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Explications : Raphaël Confiant, Nègre marron, 2006

« L’Échappée-courir » : des rencontres, de "Le premier contact..." à "... leurs gibecières." 

Pour lire l'extrait

L’Échappée-courir », titre de cette première partie, datée de 1687 et précédée d’un extrait d l’article 38 du Code noir, promulgué en 1685 par Colbert, pose l’image du premier personnage du roman, un premier "marron" qui, dès que le navire négrier a abordé le rivage de la Martinique, s’est jeté à l’eau pour rester libre. Il devient alors le « Fugitif », l’« Errant », parti à la découverte de ce nouvel univers, alors même qu’il est poursuivi, comme l’explique un texte inséré ultérieurement, sur ordre de Paul-Henri de Lagrange, secrétaire du gouverneur de l’isle de la Martinique, le 24 avril 1687, « au nom de Sa Majesté le Roy de France » : « Toute personne libre qui le croisera est autorisée à l’abattre sur-le-champ sans sommation. » Il est présenté comme « très dangereux », ce qui explique la peur qu’il suscite chez ceux qu’il rencontre dans les bois où il se cache. Comment le récit dépeint-il ce premier contact entre deux mondes ?

Première partie : la découverte d’un nouveau monde (du début à la ligne 13) 

Premiers regards

De part et d’autre règne la méfiance, légitime de la part du nouveau venu qui vécu des poursuites, plutôt due à la peur de la part des autres car un « marron » est censé être dangereux pour préserver sa survie. Cela explique une observation silencieuse : « Le premier contact avec ses êtres étranges se fait sans brocanter une miette de parole. » Le lecteur mesure ici les choix linguistiques du romancier, qui prête à son personnage une langue particulièrement imagée. Le mot "brocante", devient le verbe « brocanter », ce qui souligne l’aspect dérisoire d’un échange où le mot, simplement « une miette de parole », ne serait qu’un objet sans valeur. De même, l’immobilité des personnages, l’absence de réel contact entre eux est concrétisée, chacun devenu semblable à la base d’un tronc d’arbre enraciné dans le sol, en l’associant au jeu plaisant sur les mots : « Chacun reste ensouché dans sa chacunière ».

Le cadre spatial

Contraint à la fuite, le personnage a vite compris la nature de son lieu d’exil, divisé en trois secteurs : il y a ce qu’il nomme « l’En-bas », les terres cultivables avec « des plantations de canne à sucre alignées au cordeau qui peignent les plaines et les coulées »,  lieux dont il a vite compris qu’ils sont dangereux pour lui. Ces terres s’étendent « jusqu’au bordage de la mer », terme emprunté au vocabulaire maritime pour désigner la bordure, en bois ou en métal, d’un espace sur un bateau ; ici, il renvoie au rivage, mais souligne ainsi à quel point la mer est une limite, infranchissable. Vue de cet « ici-là », les hauteurs boisées où il s’est réfugié, son immensité aussi est mise en évidence par la comparaison : elle « ressemble à un pagne tendu à l’infini. » Sur les hauteurs, les bois, eux, sont touffus, impénétrables, et rendent la marche difficile puisque ces hommes avancent « en ouvrant une trace devant eux à coups de coutelas. »

Un champ de canne à sucre à la Martinique

Un champ de canne à sucre à la Martinique

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Leur comportement

Venu d’Afrique, une terre de guerriers à cette époque, le Fugitif remarque tout de suite les armes portées : ils « sont armés de fusils grossiers et de coutelas. » Vu qu’il ont pu chasser dans ces bois, ce sont des Nègres libres, ou peut-être aussi autorisés par leur maître… Le romancier, à ce sujet, après avoir énuméré « le produit de leur chasse : ramiers, grives trembleuses, poules d’eau, gangans », prend soin de préserver le réalisme en précisant que le personnage n’a appris que plus tard à les nommer, quand il sera capable de communiquer avec les plus anciennement arrivés : « Oiseaux dont, au déroulé du temps, ils vous enseigneront les noms. »

Quelques oiseaux de Martinique

Cette phrase introduit aussi l’énonciation particulière choisie par le romancier dans cette première partie, celle d’un narrateur qui s’adresse au personnage en le vouvoyant, en respectant ainsi la distance temporelle – on est au XVIIème siècle – et le réalisme, l’écart entre ce personnage ignorant tout de la langue et celui qui l’observe tout en se mettant à sa place.

