Je n’avais plus à me débattre entre mes identités russe et française. Je m’acceptai. » C’est aussi durant cette période qu’intervient un élément-clé, quand il formule par une question son désir de reconstituer dans toute sa force un instant disparu par une « langue universelle » qui surmonterait les écarts identitaires : « cette pensée exaltante me traversa l’esprit : ‘‘ Et si l’on pouvait exprimer cette langue par écrit’ ?’’ Cette partie se termine sur la péripétie ouvrant la dernière étape de l’évolution : il a vingt-cinq ans et s’apprête à un voyage en Europe, dont il est sûr qu’il « se prolongerait bien au-delà des deux semaines prévues ».
La quatrième partie
Elle dépeint les premières années du temps de l’exil, douloureuses certes, mais qui prennent sens à la lumière de ce que « l’Atlantide de Charlotte », l’existence d’« instants éternels ». Se ranime alors le désir précédent de leur redonner vie, et il espère aussi faire venir Charlotte à Paris, une façon de renouer les deux identités. Cette espoir disparaît, mais le « testament » de Charlotte que lui transmet l’émissaire russe ressemble au coup de théâtre qui dénoue tant de pièces. La révélation de son origine véritable d’enfant russe va lui permettre de retrouver, par l'écriture, la part française disparue : « Seuls me manquaient encore les mots qui pouvaient le dire. »
Une "structure en boucle"
C’est dans les dernières pages du roman que ressort ce que l’on peut nommer une "structure en boucle", qui repose sur deux éléments-clés :
La photo de « la femme en veste ouatée »
Le roman s’ouvre sur une description du sourire adopté par les femmes sur les photographies, dont l’arrondi est rendu particulier par la prononciation de la formule française « petite pomme ». Ce début est suivi de la découverte, dans la valise de la grand-mère, de cette photo d’une femme, « intruse » au milieu des autres clichés et dont Charlotte ne donne pas l’identité.
Dans le chapitre 4 de la deuxième partie, cette photo surgit dans la mémoire du narrateur, mais toujours sans identité. Or, à la fin du roman, dans l’enveloppe léguée par Charlotte le narrateur retrouve la photo, mais, à présent, il sait qu’il s’agit de sa mère. Il est donc russe, et non pas français. Cependant, l’excipit marque une conciliation, précisément grâce à ce sourire.
Je comprenais désormais ce qui donnait à ses traits une lointaine ressemblance avec les personnages des albums de ma famille adoptive/ C’était ce léger sourire, apparu grâce à la formule magique de Charlotte – « petite pomme » ! Oui, la femme photographiée près de la clôture du camp avait dû prononcer, à part soi, ces syllabes énigmatiques...
La langue française
Cette idée que la formule « petite pomme » se charge d’une valeur « magique » attribue, dès le début du roman, un rôle spécifique à la langue française : elle a été « une des premières paroles de cette langue que ma mère appelait en plaisantant – ‘‘ta langue grand-maternelle’’ ». Tout au long du roman reviennent les réflexions sur cette langue, sur ses particularités, sur ses sonorités, sur le français désuet parlé par Charlotte, sur la parole poétique et sa traduction, ou encore sur les doublons, tel « percepteur » et « précepteur » que le narrateur a confondus... Enfin, après que le narrateur a d’écrire ses souvenirs, c’est la langue elle-même dont la dernière phrase rappelle l’importance : « Seuls me manquaient les mots qui pouvaient le dire ». Ces mots », le titre, les rattachant au « français », n’invite-t-il pas le lecteur à confondre, ne serait-ce que dans cette perspective littéraire, le personnage-narrateur, Aliocha, et son créateur, le romancier Makine ?
POUR CONCLURE
Cette présentation permet de considérer Le Testament français comme un roman d’apprentissage, partant de l’enfance du narrateur pour le conduire à sa réalisation en tant que romancier dont la dernière partie mentionne les premiers livres dans une librairie. Comme dans les romans d’apprentissage de Balzac, de Maupassant – ceux évoqués par la grand-mère Charlotte –, pour répondre à la question "Qui suis-je ?'', le narrateur traverse des épreuves, des moments intenses de joie mais aussi de désillusion, guidé par la grand-mère, Charlotte, dans sa fonction d’initiatrice.
Étude d’image : trois couvertures
Ces trois couvertures ont un point commun, qui peut surprendre par le contraste avec l’adjectif du titre, mis en évidence par la typographie dans celle placée au centre : elles font toutes référence à la Russie, en écho donc aux prénom et nom de l’auteur.
Cette référence est accentuée dans l’édition de « The international bestseller » par la stylisation du symbole de l’architecture russe, la coupole : ainsi multipliées, elles imposent la présence de la Russie, alors que le nom de l’auteur, lui, est moins mis en valeur par le choix de la couleur et de la typographie.

La couverture centrale choisit un paysage, lui aussi identifiable par les réalités russes, qui se retrouveront dans le roman : les coupoles à nouveau, mais au deuxième plan, les isbas de bois, tandis que la neige occupe toute la moitié inférieure de ce décor.
La couverture du « Mercure de France » accorde toute la place à l’image de cette femme, qui se détache, par son vêtement noir, sur le fond d’un paysage de forêt aux arbres enneigés. Mais ce vêtement, avec cette veste épaisse et ce bonnet fourré, fait écho au nom de l’auteur, qui, comme le titre, reste typographiquement neutre : la jeune femme, elle aussi, se trouve donc associée à la Russie.
Dans les trois cas, le lecteur ne peut que s’interroger : pourquoi cette volonté de mettre en avant la Russie dans un ouvrage intitulé Le Testament français ? Viserait-elle à mettre en valeur d’emblée, le thème de l’altérité à travers le bilinguisme ?
De plus, la couverture de l’édition du « Mercure de France » est particulièrement importante car c’est l’édition originale, donc forcément cautionnée par l’auteur. Elle attribue ainsi à cette femme une place prépondérante, et un passage du premier chapitre semble la décrire, à partir d’une photo : « Elle portait une grosse veste ouatée, d’un gros sale, une chapka d’homme aux oreillettes rabattues. » Or, cette photo va rester aussi mystérieuse que la femme qu’elle représente, jusqu’aux dernières pages du roman, la couverture imposant au lecteur ce même mystère…
Mais elle pourrait aussi renvoyer aux femmes qui jouent un rôle dans le roman, l’arrière grand-mère Albertine, dont la grand-mère Charlotte relate l’histoire. Le lecteur est ainsi invité à s’interroger sur ces femmes qui seront peu à peu introduites, aussi bien dans les récits de la grand-mère que dans l’existence du narrateur.
L'image de la Russie
La steppe enneigée de la région de la Volga
Sauf dans la dernière partie, qui se déroule principalement à Paris, le roman accorde une place prépondérante à la Russie, qu’il s’agisse de ses décors ou de ce que l’on pourrait nommer la "russité", l’esprit propre à son peuple. Si les premières indications sont mettent en valeur l’espace, souligné par « l’immensité neigeuse de la Russie », précisé par « l’immensité blanche de la Sibérie », ce que ressentent les personnages face à cet espace illustre son âme même, comme c’est le cas pour Albertine, la mère de Charlotte : « Ce n’était plus seulement la tombe de Norbert qui l’attachait à cette terre de glace, mais aussi ce ténébreux vécu russe dont elle sentait le poison enivrant s’instiller dans ses veines. » Mais c’est aussi un univers complexe, pétri de contradictions : « Une Russie impitoyable, belle, absurde, unique. Une Russie opposée au reste du monde par son destin ténébreux. »

Les lieux
Dans le roman, les circonstances historiques amènent les personnages à traverser l’immense territoire russe, en train, ou même à pied, avec ses paysages aussi divers que la Sibérie glacée ou le « désert » des territoires orientaux, tel Boukhara aujourd’hui en Ouzbekitstan. Le roman oppose aussi la grande ville, une « ville qui s’étendait sur les deux bords de la Volga et avec son million et demi d’habitants », et « la silencieuse Saranza » où le narrateur passe ses vacances auprès de sa grand-mère.
Les paysages
Si, dans la Sibérie des vacances, la chaleur est écrasante en été, en hiver c’est le royaume du froid : « le froid polaire descendit du ciel. Le monde se transforma en un cristal de glace où s’étaient incrustés les arbres hérissés de givre, les colonnes blanches et immobiles au-dessus des cheminées, la ligne argentée de la taïga à l’horizon. » À côté de la steppe, qui s’étend jusqu’à l’horizon, il y a, en effet, la taïga et ses arbres, des forêts ténébreuses à la profondeur inquiétante.

