Raphaël Confiant, Nègre marron, 2006
Raphaël Confiant (né en 1951) : écrivain créole

Raphaël Confiant, 2023, site « la1ere.franceinfo.fr/martinique »
La terre d'origine
Né en 1951, Raphaël Confiant reste profondément lié à la Martinique, son île d’origine : « Sans mon ancrage dans Le Lorrain (Martinique), je n’aurais jamais pu écrire », écrit-il dans « #MAPAROLE ».
Dans Ravines du devant-jour, en 1993, ses souvenirs d’enfance montrent qu’il porte en lui le métissage qui caractérise les Antilles : entre l’héritage du sang noir, figure une grand-mère chinoise, et la « splendeur de Chabine blanche de sa mère », il hérite du poids de la couleur de la peau, lui aussi renvoyé à sa nature de "chabin" dès l’école : « avec ta peau blanche, comment vas-tu faire, hein ? Un nègre couillon, c’est laid mais un chabin couillon, c’est encore pire […] ». De cette essence à laquelle il est renvoyé, il tire le sentiment d’une dualité dont toute son œuvre témoigne.
(Espèce de mauvaise race de chabin ! Espèce de chabin aux poils suris ! Chabin au visage tacheté comme un coq d’Inde ! Chabin tiqueté comme une banane mûre ! Fous-moi le camp, les chabins sont une mauvaise race que Dieu n’aurait jamais dû mettre sur la terre !) […].
Le mot te pétrifie pour la première fois de ton existence : chabin ! Tu sens confusément que le chabin est un être à part. Nègre et pas nègre, blanc et pas blanc à la fois. Toutefois, tu ne t’es pas encore rendu compte de l’ampleur de la distance que la couleur de ta peau et de tes cheveux crée entre les gens du commun et toi.
Le militant de la Créolité
Cette dualité, il la retrouve inscrite dans la langue elle-même, le créole, dont il devient un des militants. Ainsi, après des études supérieures à l’Institut d’études politiques à Aix-en Provence, il poursuit un cursus en linguistique à l’Université de Rouen, qui l’amène à travailler sur le créole.
À son retour en Martinique, il participe, de 1977 à 1982, au premier journal en créole, Grif en té, puis publie, en 1979, Jik dèyé do Bondyé, premier roman en créole. Suivent dans cette langue trois autres romans et un recueil de poèmes, avant de faire paraître en 1989, coécrit avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau, un manifeste littéraire, Éloge de la Créolité : s’il rend hommage à Aimé Césaire, fondateur du mouvement de la Négritude, cet essai proclame la volonté de s’enraciner en priorité dans la réalité antillaise.
À la "Une" de Grif an Té, premier journal créole

Cette promotion du créole ne se limite pas à la création littéraire. Dès 1990, il lutte, par exemple, pour qu’existe un CAPES pour l’enseignement du créole, créé en 1990, il présente lui-même un doctorat en Langues et Cultures régionales sur le créole en 1997 alors qu’il est maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane, ou encore réalise un Dictionnaire du créole martiniquais en 2007. Mais, dès 1988, c’est un roman en français, Le Nègre et l’Amiral, relatant ce que fut la Seconde Guerre Mondiale à la Martinique, qui lui vaut son premier prix littéraire, le Prix Antigone, décerné à l’occasion de la manifestation culturelle, La Comédie du Livre, créée en 1986 par la ville de Montpellier. L’essentiel de son œuvre est ensuite en français, mais dans une langue qui se veut "créolisée".
L'engagement politique

Si Césaire a été pour lui un maître pour la littérature, Raphaël Confiant a trouvé un autre maître dans le domaine politique, Frantz Fanon, auteur de Peau noire, Masques blancs en 1952, et des Damnés de la terre, en 1961. Cette œuvre fait écho à ce qu’il observe lui-même, enseignant l’anglais dans ce pays pendant un an, en 1974, époque où l’Algérie est considérée, selon sa formule, comme « La Mecque des Révolutions », et la fiction autobiographique qu’il consacre à cet auteur en 2017, L’insurrection de l’âme, Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex, révèle l’importance qu’a pu avoir pour lui ce militant révolutionnaire en faveur de la liberté de l’Algérie, sa patrie d’adoption, et de l’Afrique entière. De retour à la Martinique, il milite dans le mouvement nationaliste "Les Patriotes non-alignés", avant de rejoindre le MODEMAS, Mouvement des démocrates et écologistes pour une Martinique souveraine, fondé en 2006, dont il est le vice-président, puis d’intégrer le parti "Bâtir le pays Martinique", né dès 1998, qui revendique activement l’autonomie de l’île, rejetée lors du référendum de 2010. L’on peut cependant s'interroger sur la façon ambiguë dont, en l'excusant par son métissage, il défend les excès de l’humoriste Dieudonné qui dénonce l’antisémitisme en rejetant la prépondérance accordée à l'extermination du peuple juif sur les réalités de l’esclavage.
Le contexte : les Antilles
Par sa construction en cinq parties, le roman traverse l’Histoire. Cinq dates sont mentionnées : 1687, 1792, 1841, 1930 et 1978. Il est donc important de savoir à quoi elles correspondent, à la fois sur le plan historique, mais aussi dans l’évolution économique et sociale, avant de voir comment les écrivains se sont emparés de l’histoire des îles Caraïbes.
Le contexte socio-historique
Les îles de la mer des Caraïbes
L'histoire des Antilles
La découverte des Caraïbes au XVIème siècle marque le début de la colonisation, d’abord pour en exploiter les richesses, mais très vite sur les terres se développent les plantations, canne à sucre, coton, épices…
Les indigènes ayant été décimés par les combats et les maladies importées, des bras étaient nécessaires : le "commerce triangulaire" a pris son essor au XVIIème siècle pour fournir des esclaves, dont la situation a été réglementée en 1685 par le Code Noir promulgué par Colbert, ministre de Louis XIV. Il fixait les châtiments, par exemple en cas de révolte ou de fuite, et imposait aux maîtres des devoirs, non pas par pure humanité, mais surtout pour préserver l’efficacité de la main-d’œuvre au travail.

La traite négrière atteint son apogée au XVIIIème siècle, avec la production sucrière intensifiée qui entraîne la multiplication des apports d’esclaves, facilitée aussi par les progrès de la navigation et de la construction navale. Mais à cette même époque commencent les mouvements abolitionnistes qui vont conduire, en France, à une première abolition de l’esclavage en 1794, rétabli par Napoléon en 1802. Même si le Congrès de Vienne, en 1815, interdit la traite, l’importation d’esclaves ne cesse pas pour autant avant le décret de Schœcher qui abolit définitivement l’esclavage sous la 2nde République, en 1848. Pour compenser le manque de main d’œuvre, les autorités font alors venir des travailleurs asiatiques. Comme aux noirs, les conditions de travail imposées dans les sucreries restent pénibles, ils sont sous-payés et, comme dans la métropole, le syndicalisme croissant amène, dès la fin du XIXème siècle des luttes, des révoltes et des grèves pour revendiquer des augmentations de salaire. Ces "grèves marchantes", soutenues par des courants révolutionnaires sur le modèle de la Révolution russe de 1917, se multiplient et sont réprimées dans le sang, telle une des « marches de la faim », en 1930.
Enfin, durant les deux guerres mondiales, les hommes sont mobilisés, la population diminue et, surtout, s’appauvrit, même après la départementalisation dans la seconde moitié du siècle, car l’économie des îles ne s’est pas diversifiée. Le chômage sévit, et la répression se durcit face à ceux qui s’élèvent contre la loi.

Marie Joseph Hyacinthe Savart, Quatre femmes créoles, 1770. Musée Schœlcher, Pointe-à-Pitre
Une société hiérarchisée
La colonisation a construit aux Antilles une société strictement hiérarchisée, en fonction à la fois du pouvoir économique et de la couleur de la peau.
Au sommet, il y a les premiers immigrants européens, des "colons libres" auxquels furent fournies des terres. Avec eux sont venus des "engagés", qui devaient rester à leur service durant trois ans. Leurs descendants sont aujourd’hui nommés "békés".
Durant l’époque coloniale, la population noire n’est pas non plus homogène.
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Certains esclaves, les "marrons", réussissent à fuir l’esclavage et forment de petites communautés qui vivent en autarcie dans des lieux particulièrement isolés.
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D’autres obtiennent de leur maître l’affranchissement, et peuvent ouvrir des commerces, travailler librement comme artisans ou ouvriers.
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Les "mulâtres" sont métissés, nés le plus souvent d’un maître blanc et d’une esclave. La loi attribue à l’enfant le statut juridique de sa mère, mais ils peuvent bénéficier de privilèges, par exemple échapper aux travaux pénibles, être affranchis, scolarisés… Ils constituent ainsi une classe intermédiaire qui fournit les premières élites pour faire fonctionner les administrations et s’implanter dans les fonctions politique. L'enfant issu de l'union de deux mulâtres est nommé "chabin" s'il garde des traits négroïdes mais avec la peau blanche.
Est ainsi relégué au plus bas de l’échelle tout un peuple noir qui n’a reçu en héritage que la misère, car l’activité économique reste réduite, avec peu de développement industriel et agricole, des services publics peu efficaces, avec, comme seule perspective offerte, travailler pour un tourisme qui met l’accent sur "l’exotisme" des îles.
Le contexte culturel
Pour en savoir plus
Une littérature "exotique"
La première image des îles est donnée par des romanciers français qui, dès la fin du XVIIIème siècle, comme Bernardin de Saint-Pierre, en 1788, dans Paul et Virginie qui se déroule dans l’île Bourbon, ancien nom de la Réunion, et surtout à l’époque romantique, mettent l’accent sur les paysages exotiques et célèbrent la vie authentique au sein de la nature, éloignée de tous les vices propres à la civilisation matérialiste. Dans cette veine s’inscrivent aussi des écrivains noirs, tel Nicolas-Germain Léonard (1744-1793) dont les poèmes, par exemple, reflètent le regard européen sur les îles antillaises, comme « L’Été » : « Là, dans un frais vallon, seul avec la nature, / Le sage Alcidamis coulait sa vie obscure. / On voyait près de lui, confusément épars, / Des livres, des pinceaux, les instruments des arts. »
Cela se poursuit durant tout le XXème siècle, comme le dénonce Étienne Léro dans Légitime Défense en 1932 : « il vous décrit des paysages ou vous raconte de petites histoires où l’hypocrisie le dispute au diffus et au Louis-Napoléon. », écrit-il à propos de tous ces poètes se réclamant du Parnasse.

Le chemin de l'authenticité
Si quelques romanciers entreprennent de porter un regard plus réaliste sur le contexte colonial, en Afrique, par exemple avec René Maran, ou aux Antilles, avec Joseph Zobal, et même si Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, paru en 1939, veut imposer ce qu’il nomme la Négritude, il faut attendre l’après-guerre pour que ce mouvement se développe.

Ce courant met en avant à la fois l’héritage de la terre d’origine, l’Afrique, et les terribles réalités de l’esclavage : « La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture. » explique-t-il dans Liberté 3, en 1977, en soulignant la volonté de fonder un véritable humanisme en dépassant à la fois le complexe d’infériorité et le seul combat : « Il y a un désir chez le nègre à imiter le blanc pour ne pas se faire remarquer. Nègre et blanc dos à dos dans la haine, ignorant tous l’un de l’autre ; ça, c’est la pire des luttes, la plus stérile ».
Les auteurs de la Négritude : Césaire, Senghor, Damas, Maryse Condé
Mais ce courant est à son tour dépassé par ceux qui le jugent trop éloigné de l’authenticité des îles antillaises, qui ont leurs spécificités culturelles, nées de leur métissage de populations. Ainsi, ils revendiquent "l’Antillanité", puis, à la fin du XIXème siècle, la "Créolité", mouvement dans lequel s’inscrit Raphaël Confiant défini dans Éloge de la Créolité, en 1989.

Lecture cursive : Bernabé, Chamoiseaau, Confiant, Éloge de la Créolité, 1989, extrait
Pour lire l'extrait
Éloge de la Créolité s’ouvre sur une proclamation solennelle de l'identité composite des Antillais : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. Cela sera pour nous une attitude intérieure, mieux : une vigilance, ou mieux encore, une sorte d’enveloppe mentale au mitan de laquelle se bâtira notre monde en pleine conscience du monde. » Puis la définition se précise, en deux temps.
Les cultures entrecroisées
Le lexique pose avec force cette volonté d’associer les identités géographique et culturelle : « Nous déclarons que la Créolité est le ciment de notre culture et qu’elle doit régir les fondations de notre antillanité. »
Les préfixes qui soutiennent les termes de la formule, « agrégat interactionnel ou transactionnel », mise ensuite en valeur par l’italique, insistent sur les échanges qui se sont produits entre les cultures de différentes origines, le peuple indigène, puis le temps de la Traite africaine, suivi, après l’abolition de 1848, par des immigrations de Chinois ou de Syriens : « des éléments culturels, caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantin, que le joug de l’Histoire a réunis sur le même sol. » Le choix du terme « joug » souligne la contrainte imposée à des victimes, une longue contrainte, « Pendant trois siècles », qui a été destructrice de tout ce qui constitue un être humain : « langues, races, religions, coutumes, manières d’être de toutes les faces du monde, se trouvèrent brusquement déterritorialisées, transplantées » dans un cadre étranger. Mais l’être humain, doté d’une force de résistance, a fini par s’adapter à cet « environnement ». Le terme « forgeries », au pluriel vu la pluralité de ces apports culturels successifs », se charge cependant d’une connotation péjorative, suggérant que cette adaptation, le fait de « réinventer la vie », est une fabrication de toutes pièces, donc faussée à la base, produit d’une machination originelle.
Une culture complexe
C’est à la langue créole qu’est empruntée l’image culinaire qui parachève cette définition : « Notre créolité est donc née de la formidable « migan » que l’on a eu trop vite fait de réduire à son seul aspect linguistique ou à un seul des termes de sa composition. » Ainsi qualifiée de "purée", la créolité est donc un mélange tel qu'il est impossible de discerner les composantes, d’où le double reproche lancé : le premier, ne s’intéresser qu’à la langue, le second, qui vise indirectement un auteur comme Césaire, dont la Négritude ne met l’accent que sur l’origine africaine.
Ainsi, les auteurs revendiquent un double mouvement : « l’acceptation » de la pluralité de l’héritage, et « le refus » d’en privilégier un seul, ce qui implique des interrogations, « le questionnement permanent, en toute familiarité avec les ambiguïtés les plus complexes, hors de toutes réductions, de toute pureté, de tout appauvrissement. » L’image qui résume ce constat, « Notre Histoire est une tresse d’histoires », fait écho au verbe qui soutient l’enjeu même du parcours, « tisser les mémoires », illustrée ensuite par le partage des langues : « Nous avons goûté à toutes les langues, à toutes les parlures. » Le reproche précédent est alors repris, nouveau rejet de ce qui est considéré comme « des ailleurs mythiques » : « Craignant cet insupportable magma, nous avons vainement tenté de le figer dans des ailleurs mythiques (regard extérieur, Afrique, Europe, aujourd’hui encore, Inde ou Amérique), de chercher refuge dans la normalité close des cultures millénaires ».
Mais l’extrait se termine sur une vision optimiste, qui elle, répond à l’autre composante de l’enjeu, « habiter le monde ». La créolité est, en effet, posée comme une richesse : « nous étions l’anticipation du contact des cultures, du monde futur qui s’annonce déjà. » Aux Antilles, un univers nouveau aurait donc pris naissance, offrant une prise de possession de l’univers entier.
Présentation du roman
Pour lire le roman
La genèse
Le thème du marronnage apparaît tardivement dans la littérature caribéenne, une des premières parutions étant, en 1946, la nouvelle du cubain Alejo Carpentier, Los Fugitivos, puis, pour les Antilles, Le Quatrième siècle d’Édouard Glissant, en 1964, ou encore L’Esclave vieil homme et le molosse de Patrick Chamoiseau en 1997. Autant d’œuvres qui posent le mythe du marron, dont s’est forcément inspiré Raphaël Confiant.
L’autre question, suscitée par les dates qui introduisent chacune des cinq parties, concerne les sources historiques qui ont pu soutenir l’inspiration du romancier. Les épigraphes introductrices, si l’on excepte l’extrait du Code noir pour la première partie, sont tirées de textes littéraires, l’essai de Schœlcher, Colonies étrangères et Haïti, ou des extraits de Césaire, Glissant ou Fanon.