Mais il est aussi frappé par un comportement qui peut paraître davantage propre à des enfants : « Ils parlent très fort, rient, cabriolent, se chamaillent ou se congratulent ». Il ne peut, en fait, qu’observer leurs gestes puisqu’il ne comprend pas leur langue : « Leur bouche jargouine une langue inconnue qui n’entretient aucun rapport avec aucune de celles en usage au Pays-Guinée. » L’étrangeté de cette langue est accentuée par le verbe « jargouiner », dérivé de « jargon », terme péjoratif, que prolonge sa description qui suit, reprenant, pour sa part, le verbe vieilli, « bailler » dans le sens de « donner » : « Une sorte de roucoulement nasillard qui leur baille, en fait, un air un peu menaçant. » L’effet de surprise est restitué par l’oxymore qui oppose la douceur à l’aspect plus désagréable d’un son nasal, qui ne fait qu’accroître la méfiance envers ces êtres si différents.

Deuxième partie : le temps de la rencontre (des lignes 13 à 32) 

Le rejet du marron

Si, chez le Fugitif, domine la surprise, la réaction des Nègres créoles est beaucoup plus violente, avec un comportement qui traduit leur peur : « Quand ils vous découvrent, ce n’est pas dire qu’ils sursautent. Ils se figent net, les lèvres largement ouvertes, les bras comme cassés. » Le Nègre marron est, en effet, considéré comme dangereux, et aller en forêt est déjà une prise de risque : « C’est que les Nègres créoles ne vont jamais seuls dans les hauts bois. Ils s’agrègent, plus souvent que rarement, par quatre ou cinq, le plus robuste (ou le plus téméraire) placé à l’avant de la petite troupe. » Ainsi, les Noirs de l’île ont adopté le regard des propriétaires blancs, avec une peur qui est accrue par un souvenir de leur terre d’Afrique où la puissance va de pair avec un pouvoir surnaturel : « Une peur sacrée les tient de vous voir. » Cela explique leur fuite éperdue au plus profond des bois, mise en valeur par l’emploi pronominal du verbe et par l’image de leurs insultes multipliées : « Alors les voilà qui s’escampent en vous voltigeant ce que vous devinez être des injuriées ». Leurs injures en gradation, transcrites en créole, soulignent la puissance magique prêtée aux marrons : « Sakré Neg-mawon ki ou yé ! Asazinè ! Tjenb-wazè afritjen (Espèce de Nègre marron ! assassin ! sorcier africain !) »

Assurer sa survie

Mais, pour le marron, cette rencontre est bénéfice car, dans leur fuite, ils « lâch[e]nt leurs armes ou bien leurs outils ». Or, la réaction du personnage dément l'image du « marron assassin » puisque les phrases brèves insistent sur son absence d’intérêt : « Les fusils sont inutiles. Faute de poudre. » Pour lui, l’essentiel est la survie, donc le « butin » le plus précieux est ce qui lui permet de se nourrir, d’abord en pillant ce que les esclaves ont le droit de cultiver, « de minuscules jardins en pente raide dans lesquels il vous arrive de fouiller ignames-chacha ou choux caraïbes. », ensuite en tirant profit de ce qu’offre la nature grâce aux outils récupérés : « Les coutelas, les madjoumbés et les fourches une bénédiction. Ils permettent de jeter bas les palmistes afin d’en manger le cœur si-tellement tendre ou d’aller à la recherche de l’igname sauvage qui s’ingénie à se serrer sous un fouillis de rames, cela à flanc de précipice. » Des outils indispensables qui permettent de couper, de piocher et de retourner le sol, car la géographie de l’île, avec ses pentes abruptes et ses forêts touffus, ne facilite pas cette quête de nourriture.