Dans ce décor, l’eau est très présente, comme dans le récit des parties de pêche du narrateur avec Pachka « sur les rives enneigées de la Volga », couverte de « longues plaques de glace sombre, humide, minée par les sources », qui peuvent céder « sous les pieds » et entraîner la noyade. Mais c’est aussi en ce lieu que le narrateur provoque chez son camarade une émotion profonde en lui lisant un poème de Victor Hugo : il partage ainsi une part de sa « francité », en réalisant qu’elle peut avoir une dimension universelle.
Les rives de la Volga gelée
Cette fonction de transmission est particulièrement présente auprès de la rivière Soumra, fictive, en compagnie de sa grand-mère, ultimes moments de partage dans un lieu dont, contrairement à la steppe, ressort la douceur. En même temps, comme le fleuve chez le philosophe grec Héraclite qui représente le « Πάντα ῥεῖ (panta rheï) », « tout coule », qui fait qu’« on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », la rivière fait couler les souvenirs sous les yeux de ceux qui la regardent, et permet de transmettre ainsi la mémoire qui, seule, peut donner une permanence et effacer la mort…
Une petite ville : Saranza
Cette petite ville où vit la grand-mère, Charlotte, « figée à la bordure des steppes », fournit un cadre parfait aux vacances des enfants et à ses récits, car elle semble figée dans le temps : « Sa vie passée demeurait intensément présente, comme vécue d’hier. » Elle favorise ainsi la transmission mémorielle. Deux constructions sont ainsi significatives :
L’immeuble où habite Charlotte est « une réplique lointaine de la mode du début du siècle », française par ses ornements, tels d’ « étranges œils-de-boeuf ovales » ou des statues de « bacchantes », dont il ne reste, sur le balcon de la grand-mère, qu’un « visage de pierre » qui accompagnera les récits de la conteuse plongeant dans le passé français.
Un immeuble "bourgeois" du début du XXème siècle

En face, il y a la Russie traditionnelle, « une construction vieille de deux siècles », bien différente, « une grande maison en bois de deux étages, toute noire du temps, aux petites fenêtres sombres et soupçonneuses. » Y vivent les « babouchkas », ces grands-mères qui passent de longs moments dans la cour sur leur banc, « directement sorties des contes » du folklore russe.
Ces deux habitations illustrent ainsi les contrastes d’un pays où coexistent l’appartenance à l’Europe et le « souffle russe » qui représente « la vie ancienne, ténébreuse et très primitive.
Mais, dans cette petite ville, la révolution d’octobre 1917 a également agi pour imposer ses lois : à la fois un refus des « tendances décadentes de l’art bourgeois », et une volonté d’imposer la « clarté du style moderne », très limitée cependant. Ainsi, Saranza a pu rester ancrée dans le passé, support des récits de Charlotte, ville intemporelle comme les "contes" pour enfants : ville « où l’histoire, en décapitant les églises et en arrachant les « surabondances architecturales » avait chassé toute notion de temps ».

Une isba traditionnelle en Sibérie
Les logements
Les logements, en revanche, mettent en évidence l’évolution historique. Dans les récits de Charlotte, l’isba traditionnelle est omniprésente, représentée avec ses « murs en gros rondins », un refuge contre le froid intense grâce au « grand poêle de bois ». Mais c’est aussi un refuge dans les temps difficiles, comme pour Charlotte et sa mère Albertine, menacées par les purges après la révolution :
C’est surtout l’isba qui les sauva. Tout y avait été conçu pour résister aux hivers sans fin, aux nuits sans fond. Le bois même de ses gros rondins renfermait la dure expérience de plusieurs générations de Sibériens. Albertine avait deviné la respiration secrète de cette vieille demeure, avait appris à vivre en étroite fusion avec la lenteur chaude du grand poêle qui occupait la moitié de la pièce, avec son silence très vivant.
La révolution, elle, a créé une nouvelle sorte d’habitat, pour pallier les destructions de la guerre mais aussi destinée à briser l’écart entre les classes sociales du temps des tsars : l’appartement communautaire. Cette réalité soviétique n’est pas dépeinte dans le roman, car la famille du narrateur dispose, elle, de son propre appartement, mais est rapidement mentionnée comme l’absolu contraire de ce que représente la France, donc indifférent aux yeux du narrateur : « Savoir que l’une de ces maisons abritait le musée de l’athéisme et que les murs des autres dissimulaient des appartements communautaires surpeuplés – cela ne me gênait guère ».
L'esprit russe
Les relations sociales
La "francité" de Charlotte n’empêche pas les liens profonds qu’elle entretient avec le peuple russe qui l’entoure, les gens les plus simples comme la laitière, Avdotia, avec laquelle elle « parlait de cette vie paysanne en parfaite connaissance de cause » : « son russe, toujours très pur, très fin, ne jurait pas avec la langue corsée, rude et imagée d’Avdotia. » C’est encore plus frappant avec Gavrilytch, un « ivrogne » qui exerce une surveillance sur le voisinage, redouté de tous. Ainsi, alors que les babouchkas le fuient, « notre grand-mère discutait avec un Gavrilytch apprivoisé. » À la fin du roman, quand Charlotte relate sa visite à Frossia, une baboutchka, pour lui apporter des médicaments, et sa rencontre, dans l’isba, avec une jeune femme portant un bébé, son récit, fait en français, pour rendre compte de ce moment qui s’est forcément déroulé en russe, conduit le narrateur à insister sur le rôle des relations sociales, la production d’une « langue universelle ».
Le narrateur vit une situation semblable, marquant un contraste entre
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son échec quand il cherche à se "faire russe" pour se rapprocher de ses camarades de classe qui l’écartent en tant que « fransouz ».
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sa réussite auprès de Pachka, son condisciple, un « cancre » pourtant, auquel il résume, forcément en russe, un poème de Victor Hugo qui provoque l’émotion profonde de son camarade, qui veut savoir si l’enfant courageux mis en scène a finalement été tué. Il est donc possible que la littérature française puisse s’unir à la vie russe. Il souligne alors « la magie de ce qui venait de se produire » : « Le miracle qui m’avait démontré la toute-puissance de la parole poétique. »
Léopold Flameng, pour illustrer « Sur une barricade » de V. Hugo, 1874

Évoqué aussi lors des conversations familiales dans la cuisine, c’est donc bien le partage qui représente le mieux le « souffle russe », donnant tant de prix à la sincérité des relations sociales, par-delà les différences culturelles, niant ainsi l’affirmation de Joseph de Maistre citée en épigraphe.
Un monde de violence
Les guerres
Dans les récits sur la France, la guerre est très peu présente : quelques allusions à un défilé militaire, une photographie de vieux guerriers… En revanche, les guerres occupent une place importante dans la vie de Charlotte en Russie.

Quand elle revient en Russie, en 1921, après la première guerre mondiale et la guerre civile qui a suivi la révolution d’octobre, entre 1918 et 1922, l’héroïne « crut connaître l’enfer ». Le chapitre 5 de la première partie met en évidence l’horreur absolue, d’abord les destructions et la famine. Mais le pire, ce sont les cadavres, depuis les « chevaux morts » jusqu’à l’« amoncellement de chair humaine », et la révélation du cannibalisme. La cruauté se donne libre cours, par exemple ces malades du typhus sur une embarcation que des paysans cherchent à faire chavirer, ou, aux arbres, des « pendus que personne ne pensait enterrer. »
Un épisode de la guerre civile : la révolte de Cronstadt, en 1921
Les destructions de la seconde guerre mondiale sont longuement développées dans la seconde partie, depuis une « ville calcinée » et un « train éventré par les bombes », puis « un interminable défilé de corps mutilés » qu’essaie de soigner Charlotte, infirmière. Ainsi, le surnom de « samovar » perdure bien après la guerre, terme « ironique et cruel » qui banalise l’horreur des mutilations pour désigner des « soldats sans bras ni jambes, ces troncs vivants dont les yeux concentraient tout le désespoir du monde. »
Une violence individuelle
Mais la violence est aussi inscrite dans les mentalités, accentuée par l’alcoolisme qui règne et par la vie politique, dont le portrait de Béria donne l’exemple du comble de la tyrannie et des viols. Dans la Russie de l’après-guerre, on élimine tout opposant, tout individu est prêt à arrêter sans jugement et à enfermer dans le goulag, comme le révèle la lettre de Charlotte à propos de la mère du narrateur. À tout instant, la violence peut se déchaîner dans une « Russie invisible – ce continent encerclé de barbelés et de miradors », avec des camps où « les prisonniers mouraient par dizaines », puis sont jetés à l’eau, nus, formant des couches de corps gelés sous la glace. Bien sûr, dans cet univers sans pitié, le viol est une banalité, relaté comme tel par la tante du narrateur et son époux.
Une douloureuse réalité : le goulag

