Jean-Marie Gustave Le Clézio, Alma, 2017
Jean-Marie Gustave Le Clézio (né en 1940) : l'"explorateur d'humanité"

Le temps de l'initiation
Né à Nice, le 13 avril 1940, où il a vécu sa jeunesse, J. M. G. Le Clézio, connaît bien les lieux où l’un des deux narrateurs d’Alma, Dodo, finit sa vie et où le second Jérémy Felsen se rend pour rendre compte de son séjour à l’île Maurice à sa mère, hébergée dans le couvent Saint-Charles à Cimiez. Il a vécu la guerre à Nice à la hauteur d’un enfant, comme il explique dans son Discours de réception du Prix Nobel à Stockholm, en 2008 : « Pas un instant elle ne m'a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c'est tout. »
Mais lire la biographie de Le Clézio, c’est surtout le suivre dans ses nombreux voyages, comme si déjà ses origines familiales l’y prédisposaient : elles le rattachent à la Bretagne, mais aussi à l’île Maurice où ses ancêtres paternels ont émigré en 1793 et acquis la nationalité britannique.
Portrait de Le Clézio, 6 octobre 2017, "La Grande Librairie", France Télévisions
C’est sur ces traces originelles que marche d’ailleurs un des narrateurs d'Alma, Jérémy, pour « comprendre l’origine », dit-il. Et l’écrivain pourrait reprendre à son compte l’affirmation de son autre narrateur, le clochard Dodo : « je crois que tous les humains doivent partir un jour, et marcher droit devant eux pour rencontrer ceux qu’ils ne connaissent pas. »
Le voyageur
Son premier voyage véritablement initiatique est le Nigéria, où il rejoint, en 1948, son père, médecin de brousse qui y séjourne depuis le début de la guerre. Il en souligne l'importance dans Dans la Forêt des paradoxes : « De ce voyage, de ce séjour […], j’ai rapporté non pas la matière de romans futurs, mais une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel, qui m’a accompagné toute ma vie – et qui a été la dimension contradictoire, l’étrangeté à moi-même que j’ai ressentie parfois jusqu’à la souffrance. » C’est aussi de ce voyage qu’il date son premier récit, associant ainsi d’emblée voyage et écriture.
J.M.G. Le Clézio, Le rêve mexicain, 1992
Ensuite, vient la Thaïlande où il effectue son service militaire comme coopérant, mais il en est expulsé pour avoir dénoncé le tourisme sexuel – thème qui revient fréquemment dans ses romans, comme dans Alma –, et est alors envoyé au Mexique. Expérience profonde, qui le conduit à apprendre les langues maya et nahuatl, puis à partager la vie des Indiens dans la forêt à l’est du Panama.
Devenu enseignant, il poursuit son parcours notamment dans les universités de Bangkok, de Mexico, de Boston, de Séoul, enfin d’Albuquerque, au Nouveau-Mexique, où il vit durant la plus grande partie de l’année et dont il fait un emblème de sa vie : « je vis dans les lisières, entre les mondes », explique-t-il à propos de cet état américain à la frontière, comme Nice, à la frontière entre la France et l’Italie, ou même la Bretagne, entre la terre et l’océan.

La « littérature-monde »
Le titre du manifeste qu’il signe avec quarante-trois autres écrivains en mars 2007, Pour une littérature-monde en français, illustre parfaitement l’ensemble de son œuvre, reconnue alors qu’il n’a que 23 ans par le prix Renaudot obtenu pour Le Procès-verbal, et dont l’ensemble lui vaut le prix Nobel de littérature en 2008. Contes et nouvelles, romans, essais…, une œuvre vaste qui parcourt les continents, depuis l’Afrique jusqu’à l’Amérique latine en passant par le Maghreb, sans oublier Nice et ses alentours, chers à son cœur, et les époques. Une de ses déclarations, « Je suis toujours en fuite ou en poursuite. Je ne flâne jamais. Je ne vis que d’émotions », pourrait illustrer cette œuvre, faite de quêtes, comme encore dans Alma, et qui témoigne toujours de son intérêt pour les exclus, les marginaux, les errants, tous ceux que l’Histoire condamne à l’exil, et tout particulièrement les femmes, les premières à subir l’exploitation. Ainsi le salue d’ailleurs l’Académie suédoise du Nobel : « écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante. »
Lecture cursive : "Dans la forêt des paradoxes", Discours de Stockholm, 2008
Pour lire le texte

Le Clézio, La réception du prix Nobel à Stockholm
Premier extrait
Premier paragraphe
Au début de ce discours, Le Clézio revient sur son enfance, en soulignant déjà le rôle qu’a joué pour lui l’écriture. Un rôle primordial puisqu’il y rattache les privations de l’après-guerre, qu’il s’est efforcé de surmonter : « j’ai dessiné et écrit mes premiers mots sur l’envers des carnets de rationnement, en me servant d’un crayon de charpentier bleu et rouge. » À cette même époque remonte aussi un besoin incessant de lire, et la mention de sa passion pour les « dictionnaires » annonce déjà les principales caractéristiques de son œuvre, notamment ce goût des mots.
Cela peut expliquer la place prise dans Alma par le fait de nommer par des listes les lieux, les personnes, les plantes… : « C’étaient de merveilleux portiques pour partir à la reconnaissance du monde, pour vagabonder et rêver devant les planches d’illustrations, les cartes, les listes de mots inconnus ». Ainsi, il évoque précisément ses premiers essais d’écriture, alors qu’il est encore enfant, à nouveau avec deux dimensions significatives, l’importance de l’imagination tant pour la fiction relatée, telle « la biographie d’un roi imaginaire », que pour le choix narratif, par exemple « un récit raconté par une mouette ».
Le second paragraphe
Le second paragraphe souligne aussi le rôle de cette « période de réclusion » où plusieurs lieux restent interdits d’accès dans la formation de sa personnalité : « c’était un contexte où l’on avait le désir de s’enfuir » et, comme cela est spatialement impossible, le recours reste l’évasion mentale, « de rêver et d’écrire ces rêves ».
Enfin, cette période fondatrice est aussi liée à sa grand-mère, « une extraordinaire conteuse » avec ses récits « très imaginatifs » qui transportaient l’enfant dans des paysages lointains. Dans Alma d’ailleurs, il fera de plusieurs des personnages féminins celles qui « content » les temps anciens, souvenirs réels ou mythes.
Deuxième extrait
Dans la suite du discours, Le Clézio s’interroge sur les raisons qui poussent l’écrivain à écrire. Il prend comme point de départ de sa réflexion un extrait de L’Écrivain et la conscience de Stig Dagerman, paru en 1945 alors que de nombreux auteurs choisissent de s’engager. Dagerman met en évidence un « paradoxe » propre à la littérature engagée, l'écart entre l'auteur et son public – d’où le titre donné au Discours : l’écrivain « qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence. »
Ainsi, selon Le Clézio, il appartient à l’écrivain de se confronter à ce paradoxe, d’abord en rendant compte de toute la réalité « pour en reconnaître chaque détail, pour explorer chaque sentier, pour donner son nom à chaque arbre ». Nous retrouvons ici deux des caractéristiques d’Alma, la place prise par les description et l’importance du fait de « nommer ». Mais il doit aller encore plus loin car tous ces auteurs, qui pensaient par l’écriture de la fiction, par la place accordée au rêve, à l’imaginaire, pouvoir s’évader, sont rattrapés par le réel autour d’eux : « les voici confrontés au réel, non pas seulement comme observateurs, mais comme des acteurs. » Ils n’ont alors plus le choix, « Il leur faut choisir leur camp », dénoncer les injustices et les abus, ce qui les met forcément en danger, comme les auteurs qu’il cite, qui tous, « ont eu à prendre la route de l’exil » pour échapper aux sanctions des pouvoirs.
Le sentiment qu’il exprime alors, « l’interdiction de vivre dans le lieu qu’on a choisi est aussi inacceptable que la privation de liberté », apporte ainsi une explication à ce thème de l’exil omniprésent dans ses romans, dans lesquels de nombreux personnages se retrouvent obligés de prendre la route loin de leur terre d’origine, à commencer par les esclaves dans Alma, ou tel Dodo, son narrateur « clochard » jeté sur les routes de France…
Troisième extrait
Premier paragraphe
Le troisième extrait développe cette volonté de l’écrivain, de pas être seulement « observateur », mais « acteur », d'agir dans l’objectif, louable, de modifier la réalité grâce à ses fictions qui « ouvrent un monde meilleur ». Mais les questions rhétoriques qui se succèdent montrent les doutes que vit alors l’écrivain sur sa propre puissance : « les mots sont des mots que le vent de la société emporte ». Cette image traduit une douloureuse prise de conscience de son peu de poids sur le réel : « Comment l’écrivain pourrait-il agir, alors qu’il ne sait que se souvenir ? »
Second paragraphe
Le second paragraphe marque alors le lien entre le temps de l’enfance, où l’écriture était le refuge et l’évasion pour un enfant solitaire, et le temps où, romancier reconnu, il n’en reste pas moins solitaire : « La solitude sera son lot. Elle l’a toujours été. » Face à ce constat, il multiplie les oxymores qui font ressortir toute l’ambiguïté de la « solitude » pour l’écrivain : elle est « un bonheur contradictoire, mélange de douleur et de délectation, un triomphe dérisoire », car, d’un côté, elle résulte de l’impuissance ressentie à changer le réel, de l’autre, elle permet de laisser libre cours à l’imaginaire qui lui offre un refuge. D’où la métaphore qui définit l’écrivain, « l’être qui cultive le mieux cette plante vénéneuse et nécessaire, qui ne croît que sur le sol de sa propre incapacité. » Il vit alors pleinement ce qu’exprimait Mallarmé dans son poème « Brise marine », composé en 1865, quand il évoquait son désir de « fuir » pour échapper à tous les obstacles imposés par la réalité, notamment à la difficulté même d’écrire, « la clarté déserte de [s]a lampe » et « le vide papier que la blancheur défend ».
Le contexte d'Alma : l'île Maurice
La géographie de l'île
Au large de la côte sud-est de l’Afrique, l'île Maurice mesure 65 km de long sur 45 km de large, et est aujourd’hui célèbre pour ses lagons protégés par l’immense récif corallien qui l’entoure, ses plages de sable blanc, sa végétation exotique, et de nombreuses espèces y sont protégées. Les plaines côtières ont jadis favorisé les plantations de canne à sucre et de thé, tandis que le cœur de l’île est plus montagneux, arrosé par de nombreuses rivières et avec des critères qui témoignent de l’ancienne activité volcanique.

Les archipels et îles de l'Océan Indien ...
... dont l'île Maurice
Aujourd'hui, l'île est devenue un haut lieu du tourisme international, ce qui a conduit à un développement d'infrastructures, routes, complexes hôteliers luxueux, vastes centres de commerce et de loisirs, dont Le Clézio déplore qu'il détruise à la fois les paysages et les modes de vie.
Histoire de l'île : l'esclavage
Après la découverte de l’île entre 1500 et 1513 par des navigateurs portugais, les premiers colons, des Hollandais qui la nomment Mauricius, s’installent en 1598. De 1715 à 1810, elle est ensuite colonisée par les Français, d’où son nouveau nom d’ île de France. À la chute de Napoléon, le traité de Paris en 1814 la fait passer entre les mains des Anglais, qui lui redonnent son nom initial, jusqu’à son indépendance le 12 mars 1968.