En revanche, les textes insérés qui ponctuent le récit sont tous présentés comme des documents d’archives, tels les extraits de journaux personnels ou d’articles de presse, datés et avec des références précises. Or, leur authenticité est loin d’être garantie, et ils sont même totalement fictifs pour ceux de la cinquième partie faisant référence à cette « panthère noire » qui n’a jamais existé.
Le titre
Un personnage
Le titre caractérise expressément le personnage au cœur du roman par ce qualificatif « marron » attribué initialement aux animaux domestiques qui retournent à l’état sauvage, allusion claire à l’animalisation de l’esclave et au racisme qui pèse sur les peuples noirs, considérés comme des sauvages primitifs. Le « marron » est donc celui qui refuse la civilisation européenne.

Le second intérêt du titre est l’absence de déterminant, défini, « le », comme indéfini, « un ». Il se charge ainsi d’une double connotation :
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D’une part, il est semblable à une étiquette générique, qui fixe à l’être humain une essence et le rend totalement anonyme.
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D’autre part, il fait penser à une insulte lancée et aux documents placardés ou publiés dans la presse pour inciter à poursuivre et à capturer un fugitif. Il existait même, en Guyane, un « registre de déclarations de marronnages ».
Annonce de Saint-Domingue, 15 janvier 1766. Affiches américaines
Un genre
Le titre est accompagné du qualificatif « Récit », au lieu de « Roman », ce qui implique deux caractéristiques :
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l’existence d’un narrateur, qui prend la parole, mais ici selon un double point de vue : dans la première partie, en le vouvoyant, et dans la deuxième partie, où il le tutoie, il s’adresse à un destinataire, le nègre marron, avant de prendre la distance propre au narrateur omniscient dans la quatrième partie pour évoquer celui nommé « ça ». En revanche, l’emploi du pronom « je » en alternance avec « nous » transforme ce récit en une autobiographie, dans les troisième et cinquième parties, ce qui fait entendre la voix même du révolté.
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une volonté de réalisme, destiné à prêter plus de vérité aux descriptions, aux portraits, aux situations relatées et aux paroles, en s’opposant ainsi à la dimension fictive propre au roman.
La structure d'ensemble
Les cinq parties du roman
Le récit, dans chacune des cinq parties, correspond à l’époque concernée, donc en lien avec la date indiquée. Leur titre est évocateur, rattaché à l’esclavage pour les trois premières parties, au XXème siècle pour les deux dernières.
« L’échappée-courir », en 1687, évoque, deux ans après le Code noir, les conditions de la Traite vécue par le nègre Simon, surnommé « l’Errant », « le Fugitif », car il a pu échapper à l’esclavage en sautant du bateau à son arrivée. Au fond des bois où il s’est réfugié, il observe la vie des esclaves, et porte encore en lui le souvenir du « Pays-d’Avant », où il rêve de retourner, « l’Afrique-Guinée ».
« Le Péter-Chaînes », en 1792, donc avant la première abolition sous la Révolution, illustre l’esclavage de Samuel, de longues années où il l’a acceptée dans la plantation de Grand’Case, avant de décider d’échapper à ses chaînes et de « marronner » pour « rejoindre l’île rebelle », la Dominique, en vain.

« La Chappe », en 1841, substantif formé par contraction du verbe « échapper », relate la vie du créole Samson qui, lui, a un autre rêve, plus violent : tuer son maître. Mais l’abolition s’annonce, et il regagne la plantation tandis que lui est accordé le poste de « commandeur ».
« La grève marchante », en 1930, déplace le marronnage, celui du personnage Siméon Louis-Jérôme, vers les luttes syndicales, mais, après avoir participé à la décapitation du propriétaire béké, il se transforme en « Ça », une « bête traquée », « un Nègre marron, presque cent ans après l’abolition de l’esclavage. »
« Drive folle », en 1978, est le dernier avatar du « marron » : nommé Simao et employé municipal à Fort-de-France, il est nommé « la Panthère noire » après avoir accepté d’endosser, contre une somme considérable, l’escroquerie commise par ses collègues. Mais, devenu criminel à sa sortie de prison car l’argent promis lui est refusé, il brandit son fusil, et semble avoir perdu la raison dans la « promenade », sens du mot créole emprunté à l’anglais, où il bravant la police qui le pourchasse.
Mais la ressemblance des prénoms des personnages, à la façon de paronymes, fait d’eux des réincarnations successives du lointain ancêtre, comme le souligne le récit, « Il aurait pu tout aussi bien être Simon, Samson, Siméon ou Simao », de même d’ailleurs que leurs compagnes : « Ainsi Rose-Aimée (ou Rose-Marie, Rose-Amélie, Rose-Adèle ou Rose-Émilie, C’EST TOUT UN !) » Tous illustrent à la fois les épreuves infligées en Martinique, qui ont forgé l’âme de cette île, le souvenir des origines peu à peu effacé, mais qui resurgit par ce goût du « marronnage », marque indélébile de la liberté sans cesse proclamée.
La fuite de l'esclave marron. Site "Haïtiinter"
Chacune des cinq parties relate durant l’époque concernée, donc en lien avec la date indiquée. Leur titre est évocateur, rattaché à l’esclavage pour les trois premières parties, au XXème siècle pour les deux dernières.
Les épigraphes
La première, l’article 38 du Code noir
Daté de deux ans avant les événements racontés, il rappelle le châtiment fixé, graduellement, pour punir l’esclave marron :
La durée précisée marque la différence entre le "petit marronnage", ponctuel et le "grand marronnage", le premier étant toléré même si l’esclave qui rejoint la plantation risque, au moins, le fouet. On constate aussi l’obligation faite au maître de « dénonc[er] en justice » le fuyard, car les marrons se regroupent souvent entre eux et font peser une menace sur les propriétaires, qui doivent donc se protéger par une dénonciation entraînant une poursuite. Enfin, les châtiments visent à préserver la valeur marchande de l’esclave qui doit pouvoir continuer à travailler, tout en le marquant de façon indélébile de façon à ce que, en cas de rachat par un autre maître, celui-ci puisse le surveiller étroitement.
L’esclave fugitif marqué au fer rouge

La deuxième, extrait de Cahier d'un retour au pays natal
Elle rend hommage à Aimé Césaire, fondateur de la Négritude, et marque l’enracinement de l’esclave dans la terre, souvenir de ses origines, qui s’inscrit dans son corps même et qu’il ressent avec force quand, redevenu libre par le marronnage, il replonge au sein de la nature. C’est poussé par cet enracinement que le personnage décide de prendre la fuite.
À force de regarder les arbres je suis devenu un arbre et mes longs pieds d’arbre ont creusé dans le sol de larges sacs à venin de hautes villes d’ossements à force de penser au Congo je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves […].
La troisième, extrait de Colonies étrangères et Haïti
Postérieur de deux ans au récit, ce passage met en avant le rôle joué par Victor Schœlcher, son long combat, par ses écrits et à l’Assemblée nationale pour obtenir l’abolition de l’esclavage, dont le décret sera promulgué en 1848.

Les possesseurs d’esclaves disent et répètent sans cesse qu’ils ne s’opposent pas à l’abolition en elle-même et qu’elle obtiendrait leur concours si l’on amenait ce grand changement par des voies lentes et progressives. Nous avons objecté que les possesseurs d’esclaves voulaient tromper le monde politique et se trompaient eux-mêmes ; qu’ils répugnaient toujours à tout ce qui pourrait modifier le sort des Nègres, et qu’ils haïraient quiconque porterait la main à l’intégrité de leur pouvoir absolu.es relate durant l’époque concernée, donc en lien avec la date indiquée. Leur titre est évocateur, rattaché à l’esclavage pour les trois premières parties, au XXème siècle pour les deux dernières.
L’abolition en 1848
Schœlcher met en évidence la résistance des maîtres, à laquelle se heurte forcément le désir de liberté de l’esclave.
La quatrième, extrait des Damnés de la terre
Postérieur à la quatrième partie, datée de 1930, ce court extrait, en 1961, de Frantz Fanon est un autre hommage, rendu à celui qui a proclamé l’idée que seule la lutte révolutionnaire peut apporter une réelle liberté, une lutte qui implique aussi la violence, qu’illustre le récit.
La mise en question du monde colonial par le colonisé n’est pas une confrontation rationnelle des points de vue. Elle n’est pas un discours sur l’universel, mais l’affirmation échevelée d’une originalité posée comme absolue.
La cinquième, extrait de Discours sur l'antillanité
Le dernier hommage est rendu à Édouard Glissant, qui, en 1981, affirme son dépassement de la Négritude et prône, en 1981, l’antillanité, c’est-à-dire les particularités antillaises au premier rang desquelles le « marronnage », érigé en mythe.
Le Nègre marron est le seul vrai héros populaire des Antilles, dont les effroyables supplices qui marquaient sa capture donnent la mesure du courage et de la détermination. Il y a là un exemple incontestable d’opposition systématique, de refus total. Il est significatif que peu à peu les colons et l’autorité (aidés de l’Église) aient pu imposer à la population l’image du Nègre marron comme bandit vulgaire, assassin seulement soucieux de ne pas travailler, jusqu’à en faire la représentation populaire, le croquemitaine scélérat dont on menace les enfants… Ce qui est encore plus significatif, c’est l’observation que le Nègre marron finit par être ce qu’on prétendait qu’il était, et qu’à partir d’un certain moment il se conduit en effet comme un bandit ordinaire… tant et si bien que les derniers marrons sont des bandits, et que par la suite tout délinquant de droit commun en fuite est un marron.
Ce passage montre la façon dont le marronnage lié à l’esclavage a évolué, le désir de liberté devenant un « refus total » de la loi et des normes sociales, et le marron n’étant plus considéré que comme « un bandit ordinaire ». Ainsi le mythe s’est dégradé, l’éloge de la résistance s’est transformé en blâme d’un personnage jugé dangereux et menaçant.
La structure interne
Cinq "nouvelles"
Chaque partie forme comme une nouvelle, organisée autour d’un personnage, dans l’ordre Simon, Samuel, Samson, Siméon, surnommé « Ça », et Simao, dit « la Panthère noire », autant de formes de marronnage. Toutes s’ouvrent sur la situation du marron, une survie souvent difficile, en lien avec le contexte.
Puis une analepse explique comment le fugitif en est arrivé là, en relatant les péripéties vécues, souvent sans suivre l’ordre chronologique, jusqu’à l’élément perturbateur qui provoque la fuite, avant de se terminer par une chute :
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La première est l’acceptation du retour « impossible » au « Pays d’avant », tant rêvé.
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La deuxième présente un autre échec, le constat de la folie, de la « déraisonnerie », « [é]tat dans lequel tu es entré à jamais. »
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La troisième marque un retournement de situation, puisque le marron rencontre son ancien maître, qui le rembauche en tant que « Commandeur ».
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Dans la quatrième, au contraire, la fuite se termine par un apaisement au sein de la nature, le personnage « tournant ainsi définitivement le dos au bruit et à la fureur du monde. »
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La dernière prend un double sens, alors que le personnage a été abattu au cours d’une agression. Elle se fonde sur un retour en arrière, qui dépeint le héros pris, lui aussi, d’une sorte de folie, avec « |u]ne sensation d’irréel ». D’invulnérabilité », jusqu’à se lancer dans la rue armé d’un fusil. Alors blessé par la police, c’est son cri ultime qui ferme le roman : « Je suis, je serai le dernier Nègre marron d’ici-là. »
Des "chapitres"
Chaque partie se construit en des sortes de "chapitres", introduits par un titre, suivi par un document inséré. Les titres, et surtout les références précises qui les accompagnent invitent le lecteur à y voir des textes authentiques.
Or, si certains renvoient à des œuvres existantes, tels le Journal du Révérend Père Labat, le Manuel du planteur des îles, le Journal d’un colon à la Martinique ou l’hebdomadaire Justice, d’autres sont soit totalement fictifs, soit imités de documents réels, tels un courrier ou un tract, enfin d’autres encore sont signalés comme tirés de revues, comme Les Antilles ou L’Écho de la Gironde, mais qui ont été fondées à une date ultérieure à celle indiquée. Quant aux sept documents qui ponctuent la dernière partie, des articles de presse ou de radio, notamment sous forme d’interviewes et jusqu’à un extrait du journal télévisé, tous relèvent de la fiction.