Ainsi, le narrateur se révolte contre son pays « monstrueux » : « Le mal, la torture, , la souffrance, l’automutilation sont les passe-temps favoris de ses habitants. » Mais, en même temps, il avoue l’aimer « pour son absurde. Pour ses monstruosités », un aveu douloureux de cette violence que lui-même porte en lui : « Plus la Russie que je découvrais se révélait noire, plus cet attachement devenait violent ». Il en arrive à éprouver une véritable haine de ce qu’il découvre en lui, jusqu’à retourner cette même violence contre lui : « Je me mis à me gifler avec acharnement, en retenant les coups d’abord, ensuite, sans pitié », avant que, « le visage tuméfié », le premier chapitre de la troisième partie se ferme sur cette affirmation : « Je suis Russe ».
POUR CONCLURE
La Russie s’oppose donc en tous points à la France, univers d’élégance, de raffinement, de luxe, et imprégné de poésie, face un territoire rude, sous le gel hivernal ou brûlé du soleil l’été, où la force des relations sociales ne peut contrebalancer la violence, historique, certes, mais aussi inscrite dans « l’âme russe ». Là où la France semble faite de légèreté, de finesse, dans la vie quotidienne comme dans l’amour, la Russie, elle, est grossière et violente, à l’image de son système politique qui, du tsarisme au stalinisme, a forgé les mentalités, y compris celle du narrateur, par exemple quand il s’exerce au maniement des armes ou lors de sa première relation sexuelle.
Portraits de femmes
Face au narrateur, le roman présente de nombreuses figures féminines, en lien avec sa vie familiale, une sœur, une mère, une grand-mère, Charlotte, une arrière-grand-mère, Albertine, une tante, ou bien de ses rencontres, telle cette jeune fille, sa première relation sexuelle, mais aussi à travers l’existence et, surtout, les récits de Charlotte : les photos qu’elle fait découvrir au jeune garçon représentent souvent des femmes. Dans les deux cas, on retrouve le va-et-vient temporel, à la fois une plongée dans l’histoire, nationale ou personnelle, et le retour au présent autobiographique du narrateur dans son lien avec ces femmes, si différentes. Les hommes interviennent, certes, mais souvent de façon éphémère, tôt disparus ou effacés des mémoires.
Au fil des rencontres
Les portraits diffèrent en fonction du regard du narrateur, tantôt simplement observateur, tantôt plus directement impliqué.

Les femmes russes emblématiques
Par exemple, lors de ses vacances chez sa grand-mère à Saranza, les femmes renvoient à une vision de la Russie traditionnelle, telle la laitière, Avdotia, qui s’autorise un temps de repos chez Charlotte, en partageant avec elle les souvenirs de leurs époux morts. Ce sont aussi les « babouchkas les plus folkloriques, directement sorties des contes – avec leur châle épais, leurs visages mortellement blêmes, leurs mains osseuses, presque bleues gisant sur les genoux », représentées assises sur leur banc, devant chez elles. Par leur grand âge, qui les a amenées à subir les épreuves de l’Histoire, les babouchkas représentent la sagesse populaire, et sont à la fois les gardiennes du foyer, en assurant la transmission du passé et de toute une culture.
Deux babouchkas sur leur banc
Le regard érotisé
En revanche, quand le narrateur entre dans l’adolescence, le regard se modifie, devant plus érotique. Son camarade Pachka lui a fait, en effet, découvrir la réalité de la sexualité : tous deux vont observer, par les fentes dans la paroi d’une péniche, le corps d’une femme en train de faire l’amour avec un soldat. À son tour, il vivra sa première relation sexuelle avec une jeune fille de quinze ans : « Son corps (sa jupe noire, son corsage clair) concentra soudain tout mon désir. Oui, elle devint immédiatement la femme que j’ai toujours désirée. » Un moment d’union maladroitement vécu, qui ne laisse que le sentiment d’une désillusion…
Mais cela n’efface pas le désir dans l’esprit du narrateur : « C’est vrai, la femme, durant ces mois d’été, s’imposait à tous mes sens comme une oppression incessante. Sans le savoir, j’étais en train de vivre cette douloureuse transition qui sépare le tout premier amour charnel, souvent à peine ébauché, de ceux qui vont suivre. » Ainsi, lors de ses promenades, chaque rencontre offre une preuve de la sensualité féminine : tantôt, « une poitrine forte, ronde » et des « cuisses très pleines », tantôt « les deux hémisphères de sa croupe remuant souplement à chaque pas », tantôt « un bras très blanc, très rond, découvert jusqu’à l’épaule » entrevu à une fenêtre.
La grand-mère médiatrice
Le Testament français s’ouvre sur les photos des albums, offrant des ‘‘images’’ au sens propre, d’abord ce sourire particulier, avec un « gracieux arrondi », que permettrait la prononciation de la formule française « petite pomme ». Il figure sur tous les clichés, à travers de « défilé de regards et de visages ». De toutes ces photos, une seule fait exception, celle d’une « jeune femme dont l’habit jurait étrangement avec l’élégance des personnages qui se profilaient sur d’autres photos. […] elle avait l’air d’une intruse dans son accoutrement que seules affichaient de nos jours les femmes qui, en hiver, déblayaient les amas de neige sur les routes... ». Son identité ne sera révélée que dans les dernières pages du roman.
Le rôle des photos
À l’exception de celle de cette « intruse », toutes ces photos servent de support aux récits de la grand-mère.
La première, longuement développée, illustre la visite à Paris, en 1896, du tsar Nicolas II et de la tsarine, Alexandra, venus poser la première pierre du pont Alexandre III et reçus par le Président Félix Faure et son épouse.
Le cadre officiel de ce séjour, le palais de l’Élysée, un gala à l’Opéra, prête d’emblée aux femmes une image de luxueuse élégance. Sont mis en valeur « les courbes blanches des épaules féminines, les fleurs écloses sur les corsages, l’éclat parfumé des coiffures, le scintillement des bijoux sur les chairs nues ». Mais les portraits, associés au récit, dépassent alors l’image, pour provoquer des sensations qui pénètrent l’âme des enfants : « L’Opéra éblouissait de la nudité des épaules féminines, nous enivrait du parfum qu’exhalaient les splendides coiffures. » Ainsi, cette première image se charge d’un double symbolisme, que formule le poème de José Maria de Hérédia, « Salut à l’empereur », dédié au couple impérial à cette occasion, cité largement dans le roman. D’une part, dans ce cadre parisien, c’est le charme féminin qui ressort : « Et Vous, qui près de Lui, Madame, à cette fête / Pouviez seule donner la suprême beauté, / Souffrez que je salue en Votre Majesté / La divine douceur dont votre grâce est faite. » D’autre part, la photo célèbre l’idée, à travers cette entente franco-russe, d’une conciliation des deux cultures : « Oui, ton père a lié d’un lien fraternel / La France et la Russie en la même espérance ; ».
La tsarine Alexandra Fedorova en tenue de gala


La seconde photo intervient plus tardivement dans le roman, quand le narrateur, entré dans l’adolescence, pense sans cesse au « corps féminin ». Avant même de la dépeindre, son rôle est mis en valeur : « Ce trois femmes changèrent ma vue, ma vie... », formule qui donne l’impression qu’elles sont réellement existantes. Le portrait qui suit est précis :
Toutes les trois portaient une longue robe noire qui mettait en valeur l’ample arrondi de leur poitrine, moulait les hanches, mais surtout, avant d’embrasser les jambes et de se déverser en gracieux plis autour des pieds, le tissu esquissait le galbe discret de leur ventre. La sensualité pudique de ce triangle légèrement rebondi me fascina !
Ainsi le jeune garçon se forge une image de la femme, une « idée de féminité incarnée. Vision de la maîtresse idéale », qui soutient tous les fantasmes propres à son âge.
Mais leur rôle va plus loin encore. La photo suscite une question sur le rôle de « leur beauté », puisque « [t]out ce qui reste d’elles, c’est donc ce cliché », découvert au fond de la Sibérie.
Trois mannequins en « robe sylphide » sans corset, à l’hippodrome de Longchamp, mai 1908
En réponse à cette question, il souligne le salut qu’apporterait la mémoire : « Ma mémoire est leur ultime refuge, leur dernier séjour avant l’oubli définitif. » Mais, il reconnaît ensuite que cette mémoire, ne faisant que figer l’image, ne suffit pas à redonner vie à ces trois femmes. C’est alors que le récit fait intervenir un phénomène qui rappelle l’expérience de Proust, à partir de la petite madeleine ou du heurt d’un pavé. Mais, là où Proust ranime ainsi son propre « temps perdu », le narrateur de Makine, lui, fait revivre dans son imagination les réalités du moment où la photo a été prise, « cette matinée d’automne, fraîche et limpide », avec les sensations visuelles, auditives, olfactives mêmes… Il peut alors, simplement en fermant les yeux, vivre lui-même cet instant passé : « l’instant était en moi. Et je devinais jusqu’à cette joie qu’éprouvaient les trois femmes, celle de retrouver, après la chaleur oisive de l’été, la fraîcheur d’automne ». Le temps s’est ainsi aboli, il s’est produit une véritable « fusion […] plus amoureuse et plus charnelle que n’importe quelle possession physique. »
Les récits
Outre les photos, ou encore des articles de journaux, la parole même de la grand-mère suffit à donner vie aux femmes évoquées, comme à propos de la mort de Félix Faure,racontée dans le premier chapitre de la deuxième partie, « à l’Élysée. Dans les bras de sa maîtresse, Marguerite Steinheil. »

La mort du Président Félix Faure, le 16 février 1899, vue par la presse
En associant le récit au décor luxueux du palais présidentiel, narrateur, alors âgé de treize, voit surgir en lui « une vision insolite du corps, de l’amour, des rapports de l’homme et de la femme – ce mystérieux "regard français"»......