Le Morne Brabant et les monuments de la route des Marrons
Comme sa voisine, l’île Bourbon, aujourd’hui La Réunion, l’île Maurice a connu l’esclavage, favorisé par la proximité de Madagascar et de l’Afrique. Il l'a faite prospérer durant le XVIIIème siècle grâce à de vastes plantations sucrières, notamment, telle Alma évoquée par Le Clézio. Comme d’autres colonies, Maurice connaît le "marronnage", la fuite des esclaves qui se réfugient dans les mornes, tel le Morne Brabant, surnommé la « République des Marrons », au pied duquel, en 2009, est inauguré un monument du sculpteur Jean-Michel Hotentote, Fuir, accompagné de neuf statues de sculpteurs originaires de pays ayant connu la Traite, qui retracent cette route pour échapper à l’esclavage. Autant de réalités que Le Clézio évoque à plusieurs reprises dans Alma. L’esclavage est aboli en 1835, mais il se poursuit quelques années clandestinement et une nouvelle immigration débute, celle de « coolies » venus des Indes britanniques, qui seront, à leur tour, victimes de l'exploitation.
Un oiseau emblématique : le dodo
Dans son roman, Le Clézio prend comme point de départ du voyage à l’île Maurice d’un de ses narrateurs, Jérémy Felsen, une « pierre de gésier » d’un oiseau, devenu emblématique de cette île, décrit à l’arrivée des Européens à la fin du XVIème siècle, mais que ceux-ci ont exterminé en moins d’un siècle.
Plusieurs ossements de cet oiseau, nommé « dodo » (« dronte » en hollandais), de son nom savant « Raphus cucullatus », ont été retrouvés à diverses époques, et l’on dispose aussi de dessins anciens.

Cependant, un chercheur américain, Stanley Temple, a souligné son importance, en expliquant qu’en ingérant les graines du Tambalacoque, broyées et abrasées dans son gésier, il favorisait la germination de cet arbre, qui avait aussi progressivement disparu en même temps que l’oiseau, phénomène aujourd’hui techniquement reproduit qui a permis de sauver cette espèce menacée. Le début du roman lui consacre plusieurs chapitres, « La pierre de gésier », « La Mare aux Songes », ou lors de la rencontre de Jérémy avec Aditi dans la forêt « Macchabée ».
Dessins d'un dodo, 1601-1603, journal de bord d'un vaisseau du VOC Gelderland. Archives nationales de la Compagnie des Indes orientales
Ses ailes atrophiées empêchaient son envol, il mesurait un mètre et pesait environ dix kilos, ce qui le rendait particulièrement lent et en faisait une proie facile.

Le dodo et le tambalacoque, site "www. luminessens.org"
Présentation du roman
Sa genèse
C’est en effet d’abord une question de temps. Au moment où l’écriture démarre, ça va assez vite en fait. Mais la préparation est longue pour composer un roman. Il faut que j’aie l’esprit assez libre, pour penser à ce que je vais écrire, à comment je vais l’écrire, et avec quoi. J’avais aussi besoin de documents » (Le Nouvel Observateur, 20 octobre 2017).
Une longue documentation
Pour expliquer son travail d’écrivain, Le Clézio évoque précisément son mode de fonctionnement.
Ainsi, les réponses de Le Clézio aux questions de Nicolas Demorand dans l’interview réalisée le 5 octobre 2017 pour Radio France apportent de précieuses indications sur la genèse de ce roman. Bien sûr, il renvoie à l’origine mauricienne de l’écrivain, mais il explique qu’il a longuement mûri en lui : « il y a trente ans, en allant rue Oudinot lire dans les archives d’outremer la liste des esclaves, […] de baptêmes d’esclaves […], je me suis dit ‘‘Un jour ? il faudra parler de ces gens. Pourquoi on n'en parle pas ? Où sont-ils ? Pourquoi on ne connaît qu’une petite partie de l’histoire de cette région du monde ?’’ » Il place ainsi au premier plan son objectif : restituer la mémoire de ceux qui ont vécu l’esclavage, ou y ont participé.
Dans un second temps, vient la lecture : « j’ai lu beaucoup des livres mais aussi, dans la bibliothèque de mon grand-père, beaucoup de livres consacrés à l’histoire de l’île Maurice et ensuite aussi des romans ; des récits, ça se construit par la lecture surtout. » Cette déclaration est confirmée par la dernière partie du roman, intitulé « Gratias ago », soit « je rends grâce », qui introduit une bibliographie dont l’organisation est intéressante.
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Les huit premiers ouvrages, depuis les plus anciens, le premier en 1601, jusqu’au plus récent, en 2012, sont essentiellement consacrés au « Dodo » indique la place occupée par cet oiseau, que le roman va mettre en parallèle avec le second narrateur, le clochard surnommé « Dodo ».
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Puis vient un essai de M.C. Baissac « Sur le patois créole mauricien » (1880) avant que succèdent des ouvrages sur l’histoire de l’île en lien avec les personnages cités, comme « Marie-Madeleine Mahé, fille naturelle de La Bourdonnais » (1940), à laquelle est dédié un chapitre, mais traitant aussi de la flore et, surtout, à nouveau, de l’esclavage, à La Réunion et à « l’isle de France ».
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Enfin, il termine par la dimension interculturelle vu les quatre documents cités, mais non datés, qui reflètent le peuplement de l’île Maurice : sur l’hindouisme pour le chapitre intitulé « Histoire d’Ashok », sur les colonisateurs européens pour la pierre de gésier du dodo, enfin à propos des esclaves, élevés à la hauteur de mythes : Histoire de Topsie, attribué à Alexis Le Clézio, son père, et l’histoire de Saklavou, le géant noir, transmise par Camille Miot.
Un paysage intime
Bien sûr, à cette approche s’est ajouté tout ce que l’écrivain, en raison de son origine, porte en lui. Dès son enfance, il a été transporté à l’île Maurice car, si sa famille a dû quitter l’île après y avoir vécu deux siècles, une autre branche de la famille a continué à y vivre, d’où la demande de la mère du narrateur Jérémy, de chercher ces descendants à l’occasion de son voyage. L’enfant, lui, pouvait imaginer Maurice à la façon d’un paradis perdu à travers les récits familiaux et des lettres et cartes postales envoyées par des cousines avec leurs timbres multicolores et leurs paysages exotiques.
Mais il a déjà quarante ans quand il découvre l’île pour la première fois, et qu’il peut alors confronter ce décor mythique aux réalités des années 80, qui commencent à transformer les paysages, confrontation restituée dans Alma. Il s’attache cependant à tout ce qui, dans les paysages, a inscrit la mémoire de l’esclavage, par exemple ces « tas de pierres qu’on a le long du chemin, des grandes roches qu’on appelle là-bas des pyramides créoles, des pierres que les esclaves ont extraites du sol pour permettre la culture de la canne », mentionnés dans son interview pour Radio France.

Le titre
Le lieu des origines
C’est le narrateur Dodo qui, le premier, donne une indication sur le titre, le but de ses marches : « Je finis toujours par arriver à Alma. » Un lieu qui fait replonger dans l’enfance puisqu’il est à présent « en ruines » : tout a été démoli…

Le travail du sucre à l’île Maurice
Plus tard, c’est lui aussi qui évoque ce qu’elle était jadis, une plantation avec sa sucrerie ; puis, lors de la rencontre de l’autre narrateur, Jérémy Felsen, avec Emmeline Carcénac, une vieille cousine, celle-ci développe longuement les jeux d’enfance auprès des champs de canne à sucre. Mais c’est à la fin du roman, dans « Derniers jours au paradis », que, peu avant de quitter l’île, Jérémy découvre plus précisément l’histoire d’Alma, depuis sa création en 1798 par l’ancêtre Axel Thomas Felsen, jusqu’à son abandon et son rachat par la famille Armando, avant « l’éviction des derniers habitants et la vente à un consortium banquier en vue de la construction du plus grand centre commercial de l’île sous le nom redondant de Mayaland, la terre des illusions. »
Mais ce lieu illustre aussi une réalité de l’île, le racisme qui sépare le colonisateur blanc, non seulement des noirs, descendants des esclaves, qui y avaient leur case, comme la vieille Artemisia ou la nourrice Yaya, mais aussi des métis, méprisés et exclus, dans le roman ces « Felsen maudits » depuis l’ancêtre, le vieil Achab, qui a eu avec une femme indigène, un fils Antoine, lui-même rejeté de la bonne société mauricienne car il vit « dans le péché » avec une créole venue de La Réunion. Ainsi, dans le chapitre « Deux maisons », la vieille Emmeline souligne cette séparation des deux maisons, « celle des bons Felsen et l’autre, la rivale, celle des mauvais, nous n’y allions jamais, nous ne parlions jamais de ces gens, nous ne savions rien d’eux. » Deux camps donc, les Felsen d’un côté, d’où descend Jérémy, les Laroche de l’autre, du nom de l’épouse, la chanteuse créole prénommée Rani, dont le second narrateur Dodo est le fils.
Un titre symbolique
La vieille Emmeline est également celle qui rappelle l’origine du nom de cette plantation sucrière : « c’était le nom de la première épouse d’Axel, Alma Soliman, la première femme à habiter ici, c’était la mode des prénoms italiens ».
Tellus Mater ou Terra Mater, Ier siècle ap. J.C. Bas-Relief, Museum Ara Pacis,
Mais elle établit aussi un parallèle avec l’expression latine, "Alma mater", qui renvoie à la mère nourricière, déesse de la fertilité, image d’une terre source de vie, qui, dans le roman, est célébrée par le personnage d’Arditi, qui trouve son paradis dans la nature, « Dans la forêt » pour reprendre l’intitulé d’un chapitre, auprès de la rivière où elle viendra accoucher.