Les titres intérieurs organisent les péripéties du récit, et ont un triple intérêt : ils accentuent le réalisme en mettant l’accent sur les moments importants, mais aussi sur ceux qui exercent le pouvoir à la Martinique, prêtre, gouverneur, colon, planteur…, et indiquent implicitement les échecs et les réussites des marrons.
Lecture cursive : les "notes" explicatives finales
Pour lire ces notes
Dans l’édition retenue, six notes ponctuent le récit, regroupées à la fin du roman. Mais, au lieu des simples explications ou définitions d’un mot, habituelles, le lecteur est surpris par la présentation comme un « Commentaire » de celui qui se présente comme « l’Omniscient », derrière lequel se cache le romancier qui affirme ainsi son pouvoir absolu. De plus, sauf dans la dernière, un adjectif entre parenthèse définit le regard de l’auteur, que le lecteur est invité à partager.
Le "commentaire (intempestif)"
Deux de ces notes, la première et la sixième, sont introduites par cet adjectif péjoratif. Il suggère, en effet, que le romancier est conscient que son intervention tombe mal à propos, n’est appropriée ni à ce moment du récit ni à la situation. Il semble ainsi s’en excuser par avance en reconnaissant une faute, mais ne renonce pas pour autant...
La première porte sur « la langue », au moment où, dans le récit, le personnage explique comment, durant la traite négrière, s’est produit un mélange des langues des différentes ethnies africaines : « À force de jacoter en vain chacun dans son propre idiome, on s’était résolu à accoler des bouts de bambara à des pans de wolof, des parcelles d’éwé à des bribes de fon ou de yoruba, puis à miganner tout cela à des vocables portugais pour fabriquer un langage neuf ». Le pronom indéfini « on » présente comme une vérité générale cette langue créée à partir d’un mélange linguistique, d’un « migan », c’est-à-dire d’une sorte de purée.
Le commentaire, lui, est plus complexe que le récit :
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d’abord, par l’opposition marquée, une primauté est accordée à la langue, préexistante au locuteur : « ce n’est pas nous qui parlons la langue, c’est la langue qui parle en nous. » L’énumération ternaire des adjectifs, « coite, invisible, immense », lui prête une toute puissance car elle serait inscrite au plus profond de l’être. D’où la conséquence, soulignée par le pléonasme : « chaque fois, elle énonce, implacable, notre vérité vraie. »
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ensuite, par la distinction établie entre « langue » et « langage » : « La langue ne ment jamais, c’est notre langage qui affectionne les calembredaines. » De cela, découle une autre conséquence : « Quand nous nous retrouvons privés de la première, la seconde risque de se muer en babil ou en folie pure. » Se mettrait alors en place un mécanisme de sauvegarde, propre à permettre de pouvoir exprimer la « vérité » de l’être : « Alors, une nouvelle langue se dépêche et s’invente en nous, oxygène admirable. » Comment ne pas voir dans ce commentaire une explication et une valorisation de la langue créole, que Confiant a défendu dans Éloge de la créolité ? Il y employait d’ailleurs déjà le terme de « migan », en insistant sur l’identité des Antilles qu’elle représente, donc sur sa « vérité ».

Le cinquième commentaire qualifié d’« intempestif » est pourtant lié au passage qui relate l’influence exercée sur les luttes syndicales par le communisme venu de Russie. Le portrait rapide, avec sa « grosse moustache » et son « regard inflexible », de celui qui, en reprenant l’accent local, est nommé le « camarade Estaline », semble donc justifié. En revanche, la fin de cette note démythifie le rôle politique alors joué par le stalinisme aux Antilles par une double ironie : d’abord par l’usage fait de ces portraits, « dissimuler les trous ou les moisissures » des murs des cases, ensuite par leur association à des « photos d’’actrices découpées avec soin dans des journaux d’En-France ». Le sérieux d’un courant politique révolutionnaire est ainsi démenti par sa juxtaposition à des « journaux d’amour », comme pour prédire son échec.
Ivan Mikhaïlovitch Chaquine, Portrait de Joseph Staline, 1949
L'expression d'un sentiment
L’adjectif « ébahi »
Il fait sourire, car le romancier feint ainsi de s’étonner du portrait qu’il fait lui-même du « rôdeur » en tant que « Nègre libre si imbu de sa liberté qu’il s’autorise à agir à sa guise ». C’est pourquoi il présente ce constat comme un paradoxe, accentué par l’exclamation : « Libres sans avoir jamais marronné ! » Pourtant, la suite justifie précisément leur existence, les deux conditions de leur affranchissement, le testament du « maître reconnaissant » ou le rachat. Mais, en fait, là n’est pas la raison de son étonnement, formulé dans la question rhétorique : « Mais comment survivre dans les interstices d’un monde si-tellement cloisonné ? », c’est-à-dire où deux camps s’opposent, les maîtres et les esclaves. La réponse souligne cette difficulté, car les menaces et le rejet peuvent alors venir des deux côtés : « Chaque jour, chaque pas, chaque morceau de parole devait recéler son lot de chausse-trappes. » De cette première hypothèse découle la seconde, la nécessité d’élaborer une stratégie pour résister : « Il a fallu sans doute bâtir toute une science du faufilement. »
L’adjectif « mélancolique »
Exprimé au moment où le récit évoque le peuple autochtone, les indigènes caraïbes, ce sentiment du romancier, une vague tristesse, est pourtant contredit par l’information initiale, a priori, plutôt optimiste : « aucun peuple ne disparaît jamais. » Cependant, la suite minimise cette survie d’un peuple, qui ne vient que de simples « traces, des roches gravées, des bribes de récits mythiques ». La survie semble alors bien fragile, comme le soulignent les adjectifs, « Le peuple caraïbe persiste dans l’ineffable ou dans l’impalpable », repris par « Il dure dans l’invisible ». À cette fragilité propre à une histoire lointaine, s’ajoute une faute attribuée au peuple antillais lui-même, installé dans le refus de « déchiffrer » ces « traces » : « Bien que nous ne soyons point coupables, nous ne craignons rien tant que d’accepter tellement d’héritage. »
Parc Archéologique des Roches gravées, Trois-Rivières, Guadeloupe

Mais le romancier n’explique pas cette crainte, injustifiée puisque la disparition des indigènes caraïbes précède la traite négrière. Au lecteur donc de la rechercher : peut-être cet héritage serait-il trop primitif ?
"Commentaire (réparateur) de l'Auteur"
Le romancier affirme sa présence dans le cinquième commentaire où il se nomme « Auteur » et s’attribue un rôle essentiel, « réparateur » c’est-à-dire remplacer le préjugé par la vérité, ici sur Victor Schœlcher : une « image divinisée, et somme toute idiote » liée à l’abolition de l’esclavage. En proclamant « l’homme fut etcetera de fois plus grand et visionnaire », Confiant introduit un vibrant éloge, en deux temps nettement indiqués : « D’abord et pour un », « Ensuite et pour deux ».

Il en fait le premier représentant de cette « Créolité » que lui-même défend : il unit ceux jadis opposés, « Nègres et Blancs », finalement tous métissés, « créoles qu’ils avaient tous fini par devenir ». D’où la nécessité d’« accordailles » entre tous, et d’arrêt des luttes : « sans fracas ni destructions inutiles. »
Mais il met en avant un autre constat, à partir des titres mêmes des écrits de Schœlcher, qui regroupe les « colonies françaises » avec d’autres, anglaises, portugaises, en lien aussi avec l’esclavage en Amérique. Il en rappelle ainsi la conséquence, le souhait de ce député, « constituer une vaste fédération » entre « ce chapelet d’îles », les Caraïbes. L’élan de son exclamation finale, familière, « Honneur et respect sur la tête de ce bougre-là ! », renforce cet hommage rendu à celui qu’il présente, finalement, comme le premier ayant posé l’idée d’indépendance.
Louis-Stanislas Marin-Lavigne, Victor Schoelcher, 1848. Lithographie, 39,8 x 27,8. Musée Carnavalet, Paris
La dernière "Note de l'Omniscient"
Liée au lieu d’incarcération du personnage, la prison de Fort-de-France, située au « 118, Rue Victor Sévère », elle reste très neutre sans parenthèse pour préciser la réaction ou le sentiment du romancier. Cela peut s’expliquer par la formule d’introduction, « on dit que », qui la présente comme une rumeur qu'il se contenterait de rapporter, ces « cris d’effroi » tels ceux du fantôme du dernier condamné guillotiné. Pourtant, il s’implique en blâmant nettement les conditions de cette exécution « dans le but d’édifier le bon peuple et d’effrayer les criminels en puissance », et en posant un constat qui justifie la rumeur : « le trottoir qui longeait la prison fut très longtemps déserté… »
Les personnages
La présentation des personnages
Leur appellation
Dans la première partie, le personnage reste anonyme, n’ayant pas été baptisé, ni durant le voyage sur le négrier, ni sur la plantation car le Code noir ne fixe pas encore aux maîtres cette obligation. Ainsi, l’« Avis à la population », invitant à le poursuivre, se limite à une description plutôt vague : « Il s’agit d’un Nègre bambara de onze pieds de haut, au teint noir foncé, qui porte trois scarifications parallèles sur le front. »

Mais, dans la deuxième partie, le personnage a, lui, été baptisé, ce que le narrateur explique : « Samuel te fut ainsi octroyé. Samuel. Ce qui, pour toi, ne voulait rien dire. Ne veut toujours rien dire. Il aurait pu tout aussi bien être Simon, Samson, Siméon ou Simao. Qu’importe ? » Vu que les prénoms Samson, Siméon et Simao sont ceux des personnages des trois parties suivantes, l’on peut supposer que le premier marron était Simon, ancêtre à partir duquel les variations de prénoms ont lieu avec une paronomase qui invite à voir en chacun d’eux comme la réincarnation des précédents. C’est ce dont témoigne l’hallucination vécue par Siméon, qui fait écho à une scène relatée dans la première partie :
Ses ancêtres, dont il ne connaissait ni les titres ni les visages, se réveillaient en lui. L’un d’eux en particulier qui tenait une pelle à la main et s’appuyait sur elle en le fixant avec un sourire énigmatique sur les lèvres qu’il avait boursouflées, sans doute par la faute du rhum. Il avait pour de bon un faux air de Siméon. Le même front haut dégarni. Les mêmes yeux larges, au blanc éclatant, qui, disait-on, baillait à Simon un air naturellement avenant.
D’après Jean-Gabriel Stedman, Esclave du Surinam évadé, 1796. Gravure
L’absence de nom des trois premiers rappelle qu’à l’époque de l’esclavage, l’esclave n’était désigné que par le nom de son propriétaire. Ainsi, seuls les deux derniers personnages, Siméon et Simao, au XXème siècle, en tant que citoyens ont un nom de famille « Louis-Jérôme », Simao étant le seul aussi dont le récit mentionne nommément sa mère et son père, mort à la guerre.
Les surnoms
Dans la première partie, le personnage n’est nommé que par deux qualificatifs, « le Fugitif » ou « l’Errant », correspondant à son état de marron, « Celui dont la tête, dans les Bas, a été mise à prix. » Plus significatifs encore sont les surnoms de :
Siméon, qui est dès le début, nommé « Ça », alors que, dans sa première fonction, il portait « le titre de major » : « Tous baillaient à Siméon honneur et respect ». Il est ainsi rabaissé à l’état d’objet.
Simao, lui, s’est surnommé « la Panthère noire », revendiquant ainsi la sauvagerie de son comportement de hors-la-loi, agressant pour voler, puis devenant meurtrier.
vous avez cessé d’être Simao, le gentil citoyen Louis-Jérôme, pour vous transformer en Panthère noire, la bête sauvage qui désormais consacrerait le peu de temps qui lui restait à passer sur cette terre (car vous ne vous faisiez aucune illusion sur la fin de votre histoire) à démantibuler chacun de ceux qui vous avaient trahi.

Un animal sauvage : la panthère noire
Une énonciation diversifiée
L’emploi de la seconde personne
Dans les deux premières parties, le récit se présente comme un discours adressé à l’esclave marron, mais avec une variation de pronom personnel significative :
Le choix du pronom « vous » pour le premier, plus qu’un signe de distance, traduit plutôt le respect envers celui qui, en sautant du bateau, a d’emblée affirmé sa liberté, faisant d’autant plus preuve de courage qu’il se trouvait dans une terre inconnue. Jusqu’à la fin de cette partie, il reste un être libre, quittant même le groupe de marrons qui avaient formé une petite communauté, organisée.
Le deuxième, au contraire, est tutoyé, comme pour marquer la distance abolie, puisque lui connaît la vie d’esclave dans la plantation. Mais ce tutoiement, celui qu’emploient les maîtres, tranche avec son noble statut initial, « petit-neveu de roi par ta mère », et signe son infériorité.
L’emploi de la première personne
Le pronom « je », employé dans les troisième et dernière parties, transforme le récit en une fiction autobiographique. Or, ce sont les deux parties où la révolte se charge d’une menace de mort :
Siméon relate longuement son rêve meurtrier, « Tuer mon maître », répète-t-il, et c’est quand il est près de la faire, qu’il ne peut passer à l’acte et choisit de marronner. Mais, devenu « Grand marron », la rencontre de son ancien maître amène la conscience d’un changement et un espoir :
Nous n’étions plus désormais les mêmes personnes. Une sorte de vulnérabilité émanait de mon maître bien qu’il continuât à porter beau […] Moi-même, je ne voyais plus en lui un homme blanc, mais un homme tout bonnement. Oui, un homme tout bonnement. » Il peut alors retourner à la plantation où il remplace le commandeur blanc, Dorival.
La troisième personne
Seul le quatrième récit, à la troisième personne, est pris en charge par un narrateur omniscient. Même si le récit intègre de nombreux discours rapportés et développe longuement les commentaires du personnage, ce choix met à distance le personnage, comme pour faire écho à sa réification : il n’est que « Ça », ne mérite donc ni qu’on s’adresse à lui en tant que personne, ni qu’on lui prête le droit de s’exprimer lui-même.
Une énonciation complexe
Dans la dernière partie, où règne la violence meurtrière de Simao, « la Panthère noire », l'énonciation est très diversifiée. Le début offre un résumé des énonciations précédentes. Elle s’ouvre, en effet, sur l’emploi du pronom « je », mais en alternance avec le tutoiement, comme pour marquer le dédoublement du personnage, initialement « Simao » mais qui s’est surnommé lui-même « La Panthère noire ». Cependant le pronom « vous » est aussi employé, quand il se représente à travers ses actes de bandit, vu par la société, « Vous shootez le présentoir », ou dans la presse : « C’est vous qui occupez toute la place ». Mais ensuite, pour raconter la vie du personnage, intervient le récit à la troisième personne pris en charge par un narrateur omniscient. En revanche, dans les deux derniers épisodes revient une énonciation mêlée : le « tu » a disparu, comme si le personnage se sentait à présent étranger à son surnom, qui n’est plus que celui que lui attribue une société hostile, qui le vouvoie, tandis qu’il cherche à tout prix à affirmer sa vérité, par l’emploi du « je ».
La tonalité est ainsi bien différente, avec une révolte et des crimes qui ne visent plus seulement les blancs, mais d’autres noirs, intégrés dans la société coloniale, Manu, planton à la mairie, le « nègre griffe », désignation à Saint-Domingue d’un mulâtre dont 3 sur les 4 ascendants sont noirs, ou monsieur Victor, le chef de service, un « quarteron », avec un seul parent noir, meurtres revendiqués avec force : « Démantibuler, c’était le mot qui convenait ! Tous ces Nègres sans aveu, ces raclures d’humanité qui n’avaient aucun respect pour la parole donnée. Et aussi ces gendarmes blancs qui n’avaient aucun droit de vous pourchasser pour une raison qui vous paraissait irréfutable : ils n’étaient pas leur pays. »
L'esclavage
La Traite négrière
La première épreuve remonte au temps lointain où s’est organisée la traite négrière afin de fournir des travailleurs pour les plantations des îles. Deux moments en sont évoqués :
La première partie dépeint son début, quand les Africains razziés sont amenés sur la côte afin d’être vendus. Les conditions de vie sont terribles, les gardes n’hésitent pas à violer une jeune fille « à tour de rôle », les prisonniers baignent dans leurs excréments et « il arrivait que l’on mourût de désespoir ou d’épuisement ». Enfin, certains choisissent le suicide : « lorsqu’ils découvraient le suicidé, ils se laissaient aller à une colère débordée, lui crachant au visage, le rouant de coups de pied et de crosse, avant de haler son corps jusqu’à un dépotoir immonde situé à l’embouchure du fleuve où s’entassaient cadavres d’animaux et ordures de toutes sortes. »

