Explications : Raphaël Confiant, Nègre marron, 2006
« L’Échappée-courir » : des rencontres, de "Le premier contact..." à "... leurs gibecières."
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L’Échappée-courir », titre de cette première partie, datée de 1687 et précédée d’un extrait d l’article 38 du Code noir, promulgué en 1685 par Colbert, pose l’image du premier personnage du roman, un premier "marron" qui, dès que le navire négrier a abordé le rivage de la Martinique, s’est jeté à l’eau pour rester libre. Il devient alors le « Fugitif », l’« Errant », parti à la découverte de ce nouvel univers, alors même qu’il est poursuivi, comme l’explique un texte inséré ultérieurement, sur ordre de Paul-Henri de Lagrange, secrétaire du gouverneur de l’isle de la Martinique, le 24 avril 1687, « au nom de Sa Majesté le Roy de France » : « Toute personne libre qui le croisera est autorisée à l’abattre sur-le-champ sans sommation. » Il est présenté comme « très dangereux », ce qui explique la peur qu’il suscite chez ceux qu’il rencontre dans les bois où il se cache. Comment le récit dépeint-il ce premier contact entre deux mondes ?
Première partie : la découverte d’un nouveau monde (du début à la ligne 13)
Le cadre spatial
Contraint à la fuite, le personnage a vite compris la nature de son lieu d’exil, divisé en trois secteurs : il y a ce qu’il nomme « l’En-bas », les terres cultivables avec « des plantations de canne à sucre alignées au cordeau qui peignent les plaines et les coulées », lieux dont il a vite compris qu’ils sont dangereux pour lui. Ces terres s’étendent « jusqu’au bordage de la mer », terme emprunté au vocabulaire maritime pour désigner la bordure, en bois ou en métal, d’un espace sur un bateau ; ici, il renvoie au rivage, mais souligne ainsi à quel point la mer est une limite, infranchissable. Vue de cet « ici-là », les hauteurs boisées où il s’est réfugié, son immensité aussi est mise en évidence par la comparaison : elle « ressemble à un pagne tendu à l’infini. » Sur les hauteurs, les bois, eux, sont touffus, impénétrables, et rendent la marche difficile puisque ces hommes avancent « en ouvrant une trace devant eux à coups de coutelas. »
Un champ de canne à sucre à la Martinique

Premiers regards
De part et d’autre règne la méfiance, légitime de la part du nouveau venu qui vécu des poursuites, plutôt due à la peur de la part des autres car un « marron » est censé être dangereux pour préserver sa survie. Cela explique une observation silencieuse : « Le premier contact avec ses êtres étranges se fait sans brocanter une miette de parole. » Le lecteur mesure ici les choix linguistiques du romancier, qui prête à son personnage une langue particulièrement imagée. Le mot "brocante", devient le verbe « brocanter », ce qui souligne l’aspect dérisoire d’un échange où le mot, simplement « une miette de parole », ne serait qu’un objet sans valeur. De même, l’immobilité des personnages, l’absence de réel contact entre eux est concrétisée, chacun devenu semblable à la base d’un tronc d’arbre enraciné dans le sol, en l’associant au jeu plaisant sur les mots : « Chacun reste ensouché dans sa chacunière ».

Leur comportement
Venu d’Afrique, une terre de guerriers à cette époque, le Fugitif remarque tout de suite les armes portées : ils « sont armés de fusils grossiers et de coutelas. » Vu qu’il ont pu chasser dans ces bois, ce sont des Nègres libres, ou peut-être aussi autorisés par leur maître… Le romancier, à ce sujet, après avoir énuméré « le produit de leur chasse : ramiers, grives trembleuses, poules d’eau, gangans », prend soin de préserver le réalisme en précisant que le personnage n’a appris que plus tard à les nommer, quand il sera capable de communiquer avec les plus anciennement arrivés : « Oiseaux dont, au déroulé du temps, ils vous enseigneront les noms. »
Quelques oiseaux de Martinique
Cette phrase introduit aussi l’énonciation particulière choisie par le romancier dans cette première partie, celle d’un narrateur qui s’adresse au personnage en le vouvoyant, en respectant ainsi la distance temporelle – on est au XVIIème siècle – et le réalisme, l’écart entre ce personnage ignorant tout de la langue et celui qui l’observe tout en se mettant à sa place.
Mais il est aussi frappé par un comportement qui peut paraître davantage propre à des enfants : « Ils parlent très fort, rient, cabriolent, se chamaillent ou se congratulent ». Il ne peut, en fait, qu’observer leurs gestes puisqu’il ne comprend pas leur langue : « Leur bouche jargouine une langue inconnue qui n’entretient aucun rapport avec aucune de celles en usage au Pays-Guinée. » L’étrangeté de cette langue est accentuée par le verbe « jargouiner », dérivé de « jargon », terme péjoratif, que prolonge sa description qui suit, reprenant, pour sa part, le verbe vieilli, « bailler » dans le sens de « donner » : « Une sorte de roucoulement nasillard qui leur baille, en fait, un air un peu menaçant. » L’effet de surprise est restitué par l’oxymore qui oppose la douceur à l’aspect plus désagréable d’un son nasal, qui ne fait qu’accroître la méfiance envers ces êtres si différents.
Deuxième partie : le temps de la rencontre (des lignes 13 à 32)
Le rejet du marron
Si, chez le Fugitif, domine la surprise, la réaction des Nègres créoles est beaucoup plus violente, avec un comportement qui traduit leur peur : « Quand ils vous découvrent, ce n’est pas dire qu’ils sursautent. Ils se figent net, les lèvres largement ouvertes, les bras comme cassés. » Le Nègre marron est, en effet, considéré comme dangereux, et aller en forêt est déjà une prise de risque : « C’est que les Nègres créoles ne vont jamais seuls dans les hauts bois. Ils s’agrègent, plus souvent que rarement, par quatre ou cinq, le plus robuste (ou le plus téméraire) placé à l’avant de la petite troupe. » Ainsi, les Noirs de l’île ont adopté le regard des propriétaires blancs, avec une peur qui est accrue par un souvenir de leur terre d’Afrique où la puissance va de pair avec un pouvoir surnaturel : « Une peur sacrée les tient de vous voir. » Cela explique leur fuite éperdue au plus profond des bois, mise en valeur par l’emploi pronominal du verbe et par l’image de leurs insultes multipliées : « Alors les voilà qui s’escampent en vous voltigeant ce que vous devinez être des injuriées ». Leurs injures en gradation, transcrites en créole, soulignent la puissance magique prêtée aux marrons : « Sakré Neg-mawon ki ou yé ! Asazinè ! Tjenb-wazè afritjen (Espèce de Nègre marron ! assassin ! sorcier africain !) »
Assurer sa survie
Mais, pour le marron, cette rencontre est bénéfice car, dans leur fuite, ils « lâch[e]nt leurs armes ou bien leurs outils ». Or, la réaction du personnage dément l'image du « marron assassin » puisque les phrases brèves insistent sur son absence d’intérêt : « Les fusils sont inutiles. Faute de poudre. » Pour lui, l’essentiel est la survie, donc le « butin » le plus précieux est ce qui lui permet de se nourrir, d’abord en pillant ce que les esclaves ont le droit de cultiver, « de minuscules jardins en pente raide dans lesquels il vous arrive de fouiller ignames-chacha ou choux caraïbes. », ensuite en tirant profit de ce qu’offre la nature grâce aux outils récupérés : « Les coutelas, les madjoumbés et les fourches une bénédiction. Ils permettent de jeter bas les palmistes afin d’en manger le cœur si-tellement tendre ou d’aller à la recherche de l’igname sauvage qui s’ingénie à se serrer sous un fouillis de rames, cela à flanc de précipice. » Des outils indispensables qui permettent de couper, de piocher et de retourner le sol, car la géographie de l’île, avec ses pentes abruptes et ses forêts touffus, ne facilite pas cette quête de nourriture.
Ces rencontres ont un autre intérêt pour le Fugitif, l’apprentissage de cette « langue inconnue », dont le récit rend compte d’ailleurs par la formule insérée, un redoublement lexical hérité des langues africaines où il est fréquent : « Vous ne mesurez pas encore la cadence de leurs mots mais à-force-à-force, ils s’inscrivent dans votre esprit. »
Troisième partie : la vie des Noirs (de la ligne 33 à la fin)
Des victimes
Le regard du Fugitif à l’occasion de ces rencontres se porte sur une autre réalité que le récit met en évidence : « Leur dos est rayé de vilaines cicatrices qui sont la marque du fouet lequel, au Pays d’Avant comme au Pays d’Ici-là, est le tout premier instrument d’asservissement. » Ce constat efface, en fait, la différence entre lui et eux, car, finalement, partout le Nègre est victime.
Confiant prête alors à son personnage un souvenir qui rappelle les plus anciennes circonstances historiques de la Traite, souvent absentes d’ailleurs des ouvrages historiques qui l’étudient, le fait que ce commerce tirait son origine des razzias effectués dans les régions intérieures par des peuples d’Afrique qui vendaient ensuite leur butin sur les côtes aux négriers européens.
Il dépeint le peuple impliqué dans ce commerce, en évoquant « la horde de chevaux qui caracola autour de votre village, montés par des hommes enveloppés de la tête aux pieds de monceaux de toile bleus, des hommes dont on n’apercevait que l’implacable du regard et qui cinglaient la terre à coups de fouet, levant des nuages de poussière ocre. » Il s’agit ici des touaregs, souvent nommés "hommes bleus" en raison de la teinture indigo de leur vêtement qui colorait leur peau. Le récit met en valeur leur violence, encore accentuée par leur comportement dépeint dans des brèves phrases : « Qui crachaient dans votre direction. Éructaient des ordres. »
Un touareg, "homme bleu"


L’indice temporel, « chaque fois », marquant le renouvellement de ce souvenir lors de ces rencontres, traduit à quel point ce traumatisme est resté gravé en lui, ce qui explique aussi la critique qui suit : « Des hommes à peau pourtant noire mais convertis de longue date à une nouvelle religion qui s’acharnait à jeter bas les statues des divinités ancestrales, à les piétiner, à les brûler, tout en psalmodiant une longue prière qui faisait frissonner ». Est ainsi dépassé le racisme habituel qui oppose le colonisateur blanc à l’esclave noir pour montrer l’implication arabo-musulmane dans la traite, d’abord intérieure à l’Afrique.
« Maures pillant un village nègre », in L’Afrique, ou histoire, mœurs, usages et coutumes des Africains. Le Sénégal, de René Geoffroy de Villeneuve, 1814. BnF
Une fraternisation
Mais la fin de l'extrait inverse la relation initiale, fondée sur la peur réciproque, pour dépeindre une autre sorte de comportement des « Nègres créoles » : « Leurs yeux passent de l’incrédulité à l’intérêt jusqu’à ce qu’ils esquissent un brin de sourire. » Il semblerait donc qu’un rapprochement puisse s’opérer, mais que rien l’explique, et qui paraît tout aussi étrange au personnage : « D’autres fois, plus rares, les Nègres créoles sont frappés de frénésie. Leurs yeux passent de l’incrédulité à l’intérêt jusqu’à ce qu’ils esquissent un brin de sourire. Ils ne savent quoi faire ni que dire. »
Si le portrait rappelle à quel point l’esclave est victime, « couturé de coups de fouet (ou les oreilles coupées, ce qui désigne ceux qui un jour se sont hasardés à fuir la plantation) », en rappelant les châtiments qui lui sont infligés, cela semble aussi une explication du rapprochement qui s’opère, comme si, inconsciemment les esclaves reconnaissaient en ce marron un semblable. Cela amène alors une fraternisation qui l’emporte sur la peur : l’esclave « fait deux-trois pas en votre direction, timide, levant les bras en signe de paix ou bien vous tendant un morceau de cassave, cette galette fabriquée à partir du manioc au goût si fade qu’ils emportent toujours dans leurs gibecières. » Ainsi, s’annonce une solidarité possible entre tous ceux, qui, finalement, sont d’abord des victimes.

Les cassaves, galettes de manioc
CONCLUSION
Cet extrait offre un triple intérêt :
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Il présente le contexte de l’île qui explique la vie difficile des marrons que le roman va mettre en scène dans chaque partie : les dangers courus, la difficulté pour survivre dans un cadre si différent de la terre d’Afrique d’origine.
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Il met en place une première image de l’esclavage, en rappelant son origine historique, mais aussi en montrant combien il inscrit dans les corps et les âmes des douleurs, et comment leurs maîtres peuvent les influencer en suscitant leur peur des marrons alors que devrait s'imposer la fraternité.
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Enfin, c’est une première approche de l’écriture originale de Confiant, à la fois par le choix d’une énonciation particulière, avec l’emploi du pronom "vous", comme s’il faisait à ce personnage, le destinataire de son récit, le portrait que celui-ci ne peut faire vu son ignorance de la langue, tout en usant lui-même d’un lexique qui rend compte de la créolisation du français.
« L’Échappée-courir » : une vie nouvelle, de "Au beau mitan des terres..." à "... moins inquiet."
Pour lire l'extrait
Dans « L’Échappée-courir », titre de la première partie, datée de 1687, du roman de Confiant, Nègre marron, le personnage, transporté d’Afrique vers la Martinique sur un navire négrier, s’est jeté à l’eau à son arrivée pour rester libre. Il devient alors le premier « marron », sous l’appellation de « Fugitif » ou « Errant », réfugié dans les forêts sur les hauteurs de l’île pour échapper aux poursuites. Il en découvre peu à peu les lieux et les habitants. Comment le récit met-il en valeur les réactions du personnage face à cette découverte ?
Première partie : le cadre de vie (du début à la ligne 18)
Carte de la Martinique : son relief
La géographie de l'île
Le récit souligne l’opposition de deux espaces dans l’île, les « terres hautes », et la région « d’En-bas », avec deux paysages bien différents. Les hauteurs offrent l’avantage d’être « trop isolées » pour permettre de poursuivre les évadés, d’autant plus que « la forêt » leur offre sa protection. La partie basse, elle, est le lieu des plantations de canne à sucre, le lieu donc de l’asservissement des esclaves, dans les champs comme dans les « sucreries » où ils doivent « convoyer cette dernière ».
Entre les deux, l’indice spatial vieilli, « au beau mitan des terres hautes » présente une zone intermédiaire, « à endroit où la campagne et la forêt se joignent », comme pour illustrer ce qu’est le marron lui-même, ni esclave, ni véritablement libre car toujours en danger d’être retrouvé, voire abattu.