Dans les récits de Charlotte, de nombreux exemples renforcent cette image : Sarah Bernhardt, la belle Otéro, une courtisane, ou, même dans les quartiers populaires, « Casque d’or » pour laquelle se sont battues des bandes rivales.
C’est tout un univers « exotique » que ces récits font naître alors dans l’esprit du narrateur, comme si une « greffe » s’était accomplie en lui, explique-t-il à la fin du chapitre.
La "belle Otéro"
Amélie Élie, dite "Casque d’or"
Dans la littérature
Tous ces portraits de la femme sont confirmés par celles qui figurent dans la littérature, elles aussi porteuses d’une conception particulière de l’amour et sources des fantasmes du narrateur. L’image peut surgir d’un poème, tel « Fantaisie » de Nerval, à partir du dernier quatrain qui dépeint « […] une dame, à sa haute fenêtre, / Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens… », ou d’un roman de Maupassant dans lequel le héros, « un dandy parisien […] convoitait l’amour inaccessible d’un être féminin composé de raffinements décadents », ou encore à partir de l’héroïne de Flaubert, Emma Bovary : « je devinai ce que pouvait ressentir une femme adultère […] j’entendais comme une corde vibrante dans l’âme de cette femme. »
À la fin du roman, le rôle de ces textes littéraires se précise encore à propos d’une conversation sur la traduction de « Parfum exotique » de Baudelaire. Le narrateur peut alors redonner une unité signifiante à toutes les images qui se sont juxtaposées :
Au lieu de cette hantise de la chair féminine, de cette femme omniprésente qui me harcelait par sa multiplicité inépuisable, je ressentais un grand apaisement. Il avait la transparence de ce « soir chaud d’automne ». Et la sérénité d’une lente contemplation presque mélancolique d’un beau coprs de femme allongé dans la bienheureuse lassitude de l’amour.
Dans la famille
Toute la difficulté pour le narrateur est alors de mettre ces portraits en relation avec les femmes réelles, celles de sa famille qui ont forgé l’identité familiale ou qui accompagnent son existence en Russie.
L'arrière grand-mère : Albertine Lemonnier
Épouse d’un médecin de vingt-six ans plus âgé qu’elle, rien dans le récit n’explique ni sa jeunesse, ni comment ce couple s’est retrouvé à Boïarsk, en Sibérie. Le récit mentionne plusieurs de ses retours en France, mais sans cesse elle revient en Russie, vivant un long étouffement une fois devenue veuve : elle vit dans une pauvre isba, « presque toujours prostrée sur un haut lit paysan » et seule la morphine l’aide à survivre.

Cependant, en elle subsiste l’image de la femme française, comme quand, avec sa fille, toutes deux partent à la gare pour se rendre en France : « Elle portait une longue robe d’une coupe très élégante, une robe que le cocher avait vue uniquement sur les belles dames qui sortaient du théâtre, le soir ». Mais, laissant sa fille Charlotte à Paris, elle choisit de retourner en Russie en juillet 1914, avant que ne se déclenche la guerre, déclarée par l’Allemagne le 1er août à la Russie et le 3 août à la France. Tout se passe comme si elle ne pouvait échapper à ce pays.
L’élégance parisienne, La Nouvelle Mode, 16 juillet 1905
À son retour en France, en 1921, Charlotte retrouve « une vieille, la tête emmitouflée dans un châle noir », devenue ainsi semblable à une sibérienne : « Son visage flétri ressemblait à celui de n’importe quelle vieille paysanne sibérienne. Ses lèvres recouvertes d’une fine résille de rides frémirent », et seule sa voix est restée identique. Toutes deux sont alors contraintes à un pénible travail dans une ferme pour survivre, et Albertine meurt deux ans après.
Auprès du narrateur
Trois femmes accompagnent la vie du narrateur, mais en ne jouant qu’un rôle épisodique.
Sa sœur
Même si elle est de quatre ans plus âgée que le narrateur, elle partage avec lui les vacances à Saranza, donc les « contes » de Charlotte. Quand tous deux, en effet, se retrouvent exclus de la file d’attente devant un magasin d’alimentation et alors que les pénuries sévissent, c’est elle qui, par les mots prononcés, « Bartavelles et ortolans truffés rôtis », plat figurant au menu du dîner offert au tsar Nicolas II à l’Élysée, se montre complice du rôle joué par ces récits, une compensation de la vie réelle. Mais, ses études supérieures l’éloignent ensuite du narrateur.
Sa mère du narrateur
Si le fils de Charlotte est nommé à plusieurs reprises, ce n’est pas le cas de sa fille, qui reste anonyme et n’est mentionnée que rarement, notamment lors de l’exode en train quand ont lieu les premiers bombardement de la seconde guerre mondiale, puis « malade du typhus » pendant la guerre. Seules de brèves images surgissent dans le récit, celle, par exemple, celle d’« une adolescente squelettique, blême, qui s’étranglait en dévorant des épluchures de pommes de terre », ou son renvoi « de l’université après son crime », avoir tenté de s’inscrire en mentant sur la « nationalité russe » de sa mère.
Ce n’est que dans les dernières pages du roman que le lecteur peut en déduire une explication : la véritable mère du narrateur est cette femme en « chapka » figurant sur la photo, qui peut alors être nommée, « Maria Stepanovna Dolina ». Âgé de deux ans et demi, il a donc été recueilli par Charlotte venue à l’hôpital au chevet de sa mère mourante. Une mort qui provoque en lui un malaise, le sentiment d’une contradiction entre l’attraction que la France exerce sur lui à travers les récits de sa grand-mère, et une réalité plus brutale, celle de la mort inéluctable dont il prend conscience, avec honte, au moment où le cercueil est déposé « dans ce mélange d’eau et de boue » : « Je me sentais sournoisement impliqué dans la mort de ma mère. » Mais, finalement, le fait qu’il se soit d’abord senti « adulte, libre, mystérieux » ne viendrait-il pas d’une sorte de prescience inconsciente que rien ne le relie à cette mère, pas plus d’ailleurs qu’à la France ?
Sa tante
Elle prend place, avec ses deux fils, auprès du narrateur à la mort de sa mère, rapidement suivie de celle de son père, dont elle est la sœur aînée : elle « apporta avec elle le souffle pesant et fort de la vie russe – un étrange alliage de cruauté, d’attendrissement, d’ivresse, d’anarchie, de joie de vivre invincible, de larmes, d’esclavage consenti, d’entêtement obtus, de finesse inattendue... »
Sa venue constitue ainsi un contrepoids à la place jusqu’alors occupée par la France, ouvrant les efforts du narrateur pour s’en détacher dans la troisième partie du roman : la « francité » de la famille « s’estompa d’elle-même », car en elle est inscrit un « stalinisme » qui imprègne tout son comportement, « sa manière de parler, de s’habiller, de regarder dans les yeux des autres ».
Piotr Krivonogov, La femme dans l’État soviétique, 1947. Affiche de propagande