Le sens de l’expression s’est modernisé au moyen-âge, où elle désigne l’université qui a forgé les hommes, et, par extension, toute source fondatrice des âmes, comme le rapporte Dodo en reprenant l’image métaphorique formulée par son père :
Alma, Alma mater, dit mon père pour rire. Il dit souvent que les sucreries à Maurice sont pareilles à de grosses truies qui allaitent beaucoup de petits cochons roses, parce que les actionnaires sont tous des Blancs avec la peau bien rose, et chaque petit cochon tête goulûment les mamelles de sa maman truie, ils boivent son lait jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus, bien gras et repus, et ils s’endorment à côté de leur mère et leur mère s’épuise et maigrit à les nourrir. Et pendant ce temps, les ouvriers n’ont que des miettes, les gouttes du lait de la truie […].
C’est dans ce lieu qu’habite encore l’âme de Dodo, revécu lors de son exil niçois comme il l’exprime dans « Mon nom est Personne » : « c’est Alma, mon Alma, Alma des champs et des ruisseaux, des mares et des bois noirs, Alma dans mon cœur, Alma dans mon ventre. » C’est aussi celui qui nourrit, chez le narrateur Jérémy, sa quête du passé, et lui permet de « recoller les morceaux d’une histoire brisée, celle des Felsen de l’île, à présent aussi éteints que l’oiseau lui-même, dead as a dodo ». Mais derrière ce narrateur, il y a la démarche du romancier, le parcours dans l’écriture qui affirme que Maurice est bien son "alma mater", ce dont il témoigne en mettant en évidence « ce sentiment d’appartenir à une tribu en train de disparaître, d’être le témoin, le signal faible et vacillant d’une autre ère, d’une autre culture ». Telle est la fonction du romancier, aux yeux de Le Clézio.
Une structure complexe
L'exergue
Pour écouter le chant
Comme le plus souvent, la dédicace, le refrain d’un poème de Robert Burns, qui a adapté en 1786, un chant folklorique écossais, sous-tend le sens de l’œuvre. D’une part, citée en anglais, elle rappelle l’origine britannique du père de Le Clézio : « For auld lang syne, my dear / For auld lang syne / We’ll take a cup of kindness yet / For auld lang syne ». D’autre part, la date de composition est significative, car, après l’annexion, en 1707, de l’Écosse au nouveau "Royaume-Uni", Burns parcourt l’île afin de recueillir et publier dans la langue d’origine, le scots, d’anciens chants et poèmes pour empêcher qu’ils ne soient complètement oubliés. Celui-ci, traditionnel à l’occasion du Nouvel An est d’ailleurs repris en scots à la fin du roman, quand, dans « Mon nom est personne », Dodo le joue au piano dans « la langue de [s]a grand-mère Beth », ranimant aussi l’âme de son « papa et même Maman Laros » : « Ar oiche auld lang syne seo muid, / Ar oiche auld lang syne / Ag casadh amach anocht le bród / Ar oiche auld lang syne ». (Version en gaéllique de Patrick O’Braonain et Claran O’Muiri). Comment ne pas reconnaître, dans cette volonté de préservation de la mémoire, un des objectifs de Le Clézio qui fait renaître la terre d’origine pour répondre à l’effacement des anciennes réalités, notamment de celles de l’esclavage ?
Mais cette importance accordée « aux jours du temps passé », pour reprendre la traduction en français, est encore accentuée par sa récurrence dans les récits de Dodo. D’abord, dans le chapitre « Crève-Cœur », il insiste sur ce piano Hirschen, sur lequel il a appris à jouer dans son enfance, en ranimant le souvenir de sa grand-mère, un air qu’il chante, quand il revient à Alma, à l’intention d’une fillette mongolienne qui chante avec lui les paroles. On le retrouve à la fin, mais aussi à tous les moments marquants, à commencer par celui qui plonge Dodo dans l’exil, le voyage en avion vers Paris, où il « chante au piano dans [s]a tête » en terminant par le « vieux Auld Lang Syne ». Plus tard, dans « Dodo voyage », lors d’une rencontre organisée par le Père Antoine pour célébrer l’amitié entre clochards, en écho aux mots en français du chant, traduit en 1920 par Jacques Sevin, un prêtre jésuite, « Buvons ensemble à l’amitié », et à son titre « Le chant des adieux », à son tour il se met au piano avant de commencer sa longue marche en France, jusqu’à Nice : « […] mes mains tordues caressent le clavier blanc, et la musique sort de mes doigts et remplit la salle,, je joue pour dire adieu, je ne vais plus vous voir, adieu, adieu, c’est dans la chanson de Schubert, adieu à l’amour, et les clochards commencent à chanter avec la musique […]» Comment ne pas penser encore à Le Clézio lui-même, qui a souvent évoqué sa mère, musicienne et pianiste, à cette double origine revendiquée, celle des temps anciens, de l’île Maurice, objet de sa quête mémorielle, et celle de sa naissance, à Nice ? Un roman, reflet d’une vie…
Un récit encadré : prologue et épilogue
« En guise de prologue, les noms »
Le roman s’ouvre sur une question du narrateur en écho au titre de ce chapitre, à propos des « noms jetés au hasard des conversations » : « Est-ce qu’ils forment une famille, un peuple ? Est-ce qu’ils sont réels ? Ils sont en moi depuis l’enfance […] » Outre l’environnement familial, d’autres noms sont puisés dans un journal, le Mauricien Cernéen, dans l’Encyclopaedia Britannica, dans The Mauricius Almanach and Colonial Directory for A. D. 1814, ou encore dans Registre des esclaves de T. Bradshaw.
Or, par ce comportement, le narrateur, qui ne se présente qu’à la fin du chapitre, reproduit le mode de travail tel que Le Clézio l’a expliqué. Chez le romancier, l’intérêt est né d’une visite aux archives coloniales, trente ans avant l’écriture du roman, , soutenue ensuite par des lectures ; de même, le narrateur, Jérémy Felsen, remonte à l’enfance et mentionne des lectures pour expliquer son voyage : « Avant même d’y avoir seulement songé, j’avais déjà commencé le voyage. »
Le narrateur, dans cette fiction autobiographique, fait alors de ces noms l’objectif même du récit : « Ce sont ces noms que je veux dire, ne serait-ce qu’une fois, pour les appeler, pour mémoire, puis les oublier. » Plusieurs pages sont alors consacrées à énumérer des noms, liés aux professions exercées, des plus élevées socialement jusqu’aux esclaves, qui n’ont qu’un prénom, en passant par la classe intermédiaire, « de la population libre, artisans et employés ». Ainsi, à sa façon, comme son créateur Le Clézio, voyageur et « explorateur d’humanité », le narrateur, en nommant fait renaître toute une humanité disparue.
Mais comment ne pas penser ici au récit biblique de la Genèse ? N’est-ce pas en nommant que Dieu crée l’univers ? Et il confie à Adam, l’homme qu’il a créé, le pouvoir de nommer ces créations : « L'Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l'homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l'homme. / Et l'homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs (II, 19-20) De même, dans l’Apocalypse, « Écris ce que tu vois », ordonne Dieu à l’homme, qui nomme lui-même la femme, Ève. Ainsi, le narrateur Jérémy se présente comme une sorte de double du romancier, doté du pouvoir quasi divin de créer un monde, et même de faire renaître ce qui a, aujourd’hui, disparu.
En cela, autre ressemblance, il partage cette origine mauricienne revendiquée par Le Clézio : « Je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas grandi, je n’en connais presque rien, et pourtant je sens en moi le poids de son histoire, la force de sa vie, une sorte de fardeau que je porte sur mon dos partout où je vais. »
« L’Étranger, en guise d’épilogue »
Le dernier chapitre tire le bilan du voyage, une fois que Jérémy où il est censé rendre compte à sa mère de « ce pèlerinage », reconnaissant que son but initial, retrouver les traces du « dodo », l’oiseau disparu, n’était, en réalité, qu’ « un prétexte » cachant la volonté de « tenter d’assembler les morceaux » pour reconstituer l’histoire familiale des descendants de l’ancêtre émigré à Maurice à la fin du XVIIIème siècle, Axel Felsen, dont le père du narrateur, Alexandre, qui a épousé une infirmière anglaise, Alison O’Connor. En revanche, celui qu’il nomme « L’Étranger » appartient à « la mauvaise branche » des Felsen, celle qui descend d’Achab, qui a commis la faute impardonnable, l’union avec une indigène alors qu’il vit dans une île du Mozambique d’où est né un fils métis, Antoine, époux d’une chanteuse créole de la Réunion, Hélène Laroche, dite « Rani ». Si Antoine est « petit juge » à Maurice, victime du racisme de la « bonne société », il est contraint à démissionner. Mais, si le couple vit aussi à Alma, c’est à l’écart, derrière « un rideau de bambous », une exclusion que subira aussi leur fils, Dominique, dit « Dodo », le second narrateur. C’est toute cette « histoire brisée » que s’emploie à reconstituer Jérémy au fil de son voyage et de ses rencontres.
Cependant, les dernières pages du chapitre introduisent un coup de théâtre, qui remonte à « plus de vingt ans », une rencontre à Nice de Jérémy avec un être qui « se tenait à quatre pattes au milieu de l’avenue », risquant un accident en raison des voitures, qu’il va relever et reconduire sur le trottoir. Souvenir oublié, mais le portrait, des vêtements, et, surtout, de son visage, permet au lecteur d'identifier Dodo, comme l’a d’ailleurs nommé le grand-oncle Alexis, qui l’avait lui aussi rencontré sur un banc du port. C’est donc dans la dernière phrase du roman que les fils se nouent : « Mais il me semble aussi que c’est ce jour-là que j’ai entendu pour la première fois le nom qui allait devenir pour moi une obsession, le surnom familier et insensé de l’oiseau inepte, le nom d’un inconnu dans ma propre histoire. »
Une double énonciation
C’est donc l’épilogue qui justifie le choix de la double énonciation qui soutient les 41 chapitres au cœur du roman, qui font alterner les deux narrateurs, Jérémy et Dodo, dont la parole est immédiatement identifiable par l’écriture en italiques.
Le narrateur Dodo
Sur cet ensemble, quinze chapitres sont attribués à Dodo, et correspondent à deux espaces distincts, qui mêlent les « marches » du personnage : les huit premiers se déroulent dans l’île Maurice, et relatent toute l’errance du personnage, d’un cimetière à l’autre, des ruines d’Alma au carrefour de « la Louise » en centre ville ; les sept suivants se passent en France, d’abord à Paris où il est envoyé pour représenter les clochards, puis qu’il traverse jusqu’à arriver à Nice où il achève ses jours dans un asile.
Le vieux cimetière de l'Ouest, île Maurice