Mais la description accorde une place importante à l’accueil offert au fugitif au sein de la nature. D’une part, il y a des lieux plus ouverts, « d’abondantes clairières naturelles », où il trouve les conditions favorables à sa survie, de l’eau, « des riviérettes dont l’eau ne tarit presque jamais, même au plus raide de la saison de carême », et les fruits des « goyaviers » et des « caïmitiers » pour se nourrir. Et, bien sûr, ces clairières facilitent la construction d’une « hutte en bois-ti-baume à la façon des Nègres créoles », arbuste ainsi nommé en raison de son pouvoir médicinal et facile à utiliser.
La place de la mer
Mais le récit déplace ensuite le regard du personnage sur la mer, observée des hauteurs de l’île : « ayant grimpé à l’en-haut du plus élevé des pitons du Carbet, le piton Lacroix, vous vous étiez rendu compte que le Pays d’Ici-là était comme encerclé, ceinturé par deux mers. », avec un lexique redoublé, qui fait de cette terre une prison. L’énonciation est surprenante car prise en charge par un narrateur qui s’adresse au « Fugitif » en le vouvoyant. Cela donne l’impression que, le personnage ne possédant pas la langue pour s’exprimer seul, son portrait est fait par un observateur extérieur, tel un historien, mais tout de même capable de s’identifier à lui pour reconstituer son parcours et ce qu’il ressent dans cet exil traduit par la formule spatiale, « le Pays d’Ici-là ». Cette formule, en effet, juxtapose l’acceptation du lieu actuel, « ici », et l’éloignement de la terre d’origine, « là ». La déportation à la Martinique s’est faite sur un navire, donc le personnage sait qu’il a suivi une route maritime. Mais la métaphore qui transforme l’île en prison se prolonge par la description de ces « deux mers », personnifiées pour accentuer la menace qu’elles représentent :
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La première nommée, « à l’Orient », est l’océan Atlantique, dont l’adjectif mis en apposition, « rageuse », met en évidence la violence, prolongée et confirmée par la précision qui semble l’habiller : « couverte d’un voile d’écume blanche par-dessus des eaux d’un bleu profond ».
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La seconde, « à l’Occident », la mer des Antilles, dite aussi des Caraïbes, n’a pas cette violence, elle est « parfaitement étale » et c’est là que se trouve le port principal de l’île, « où avait jeté l’ancre le bateau qui vous avait convoyé jusqu’ici ». En revanche, alors que les couleurs de l’Atlantique sont franches et lumineuses, la couleur de son vêtement est repoussante : « une robe grisâtre, presque sale. »
Les sentiments du personnage
Le fait de se construire un abri plus élaboré, une « hutte » en imitant ce qu’il a pu observer de la part des « Nègres créoles » est un premier signe d’une acceptation de son exil. Mais le souvenir de sa terre africaine natale ne disparaît pas pour autant : « L’affaire vous occupa plusieurs jours d’affilée, mais, une fois achevée, la désespérance refit son apparition. » Jusqu’alors, il avait, en effet, entretenu vivace l’espoir de « regagner le Pays- d’Avant », mais il disparaît lorsqu’il mesure à quel point l’île est une véritable prison : « Vous aviez alors compris qu’il était tout bonnement inutile de continuer à tourner en rond car la voie que vous vous étiez mis en tête de chercher, le chemin secret que vous espériez emprunter afin de regagner le Pays-d’Avant n’existait point. » Il est donc obligé de renoncer à cet espoir entretenu au cours de ses errances dans l’île.
Deuxième partie : deux choix opposés (de la ligne 18 à la fin)

Peter van der Aa, Le travail de la canne à sucre, XVIIème siècle
Le renoncement
La solitude dans laquelle survit le personnage ne peut qu’accroître son désespoir, mais la rompre, rejoindre ses semblables, ce serait accepter l’asservissement, ce que refuse le personnage, avec une insistance marquée par la négation, « il vous était impossible de descendre sur la côte », renforcée par le passage entre tirets avec l’antéposition d’une négation absolue : « jamais vous n’accepteriez de couper la canne comme ces bataillons de Nègres dont vous observiez le ballet dès que s’annonçait le temps sec, ni de travailler dans les moulins et les guildiveries des Blancs ». Il a pu, en effet, observer de loin les réalités vécues par les esclaves dans les champs ou dans les usines qui traitent la canne, pour produire aussi la « guildive », l’eau-de-vie tirée de la mélasse ou du jus de la canne.
Le lexique choisi, les « bataillons », les transforme en soldats, soumis à des ordres et effectuant un « ballet », c’est-à-dire à une organisation et à des mouvements rigoureux, mais terme surprenant pour un dur travail qui n’a rien de commun avec la beauté et la légèreté d’un spectacle de danse.
Le premier choix du personnage est donc de se laisser mourir : « vous aviez renoncé à vivre. » Il décide donc d’attendre la mort, sans s’alimenter ni boire, sans bouger même malgré les douleurs et les peurs : « Vous vous étiez étendu, face contre terre, pendant des jours et des nuits, sans bouger, malgré les nuées de maringuoins qui s’acharnèrent sur votre peau, les bêtes nocturnes qui vinrent renifler votre corps et s’en détournaient prestement à cause de votre respiration devenue lourde. » L’accent est mis sur les plus dangereux, non pas les « bêtes nocturnes » les moustiques, dont le nom est emprunté à la langue d’Amérique du sud, le "tupi-guarani".
La force de vie
Mais la fin de cet extrait inverse cette volonté, en rendant au personnage la force de vivre : « Peu à peu, tout votre être n’avait fait plus qu’un avec cette terre que pourtant vous haïssiez de toutes vos forces et, insensiblement, une soudaine vigueur s’était emparée de votre personne. » La description de ce changement n’est pas l’effet de sa volonté, mais d’une action quasi magique. C’est le contact avec la terre, une sorte de fusion, qui redonne un sens à son existence : « Vous vous êtes senti comme renaître. » La comparaison souligne ce qui est une véritable métamorphose, l’acceptation d’appartenir à présent à une autre terre, non plus l’Afrique, mais celle des Antilles : « Comme si vous étiez devenu un homme différent. » La nature joue un rôle essentiel, dans une sorte de réciprocité :
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d’un côté, les deux comparatifs montrent qu’il ne ressent plus les lieux, la flore et la faune comme des ennemis : « Tout vous sembla dès lors plus familier, plus amical. »
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de l’autre, c’est aussi la nature qui l’adopte : « Pieds de bois, roches, insectes, oiseaux, cours d’eau vous acceptaient désormais comme si vous étiez un natif-natal. » Cités en premier dans l’énumération, les arbres traduisent cet enracinement, accentué par le redoublement lexical qui l’inscrit ainsi définitivement dans la réalité créole.
Le personnage connaît alors un apaisement : « Vos gestes devinrent plus naturels, votre regard moins inquiet. »
CONCLUSION
Cet extrait marque l’évolution dans la nouvelle vie du personnage, le premier « marron » qui va représenter l’ancêtre de ceux qui sont au cœur des quatre parties suivantes. Il découvre peu à peu sa nouvelle terre, ceux qui y vivent, il tente même, dans la suite du récit, de rejoindre un campement de marrons pour briser sa solitude. Mais il les quitte rapidement, en leur reprochant d’avoir tout oublié de leur vie antérieure, alors que lui rêve encore de regagner sa terre natale, tout en mesurant l’irréalisme d’un tel espoir. Finalement, il accepte de tenter de survivre dans ce nouveau territoire, malgré les difficultés.
Mais, cet extrait illustre aussi l’évolution des deux courants culturels qui ont marqué le monde noir, le passage de la Négritude, dont Césaire est un des chefs de file, à la Créolité, soutenue, elle, par Confiant aux côtés de Bernabé et Chamoiseau. Puisque le « nègre marron » a fini par devenir un « natif-natal », c’est-à-dire par inscrire son identité dans la terre des Antilles, à quoi bon raviver chez les Antillais l’ancienne culture africaine, comme le réclament les tenants de la Négritude ? Cette culture n’est pas celle des Antillais ; c’est donc leur appartenance au monde des Caraïbes qu’il faut mettre en évidence dans la littérature, en rappelant, certes, l’exil original, mais en soulignant la façon dont, progressivement, ils se sont appropriés leur nouvel univers.
« Le Péter-chaînes » : esclaves sur une plantation, de "Longtemps, tu as rôdaillé..." à "... les yeux."
Pour lire l'extrait
La deuxième partie du roman de Confiant, Nègre marron, se déroule un siècle après la première, en 1792, alors que le siècle des Lumières a entrepris de dénoncer l’esclavage, et que les révoltes contre les colons blancs à Saint-Domingue, en 1790-1791, vont conduire à une première abolition, en avril 1794. Son titre, « Le Péter-chaînes », illustre par cette expression orale imagée, le récit de la façon dont le personnage, Samuel, après avoir subi la traite négrière, a échappé à son esclavage dans une plantation de canne à sucre. Cet extrait ouvre la partie sur son état de « marron », avant que le récit n’effectue un recul temporel pour relater sa vie antérieure. Comment la description fait-elle ressortir les principales réalités vécues par les esclaves ?
Première partie : l'image des esclaves (du début à la ligne 14)
Un double regard
En choisissant de commencer directement cette partie par celui qui a accompli « le Péter-chaînes » en marronnant, le romancier met en place d’emblée la réalité à laquelle son personnage a choisi d’échapper. Il la met en valeur par son choix d’énonciation d’abord, puisque le narrateur, observateur du marron, s’adresse à lui pour lui tendre un miroir, non plus en le vouvoyant comme dans la première partie, mais en le tutoyant, une façon de se montrer proche de lui. Tout se passe comme si, malgré sa fuite, le personnage restait tellement marqué par sa vie d’esclave qu’il ne peut s’en éloigner : « Longtemps, tu as rôdaillé aux abords de l’Habitation. » Un rapprochement qui, certes, pourrait être dangereux, mais la précision, « Les chiens, qui savent ton odeur et la distinguent sans faille au mitan de mille autres, ne jappaient pas », donne l’impression que les chiens, chargés de garder le lieu, se rangent, en fait, dans le camp de celui qui s’est libéré.
En même temps, il adopte le regard du personnage pour présenter l’organisation de ce qui se nomme alors, aux Antilles, une « Habitation », c’est-à-dire l’exploitation, avec ses champs, les moulins et les manufactures, selon la production concernée, la maison des maîtres, et la zone de cases où habitent les esclaves.

Les esclaves
Le récit fait ressortir les deux catégories d’esclaves, nettement différenciées :
La première, celle à laquelle appartient le personnage, relève de la traite, qui, en 1792, existe encore, et dont le personnage a lui-même été victime : « Arrivaient d’abord les Africains, tes frères, ceux qui, à tes côtés, enchaînés, voyagèrent dans le Ventre immonde ». L’image du navire négrier, accentuée par la majuscule, le personnifie en le transformant en une femme enceinte, ce qui suggère que ce voyage prépare une nouvelle naissance. Les esclaves perdent donc leur identité d’origine, ce qui explique leur égarement, « avec leur regard vide, leur démarche hésitante ». Pour tenter de retrouver cette identité perdue, il ne leur reste que le souvenir de leur culture d’origine : « certains chantonnant quelque mélopée du Pays d’Avant. »
La seconde catégorie rappelle l’ancienneté de la traite : il s’agit des « Créoles, ceux-là nés, parfois depuis deux ou trois générations, dans le Pays d’Ici-là ». Eux se sont adaptés à leur esclavage, mais le récit dénonce leur comportement. D’un côté, ils « jacassaient ou rigolaient sans cesse », à la fois comme des enfants et comme si leur asservissement leur paraissait normal. De l’autre, entre eux existe une fraternité, car, s’ils partagent des rires, ils partagent aussi des colères : ils « se plaignaient des mauvais traitements, menaçant de couper les génitoires du commandeur, d’incendier les champs ou la vaste demeure à colonnades du Béké ». Le récit, tel une prolepse, annonce ici les révoltes que montreront les parties suivantes, mais l’exclamation entre tirets leur reproche de ne pas agir : « toutes choses qu’ils mettaient – sacrés bavardeurs qu’ils étaient ! – rarement à exécution. » Cependant l’adverbe temporel sous-entend que certaines attaques contre les colonisateurs ont déjà eu lieu, comme ce fut le cas en 1790 et 1791, à la Dominique.
Ainsi, le récit commence par signaler le contraste entre son « refuge, dans ces hauts couverts d’une éphémère brume d’avant-jour » – le même le lieu isolé où s’était abrité un siècle auparavant le « Fugitif » – et la plantation où, dès l’aube, s’organise le travail, la coupe pour les hommes, le ramassage et le rassemblement des cannes coupées pour les femmes, les « amarreuses » : « tu pouvais observer, chaque matin, le rassemblement des coupeurs de canne et des amarreuses dans la cour de terre battue de Grand’Case. », toponyme emprunté à un lieu réellement existant à la Martinique, proche du Lamentin.
Évremond de Bérard, Habitation sucrière en Guadeloupe, milieu du XIXème siècle
Deuxième partie : le traitement des esclaves (des lignes 14 à 33)
L'exercice de l'autorité
Sur la plantation, l’autorité est, le plus souvent, déléguée à l'homme chargé de contrôler les esclaves, le « commandeur », comme ici en faisant « l’appel », puis d’organiser et de contrôler le travail. Son portrait révèle la façon dont le système colonial s’est fondé sur la couleur de la peau, au sommet de la hiérarchie, le blanc, au plus bas, le noir, mais entre eux des catégories intermédiaires, comme les mulâtres, métissés avec un parent européen, ou ce « chabin aux cheveux rouges », à peau claire, comme souvent les cheveux et les yeux, mais aux traits négroïdes car né de deux parents noirs ou mulâtres. Son autorité est sans limite, illustrée par la peur qu’il provoque, : il « s’encolérait lorsque le nom qu’il lançait, de sa voix caverneuse, ne trouvait aucun écho. ». Quand il constate une absence, dont l’interjection et le lexique familier marquent à quel point elle suscite la colère, la menace s’accentue : il « s’arrêtait blip !, s’approchait de chaque esclave, le fixait dans le coco des yeux de son regard bleu, et explosait ». Le commandeur, contrairement aux colons, parle parfaitement le créole pour communiquer avec les esclaves : « Siyonn adan zot sav ola Simonyé, di mwen’y lamenm, tonnan di dié ! (S’il y en a un parmi vous qui sait où se trouve Samuel, qu’il me le dise, tonnerre de Dieu !) »
Les esclaves savent très bien jusqu’où peut aller l’autorité du commandeur, d’où leur peur, soulignée par les courtes phrases au lexique imagé : « Personne ne remuait, ne fût-ce qu’un poil d’yeux. Nul ne débâillonnait les dents. On jouait au mouton. À l’ababa-gueule-coulée. » Des images évocatrices, qui transforment aussi les esclaves en un animal craintif, le « mouton », ou en enfant par l’emprunt à un jeu traditionnel. En même temps est mesuré l’écart entre mes anciens et « les Africains nouvellement arrivés », qui ne maîtrisent pas encore le créole, dont l’« intérêt » vient de l’incompréhension : « se méprenant sans aucun doute sur les propos du commandeur. » Mais la parenthèse, « (ton maître en achetait trois-quatre à chaque début de roulaison de la canne) », rappelle la persistance de la traite, mais ce renouvellement est aussi un indice du taux élevé de mortalité des esclaves sur les plantations.
La langue de l'île
L’énonciation choisie par le romancier confirme l’identification du narrateur au personnage auquel il s’adresse pour ranimer ses premiers souvenirs : « Tu avais été l’un d’eux, jadis, etcetera d’années auparavant (combien exactement, tu ne saurais le dire) et dès ton arrivée sur l’Habitation, tu avais été frappé par la voix des gens du pays. » Des souvenirs anciens car l’esclavage, non seulement efface la terre d’origine, mais aussi, par la formule créolisée, « etcetera d’années », et la précision entre parenthèses, ôte tout sens à l’écoulement du temps.