Malgré ses récits et ceux de son époux Dmitritch, qui mettent en évidence les horreurs qui ont accablé et accablent alors en URSS, à commencer par le viol de Charlotte, sa présence renforce chez le narrateur sa "russité", un « indestructible amour envers la Russie » qui accentue son déchirement intérieur.
La grand-mère, Charlotte Lemonnier
Mais la véritable héroïne du Testament français, dont le rôle est prépondérant pour le narrateur, est sa grand-mère, Charlotte, dotée d’une personnalité complexe.
Un destin russe
La plus grande partie de la vie de cette femme, née en 1903, a accompagné la vie de la Russie, devenue Union soviétique, d’où l’importance qu’elle revêt :
[…] cette jeune Frnaçaise avait l’avantage de concentrer dans son existence les moments cruciaux de l’histoire de notre pays. Elle avait vécu sous le Tsar et sruvécu aux purges staliniennes, elle avait traversé la guerre et assisté à la chute de tant d’idoles. Sa vie, décalquée sur le siècle le plus sanguinaire de l’empire, acquérait à leurs yeux une dimension épique.
Le lecteur suit alors les principales étapes de sa vie, dont il doit souvent reconstituer la chronologie. Il y a d’abord une enfance, avec des séjours en France, par exemple lors de la crue de la Seine en 1910, et une adolescence en Russie, à Boïarsk, où elle est « la Française », dans ses cours de danse par exemple. Après un plus long séjour en France durant la première guerre mondiale, vient sa traversée du pays en train, durant deux mois, les difficultés auxquelles elle se heurte en tant que potentielle « espionne » français, enfin les cours de français qu’elle donne à la fille du gouverneur pour obtenir de quoi se nourrir avec sa mère et leur travail dans la ferme d’un koulak. Son mariage avec un « juge du peuple », qui ferme le cinquième chapitre de la première partie, ne met pas fin à ses épreuves : un viol d’où naît son premier enfant, Sergueï, puis elle a une fille, et vit ensuite l’arrestation de son époux, Fiodor, qui disparaît pendant quatre ans et meurt peu après son retour. Ce n’est qu’à la fin du roman qu’elle évoque son « premier amoureux », connu, non pas lors du défilé du 14 juillet 1919, mais quelques mois avant son retour en Russie, en 1921, et, surtout, raconte le déroulement de son viol.
Ce parcours explique que le narrateur puisse la qualifier d’« extraterrestre » au cœur de cette Russie où sa « francité » la renvoie souvent à sa solitude. Mais, en même, alors qu’elle est âgée de « soixante-quatre ou soixante-cinq ans », il constate à quel point elle se fond dans le paysage même qui l’entoure, en totale harmonie avec lui : « Charlotte était là et, dans la monotonie de la plaine brûlée par le soleil, une insaisissable consonance se formait » entre elle et cette terre russe.
La conteuse
Mais, dans les deux premiers chapitres, ce n’est plus la biographie de Charlotte qui est mise en évidence, mais le rôle de conteuse qu’elle joue auprès du narrateur et de sa sœur. Grand-mère traditionnelle, en effet, elle leur transmet, par exemple, une vieille chanson évoquant des amoureux, ou l’amour des lectures pour enfants, mais surtout, elle leur raconte des moments de la vie parisienne en les faisant surgir devant leurs yeux, tels « le défilé de la Grand Armée et le souvenir du petit caillou brun nommé ‘‘Verdun’’ », la visite du tsar Nicolas II à Paris, en 1896, ou la grande crue de la Seine en 1910. La comparaison qui ferme le premier chapitre, « La France de notre grand-mère, telle une Atlantide brumeuse, sortait des flots », soutient ce rôle. La mention de ce mythe la fait ressembler à ces aèdes qui, dans la Grèce antique, faisaient revivre les temps passés, épopées ou récits mythologiques : « L’Atlantide, silencieuse jusque là, se remplissait de sons, d’émotions, de paroles. Chaque soir, les récits de notre grand-mère libéraient quelque nouveau fragment de cet univers englouti par le temps. » Ce rôle se poursuit jusqu’au moment où l’adolescent entreprend d’acquérir des connaissances par ses propres lectures, mais sans disparaître totalement : à la fin du roman, l’accent est mis sur la transmission de la langue, notamment à travers la poésie.
POUR CONCLURE
Ainsi, les femmes sont au cœur du roman, qu’elles accompagnent la vie du narrateur ou bien figurent sur les photos et dans les récits de la grand-mère. Mais leurs portraits soulignent la différence entre les deux univers du roman. D’un côté, il y a ce « je ne sais quoi de français » qui met en évidence l’élégance et le charme de la féminité, une sensualité érotisée ; de l’autre, les femmes russes, elles, sont confrontées à un monde masculin, rude, qui les contraint soit à subir, le viol par exemple, ou, du moins, à survivre à la misère et aux injustices. Cependant, dans les deux cas, une sagesse est transmise, qui construit le destin même du narrateur, recevant, en guise de « testament », alors qu’il a choisi de vivre à Paris , l’identité de la femme qui lui a donné naissance, comme pour relier les deux univers. L'acte ultime s'impose alors, qui confond le narrateur et l’auteur : écrire l’histoire d’un Russe, au cœur de la Russie, mais en français.
Autour de la langue française
L’adjectif dans le titre invite le lecteur à porter un intérêt particulier à la place accordée à la langue française dans le roman alors que le parcours du narrateur s'inscrit essentiellement en Russie, sauf dans la dernière partie. Mais sa brièveté par rapport aux trois précédentes n’empêche pas qu’elle prenne une place significative, à travers l’annonce finale de l’écriture d’un récit sur la « présence » de Charlotte dans la dernière phrase : « Seuls me manquaient encore les mots pour le dire. » Toute la particularité du roman vient, en effet, de cette double identité linguistique du narrateur, Aliocha, dont l’évolution est longuement développée, avant qu'il ne s'affirme en tant que romancier à la fin du Testament français.
La langue "grand-maternelle"
Le pouvoir de la langue
C’est tout enfant, à travers les récits de Charlotte, que le narrateur pénètre dans la langue française, cette langue « grand-maternelle », qui s’inscrit en lui, à travers des anecdotes qui construisent, comme les contes de fées, un univers merveilleux, tel ce menu offert, en 1896 à Paris, au tsar Nicolas II, dont les plats portent des noms mystérieux, impossibles à traduire et qualifiés de « formules cabalistiques ». La lecture du discours d’un vieil académicien prononcé à l’occasion de cette visite, parlant au tsar de « notre langue nationale même, qui n’est pas pour vous une langue étrangère », amène une « illumination », la prise de conscience du narrateur des pouvoirs multiples du français et de ce que va devenir cette langue pour lui :
la langue, cette mystérieuse matière, invisible et omniprésente, qui atteignait par une essence sonore chaque recoin de l’univers que nous étions en train d’explorer. Cette langue qui modelait les hommes, sculptait les objets, ruisselait en vers, rugissait dans les rues envahies par la foule, faisait sourire une jeune tsarine venue du bout du monde… Mais surtout, elle palpitait en nous, telle une greffe fabuleuse dans nos cœurs, couverte déjà de feuilles et de fleurs, portant en elle le fruit de toute une civilisation. Oui, cette greffe, le français.
Le menu du dîner du 6 octobre 1896 à l’Élysée

Ainsi, cette « greffe » produit un effet quasi magique : faire surgir des images, toute « une gamme sonore, colorée, odorante ». Mais, en même temps, le chapitre 4 se termine déjà par le sentiment que la « greffe » reste incomplète, car il se sent incapable de faire partager aux Russes cet univers découvert : « Il me fallait inventer une langue inédite dont je ne connaissais pour l’instant que les deux premiers vocables : bartavelles et ortolans... »

La langue de la littérature
Durant les soirées, Charlotte transmet aussi la littérature française par ses lectures, notamment de poèmes, tel celui de José Maria de Hérédia dédié au tsar Nicolas II, ou « Fantaisie » de Nerval, qui provoque également ce surgissement d’images, « un château du temps de Louis XIII et la châtelaine "blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens"... » Mais cette lecture met aussi en valeur la sonorité de la langue, « la cadence des strophes » et la « résonance des rimes ». Une réflexion naît alors de ces lecture, d’abord la place occupée par la femme et l’amour dans cet univers si différent de la Russie, puis, dans la dernière partie alors qu’il a décidé de devenir écrivain, il souligne la puissance de la littérature qui peut abolir la fuite du temps : « Et la vraie littérature était cette magie dont un mot, une strophe, un verset nous transportaient dans un éternel instant de beauté ». Enfin, la grand-mère pose aussi la question de la traduction, qui souvent trahit « la magie » du poème, mais, parfois, peut l’amplifier, d’où cette conclusion de la grand-mère : « le traducteur de la prose est l’esclave de l’auteur, et le traducteur de la poésie est son rival. » Peut-être est-il possible de voir là une explication du choix de Makine d’écrire son roman directement en français...
Pour illustrer le poème "Fantaisie" de Nerval
Face à la langue russe
Une comparaison
Mais le narrateur ne vit "en français" que durant les parenthèses de ses vacances, et ce dédoublement amène une comparaison avec la langue russe. Elle semble appropriée à dire ce qu’est en profondeur ce pays, par exemple faire l’amour est exprimé par « un verbe très grossier ». Ainsi, dans une interview dans Lire, en février 2001, Makine oppose les « deux civilisations, l’une socialiste, l’autre poétique », ce qu’illustre chacune de ces langues, rudesse et violence pour le russe.
L’exemple le plus parlant est le long développement sur le terme « samovar » pour désigner l’horreur de « ces soldats sans bras ni jambes, ces troncs vivants dont les yeux concentraient tout le désespoir du monde ». L’image qui les compare à cet objet banal du quotidien avec « des bouts de cuisses semblables aux pieds de ce récipient en cuivre et des moignons d’épaules, pareils à des anses », prend, pour le narrateur, un sens « ironique et cruel » : ceux qui l’emploient effaçaient la guerre avec « une désinvolture un peu canaille, sans croire ni au bon Dieu ni au diable, selon un dicton russe ». La langue russe semble donc réservée à une vie quotidienne, où les émotions n’ont pas lieu d’être.
Un samovar