Ces rencontres ont un autre intérêt pour le Fugitif, l’apprentissage de cette « langue inconnue », dont le récit rend compte d’ailleurs par la formule insérée, un redoublement lexical hérité des langues africaines où il est fréquent : « Vous ne mesurez pas encore la cadence de leurs mots mais à-force-à-force, ils s’inscrivent dans votre esprit. »

Troisième partie : la vie des Noirs (de la ligne 33 à la fin) 

Des victimes

Le regard du Fugitif à l’occasion de ces rencontres se porte sur une autre réalité que le récit met en évidence : « Leur dos est rayé de vilaines cicatrices qui sont la marque du fouet lequel, au Pays d’Avant comme au Pays d’Ici-là, est le tout premier instrument d’asservissement. » Ce constat efface, en fait, la différence entre lui et eux, car, finalement, partout le Nègre est victime.

Confiant prête alors à son personnage un souvenir qui rappelle les plus anciennes circonstances historiques de la Traite, souvent absentes d’ailleurs des ouvrages historiques qui l’étudient, le fait que ce commerce tirait son origine des razzias effectués dans les régions intérieures par des peuples d’Afrique qui vendaient ensuite leur butin sur les côtes aux négriers européens. 

Il dépeint le peuple impliqué dans ce commerce, en évoquant « la horde de chevaux qui caracola autour de votre village, montés par des hommes enveloppés de la tête aux pieds de monceaux de toile bleus, des hommes dont on n’apercevait que l’implacable du regard et qui cinglaient la terre à coups de fouet, levant des nuages de poussière ocre. » Il s’agit ici des touaregs, souvent nommés "hommes bleus" en raison de la teinture indigo de leur vêtement qui colorait leur peau. Le récit met en valeur leur violence, encore accentuée par leur comportement dépeint dans des brèves phrases : « Qui crachaient dans votre direction. Éructaient des ordres. » 

Un touareg, "homme bleu"

Un touareg, "homme bleu"
« Maures pillant un village nègre », in L’Afrique, ou histoire, mœurs, usages et coutumes des Africains. Le Sénégal, de René Geoffroy de Villeneuve, 1814. BnF

L’indice temporel, « chaque fois », marquant le renouvellement de ce souvenir lors de ces rencontres, traduit à quel point ce traumatisme est resté gravé en lui, ce qui explique aussi la critique qui suit : « Des hommes à peau pourtant noire mais convertis de longue date à une nouvelle religion qui s’acharnait à jeter bas les statues des divinités ancestrales, à les piétiner, à les brûler, tout en psalmodiant une longue prière qui faisait frissonner ». Est ainsi dépassé le racisme habituel qui oppose le colonisateur blanc à l’esclave noir pour montrer l’implication arabo-musulmane dans la traite, d’abord intérieure à l’Afrique.

« Maures pillant un village nègre », in L’Afrique, ou histoire, mœurs, usages et coutumes des Africains. Le Sénégal, de René Geoffroy de Villeneuve, 1814. BnF

Une fraternisation

Mais la fin de l'extrait inverse la relation initiale, fondée sur la peur réciproque, pour dépeindre une autre sorte de comportement des « Nègres créoles » : « Leurs yeux passent de l’incrédulité à l’intérêt jusqu’à ce qu’ils esquissent un brin de sourire. » Il semblerait donc qu’un rapprochement puisse s’opérer, mais que rien l’explique, et qui paraît tout aussi étrange au personnage : « D’autres fois, plus rares, les Nègres créoles sont frappés de frénésie. Leurs yeux passent de l’incrédulité à l’intérêt jusqu’à ce qu’ils esquissent un brin de sourire. Ils ne savent quoi faire ni que dire. »