Gravure du musée de l’Anse-Figuier, Rivière-Pilote
Le redoublement dans l’exclamation, « Cette voix, ces voix ne parlaient pas, elles criaient ! », met en évidence la soumission exigée des esclaves, avec une énumération des ordres, incessants : « Pour un rien. Pour simplement demander de s’aligner, de ramasser un outil, de débâter un mulet, d’aller chercher de l’eau à la source. »
Nouvellement arrivé lui aussi, le personnage peut encore comparer sa terre natale et la réalité découverte : « Leur idiome, le créole, était une criaillerie permanente, comme si ces gens ignoraient l’art de s’entretenir à voix basse. » Le lexique péjoratif marque la supériorité de la culture africaine où la communication implique une intimité, donc une réelle fraternité, d’où le jugement sévère : « Comme s’il ne leur prenait jamais l’envie de murmurer. »
Troisième partie : la violence subie (de la ligne 33 à la fin)
Un langage violent.
La critique se poursuit avec l’indice temporel et la double négation qui l’intensifie : « Le commandeur Dorival hurlait de grand matin jusqu’au serein, sans faire montre d’aucune espèce de fatigue. » Les exemples contribuent aussi à mettre en valeur le terrible traitement des esclaves, qui n’ont de valeur que par le travail qu’ils peuvent fournir : « – Ektô, ki tan mmaipié’w la ké djéri ? […] (Hector, quand est-ce que ton mal de pied va guérir ?) » La question donne l’impression qu’ils sont accusés d’être volontairement malades, et l’adresse vulgaire à la jeune femme en dit long sur le regard porté sur une femme noire, considérée avant tout comme objet sexuel se prostituant volontiers : « Lizet ? lévé’w la, sakré vakabô ki ou yé ! Le ou anba kal-la, sèten ou pa ka mandé tanprisouplé ! ([…] Lisette, mets-toi debout, espèce de catin ! Quand tu reçois le braquemart, je suis sûr que tu ne demandes pas grâce !) »
Julien Léopold Boilly, Le quartier des esclaves dans une plantation en Martinique, 1826, in Voyage pittoresque dans les deux Amériques d’A. Dessalines d’Orbigny

L’énumération qui suit montre l’état lamentable auquel sont réduits les esclaves, « Il pénétrait sans vergogne chez les fiévreux, les éclopés, les femmes à peine relevées de couches, les vieux-corps dévorés par le pian », maladie infectieuse grave et, de toute évidence, pas vraiment soignée quand l’esclave n’est qu’un « vieux-corps », non rentable. Or, si l’on peut imaginer la haine des esclaves envers le commandeur qui « les injuriait à qui mieux mieux », l’explication avancée par le narrateur, « comme pour dévider le trop-plein de haïssance qui l’habitait », marque la réciprocité de ce sentiment, renforcée par la créolisation qui amplifie ce terme. Ainsi, la violence de la parole apparaît tel un exutoire, la traduction du racisme propre au commandeur dans l'exercice de sa fonction : il se trouve, grâce à elle, « comme satisfait, rasséréné en tout cas ».
La violence physique
Mais la violence atteint un stade supérieur, car elle est aussi physique, destinée à châtier toute faute. Dans toutes les plantations, il y a donc une prison : « il se dirigeait vers le cachot de l’Habitation où un Nègre rétif, parfois un Marron récemment capturé, purgeait toujours une peine quelconque. »

George Cruikshank, Une esclave fouettée par un colon, 1845, in Teatro universale, Raccolta enciclopedica e scenografica, n° 595.
Parmi les châtiments, qui avaient été fixés par le Code noir, promulgué en 1685, le plus fréquent est le fouet, déjà évoqué dans la première partie du roman quand le « Fugitif » avait observé les cicatrices sur le dos des noirs qu’il avait rencontrés. Mais le rythme même de la phrase dépeignant le comportement du commandeur accentue encore l’horreur du châtiment :
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Déjà, ses gestes, sa lenteur, comme pour apprécier la qualité d’un objet précieux, donnent l’impression qu’il prend par avance un plaisir sadique à l’idée de la douleur qu’il s’apprête à infliger.
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Puis le châtiment est appliqué avec une violence surmultipliée, les injures s’ajoutant aux coups : il « s’employait ensuite à le frapper avec une violence inouïe en braillant de plus belle ses sempiternelles insanités. »
Le plus souvent, ce châtiment se déroule sous les yeux des esclaves, d’où le terme « spectacle », car il est destiné à être dissuasif. Mais, à la cruauté du commandeur s’oppose la réaction du personnage, preuve de son émotion, qui « détournai[t] à chaque fois les yeux ».
CONCLUSION
Alors que, dans la première partie, le regard sur les esclaves et sur leur dur travail dans les plantations est resté extérieur, vu par le personnage « Fugitif » avant d’avoir été réduit en esclavage, dans cette partie, le personnage, Samuel, observe ce qu’il a lui-même vécu, ce qui donne plus de force à tous ses souvenirs. À cela s'ajoute la façon dont le narrateur l'observe et s'adresse à lui, tel un double fraternel, pour les faire revivre en sa mémoire. Ce double regard s’accompagne d’un jugement sévère sur le fonctionnement du système colonial, dont le racisme, fondé sur la couleur de la peau, traite des êtres humains comme des instruments de travail, ce qui autorise aux maîtres tous les abus, toutes les violences. Cet extrait apporte un témoignage saisissant de la définition des plantations coloniales proposée par Augustin Cochin, dans Histoire de l’abolition de l’esclavage, en 1861 : « Des prisons sans muraille, des manufactures odieuses produisant du tabac, du café, du sucre, et consommant des esclaves. »
« Le Péter-chaînes » : l'évasion, de "Combien et combien ..." à "... se fit intempestif."
Esclave fugitif, in The anti-slavery Record, volume III, juillet 1837
Après la présentation de Samuel en tant que marron, qui ouvre la deuxième partie du roman de Confiant, se déroulant un siècle après la première, en 1792, alors que le siècle des Lumières a entrepris de dénoncer l’esclavage, et que les révoltes contre les colons blancs à Saint-Domingue, en 1790-1791, vont conduire à une première abolition, en avril 1794, le récit accomplit un recul temporel pour relater sa vie antérieure, esclave dans la plantation Grand’Case. Il s’habitue peu à peu à sa nouvelle existence, raconte comment il a été instruit par un Nègre créole, Léon, puis a été converti au catholicisme jusqu’à servir comme enfant de chœur, enfin est devenu « nègre à talent » en tant que muletier. Mais, malgré ce traitement privilégié par rapport aux esclaves des champs, il suit le conseil de Léon de s’échapper pour se rendre à la Dominique.
Comment le récit met-il en évidence ce que la liberté suscite en lui ?
Pour lire l'extrait

Première partie : l’errance (du début à la ligne 9)
Perdu dans l'île
La question rhétorique insistante qui ouvre l’extrait reproduit l’égarement du personnage dans cette île inconnue : « Combien et combien de jours et de nuits s’enfilent sans que tu ne trouves ton chemin ? » Cela confirme le rôle du narrateur dans cette deuxième partie : si le tutoiement montre qu’il s’adresse au personnage, celui-ci apparaît comme un double, proche, puisqu’il connaît parfaitement ses pensées et ses sensations. La formule qui soutient la brève réponse, dans une phrase nominale, accentue cet égarement car le temps lui-même s’efface : « Etcetera de jours et de nuits en tout cas. »

Vient ensuite une dilution de l’espace : « Tu as l’impression de tourner sur toi-même. » À cela s’ajoute le risque croissant d’être retrouvé, capturé : « Tu deviens de plus en plus méfiant. » S’il s’est réfugié sur les hauteurs de l’île, il sait qu’il peut être aperçu, comme, dans la première partie, son lointain ancêtre, le « Fugitif », par ces Nègres autorisés par leur maître à cultiver un bout de terre, qui pourraient être tentés de le dénoncer pour en tirer profit : « Tu évites toute rencontre avec les Nègres qui viennent s’occuper de leur jardin créole dans les Hauts. »
Dans la profondeur des "mornes"
Le poids de l'esclavage
Mais sa fuite errante s’accompagne d’un paradoxe, traduit par le verbe emprunté au lexique maritime : « dévirer chaque fois sur le territoire de Grand’Case, après avoir traversé des plantations inconnues. » Alors qu’il est censé se diriger, comme le lui a indiqué Léon, vers le nord de l’île, en fait il tourne en rond et revient sur ses pas.
L’explication apportée par la comparaison met en valeur le poids de l’esclavage, inscrit si profondément qu’il devient impossible, finalement, de véritablement s’en libérer : « Comme si un fil invisible te liait à ses champs alignés en bataillon à flanc de morne, à ses traces rouges où s’embourbent les cabrouets chargés de canne dès que le temps se masque. » Le personnage, Samuel, porte encore en lui les lieux dans lequel il a vécu l’asservissement, les formes, les couleurs, les objets familiers, comme les cabrets, et la longue journée du travail, jusqu’au soir. Le sentiment alors exprimé, « Un désespoir commence à t’habiter », peut donc avoir une double cause : l’incapacité à la fois de trouver la juste route, et d’oublier définitivement l’esclavage.

La récolte de la canne dans un cabrouet, en Dominique
Deuxième partie : un autre univers (des lignes 9 à 19)
Le ciel nocturne

Un des premiers mouvements des premiers esclaves aux Antilles est de comparer leur terre d’origine et l’univers qu’ils découvrent. Et, quand on cherche à se diriger, un des recours est de suivre les indications célestes. Mais, en Afrique, l’observation du ciel n’a pas seulement un rôle pratique, elle ouvre aussi sur une astrologie originale, liée le plus souvent à une cosmologie mythologique, et qui conduit à une approche prophétique, ce que rappelle le récit : « Là-bas, au Pays d’Avant, on t’avait enseigné à les reconnaître et à t’adresser à chacun d’eux selon le décours de la lune. Leurs présages, sinistres ou bienveillants, guidaient la vie de ton peuple. »
Le ciel nocturne aux Antilles
Cela explique l’effort de Samuel : « La nuit, tu tentes d’interpréter le mouvement des astres, la fulgurance des comètes. » Mais le ciel nocturne reste un univers inconnu, d’où ce constat brutal : « En vain. Ta mémoire te fait défaut. »
Un sentiment d'inexistence
Cela conduit le personnage à développer cette comparaison avec ce que le narrateur nomme « Ici-là », terme composé formé par la juxtaposition du nouveau lieu, le premier cité celui de l’existence actuelle, et le lieu d’autrefois, plus lointain. À la description méliorative du « ciel », avec les deux comparatifs de supériorité, s’oppose un sentiment plus douloureux, l’impression de ne plus exister : « Or, Ici-là, le ciel, bien que beaucoup plus bas, et les étoiles plus éclatantes, semblent indifférents à ton sort. » Sentiment que le personnage tente d’expliquer, avec une exclamation qui traduit son espoir de se rassurer, explication justifiée ensuite à partir de ses observations sur la flore et la faune qui l’entourent : « Peut-être ne s’agit-il pas des mêmes qu’en Afrique-Guinée. Chaque pays doit, sans doute, posséder son propre ciel et ses propres étoiles ! Comme il possède ses propres arbres, ses propres oiseaux, ses propres rivières et ses propres montagnes. »
Mais cette justification ne fait, en réalité, qu’accentuer le vide intérieur : « Cette soudaine découverte te terrifie. » Elle ne fait, en effet, que confirmer que l’esclavage est un irrémédiable déni de ce qui constitue la nature première de tout être humain, la culture transmise par l’éducation : « Cela signifie donc que tout ce que tu avais appris dans l’enfance n’a désormais plus aucune valeur. »
Troisième partie : le rôle de la nature (des lignes 20 à 37)
Le symbolisme de la nature
Dans cette deuxième partie, le personnage trouve un refuge, « un havre de paix », comme son ancêtre, le « Fugitif » au bord de « [l]a rivière du Carbet ». La description transfigure la nature en mettant en évidence un double symbolisme. L’eau renvoie à la pureté, et la terre à la force : « Ses eaux pures escaladent de grosses roches luisantes ou se faufilent entre elles avec une allégresse qui ne faiblit jamais. » En s’y plongeant, le marron voit s’apaiser ses peurs et ses souffrances et retrouve ainsi son humanité ; l’eau lui redonne vie, comme si elle effaçait la saleté, et la roche solide remplace l’instabilité de l’esclavage : « Tu t’installes à son bordage, y enfonçant tes pieds jusqu’au genou ».
La rivière du Carbet

On pense aussi au symbolisme de l’antiquité grecque, où le cours d’un fleuve symbolise l’existence humaine, le temps qui passe en emportant l’homme avec lui. D’où le sentiment prêté au personnage quand il y plonge ses jambes et l’observe : « des heures durant, tu ne laisses rien échapper de son mouvement dans l’espoir chimérique qu’une vérité te serait révélée. » Lui aussi, n’a-t-il pas été emporté par un terrible courant ? N’a-t-il pas dû « se faufil[er] » entre les obstacles et les épreuves ? La rivière semble donc lui offrir l'image de sa vie, et, après avoir échappé à l’esclavage, à cet exil dans une terre inconnue qui lui a ôté son identité, à présent qu’il se retrouve libre au sein de la nature, ne pourrait-elle pas donner sens à son parcours ? Cet espoir exprimé, « Tu la sens là, à portée de main, invisible mais bien présente, cette vérité du monde ». Il s’agirait donc de comprendre comment l’esclavage a pu s’imposer… Cependant, cette compréhension apparaît impossible, « mais à mesure que ton esprit s’en rapproche, à mesure elle se dérobe », comme si une telle horreur ne pouvait recevoir la moindre explication.
La nature banalisée
La suite oppose donc cette nature transfigurée, porteuse de symboles, à la réalité, banale : « Tout reprend une allure anodine autour de toi ».
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Les deux végétaux cités, « [l]es goyaviers et les bambous », sont porteurs d’un symbolisme : le premier, omniprésent dans l’île, est le signe d’une terre nourricière, tandis que le second, par la flexibilité, résiste aux atteintes du climat. Mais en leur ôtant leur nom spécifique, ils « redeviennent des pieds de bois flap ! », avec une onomatopée qui semble donner comme un coup de baguette magique pour les rabaisser ainsi.
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De même, les « roches » perdent le symbolisme qui les rattache traditionnellement à la création de la terre, alliées au feu, en en faisant des « bombes volcaniques », ce qui les rapproche du temps originel. La répétition de l’adjectif insiste sur cette même banalisation en « des roches anodines couvertes de mousse ».
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Enfin, l'eau, en revenant au niveau horizontal, celui d’une « rivière » ordinaire, n’est plus l’« onde limpide descendue du plus à pic des pitons », donc perd la verticalité qui lui prêtait une fonction transcendantale.
Le néant de l'homme
La même banalisation s’accomplit pour le personnage. Alors que, pendant un moment, il était plongé dans une si profonde méditation qu’il avait cru pouvoir donner sens à son destin, comme le narrateur le lui rappelle, lui aussi revient brutalement, comme le souligne le présentatif, à la réalité de tout être humain, seulement un corps, dérisoire : « Et toi-même, qui t’étais peu à peu évadé de ta carcasse, qui avais approché insensiblement l’essentiel des choses, voici que tu redevenais, toi aussi, deux jambes bardées de cicatrices, un buste famélique, une figure de prune sucée, piquetée par une mauvaise barbe de combien et combien de mois. » Le portrait accentue le néant de l’homme, en remettant au premier plan les signes de l’esclavage, les coups reçus, la faim subie ; et la métaphore, « une figure de prune sucée », réduit son visage à un noyau sans chair.Le temps passé dans ce « havre de paix » ne peut donc pas compenser les douleurs de l’esclavage et du marronnage, illustrée par la temporalité insistante de l’image d’« une mauvaise barbe de combien et combien de mois. »
La vérité
Le commentaire du narrateur omniscient conclut sur la vérité qui s’impose : « C’était là une sensation bien dérangeante que de regarder le réel du monde. » Mais, en cela, il rejoint la volonté même du romancier : mettre sous les yeux du lecteur, par l’intermédiaire d’un personnage, ce qu’a produit l’esclavage, l’impression d’être réduit au néant.
L’énumération des phrases nominales, isolées typographiquement, insiste sur trois sentiments qui se succèdent : « Un désemparement surtout. Une source de subit désarroi, de rage compressée. » Dans un premier temps, est indiqué un comportement, une perte de tous ses moyens de résistance, puis vient un désordre intérieur total qui perturbe toute pensée, enfin, inscrite au plus profond de l’être, une violente colère.
Quatrième partie : une figure féminine (de la ligne 38 à la fin)
Un portrait
Le dernier paragraphe de l’extrait est important puisqu’il présente le portrait d’une femme, sous le nom de Rose-Marie, mais qui, comme le personnage du « marron », va se retrouver, sous d'autres prénoms, dans toutes les parties. Il est donc important de mesurer le rôle que lui attribue le narrateur, un rôle posé comme bénéfique par la formule qui l’introduit, « Par bonheur ». Elle aussi est esclave, de ceux nommés « domestiques », « lessivière », donc avec « un lourd paquet de linge sale sur la tête » ; mais la précision, « Négresse de haute mine », lui attribue une valeur supérieure, une âme élevée par rapport à ses semblables. De plus, « chantonnant à tue-tête, rieuse », elle semble ne pas être accablée par son esclavage ni par la tâche imposée. Mais, en même temps, l’insistance sur le qualificatif, « à vrai dire, impudente », sous-entend que son comportement est aussi provocant, ce qui explique la réaction du personnage, un mélange de timidité et de sensualité éveillée : « Sans oser esquisser un seul geste bien qu’en toi le désir se fît impératif. »