Les récits du narrateur
L’identité de « francouz » du narrateur l’isole de ses camarades de classe, dont il ne partage pas les intérêts. Il se rapproche alors d’un garçon, Pachka, considéré comme un « cancre », donc lui aussi écarté, et, au cours de leurs parties de pêche, il lui raconte les histoires susceptibles de lui plaire. Or, un jour, alors que Pachka a failli se noyer dans une eau glacé, il lui résume un poème de Victor Hugo, « Sur une barricade », qui provoque, chez son compagnon, une émotion particulièrement violente, et sa question, « On s’en fout du poème ! Dans la vie, on l’a tué ou pas? » montre que la « magie » s’est produite, « Le miracle qui m’avait démontré la toute-puissance de la parole poétique ». Le récit fictif s’est confondu avec la vraie vie, et indépendamment de la langue elle-même, puisque le résumé en russe l’avait forcément transformé.
Gustave Brion, « Sur une barricade », illustration des Misérables de Victor Hugo, édition Hetzel , 1871
Il en tire une conséquence essentielle, où, à nouveau, le narrateur se confond avec le romancier, qui définit son objectif :
Je compris que ce n’étaient pas les anecdotes qu’il fallait rechercher dans mes lectures. Ni des mots joliment disposés sur uen page. C’était quelque chose de bien plus profond et, en même temps, de bien plus spontané : une pénétrante harmonie du visible qui, une fois révélée par le poète, devenait éternelle. Sans savoir la nommer, c’est elle que je poursuivrais désormais d’un livre à l’autre. Plus tard, j’apprendrais son nom : le Style. Et je ne pourrais jamais accepter sous ce nom des exercices vains de jongleurs de mots.
Le narrateur, pour se faire vraiment accepter de tous, renouvelle cette expérience en relatant tous les récits "français", en en faisant varier « le style » pour les adapter à son auditoire, prolétaires, classe moyenne ou élite intellectuelle. Mais, à propos de l’histoire de deux amants, prétendument due à un roman de Spivalski, auteur inventé par Makine, le blâme lancé, par Pachka, de raconter des « bobards », le renvoie à un échec : « je me disais qu’aucun de mes styles – […] non, aucun de ces langages ne pouvait recréer le charme mystérieux de cette matinée neigeuse au bord de l’abîme des temps. Sa lumière, son silence... » Ainsi, la réalité la plus profonde ne peut être exprimée que dans la langue propre à la culture, à la civilisation même qui l’a fait naître. Ce constat rejoint ainsi l’épigraphe de Joseph de Maistre, « Le Sibérien demandera-t-il au ciel des oliviers, ou le Provençal du Klukwa ? », et, peut-être, l’idée que seule l’écriture en français peut exprimer l’indicible des émotions suscitées…
Une conciliation
La distanciation
Emporté dans un autre univers dans son enfance par les récits de sa grand-mère, le narrateur, en grandissant, vit cet « entre-deux-langues » comme un déchirement intérieur, quand, peu à peu, il sent davantage « Russe » : « la greffe française dans mon cœur se mit à me faire, par moments, très mal. » Il lui faut donc accepter cette identité russe et le passé terrible de violence qu’elle implique, pour dépasser cette double identité : « dans mon désarroi juvénile, je m’accrochais à ma nouvelle identité. Elle devenait pour moi la vie même, celle qui allait, pensais-je, effacer pour toujours mon illusion française. »
Cette volonté se traduit par un recul pour échapper à l’effet « magique » des récits de Charlotte, d’abord en multipliant les lectures sur la France : « Au pointillé des récits impressionnistes de Charlotte, je voulais opposer une étude systématique, en progressant d’un siècle à l’autre, d’un Louis au suivant, d’un romancier à ses confrères, disciples ou épigones. » Il s’agit donc de dépasser le temps des contes, de la naïveté enfantine, puis par la maîtrise acquise, il peut se faire à son tour narrateur auprès de ses camarades, mais en russe.
Mais cette distanciation n’apporte pas de réelle échappatoire car, lors des vacances suivantes chez sa grand-mère, tout ce savoir acquis tue la magie de leurs conversations, et le sentiment d’avoir quitté l’enfance s’impose douloureusement à la fin de la deuxième partie du roman.
Une évolution
Cependant, le narrateur ne réussit pas à s'en tenir cette résignation. Il y a encore quelques moments où des photos lui font revivre « ces éclats du passé », la photo d’un vieux soldat, par exemple : « Pour une fraction de seconde mon cœur sembla battre au même rythme que le sien, triomphant de la peur, de la fatalité, de la solitude. Dans ce défi je sentis comme une nouvelle corde de l’harmonie vivante qu’était pour moi la France. » Le même effet, encore plus puissant, se produit à partir de la photo des trois femmes élégantes : « Je fermais les yeux, l’instant était en moi », revécu avec toutes les sensations qu’elles avaient pu ressentir. Les deux langues se retrouvent alors juxtaposées, le son du petit train russe, la Koukouchka, faisant surgir chez Charlotte l’évocation des paysages traversés lors d’un voyage dans un train « cousin » à travers la Provence, à nouveau avec l’accent mis sur la lumière, « les cigales » le vent chargé d’odeur… Le narrateur mesure alors, à la fin de la deuxième partie, ce que peut exprimer une langue, et naît en lui un désir : celui d’« une langue qui dirait l’indicible ».
Mais il lui faut d’abord reprendre du recul, pour, en quelque sorte, régler ses comptes avec les deux parts de lui-même, la part russe qui ramène, en réalité, son rejet de « fransouz », et la part française : un dernier été à Saranza qui doit permettre de détruire la France : « Il fallait en finir avec cette France de Charlotte qui avait fait de moi un étrange mutant, incapable de vivre dans le monde réel. »
La quête d'une langue inédite
Or, ce dernier séjour contredit cet objectif, d’abord parce que Charlotte révèle un pan essentiel de son propre passé, son premier amoureux, puis le viol subi qui n’a pas éteint l’amour de son mari, Fidor, ce qui ranime, dans toute sa force, cette puissance de l’amour déjà mise en évidence dans les récits d’autrefois.
Le récit restitue ainsi les étapes d’une quête :
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La première est la fin de ce dédoublement longtemps pénible : « je me réveillais avec le sentiment d’être enfin moi-même. Un grand calme, à la fois amer et serein, se répandait en moi. Je n’avais plus à me débattre entre mes identités russe et française. Je m’acceptai. »
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Puis,au détour d’une conversation, intervient un constat, puisque c’est une erreur lexicale sur « un couple trompeur » de mots proches qui fait naître « une révélation foudroyante », que le français n'est pas réellement sa langue : « j’étais en train de parler une langue étrangère. » En fait, il réalise qu’il ne se confond plus « avec la matière sonore de la langue de Charlotte », et que la langue n’est qu’un « instrument ».
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Mais il dépasse ce constat en retrouvant ce qu’il avait pressenti dans ses récits qu’il s’efforçait d’adapter à des auditoires différents, une « première ébauche de cette langue romanesque », donc d’une langue littéraire qui tire sa force du style : « La littérature se révélait être un étonnement permanent devant cette coulée verbale dans laquelle fondait le monde. Le français, ma langue "grand-maternelle", était, je le voyais maintenant, cette langue d’étonnement par excellence. »
Il ne reste plus qu’à faire de cette « langue d’étonnement » une « langue universelle », permettant, comme dans l’anecdote rapportée par Charlotte de sa visite à une malade dans une isba russe, de faire fusionner deux mondes, les rendant ainsi lumineux pour tous, donnant au moment vécu ainsi relaté une valeur éternelle. Tandis qu’il converse, « vingt ans après » avec une jeune femme dans un « café parisien », surgit alors l’image de Charlotte lors de leurs dernières vacances dans « un restaurant de la gare perdue au milieu de la steppe », provoquant le « vertige de l’instant retrouvé », mais qu’il renonce à communiquer à sa compagne. Seule la création littéraire permettra cette communication.
Devenir écrivain
Cet itinéraire conduit à la dernière partie du roman dans laquelle, arrivé à Paris, le narrateur rapporte son parcours, symbolique de sa naissance en tant qu’écrivain.
Il éprouve d’abord le besoin d’un enfermement, comme s'il s'agissait de la gestation de l’enfant dans le ventre maternel : il s’enferme plusieurs jours dans une niche funéraire, puis, quand il sort, la lecture des épitaphes lui fait recréer tous ces personnages des temps passés, avec tous les moments intimes de leurs existences : « Ces vies inconnues me sont proches », conclut-il.
Sortant ensuite du cimetière, son errance dans Paris l’amène face à une plaque indiquant « CRUE. JANVIER 1910. », qui applique cette naissance à lui-même : « je ne revivais pas, je vivais », puisque, grâce à toutes les sensations qui jaillissent en lui, sa vie prend sens : « Je compris à ce moment-là que l’Atlantide de Charlotte m’avait laissé entrevoir, dès mon enfance, cette mystérieuse consonance des instants éternels. À mon insu, ils traçaient, depuis, comme une autre vie, invisible, inavouable, à côté de la mienne […] qui se révélait maintenant essentielle. »
L’ultime étape occupe la fin du chapitre : « Il fallait, je ne savais pas encore comment, la faire s’épanouir en moi ». Ainsi la narrateur entreprend la construction du roman sur un brouillon intitulé : « Charlotte Lemonnier. Notes biographiques. » Mais les pages que lui lègue, en « testament », sa grand-mère, lui révélant son identité biologique, lie à la vie de celle qu’il a si longtemps crue être sa grand-mère ce qu’elle lui a transmis, qui lui a forgé ce destin d’écrivain.