Razzia d’esclaves, 1874. Illustration de The Last Journals of David Livingstone. Université Duquesne, Pittsburg, USA
Puis vient le terrible voyage sur le navire négrier, présenté selon un double point de vue :
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Celui du colonisateur figure d’un l’extrait du « Journal de bord du capitaine Le Ballec » et adopte une perspective uniquement économique, les morts n’étant qu’une perte financière déplorée : « Un troisième s’est pendu à fond de cale à l’aide de deux pagnes attachés ensemble. J’ai dû faire fouetter celui qui lui avait offert le sien […]. La quatrième, un superbe Bois d’ébène d’une vingtaine d’années s’est jeté par-dessus bord au moment de la toilette matinale des captifs, sur le pont arrière. »
Ça revécut une à une les épreuves majeures qu’avaient traversées ses ancêtres et c’était une infinie, une insupportable douleur. Il lui suffisait de s’assoupir contre le tronc d’un fromager pour qu’aussitôt il se sente charroyé dans le Ventre Immonde. Il perçoit des cliquetis de chaînes, des râles, des appels à l’aide prononcés dans dix, vingt langues totalement inconnues. [...], une insupportable odeur empreinte aussi de celle des excréments, du pissat, des restes de nourriture, des plaies purulentes, des vomissures qui emplissent la cale du navire.
Le travail des esclaves
Pour dépeindre l’esclavage, le romancier passe d’un regard extérieur à la façon dont il est vécu à l’intérieur des plantations.
Le regard extérieur
Dans la première partie, le « Fugitif » découvre l’horreur qui règne sur la plantation :

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Le contraste est frappant avec le point de vue de « Ça », qui le revit avec horreur, en une sorte d’hallucination illustrée par les bruits et les odeurs :
Johann Moritz Rugendas, Nègres à fond de cale, 1830. Lithographie, 35,5 x 51,3. Museo Itaú Cultural, São Paulo, Brésil
Vous observiez, pendant la récolte, des centaines de vos frères qui ployaient dans les champs de ce maître qu’ils nommaient avec un respect mêlé de terreur sourde « monsieur Frédéric-Mathieu de Beauharnais », cela dès le devant-jour et jusqu’à tard dans l’après-midi, sans relâche, harcelés par des commandeurs qui maniaient le fouet sur leurs dos nus, dont la noirceur éclatait sous le soleil scélérat. Certains s’écroulaient, le coutelas en main, comme foudroyés. Le fil de leur cœur s’était comme distendu net. […] D’autres coupeurs de canne tombaient fous ! Vous distinguiez parfaitement leur courses-courir à travers les champs, leurs cavalcades, vous entendiez l’écho de leurs hurlades, entrecoupées de lamentations, et c’est au lasso que les commandeurs devaient les arraisonner. Comme du bétail !
La canne rendait fou.
Le roseau sucré est la maudition du Nègre. Son enfer terrestre. Sa punition divine.

Cette première description met en place trois caractéristiques qui seront développés dans les parties suivantes :
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La pénibilité de ce travail est soulignée par les verbes, « ployaient » et « s’écroulaient », à cause à la fois de sa durée et du soleil « scélérat » car lui aussi est un ennemi qui accable les esclaves : ils en arrivent ainsi à mourir à la tâche.
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À cela s’ajoute le pouvoir du colonisateur qui fait régner la « terreur », avec l’appui du commandeur qui frappe à coups de fouet, sans pitié, car, à ses yeux, il ne s’agit que de « bétail », comme le souligne l’exclamation indignée.
Moritz Thieme, Esclaves dans une plantation de canne à sucre du Surinam, 1830. Bibliothèque du Surinam
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Cela conduit à un constat, « La canne rendait fou », mais l’explication, mise en valeur par le terme « maudition », donnée par un vieux maréchal-ferrant rencontré, montre le soutien que l’Église apporte à la colonisation, justifiée par le texte biblique. Il a été déformé pour rattacher le noir à Cham, le fils maudit parce qu’il a révélé la nudité de son père Noé, endormi ivre.
Les réalités vécues
Les deuxième et troisième parties renvoient plus directement à la vie même des esclaves.
Ainsi, la deuxième partie concrétise l’image en rapportant les injonctions violentes du commandeur, en créole, et en détaillant les châtiments, les coups de fouet infligés à un Nègre au cachot, ou « la brimbale », un véritable supplice « jusqu’à ce que les poignets de ce dernier se mettent à craquer, puis ses chevilles, et là, disloqué, l’infortuné demandait pardon ».
Un long passage du récit est consacré à dépeindre le rôle joué par la religion, puisque le personnage devient enfant de chœur du père Gaston. Il lui explique longuement les dogmes de la foi chrétienne, et notamment cette fameuse malédiction de Cham, autant de cautions apportées à l’esclavage : « L’obéissance est le premier devoir du Nègre. C’est ce que Dieu l’Éternel attend de lui ! Obéir, obéir et toujours obéir ! […] Désobéir, partir en marronnage, seront sévèrement punis dans le Royaume des cieux… » Mais son sort s’améliore quand il se fait apprécier des Blancs et devient muletier. Ainsi une hiérarchie s'établit entre les esclaves.
Le patriarche Noé chasse et maudit son fils Cham

De même, Samson, dans « La chappe », est un esclave « Nègre à talent » grâce à son « don d’élever des coqs de combat », et il dispose ainsi de privilèges, mais qui ne durent que le temps du caprice du maître : il le renvoie couper la canne. Cependant, en 1841, la situation des esclaves est en train de changer : la menace de l’abolition, pour les propriétaires, est perçue par les esclaves et se concrétise par leur résistance accrue pour « saboter le travail ».
La liberté

Durant le marronnage des esclaves
En fuite, le marron est confronté à de nombreux dangers, d’abord en raison du climat, notamment des cyclones, tel celui subi par Samson : « La première nuit fut effroi. Une malenuit, oui ! Le cyclone tant redouté s’abattit sur le pays, violentant la forêt, déversant de monstrueuses avalasses de pluie glacée, renversant tout sur son passage. » Mais il y a aussi la nature qui n’offre pas seulement un refuge et de quoi se nourrir, mais aussi des obstacles avec une végétation hostile, et des animaux redoutables comme « la bête-longue », le serpent dont la morsure peut être mortelle. Enfin, il y a les poursuivants, omniprésents, qui obligent à une fuite incessante : « Il faut avancer, ne jamais cesser d’avancer. » Même quand le fugitif trouve un abri avec sa compagne Rose-Amélie, la liberté se paie cher :
La fuite du Nègre marron
Sept mois de marronnage équivalaient donc à sept ans sur l’Habitation. La vie dans les Hauts était rude, impitoyable. La faim vous tenaillait. La peur – des bêtes-longues, des esprits maléfiques, de votre propre ombre souvent – ne vous quittait presque jamais. On finissait par se rendre compte que les Nègres-l’Afrique avaient raison lorsqu’ils assuraient que ce pays n’était qu’une vaste geôle à ciel ouvert.
Il y a cependant quelques moments où, comme pour Samuel plongé au sein de la nature, la puissance des arbres, la force de la terre, la présence d’une eau pure, offrent au fugitif un heureux répit en lui apportant une sorte de renaissance. Ainsi il ressent la jouissance de cette liberté conquise :
Certes, nous n’avions plus que la peau et les os mais une grande exaltation habitait chacune de nos journées : nous étions libres. Libres, oui ! Libres de ne rien faire d’autre que de fouiller des ignames sauvages – notre pain quotidien ! – ou de pêcher des sériques ou des écrevisses.
Pourtant, il acceptera de retourner sur la plantation en tant que commandeur, avec l’espoir que les circonstances historiques lui permettront d’être « un homme tout bonnement », l’égal du maître.
Après l'abolition
L’abolition tant espérée modifie le marronnage, mais le sort des noirs libres n’est guère plus enviable qu’auparavant en raison de la misère qui accable le petit peuple.
Dans la quatrième partie
Le récit montre que les blancs restent tout puissants et l’exploitation des travailleurs, sous-payés, continue. Siméon, qui avait cru en une révolution accordant des droits aux travailleurs, se retrouve finalement, après la décapitation du béké, obligé de fuir les gendarmes : il « se transforma en Ça. Une bête traquée. Un fugitif abandonné de tous. » Il vit alors une véritable déchéance, « ne se lave plus. Ses vêtements lui collent à la peau », et peu à peu il sombre dans une forme de folie. Mais tout s’inverse à la fin de cette quatrième partie car, finalement, comme ses ancêtres, il retrouve la paix au sein de la nature : « Ça se mit à contempler les fleurs sauvages, à écouter la mélodie secrète des arbres anciens. Le ciel qui sanguinolait à l’approche du jour. Il y avait tant de belleté autour de lui qu’il se sentait investi par un sentiment de paix qui chassait les mauvais rêves et la fièvre. »
Dans la cinquième partie
La liberté du marron est poussée à l’extrême, puisqu’il devient un redoutable bandit, pourchassé. Mais le récit, qui rappelle ce que fut sa vie antérieure, rattache son parcours à son choix initial de liberté : « Il dédaigna le djob de conducteur de tombereau que lui proposa l’Habitation Grand’Case. De même que celui, au demeurant enviable, de cuiseur à la distillerie La Jus. » Il finit, comme beaucoup de ses semblables, à rejoindre « l’En-ville » dans l’espoir de trouver du travail et, muni d’une brouette, devient portefaix et, même, quand il réussit à se faire embaucher comme « [a]ide-magasinier au service de la maintenance municipale ». Mais il comprend vite que, là encore, règne une hiérarchie avec les puissants et les exploités comme lui, toujours dépendants d’un maître : « Monsieur Victor disposait du pouvoir de remettre à qui il voulait, cela sans lui bailler aucune explication, son billet-pas-la-peine. Il appelait ça dans son grand français de France un « solde de tout compte. Rejetant ainsi dans l’indigence d’honnêtes pères de famille qui rechignaient à s’acoquiner avec lui ». Ainsi, acceptant d’aller en prison au lieu de monsieur Victor et de ses complices contre la promesse de « cinq cent mille francs », à sa sortie il se heurte à leur refus, et se venge par des meurtres, s’enfuit mais ne peut que voler pour survivre, puis, rejeté de tous y compris de ceux qui prônent la solidarité révolutionnaire, choisit de marcher vers la mort.
POUR CONCLURE
Des différences entre les personnages ont donc été observées, en lien avec les circonstances historiques : entre le premier, victime de la traite, puis ceux qui vivent un esclavage encore sévère, mais commencent à s’intégrer peu à peu dans ce nouveau lieu en devenant des « créoles » face à ceux qui sont encore les « Nègres-l’Afrique », enfin il y a ceux qui sont devenus des hommes libres.
Mais dans tous les cas, une double ressemblance ressort :
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Le récit met l’accent sur les difficultés vécues : quelle que soit la forme prise, il s’agit toujours d’un esclavage, où la misère accable ainsi que le mépris et les châtiments abusifs.
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Cette liberté, conquise, et parfois avec violence, ou accordée, même si elle offre quelques moments lumineux, est entachée par les multiples difficultés pour survivre dans une société qui reste profondément hostile aux « Nègres » comme aux « Créoles ».
La mémoire des origines
Aujourd'hui, des musées, des monuments contribuent à entretenir la mémoire de l'esclavage, son abolition est célébrée, même s'il a fallu attendre mai 2026 pour faire disparaître le Code noir du corpus juridique... Dans la littérature comme dans le cinéma, il occupe aussi toute sa place, et le mouvement de la Négritude avec Césaire a particulièrement insisté sur le rattachement de tous les peuples noirs colonisés à l'origine africaine. Mais qu'en est-il réellement dans les mentalités des Antillais ? C'est à cette question que cherche à répondre la structure chronologique du roman de Confiant en montrant l'évolution de la mémoire.
La force du souvenir
Les lieux de la terre natale
Première partie
Dans la première partie, alors que le « Fugitif » découvre l’île de son exil, il est tout naturel qu’il la compare à la terre de son origine, « le Pays-Guinée », dont l’image reste vive en lui. Ainsi, le récit fait ressortir les différences :
Au Pays d’Avant, votre village s’étalait au mitan de la savane et sa terre rouge, ses arbustes étiques, son ciel pur. L’horizon était à portée de regard. L’eau rare. Il fallait creuser des puits et des puits et encore des puits, les premiers se tarissant au fil du temps, et il arrivait que pendant une année entière il ne pleuve pas une seule journée malgré les prières ferventes adressées aux divinités.
La Martinique offre donc un paysage complètement opposé, avec « des mornes abrupts », et une végétation luxuriante car l’eau est abondante : « des rivières bondissantes qui déversent une eau diaphane qu’on aurait jugé infinie ». Plusieurs des descriptions dans les parties suivantes mettent d’ailleurs l’accent sur ce décor, sur les « Pitons » élevés et sur les rivières où les marrons trouvent refuge.
Mais l’omniprésence de l’eau, loin d’être vue comme bénéfique, est présentée comme inutile.
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D’une part, étranger à cette nature, le personnage n’y voit pas ce qu’elle peut offrir : « Hélas ! toute cette débauche de vie ne produit rien qui soit comestible, aucun fruit ».
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D’autre part, l’eau devient nocive : « Là-bas, au Pays d’Avant, deux pierres frottées ensemble ou une bûchette habilement tortillée dans la rainure d’un bout de bois vous suffisait pour en allumer un. Ici-là, la pluie incessante l’interdit. Tout est humide, mouillé, visqueux même. »
Deuxième partie
Un siècle plus tard, en 1792, contrairement aux Nègres créoles et aux Mulâtres, Samuel, qui lui aussi a été victime de la traite, conserve encore la mémoire de la terre ancestrale, que son récit dépeint :
Paysage de savane
L’interminable savane de terre rouge, parsemée de loin en loin de termitières et de baobabs, le cri des hyènes la nuit autour des villages, le fleuve aux eaux lourdes où s’ébattaient crocodiles et hippopotames et qui, à la saison sèche, se transformait en un mince filet d’eau boueuse.