Son rôle
Traditionnellement, la femme est associée à la terre, car, comme elle, elle donne la vie. Elle peut donc devenir l’interprète de la nature, dotée du don mystérieux de communiquer avec elle, comme ici avec les arbres. Dans cette partie, elle porte encore en elle ce pouvoir hérité de l’animisme propre à la culture africaine, qui non seulement prête une âme à la nature, mais tout particulièrement aux arbres qui, par leurs racines plongeant dans la terre tandis que leur feuillage s’élève vers le ciel, relie ces deux univers : « Elle s’assoyait dans l’ombrage d’un génipa et grandiloquait à propos des pieds de bois comme s’ils étaient des êtres humains, les seuls en tout cas elle semblait avoir entière confiance. »
Le génipa
C’est aussi ce don qui fait de la femme la porteuse de mémoire, celle qui transmet les traditions, à travers les contes et les légendes : « Elle racontait le premier, avec ses fleurs bleu sombre, qui, aux temps reculés, peignaient la figure de la lune avant que cette dernière ne s’exile à l’en-haut du ciel. » Cette première légende remonte à un temps encore plus lointain que celui de la Traite négrière, celui des premiers autochtones, ici regroupés sous une même formule, Caraïbes guerriers ou Arawaks, plus pacifistes : « C’était l’ultime légende qu’avait laissées aux Nègres le Peuple de l’Origine, celui qui avait vécu dans le pays. »
La femme est également celle qui connaît le rôle médical des plantes, rappelé ici par son discours : « Elle racontait aussi le bambou qui attendait cinquante années avant de produire une graine magnifique et magique, celle que recherchaient tous les docteurs-feuilles, sorciers, quimboiseurs, séanciers, mentors » et autres affidés du Grand Diable. » Par cette énumération de tous les termes qui nomment les formes prises par les pratiques magiques aux Antilles, guérison physique, actions psychiques semblables au vaudou haïtien, ou voyance, la femme leur apporte une caution. La dernière formule, « et autres affidés du Grand Diable », les résume, mais en les liant au catholicisme imposé aux esclaves : il fait de ces pratiques une sorcellerie maléfique. Rappelons que Raphaël Confiant s’est intéressé, dès la parution en 1995 de son ouvrage Les Maîtres de la parole créole, à ceux, déjà fort âgés, qui transmettaient les contes les plus anciens, et que ce « Grand Diable » survit aujourd’hui dans les costumes du Carnaval à la Martinique.
Le Diable Rouge : costume du Grand Diable au carnaval

Le dernier rôle cité est la célébration de la puissance nourricière de certains arbres, là encore par leur lien à la terre et son action : « Elle s’extasiait devant le prunier-mombin dont les racines ont la vertu de retenir l’eau et qui jette par grappes ses fruits jaune-orangé odorants comme un alcool puissant. »
Ainsi s’affirme la supériorité de la femme, liée à la mythologie la plus ancienne, celle de la terre-mère, et, si l’homme en ressent le pouvoir, il lui reste mystérieux : « Tu l’écoutais des après-midis entiers, bouche-bée, fasciné et terrifié tout à la fois. Inquiet de ne pas tout comprendre. »
CONCLUSION
Ce texte est particulièrement important parce que le récit rattache, tant Samuel, le marron, que Rose-Marie, aux plus anciennes traditions africaines. Elles associent l’être humain à l’univers qu’il habite, qu’il s’agisse du monde céleste, qui fournit des signes de son destin, ou du monde terrestre, auquel il appartient, qui englobe tout, flore, faune, minéraux, une terre-mère qui lui offre sa survie. Or, de ces traditions, les esclaves ont été privés, car leur culture a été effacé, la religion du colonisateur leur a été imposée, un effacement dont, revenu à la liberté, le personnage a conscience. Mais, l'esclavage agit de tout son poids et l'empêche de pouvoir véritablement retrouver ce sens profond. En revanche, parce qu'elle-même donne la vie, la femme est restée plus proche de ces vérités originelles, qu'elle transmet, notamment dans ses chants, ses contes, un rôle qui se retrouve en de nombreux romans antillais, depuis un des premiers, La Rue Case-Nègres de Joseph Zobel, en 1950, jusqu’à Patrick Chamoiseau avec l’héroïne de Texaco, en 1992, en passant par Pluie et vent sur Télumée Miracle de Simone Schwarz-Bart, en 1972, avec la grand-mère, Louise sans nom, ou la "sorcière" Man Cia.
Mais, malgré sa relation avec Rose-Marie, le personnage ne trouvera aucun remède à son désespoir : sa longue errance dans l’île finira par le faire sombrer dans la « déraisonnerie », dans la folie où il est « entré à jamais. »
« La Chappe » : tuer le maître, de "Ce matin-là donc,..." à "... de la nature."
Pour lire l'extrait
« La Chappe », titre de la troisième partie du roman de Confiant, est emprunté au créole, avec une élision de la voyelle initiale fréquente et renvoie lui aussi au marronnage. Les faits relatés sont datés de 1841, et introduits par un court extrait de Colonies étrangères et Haïti, essai de Victor Schœlcher paru en 1843, alors même que la société progresse vers l'abolition définitive de l’esclavage, promulguée en 1848, après la première en 1794, de courte durée puisque Napoléon le rétablit en 1802, se limitant à l’abolition officielle de la Traite en 1815.

"Les Mortels sont égaux, ce n'est pas la naissance c'est la seule vertu qui fait la différence", 1794. BnF
Le personnage de cette partie, Samson, n’est donc pas venu d’Afrique mais est un Créole, c'est-à-dire né en Martinique. Il n’a d’ailleurs qu’un violent mépris pour ses congénères nouvellement arrivés, et bénéficie d’une sorte de protection de la part de son maître, qui a fait de lui un « nègre à talent », s’occupant des coqs de combat. Cela n’empêche pas qu’influencé par les idées de liberté qui circulent et après avoir assisté au meurtre d’un marron, naisse en lui une idée obsessionnelle, tuer son maître ». Dans cet extrait, comment la description modifie-t-elle le sens et l’image du marronnage ?
Première partie : le projet (du début à la ligne 19)
Une double menace
L’extrait s’ouvre sur une réalité des îles antillaises, la saison d’hivernage avec les vents et les pluies, et souvent les cyclones destructeurs, tel celui précédemment annoncé : « une certaine lourdeur de l’air faisait pressenti l’arrivée prochaine de vents scélérats. » Le comportement des animaux l’a laissée pressentir et les « Vieux Nègres, réputés pour leur savantise », ont alerté le propriétaire de la plantation, d’où son inquiétude : « Ce matin-là donc, le cyclone approchant, mon maître avait grimpé à cheval sur les hauteurs du Morne Caplet et s’était mis à observer l’océan à la longue-vue d’un air perplexe. » Le temps semble alors s’arrêter, dans cette attente menaçante : « Un silence inhabituel enveloppait les lieux. »
Mais une autre menace se joint à celle-ci, la mise en œuvre du projet de meurtre mûri par l’esclave Samson, dont la volonté s’affirme par le choix du pronom "je", propre au récit autobiographique, ce qui renforce aussi l’effet de vérité : « Je l’avais suivi, au pas de course, un coutelas aiguisé à la main. » Peu à peu, la menace s’intensifie, en montrant l’inconscience de tout risque de la part du maître, alors que l’esclave, lui, se prépare à accomplir son geste meurtrier : « Il était descendu de sa monture qu’il laissa brouter à sa guise. J’arrivai dans son dos. »

Le projet meurtrier
Le lieu lui-même est favorable au meurtre, un lieu isolé sur les hauteurs de l’île, et un décor qui peut permettre la disparition du corps : « Il se trouvait là, devant moi, au bord d’un petit précipice au fond duquel coulait une riviérette noyée sous des pieds de goyave-diable et de fougères arborescentes. » Le rythme des courtes phrases qui s’enchaînent met en évidence la progression du récit vers le geste fatal, encore accentuée par la locution adverbiale renforcée, caractéristique du français créolisé : « Je m’avançai tout près de lui. À moins d’un mètre de lui. Si-tellement près que je dus retenir ma respiration, coutelas déjà levé. »
Une rivière cachée dans la végétation
Avant même d’être accompli, le projet est imaginé, le geste, une décapitation, puis la chute violente du cadavre : « Il ne me suffisait plus que de lui trancher la tête et d’envoyer son corps valdinguer cinquante mètres plus bas. » De même, la fuite est prévue, le passage vers la Dominique, séparée de la Martinique par un bras de mer de 40 kilomètres, cette île où l’ancêtre, Samuel, avait tant essayé de se rendre dans la deuxième partie du roman, en vain : « Puis d’enfourcher son cheval et de m’enfuir vers le Nord où je pourrais enjamber le canal de la Dominique et me réfugier en territoire anglais. »
L'esclave et le maître
Cette approche amène le narrateur à une observation du maître, vu de dos, avec deux détails qui marquent son origine européenne : « Je distinguais la rougeur de sa nuque, ses cheveux déjà clairsemés quoiqu’il fût à peine entré dans l’âge mûr. » Mais cette différence, loin de souligner leur écart, est effacée par les trois brèves observations qui suivent, en gradation : « C’était mon maître. Mon maître à moi. Le seul père que j’aie jamais connu. » L’insistance sur la possession produit une sorte d’inversion : là où le maître considère l’esclave comme sa propriété, c’est à présent l’esclave qui affirme sa possession. N’est-ce pas, finalement, la possession de l’esclave qui assure au maître son statut, qu'il perdrait si l'esclave ne se soumet plus, si l'on reprend la dialectique du maître et de l'esclave, développée par Hegel dans Phénoménologie de l'esprit, en 1807.
Tout se passe ainsi comme si s’opérait une sorte de réticence, l’esclave ayant du mal à accomplir son projet meurtrier, il lui faut, face aux qualités du maître, exciter son courage en remettant au premier plan les abus infligés : « M’ayant appris à lire (mais très peu à écrire), il s’était montré tout à la fois bon et scélérat envers moi, magnanime et injuste. » Il met donc en évidence la dernière épreuve, lui avoir ôté son rôle de « nègre à talent » pour le renvoyer couper la canne à sucre dans les champs : « Mais surtout injuste ces derniers temps lorsqu’il avait embauché ce Mulâtre libre qui se prétendait soigneur de coqs émérite. » La succession de ses pensées montre alors la façon dont il s’emploie à renforcer sa volonté, depuis la prévision, « Il allait mourir », en passant par le fait de poser le meurtre comme une obligation absolue, « Il fallait qu’il meure », en insistant sur sa propre prise charge de cet acte de révolte, « De mes mains », pour conclure sur une affirmation énergique, « Oui ».
Deuxième partie : le meurtre impossible (des lignes 20 à 28)
L'échec
Mais, à l’instant d’agir, le récit reprend l’alternance entre la décision et la réticence, comme si la relation avec son maître était plus forte que son libre-arbitre : « Je tendis le bras pour ajuster le coup, secoué par un flot de larmes, mais à l’instant de frapper, une sorte de paralysie s’empara de moi. » Cette réticence est accentuée par l’opposition qui explique cette incapacité d’agir : « Mon esprit désirait toujours ardemment mettre fin aux jours de M. de Beauharnais, mais mes membres refusaient tout net de lui obéir. » L’adverbe « ardemment » face à l’expression adverbiale, « tout net », souligne ainsi à quel point l’esclavage a créé une aliénation au plus profond de l’être, qui ne peut s’en libérer. Devant cet échec, le personnage retourne finalement sa colère contre lui-même : « Une enrageaison bouillonna dans ma tête sans que mon bras puisse bouger d’une maille. » La créolisation du substantif, « enrageaison » par le préfixe et le suffixe, le verbe qui concrétise la violence du cette colère et l’emprunt métaphorique au français vieilli dans la formule négative finale amplifie encore ce sentiment.
La fuite
Il ne lui reste plus qu’une seule possibilité, la fuite, pour échapper au châtiment prévu pour sa tentative, et, à nouveau, le récit recourt à la créolisation pour les verbes : « Alors, pris de panique, je voltigeai le coutelas dans les halliers et me mis à courir-descendre le morne ». La juxtaposition « courir-descendre » fait directement écho au titre de la première partie « L’Échappée-courir », à l’ancêtre, le premier marron qui s’était réfugié sur les hauteurs de l’île.
Mais, de même que l’esclave n’a pu se résoudre à le tuer, le maître ne peut pas croire à la possibilité d’avoir pu être tué par son esclave, d’où ses « cris », d’abord indiquant sa surprise, « Samson, qu’y a-t-il ? », puis, selon son habitude, un ordre, d’’abord encore familier, « Reviens par ici, mon bougre ! », puis plus exigeant : « Allez, reviens ! » Mais le connecteur et la typographie isolant la décision, « Je partis donc en marronnage », marquent la différence entre ce "marronnage" et celui des parties précédentes : dans la première, il a été choisi avant même d’être esclave, dans la deuxième il a été mûri et décidé, tandis qu’ici la fuite est comme imposée par l’incapacité de tuer pour se libérer.
Troisième partie : le cyclone (de la ligne 29 à la fin)
La violence des éléments
La syntaxe souligne la violence du cyclone, en mettant d’abord l’accent sur le sentiment du personnage, « La première nuit fut effroi », puis par le néologisme dans l’exclamation renforcée, « Une malenuit, oui ! », qui suggère un déchaînement infernal des éléments. Le rythme ternaire de la description qui suit, progressant du plus restreint, « la forêt », au plus général, avec le pronom « tout » avec la gradation des verbes et l’hyperbole qui amplifie le terme créole à la sonorité expressive, confirme cette violence : « Le cyclone tant redouté s’abattit sur le pays, violentant la forêt, déversant de monstrueuses avalasses de pluie glacée, renversant tout sur son passage. » De même que sur terre, la comparaison associe le ciel à cette impression d’être plongé en enfer : « Les cieux, noirs comme péché mortel, étaient secoués d’éclairs et d’interminables coups de tonnerre. »
Le personnage en fuite
Plongé dans cette nature déchaînée, la fuite devient encore plus difficile : « Je dus brocanter plusieurs fois d’abri. » Le verbe créole traduit ces changements de refuges, aussi fragiles que les objets de peu de valeur vendus dans une « brocante », à nouveau en gradation !
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C’est d’abord l’arbre qui est frappé, « Le fromager au creux duquel je m’étais d’abord réfugié fut jeté bas dans un craquement de fin du monde. », un arbre puissant par sa taille immense et les contreforts de son tronc, sacralisé en Afrique comme aux Antilles, où les légendes en font l’intermédiaire entre le monde des humains et celui des esprits, abritant notamment les esprits des ancêtres. Mais, ici, il est impuissant à protéger le fugitif.
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Puis, alors qu’il a trouvé un abri minéral plus solide, c’est un nouvel échec : « Une coulée de boue recouvrit ensuite la voûte de rochers où je m’étais caché, manquant de m’engloutir à mon tour. »
Comme ses ancêtres marrons, il est donc obligé à une terrible errance : « Je compris que je ne devais mon salut qu’à la fuite permanente. » Les infinitifs énumérés en détaillent les étapes, d’abord une obligation négative, « Ne pas rester au même endroit », puis une suite de verbes qui traduisent les efforts en gradation, « Descendre ici, remonter là, escalader par-là », jusqu’à l’ultime portrait métaphorique : « figure fouettée par les vents et la pluie, ramper plus loin parmi les débris de branchages et la terre soulevée. » Ainsi, le marron, après le fouet de l’esclavage, subit le fouet des éléments déchaînés qui le réduisent à néant, comme écrasé par la nature.
La puissance destructrice
Le récit se termine par un brutal constat de la terreur ressentie : « Ainsi passai-je cette nuit terrifiante de cyclone. » Tout aussi brutale est la fin du cyclone, à l’aube, le « devant-jour » en créole, avec une comparaison qui révèle à quel point le catholicisme s’est inscrit dans les mentalités des esclaves : « Au devant-jour, les éléments se calmèrent d’un coup, comme si Dieu le père lui-même leur en avait intimé l’ordre. »
La description met l’accent sur le terrible résultat, tant pour la végétation, même la plus puissante, que pour la faune : « Le spectacle autour de moi était désolation : pieds de bois géants cassés en deux, bambous jetés au ras du sol, cadavres d’oiseaux et d’animaux sauvages flottant sur des mares d’eau brunâtre. » Mais le cyclone n’a pas épargné les plantations coloniales, les lieux, dont l’image créolisée dépeint la destruction, et les humains : « Les Bas avaient subi le même outrage que les Hauts. Je distinguais clairement la toiture déglinguée de Grand’Case, les parcs à bestiaux éventrés, les champs de canne couchés à-quoi-dire une chevelure brutalement peignée et l’aller-venir de silhouettes humaines en proie, à n’en pas douter, au désespoir. »