Le récit mêle aussi les temps, depuis les souvenirs lointains de l’enfance jusqu’à celui du récit. Mais ce mélange est comme effacé par l’omniprésence du présent, comme si tous les jours ne formaient qu’un unique moment et que l’essentiel dans l’existence était la saisie du présent. Dans les deux lieux, son errance fait ressurgir des êtres à présent disparus, telle la vieille Artemisia ou sa nounou « Yaya », mais aussi amène de multiples rencontres, du gardien de cimetière aux voyous qui l’agressent, de la petite fille mongolienne à Alma à l’infirmière Vicky à l’hôpital…
Le narrateur Jérémy
Parti sur les traces du dodo, lui aussi parcourt les lieux de l’île, des plages aux forêts comme au cœur de l’espace urbain, et, conformément à son annonce dans le prologue, il élabore des listes, de ces lieux, mais aussi de noms de toutes sortes. Comme Dodo, lui aussi accorde une place importante à des rencontres, de trois sortes :
Deux vieilles femmes jouent un rôle essentiel dans ce parcours, Jeanne Tobie, dite « La Surcouve », et la cousine Emmeline, âgée de 94 ans, qui a partagé l’enfance du père de Jérémy à Alma, qui mourra durant son séjour. C’est grâce à elles qu’est reconstruit à la fois le passé de l’île et celui de la famille Felsen.
Six chapitres sont consacrés à celle qui se fait appeler Kristal, une jeune prostituée d’abord aperçue avec son protecteur, un pilote hollandais, puis recherchée, approchée par le narrateur qu’elle a séduit. Mais son comportement, une tentative pour dépouiller un client, la conduit en prison, et, quand le narrateur vient lui rendre visite, elle le rejette brutalement en refusant le nom sous lequel avait été nouée leur relation : « Je ne m’appelle pas Krystal, maint’nant mon nom c’est Vinadoo Marlène, alors vous m’avez vue, vous pouvez partir. » Relation ainsi réduite au néant...
Enfin, quatre chapitres relatent sa rencontre avec Aditi, jeune femme rejetée par sa famille car « enceinte d’un enfant sans père », qui travaille au Mauritius Wildlife Fund. Elle va partager avec lui l’histoire de l’île inscrite au cœur de sa nature, de la forêt aux rivières dont elle lui fait ressentir, pour reprendre le titre d’un chapitre, « L’Harmonie ». Un chapitre, « La naissance de Didi », lui prête directement la parole pour raconter l’accouchement de sa petite fille la nuit, en pleine forêt au bord de la rivière, comme pour célébrer la vie authentique, celle qui puise sa force dans la nature.
Les récits enchâssés
Dans les chapitres liés au narrateur Jérémy, quatre récits enchâssés prêtent la parole à des personnages qui prennent une dimension légendaire. Deux d’entre eux, Topsie et Saklavou, ont vécu l’esclavage, mais de façon opposée ; Askok, lui, d’origine indienne, est né à Maurice, tandis que Marie Madeleine Mahé vit, en France, une forme d’esclavage inversé.
Deux esclaves
C’est Dodo qui, le premier, mentionne ces deux personnages, en évoquant sa vieille nourrice Yaya : « Raconte, Yaya, raconte zistoire Topsie, raconte zistoire Saklavou ».
« Histoire de Topsie »
Topsie a vécu la traite, transporté dans « le ventre » d’un bateau négrier de la Grand Terre, de son Afrique natale, jusqu’à la plantation Alma, dans l’île Maurice, où Yaya l’a connu alors qu’il était déjà « très vieux ». Le narrateur Jérémie se fait omniscient pour relater son douloureux voyage, mais il lui rend aussi la vie, en l’interpellant au fur et à mesure des épreuves traversées : « Topsie, quel est ton vrai nom ? », « Topsie, est-ce que tu te souviens d’après ? », « Ensuite, Topsie, raconte ! » Il reprend ce qu’’avait déjà raconté Yaya, sa peur à l’arrivée, « parce que les hommes blancs allaient [l]e manger », qui l’avait poussé à se réfugier dans un arbre pour leur échapper. Mais, finalement, il avait accepté son sort d’esclave.
« Histoire de Saklavou »
Dès la première phrase, la tonalité est bien différente car le récit, sous la forme d’une autobiographie, traduit la violente révolte de ce personnage : « Mon nom est géant, celui qui ne ment pas, celui qui combat pour toujours, sous le drapeau rouge de la guerre ». Même s’il a été, lui aussi, victime de la traite négrière, il proclame fièrement sa noble origine, son appartenance au peuple des Saklavou (variante de « Sakalava »), vivant dans les « grandes plaines vertes » de Madagascar, sous le règne de Cimapouno qui a vendu ses sujets en esclavage.

Nèg’marron : collectifmemoireesclavagemontpellier
La description de sa vie, par exemple la mention des « fusils des miliciens » ou des chiens quand « ils viennent [l]e chercher dans la forêt » fait comprendre qu’il est, lui, un "marron", ayant refusé l’esclavage. Mais il ne se contente pas de fuir, il menace aussi en affirmant la puissance qu’il tire de la nature même de l’île : « j’ai en moi la force des vagues et la puissance du sel, j’ai en moi la sève des arbres et des plantes, j’ai en moi le sang des cochons marron, le feu du vin de palme, l’humidité des nuages et l’eau des torrents. » Ainsi, le chapitre se ferme sur un portrait effrayant : « Je porte en moi la vengeance de mes frères et de mes sœurs, la vengeance de ma terre oubliée, mais je ne porte plus de nom, je suis Saklavou ». Il devient alors un personnage de légende, dont le seul nom fait trembler, « un démon féroce, noir comme la nuit », comme le dépeint Ashok.
« Histoire d’Ashok »
Sous cette même forme autobiographique, ce personnage raconte, contrairement aux précédents, une légende lumineuse. Déjà, il est né dans l’île, dans laquelle ses parents ont émigré à l’époque où la fin de l’esclavage a fait venir des "coolies" d’Asie pour travailler dans les champs de cannes. Mais son père, pour lui permettre d’échapper à ce sort pénible, l’a éduqué selon la tradition hindoue, « à l’école du Pandit » pour qu’il étudie « les textes sacrés de l’Inde » en même temps que l’anglais.
Le récit explique comment, après s’être égaré en forêt, le jeune garçon, alors âgé de seize ans, est « réveillé par un concert étrange », des voix, des rires et « le glissement d’une eau qui ruisselait toute proche ». Il s’en approche, aperçoit le lac et « un groupe de sept femmes en train de se baigner », au nombre de sept, qu’il identifie comme des fées, « les Péris des légendes », d’une beauté sublime. L’interprétation de cette découverte donnera à ce lac une valeur sacrée en en faisant le réceptacle du fleuve Gange « qui coule sous l’océan et surgit au cœur de la forêt. » Le Clézio a ici choisi de transformer l’histoire de la découverte du lac pour en faire une merveilleuse légende tout en expliquant la place de l’hindouisme à Maurice : « ce sont les prêtres qui reçurent la gloire d’avoir trouvé le lac des Péris, bien que j’en sois en vérité le premier inventeur. »

Le lac sacré « Péri Talao » à Grand Bassin, île Maurice

« Histoire de Marie Madeleine Mahé »
Ce récit, comme les précédents, met en évidence le racisme, mais en inversant le trajet de l’héroïne, puisque l’exil vécue alors qu’elle est encore bébé l’emmène en bateau de l’île Maurice à la France. À chaque étape de son destin se reproduit l’exclusion initiale due à sa naissance, en 1738, d’une mère « blanchisseuse, esclave du gouvernement » alors que son père est l’illustre Mahé de la Bourdonnais, amiral et gouverneur des îles de France et de Bourbon, qui a accepté qu’elle porte son nom, mais ne lui accorde aucune attention.
Bertrand François Mahé de La Bourdonnais (1699-1753), amiral français, gouverneur des Mascareignes
Son enfance heureuse à Saint-Malo, auprès d’une grand-mère dépourvue de préjugés, se termine quand, à sa mort, l’enfant âgée de neuf ans connaît la sévérité d’un couvent à Dinan, puis, à la mort de son père, la pension n’est plus payée, et sa situation empire quand elle est placée à l'orphelinat des Filles de Saint-Thomas à Saint-Germain-en-Laye, où elle subit un terrible racisme, traitée de « négresse », « négrite », « putain des îles ». Ses suppliques pour implorer une aide restent sans réponse, et le ministre de la Marine, Sartine, se contente de lui accorder un « bon » du gouvernement pour qu’elle soit hébergée à l’Hôpital de la Salpêtrière où, devenue presque aveugle, elle finit tragiquement sa vie « au milieu des prostituées, des criminelles et des démentes ». « Ici, il n’y a de place que pour la méchanceté humaine », explique la narratrice, et tout rappelle l’esclavage : « Les plaintes, les coups de fouet, les privations. »
Le cadre spatial
Le roman s’organise autour de deux lieux, l’île Maurice, qui occupe la plus grande place, et la France, que parcourt Dodo de Paris jusqu’à Nice où revient Jérémy à la fin. L’île Maurice est le lieu des origines, tant pour Dodo, qui y est né et y a passé la plus grande partie de son existence que pour Jérémy, qui s’y rend pour retrouver les traces de sa famille. Mais les deux narrateurs ne portent ne portent pas le même regard sur cette île, même s’ils mettent l’accent sur le contraste entre l’espace naturel et le milieu urbain.
Les longues marches de Dodo
Dans l’île Maurice
« Je marche », verbe récurrent, témoigne, comme l’usure des souliers de Dodo, de ses incessants parcours dans son île qui le conduisent vers trois lieux privilégiés.
Alma
Ses marches le conduisent souvent vers Alma, la plantation de jadis, « vers les hauts », au milieu des champs de canne à sucre : « j’aime sa terre, j’aime ce qui n’appartient à personne, même maintenant que tout est en ruines, avec les chemins envahis d’herbes et les grillages autour des mares. » Ainsi, il rôde autour de la plantation, pour voir « la grande maison Fe’sen », aujourd’hui disparue comme la case de la vieille Artemisia, et trouve refuge sous le manguier qui abrite la tombe de sa nounou, Yaya. Alma, c’est le lieu où les odeurs, les chants des oiseaux, le bruit de la rivière raniment les temps heureux de l’enfance.

Une plantation de canne à sucre, à l'île Maurice, au début du XXème siècle

Les cimetières
Deux cimetières sont l’autre destination récurrente. Le cimetière Saint-Jean porte l’empreinte de la famille, que Dodo restaure sans cesse en repassant à la craie les noms inscrits sur les dalles : « C’est un peu ma maison », déclare-t-il, puisqu’il abrite tous les Felsen. L’autre est « le grand cimetière de l’Ouest », bien différent car tout y est « vide et sale », et même « les tombes y ont été éventrées ». Ce cimetière, lui, remonte au temps plus ancien, celui de l’ancêtre Axel Felsen, fondateur avec son épouse Alma de la plantation. Ces tombes abandonnées, ce cimetière « au bout de l’île, à la fin de toutes les routes » que personne ne fréquente sauf les voyous qui vont y agresser Dodo, témoignent de l’oubli des origines dans lequel a plongé l’île, contre lequel lutte Dodo dans le cimetière Saint-Jean.
Le cimetière Saint-Jean
La ville moderne : "La Louise"
Mais Dodo, pour aller à Alma, traverse le cœur de la ville, les « nouveaux quartiers », et c’est là qu’il aime s’arrêter pour sentir vivre le monde autour de lui : « À la Louise, je suis chez moi. Je peux rester des heures, assis sur un bout de mur, à regarder tout ce qui passe. » Ce lieu est un carrefour où « dans un nuage de fumée bleue, les motos, les vélos, les files de voitures essaient de passer. […] C’est un flot continu, du matin jusqu’au soir. » Là où le cimetière est consacré aux morts, la Louise est « le carrefour des vivants », et en cela, le lieu s’oppose aux quartiers élégants, avec leurs belles villas où s’enferment les riches privilégiés, auxquels la Louise « fait peur », eux aussi morts selon Dodo.
"La Louise", un vaste carrefour dans Port-Louis