Si le portrait rappelle à quel point l’esclave est victime, « couturé de coups de fouet (ou les oreilles coupées, ce qui désigne ceux qui un jour se sont hasardés à fuir la plantation) », en rappelant les châtiments qui lui sont infligés, cela semble aussi une explication du rapprochement qui s’opère, comme si, inconsciemment les esclaves reconnaissaient en ce marron un semblable. Cela amène alors une fraternisation qui l’emporte sur la peur : l’esclave « fait deux-trois pas en votre direction, timide, levant les bras en signe de paix ou bien vous tendant un morceau de cassave, cette galette fabriquée à partir du manioc au goût si fade qu’ils emportent toujours dans leurs gibecières. » Ainsi, s’annonce une solidarité possible entre tous ceux, qui, finalement, sont d’abord des victimes.

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Les cassaves, galettes de manioc

CONCLUSION

Cet extrait offre un triple intérêt :

  • Il présente le contexte de l’île qui explique la vie difficile des marrons que le roman va mettre en scène dans chaque partie : les dangers courus, la difficulté pour survivre dans un cadre si différent de la terre d’Afrique d’origine.

  • Il met en place une première image de l’esclavage, en rappelant son origine historique, mais aussi en montrant combien il inscrit dans les corps et les âmes des douleurs, et comment leurs maîtres peuvent les influencer en suscitant leur peur des  marrons alors que devrait s'imposer la fraternité.

  • Enfin, c’est une première approche de l’écriture originale de Confiant, à la fois par le choix d’une énonciation particulière, avec l’emploi du pronom "vous", comme s’il faisait à ce personnage, le destinataire de son récit, le portrait que celui-ci ne peut faire vu son ignorance de la langue, tout en usant lui-même d’un lexique qui rend compte de la créolisation du français.

« L’Échappée-courir » : une vie nouvelle, de "Au beau mitan des terres..." à "... moins inquiet." 

Pour lire l'extrait

Dans « L’Échappée-courir », titre de la première partie, datée de 1687, du roman de Confiant, Nègre marron, le personnage, transporté d’Afrique vers la Martinique sur un navire négrier, s’est jeté à l’eau à son arrivée pour rester libre. Il devient alors le premier « marron », sous l’appellation de « Fugitif » ou « Errant », réfugié dans les forêts sur les hauteurs de l’île pour échapper aux poursuites. Il en découvre peu à peu les lieux et les habitants.   Comment le récit met-il en valeur les réactions du personnage face à cette découverte ?

Première partie : le cadre de vie (du début à la ligne 18) 

La géographie de l'île

Le récit souligne l’opposition de deux espaces dans l’île, les « terres hautes », et la région « d’En-bas », avec deux paysages bien différents. Les hauteurs offrent l’avantage d’être « trop isolées » pour permettre de poursuivre les évadés, d’autant plus que « la forêt » leur offre sa protection. La partie basse, elle, est le lieu des plantations de canne à sucre, le lieu donc de l’asservissement des esclaves, dans les champs comme dans les « sucreries » où ils doivent « convoyer cette dernière ».

Entre les deux, l’indice spatial vieilli, « au beau mitan des terres hautes » présente une zone intermédiaire, « à endroit où la campagne et la forêt se joignent », comme pour illustrer ce qu’est le marron lui-même, ni esclave, ni véritablement libre car toujours en danger d’être retrouvé, voire abattu.

Carte de la Martinique : son relief

Carte de la Martinique : son relief

Mais la description accorde une place importante à l’accueil offert au fugitif au sein de la nature. D’une part, il y a des lieux plus ouverts, « d’abondantes clairières naturelles », où il trouve les conditions favorables à sa survie, de l’eau, « des riviérettes dont l’eau ne tarit presque jamais, même au plus raide de la saison de carême », et les fruits des « goyaviers » et des « caïmitiers » pour se nourrir. Et, bien sûr, ces clairières facilitent la construction d’une « hutte en bois-ti-baume à la façon des Nègres créoles », arbuste ainsi nommé en raison de son pouvoir médicinal et facile à utiliser.