Le cyclone Mangin à la Martinique, en 1891
L'appel à l'égalité
Mais le commentaire à partir de cette observation, avec son énumération de négations, « Devant les cyclones, il n’y a ni Blancs, ni Mulâtres, ni Chabins ni Nègres, ni libres ni esclaves, ni hommes ni femmes, ni jeunes gens ni vieux-corps », donne à cette néantisation un sens symbolique : fondé sur la couleur de la peau et sur le statut social, le système colonial lui-même n’a plus aucun fondement, de même d’ailleurs que tout ce qui induit une inégalité entre les êtres, le genre ou l’âge. Or, la religion avait longtemps soutenu l’esclavage – comme l’infériorité des femmes –, d’où sa reprise, ici, pour rappeler le néant de l’être humain au regard de Dieu, qui peut être invoqué pour rétablir l'égalité, en ce siècle où se prépare une nouvelle abolition de l'esclavage : « Il y a tout l’impuissance des créatures de Dieu face au déchaînement de la nature. »
CONCLUSION
Dans cette partie, placée au cœur du roman, cet extrait marque un tournant dans l’image à la fois de l’esclavage et du marronnage.
D’une part, le marronnage est ici associé à la violence, puisqu’il s’agit d’abord pour l’esclave de tuer son maître. De plus, une fois qu’il s'échappe, il s’accompagne d’une autre violence, celle du cyclone destructeur, comme si les éléments naturels de l’île s’associaient pour accentuer les difficultés de la liberté que doit affronter le marron. La suite de cette partie, raconte comme Samson va vivre pour un temps sa liberté avec Rose-Amélie, mais le récit revient sur l’épisode du cyclone qui lui avait permis, alors qu’il gisait abattu sur le sol, de connaître une expérience étrange : un rêve qui l’avait transporté en Afrique, sur sa terre d’origine.
D’autre part, les débats intérieurs prêtés au personnage et, surtout, son incapacité d’aller jusqu’au bout de son geste meurtrier, montrent à quel point, alors que ce créole n’a pas connu la Traite, l'esclavage est profondément inscrit dans sa mentalité, au point que la relation à son maître est devenue impossible à briser.
L’extrait interroge donc sur la possibilité de réellement « chapper » à cette aliénation, puisqu’elle est intériorisée chez l’esclave, comme, d’ailleurs, chez son maître. La fin du passage ouvre une perspective, celle de l’égalité que pourrait apporter l’abolition, qui annonce le dénouement de la partie : la rencontre entre le maître et son ancien esclave, tous deux transformés. Le premier a conscience de sa « vulnérabilité », le second ne voit plus en lui « un homme, mais un homme tout bonnement », et accepte la proposition de retourner sur la plantation en tant que « commandeur ».
« La Grève marchante » : un nouveau marron, d'"Il y avait un paquet..." à "... sa solitude."
Pour lire l'extrait
Les deux dernières parties du roman de Confiant se déroulent au XXème siècle, la quatrième, intitulée « La Grève marchante », porte une date historiquement évocatrice : c’est l’époque, dans la métropole, du Front Populaire, qui a permis aux travailleurs d’obtenir des acquis sociaux, tels les congés payés, et des augmentations de salaire importantes. Pour comprendre cette partie, il est nécessaire de rappeler ce qui s’est passé en Martinique.
Les premières revendications, sous forme de « grève marchante », ont eu lieu dès fin du XIXème siècle, du 16 au 18 janvier 1882, pour un doublement du salaire à la tâche, mais ont échoué, après des coups de fusil qui ont blessé les grévistes. Elles se répètent en février 1900, amenant alors une augmentation de salaire de 25%, mais la répression s’accentue.

La révolution russe en octobre 1917 stimule la résistance, dont témoigne la naissance en 1919 du « Groupe Jean Jaurès », mouvement communiste voulant créer de nouveaux syndicats. Dès janvier 1923, une grève est lancée mais non seulement elle échoue, mais aussi provoque des morts. En 1935, un nouveau groupe militant, « Front commun », vient renforcer la lutte et, quand le gouverneur de l’île décide, en février, à la demande des planteurs et des industriels, une baisse de 20% des salaires, c’est la « Marche de la faim » des travailleurs de la canne.
La marche de la faim, 11 février 1935
C’est dans ce contexte que s’inscrit cette partie, puisque le personnage, Siméon Louis-Jérôme, a fait partie de ces révoltés :
[...] il conduisait les grèves marchantes de plantation en plantation, exigeant que la paie soit augmentée. […] Il proclamait, lyrique, que dans un pays lointain, l’Union soviétique, une grande révolution avait éclaté vingt ans plus tôt et que le Capital avait été jeté bas de son piédestal. Que les travailleurs y tenaient leur destinée entre leurs mains […].
Mais il a perdu le respect que lui avait obtenu cette lutte, ainsi que sa victoire lors d’un combat de « damier » contre un adversaire puissant, et, après avoir participé à la décapitation d’un béké, le frère du propriétaire de la plantation de Grand’Case, il a dû fuir, à son tour, comme ses ancêtres, devenir « Ça, le Nègre marron. Le dernier Nègre marron (ce qui n’avait plus guère de sens puisque l’abolition de l’esclavage datait de près d’un siècle) ». Comment le récit dépeint-il les difficultés de cette nouvelle forme de marronnage ?
Première partie : l’épreuve du marronnage (du début à la ligne 13)
Dans les trois parties précédentes, les marrons ont connu la faim, et c’est aussi le cas du personnage décrit. Si le romancier choisit ici un récit à la troisième personne, contrairement aux précédents, le narrateur omniscient adopte, par sa syntaxe et son lexique, un français créolisé qui fait partager au lecteur ce que ressent le personnage, Siméon : « Il y avait un paquet de temps que ça n’avait pas mis un morceau de manger sur son estomac. » Mais il lui attribue un surnom, « Ça », qui le chosifie : le marronnage n’est plus considéré comme un acte glorieux, un signe de courage, mais une fuite indigne.
Survivre
Ses prédécesseurs, même le premier d’entre eux perdu dans cette île inconnue, s’étaient montrés capables de trouver dans la forêt de quoi s’alimenter. Lui n’a su que tirer profit de ce qui est immédiatement à sa portée, « Pendant les premiers mois de sa fuite, il s’était contenté de gauler des fruits à pain », préparé de façon rudimentaire en les faisant « cuire à l’eau, sans sel, dans un coco-nègre ». De plus, il n’a pas l’habitude d’être mal nourris qu’avaient jadis les esclaves : « lui qui, lorsqu’il s’attablait chez sa femme officielle, Rose-Adèle, ou chez celles du dehors, exigeait viande cochon roussi, pois rouges et riz. »
L’arbre à pain et ses fruits

Une autre différence vient de la mention des femmes qui l’entourent, d’abord celle « officielle » puisque l’abolition a permis le mariage, dont le nom, « Rose-Adèle », fait écho à celui des figures féminines précédentes comme le prénom du personnage. Mais, contrairement à ses "ancêtres", il a aussi de nombreuses maîtresses qui prennent soin de lui.

L'image du Béké
L’ensemble du roman prend comme décor une plantation de canne à sucre, « l’Habitation Grand’Case », appartenant à une famille de colonisateurs, ces Blancs appelés « Békés » aux Antilles. Le romancier leur a attribué un nom symbolique, en ne changeant que le prénom au fil des siècles, ici « M. Frédéric-François de Beauharnais ». Plusieurs historiens, en effet, même si cela reste contesté, ont prêté à Joséphine, issue d’une famille de riches békés et veuve d’Alexandre de Beauharnais, un rôle dans le rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802.
Portrait de Joséphine de Beauharnais
Ainsi, l’intervention du béké est emblématique de l’opposition fondamentale entre les descendants des colons et ceux des esclaves, devenue encore plus violente à cette époque. Un siècle auparavant, Samson avait voulu tuer son maître mais n’y était pas parvenu, se retrouvant comme paralysé, tandis que Siméon, lui, est allé bien plus loin, jusqu’au meurtre : ce colon est « le frère de celui-là même que Siméon et ses compères grévistes avaient décapité ». L’implantation du syndicalisme aux Antilles a, en effet, permis aux noirs de s’unir pour résister. Le combat se poursuit donc ; les colons eux aussi savent s’unir, en reprenant l’ancienne pratique, affamer pour dominer : il « fit abattre tous les pieds de fruit à pain à travers les campagnes avec le consentement de ses pairs, négligeant les hauts bois où l’humidité extrême empêchait à ceux-ci de porter, voire de pousser. » En même temps, contrairement aux plus lointains colonisateurs, qui déléguaient à des employés la communication en créole avec leurs esclaves, le créole est devenu une langue commune. Mais, loin de les rapprocher, cela ne fait qu’accentuer l’écart et la violence : « Le Blanc créole goguenardait tout-partout : – I ni ka valépié foujè épi bambou, chen-fè a ! Ha-ha-ha ! (Il n’a qu’à bouffer des fougères et du bambou, ce salopard ! Ha-ha-ha !) »
Deuxième partie : le rejet (des lignes 14 à 25)
De la part des femmes
Le sort du marron, qui jusqu’à présent avait conservé l’appui des femmes car il avait bénéficié de sa victoire en tant que « combattant de damier », s’inverse finalement : « cessèrent de lui déposer à la dérobée, ces demi-calebasses de manger qu’il avait le bonheur de trouver au hasard de son errance ses demi-calebasses de manger ». L’infidélité n’est plus réservée aux hommes… Le marron est donc plus démuni que ses ancêtres qui savaient comment se nourrir, alors même que, comme eux, il s’est réfugié dans les lieux isolés sur les mornes, dont un décor identique : « tantôt dans quelque quatre-chemins, tantôt au pied d’un fromager ou au bord d’une source reculée. »
Le combat de damier