En France
La découverte de Paris
Quand Dodo devient « ambassadeur de la cloche » et se voit offrir un voyage à Paris, plusieurs chapitres relatent la découverte de la ville, où la pluie a remplacé le soleil de l’île. Il reprend alors ses marches dans les rues et au milieu des voitures jusqu’à la Seine, « une rivière » en laquelle il a impression de retrouver « la même eau qui coule le long des rivages de [s]on île ». Mais, en réalité, elle est bien différente : « ce n’est pas la même odeur, c’est une odeur de cendre, une odeur de pisse, une odeur de mort ». Comme autrefois, il se place au cœur de la ville, et en découvre le double visage.
Au bord de la Seine, de nuit
En déclarant, « Ici, Paris, c’est très grand », il met l’accent, non pas sur la beauté des monuments comme on l’attendrait, mais sur les laideurs, la pierre et le métal : « les falaises blanches des immeubles de douze étages, aux mille fenêtres, les terrains vagues et les talus du chemin de fer, les ponts noircis par la suie, les forêts hérissées où s’accrochent les sacs en plastique. » Et il énumère longuement « le plan de la ville », en listant les noms des rues, des places et des immeubles…
En revanche, la nuit, le décor se métamorphose grâce aux lumières : « tout devient plus beau, les immeubles sont éclairés, les toits des châteaux flottent sur les nuages, les tours et les gratte-ciel sont de toutes les couleurs, les gares ressemblent à des bateaux et le long du fleuve des lampes brillent. »
Finalement, dans la capitale, Dodo retrouve le comportement adopté au carrefour de la Louise à Maurice : « La ville est mon île maintenant », « À Paris, la Louise c’est partout. » Il observe l’agitation des lieux, en mettant en évidence le « bruit des autos », et le danger que représentent, le nuit, les « loubards » comme ceux qui fréquentaient le cimetière de l’Ouest.
De Paris à Nice
Le chapitre intitulé « Vers le sud » commence au port de Nice avant qu’une analepse raconte la longue route suivie depuis Paris, en compagnie de Béchir, fils d’un harki, et de « la fille aux cheveux bleus », muette. Une route qui remet au premier plan les routes, les parkings et les véhicules, avec, pour seule pause, « le village des Barbus », un lieu paisible « dans une vallée, avec une jolie rivière », au pied d’« une montagne blanche », où vit une communauté dans les « trous de caverne ».
La jeune fille y reste, tandis que Dodo et Béchir reprennent la route jusqu’au port de Nice, « la plus belle ville du monde ». C’est cette vie sur les bancs du port que relate le narrateur, ponctuée de moments douloureux, tels la mort de Béchir ou les passages au commissariat, ou plus heureux, le contact avec les pêcheurs, l’appui de sœur Simone, où le vieil homme rencontré avec lequel il partage les souvenirs de Maurice dont il peint les paysages. Le dernier lieu évoqué est l’asile de « Maison Blanche » où, « dans le soleil d’or », reviennent les souvenirs d’Alma.
Le port de Nice, au début du XXème siècle

Le double regard de Jérémy
Si, le dernier chapitre ramène Jérémy Felsen auprès de sa mère, à Nice, le récit, lui, repose sur sa découverte de l’île Maurice, où il est parti sur les traces du dodo, mais aussi sur celles de sa famille pour confronter les documents paternels, cartes, plans… à la réalité. Mais, comme dans le récit de Dodo, les descriptions établissent un contraste entre l’environnement naturel et l’urbanisme moderne.
La place de la nature
Comme Dodo aussi, il parcourt l’île, guidé par ses diverses rencontres, et trois lieux sont mis en évidence, qui se mêlent dans son premier parcours : la forêt du côté de la Mare aux Songe, où ont été découverts les premiers ossements de dodo, proche d’une sucrerie, mais aussi où « le rivage est tout proche […], une côte abrupte, la mer sans barrière », où s’entend « distinctement le fracas des vagues ».

Les plantations
La volonté de retrouver les origines familiales amène tout naturellement la description d’un premier lieu, découvert en suivant la route vers « les hauts de Crève-cœur », qui traverse les champs de canne à sucre : « L’étendue des cannes est infinie, une mer de verdure, le ciel est d’un bleu violent, presque violet. » Le chemin suivi conduit à l’entrée de l’usine, puis à une plantation.
La route vers Crève-Coeur, à travers les champs de canne, années 50
Jérémy se rend, avant de quitter l’île, dans un autre lieu emblématique, la sucrerie des Marres, où il découvre « la silhouette fantomatique de l’usine, un peu en hauteur, l’air d’une forteresse en ruines. » De l’usine, en effet, il ne reste que des vestiges, des cases des travailleurs, des bureaux pillés, des « toits effondrés », des machines abandonnées, et même « les anciens rails »… : « la terre est jonchée de débris […]. La végétation envahit les hangars, les chambres, passe par les fenêtres sans vitres, les arbres ont poussé à l’intérieur des chambres, des arbustes ont pris racine en haut des murs, sur les cheminées. »
Les ruines d’une sucrerie

La forêt
Par opposition à ce décor qui semble retourné au néant, le récit consacre d’autres descriptions à des lieux plus sauvages, ce « cœur du monde » que lui fait découvrir la jeune Aditi, dont il reste « quelques poches » où la richesse de la flore et de la faune est protégée. Un chapitre entier dépeint avec précision ce lieu, les arbres, tels les ébéniers et ce fameux tambalacoque dont le dodo mangeait les graines. Puis le narrateur découvre Grand Bassin après une traversée de la forêt jusqu’à une « grande clairière où les deux torrents se rencontrent pour former la Rivière Noire. »

La mer et les plages
Le troisième lieu est celui qui a aussi fait la célébrité de l’île Maurice, les rivages avec les lagons et les plages, telle celle qui porte encore la tour de l’Harmonie ou celle où Jérémy va nager avec la jeune Krystal « au milieu des poissons transparents » et des coraux. La description se précise lorsqu’il est invité à découvrir en bateau le lagon dans la « baie de Mahébourg » avant de pénétrer à nouveau dans la forêt en remontant la rivière La Chaux.
La forêt à Mare Longue et les gorges de la Rivière Noire
La mer et les plages : la baie de Mahébourg

Un développement économique destructeur
Très rapidement, le narrateur est confronté au contraste entre ces décors naturels et un monde moderne qui les fait peu à peu disparaître. À chaque image de beauté, d'harmonie, répond la mise en évidence de laideurs et de destructions.
Le tourisme
Dès sa première découverte de « la Mare aux Songes », alors qu’il marche au milieu des cannes à sucre, un avion, un « Jumbo », fait brutalement irruption « avec sa cargaison de touristes » et brise l'atmosphère paisible.

Le développement de ’île, en effet, repose essentiellement sur le tourisme qui, notamment, tire profit de la beauté des plages, et se construisent de luxueux complexes hôteliers, comme sur la plage de La Pomponnette ou à Harmonie : « sur cette presqu’île serait bientôt édifié un condominium de grand luxe avec piscines et port privé, le long de l’embouchure de la Petite Rivière, et vue imprenable sur le Morne Brabant. » Mais, si l’essor du tourisme fournit aux Mauriciens du travail et apporte à l’île une prospérité, il a de graves inconvénients, d’abord en réduisant les espaces naturels, qu’il est devenu nécessaire de protéger, en les entourant de grillages par exemple.
Hôtel Lux, Belle Mare, île Maurice
Pire encore, il entraîne une désastreuse pollution. Au large, les cargos n’hésitent pas à « vidanger leurs soutes », et, sur les rivages, la destruction commence : « les plages de sable blanc seraient bientôt jonchées de petites boules gluantes et noires, où les vagues, venues de l’autre bout du monde apporteraient leur lot de sacs en plastique et de vieilles bouteilles. »
La société de consommation
Parallèlement, tout doit être fait pour favoriser la consommation. Ainsi, si « la mer est sale » s’y ajoute « du ciment partout », illustré dans le roman par Mayaland, le vaste centre commercial, « monstrueux au soleil », où Jérémy recherche la jeune Krystal. De même, les lieux de loisirs se multiplient ; par exemple, à la place de la sucrerie, les Marres en ruines, un « projet de parc d’attractions » a été élaboré, avec « un hôtel dans les bois, un parcours d’initiation dans les cannes, une réserve botanique. »

Et, si ce projet peut sembler limiter les dégâts, ce n’est pas le cas de tous les bars et boîtes de nuit où se regroupe la jeunesse de l’île pour tenter de profiter des touristes, et où notamment de très jeunes filles se livrent à la prostitution, comme Krystal qui se retrouve en prison. Ainsi, la destruction du cadre naturel et la pollution matérielle s’accompagnent d’une pollution morale : pour l’argent, tout est permis.
Aqualand at Maritim Crystals Beach Hotel Mauritius
POUR CONCLURE
Les deux narrateurs portent donc un regard différent sur l’île, car Jérémy la découvre là où Dodo en a une connaissance intime depuis l’enfance et ne rejette pas son évolution urbaine. Inversement, Jérémy déplore le capitalisme sans limites qui détruit le cadre naturel. Mais, au-delà de cette opposition, deux points communs rapprochent ces narrateurs :
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Le premier fait écho au titre du prologue, « les noms ». Tous deux, en effet, leur accordent une place essentielle, en fixant par des listes les noms de lieux, qu’il s’agisse de ceux de l’île pour Jérémy ou de Paris pour Dodo…
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Le second est une des caractéristiques qu’on retrouve dans tous les romans de Le Clézio, la place occupée par les sensations dans toutes les descriptions, à la façon des synesthésies dans la poésie symboliste de la fin du XIXème siècle : les bruits, les couleurs, les odeurs, et jusqu’à la moiteur de l’atmosphère s’associent pour composer tout décor.
La temporalité
De même que pour l’étude du cadre spatial, celle de la temporalité exige de tenir compte des deux récits, particulièrement complexes en raison, d’une part du mélange de temporalités différentes chez les deux narrateurs, d’autre part de l’impression de temps immobile due au seul emploi du présent dans celui de Dodo. Ces choix temporels originaux contribuent à donner au roman tout son sens, car, dans les deux cas, ils lui prêtent une dimension critique.
Le récit de Dodo
Le recul temporel
Dans le récit des errances de Dodo, dans l’île Maurice comme ensuite en France, des temps forts sont mis en évidence. Par exemple, dans l’île, il s’attarde longuement sur ses visites aux deux cimetières jusqu’à son agression par des voyous qui l’envoie à l’hôpital, puis sur « le lavement des pieds » qui va être suivi par son voyage en France où il participe à la réunion des clochards dont il est censé être l’ambassadeur, avant de finir ses jours à la Maison Blanche, asile d’aliénés à Nice. Chacun de ces lieux est l’occasion de rencontres, telles celle de Vicky, l’infirmière, de Béchir et de la jeune fille aux cheveux bleus en France, ou du vieil homme qui dessine sur un banc à Nice.
Mais chacun de ces moments provoque aussi un basculement, en faisant resurgir, dans l’esprit du narrateur, la mémoire du passé, notamment de la maladie, ce « Sigma », c’est-à-dire la syphilis qui a détruit son visage en faisant de lui un monstre, transmise par Zobeide la prostituée. Parallèlement renaissent tout particulièrement les temps heureux de l’enfance à Alma, aux côté d’Artemisia et de Yaya, les vieilles nourrices. Si le souvenir de son père reste très limité, en revanche, même si elle est morte quand il avait six ans, il fait revivre sa mère à chaque fois qu’est mentionné le piano. Il remonte aussi plus loin dans le temps toutes les fois qu’il lit les noms sur les pierres tombales.
La particularité de ces retours dans le passé est qu’ils interviennent sans transition, en se mêlant au présent. Par exemple, alors qu’il pleut au cimetière, le récit glisse du constat actuel, « quand on est mort on aime la pluie parce que ça ressemble aux larmes », au discours d’enfance : « Quand je suis petit, je ne sais pas dire ‘‘il pleut’’, je dis ‘‘il pleure’’. » Et tout le portrait du père qui suit se déroule au présent, comme si les scènes étaient revécues, tel le moment de la mort : « Peut-être que si je crie ou si je cours vite chercher le docteur, papa est toujours vivant. » Emploi surprenant du présent qui fait ainsi resurgir, non seulement les faits, mais aussi la vie intérieure de l’enfant. En fait, comme chez Proust, pour Le Clézio les souvenirs, gravés au plus profond de l’être, se raniment spontanément, souvent en lien avec une sensation, ici la pluie sur le visage.
Le temps immobile
Ces incessants glissements finissent par donner l’impression d’un temps figé à jamais, où toute chronologie se trouve abolie. Le personnage lui-même rend compte de cette impression, qu’il explicite par le résultat de sa maladie : « Je ne dors jamais dans le cimetière, je ne peux pas dormir, parce que mes paupières ont été mangées par la maladie. C’est pour ça que je suis toujours dans la même journée, du matin au soir et du soir au matin. » On pourrait donc ajouter ‘‘du présent au passé et du passé au présent’’. Parfois, il y a même une prolepse, une projection dans le futur, comme si le destin suivait un cours inexorable, par exemple quand il annonce, face aux pierres tombales, « Un jour si je suis capable, je voyage là-bas, au pays des Fe’sen. » Dans le chapitre « Mon nom est Personne », la même explication se répète alors qu’il est interné dans l’asile niçois et qu’une infirmière, Aïcha, lui demande son âge : « Je ne sais pas », répond-il, et il ajoute : « C’est parce que je ne dors pas, les jours se suivent et c’est tous les jours la même journée. » La conclusion d’Aïcha, « Alors tu es éternel ? », est complétée par la déclaration de Dodo, « ma vie est longue avec un seul jour et une seule nuit. » Comment ne pas penser ici à l'image d'un dieu incréé, dont l'attribut est l'éternité ?
Un thème éternel : l'exclusion
La dimension d’éternité ainsi prêtée par Le Clézio à son personnage soutient le sens même du roman, qui se charge d'une force critique. Dodo devient, en effet, par son visage qui en fait un objet de mépris de tous et même une victime de toutes sortes de haines, le représentant de tous ceux qui, à travers les siècles, ont été exclus, voire détruits.