La place de la mer

Mais le récit déplace ensuite le regard du personnage sur la mer, observée des hauteurs de l’île : « ayant grimpé à l’en-haut du plus élevé des pitons du Carbet, le piton Lacroix, vous vous étiez rendu compte que le Pays d’Ici-là était comme encerclé, ceinturé par deux mers. », avec un lexique redoublé, qui fait de cette terre une prison. L’énonciation est surprenante car prise en charge par un narrateur qui s’adresse au « Fugitif » en le vouvoyant. Cela donne l’impression que, le personnage ne possédant pas la langue pour s’exprimer seul, son portrait est fait par un observateur extérieur, tel un historien, mais tout de même capable de s’identifier à lui pour reconstituer son parcours et ce qu’il ressent dans cet exil traduit par la formule spatiale, « le Pays d’Ici-là ». Cette formule, en effet, juxtapose l’acceptation du lieu actuel, « ici », et l’éloignement de la terre d’origine, « là ». La déportation à la Martinique s’est faite sur un navire, donc le personnage sait qu’il a suivi une route maritime. Mais la métaphore qui transforme l’île en prison se prolonge par la description de ces « deux mers », personnifiées pour accentuer la menace qu’elles représentent :

  • La première nommée, « à l’Orient », est l’océan Atlantique, dont l’adjectif mis en apposition, « rageuse », met en évidence la violence, prolongée et confirmée par la précision qui semble l’habiller : « couverte d’un voile d’écume blanche par-dessus des eaux d’un bleu profond ».

  • La seconde, « à l’Occident », la mer des Antilles, dite aussi des Caraïbes, n’a pas cette violence, elle est « parfaitement étale » et c’est là que se trouve le port principal de l’île, « où avait jeté l’ancre le bateau qui vous avait convoyé jusqu’ici ». En revanche, alors que les couleurs de l’Atlantique sont franches et lumineuses, la couleur de son vêtement est repoussante : « une robe grisâtre, presque sale. »

Les sentiments du personnage

Le fait de se construire un abri plus élaboré, une « hutte » en imitant ce qu’il a pu observer de la part des « Nègres créoles » est un premier signe d’une acceptation de son exil. Mais le souvenir de sa terre africaine natale ne disparaît pas pour autant : « L’affaire vous occupa plusieurs jours d’affilée, mais, une fois achevée, la désespérance refit son apparition. » Jusqu’alors, il avait, en effet, entretenu vivace l’espoir de « regagner le Pays- d’Avant », mais il disparaît lorsqu’il mesure à quel point l’île est une véritable prison : « Vous aviez alors compris qu’il était tout bonnement inutile de continuer à tourner en rond car la voie que vous vous étiez mis en tête de chercher, le chemin secret que vous espériez emprunter afin de regagner le Pays-d’Avant n’existait point. » Il est donc obligé de renoncer à cet espoir entretenu au cours de ses errances dans l’île.

Deuxième partie : deux choix opposés (de la ligne 18 à la fin) 

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Peter van der Aa, Le travail de la canne à sucre, XVIIème siècle

Le renoncement

La solitude dans laquelle survit le personnage ne peut qu’accroître son désespoir, mais la rompre, rejoindre ses semblables, ce serait accepter l’asservissement, ce que refuse le personnage, avec une insistance marquée par la négation, « il vous était impossible de descendre sur la côte », renforcée par le passage entre tirets avec l’antéposition d’une négation absolue : « jamais vous n’accepteriez de couper la canne comme ces bataillons de Nègres dont vous observiez le ballet dès que s’annonçait le temps sec, ni de travailler dans les moulins et les guildiveries des Blancs ». Il a pu, en effet, observer de loin les réalités vécues par les esclaves dans les champs ou dans les usines qui traitent la canne, pour produire aussi la « guildive », l’eau-de-vie tirée de la mélasse ou du jus de la canne.