De la part de ses compagnons
Mais il y a plus grave, la rupture de l’union que les noirs avaient su réaliser. Ainsi, il se retrouve seul : « Il finit par apprendre que la plupart de ses compagnons de lutte avaient accepté de se rendre sur les injonctions du syndicat ou bien avaient été rattrapés par un peloton de gendarmerie monté expressément depuis Fort-de-France. » Il invoque deux raisons. La seconde est logique, une poursuite par la « gendarmerie » de ceux qui ont tué, ce qui correspond au rôle répressif de l’institution policière au service des colons. Mais il y a pire, les ordres syndicaux, donc des frères dans la lutte contre l’oppression, qui rappellent, eux, les anciennes poursuites effectuées par les esclaves eux-mêmes, organisées par les colons contre les marrons. Le discours direct rapporté, « Sans doute avaient-ils été trahis, pensa Siméon », rapproche, en fait, ces deux hypothèses, dans les deux cas l’idée que la défaite de l’homme noir est d’abord due à lui-même, à sa servitude acceptée.
La colère
Mais il reste impuissant, seul avec sa colère qu’il reporte sur les siens, mise en valeur par le lexique créolisé : « Alors, il se mit à mauditionner la race nègre en son for intérieur, puis à haute voix bien que seuls les oiseaux et les grands pieds de bois pussent entendre sa colère. » Cette colère qui explose reste cependant dérisoire, puisqu’aucun humain ne peut la partager. Mais la violence de sa comparaison, « Complot de Nègre égale complot de chiens ! gueulait-il jusqu’à perdre haleine », indique que cette colère ne vise plus seulement les Blancs, mais se retourne contre ses propres frères, contre lesquels il fait preuve du même mépris que les colons.
Troisième partie : un ennemi personnel (de la ligne 26 à la fin)
Le rejet d'un ennemi
Mais cette colère est minimisée, car elle devient uniquement personnelle : « Il en voulait tout particulièrement à ce faux-jeton, ce Judas de Manu Neurvad, un bougre insignifiant, au teint semblable à du pissat et aux mâchoires chevalines, qui l’avait toujours jalousé tout en faisant mine d’être un de ses plus fervents partisans. » Le portrait de cet ennemi l’animalise, et rappelle aussi le rôle de la couleur de peau dans les relations entre Antillais, ici le rejet par le noir de celui dont son « teint » jaune indique qu’il est, sinon un « chabin » à peau clair, au moins un « mulâtre ». Un rejet en raison de leur proximité des colons, au service desquels ils se mettent : « Ce Manu pétait plus haut que son derrière depuis qu’il avait obtenu un petit poste de commis à l’économat de l’Habitation à force de lécher les graines du Béké, du géreur et de l’économe. » La vulgarité du lexique accentue la violence du mépris envers celui qui, finalement, accepte une servitude, dont il se montre même fier sans raison : « Il se voyait déjà un grand avenir, bien qu’il n’eût encore rien accompli de notable en ce bas-monde. »
La fin du portrait se complète par des exemples de cette hypocrisie dénoncée, destinés à justifier son rejet : « Devant Siméon, comme dit le proverbe, il était un chef-d’œuvre d’obséquiosité, le gratifiant du titre de ‘‘Monsieur’’ ». Car il ne fait, finalement, que répondre par la violence de sa colère aux insultes de cet adversaire, mises en valeur par la gradation. La première, « Derrière son dos, Manu le qualifiait de "chien" », fait écho à la pensée du personnage. La deuxième, exclamative, traduit le jugement des colons, leur méfiance envers le Front populaire et ses revendications : « De socialiste ! » Pire encore, la seconde exclamation reprend la critique alors lancée au socialisme comme aux syndicats, d’être une trahison : « De subversif appointé par quelque puissance étrangère ! » L’ensemble conduit à un ultime souhait, semblable à celui des temps anciens, la mort du marron : « Avant que ses poursuivants n’en finissent avec sa race. »
L'échec affirmé
La fin du passage conduit, elle, à l’expression de la volonté de vengeance du personnage : « Ça s’était donc juré de fendre la tête de cette raclure d’humanité. » Mais cette promesse traduit un amoindrissement par rapport à son prédécesseur : Samson, lui, avait voulu « tuer [s]on maître » ; Siméon, devenu cet anonyme « Ça », ne fait porter son souhait que sur un subalterne, au service du Béké. En fait, il ne porte plus en lui que la nécessité de survivre dans son errance : « Car depuis des mois et des mois qu’il errait dans les Hauts, loin de tout, il ne nourrissait plus guère d’espoir de renverser l’Ordre capitaliste. » Son plus lointain ancêtre avait, lui, renoncé à retourner au « Pays-d’avant », sa terre d’Afrique, son successeur avait échoué dans son espoir de pouvoir retrouver la liberté dans l’île de la Dominique, et Samson, lui, était allé encore plus loin dans le renoncement à la liberté, en retournant sur la plantation occuper le « poste de commandeur ». Siméon s’était fixé un noble idéal, se mettre au service de tous les travailleurs exploités, auquel il est contraint de renoncer à son tour. Il se retrouve ainsi dans la même situation d’impuissance que ses prédécesseurs, avec la même comparaison à l’immobilité d’un tronc d’arbre coupé : « Il était désormais ensouché dans sa solitude. »
CONCLUSION
Cet extrait de la première des deux parties consacrées au XXème siècle permet une comparaison intéressante avec le portrait des personnages et l’image donnée du marronnage dans les parties précédentes.
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L’idéal de liberté, après l’abolition, porté par les courants politiques nés de la pensée marxiste, s’est élargi à la défense de tous les travailleurs. Mais il ne réussit pas mieux que l’idéal jadis individuel.
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À tous les personnages du récit est attribué un portrait dégradé : le Béké comme son subalterne, Manu, adoptent un comportement méprisable, les syndicalistes compagnons de lutte ont disparu, et le héros lui-même, « Ça », est réduit à l’état d’objet, tout comme son désir de vengeance n’est plus dû qu’à un conflit personnel.
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Si le marron reste contraint à l’errance, sa survie est plus difficile, notamment pour trouver de quoi se nourrir. Il n’y a plus de campement de marrons, il n’a plus de femme à ses côtés, et il finit même par partager le mépris des colons blancs envers son propre peuple.
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Enfin, on note, parallèlement, l’évolution dans l’écriture du récit, d’abord par la focalisation, avec le choix de la 3ème personne, puis par le langage même prêté au narrateur, plus grossier, plus violent que celui de ses prédécesseurs.
« La Grève marchante » : La mémoire inconsciente, de "Ça revécut..." à "... le plus absolu."
Pour lire l'extrait
Dans la quatrième partie du roman de Confiant, après la décapitation d’un Béké par un groupe de militants lors d’une « grève marchante », telle que celles qui ont eu lieu à la Martinique en 1935, le personnage, Samson, devient à son tour un « marron », réfugié dans les hauts de l’île, et, se sentant réduit à néant, il adopte le surnom qui le chosifie, « Ça » : « À son corps défendant, Ça s’est mué en homme-forêt, en homme-bête […] Il s’est vu glisser, perdre toute notion du temps, s’enfoncer peu à peu dans une sorte de rêverie paralysante. » Mais, un soir, comme un de ses ancêtres et en un lieu qui rappelle celui où Samuel, en fuite, a subi un cyclone, il vit une expérience étrange, des hallucinations. Il se remémore alors les paroles de son ami Léon : « Nous héritons de la douleur de nos ancêtres. Ils nous transmettent leurs effrois, leurs souffrances. Parfois, il m’arrive de me sentir un esclave enchaîné que l’on fouette. » Comment ce récit met-il en évidence l’héritage de l’esclavage aux Antilles ?
Première partie : le passé revécu (du début à la ligne 26)
Le poids du passé
Dans les deux premières parties, les personnages, qui avaient vécu la traite négrière, gardaient le souvenir de leur terre d’origine et de leur voyage jusqu’en Martinique. Mais cela ne peut pas être le cas pour le créole, Samson, né dans l’île, auquel le romancier prête alors une expérience différente. Dans un rêve lors du cyclone, il voit apparaître le paysage d’un village africain, un rêve récurrent : « chaque fois que le sommeil s’emparait de mon corps, mon esprit s’envolait vers la terre d’Afrique-Guinée, cette terre dont m’avais tant parlé l’esclave Julien. » Dans cette partie, cela reste encore expliqué, puisqu’en 1841 il existe encore certains vieux esclaves exilés d’Afrique.
En revanche, rien ne peut vraiment expliquer tout ce que vit Siméon, de façon très précise : « Ça revécut une à une les épreuves majeures qu’avaient traversées ses ancêtres et c’était là une infinie, une insupportable douleur. » Tout se passe comme si, soulignée par les deux adjectifs, la « douleur » avait été telle qu’elle s’était transmise de génération en génération, s’inscrivant au fond des âmes. Cette transmission reflète, certes, les paroles de son ami Léon, mais elle se réalise à travers une autre médiation, celle de la nature dans laquelle s’étaient réfugiés ses prédécesseurs : « Il lui suffisait de s’assoupir contre le tronc d’un fromager pour qu’aussitôt il se sente charroyé dans le Ventre Immonde. » Tout se passe comme si les arbres, par leur permanence, conservaient en eux les souvenirs de ceux qui s’y étaient abrités. Ainsi, la terre antillaise elle-même serait porteuse de cette mémoire des êtres humains « charroyés », comme de simples marchandises, qui restitue à l’identique, avec la même expression métaphorique, ce voyage ainsi semblable à une nouvelle naissance. D’ailleurs, le surnom « Ça » n’est-il pas déjà comme l’indice d’un retour à cet état d’objet ?
L'horreur de laTraite
La description marque l’identification du personnage à un de ces esclaves des temps anciens par l’insistance sur les sensations, associées, qui prennent une force symbolique.
Sont d’abord évoqués les bruits, dans une énumération où les objets de l’asservissement sont suivis de l’expression de la douleur et de l’effroi : « Il perçoit des cliquetis de chaînes, des râles, des appels à l’aide prononcés dans dix, vingt langues totalement inconnues. » En même temps, les « langues » si diverses rappellent l’ampleur de la traite africaine.
Puis vient le toucher, « Il sent dégouliner sur ses bras la sueur fétide de ses voisins, qui se mêle à la sienne », indice de la chaleur accablante qui règne au fond de la « cale » où sont enfermés les esclaves.
Les esclaves enchaînés durant la traversée atlantique

Y est associé l’odorat, avec la répétition de l’adjectif « insupportable » justifié par l’énumération qui met en valeur le terrible état des lieux et des êtres : « Ce qui dégage une insupportable odeur empreinte aussi de celle des excréments, du pissat, des restes de nourriture, des plaies purulentes, des vomissures qui emplissent la cale du navire.
Enfin vient la vue, avec un contraste entre les ténèbres, « Il fait une nuit parfaite dans le Ventre Immonde », qui suggèrent à la fois la mort et l’enfer, et une lumière entraperçue : « Mais aux paillettes de lumière qui filtrent à travers les fentes du bois, chacun devine qu’au-dehors, il doit faire grand jour et bel-beau temps. » La mise en valeur de cette lumière par la polyptote semble annoncer l’écart entre ces êtres asservis, les Noirs et ceux qui peuvent poursuivre une vie heureuse, les Blancs.
Le narrateur, omniscient, confirme la puissance de cette hallucination, avec une insistance sur ce passé ainsi revécu, qui s’est ainsi intériorisé : « Le passé devient son présent. Son présent à lui. »
Deuxième partie : le traitement des esclaves (de la ligne 26 à la fin)
Un pénible voyage
Au cours de ce voyage, d’environ deux à trois mois, le navire est confronté aux dangers de la mer, à commencer par les tempêtes, particulièrement terribles pour les esclaves à fond de cale : « Soudain, le navire se met à tanguer, si fort que les Nègres enchaînés roulent les uns sur les autres, se fracassent les os ou le crâne sur ceux qui sont attachés à leurs côtés ». Au cours de la traversée, en effet, beaucoup mouraient, à la fois en raison des conditions de vie, mais aussi des châtiments infligés pour empêcher toute résistance. Le sort de ces « deux ou trois récalcitrants » sortis de la cale, « qu’ils hissent à grand-peine, à cause du roulis, jusqu’au pont du navire », n’est pas précisé, mais la précision, « Et on entend ces infortunés brailler comme si leur dernière heure était arrivée. », suggère au mieux le fouet, au pire la mort. Les cris sont intensifiés par les comparaisons qui imagent cette description : « On reçoit des volées de vent froid qui plongent depuis la trappe grande ouverte, telle une gueule béante. Les mâts claquent comme des détonations. » Autant de symboles de mort, que confirme la dernière évocation : « Puis, c’est le silence net ! »
Antoine Léon Morel-Fatio, Coupe d’un navire négrier, 1862, in L’art naval de Léon Renard

L'image des Blancs
Le récit, parallèlement, fait ressortir le portrait des Blancs qui se livrent à la traite. En principe, leur but est de perdre le moins d’hommes possibles, pour tirer un bon bénéfice de ce transport. Mais cela ne limite pas pour autant leur violence, née d’une méfiance des révoltes de leurs prisonniers, qui se produisaient parfois. Ainsi, quand, lors d’une tempête, « descendent des hommes blancs en armes qui brandissent des lampes, fébriles », pour contrôler l’état de leur cargaison, l’énumération de leurs gestes souligne leur comportement sans pitié : « ils éructent des ordres, écrasent sous leurs bottes les corps jetés par terre, les écartent parfois à coups de pied ou de crosse, dégageant ici une femme coincée sous la charge de quatre hommes, resserrant là les liens d’un jeune homme au regard épouvanté. » À cela s’ajoute la violence de leurs cris : « Ils hurlent dans leur langue et l’on comprend sans comprendre vraiment. » Le parallélisme des adverbes, « ici » et « là », traduit leur double souci, d’une part ne pas perdre un esclave, précieux notamment les femmes qui porteront des enfants, d’autre part ne pas risquer une rébellion, ce qui avait parfois lieu sur un navire négrier.
Troisième partie : le retour au présent (de la ligne 26 à la fin)
Une phrase marque la transition entre cette plongée dans le passé et le retour au présent, en associant le calme revenu sur mer, « Le tangage s’arrête d’un seul coup. Le navire se remet droit sur sa quille. » et une sorte de réveil du personnage.
Le rôle de la nature
Ainsi, le récit efface l’hallucination et le personnage revient au réel, dans ce décor qui avait permis l’irruption de la mémoire : « Ça s’ébroue et se retrouve adossé au fromager comme si rien ne s’était passé. » Mais une mémoire restée inconsciente, puisque le souvenir semble immédiatement oublié. Il ne reste que les « paillettes de lumière », le « grand jour » et le « bel-beau temps », entraperçus en fond de cale, pour illustrer la réalité de cette terre d’exil, sa beauté qu’avait ressentie le premier « Fugitif » qui avait alors choisi de s’échapper en plongeant du bateau : « L’après-midi bourdonne de rumeurs d’insectes dans la torpeur du mois de juin. » Une image de paix et de douceur, qui contraste avec l’horreur du navire, et qui fait renaître un espoir : « Il en émane une vive incitation à l’allégresse. » Finalement, à nouveau le personnage s’identifie, non seulement à ce premier ancêtre, mais aussi à tous les autres qui s’étaient réfugiés auprès de la rivière du Carbet, avec la mention de sa source, « le Piton gelé », un des treize sommets qui forment ce territoire du Carbet au nord de l’île. Comme l’arbre, l’eau joue alors son rôle symbolique pour permettre la vie, ici avec une connotation religieuse : « Ça ressent l’envie de s’ébattre dans l’eau frette comme pour un baptême régénérateur, surtout celle qui descend du Piton Gelé car elle vous saisit les membres tout net. » Comme ses ancêtres, Siméon commence alors une libre errance, mais sans crainte : « Il se met en marche, négligeant pour une fois les traces peu fréquentées, au risque de tomber nez à nez avec quelque cavalier ou sur une charrette à bœufs »
Le renoncement
Comme ses prédécesseurs également, renonçant chacun à son souhait, il vit à son tour un sentiment d’échec, « Sa peur s’est dissoute en lassitude », et renonce à son idéal, non plus un retour au pays natal, une fuite vers la Martinique, ou une liberté avec la femme qu’il aime, mais une liberté collective de tous les travailleurs exploités : « Il ne se sent plus le goût de continuer seul contre l’Ordre capitaliste, sans compter que ses anciens camarades de l’Habitation Grand’Case et des environs semblent l’avoir oublié. » Et comme eux, finalement, il se retrouve seul, abandonné par ses compagnons de lutte, une solitude dont les négations successives font une sorte de trahison « Aucun d’eux ne cherche plus à entrer en contact avec lui comme aux premiers temps de sa fuite. Plus de messages secrets, de signes indiquant qu’on continuait à le soutenir vaille que vaille. Le silence le plus absolu ! »
CONCLUSION
Cet extrait illustre toute la complexité des Antilles, ce qui, pour Confiant, définit la "Créolité", qui a nourri ce que Jung appelle l’"inconscient collectif". Avant lui, Aimé Césaire, un des fondateurs du mouvement de la Négritude, avait fait de l’héritage de l’Afrique et de l’esclavage imposé par la Traite, une des caractéristiques de tous les peuples noirs, inscrite dans les mentalités, un héritage de douleurs sans cesse prêt à resurgir, encore aujourd’hui. S’il conserve cette conception, Raphaël Confiant, lui, la dépasse en prêtant aux îles antillaises un rôle premier : la traite a conduit les esclaves sur une terre nouvelle, dont ils ont pris possession, d’une part par leur travail sur les plantations – ce qui leur donne le droit de revendiquer pour améliorer leur sort – d’autre part par leur enracinement, depuis les premiers marrons, dans une terre qui a permis la survie. Ainsi, au sein de cette riche et belle nature, ils ont créé cette culture "créole" que le romancier fait ressortir, notamment par son écriture qui l’illustre.
Après une dernière épreuve pour Siméon, la rencontre de son épouse Rose-Adèle dans les bras de son rival, Manu, en compagnie d’autres couples qui le chassent à coups de pierre, comme jadis les esclaves eux-mêmes aidaient le maître à poursuivre les marrons, c’est donc au sein de la nature qu’il se réfugie et trouve l’apaisement : « Ce monde-là l’attendait. Lui ouvrait les bras. Il n’avait qu’à faire un geste, un seul, pour y être accueilli, recueilli, protégé, dorloté même. […] il décida de faire de la clairière du Piton de l’Alma, si belle, si inaccessible, son havre définitif, tournant ainsi définitivement le dos au bruit et à la fureur du monde… »
« Drive folle » : un hors-la-loi, du début à "rien pour attendre."
Pour lire l'extrait
Le titre de la dernière partie du roman de Confiant, « Drive folle », donne déjà une double indication : d’une part, le substantif emprunté au verbe anglais, « to drive », pour indiquer une errance telle celle des marrons dans les parties précédentes, illustre le métissage propre à la langue créole, d’autre part l’adjectif fait ressortir l’excès du personnage, défini comme une forme de folie, qui fait écho à la « déraisonnerie » de son lointain prédécesseur, l’esclave Samuel, au XVIIIème siècle.
Mais l’histoire se déroule deux siècles après, en 1978, alors que, depuis la loi de 1946 portée par Aimé Césaire, élu maire de Fort de France en 1945, puis député, comme la Guadeloupe, la Guyane et La Réunion, la Martinique est devenue un département français. L’objectif était de remédier à la profonde misère régnant encore dans ces anciennes colonies, décrite par Césaire à l’Assemblée :