POUR CONCLURE
À côté des personnages, simples figurants ou protagonistes comme le narrateur, Aliocha, et la grand-mère, Charlotte, la langue française, à travers l’oralité des récits mais aussi de la littérature, est un personnage à part entière, telle la fée des contes qui peut, d’un coup de baguette magique, métamorphoser une personne. Par son intermédiaire, alors qu'elle entre en rivalité avec la langue russe, le roman de Makine, s’il relate les épisodes marquants de la vie de Charlotte, de son enfance à sa vieillesse et de celle du narrateur, de la Russie à la France, est aussi un roman d’apprentissage, où le romancier se confond avec son héros, qui, étape par étape, après une quête parcourue d’obstacles, naît dans son identité littéraire.
Le style de Makine
Outre la structure particulière du roman, qui reproduit l’alternance, propre à l’auto-fiction, entre le personnage qui a vécu dans le passé ce que relate le narrateur dans le présent de l’énonciation, et la dualité des langues française et russe à travers l’entrecroisement des récits du narrateur et de Charlotte et d’incessants glissement d’un univers à l’autre, Makine traduit, par ses choix d’écriture, le pouvoir qu’il souhaite donner à cette « langue romanesque », capable de réconcilier les deux univers, français et russe. Avant de proposer des explications détaillées qui en permettront une analyse détaillée, nous avons choisi d’en poser les principales caractéristiques à partir de l’observation du premier chapitre : d’abord en nous attachant à l’énonciation, puis à la morpho-syntaxe, enfin en faisant ressortir la dimension "poétique".
L'énonciation
Au-delà de la subjectivité
Le choix de l’autofiction implique que le récit est pris en charge par un narrateur qui s’exprime à la première personne, donc privilégie ses sensations, ses sentiments, son jugement subjectif sur ceux qui l’entourent à partir de son interprétation. Mais le décalage, propre à l’autobiographie entre le narrateur qui relate un passé dont il est le personnage, explique que la subjectivité est parfois interrompue quand le narrateur n’est plus l’enfant d’autrefois mais l’adulte qui le représente. Ainsi, le récit introduit des réflexions pour expliquer, justifier ou commenter un fait, passant alors du « je » ou du « nous » au pronom indéfini « on ». Par exemple, la découverte par l’enfant de la photo d’une inconnue est introduite par une phrase qui généralise sa dissimulation : « C’était cet inévitable lot des clichés qu’on ne croit pas dignes de figurer sur le carton rêche des feuilles, des paysages qu’on ne parvient plus à identifier ». Le romancier renforce ainsi la vraisemblance de cette découverte qui sous-tend l’intrigue et ne s’éclairera qu’à la fin du roman.
De l'enfant à l'adulte
De même, le regard de l’enfant laisse souvent place au jugement du narrateur adulte, capable de prendre du recul. Quand les enfants jouent avec les cailloux trouvés, ce sont bien eux qui comprennent, en voyant la réaction émue de leur grand-mère, qu’ils ont commis une faute. Mais c’est l’écrivain, adulte, qui emploie le terme « sacrilège » pour qualifier cette faute, puis qui explique en généralisant : « Ce fut, pour elle, ce moment d’angoisse où soudain l’adulte se trahit, laisse apparaître sa faiblesse, se sent un roi nu dans les yeux attentifs de l’enfant. » Et c’est cette généralisation propre à l'adulte qui conduit à la comparaison, complexe, pour préciser le comportement de la grand-mère : « Il fait alors penser à un funambule venant de faire un faux pas et qui, durant quelques secondes de déséquilibre, n’est retenu que par le regard du spectateur lui-même gêné par ce pouvoir inattendu... » Le récit quitte donc la spontanéité de l’instant vécu pour y introduire la rationalité de l’adulte acquise par son expérience.
Le lexique
Dès le début, deux choix sont frappants.
La place accordée au champ lexical de la vue, à commencer par le verbe "voir", sans cesse répété : après « une photo que je n’aurais pas dû voir », vient « Je la vis » au début du paragraphe suivant, encore repris à la fin de la phrase qui ouvre le suivant et mis en valeur par le présentatif : « C’est au milieu de ces gens inconnus et de ces paysages tombés dans l’oubli que je la vis ». Mais on relève de nombreux verbes synonymes : examiner, distinguer, remarquer, regarder, apercevoir… À eux s’ajoute la mention récurrente des « photos » – parfois « clichés » – suivie d’une description détaillée, ou du portrait d’un personnage dont le narrateur s’efforce d’interpréter ce qui se trouve exprimé par un sourire, un regard, un geste…
Ce constat explique l’emploi particulièrement important des adjectifs, souvent multipliés pour qualifier les éléments décrits, par exemple « la bouche, au lieu de s’étirer dans une béatitude enjouée ou de se crisper dans un rictus anxieux ; formait ce gracieux arrondi », ou redoublé pour encore plus de précision : « une douceur lointaine et rêveuse voilait le regard ».
Ainsi le récit est, au sens, propre, une image destinée à reproduire le réel, et, en cela il s’affirme comme une œuvre d’art, le romancier-écrivain se transformant, tantôt en peintre, tantôt en dramaturge, mettant en scène sa représentation.
La morpho-syntaxe
La syntaxe
Le premier terme qui vient à l’esprit pour qualifier les phrases de Makine est "classique", car elles coulent de façon fluide, tant dans les récits que dans les paroles rapportées au discours directs. Mais, rapidement, trois remarques s’imposent.
L'aposiopèse
C’est d’abord la multiplication de l’aposiopèse, notamment à la fin des paragraphes, par exemple à propos du sourire « petite pomme », « elles croyaient encore que la vie à venir serait tissée uniquement de ces instants de grâce... », ou à propos d’un décor, « Je plongeai dans la préhistoire de notre famille... » Ces deux cas mettent en évidence le rôle de ces points de suspension, une tentative de pénétrer en profondeur dans les âmes, qu’il s’agisse des personnages ou du narrateur lui-même. En soulignant ainsi la difficulté d’interpréter ce qui relève de l’apparence extérieure, le romancier interpelle aussi le lecteur, l’invitant à entreprendre lui-même cette interprétation : pourquoi les cailloux sont-ils si importants pour Charlotte, pourquoi les larmes en les voyant brisés ? Chacune de ces informations ouvre ainsi un horizon d’attente.
L'assertion
On note aussi le renforcement de l’assertion, affirmative ou négative, par les adverbes, « oui » ou « non ». Ainsi, devant la photo de Charlotte, alors âgée de deux ans, l’effet produit est accentué, « Oui, cette minuscule Française qui […] crispe ses orteils incroyablement petits […] me permet ainsi de pénétrer dans cette journée, de goûter son climat, son temps, sa couleur... », d’autant plus qu’il est ensuite mis en parallèle avec la vieille femme qu’elle est devenue : « Oui, c’était elle, cette femme que nous vîmes ce soit s’accroupir ». Mais, parfois, ces assertions permettent de corriger, de nuancer l’expression. Par exemple, après avoir affirmé avoir vu sa « grand-mère pleurer », intervient une précision, « Non, nous ne vîmes aucune larme. Juste une douloureuse crispation des lèvres ; de menus tressaillements qui parcoururent ses joues, des battements rapides de ses cils... » Et, à nouveau, l’aposiopèse invite à interpréter ces images comme des indices psychologiques, ici le signe d’un caractère habitué à renfermer en soi les sentiments éprouvés.
La phrase nominale
Enfin, à côté des phrases dont la syntaxe est rigoureusement construite, organisée autour du/des verbe/s, par juxtaposition, coordination ou subordination, on trouve des phrases nominales, de deux sortes :
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Tantôt, elles formulent des énumérations, soit pour détailler la description, « sur d’autres clichés,ces avenues majestueuses, ces colonnades, ces vues méditerranéennes », soit pour suggérer une réflexion, par exemple par l’association entre « L’amour, la mort, la beauté... »
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Tantôt, la phrase nominale crée une rupture de rythme significative, comme, après une longue phrase qui a présenté les clichés « les plus anciens » des albums, paysages russes ou français, la phrase nominale, exclamative, « Soudain, cette photo ! », de plus isolée par la typographie, fait ressortir l’importance de la photo de cette femme qui restera longtemps mystérieuse jusqu’à la révélation à la fin du roman.
Une langue "poétique"
Les sensations
Le mouvement symboliste, qui s’est développé tout particulièrement au XIXème siècle dans la poésie, a accordé un rôle important à ce que l’on nomme les "correspondances", de deux sortes : "verticales" quand elles créent une analogie entre le monde terrestre et l'au-delà spirituel, et "horizontales", aussi nommées "synesthésies", entre l'ensemble des sensations, associant les couleurs, les sons, les parfums… Or, cette emploi des synesthésies est omniprésente dans le récit de Makine, par exemple pour dépeindre ce qu’il éprouve en écoutant la vieille chanson de la grand-mère : » Et ce ciel du soir, ce vent, cette odeur de la steppe que, grâce à la chanson, je percevais comme si ma vie venait de commencer à cet instant-là. »
La narration des événements vécus par les différents personnages, soutenue par des discours rapportés, s’accompagne de descriptions et de portraits, souvent transfigurés par la tonalité lyrique, telle cette vision de Charlotte : « son regard fondait dans la transparence du ciel. Un reflet de sourire éclairait ses lèvres. » Pour produire cette poétisation, la mise en valeur des sensations, comme les images, comparaisons ou métaphores, jouent un rôle important.