Les esclaves
À plusieurs reprises, il rappelle le sort douloureux des esclaves, par exemple celui de Topsie rapporté par la vieille Yaya, mais aussi des « nénènes », des nourrices auprès desquelles il a grandi. Ainsi, quand les Armando rachètent Alma, « les bulldozers écrasent la petite maison blanche avec tout ce qu’il y a dedans, les maigres possessions d’Artemisia. Quant aux esclaves et leurs descendants, comme Yaya, ils n’ont même pas droit à une tombe : « Quand elle est morte, je suis enfant, je me souviens d’elle, on fait un trou dans la terre près de Crève-Cœur, à côté du manguier, on plante une croix en bois sans nom, elle est fille d’esclave, elle n’a pas le droit à une pierre, et la croix est tombée dans un cyclone, et les brousses ont poussé sur le tas de terre. »
La mémoire de l’esclavage, site historique de Vieux Grand Port, île Maurice
La conclusion, « Elle n’est plus nulle part ailleurs que dans ma tête », traduit l’objectif de Le Clézio, redonner vie dans un roman à tous ceux qui, sinon, sont promis à l’oubli ou, au mieux, à être désincarnés dans des écrits simplement historiques.
Les êtres exclus
Mais, au-delà du visage détruit de Dodo qui provoque l’horreur, il y a bien d’autres exclus dans son récit, d’abord en raison de leur différence physique, telle la petite mongolienne qu’il rencontre dans la plantation en ruines. Mais c’est encore plus flagrant lors de son parcours en France, puisque, par son nouveau statut d’ambassadeur des clochards, il devient leur représentant, et il partage leur vie sur les trottoirs et les quais parisiens.
Puis, quand Dodo parcourt la ville, il est suivi par ces exclus : « J’arrive, ils se lèvent et ils marchent derrière moi, ou à côté et aussi devant moi ». Ainsi, en écho au titre de ce chapitre, « Le prophète », Dodo représente tous ceux que la société rejette : « Ils ne vont nulle part, leur maison est nulle part. Les Roumains, les Yougos, les Gitans, les Arabes, les Sénégalais, les Afghans. Ils sont chassés de tous les pays, ils n’ont pas de famille. Ils vont en Angleterre, en Allemagne. Ils ne savent pas où. » L’image qui les dépeint est une critique saisissante : « La foule marche avec moi, tous ces foucas, ces va-nu-pieds, ces clochards, ces enfants voleurs, alors les gens s’écartent pour nous laisser passer, le fleuve brun doit couler, l’eau sale doit suivre les ruisseaux ». Dodo devient ainsi une sorte de nouveau Christ, invitant à redonner une dignité à tous les réprouvés, porteur de l’invitation que Le Clézio adresse à ses lecteurs.

Le Christ et ses fidèles, in site : Free Bible
Le récit de Jérémy
Le prologue pose les différentes dimensions temporelles que va développer le récit de Jérémy : le souvenir des objets et documents conservés par son père, renvoie, en effet, à l’origine mauricienne de la famille, mais qui s’élargit, par la liste des noms cités, à tous ceux qui ont joué un rôle dans l’histoire de l’île, colonisateurs mais aussi esclaves. Enfin, le titre « La pierre de gésier », qui débute le récit du voyage à Maurice, introduit aussi l’autre quête du narrateur, plus lointaine encore, les traces du dodo, oiseau emblématique de l’île, qui soutient cet autre sens du roman, sa dimension critique qui rejoint celle du récit de Dodo.
Le temps familial
Le souvenir du père
La première phrase du récit de Jérémy, « Je suis de retour », alors même que c’est son premier séjour, traduit d’emblée ce recul temporel, une volonté de retrouver une mémoire perdue, le passé oublié. Le chapitre intitulé « La Mare aux Songes », le lieu où il a raconté avoir trouvé « la pierre de gésier », marque le point de départ du recul temporel : « Je vais mettre mes pas dans ceux de mon père. Je vais revivre le temps de son enfance ». Il se retrouve alors comme transporté dans le passé paternel : « Ici, au milieu des cannes, le temps n’existe plus. » Cela explique l’importance de la parole donnée à vieille cousine de quatre-vingt quatorze ans, Emmeline Carcénac, qui fait revivre l’enfance insouciante et heureuse dont ce père n’a jamais parlé, leurs jeux d’« enfants sauvages » courant dans les champs de cannes, explorant la forêt ou s’amusant au bord de l’eau, ou encore leur première fois au cinéma. Il s’agit donc d’un véritable « pèlerinage », qui permet de rétablir ce passé effacé par « le silence obstiné » de ce père, même avec son épouse.
L’héritage familial
Mais très vite, sous l’effet des sensations, « le bruit » des cannes, « le vent de la mer chauffé sur la terre sèche, âcre, acide », une étrange projection mémorielle se produit : « pourquoi est-ce que je reconnais cette odeur? » Son explication, « Elle était en moi, depuis toujours, venue de mon père, de mon grand-mère Alexis, de tous les Felsen qui se sont succédé dans cette île depuis les premiers arrivés, Axel et sa femme Alma ». Ainsi l’héritage familial remonte au XVIIIème siècle, et constitue l’essence même du narrateur : « l’odeur de leur chair et de leur peau dans ma chair et dans ma peau. » Tous ces personnages vont apparaître au fil des chapitres et des rencontres, jusqu’à la reconstitution complète de la généalogie dans le chapitre « en guise d’épilogue », après ce récit où il a « voulu recoller les morceaux d’une histoire brisée, celle des Felsen de l’île », poussé par « le sentiment d’appartenir à une tribu en train de disparaître ».
Le temps de l'esclavage
La structure originale adoptée par Le Clézio, l’alternance des deux récits de Dodo et de Jérémy, conduit à les comparer, et à constater que tous deux mettent en valeur la dénonciation de l’esclavage. Ainsi, Jérémy à son tour découvre, dans ses conversations lors de ses rencontres, les histoires de Topsie ou de Saklavou qui avaient nourri l’enfance de Dodo. Le romancier reprend, bien sûr, les données historiques, mais elles prennent plus de force quand elles sont présentées comme les souvenirs mêmes et les sentiments de Topsie quand il les reconstitue depuis les jeux auprès du fleuve avec sa petite sœur, puis l’horreur de leur rafle par « les diables à cheval » dans leur village de « la Grande Terre », et le chemin suivi jusqu’à une « grotte » dans une île avant que tous soient entassés « dans le ventre du bateau ».

Mais le récit s’élargit ensuite, car dans tous les lieux parcourus le narrateur imagine ce douloureux passé depuis le débarquement des Hollandais dans l’île et les premiers transports d’esclaves. Dans le chapitre « Macchabée », il remonte à l’origine, et mentionne aussi longuement les premières révoltes, comment 52 des premiers débarqués se sont enfuis, devenant ainsi des marrons menaçants, réfugiés sur les mornes, à l'image de Saklavou.
Face au déni des descendants des colonisateurs, Jérémy décide alors de « remonter à la source de toutes les histoires », et il « dress[e] la carte des lieux de mémoire » à partir des traces laissées, parfois un simple « tas de pierres noires » en guise de tombe : une longue liste des plages de débarquement, des « camps, d’abord lieux d’enfermement des esclaves », et des plantations dont les « noms restent, ils résonnent de bruit et de sueur, de maladie, de mort ».
Jules David, Esclaves se rendant au travail, 1850. Gravure de Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre
Le monde perdu de l’île Maurice, site « Pour la science »
Le temps des origines
Mais si l’île offre aujourd’hui un paradis aux touristes, le narrateur, lui, fait revivre, dans le chapitre « Macchabée » un paradis perdu en retournant « au premier temps, quand l’île était encore neuve – neuve d’humains ». Il revoit la vaste forêt, « les vagues déferlant chaque matin sur la barrière de corail », et les dodos, qui étaient « les rois et les reines de cette île », jouissant encore de leur liberté : « Ils jouaient sur le sable des baies, ils se réunissaient dans les clairières pour pousser leurs roucoulements, […] ils se baignaient dans l’eau claire des torrents ».