Tous les observateurs sont d’accord pour affirmer que les problèmes sociaux se posent à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion, avec une acuité telle que la paix publique en est gravement menacée… Dans un pays à salaire anormalement bas et où le coût de la vie se rapproche très sensiblement du coût de la vie en France, l’ouvrier est à la merci de la maladie, de l’invalidité de la vieillesse sans qu’aucune garantie lui soit accordée. Pas d’indemnité pour la femme en couches. Pas d’indemnité pour le malade. Pas de pension pour le vieillard. Pas d’allocation pour le chômeur… C’est là un fait sur lequel il convient d’insister : dans ces territoires où la nature s’est montrée magnifiquement généreuse règne la misère la plus injustifiable.
Logo du Parti Progressiste Martiniquais
Cette volonté s’inscrit dans le nom même du parti fondé par Césaire en mars 1958, le Parti Progressiste Martiniquais. Mais cet espoir de progrès s’est-il véritablement réalisé ? Au début de cette partie, quelle image le récit du personnage donne-t-il des réalités de son île
Première partie : présentation du personnage (du début à la ligne 10)
La révolte
Dès la première phrase, la révolte s’impose dans une exclamation qui traduit un rejet violent, accentué par le lexique grossier : « Ils continuent de m’appeler Simao dans leur radio de merde ! » Désignant le média le plus répandu, porteur de l’information, la radio, et répété avec la même grossièreté, « Je m’en fous tout bonnement », ce rejet vise en fait la société dans son ensemble. Il englobe dans ce même mépris son père, dont il réduit le rôle à celui de « géniteur », en lui reprochant le prénom qu’il lui a donné : « Mon géniteur m’avait fait cadeau de ce prénom à dormir debout parce qu’il avait cru comprendre, de la bouche d’un instituteur, que c’était celui d’un roi ou d’un chef africain rebelle. » Une nouvelle exclamation, toujours aussi grossière, ridiculise ce choix, incluant dans sa critique celui qui en a été la cause : « Couillonnades que tout ça ! » En même temps, il rejette ce qui a été l’origine du peuple antillais, la terre d’Afrique. Le lecteur, lui, se souvient du portrait de Samuel, le nègre marron de la partie « Péter-chaînes » qui se disait « petit-neveu de roi par [s]a mère »…
Une énonciation complexe
Par rapport aux parties précédentes, ce début offre une autre particularité, un double choix de point de vue. D’abord, le narrateur est homodiégétique, avec l’emploi du pronom « je » qui, comme dans la troisième partie, donne au récit la vérité d’une autobiographie en intensifiant sa révolte. Mais il passe ensuite au tutoiement : « Ton nom est désormais la Panthère noire. » Comme dans la deuxième partie, un dédoublement s’accomplit ainsi, qui traduit sa volonté de s’approprier pleinement son identité. Le choix de cet animal – qui rappelle l’animal-totem des peuples africains, tel ce « Renard pâle » qui avait accompagné la séance de divination vécue par le Fugitif avant sa déportation – indique l’affirmation d’une férocité qui se veut effrayante.
La férocité de la panthère noire

Un bandit
Le rejet de sa société par ce personnage se confirme dans sa critique de ce qu’a apporté ce progrès, une infrastructure pour répondre au nombre croissant de voitures, « l’autoroute du Lamentin », un tronçon de deux fois deux voies de sept kilomètres reliant l’aéroport, situé au Lamentin, à la capitale, Fort-de-France. Le lexique péjoratif qui la décrit, dans l’exclamation entre tirets, reprend la dénonciation, non seulement de cette réalisation elle-même, mal faite, mais du discours mensonger de ceux qui en sont les promoteurs : « enfin, ce moignon de bitume gondolé par l’infernal soleil tropical qu’ils appellent comme ça ! »
L’image du personnage fait écho à son surnom, en mettant en évidence la peur suscitée : « les automobilistes arrêtés à la station Shell sont tétanisés quand ils te voient surgir, le visage encagoulé, fusil à six coups en main. » Ce personnage s’inscrit donc dans les pas de ses prédécesseurs, Samson qui avait voulu tuer son maître, mais avait échoué, puis Siméon, qui avait participé à la décapitation d’un riche béké, mais avec une violence accrue : il est, à présent, un véritable hors-la-loi, cambrioleur pour survivre et qui provoque la panique : « Le pompiste lâche sa sacoche et s’enfuit. » L’insulte homophobe jaillit, « Tapette, va ! », nouveau signe de son mépris. Cependant, le récit ne s’attarde pas sur le résultat, « L’argent voltige par terre. S’envole ici et là », comme s’il n’avait finalement pas grande importance, l’essentiel étant le pouvoir que lui donne la peur qu’il provoque.
Deuxième partie : le recul temporel (des lignes 10 à 23)
Comme dans les parties précédentes, celle-ci s’ouvre sur un temps actuel, avant d’accomplir une analepse qui permet au lecteur de connaître le parcours du personnage. Parallèlement, le point de vue s’inverse, passant de « Tu découvres soudain ta photo sur un présentoir », celui de la « panthère noire » hors-la-loi, au « je » de sa vérité initiale, expression de sa fierté.
Les signes de mensonge
Dans cette partie, en effet, les médias jouent un rôle important : ce ne sont plus des documents officiels qui en marquent les étapes, mais des articles de presse, une interview radiodiffusée ou télévisée.
Or, d’emblée, le journal trahit la vérité. La photo le montre « [p]lus jeune qu’en vrai. », et de beaucoup : « La mairie a dû leur fournir celle qu’elle m’avait demandée le jour de mon embauche sept ans plus tôt. » En s’attardant sur cette photo, le personnage donne un autre portrait de lui, bien différent. Son exclamation enthousiaste, « Pas une photomaton ! » et son insistance élogieuse, « Une vraie de vrai faite par un photographe professionnel », révèlent la fierté alors ressentie en devenant un employé de mairie, une promotion sociale. Le récit de cette séance énumère les indices de cette ascension sociale, autant de signes de l’assimilation des Antillais qui amène à valoriser les modèles occidentaux. Ainsi, le décor est celui d’un pays inconnu, bien éloigné des paysages de l’île : « avec à l’arrière-plan, paysage de montagnes suisses enneigées » Puis vient le comportement adopté par le personnage, qui suit l’exemple des westerns américains : « tabouret sur lequel je m’étais assis à la cow-boy, une jambe balançant dans le vide ». Enfin, ce désir d’assimilation rappelle l’importance accordée à la couleur de la peau aux Antilles, puisque tout est fait pour minimiser la noirceur originelle grâce au « flash ultrapuissant qui vous éclaircit le teint le plus minuit moins cinq qui soit. »
Une société corrompue
Mais dès cette époque, le mensonge était généralisé, puisque la qualification officielle de son emploi, « Magasinier-adjoint indiquait ta fiche de paie municipale », ne correspond pas la réalité de ses fonctions, énumérées dans la subordonnée d’opposition. Or, chacune de ces fonctions est une preuve de corruption des fonctionnaires à tous les niveaux, puisqu’il est employé pour des services personnels et non pas pour un véritable travail au sein de la mairie : « plus souvent que rarement, tu servais de chauffeur au contremaître du service de voirie, de coursier au secrétaire général ».
Il lui est aussi demandé d’être « diffuseur de Progrès social dans les quartiers acquis à la cause qu’étaient Terres-Sainville, Trénelle, Bord de Canal et Volga-Plage » c’est-à-dire de soutenir l’action politique du Parti au pouvoir, qui, lui aussi, en tire un profit personnel, puisque son salaire est payé par l’argent public. Les quartiers cités sont parmi les plus populaires de Fort-de-France, le siège du PPM se trouvant d’ailleurs situé à Trénelle.
Enfin, la luxure est mise en évidence puisqu’il sert aussi de « Nègre-maquereau », c’est-à-dire de rabatteur pour satisfaire l’appétit sexuel de ses supérieurs, de « tous les petits chefs qui avaient des vues sur des jeunesses en quête d’emploi ». Ainsi, ils n’hésitent pas à profiter de leur pouvoir en promettant à des jeunes filles de leur accorder un poste pour obtenir leurs faveurs. De plus, ces relations se pratiquent durant leur temps de travail, qu’ils n’hésitent pas à négliger : ils « s’octroyaient des pauses pour coquer dans des hôtels mal-z’oreilles des Terres Sainville. » Le qualificatif attribué en créole à ces hôtels fait référence à un petit crabe dit « mal z’oreille », peureux et prompt à se cacher, appellation elle-même empruntée au surnom péjoratif donné aux Blancs de la métropole. Ce sont ces hôtels dits, en français, "de passe", où l’on se cache pour des relations sexuelles rapides.
Troisième partie : les menaces (de la ligne 26 à la fin)
Un homme dangereux
À la fin de l’extrait, un changement de point de vue se produit : le narrateur se dédouble à nouveau, en s’adressant à lui-même mais avec le pronom « vous ». Tout se passe donc comme si, alors qu’il revient aux actions présentes, il s'observait en prenant une distance avec le geste de violence accomplit : « Vous shootez le présentoir. » Un geste de colère contre toutes les injustices, que symbolise le portrait fait de lui dans la presse, illustré par une photo ancienne : « C’est au tour des journaux de partir à la venvole-à-quoi-dire des papillons fous. » Cagoulé et armé, Simao provoque forcément la peur : « À présent, tout le monde s’est réfugié dans la boutique de la station ». Vient alors l’observation de celui qui, telle la « panthère » qui guette sa proie, semble se préparer à bondir : « et vous distinguez très bien, malgré la vitre embuée à cause de la climatisation qui fonctionne sans doute à plein régime, la caissière qui prend lentement le téléphone, consulte une liasse de papiers placée sur le comptoir d’un doigt faussement négligent. » Ce n’est pas un hasard si son regard se fixe sur « la caissière », préparant ainsi le vol qui lui permet de survivre, car le comportement de celle-ci représente une menace : sans doute s’apprête-t-elle à appeler le secours policier, en feignant l’indifférence…

L'expression de la révolte
L’observation est chargée du même mépris que celui précédemment exprimé, en des termes qui rappellent le rôle de la couleur de peau aux Antilles, imagée par la comparaison de son teint clair qui souligne sa naissance de parents eux-mêmes mulâtres : « Je vois sa figure tiquetée de taches de rousseurs. C’est une Chabine blême comme une cristophine qui a mûri à l’en-bas de ses feuilles, assez forte, qui doit être dans sa quarantaine, mais son sac de tétés est encore bien debout. » Mépris redoublé par son commentaire qui ne voit en elle que la dimension sexuelle.
Des cristophines
Enfin, en constatant son absence de peur, « Elle est la seule à ne pas s’être couchée par terre », son interprétation en fait une victime toute désignée, car elle se range dans le camp des exploiteurs blancs : « Elle doit avoir la garde des gros sous de son patron – sans doute quelque crevure de Béké à particule ! » L’insulte lancée fait référence à la famille de Beauharnais, présente dans les parties précédentes et chez qui la mère de Simao avait longtemps travaillé, et fait ressortir la haine des Blancs, qui se reporte sur celle qui est à son service.
Mais cette haine est bien plus forte encore à la fin du passage, avec un mépris qui se généralise à tous ceux qui ont pu accéder à l’argent qui permet de profiter de cette société moderne : « Sur l’autoroute, les voitures accélèrent soudain en klaxonnant. Ces capons se sentent forts, protégés qu’ils sont par leur carcasse en ferraille. » Tous deviennent des ennemis, face auxquels le personnage proclame sa puissance et lance sa menace : « Ils ne perdent rien pour attendre. »
CONCLUSION
Cet extrait dépeint les réalités de la Martinique contemporaine sous un double aspect :
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D’un côté, l’île est entrée dans le monde moderne ; elle ressemble, à présent, à la métropole, avec ses infrastructures, ses institutions, ses médias, et le triomphe du matérialisme propre à la société de consommation. Mais, aux yeux du personnage, elle est tout aussi corrompue qu’auparavant, et hostile car les Noirs y sont toujours exploités par ceux qui ont conquis des privilèges.
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De l’autre, elle produit toujours des êtres révoltés, qui refusent toute soumission, de nouveaux « marrons », qui se sont transformés en bandits en laissant libre cours à leur haine, donc en poussant la violence à l’extrême, ce qui ne suscite que la peur.
C’est ce double aspect qui explique la tonalité du récit, avec d’abord les variations de l’énonciation qui révèlent la vie intérieure du narrateur, la personnalité qu’il s’est forgée, et le lexique qui emprunte ses formules au langage le plus familier, voire grossier, pour accentuer la violence. Enfin, le romancier joue aussi sur une double temporalité, avec une analepse pour présenter son personnage, et l’insertion d’une menace croissante qui crée un horizon d’attente.
« Drive folle » : le dernier marron de "La Panthère noire n'a pas mangé..." à "...sans chaînes visibles."
Pour lire l'extrait
Le récit de la dernière partie du roman de Confiant, « Drive folle », prend principalement la forme d’une autobiographie relatée par Simao, qui s’est attribué un surnom évocateur du danger qu’il représente, « la Panthère noire ». Espérant trouver un travail, il est venu habiter Fort-de-France, et réussit, effectivement, à obtenir un poste à la mairie. Mais, alors qu’il a accepté d’assumer les escroqueries commises par ses supérieurs, à sa sortie de prison, ceux-ci ne lui versent pas les sommes promises. Il se venge alors en les tuant, et, ainsi devenu hors-la-loi, il vit une « drive folle », une errance dans l’île.
En quoi la vie qu’il mène le rapproche-t-elle de ses prédécesseurs marrons ?
Première partie : survivre (du début à la ligne 14)
Comme ses plus lointains ancêtres, outre le fait d’échapper à des poursuivants, la première nécessité du « marron » est de survivre, donc de trouver de la nourriture, ce que souligne le narrateur omniscient : « La Panthère noire n’a pas correctement mangé depuis deux jours. »
La difficulté du marronnage
Mais la différence est que le personnage, qui, dès son adolescence, a toujours vécu dans la capitale, ne sait, pas, contrairement à ses prédécesseurs, tirer parti, pour se nourrir, de ce que peut lui offrir la nature.
Les villes de Martinique
Il est donc obligé de solliciter de l’aide dans son errance à travers l’île, parcourue en longueur, vers le nord, Macouba étant situé sur la route vers Grand’Rivière, comme vers l’est, vers Le Lamentin et Le Robert. En revanche, on retrouve une comparaison animale, telle celle mise en place dès la première partie. Là où, au XVIIème siècle, le « Fugitif » avait le « Renard pâle » comme animal-totem, Simao perd sa superbe de « Panthère noire » et devient, lui aussi, un prédateur dangereux : « elle a drivaillé sans répit telle une mangouste ».