Mais ses observations soulignent aussi les différences, ici célestes : « La nuit, tu tentes d’interpréter le mouvement des astres, la fulgurance des comètes. En vain. La mémoire te fait défaut. ». D’où ses interrogations :
Or, ici-là, le ciel, bien que beaucoup plus bas, et les étoiles plus éclatantes, semblent indifférents à ton sort ; Peut-être ne s’agit-il pas des mêmes qu’en Afrique-Guinée. Chaque pays doit, sans doute, posséder son propre ciel et ses propres étoiles ! Comme il possède ses propres arbres, ses propres oiseaux, ses propres rivières et ses propres montagnes.
La société traditionnelle
Le "Fugitif"
Renvoyé à la solitude, le premier personnage retrouve spontanément au fond de lui la tradition de l’animisme traditionnel, qui donne vie à la nature et la peuple d’êtres surnaturels, ce qu’il perçoit durant son errance.
C’est dans la grosse nuit noire que les êtres de la forêt donnent leur pleine mesure. Qu’ils s’ébattent, se poursuivent, se livrent à des joutes mortelles. Il y a aussi tout ce lot de créatures invisibles : âmes errantes, petits monstres et maskilii-gros-talon, esprits volants qui trouent l’obscurité de fulgurants éclats bleu-jaune. Il y a surtout les arbres tutélaires qui, délivrés de la hargne du soleil, semblent tressaillir.
De même, le bref passage intitulé « Musique intime », moment où il revit une séance de divination, rappelle comment, à chaque être, la tradition attribue un animal totem, pour lui « le Renard pâle ».
Dans la deuxième partie
Face au mépris et à la violence que fait régner l’esclavage, vécu par Samuel, « petit-neveu de roi par [s]a mère », la mémoire rappelle la dignité de la société d’origine, où la tradition soutient des relations respectueuses, déjà parce que chaque être trouve sa place dans une hiérarchie sociale rigoureuse. Ainsi, le « souvenir du Pays d’Avant » se trouve ranimé, notamment les cérémonies religieuses alors même que la colonisation impose une nouvelle religion à l’esclave devenu enfant de chœur de l’abbé Gaston :
Or, les visages aimés de ta mère et de ton grand-oncle se glissaient subrepticement au-devant de toi […]. Tu te souvenais des cérémonies au cours desquelles le roi se présentait à son peuple, cérémonies si rares qu’un homme ne pouvait espérer en voir qu’une demi-douzaine au cours de toute sa vie. Le roi, ton grand-oncle, s’offrait à la vue de tous, sur la véranda de son palais, vêtu d’une tunique blanche à parements bleus, entouré du chef des eunuques qui lui servait d’interprète. Le roi lui annonçait ses décisions à voix basse, dans le creux de l’oreille, se couvrant les lèvres avec une queue de vache blanche sans taches et, à chacune d’elles, l’eunuque se redressait et la répétait à haute voix, ce qui provoquait des salves d’approbation dans la foule. Bien que tu ne fusses qu’un enfant, ce spectacle t’avait impressionné […]
Le récit compare ce souvenir, gravé profondément dans l’esprit de l’enfant, à la messe chrétienne, prise en charge par le prêtre devant la communauté réunie. Mais il prête à la cérémonie africaine beaucoup plus de solennité, à la fois par sa rareté, par la grandeur du roi et par le mystère qui l’entoure.
C’est cette même différence que met en valeur la réaction du personnage face aux excès nocturne d’une veillée funéraire sur la plantation, auxquels il oppose la tradition, longuement décrite : « Dans ton pays natal, quand un personnage important perdait la vie, tous les bruits devaient cesser. On veillait à éteindre immédiatement tous les feux. Tu avais ainsi assisté à la veillée funèbre de ton grand-oncle, le roi, celui dont nul ne devait prononcer le nom sous peine de mort ». Chaque geste pour préparer le corps est solennel, ce qu’accentue le mystère qui l’accompagne, telle « l’eau extraite d’un puits spécial situé sur une colline interdite à la plèbe » et le silence règne : « Tout ce temps durant, les dignitaires observaient la cérémonie bouche close, immobiles, priant intérieurement pour que le Passage de l’Autre Côté se déroulât au mieux. » L’écart est donc grand avec ce que l’esclave observe, un manque de respect qui le choque : « Or, ici-là, dans ce Pays-Martinique sans roi ni dieux, toute annonce de décès déclenchait une ivresse de joie. »
Un effacement progressif
La menace de l'oubli
Dès la première partie, le récit met en évidence le risque que soit perdu le souvenir de la terre d’origine, constaté par le fugitif quand il rejoint une petite communauté de marrons :
La vérité vraie finit par vous sauter aux yeux : ces Nègres-là avaient oublié le Pays d’Avant. Oublié net-et-propre. Ils ne rêvaient même plus de lui. N’en parlaient en tout cas jamais. Comme s’ils s’étaient résignés à ce que leur existence fût désormais en souchée ici-là et que c’étaient tout aussi bien ainsi.
Ainsi, aucune nostalgie en eux, contrairement au personnage qui rêve de « TROUVER LA VOIE QUI [LE] RECONDUIRAIT EN AFRIQUE-GUINÉE ». Ils ont même « chassé aussi de leur esprit le souvenir même des champs de canne », les horreurs qu’ils ont vécues, comme si cet oubli était nécessaire à leur survie.
La deuxième partie développe ce lent effacement des souvenirs, d'abord à travers les questions que se pose Samuel : « Souvent, devant les Nègres créoles et les Mulâtres, tu te demandais quelle idée ils se pouvaient bien faire de la terre de leurs ancêtres, la Guinée. Comment pouvaient-ils seulement en imaginer les contours ? » Mais lui-même se rend compte que sa mémoire lui « fait défaut », car la réalité n’est plus la même : dans ce ciel différent, il ne peut plus continuer à reconnaître les « présages, sinistres ou bienveillants » inscrits dans « le mouvement des astres ». Sa conclusion rend l’oubli inéluctable, puisque le souvenir ne peut plus être entretenu : « Cette soudaine découverte te terrifie. Cela signifie donc que tout ce que tu avais appris dans l’enfance n’a désormais plus aucune valeur. »
De la même façon, il relate le souvenir qu’il a gardé de son initiation : alors qu’il devait accompagner le roi, son grand-oncle décédé, dans la « fosse royale » en y restant emmuré jusqu’à la mort, il en a été sorti car ses cris étaient une indignité ; ils avaient d’ailleurs été cause de son esclavage et de sa vente à un « marchand musulman ». Mais, il est à présent obligé de reconnaître que ce souvenir, pourtant prégnant, s'est en partie effacé : «[l]es images […] conservées de ce rituel sont aujourd’hui confuses ». Ainsi, alors que ses compagnons craignent ses pouvoirs magiques, dus à son « ascendance noble », il déplore le fait que sa « mémoire […] défaillait », l’incapacité de revenir au temps où il aurait pu « les statufier là, d’un seul geste, d’une seule parole. Ils seraient devenus aussitôt pierre ou pied de bois ».
La survivance du surnaturel
Le fonctionnement de la mémoire est profondément modifié dans la troisième partie, puisque Samson, né à la Martinique, n’a pas connu la terre d’Afrique. Quand il l’évoque, c’est donc par une transmission indirecte, et surtout, il affirme avec violence son sentiment de supériorité en tant que créole : « Je n’ai jamais supporté les Nègres-Guinée, ni les Nègres-Congo, ni les Nègres d’Angole. Ni aucun de ceux qui viennent de ces contrées-là. Je hais leur air stupide […]. Maudits Nègres-l’Afrique, va ! » Même la relation avec ceux qu'il connaît de près, car il est chargé de les instruire à la plantation, ne fait que confirmer son rejet : « Il faut, en effet, supporter tout d’abord la hargne du Mina, de l’Ibo ou du Bambar, ses borborygmes, son langage incompréhensible, sa saleté, les maladies de peau qu’il a contractées au cours de la traversée. […] »
Mais comme en beaucoup de créoles, subsiste en lui un héritage, la croyance au surnaturel, aux esprits et aux pratiques magiques des derniers arrivés dans l’île, qui se mêle à la religion chrétienne inculquée par le colonisateur, que refusait un siècle auparavant, son prédécesseur Samuel. Par exemple, pour expliquer l’étrange maladie des coqs de combat, Samson hésite entre les deux croyances : « J’y voyais pour ma part la main du Diable. Ou plus exactement, la main de quelque Nègre de mauvaise nation qui, par l’intermédiaire des esprits diaboliques venus d’Afrique-Guinée, avait décidé d’exterminer ce que mon maître chérissait le plus […] ». Ainsi, d’un côté, on porte « des médailles ou des crucifix autour du cou », on invoque Jésus ou Marie, de l’autre on redoute encore ceux qu’on accuse « « de s’adonner aux méli-mélanges magiques et maléfiques du quimbois, d’invoquer à la nuit close les dieux barbares de la Guinée. De fabriquer des fétiches et des amulettes prétendument protectrices dont ils faisaient commerce. »

Plus les années s’écoulent avec les vagues d’immigration de pays différents pour compenser la perte de travail causée par l’abolition de l’esclavage, plus se mêlent les croyances, comme, encore dans les années Trente, pour assurer le succès de Siméon avant un dangereux combat :
il fallait demander une grâce pour lui qui à la Vierge Marie, qui à Mariemen, la déesse indienne, qui aux esprits d’Afrique-Guinée. […] Un voisin de Siméon, quimboiseur de son état, s’enfonça dans les hauteurs boisée de Morne-Périnelle où il se livra à des invocations aux esprits africains ». Tout se passe comme si un aspect de la culture africaine était restée profondément inscrite dans les mentalités : la croyance en un au-delà, une force spirituelle, invisible mais supérieure car elle exerce son infuence sur le monde terrestre et peut influer sur les destins des humains ; ce qui implique des rituels destinés à favoriser son action…
Le syncrétisme religieux
Le déni
Mais, finalement, l’oubli domine malgré ces quelques survivances. Au XXème siècle, Siméon, face au vieux Léon qui reprend l’époque de l’esclavage, ne l’écoute pas : « Il n’avait jamais vécu dans le culte du passé, mais dans celui de l’avenir radieux que promettaient le communisme et ses rêves d’égalité absolue entre tous les hommes. » Dans la dernière partie, en 1978, même quand les plus vieux évoquent « la vie raide que mène le Nègre dans ce pays depuis qu’on l’y a charroyé pour le mettre en esclavage », le déni s’impose et le rejet est violent : « Qu’est-ce que c’était que cette histoire dont elle leur rabâchait les oreilles ? Pff ! Ne serait-ce pas des inventions destinées à les pousser à trouver du travaitl au plus vite […] ? Des élucubrations de vieux-corps édentés ? » Il ne reste plus que les livres d’auteurs engagés, comme Césaire ou Fanon avec Les Damnés de la terre, pour transmettre une mémoire qui prend son sens par l’appel au combat révolutionnaire. Mais, quand Simao, poursuivi par ses crimes, fait appel à l’aide de Bébert Bago, l’idéologue, le « courageux militant » qui se bat « aux côtés des travaillleurs exploités », il ne reçoit qu’un insultant rejet, « (Tiens, attrape dix balles pour t’acheter un verre de rhum, et fous-moi la paix, d’accord ?) », ce qui ôte tout sens au combat.
Le surgissement de la mémoire
La transmission
Dans la mesure où, au milieu du XIXème siècle, arrivent encore en Martinique des esclaves venus d’Afrique, une transmission peut encore se faire, comme l’a vécue Samson avec Julien qu’il est chargé d’instruire :
Dès qu’il sut baragouiner le créole, il se mit à évoquer sa terre natale, terre de mes lointains aïeux aussi, que nous autres, les Créoles, nous efforcions tous de rayer de nos pensées. Tantôt stupéfait, tantôt irrité lorsqu’il évoquait les divinités barbares qu’il continait de vénérer en cachette, chose qui heurtait mes sentiments de chrétien.llait demander une grâce pour lui qui à la Vierge Marie, qui à Mariemen, la déesse indienne, qui aux esprits d’Afrique-Guinée. […] Un voisin de Siméon, quimboiseur de son état, s’enfonça dans les hauteurs boisée de Morne-Périnelle où il se livra à des invocations aux esprits africains.
Ce passage met en valeur les réactions qui s’opposent.
D’un côté, chez les nouveaux venus, il y a encore une résistance à l’assimilation imposée par la colonisation : ils transmettent aux créoles la culture originelle qui reste reste vivante en eux.
De l’autre, face à cette transmission, les créoles sont enfermés dans un comportement contradictoire car, depuis longtemps, ils ont été amenés à partager l’image de ces origines donnée par le colonisateur : celle d’êtres primitifs, sans culture, que les Européens s’étaient employés à civiliser… Ainsi, ils ont eux-mêmes rejeté ces origines, les ont niées en « les ray[ant] de [leurs] pensées », d’où la colère quand on les leur remet en mémoire, notamment quand il s’agit des croyances car ces récits remettent en cause tout ce en quoi on leur appris à croire, les « sentiments de chrétien ». Mais, en même temps, ce nouveau passé qui s’ouvre les « stupéfait », donc exerce une sorte de fascination.
C’est ce qui explique que ces souvenirs s’incarnent dans le rêve de Samson quand, comme ses ancêtres, il devient à son tour « Nègre marron » : « c’étaient les soliloques de Julien qui nourrissaient désormais les rêves de fugitif. L’Afrique-Guinée dont il m’avait tant et tellement bassiné les oreilles était exactement celle dans laquelle je me trouvais désormais emporté chaque nuit. »
Le rôle du rêve
Le romancier, par l’importance accordée dans le récit aux rêves récurrents de Samson alors qu’il a rejoint ces bois où s’étaient réfugiés ses prédécesseurs marrons, rappelle les éléments essentiels de la théorie de Jung, les notions d’"archétype" et d’"inconscient collectif"que tout être porterait en lui. Une culture ancienne, enfouie, pourrait alors resurgir en rêve, et cela va très loin ici puisque le rêve amène même à parler dans une « autre langue »…
La suavité d’un rêve, insensiblement, mes saisit. J’avançais, serein, sur un chemin de terre rouge, bordé de cases coniques au-devant desquelles des femmes aux seins nus, d’une noirceur éclatante et sublime, pilaient du petit mil. Des troupeaux de chèvres gambadaient aux alentours, taquinés par des gamins turbulents. L’horizon se trouvait dégagé. Pas un morne, pas une forêt. Rien que le ciel limpide et, là-bas, loin, très loin devant moi, des mirages qui m’attiraient irrésistiblement dans leur direction.
Or, le récit de ce premier rêve fait directement écho aux images de la terre d’Afrique mises en valeur dans la première partie, quand le Fugitif la dépeignait avec nostalgie :
S’y retrouvent, en effet, les mêmes caractéristiques, un décor paisible où se déroule une vie traditionnelle, sans obstacle pour fermer « l’horizon » ou assombrir le ciel, le contraire même de l’île, où le personnage vient de subir la violence d’un cyclone.