Le lexique choisi, les « bataillons », les transforme en soldats, soumis à des ordres et effectuant un « ballet », c’est-à-dire à une organisation et à des mouvements rigoureux, mais terme surprenant pour un dur travail qui n’a rien de commun avec la beauté et la légèreté d’un spectacle de danse.

Le premier choix du personnage est donc de se laisser mourir : « vous aviez renoncé à vivre. » Il décide donc d’attendre la mort, sans s’alimenter ni boire, sans bouger même malgré les douleurs et les peurs : « Vous vous étiez étendu, face contre terre, pendant des jours et des nuits, sans bouger, malgré les nuées de maringuoins qui s’acharnèrent sur votre peau, les bêtes nocturnes qui vinrent renifler votre corps et s’en détournaient prestement à cause de votre respiration devenue lourde. » L’accent est mis sur les plus dangereux, non pas les « bêtes nocturnes » les moustiques, dont le nom est emprunté à la langue d’Amérique du sud, le "tupi-guarani".

La force de vie

Mais la fin de cet extrait inverse cette volonté, en rendant au personnage la force de vivre : « Peu à peu, tout votre être n’avait fait plus qu’un avec cette terre que pourtant vous haïssiez de toutes vos forces et, insensiblement, une soudaine vigueur s’était emparée de votre personne. » La description de ce changement n’est pas l’effet de sa volonté, mais d’une action quasi magique. C’est le contact avec la terre, une sorte de fusion, qui redonne un sens à son existence : « Vous vous êtes senti comme renaître. » La comparaison souligne ce qui est une véritable métamorphose, l’acceptation d’appartenir à présent à une autre terre, non plus l’Afrique, mais celle des Antilles : « Comme si vous étiez devenu un homme différent. » La nature joue un rôle essentiel, dans une sorte de réciprocité :

  • d’un côté, les deux comparatifs montrent qu’il ne ressent plus les lieux, la flore et la faune comme des ennemis : « Tout vous sembla dès lors plus familier, plus amical. »

  • de l’autre, c’est aussi la nature qui l’adopte : « Pieds de bois, roches, insectes, oiseaux, cours d’eau vous acceptaient désormais comme si vous étiez un natif-natal. » Cités en premier dans l’énumération, les arbres traduisent cet enracinement, accentué par le redoublement lexical qui l’inscrit ainsi définitivement dans la réalité créole.

Le personnage connaît alors un apaisement : « Vos gestes devinrent plus naturels, votre regard moins inquiet. »

CONCLUSION

Cet extrait marque l’évolution dans la nouvelle vie du personnage, le premier « marron » qui va représenter l’ancêtre de ceux qui sont au cœur des quatre parties suivantes. Il découvre peu à peu sa nouvelle terre, ceux qui y vivent, il tente même, dans la suite du récit, de rejoindre un campement de marrons pour briser sa solitude. Mais il les quitte rapidement, en leur reprochant d’avoir tout oublié de leur vie antérieure, alors que lui rêve encore de regagner sa terre natale, tout en mesurant l’irréalisme d’un tel espoir. Finalement, il accepte de tenter de survivre dans ce nouveau territoire, malgré les difficultés.

Mais, cet extrait illustre aussi l’évolution des deux courants culturels qui ont marqué le monde noir, le passage de la Négritudedont Césaire est un des chefs de file, à la Créolité, soutenue, elle, par Confiant aux côtés de Bernabé et Chamoiseau. Puisque le « nègre marron » a fini par devenir un « natif-natal », c’est-à-dire par inscrire son identité dans la terre des Antilles, à quoi bon raviver chez les Antillais l’ancienne culture africaine, comme le réclament les tenants de la Négritude ? Cette culture n’est pas celle des Antillais ; c’est donc leur appartenance au monde des Caraïbes qu’il faut mettre en évidence dans la littérature, en rappelant, certes, l’exil original, mais en soulignant la façon dont, progressivement, ils se sont appropriés leur nouvel univers.

« Le Péter-chaînes » : ........................

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