Le soutien
Pour sa résistance à l’esclavage, le nègre marron a été longtemps considéré comme un héros, donc pouvait recevoir l’aide, et c’est ce dont bénéficie encore Simao de la part de ses concitoyens, selon leurs ressources : « il a suffi qu’elle cogne à la première porte rencontrée pour se voir offrir qui un bout de pain, qui un plat de riz agrémenté de viande de cochon salé, qui une bouteille de rhum entamée. » Leur comportement, cependant, révèle un contraste, car la révolte du marron – pensons à Siméon qui a participé à la décapitation d’un béké – représente aussi un danger pour ceux qui oseraient s’opposer à lui : « Certains s’exécutaient en tremblant ». Mais, le mythe subsiste car « d’autres, plus nombreux, lui montraient une sympathie muette » : le soutien apporté est une façon de reconnaître le courage de cette résistance, mais avec prudence tout de même car aider un hors-la-loi est un acte punissable.
Le rejet
Mais le connecteur d’opposition suivi du présentatif met en évidence une évolution des mentalités face au marronnage : « Or, voici qu’ici-là, au beau mitan de l’En-ville¸ dans ce Fort-de-France qu’elle avait tant aimé autrefois, les choses prenaient une structure diamétralement opposée. » Le récit propose une explication, la différence entre la culture des campagnes, encore proche des origines, et celle de la grande ville, la capitale de l’île, où l'individualisme et la peur l’emportent : « Les gens se barricadaient chez eux et refusaient de lui ouvrir ». Mais ce rejet correspond à l’évolution du marron lui-même, bien plus menaçant - et pas seulement contre les riches privilégiés - par son insistance, « ses sommations », et, surtout, son arme, les « coups de feu que, parfois, elle tirait en l’air. » Dans cette peur, un rôle important est aussi joué par les médias, qui diffusent largement des informations – celles qui figurent dans les textes insérés dans cette partie, articles ou interviews – pour accentuer le danger que représente la Panthère noire : « Éteignant prestement radio ou télévision, ils se réfugiaient à l’intérieur de leur maison, attendant qu’elle se lasse et s’en aille. »
Dans ce récit, le glissement de la focalisation zéro à l’emploi du pronom "je", propre à l’autobiographie, renforce l’effet de réel, de même que le discours rapporté directement : « J’avais beau hurler ‘‘C’est moi, la Panthère noire, le combattant de votre cause à tous !’’, je n’obtenais pas une miette de réponse. » Par son cri, il rejoint le rôle de ses ancêtres : ceux-ci témoignaient de la lutte pour échapper à l’esclavage, en 1978 l’esclavage est, certes, aboli, mais n’a pas pour autant permis une véritable liberté car le capitalisme croissant au XXème siècle a amené d’autres servitudes.
Deuxième partie : de nouvelles servitudes (des lignes 14 à 25)
Un bandit
Ainsi confronté à la faim, même dans un quartier populaire comme « Eaux-découpées » où se sont regroupés, après la crise du sucre des années 60, de nombreux migrants venus des campagnes chercher du travail, le personnage n’a donc comme seul recours que le vol, qu’il accomplit avec violence : « J’avais dû forcer la devanture du quartier Eaux-découpées, à coups de crosse, pour pouvoir m’emparer d’un pain et d’une boîte de fromages La Vache qui rit. » Un vol bien modique, d’ailleurs… et qui ne le conduit pas à fuir ; bien au contraire, il assume pleinement son acte en restant sur place : « Là, je m’étais assis à même le trottoir et avais dégusté ce frugal repas sous le regard incrédule ou apeuré des passants. » En cela, il fait preuve de courage, mais qui ne lui vaut aucune estime.
Les miséreux de la ville
Les portraits qui suivent adoptent une focalisation ambiguë, entre le point de vue interne pour restituer le regard du personnage sur les « passants » et le point de vue omniscient, porteur du jugement du romancier. L’énumération met en valeur tous les miséreux, quel que soit leur sexe ou leur âge :
Il commence par les femmes, de nouvelles esclaves, même si elles reçoivent un salaire, en fait très aléatoire car « à la journée » : « Négresses qui s’en allaient louer leurs bras à la journée dans les riches familles mulâtres du mitan de l’En-ville, ou alors dans les richissimes familles blanches créoles de la Route-Didier, fief de la caste supérieure ». Le récit accentue la principale caractéristique antillaise, le rôle de la couleur de la peau pour fixer le statut social, marqué par la reprise hyperbolique de l’adjectif « riches » par « richissimes ». Un statut social dont le terme « caste » traduit la puissance de ségrégation et qui définit aussi le lieu d’habitation : les « et », métissés peuvent résider dans le centre-ville tandis que les « Négresses » vivent dans les quartiers populaires périphériques ; les créoles Blancs, eux, se regroupent dans un quartier verdoyant, et le lexique les compare à des seigneurs au moyen-âge.
Viennent ensuite les travailleurs qui ont joué un rôle essentiel dans le développement de la capitale, un port : « dockers au bras épais, au visage fermé, vêtus de toile-kaki, qui portaient leur manger de midi dans des gamelles ». Comme pour les femmes, le portrait met en valeur la force manuelle et une misère qui les rapproche de leurs ancêtres esclaves… et ils n’ont même pas, eux, une nourriture fournie par le patron.

Cette misère touche tout particulièrement les plus jeunes, victimes du chômage qui sévit : « jeunes gens désœuvrés qui descendaient voir ce qu’ils pourraient bien grapiller sur la place de La Savane ». Ce lieu central et arboré se prête à la promenade, dont le but pour les plus jeunes, « grapiller », suggère un gain possible, peut-être en volant quelques passants. Mais, si l’on se reporte à son image, il renvoie aussi à l’esclavage avec la statue de Joséphine de Beauharnais, dont Confiant a repris le nom pour les riches planteurs mis en scène dans les récits précédents.
La place de La Savane avec la statue de Joséphine de Beauharnais, datant de 1856-1859
Enfin, il choisit le terme créole pour dépeindre les vieillards : « vieux-corps drapés dans une dignité sans faille qui s’épuisaient à faire une énième démarche administrative afin de toucher leur pension ou quelque autre allocation. » Comme le père de Simao, beaucoup d’entre eux ont combattu lors des deux guerres mondiales, au service de la « mère-patrie », gagnant ainsi leur « dignité » de citoyens à part entière. Mais ils n'en sont pas remerciés pour autant, car ils se heurtent à toutes les difficultés pour obtenir le peu d’argent qui leur permettra de survivre.
Troisième partie : le renoncement (de la ligne 25 à la fin )
Le rejet de l'idéal
Quand il est arrivé dans la capitale, le personnage avait pour seul but de trouver un travail lui assurant une vie plus confortable, ce que lui avait apporté son emploi à la mairie. Il ne se préoccupait donc pas de ses compatriotes : « Toute une humanité à laquelle Simao n’avait, avant son incarcération cinq ans plus tôt, jamais prêté la moindre attention ». C’est en prison qu’il a rencontré « le camarade Félix, le courageux militant qui trouvait le temps de se battre aux côtés de travailleurs exploités » : il l’avait initié à l’idéologie marxiste, et lui avait transmis cet idéal qui rapprochait le peuple antillais des esclaves de jadis. C’est ce qui explique qu’à sa sortie de prison, Simao a lui-même repris cette lutte, d’où les tracts inscrivant son marronnage dans la lignée de ses ancêtres révoltés : « LA PANTHÈRE NOIRE, DÉFENSEUR DE LA RACE / DES OPPRIMÉS ET DES FILS D’ESCLAVES ». Mais, face à leur indifférence et à leur rejet, il renonce à cet idéal, comme pour ses prédécesseurs qui eux aussi avaient renoncé et s’étaient résignés à leur sort. Il perd toute idée de libérer ce peuple « qui présentement lui semblait pitoyable, voire sordide », et, à son tour le rejette : « Il s’en voulait d’avoir inscrit sur les tracts » ce souhait de liberté.
Un mépris affiché
Même si, à la fin de l’extrait, le narrateur reste omniscient, le récit prend la forme d’un discours indirect libre, mis en valeur par l’exclamation qui, comme la négation lancée en tête et le lexique violent, traduit son mépris total : « Non, il ne se voulait plus le représentant de cette chiennaille ! » Il fait ainsi porter sa colère sur ses contemporains qui acceptent leur servitude, brutalement rejetés par les adjectifs péjoratifs en gradation : « Il n’avait rien à voir avec ces faces résignées, veules, laides à faire peur parfois. »
Le reproche formulé, « Ces faces d’hommes et de femmes ensouchés dans une déveine éternelle et nullement étonnés de l’être », rappelle l’argument ancien, propagé chez les esclaves par les prêtres catholiques qui, en empruntant une interprétation du récit biblique de la malédiction de Cham, fait de l’esclavage un châtiment divin pour la faute de ce fils ayant dévoilé à ses frères la nudité de Noé, son père ivre.
Quand Noé se réveilla, il le maudit et dit : « Sois maudit Cham et puisses-tu être l'esclave de tes frères » et il devint un esclave, lui et sa lignée, nommée Égyptiens, Abyssiniens et Indiens. Cham perdit tout sens de la décence et il devint noir et fut appelé impudique le reste de ses jours et pour toujours. (Corpus scriptorium Christianorum orientalium)

Le sommeil de Noé, 1493. Gravure, Chronique de Nuremberg
La dernière exclamation, nominale, accentue encore le mépris du personnage : « Ces faces d’esclaves sans chaînes visibles ! » L’esclavage est donc loin d’avoir disparu, il s’est seulement intériorisé en s’inscrivant profondément dans les mentalités.
CONCLUSION
Le dernier récit du roman, jouant sur l’alternance des points de vue narratifs, prolonge les parties précédentes, en donnant une image sombre de la réalité des Antilles en 1978. Si les parties précédentes avaient montré comment, peu à peu, s’effaçaient les origines africaines, puis que même était oublié l’esclavage, au XXème siècle, Confiant montre d’abord qu’il a pris une autre forme sous l’influence des luttes ouvrières contre le capitalisme, en transformant parallèlement le « nègre marron » en militant actif. Mais il va plus loin encore dans la dernière partie, puisque Simao, transformé en « Panthère noire » laissant libre cours à sa violence, retourne à présent sa haine contre un peuple qui a perdu tout sens de ses origines et n’accorde plus la moindre valeur à celui qui se révolte en son nom… Ainsi, si, dans les parties précédentes, le dénouement accordait au « nègre marron » une survie, plus aucun espoir ne subsiste à présent. Le personnage est promis à la mort, qu’il accepte :
Vous décidez de repartir et remontez le boulevard de La Levée à grandes enjambements, mais sans prendre la précaution de dissimuler votre fusil. On s’écarte de vous dans de grands cris d’effroi. On vous reconnaît ! Certains vous applaudissent, vous envoient des encouragements ; d’autres, beaucoup plus nombreux, vous accablent d’abominations de toutes sortes avant de prendre la discampette. Le monde autour de vous est trop beau. Les frondaisons des manguiers centenaires servent de collerette à cette ligne droite dont l’asphalte surchauffé invente des mirages. Une sensation d’irréel. D’invulnérabilité.
Je suis, je serai le dernier Nègre marron d’ici-là…
Conclusion du parcours pédagogique
Ce roman témoigne de la volonté de Raphaël Confiant de mettre en œuvre ce qu’il nomme "la Créolité", mais en la rendant accessible à tout lecteur, même étranger aux réalités des Antilles. Cela se traduit dans les descriptions des paysages de l’île, cadre naturel dans les trois premiers récits, ou urbain dans les deux derniers, et les portraits, qui jouent à la fois sur les ressemblances entre les "marrons", à partir de leur ancêtre commun, et sur leurs différences, en fonction du contexte, avant ou après l’abolition notamment. Il veille à ne pas tomber dans un banal exotisme mais à faire ressentir ce que ressentent ses personnages, esclaves ou maîtres, travailleurs opprimés ou ayant progressé dans la société créole, ou encore masculins et féminins, en tenant le plus grand compte de l’époque dans laquelle ils vivent, ce qui implique de leur prêter une expression différenciée.
Au fil des siècles s’efface la mémoire, d’abord celle de la terre d’origine, « l’Afrique-Guinée », qui, cependant, resurgit encore en rêve, puis celle de l’esclavage lui-même, depuis le voyage sur le bateau négrier jusqu’au pénible travail dans les plantations. De plus, dans chaque partie aussi, un personnage secondaire joue le rôle d’un médiateur pour maintenir cette mémoire, un compagnon d’esclavage, ou, dans les derniers récits, un initiateur aux mouvements politiques révolutionnaires. Enfin, chaque partie comporte des documents dont l’insertion vient renforcer le sens particulier du marronnage, en lien avec les conditions de vie et les différentes formes de pouvoir.
Les explications ont amené à observer de près les choix d’écriture du romancier, depuis les énonciations différentes jusqu’aux choix lexicaux, ainsi qu’aux images. Ces choix, sans héroïser ses personnages, mettent en valeur comment le contexte dans lequel ont vécu les personnages a construit la langue utilisée, comment peu à peu est né le créole, métissage des langues importées, et comment il a, parallèlement, forgé un français spécifique à ces îles de la Caraïbes, comme il en existera un, par exemple au Canada ou à la Réunion. C’est là toute la richesse de ce que l’on appelle "la francophonie".
Histoire de l'art : Hector Charpentier, Nègre marron, 1998
Le titre Nègre marron (en créole, Nèg mawon), donné par le sculpteur Hector Charpentier à sa statue de bronze, inaugurée le 22 mai 1998, à l’occasion du cent cinquantième anniversaire de l’abolition, dans la commune du Diamant en Martinique, témoigne de l’importance que garde, encore aujourd’hui, ce personnage.
Pendant longtemps, en effet, le récit historique de l’esclavage aux Antilles n’a pas tenu compte des résistances des esclaves eux-mêmes, notamment des révoltes sur les navires négriers, de toutes les formes de refus de travail ou de suicide, et, surtout, du marronnage. Le mérite de l’abolition était donc attribué aux seuls colonisateurs qui, peu à peu, avaient lutté contre l’esclavage, depuis les philosophes des Lumières jusqu’à la loi de Victor Schœlcher en avril 1848 qui y a mis fin définitivement.
Ainsi, cette statue fait écho au mouvement de la "Créolité", illustré dans la littérature par le roman de Raphaël Confiant. Elle immortalise l’esclave révolté, le « Fugitif », comme dans le premier récit, et la liberté de celui qui accomplit le « Péter-chaînes », comme Samuel, ou réussit « la Chappe », dans les deuxième et troisième récits. La hauteur de l’ouvrage, 2 mètres 50, et la posture du personnage, robuste et se dressant fièrement sur le sol, point gauche fermé et levé, signent son héroïsation et la puissance de sa libération. Il l’a conquise lui-même, en brisant ses chaînes, qui sont transformées ici en des anneaux stylisés, remplaçant aussi le carcan de jadis : dans son dos, on a l’impression qu’ils le poussent dans sa marche en avant. Deux accessoires symboliques lui sont associés, dans sa main droite, un coquillage, un lambi, servant de conque, à ses pieds un tambour, le bélé. Tous deux étaient utilisés pour permettre aux esclaves fugitifs de se regrouper ou de s’informer des menaces.
Cette statue est donc une invitation à reconnaître à la fois la réalité de l’esclavage qui a construit les Antilles, et à opposer au long déni la fierté devant le courage de ceux qui se sont levés pour se révolter et rendre ainsi la dignité au peuple des îles Caraïbes. Chez Confiant, ce déni est très présent dans l’entourage des deux derniers personnages, Siméon et Simao, et la violence dont ils font preuve ne les conduit qu’à l’échec. Mais, au cri de Simao, « Je suis, je serai le dernier Nègre marron d’ici-là… », cette statue semble apporter une réponse : le marron, rejeté à cette époque, est réhabilité vingt ans après, et son souvenir perdure…