Un village traditionnel
La mémoire réincarnée
Mais Confiant va encore plus loin dans le fonctionnement prêté à la mémoire dans la quatrième partie, car, après le déni, elle fait resurgir l’image même des ancêtres, comme si elle était restée enfouie au fond de l’âme de Siméon quand, à son tour, il devient « Ça », le nouveau nègre marron.
Son surgissement
Le souvenir est, certes, transmis par la parole du vieux Léon : « Nous héritons de la douleur de nos ancêtres. Ils nous transmettent leurs effrois, leurs souffrances. Parfois, il m’arrive de me sentir un esclave enchaîné que l’on fouette, oui. Parfois, oui… » Mais il survient dans une situation bien particulière, quand le personnage, au fond des bois, revit la force que le premier ancêtre, par son animisme, avait prêtée aux « pieds de bois », aux « arbres tutélaires ».
Or donc, dans ce pays-là, les hommes vivent dans l’effacement, mais les pieds de bois se souviennent. Ils se sont institués gardiens du passé tout autant que passeurs des blessures de l’âme ou du corps. Il y a le fromager qui loge les esprits et à l’en-bas duquel il est interdit de s’assommeiller […] Et tous les autres pieds de bois dont l’amicale présence vous est un recours.
C’est ainsi que Siméon vit une expérience hallucinatoire :
Il se recroquevilla contre la souche d’un mahogany frappé par la foudre ou mort de vieillesse. L’endroit était sinistre mais il n’avait pas la force d’aller plus avant. L’écorce noirâtre du pied de bois déchu lui baillait un sentiment de chaleur, de protection. […] Peu à peu, il se sentit glisser dans une sorte d’hébétude, comme si son esprit s’écartait inexorablement de son enveloppe charnelle pour se tenir en quelque point invisible, hors d’atteinte des assauts répétés de l’hivernage. Il voyait désormais d’étranges fantasmagories, des figures familières et tout-à-faitement inconnues qui lui souriaient et se fermaient à sa vue.
Le mahogany, un arbre majestueux
Ce même contact avec l’arbre, tirant sa force de son double symbolisme, des racines profondes dans la terre et un tronc l’élevant haut vers le ciel, amène une autre réincarnation, avec Samuel, l’ancêtre ayant encore connu la traite.

Cela se retrouve encore dans la troisième partie. Tandis que la tempête se déchaîne, comme lors de la fuite de l’ancêtre Samuel, c’est à nouveau un arbre qui permet au personnage, Samson, de replonger dans le passé, « un magnifique pied de zamana dont les branches semblaient défier les éléments » doté d’une « sorte de majesté tutélaire ».

Le zamana, l'arbre à pluie
Le passé revécu
Trois passages font écho au récit rapporté dans la deuxième partie.
Alors que lui-même est confronté aux douleurs du marronnage, sa « fièvre » suscite le souvenir : alors « avait jailli le souvenir de cette Chose terrible qui datait de tant et tellement d’années avant sa naissance. Cette Chose dont peu de Nègres osaient prononcer ouvertement le nom. Ses ancêtres, dont il ne connaissait ni les titres ni les visages se réveillaient en lui ! » Le récit insiste sur le refus de même nommer l’esclavage ce qui lui rendrait l'existence, en renouvelant la honte de l’infériorité longtemps imposée au peuple primitif soumis.
Il se produit alors une véritable réincarnation :
L’un d’eux en particulier qui tenait une pelle à la main et s’appuyait sur elle en le fixant avec un sourire énigmatique […]. Il avait, pour de bon, un faux air de Siméon. Le même front haut, légèrement dégarni. Les mêmes yeux larges, au blanc éclatant, qui, disait-on, baillait à Siméon un air naturellement avenant.
Il lui est impossible de parler, sa fièvre augmente, mais « un regain de vigueur le poussait, inexplicablement, à avancer. Jusqu’à ce que l’apparition et lui ne fassent plus qu’un. » « Ȏ inexplicable ! », s’écrie le narrateur, face à cette fusion fantomatique avec « son lointain parent revenu du royaume des Ombres ».
La suite de cette marche en forêt introduit l’ennemi, « un Blanc créole », mais il reste invisible derrière lui. La scène qui se déroule alors se charge de symbolisme, puisque se produit une autre réincarnation, celle du propriétaire des temps lointains : « L’homme était le sosie, quoiqu’en plus âgé, de M. Frédéric-François de Beauharnais ! De paquets de rides lui couraient sur le front et les joues ». Deux « ancêtres » se trouvent ainsi face à face, dans la situation habituelle, l’ordre donné par le maître à l’esclave : « Creuse, je te dis ! » Mais pourquoi creuser le sol ainsi ? L'objet précieusement porté par le Blanc, « impassible, serrant contre son ventre une mystérieuse sacoche » renvoie au récit du premier Fugitif, la vente des esclaves à leur arrivée : « Le chef blanc tendit une sacoche au capitaine d’un air maussade, non sans vous avoir recomptés du regard. » Dans ce trou creusé, cette sacoche avec l'argent du trafic humain serait ensevelie, tout comme a été ensevelie la mémoire de l’esclavage, comme dans les trous jadis creusés pour enterrer les esclaves morts…

Le voyage dans le navire négrier est revécu : « Il lui suffisait de s’assoupir contre le tronc d’un fromager pour qu’aussitôt il se sente charroyé dans le Ventre Immonde. » Tout est alors ressenti avec force, les bruits, « des cliquetis de chaînes, des râles, des appels à l’aide », la moiteur de « la sueur fétide de ses voisins » qui coule sur sa peau, les odeurs, « celle des excréments, du pissat, des restes de nourriture », et jusqu’aux morts du navire et l’horreur de ceux qui sont promis à la mort. Première hallucination qui s’arrête aussi brutalement qu’elle a surgi : « Le navire se remet sur sa quille. Ça s’ébroue et se retrouve adossé au fromager comme si rien ne s’était passé. »
Joseph Swain, À bord d’un navire négrier. Gravure, vers 1880
Un héritage de violence
Dans la description des circonstances du marronnage, un dernier aspect attire l’attention par le lien créé entre les différents personnages : ils portent tous en eux une violence, héritage lointain.
Le rappel des origines
Quand les premiers Européens sont arrivés dans les îles, ils se sont heurtés à la résistance des autochtones, les guerriers Caraïbes qui sont allés jusqu’à choisir la mort pour ne pas être esclaves, d’où le sentiment du premier marron, « cette impression d’une présence tenace mais invisible qui, certains jours trop calmes, te baillait une frissonnade. »
Mais ce personnage voit aussi renaître en lui sa culture d’origine. Il revit alors une scène ancienne de divination où, par l’intermédiaire du grand prêtre, l’animal totem lui avait annoncé son terrible avenir : « Pas bon ! Pas bon du tout ! » Cette scène fait surgir sa nature profonde, « Puis, un jour, une musique intime se mit à vous habiter », définie comme « guerrière », donc qui souligne l’aptitude au combat héritée, une puissance restée profondément inscrite en lui.
Guillaume Blanchard, Savaku, le guerrier Arawak, 2007. Statue, Saint-Barthélémy

Un crescendo de violence
Le personnage de Samson
Cette violence resurgit dans la troisième partie, au siècle dit « des Lumières » où débutent en Europe les premières critiques contre les esclavagistes et l'appel à plus d'humanité, et, dans les îles, les premières révoltes, telle celle « du Prêcheur […] au cours de laquelle plusieurs familles blanches avaient été égorgées et leurs propriétés incendiées ». Mais le choix du meurtre jaillit de façon paradoxale, « Frédéric-Henri, lui, nous traitait patriarcalement et c’est pourquoi je décidait de le tuer », et même inconsciente : « J’ai à-mesure-à-mesure abhorré, sans le savoir, cette bonté qu’il affichait à la face des visiteurs ». Cette volonté, « Tuer mon maître ! », « Le tuer, oui ! », devient une véritable obsession, répétée dans le récit : « Ces trois mots n’avaient de cesse de résonner en moi, de plus en plus fort à mesure que le temps fabriquait du temps. » Il imagine tous les moyens d’accomplir ce meurtre, égorgement, coup de couteau, empoisonnement, mais, quand l’occasion lui en est donnée, il se trouve en proie à « une sorte de paralysie », ne peut agir, et s’enfuit.

Le personnage de Siméon
Une gradation est marquée dans la quatrième partie, à travers le portrait de Siméon, qui met en évidence sa puissance de combattant, dépeint comme « le plus grand lutteur de damier », reconnu comme tel lors de sa victoire contre un « géant », adversaire redoutable. Ce type de combat, le damier, ou plus exactement « Danmyé », est un art martial dont l’origine remonte au temps de l’esclavage, dont la départementalisation, en 1948, interdira d’ailleurs la pratique.
Jérôme Radigois, Une scène de danmyé, vers 2020. Statue, résine, sable, métal, 2m. Sainte-Lucie
Mais, les « grèves marchantes » amènent Siméon à aller plus loin dans la violence, jusqu’à participer avec ses camarades grévistes au meurtre horrible par décapitation du propriétaire de la distillerie, Maurice de Beauharnais, cousin du possesseur des champs de canne, qui les insulte puis fonce dans la foule avec sa Jeep. L’anaphore structure le récit qui met en scène les étapes de cette violence :
Après, les Nègres foncèrent comme un seul homme sur les Béké qui, réalisant la gravité de son geste, avait freiné, et s’était agrippé au volant de son véhicule, tout bonnement hagard.
Après, les cris de colère fusèrent, les coutelas se levèrent haut dans le ciel, leurs lampes brillantes s’affaissèrent, le sang gicla tout-partout et la tête du distillateur roula comme une toupie-mabialle le long de la route qui, à cet endroit, descendait à pic.
Après, ce fut au tour des Nègres d’être frappés d’hébétude, prenant conscience que les frontières de l’affrontement rituel de janvier entre planteurs békés et travailleurs nègres venaient d’être irrémédiablement franchies.
L'apogée de la violence
Le dernier personnage, Simao, porte la violence à son apogée, mais son surgissement se produit en deux temps distincts :
Il est d’abord victime des puissants, ceux qui, à la mairie, se livrent à un trafic illégal de matériaux, et, arrêtés, ils lui proposent d’en assumer la responsabilité en échange d’une somme importante et, comme ses ancêtres esclaves enfermés dans les cachots, il est condamné à dix ans de prison, libéré plus tôt pour bonne conduite. Mais, quand, à sa sortie, ses débiteurs manquent à leur promesse, il se venge par des crimes, en se posant comme le « DÉFENSEUR DE LA RACE DES OPPRIMÉS ET DES FILS D’ESCLAVES ». À partir de là, il devient « la Panthère noire », et, comme les marrons jadis, il est pourchassé par les gendarmes, et réduit à une difficile survie dans son errance.
C’est alors que la violence, soutenue par la haine, rejaillit du plus profond de son âme, presque inexplicable et perd son sens initial en s’en prenant à tous ceux qui ont choisi la soumission :
Non, il ne se voulait plus le représentant de cette chiennaille ! Il n’avait rien à voir avec ces faces résignées, veules, laides à faire peur parfois. Ces faces d’hommes et de femmes ensouchés dans une déveine éternelle et nullement étonnés de l’être. Ces faces d’esclaves sans chaînes visibles ! Alors pris d’une rage subite, il pénètre à nouveau dans la boutique.
Il tire alors sur une caissière, après un premier tir sur une speakerine à la télévision, Gigi Laverdure.
Six crimes au total, « quatre par balle et deux à l’arme blanche »… Mais, quand intervient son arrestation, le « marron » trouve un appui, selon un article – fictif – de la presse locale : « de violents affrontements ont opposé les forces de l’ordre à une bande de jeunes émeutiers déchaînés ». Et le journaliste s’interroge alors sur cette « [é]meute au quartier Renéville » : « Doit-on penser que la population de ce pourtant réputé paisible quartier qu’est Renéville ait éprouvé de la sympathie pour un individu dont les mains sont tachées du sang d’une bonne demi-douzaine de citoyens innocents ? » Tout se passe donc comme si, finalement, sa révolte, quelque meurtrière qu’elle ait été, était partagée par tous ceux qui restent exploités.
POUR CONCLURE
La structure du roman de Raphaël Confiant en cinq parties où se succèdent les récits des descendants d’un même lointain ancêtre, victime de la traite négrière, le Fugitif, met en évidence le fonctionnement d’une mémoire collective, qui s’élabore, au cours des siècles par la transmission des expériences individuelles mais aussi parce que subsiste un héritage culturel. « Ici-là, les ancêtres n’ont pas d’existence », constate le premier exilé en Martinique, mais, en fait, leur existence reste enfoui dans les âmes, forgeant ainsi un inconscient collectif. Alors même que l’oubli fait que, peu à peu, se perdent les réalités de la terre d’Afrique, certaines sont si profondément inscrites qu’elles sont maintenues, tel l’enracinement dans la nature, la puissance du surnaturel ou la force de résistance.
Ainsi, même quand tout un peuple en vient à refuser son passé, l’esclavage, il resurgit de façon surprenante, en rêve, ou revécu en d’étranges visions, preuve qu’il est indélébile. Mais, de même que la violence de l’esclavage a produit les "marrons", ceux qui résistaient, le marronnage s’est, à son tour, inscrit dans l’inconscient collectif. Un mythe s’est construit, mélange de ce que provoquait le « marron », chez les plus puissants la peur – donc il fallait l’éliminer –, mais, chez les plus faibles, esclaves d’autrefois, miséreux d’aujourd’hui, la sympathie envers un semblable, en plus courageux. Ces deux faces sont restées vivantes aux Antilles : parfois, il est une sorte de croquemitaine destiné à faire peur aux enfants mais, plus souvent, un héros épique.
Ainsi, si, pendant longtemps, la lutte contre l’esclavage s’est organisée autour de la mémoire de l’abolition, autour de la figure de Victor Schœlcher, elle est largement remplacée, aujourd’hui, par celle du "marron", qui a su prendre le risque de préserver sa dignité. Un mythe qui dépasse l’héritage de l’Afrique pour fonder l’âme même de la résistance antillaise.