Pour illustrer les "synesthésies"
Le décor, par exemple le balcon de la grand-mère, se trouve ainsi comme métamorphosé, comme le serait celui d’un conte de fées : « Couvert de fleurs, il semblait suspendu au-dessus de la brume chaude des steppes. Un soleil de cuivre brûlant frôlant l’horizon, resta un moment indécis, puis plongea rapidement. Les première étoiles frémirent dans le ciel. Des senteurs fortes, pénétrantes montèrent jusqu’à nous avec la brise du soir. » En s’animant, le décor peut alors faire surgir la magie du conte, telle, à la fin du chapitre, la vision de la crue qui transforme la Seine « en une vraie mer ».
Les images
Cette transfiguration poétique se produit aussi par l’emploi incessant d’images, dont le premier chapitre pose déjà plusieurs exemples.
Les comparaisons
C’est une comparaison qui, quand le narrateur retrouve le petit caillou nommé « Verdun », jeté car jugé sans intérêt mais dont la perte a provoqué l’émotion de la grand-mère, en souligne la valeur : « Sous mon regard, il sembla s’arracher à ce voisinage banal, telle une météorite venant d’une galaxie inconnue et qui avait failli se confondre avec le gravier d’une allée... » Il est ainsi dépeint comme une sorte d’accessoire magique, permettant d’entrer dans un autre univers, recréé, celui du « défilé victorieux » à l’issue de la première guerre mondiale en France.
Les métaphores
Très nombreuses, elles ponctuent les descriptions, en contribuant également à cette transfiguration, et tout particulièrement celles liées à la lumière, comme si Makine avait voulu "enluminer" les récits de la grand-mère, ou, au contraire, les voiler pour les marquer du sceau du secret. Ainsi, alors que le soleil se couche et que le paysage s’efface dans un « lointain brumeux », un étrange phénomène se produit : « Le balcon tanguait légèrement , se dérobant sous nos pieds, se mettant à planer. L’horizon se rapprocha comme si nous nous élancions vers lui à travers le souffle de la nuit. » Le monde réel bascule, et, avant même que ne soit mentionnée la parole de la grand-mère, un univers prend naissance, porté par les jeux de lumière :
C’est au-dessus de sa ligne que nous discernâmes ce miroitement pâle – on eût dit des paillettes de petites vagues sur la surface d’une rivière. Incrédule, nous scrutâmes l’obscurité qui déferlait sur notre balcon volant. Oui, une étendue d’eau sombre scintillait au fond des steppes, montait, répandait la fraîcheur âpre des grandes pluies. Sa nappe semblait s’éclaircir progressivement – d’une lumière mate, automnale.
L’observation de ce bref passage met en évidence comment l’éclairage évoqué permet de faire naître, comme si les enfants se trouvaient devant l’écran d’un cinéma, un autre paysage envahi par l’eau qui submerge le cadre réel de la steppe russe. Le récit par la grand-mère de la crue de la Seine à Paris, en 1910, prend alors la puissance du conte dans l’imaginaire des enfants : « Sur notre balcon, nous entendions le silence sommeillant de Paris inondé. Quelques clapotis de vagues au passage d’une barque, une voix assourdie au bout d’une avenue noyée. »
POUR CONCLURE
Il aurait été impossible, dans le cadre de cette étude, de proposer une analyse exhaustive de toutes les caractéristiques du style d’Andréï Makine. Il s’agissait seulement d’attirer l’attention sur les aspects principaux, les choix lexicaux, morphologiques, les procédés d’écriture, afin de pouvoir les retrouver dans d’autres passages. Il fallait, écrit le romancier dans la dernière phrase, alors que son personnage-narrateur a décidé d’écrire la « biographie » de Charlotte, « trouver les mots pour le dire », pour dire la « présence » de cette femme qui « avait l’évidence discrète et spontanée, de la vie même », et qui s’est trouvée ranimée en lui. La dernière phrase du premier chapitre a déjà posé, la comparaison mythologique qui sera filée dans les deux premières parties : « La France de notre grand-mère, telle une Atlantide brumeuse, sortait des flots. » Mais ce récit initial donne sens au roman même puisque, dans la dernière partie, il resurgit dans toute sa force quand le narrateur, à présent adulte et exilé à Paris, passe devant la plaque signalant cette crue : il perçoit alors qu’il existe des « instants éternels », fixés à jamais dans la mémoire, qui, quand ils resurgissent en dehors de toute volonté, permettent d’abolir le temps, donc d’abolir la mort. C’est ce que le style même cherche à mettre en évidence.
Conclusion
Le parcours à travers ce roman peut expliquer pourquoi de jeunes lycéens ont choisi de lui attribuer leur « Prix Goncourt », et, de ce fait, inviter à l’étudier, soit dans le cadre de l’autobiographie avec les plus jeunes, soit pour en approfondir le sens, notamment le rôle de la mémoire, pour les plus avancés.
Les trois aspects développés offrent, en effet, plusieurs intérêts :
D’une part, le roman fait découvrir l’histoire de cet immense territoire qu’est la Russie, aujourd’hui au cœur de l’actualité, depuis le temps des tsars jusqu’à la fin du XXème siècle, en passant par l’URSS stalinienne. Comme le faisaient les récits de la grand-mère pour les enfants, ces paysages et ces événements historiques, traversés par des personnages, quittent alors la stérilité des manuels scolaires, pour prendre véritablement vie. Bien sûr, Makine, exilé en France, n’est pas toujours objectif, et certains passages, notamment ceux qui mettent en scène la guerre et sa violence, reprennent des stéréotypes. Mais cette subjectivité même est ce qui rend saisissantes les images posées.
D’autre part, le romancier accorde une place importante aux personnages féminins, auxquels il refuse les représentations traditionnelles : tant Albertine que Charlotte Lemonnier refusent toute résignation, choisissent leur destin en allant jusqu’au bout, malgré les épreuves, tout en continuant à transmettre les souvenirs enfouis dans leur mémoire, et notamment ceux qui donnent sens à l’amour, non seulement pour un époux, mais aussi pour les êtres qui les entourent.
Enfin, il y a, dans le roman, toute une réflexion sur le bilinguisme, porté par le narrateur-personnage. Un bilinguisme, certes imaginaire, puisque la fin du roman démasque l’illusion de son identité française, nourrie par les récits de sa grand-mère. Mais dans notre société actuelle, où tant d’enfants vivent cette double identité, ils peuvent ressentir ce qu’éprouve le héros : le déchirement intérieur dû à cette double langue, le refus que cela lui vaut de la part de ses condisciples, la volonté même de rejeter cette France des origines pour s’insérer dans la culture russe, celle dans laquelle il vit…