C’était le bonheur dans cette enfance de l’île, mais eux aussi vont devenir des victimes, exterminés par les colonisateurs : « les paradis ne sont pas éternels, […] le mal y entre un jour ou l’autre, sous les traits d’aventuriers cupides et affamés, le mal est entré dans cette île et les tuera tous jusqu’au dernier. » Par ce rappel, Le Clézio donne un autre sens à son roman, l’urgence d’un sauvetage, qui oblige à ce devoir de mémoire que proclame à Jérémy la jeune Arditi face à toute « espèce en voie d’extinction » :
C’est une impression vraiment bizarre, tu ne trouves pas ? Quand tu penses que cet être vivant que tu as devant les yeux est l’aboutissement d’une longue histoire, et que cette histoire !pourrait se terminer là, maintenant, demain, et que plus jamais elle n’existera sur la terre, et toi tu n’as rien fait pour la retenir...
Et le narrateur établit alors un lien avec le récit de Dodo, par sa comparaison : « C’est pareil pour toi, moi, pour tous les hommes, chacun vit au bout de son histoire. » L’essentiel est donc bien de sauvegarder, qu’il s’agisse des lieux ou des êtres, végétaux, animaux ou humains, tout ce qui constitue, comme le dit Arditi, « le cœur du monde ».
POUR CONCLURE
Le Clézio a nettement différencié les deux narrateurs, l’un scientifique et cultivé, l’autre devenu clochard, et leurs deux récits. À l’impression d’intemporalité que donnent les temps qui se mêlent dans celui de Dodo s’oppose la dimension chronologique affirmée dans celui de Jérémy. Mais, au-delà de ces différences, deux points communs ressortent, deux critiques. La première renvoie au passé : c’est celle de la traite négrière qui a soutenu un long esclavage, que tout pousse à faire oublier aujourd’hui. La seconde dénonce le phénomène d’exclusion de tous ceux qui, pour des raisons physiques ou par racisme, sont condamnés par la société contemporaine, fondée sur le profit matériel, comme, dans les temps les plus reculés, a été condamné l’univers des dodos.
Deux personnages symboliques
Dès le début du roman, le narrateur Jérémy présente le double aspect de sa quête : si elle prend sa source dans la « pierre de gésier », trouvée par son père alors qu’il vivait dans l’île Maurice, donc renvoie à la quête du « dodo », l’oiseau disparu il y a plusieurs siècles, elle sert surtout de prétexte à une quête des origines familiales, qui va conduire sur les traces d’un autre Dodo, le « disparu » de l’autre branche des Felsen, celle qui a été rejetée en raison du métissage. C’est pourquoi ce personnage, devenu à son tour narrateur, se charge d’une valeur symbolique que le roman va mettre en valeur par le parallélisme établi avec l’oiseau emblématique de l’île.
L'image d'un monstre : Dodo
L'horreur physique
Ce n’est que dans la dernière phrase du premier chapitre de son récit que Dodo mentionne « la maladie qui mange [s]on visage », dont le chapitre « Zobeide », consacré à sa relation avec cette prostituée, explique l'origine. La question initiale posée traduit l’ignorance du jeune garçon face à la destruction de son visage : « Comment ça peut manger le nez et les joues et faire deux trous pour les yeux sans paupières? » La suite du chapitre décrit cette douloureuse maladie – nommée « le grand Sigma », il s’agit de la syphilis – et le narrateur conclut : « C’est comme ça que j’ai perdu mon nez et mes sourcils, mes paupières et mes cheveux, et que je suis devenu un monstre. Plus personne ne me connaît, les vers ont mangé mon crâne. »
Un crâne rongé par la syphilis, gravure, XIXème siècle

Il devient alors un objet d’horreur, provoquant le dégoût : « Maintenant, les gens qui me croisent détournent les yeux, et je sens leur regard qui me suit derrière mon dos. Les enfants pleurent parce que je leur fais peur ». Ainsi débute son exclusion : à son approche, « les gens se reculent ».
Mais les réactions sont souvent plus violentes. Par exemple, dans le cimetière de l’Ouest, Dodo est victime d’une agression qui l’envoie à l’hôpital, et les insultes reçues soulignent sa monstruosité et l'animalisent : « Pe’sonne ! Vilain couma macaque, enn guèle macaque ! » Il reçoit alors, d’abord des coups de pied, puis les coups pleuvent à l’aide d’une batte de cricket : « je sens le sang qui coule sur mes yeux et dans ma bouche, mon bras droit ne peut plus bouger, je crois je peux mourir astère. »
La monstruosité mise en scène
Mais, de cette monstruosité, Dodo tire un effet comique, se transformant ainsi en un clown, comme il l’affirme en ouverture du chapitre intitulé « Lézard » : « je peux faire rire les gens, c’est pour ça que je suis né. » Ainsi, alors qu’il rencontre des forains qui « se moquent de lui à cause de [sa] gueule », l’un d’eux va l’embaucher et il devient alors un phénomène de foire : « je lui montre mon truc, de lécher mon œil avec le bout de ma langue. dis : ‘‘je connais faire le lézard. Vous voyez ?’’ Et ça le fait rire, et ça fait rire les autres, alors je recommence ». Il est ainsi mis en scène, objet d'attraction pour le public : « Venez, m’sieurs-dames, approchez approchez, l’homme-lézard le seul le vrai, m’sieurs-dames, capab’ lécher son œil avec sa langue, les petits enfants n’ayez pas peur, l’homme-lézard ne fait pas de mal, il mange seulement les mouches et les moustiques ! » Le personnage se trouve donc emprisonné dans ce double rôle, susciter tantôt la peur, tantôt le rire.
Le "dodo"

Le portrait du dodo
En décrivant la découverte des ossements du dodo en 1865, le récit souligne l’aspect étrange, exceptionnel, de celui qui est immédiatement qualifié d’« oiseau monstrueux », ce que confirme son squelette reconstitué. À plusieurs reprises, son portrait met en évidence sa différence, qui le rend anormal par rapport aux autres oiseaux, à commencer par son absence d’ailes, des « moignons » ridicules. Tout aussi ridicule est sa démarche, avec des comparaisons péjoratives à « des pingouins sans banquise », « courbés comme des petits vieux », dont le dandinement de sa « croupe ronde » est particulièrement risible. Le scientifique anglais Thomas Herbert (1606-1682) fut le premier à le nommer « dodo », en 1628, dérivé du mot portugais « doudo », signifiant « stupide », et en fait un portrait mettant en valeur son « corps rond et extrêmement gras » et tout ce qui est signe d’anomalies pour un volatile, dont le ridicule est accentué.
George Edwards, Le dodo et le cochon d’Inde, dessin de 1750
Sa tête est d’une figure bien extraordinaire, étant d’un côté couverte d’un duvet de plumes noires, et de l’autre elle est toute chauve et blanche comme si cette partie était couverte d’une toile claire et transparente. Il a le cul tout rond, et au-dessus des plumes d’un vert gai, mêlées avec d’autres d’un jaune pâle […] Tout son plumage n’est qu’un fin duvet comme celui des oisons, sinon à la queue qui consiste en 3 ou 4 plumes placées comme les poils de la barbe d’un Chinois.
Ainsi, dès le débarquement dans l'île des premiers humains, des Hollandais, le dodo est victime de la même extermination que les esclaves marrons, et les marins deviennent des bourreaux : « un autre marin armé d’un gourdin frappe et l’assomme » avant sa mise à mort. Peu à peu, tous les dodos disparaîtront de l’île, comme si leur monstruosité leur interdisait de survivre, cette « rumeur » qui « disait que rien ne pouvait les joindre au reste du monde », exclusion définitive.
Des marins hollandais poursuivant les dodos, Illustration in Pioneers in South Africa de Walter Paget, 1914
L'objet d'un spectacle
Cet aspect extraordinaire attire forcément l’attention, notamment des scientifiques, et le désir de faire découvrir l’oiseau. Dès 1628, le capitaine Altham confie celui qu’il a acheté en le considérant comme une « merveille de la nature », à Thomas Herbert, chargé de l’emporter en Angleterre. C’est l’aide-chirurgien John Perce qui doit s’occuper de lui, le nourrir et le soigner, mais c’est le capitaine qui « a autorisé le spectacle » sur le pont où son réunis les matelots : « À dix heures environ, l’acteur fait son apparition. […] Le soleil l’éblouit, il cligne de l’œil, fait quelques pas et s’ébroue, salué par le rire des spectateurs. » Le public s’amuse alors, comme au zoo, à lui lancer ce qu’il est censé manger, des bouts de ferraille : il « les avale aussitôt. Les hommes applaudissent, ils rient très fort, l’oiseau s’arrête et se redresse, l’air de dire "Vous avez vu ?" » Ce spectacle qui le transforme en un clown dans un cirque se poursuit dans la cour grise où il est ensuite emprisonné.
Mais le spectacle ne fait plus rire, car il se change en une lapidation : « Quelqu’un a commence, par jeu, ou par colère, son bras a jeté la pierre, une pierre méchante qui mord et fait jaillir le sans, une pierre qui veut tuer, comme autrefois, quand les marins chassaient dans la baie et que les oiseaux tombaient sans comprendre. D’autres suivent, ils jettent les cailloux, les morceaux de fer, une pluie meurtrière. Alors naît la peur, mais il n’y a pas d’issue. » Le dodo subit ainsi une tragique mise à mort.

Deux destins similaires
L’exergue attire l’attention sur l’importance des « noms » pour le narrateur Jérémy. De ce fait, cela invite à réfléchir à la similitude des noms de l’oiseau et du personnage. Elle est d’ailleurs mise en valeur par la phrase d’ouverture des chapitres « Mon nom est Dodo » et « Lézard » qui les regroupe : « Dodo. Such a dodo. » Dans la rue aussi, son interpellation par une fille, « Hé-hon ! Dodo, Dodo-bird ! » confirme ce rapprochement. Ainsi, le destin que le récit leur assigne les met sans cesse en parallèle, à la fois par les épreuves subies, exclusion, et exil jusqu’à la mort, mais aussi par la mise en valeur d'une destinée exceptionnelle.
Deux victimes
Tous deux sont victimes de leur différence par rapport aux « familles » auxquelles ils appartiennent :
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Le portrait du dodo marque d’emblée cet écart : il est « le gros oiseau sans ailes », qui ne peut qu’agiter de façon dérisoire des « moignons ». Il est donc dépourvu de ce qui caractérise tout oiseau, l’envol qui en fait le symbole même de la liberté. Il est donc facile de le massacrer...
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Dodo, lui aussi, est à l’écart de la famille Felsen, dont il n’est qu’une branche méprisée, celle des Laroche du nom de sa mère, ou « La Ros » en créole, d’où son surnom « coup de Ros », déformation de son nom pour « dire qu’ils ne valaient pas mieux qu’un coup de caillou », fait référence à une lapidation, telle celle subie par le héros comme l’a subie l’oiseau en captivité.
Finalement, tous deux sont confrontés à une même « solitude envahie de prédateurs impitoyables ».
L'exil et la disparition
L’affirmation de Dodo, « Je suis le dernier des Fe’sen, ils sont tous morts, fin morts », et la seconde partie du roman, le récit de son « voyage sans retour », pourraient être reprises par le dodo dont le roman relate le « dernier voyage » en bateau, puis l’exil en Angleterre. À leur façon, tous deux deviennent ainsi des symboles.