Hector Charpentier, Nègre marron (Neg Mawon), 1998. Sculpture, bronze, 2m50. Le Diamant, Martinique
L'écriture du roman

Deux des choix du romancier sont déterminants pour caractériser son écriture, d’une part la construction en cinq parties, donc cinq époques et cinq personnages différents, d’autre part le mouvement littéraire qu’avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau, il a défini, la Créolité, avec la volonté de dépasser la Négritude. Ainsi, la Martinique et ses réalités occupent une place importante, dans la description des lieux comme les portraits des figures féminines qui accompagnent les personnages dont chacun fait entendre une voix particulière.
La description
La nature
Dans le roman, les descriptions jouent sur deux oppositions. La cinquième partie contraste avec les quatre premières, car elle dépeint un décor urbain, tandis que les autres se déroulent dans une nature, elle-même offrant une double image : face à la beauté, paisible, sereine, il y a aussi des aspects inquiétants.
L'île de Martinique : des lieux et des réalités emblématiques (site" Tipiment")
C’est la première partie qui propose les plus nombreuses descriptions, puisque le Fugitif qui y a trouvé refuge découvre un autre univers, au climat hostile, mais qui a aussi ses beautés :
Il y a la pluie-fifine. La pluie qui, goutte après goutte, débouline de l’empennage des fromagers géants pour tomber en billes de lumière sur le feuillage strié d’écailles du bois-rivière ou glisser-descendre sur l’insolite rectitude de l’acoma […] avant, final de compte, d’embuer les fougères arborescentes, et tout cela est belleté et solitude.
Dès que, du navire, il a aperçu l’île, il a d’ailleurs été saisi par sa beauté : « elle vous parut belle, drapée tout uniment de verdure qu’elle se montrait ». Mais, une fois à terre, la géographie impose une autre vision, celle des lieux escarpés, les « Pitons » difficiles à gravir, avec leurs rochers et leurs précipices :
Il s’agit d’une chaîne de sept pitons gris bleuté, couvertes d’une épaisse végétation […] Il y a le Piton Lacroix qui dépasse tous les autres d’une tête qui s’enveloppe souvent de nuages porteurs de pluies subites. Le Piton Mauzé aux flancs rectilignes comme pour dissuader de s’y attaquer. Et puis le Piton Gelé où règne une froidure mortelle, le Piton de l’Alam, mystérieux, recéleur de bruissements indéchiffrables […].

Le Piton Lacroix
À cela s’ajoute la violence du climat, lors des cyclones, tel celui subi par Samson dans la troisième partie, « violentant la forêt, déversant de monstrueuses avalasses de pluie glacée, renversant tout sur son passage », ou, plus régulièrement, dans le temps de l’hivernage avec sa « pluie scélérate » qui noie « pieds de bois et savanes dans un brouillard tenace ».

La forêt martiniquaise
Par opposition, Siméon renommé « Ça » et en fuite, se plonge dans ce même décor, au pied des « sept pitons du Carbet », mais y trouve un apaisement : « Ça pénétra au cœur de la forêt au moment où la nuit tomba tout à fait. Il trouva refuge dans une clairière à flanc de montagne où régnait une paix irréelle », qu’il qualifie même de « clairière miraculeuse ». Il éprouve alors la même admiration que son lointain ancêtre : « Il y avait tant de belleté autour de lui qu’il se sentait investi par un sentiment de paix qui chassait les mauvais rêves et la fièvre. » En revanche, la notion d’exil a disparu, l’île étrangère, personnifiée, est devenue la terre maternelle : « Ce monde-là l’attendait. Lui ouvrait les bras. Il n’avait qu’à faire un geste, un seul, pour y être accueilli, recueilli, protégé, dorloté même. »
Le contraste est flagrant avec le décor de l’En-ville, comme est nommée la capitale Fort-de-France. L’accent est mis, dès le début de la cinquième partie, sur le minéral, avec l’autoroute, « ce moignon de bitume gondolé par l’infernal soleil tropical », puis, pour la première nuit de Simao, sur « un banc de marbre », puis viennent les « boulevards » et les « rues en damier » que parcourt le personnage dans ses courses avec sa brouette. Le rejet atteint son apogée lors de l’emprisonnement de Simao, « L’En-ville n’était désormais pour toi qu’un vieux chien. Une salopeté ! », alors qu’entre les murs, il rêve de la beauté des paysages où il a vécu jadis : « les « ravines où levaient encore des pieds de cacao devenus sauvages », ou « l’eau diaphane de la rivière du Carbet ».
Le rôle des éléments naturels
Le feu
Parmi les quatre éléments naturels, le feu n’est présent que dans sa fonction culinaire ou à l’occasion des tirs de fusil ou des torches brandies, la nuit, par les poursuivants des marrons. Il a perdu sa force d’élément naturel, à l’exception du passage qui, dans la première partie, mentionne un violent incendie : « […] le ciel se transforme en un immense brasier. […] Des feux ravageaient les plantations tout le long de la côte. » Mais la description reste limitée, et cet incendie n'offre que l'avantage de permettre, par les étincelles, de disposer du feu.
L’air
Quelques épisodes nocturnes évoquent le ciel étoilé, mais par des astres inconnus, et, dans la journée, les oiseaux illustrent une liberté joyeuse, symbolisme traditionnel.
Mais l’impression dominante est inverse, celle d’un étouffement, posée dès l’arrivée dans l’île avec « le même air lourd, la même chaleur moite », reprise souvent comme dans la troisième partie, où une menace plane : « une certaine lourdeur de l’air faisait pressentir l’arrivée prochaine de vents scélérats », ceux des cyclones. Le récit de Samson met l’accent sur leur force destructrice : « Le spectacle autour de moi était désolation : pieds de bois géants cassés en deux, bambous jetés au ras du sol, cadavres d’oiseaux et d’animaux sauvages flottant sur des mares d’eau brunâtres. »
La violence d'un ouragan

La terre
Deux images s'opposent :
La terre cultivée est celle que se sont appropriée les colonisateurs, les « békés », c’est-à-dire les champs de canne à sucre, les plantations de cacao, de café, autant de lieux qui ont amené les horreurs de l’esclavage et, après son abolition, l’exploitation des travailleurs sous-payés.
La terre sauvage a aussi ses dangers, des rochers glissants, des coulées de boue, et surtout des animaux dangereux, telle l'araignée venimeuse ou la « bête longue », le serpent. Cependant, elle offre l’abondance d’une végétation luxuriante, les « pieds de bois », les arbres souvent immenses, la flore découverte par les premiers marrons lors de leur errance dans l’île. C’est la terre qui les ranime quand ils s’y allongent, ou ces arbres qui y plongent profondément leurs racines et dont le fugitif « écoute la mélodie secrète » car ils parlent à l’âme. De plus, elle produit les plantes, les fruits, et toutes sortes d'animaux sauvages qui permettent la survie, ou encore les herbes qui soignent. Ainsi, le récit rejoint la mythologie ancienne, celle d’une terre-mère, qui soutient ses enfants, comme le ressent Siméon quand il s’y réfugie, comme si « une force supérieure s’était employée à le frotter à l’aide d’un baume d’apaisement. »

La rivière du Petit-Carbet
L'eau
Mais l’élément omniprésent dans les trois premières parties est l’eau, avec des descriptions qui insistent sur son sens symbolique. Le « Fugitif », originaire de la terre d’Afrique où l’eau est si rare, même s’il déplore la pluie si fréquente, célèbre la beauté des rivières découvertes : « Existe un lieu magique au creux d’une rivière : bassin presque circulaire si profond qu’on peut y plonger sans crainte depuis les gigantesques blocs rocheux qui l’encadrent. » Ce même décor se retrouve lors de la fuite de Samuel : « La rivière du Carbet t’est un havre de paix. Ses eaux pures escaladent de grosses roches luisantes ou se faufilent entre elles avec une allégresse qui ne faiblit jamais. » Or, dans ce passage, sa valeur symbolique se précise : « des heures durant, tu ne laisses rien échapper de son mouvement dans l’espoir chimérique qu’une vérité te serait révélée. Tu la sens là, à portée de main, invisible mais bien présente, cette vérité du monde, mais à mesure que ton esprit s’en approche, à mesure elle se dérobe. » Cette vérité, c’est la liberté que porte cette eau qui court sans entraves, contrairement aux esclaves et aux marrons pourchassés.
Ainsi s’explique l'effacement de cet élément dès la quatrième partie, où ce lieu n’est plus qu’un souvenir pour « Ça » qui se rappelle les moments joyeux qui s’y sont déroulés, moments d’amour pour certains, ou, tout simplement, lieu d’insouciance : ils « s’abattaient joyeusement dans un bassin naturel, jouant à s’éclabousser ou à se plonger la tête sous l’eau. » Dans la dernière partie, le souvenir de « l’eau diaphane de la rivière du Carbet où, enfant, tu t’amusais à faire des plongeons acrobatiques » est encore plus fugitif, et l'eau pure disparaît dans l’En-ville : elle n’offre que la « minuscule plage de La Française » pour se laver, et, pire encore, la possibilité de s’asseoir « sur le trottoir, les pieds trempant dans l’eau fétide du caniveau. »
Le rôle des sensations
Les descriptions de la nature comme des réalités de l’esclavage, dans le navire négrier comme dans les champs de canne, tirent aussi leur force de la place accordée aux sensations, quelle que soit l’énonciation, « vous », « tu » ou « je », ou par un narrateur omniscient. Dans tous les cas, le lecteur est invité à les partager avec le personnage, car toutes se combinent :
La vue est essentielle, car, bien évidemment, tout cet environnement étranger étonne le marron qui l’observe avec attention, de même d’ailleurs que Simao quand il découvre l’En-ville. Chaque détail est dépeint avec précision, qu’il s’agisse d’un lieu, d’un objet ou du portrait d’une personnage.
Le toucher est une des premières, car il est impossible d'y échapper, par exemple la « moiteur » de l’air ou la pluie : « Il faut habiter chaque parcelle de votre corps à chacune des gouttes de pluie », même « [d]ans le grain de vos yeux » ou « au creux de vos mains ».
Les odeurs sont particulièrement prégnantes : « l’air est également imprégné d’une odeur permanente, celle du bois qui se dessèche et pourrit », ou bien « cette tresse d’odeurs dans lesquelles celles de toutes qualités de salaisons se mêlaient aux effluves des marchés et aussi des mangues, tombées de pieds surchargés, qui pourrissaient lentement aux abords des chemins. »
De même, les bruits expliquent une vigilance permanente nécessaire par exemple la nuit, pour « [ê]tre attentif aux coassements, aux reptations, aux crissements, aux caquètements, aux chuintements, aux fracs subis à l’en-haut des pieds de bois. »
Le goût n’est pas oublié, tantôt pour signaler la chair « peu ragoutante » du « mannikou » animales, ou, au contraire, la saveur des « œufs » des « oiseaux- mensfenils », ou déplorer tantôt l’amertume d’un fruit, ou, inversement, « la merise » dont il apprécie de « se délecter ».
L'image de l'amour
Raphaël Confiant a choisi de mettre en parallèle les personnages masculins et féminins, qui, d’ailleurs, comme eux, portent des prénoms qui, par-delà les époques différentes, soulignent leur ressemblance : « Ainsi, Rose-Aimée (ou Rose-Marie, Rose-Amélie, Rose-Adèle ou Rose-Émilie, C’EST TOUT UN !) », précise le narrateur.
Au temps de l'esclavage
La première est une « belle câpresse », issue d'un métissage entre mulâtre et nègre, rencontrée au bord d’un « bassin aux eaux miraculeusement claires ». Elle lui apporte quelques informations sur la Martinique, mais leur lien n’est guère développé – et il va d’ailleurs avoir une autre relation sexuelle dans le camp des marrons – car le personnage songe avant tout à retourner dans son pays natal, donc l’abandonne.
Dans la deuxième partie, le lien est plus marqué, comme en témoigne le titre qui introduit un des épisodes, « coulée d’amour », suivi d’un dialogue fictif : c’est Samuel qui se déclare en balbutiant le créole, «je… je veux toi. C’est comme ça », et est séduit par sa sensibilité face à la nature. Vu son travail de « lessivière », c’est aussi au bord de la rivière qu'ont lieu leurs rencontres, jusqu’au jour où se scelle l’union sexuelle dont elle prend l’initiative : « Puis, un jour, elle s’allongea sur une roche plate, au beau mitan de la rivière, et te fit comprendre, d’un geste qui ne souffrait aucune contestation, qu’elle désirait que tu la coques sauvagement. » Mais rien n’est dit ensuite sur une relation élaborée.
Il faut attendre le XVIIIème siècle pour que, dans l’île, se retrouve l’image de l’amour qui se met alors en place dans la métropole, celle d’une union plus profonde. Certes, Samson a d’abord des relations épisodiques avec « une servante de Grand’Case », puis plus suivie avec « une jeune câpresse qui s’était amouraché de lui », explique-t-il : « elle fréquenta régulièrement ma couche sans que ni l’un ni l’autre ne cherchât à mieux connaître son partenaire. » Cette relation offre au romancier l’occasion de dénoncer les contraintes que la colonisation impose aux relations entre esclaves : « Elle pouvait à tout instant être vendue sur une autre plantation ou bien attirer l’attention du maître, du géreur, de l’économe, voire du commandeur », d’où la conclusion : « Nos amours, à nous les Nègres esclaves, que nous fussions créoles ou d’Afrique-Guinée, se développaient dans le provisoire. Le provisoire et le furtif. »
C’est en cela que cette partie contraste avec les précédentes, car Samson et Rose-Amélie vont partager une vie commune plutôt heureuse, car elle décide de rester vivre auprès du fugitif, durant une période qualifiée « assez sereine » malgré les difficultés de la vie sauvage. Tous deux savourent leur liberté, avec l’espoir qu’un jour elle sera générale. Mais surtout, dans leur séjour auprès de la rivière, tous deux se purifient, elle du terrible souvenir de sa mère violée par de « jeunes Békés » qui lui avait ôté l’usage de la parole, Samson par des sentiments qui s’approfondissent :
L’eau diaphane de la cascade lui suffisait en guise de miroir. Elle y trempait chaque matin sa splendide chevelure à demi-crépue de câpresse et s’arrangeait d’une main preste […] en parfaite harmonie avec la nature. Elle resplendissait pour moi d’une belleté neuve. Chacun de ses gestes, même les plus anodins, était empreint d’une insolite majesté.
Le glissement du prénom, l’amène à se confondre avec la première femme évoquée : « Rose-Aimée était devenue à mes yeux une reine de Guinée. »

Au bord de la cascade
Après l'abolition
L’abolition a permis le mariage : ainsi Siméon a une « épouse légitime, Rose-Adèle » qu’il est contraint d’abandonner quand il fuit après la décapitation du Béké : elle « doit être morte d’inquiétude », pense-t-il. Mais la liberté des mœurs règne alors, et il a aussi de multiples « femmes-concubines », ce que le récit justifie cependant : « La Négresse n’a pas de temps à perdre avec l’amour, foutre ! Elle a bien trop à faire à se débattre dans une existence au cours de laquelle elle n’a cesse de supporter tracas, souffrances, mensonges et trahisons de toutes sortes. Le Nègre marron ne leur en veut pas. » En revanche, sa colère explose quand, à nouveau au bord de la rivière, il assiste à une scène où certains « s’ébattaient joyeusement dans un bassin naturel », avant de se livrer à des relations sexuelles sans limites, auxquelles participe sa femme, « celle qui lui avait affirmé, la main sur le cœur, au lendemain des "événements", qu’elle ne se détournerait jamais de sa personne. » Ainsi, avec l’abolition est arrivée une dégradation morale : la rivière à l’eau jadis si pure est devenue le lieu de la « fornication », de même que les « bordels » ont envahi la ville.