De l’oiseau, devenu l’emblème de l’île Maurice, il ne reste que la « pierre de gésier » trouvée par le père de Jérémy, qui, lui l’a gardée précieusement et en fait la source de sa quête, et les ossements découverts en 1865 d’« un animal très ancien, disparu depuis des siècles ». Le maître d’école Clarke, les a précautionneusement réordonnés « jusqu’à ce que le squelette de l’oiseau géant apparaisse », avant que ne soit déterrée la tête permettant la reconstitution complète de cet « oiseau monstrueux […] à la fois mort et revenu à la vie ». À partir de ce moment, il appartient à l’Histoire et à la science.
Squelette de dodo reconstitué. Museum d’Histoire naturelle
De même Dodo, une fois désigné « ambassadeur de la cloche ! » dans son île natale, devient l'emblème des clochards parmi lesquels il vit lors de son exil d’abord à Paris, puis au cours de sa traversée de la France jusqu’à Nice, où il vivra, jusqu’à sa mort, dans un asile où son « nom est Pe’sonne ». Il est donc promis à la fosse commune. D’ailleurs, « Ça sert à rien une tombe » puisque, de toutes façons, tout humain est promis à l’oubli : de son existence, plus aucune trace ; il ne restera que les quelques photos de son père dans l’album de la vieille tante Emmeline Carcénac.
Le rôle du romancier
Par la parole prêtée à ses deux personnages qui les met en parallèle, Le Clézio rehausse leur dimension en mettant en valeur, face à ceux qui les rejettent et les agressent, leur profonde humanité, et il les fait se rejoindre dans l’ultime instant qui les ramène au temps des origines.
Le destin du dodo
Il attribue à l’oiseau des sentiments qui l’humanisent et accentuent, par son incompréhension des forces du mal qui se déchaînent contre lui, son innocence. Il souligne sa « tristesse » quand il comprend qu’il a perdu son paradis et est prêt à se laisser mourir sur le bateau. Mais c’est surtout le lien qu’il y crée avec John Perce qui illustre son humanité. À cet homme qui le laisse sortir de sa cage, le protège des attaques des matelots, qui l’abreuve et soigne sa blessure, il accorde « sa confiance », manifeste sa reconnaissance et lui prouve son attachement : « Chaque fois que John s’en va, il voit la même scène de désespoir. L’oiseau le fixe de son œil rond, il ne pousse pas de cris. Il reste immobile dans la cage, le dos voûté, la tête rentrée dans les épaules. » Une réelle fraternité s’est ainsi construite entre eux.
Le destin de Dodo
C’est d’abord son amour pour la musique, auquel de nombreux passages sont consacrés, qui élève le personnage bien au-dessus d’un simple clochard. C’est le cas dans son île, par exemple quand Michel le fait jouer sur l’orgue de l’église, ou quand il fredonne sa chanson préférée à la jeune mongolienne, comme en France où il joue pour les clochards réunis et fait pleurer ainsi son compagnon de route, Béchir. Mais lui aussi est, comme l’oiseau, porteur de l’amour dont il rêvait enfant mais que sa maladie lui interdit. Cela se révèle par la relation nouée avec l’infirmière Vicky dans l’île Maurice, dont il s’avoue amoureux, « j’ai envie de l’embrasser pour sentir son odeur de fruit », comme, en France : « Ce soir, la jeune fille aux cheveux bleus dort contre mon épaule, comme chaque soir, mais avant de dormir elle prend ma main. Et c’est la première fois que j’ai dans ma main la main d’une femme. »
De même que l’oiseau, alors que Dodo est enfermé dans l’asile d’aliénés, il s’échappe lui aussi pour replonger dans son passé : « Dans le jardin de la Maison Blanche, le soleil d’hiver passe sur mon visage, bientôt le soleil va s’éteindre, chaque soir le ciel devient jaune d’or. Je suis dans mon île, ce n’est pas l’île des méchants […], c’est Alma, mon Alma, Alma des champs, des mares et des bois noirs, Alma dans mon cœur, Alma dans mon ventre. »
Enfin, alors qu’il va mourir, enfermé dans les profondeurs d’une cave, l’oiseau est transporté dans son ancien paradis et revit le temps d’autrefois : « Un instant, tout redevient limpide et tranquille, les arbres se penchent, le ruisseau fait sa musique, le soleil est , la brise caresse, le chant des oiseaux berce, les bruits très glissants des gorges, coo-coo, le roulement des voix, les tambours des ailes, dodo est revenu dans son île, pour toujours... »

Le dodo, dans le temps du "paradis perdu"
POUR CONCLURE
Toutes les ressemblances entre ces deux personnages complètent le sens d’ensemble du roman, formulé dès l’exergue où, après la longue liste des noms de ceux qui ont peuplé l’île Maurice, le narrateur Jérémy proclame : « Je ne veux pas que les noms s’effacent ». Mais comment ne pas voir dans cet objectif celui souvent formulé par le romancier lui-même, visant, par l’écriture, à rendre la vie à tous « les oubliés » ? Et ils sont nombreux dans le romans, d’abord ceux qui appartiennent à l’Histoire, les esclaves parmi lesquels il veut redonner toute leur place à ceux qui ont choisi la liberté, les marrons. Ils rejoignent tous les exploités et les exclus du monde contemporains, depuis la jeune Krystal, proie du tourisme sexuel dans l'île Maurice, jusqu’à tous les émigrés, victimes du racisme et rejetés.
Conclusion sur le roman
Le sens du roman
Le pouvoir des légendes
En reprenant pour son premier narrateur, Jérémy, le même verbe « je marche » que celui récurrent dans la vie du second, Dodo, Le Clézio élargit le sens du roman pour lui donner la dimension d’une de ces légendes qui parcourent l’île Maurice. Le dodo, oiseau de légende, comme le personnage homonyme, Dodo, mystérieusement disparu en France, rejoignent ainsi les esclaves, Topsie ou Saklavou, ou le découvreur du lac des fées, Ashok. « Monstre » ridicule mais aussi « clochard magnifique » mais surtout « chaînon manquant » dans la famille Felsen, Dodo devient l’emblème de tous ces secrets soigneusement dissimulés dans les familles car jugés honteux – dont témoigne aussi la vie de Marie Madeleine Mahé – honte qu’il inverse par la dimension mythique qu’il lui attribue, comme à cette femme du XVIIIème siècle que le récit magnifie. De même, de l'oiseau des temps les plus reculés, risible, pataud, jugé stupide, du dodo, il fait le symbole de l’innocence animale, du temps où l’île était encore un paradis, avant que ne s'abatte sur eux la cruauté humaine.
Un engagement
Mais les destins parallèles du dodo et de Dodo, de même que les visites de Jérémy dans l’île, les lieux parcourus et les habitants rencontrés, conduisent à une vision plus sombre, celle dont les derniers dodos sont douloureusement conscients : « que les paradis ne sont pas éternels, que le mal y entre un jour ou l’autre, sous les traits d’aventuriers cupides et affamés, le mal est entré dans cette île et les tuera tous, jusqu’au dernier ». Le dodo devient donc le symbole de toutes les destructions que l’homme est capable d’accomplir, destruction des lieux pour développer le tourisme, destruction des espèces, végétales et animales, et destruction des humains les plus faibles… Pour s’y opposer, seule la mémoire garde un pouvoir, telle celle de Dodo qui, à propos de sa vieille nourrice Yaya, déclare « elle n’est nulle part ailleurs que dans ma tête » et déroule ses rêves, mais aussi celle du romancier qui, à son tour, concrétise la mémoire en donnant forme à ses rêves.
C’est précisément le rôle joué dans le roman par Aditi, celle qui vit « au cœur du monde », dans la nature préservée, en donnant naissance dans l’eau même de la cascade Tamarin à sa fille Diti, : « la réalité, c’est ici, l’odeur de l’eau, le bruit de la cascade, comme au début de l’histoire du monde, ou peut-être à sa fin, quand l’incendie s’arrêtera. » Si l’on pense à l’importance des noms pour Le Clézio, enlever au prénom de l’enfant le préfixe "a" privatif ouvre l’espoir d’aller au-delà de la violence, du viol subi qui l’a créé, de retrouver le sens même du monde que « l’incendie » allumé par les hommes risque de détruire.
Menace de destruction, illustrée par le dodo, prolongée dans les paysages de l’île, mais espoir en la force que peut porter un homme pour résister, dont témoigne Dodo, telle est l’ambivalence d’Alma…
Les choix d'écriture
Des discours contrastés
Pour soutenir cette ambivalence, Le Clézio joue sur un double registre, mis en évidence dès le prologue par la déclaration de Jérémy, « Je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas grandi, je n’en connais presque rien, et pourtant je sens en moi le poids de son histoire, la force de sa vie, une sorte de fardeau que je porte sur mon dos partout où je vais. »
D’un côté, les différents discours, des deux narrateurs mais aussi de tous les personnages secondaires dont ils rapportent la parole, interrogent sur l’héritage historique qui a façonné notre société contemporaine. Le « fardeau » mentionné renvoie à la culpabilité collective dans l’esclavage ancien – si souvent niée par les descendants des colonisateurs – mais aussi dans toutes les formes de racisme, d’exclusion et d’exploitation des plus faibles. Si, par exemple, Jérémy dénonce le pilote qui exploite la jeune Krystal, lui-même n’adopte-t-il pas un comportement similaire ? De même, quand Tito l’emmène voir la rivière où se baignent les femmes nues, avec le même regard que celui des maîtres blancs sur les femmes noires jadis, Jérémy partage aussi la séduction de cette scène…
Mais de l’autre, Jérémy comme Dodo, et même dans les situations les plus difficiles, ressentent « la force de [l]a vie » qui est née et s’est développée dans cette île, celle dont Aditi témoigne par ses élans lyriques et qu’elle fait ressentir à Jérémy. Sans cesse sont mises en évidence les sensations puissantes, des bruits, des couleurs, des odeurs, toutes les beautés de la nature mais aussi autant de preuves de la résilience des humains à tout ce capitalisme sauvage et à toute la violence qui pourraient les détruire. À la question qui lui est posée dans un entretien en 1969, « De quoi avez-vous besoin pour vivre ? », c'est d'ailleurs ce qu'exprime sa réponse : « Il doit y avoir beaucoup de soleil pour moi, c’est une chose indispensable… Et des paysages assez beaux pour que l’on puisse garder confiance en la vie. »
Le mélange des tonalités
De la même façon, Le Clézio fait coexister les tonalités comique et pathétique, comme pour souligner l’ambiguïté de tout jugement sur autrui. Si Dodo, par exemple, est souvent ridicule, notamment quand il fait le lézard ou qu'il fait preuve d’une naïveté déconcertante, il est aussi touchant par la sincérité de ses sentiments. De même, quand se déroule l’enterrement de la vieille Emmeline dépourvu de toute majesté au milieu des « ronflements des autobus et des camions » et même ridicule avec, en toile de fond, la radio et « les réclames pour le poulet Chanteclerc », tandis que « [p]ersonne ne pleure » cette mort à un âge si avancé, une rupture intervient qui remet au premier plan l’émotion : « tout d’un coup, maintenant, un genre de miracle, entre par la grande porte en ogive le petit Licien d’Emmeline […] qui trottine gaiement dans l’allée centrale jusqu’à l’autel, il s’arrête un instant devant le curé médusé, personne ne songe à lui dire ‘‘Out ouah !’’ pour le chasser, sa queue bat la mesure, et puis il fait demi-tour et il retourne dans la rue. » Les mêmes contrastes peuvent être mis en relief à propos du voyage du dodo sur le bateau, ou de la marche de Dodo à travers la France, ou encore quand il vit dans l'asile d'aliénés à la fin du roman.
Le lecteur est ainsi sans cesse invité à voir au-delà de l'apparence.