Quant à Simao, dans la dernière partie, il « dévore des yeux », la jeune serveuse, d’une salle de billard, Rose-Émilie, mais elle ne paraît guère s’intéresser à lui : elle « ignore superbement son existence, elle qui semble être sur un pied de familiarité avec le premier client venu. » Peu à peu se noue entre eux une relation, « une trop brève idylle » précise-t-il, alors même qu’il ne lui montre guère de respect, la traitant de « coquinasse ».
Une salle de billard
Mais, elle n’a pas « eu la patience d’attendre sa sortie de prison », car une autre forme d’exploitation s’est mise en place aux Antilles : « Elle aussi avait été happée par la France comme des milliers de jeunesses de l’époque auxquelles un organisme d’émigration, le Bumidom, promettait monts et merveilles mais qui, hélas, pour certaines femmes se transforma en arpentage, tarifé, des boulevards Barbès et Strasbourg-Saint-Denis ». Son départ pour la métropole est à ses yeux une trahison, qui détermine sa transformation « en Panthère noire, la bête sauvage qui désormais consacrerait le peu de temps qui lui restait à passer sur cette terre […] à démantibuler chacun de ceux qui vous avaient trahi. »
À chacun sa voix
Le parcours chronologique a conduit le romancier à prêter à chaque personnage une voix propre. Indépendamment de l’énonciation différente, il était impossible que le Fugitif du XVIIème siècle, venu de Guinée en Martinique, s’exprime comme « la Panthère noire » vivant à Fort-de-France à la fin du XXème siècle.
Nommer un univers inconnu
Le premier marron ignore tout de cette île ; pour dépeindre ses découvertes, il adapte donc sa langue d’origine à ces nouvelles réalités, mettant ainsi en place les premiers éléments du créole :
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par le redoublement, fréquent aussi dans les langues africaines (tel « potopoto » pour la boue) : « Il y a la pluie fifine » dans le récit devient en créole une formule proverbiale : « Fifin pas lapli », il n’y a pas de quoi s’affoler.
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des formes amplifiées, comme quand la pluie « débouline », mise en valeur de « débouler » pour illustrer sa chute continue, « tout cela est belleté », accentuant le mot « beauté », ou les « hurlades » des esclaves, plus frappant que le terme banal, « hurlement ».
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des mots composés pour qualifier ce qui surprend le personnage, tels « glisser-descendre » pour reproduire la coulée de l’eau le long d’un tronc, ou « le feuillage strié d’écailles du bois-rivière », pour représenter le crocodile, animal inconnu. C’est aussi le cas pour essayer de restituer au plus juste une sensation, comme le vertige provoqué par la faim avec « tourner-virer » ou « chavirer-tomber ».
L’ignorance oblige donc à inventer une nomination, le plus souvent imagée, comme pour la fleur du balisier : « Vous l’aviez désignée « fleur de sang » jusqu’à votre rencontre avec des Nègres créoles, égarés dans les hauts bois, qui vous en révèlent le nom vrai. » Ainsi s’invente la langue créole qui, dans la communication orale, combine des apports multi-culturels : l’appellation « pieds de bois », pour les arbres dont « aucun n’a de nom », ou « la bête-longue » qui subsiste encore aujourd’hui pour nommer le serpent trigonocéphale, endémique aux Antilles. Il faut aussi définir l’espace, comme « Ici-là » qui traduit l’éloignement entre le lieu de l’exil et la terre d’origine, ou la substantivation pour « l’En-haut » et « l’En-bas » opposant la liberté dans les hauteurs de l’île aux champs de l’esclavage.

La fleur du balisier
Ce récit prépare les suivants, puisque le personnage acquiert peu à peu cette langue nouvelle entendue : « Sakré Neg-mawon ki ou yé ! Asazinè ! Tjenb-wazè afritjen ! (Espèce de Nègre marron ! assassin ! sorcier africain !) Vous ne mesurez pas encore la cadence de leurs mots mais à force-à force, ils s’inscrivent dans votre esprit. », « À force de rencontres, toujours inopinées, de noms répétés, de questions ressassées, vous finissez par les retenir. » Confiant, lui, transcrit le créole à l’écrit, en reproduisant sa prononciation, mais il veille aussi à permettre au lecteur de comprendre par une traduction entre parenthèses.
Un dictionnaire du créole des Caraïbes
Un siècle après, la situation a bien changé, car le créole s’est implanté. C’est lui aussi qui permet au « Commandeur » de communiquer avec les esclaves dans une langue commune à tous, que les plus anciens enseignent aux « Nègres-l’Afrique ». Cette langue devient ainsi la norme, au point que les esclaves se moquent des nouveaux arrivés, les « Nègres d’eau salée, en imitant leurs langues qu’ils transformaient volontairement en charabia ». Lui-même nouveau venu, mais entouré contrairement au premier personnage, il s’assimile peu à peu, et acquiert aussi des bribes de la langue des maîtres, « dont tu ne parvenais à grapiller que des bouts de phrases. » Tout en gardant de nombreux étonnements, notamment sur les réalités concrètes, comme l’usage du cacao, comme sur les notions théoriques, par exemple sur la religion, d’où la multiplication des questions et des brèves exclamations, il peut ainsi commencer à comprendre ce qui s’annonce, la première abolition.
En même temps, dans cette partie, se poursuit le développement d’une langue française expressive, car particulièrement imagée : « La parole des Nègres de céans ne connaît point, en effet, de dimanche. Combien et combien de jours s’enfilent sans que tu ne trouves ton chemin ? Etcetera de jours et de nuits en tout cas. Tu as l’impression de tourner sur toi-même. De dériver chaque fois sur le territoire de Grand’Case ». C’est ainsi le français qui s’enrichit, en jouant sur la fabrication des mots, comme la « déraisonnerie » pour la folie, ou dans l’énumération associée à la substantivation, « virer, dévirer, revirer, redévirer, aller-virer à travers l’entier du pays », ou encore par un mot composé remplaçant la juxtaposition, « À force de courir-monter-descendre ». C’est aussi l’époque où d’autres langues s’ajoutent, comme la « drive » ou le verbe « drivailler », venus de l’anglais "[to] drive" ou du néerlandais "drijven", pour dire l’errance d’un bateau dès le XVIème siècle avant d’entrer dans le langage quotidien pour l’idée de vagabondage. Le mot "créole" vient d’ailleurs de l’espagnol "crollo", lui-même issu du portugais "crioulo" pour nommer un serviteur nourri dans la maison.
Du créole par emprunt au français créolisé : Samson
Outre les langues des derniers Africains qui arrivent aux Antilles, deux langues coexistent, en parallèle : le créole, la langue populaire, peu présent dans cette partie car le héros, Samson, un « nègre à talent » préfère un français qui, à la fois, a conservé des termes vieillis, comme « céans » pour "ici", le « mitan » pour le "milieu", ou encore « bailler », dans le sens de "donner", mais qui a aussi inventé des mots et expressions originales : « Cette enfant était une bavarde invétérée, une vraie marchande de paroles, comme nous disons dans notre parlure à nous », « une force supérieure nous dictait à chacun la même conduite, la même comportation, comme nous disions dans notre parlure naturelle. »
Ainsi se crée véritablement une langue originale, qui offre une caractéristique principale, une expressivité renforcée par la substantivation, comme « l’en-haut du crâne » ou « le chanter lugubre », par la suffixation, comme le « finissement », une « affreuseté », le verbe « vantardiser » ou la « savantise », à partir d’une onomatopée, tel « le placatac » du galop d’un cheval, enfin avec des mots composés, parfois plaisants, telle cette « cascade babillarde remplie d’écrevisses-z’habitants » ou plus crus : « un combat-de-gueule », une « peur-cacarelle ». Cette créativité semble sans limite, quand prendre la fuite, soit "la poudre d’escampette" se contracte en « la discampette » ou qu’est redoutée la « grandipotence », tandis que l’expression « en fin de compte » devient « final de compte ». Ainsi, le portrait de la vieille nounou est particulièrement évocateur :
Elle égrenait son lourd chapelet-rosaire, marmottant toute une tralée de prières. On n’obtenait un brin de répit qu’au mitan de l’après-midi, lorsqu’elle s’affalait dans un coin de la véranda et dormassait, la bouche entrouverte, sur une berceuse etcetera rapiécetée.
Enfin, alors même que le christianisme s’est complètement implanté dans les esprits, il coexiste avec la magie du "quimbois", terme venu de "kimbwa" en kikongo, parlé en Angola et au Congo, pour désigner la « connaissance » attribuée aux sorciers. Et l’on voit naître aussi, à partir du marronnage, les légendes, comme celle du « célébrissime Mandingue, réputé pour enlever les enfants et les dévorer, auquel on attribuait tous les malheurs qui s’abattaient sur Grand’Case ».

Une veillée : le conteur et son auditoire
Ainsi, par l'intermédiaire de ce personnage le marron se change en un être doté de pouvoirs surnaturels, sujet évoqué lors des veillées, traditionnelles aux Antilles : « Le bruit courut toutefois, dans la chaleur des veillées mortuaires, que Mandingue avait échappé son corps en terre étrangère en faisant une magie. Mistikrak ! » Cette interjection montre comment se met en place le rôle des contes aux Antilles, avec les formules traditionnelles du dialogue entre le conteur, qui ponctue son récit de " yé krik"» auxquels les auditeurs répondent "yé krak", puis, quand le surnaturel se renforce, à "yé mistikrik » fait écho "yé mistikrak".
La violence du XXème siècle
Les deux dernières parties montrent une violence croissante avec une évolution de la langue, un nouvel élan donné au créole qui continue son expansion en s’ouvrant à de nouveaux domaines sémantiques, là où, pendant longtemps, il avait été réservé aux classes populaires tandis que l’emploi du français "de France" était une preuve d’instruction et un signe d’ascension sociale. Dans ces deux parties, les textes introducteurs des différents passages, articles de presse, émissions radiodiffusées ou télévisées accentuent le contraste entre une langue "officielle" et celle des différents personnages.
« La Panthère noire »
Dans cette première moitié du XXème siècle, restent inscrits les mots, les expressions et formules qui ont fait évoluer la langue française aux Antilles, avec les mêmes formations lexicales, la suffixation, comme « l’heureuseté » ou « l’enrageaison », la dérivation, tel le verbe « farauder », la substantivation et le mot composé, « un pauser-reins ». Parallèlement, le créole subsiste, et il est même, à cette époque, parlé par les « blancs créoles » qui ne reculent pas devant la grossièreté : « I ni ka valépié foujè épi bambou, chen-fè a ! Ha-ha-ha ! (Il n’a qu’à bouffer des fougères et du bambou, ce salopard ! Ha-ha-ha !) », « S’ou wè sé té lakay mwen ou té ka djoubalé, lontan man té ké za ba’w biyé-pa-lappenn ou ! (Si tu bossais chez moi, y’a lontemps que je t’aurais déjà fichu à la porte !) »
En revanche, Siméon lui, s’il s’exprime avec violence, ne recourt pas au créole, comme si, ayant été instruit par ses camarades socialistes, il veillait à adopter la langue de cette « saine révolte de classe » : « Ce n’est pas parce que les Békés sont des blancs qu’ils nous exploitent ! concluait toujours Siméon. En Europe même, des Blancs et en Asie des Jaunes mettent aussi leurs congénères dans les fers ! » Ainsi, dans cette partie, le créole n’est surtout choisi que par les personnages secondaires, ceux des classes inférieures, ce qui explique aussi des phrases particulièrement vulgaires, comme pour l’adversaire de Siméon au combat, « Oswè-a, laîen ou monté kaka la ! (« Ce soir, je te mets au défi de venir déféquer ici !) », ou chez ceux qui se livrent à une sexualité sans limites au bord de la rivière : « Fout ou an fom sé jou-taa, matadô ! (Qu’est-ce que t’es excitante ces jours-ci, ma bougresse !) »
« Drive folle »
De la même façon, dans la dernière partie, à l’exception du bref échange entre Simao dans ses adieux à sa mère, le créole est réservé aux personnages secondaires, au chef de service comme monsieur Victor comme aux collègues subalternes. À nouveau, Simao, lui, emploie surtout un français créolisé, par exemple pour dépeindre « tous les petits chefs qui […] s’octroyaient des pauses pour coquer dans des hôtels mal-z’oreilles des Terres-Sainvilles », ou son geste dans la boutique : « C’est au tour des journaux de partir à la venvole à-quoi-dire des papillons fous ». Paradoxalement, le rôle de la parenthèse s’inverse pour poser, non plus la traduction du créole en français, mais la formule imagée qui renforce le français aux Antilles : pour le compagnon de sa mère qui « ne la cognait jamais » est précisé « (‘‘ne lui cueillait jamais de mangues sous les côtes’’ selon l’expression consacrée ».
Comme Siméon, il a, en effet, bénéficié d’une instruction de la part de Manu qui l’a initié à la politique mais aussi « l’entraînait à parler grammatical en français, et corrigeait ses fautes. » Puis, en prison, il développe encore ses connaissances révolutionnaires auprès de son compagnon de cellule : « Il m’a tout expliqué : la Traite, l’esclavage, le colonialisme […] J’ai réappris à lire avec son aide […] J’avais, fort heureusement eu le temps de m’imprégner d’une bonne moitié des Damnés de la terre de Fanon et j’en avais même appris certaines phrases par cœur. »
Cependant, deux caractéristiques ressortent dans son récit :
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Dès le début, un emploi affirmé d’un argot, particulièrement grossier, avec des insultes qui se multiplient : « Ils continuent à m’appeler Simao dans leur radio de merde ! Je m’en fous tout bonnement. […] Couillonnades que tout ça ! »
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Sa langue reflète aussi à la fois le règne de la société de consommation, avec la mention des marques qui font l’objet de publicité, et la culture de la métropole, mais vue par les Antillais : ainsi la speakerine, après un « crissement de pneus genre Vingt-Quatre Heures du Mans en face d’une des autres pompes, descend de sa berline, foulard genre Gucci au vent, talons genre tout Eiffel aux pieds, fardée et maquillée comme pour un tournage de film cochon genre Bunuel ».
