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Parcours associé à Pot-bouille de Zola 

Présentation du corpus 

Pour se reporter à l'étude du roman

Associé à Pot-bouille de Zola, ce parcours pédagogique a pour objectif d’élargir la problématique qui a guidé l'étude, la volonté des romanciers de « dévoiler les rouages de la société ». Après avoir rappelé les implications de cet enjeu, on en posera le cadre dans l'évolution de l'histoire du roman. 

..... explications linéaires, accompagnées de documents iconographiques, sont donc proposées, prenant comme point de départ

Ces explications, accompagnées de lectures cursives de documents complémentaires, permettent d’aborder différents ....................... qui ont favorisé la connaissance des mécanismes qui régissent leur époque. Enfin, il a paru intéressant de prolonger ce parcours par un retour à Zola, la nouvelle intitulée Comment on se marie, parue dans la revue russe, Le Messager de l'Europe, en janvier 1876.

Mais plusieurs documents annexes invitent aussi à réfléchir au rôle qu’ont pu jouer d’autres arts, depuis la peinture jusqu’au cinéma. Bien sûr, il est impossible de prétendre à l’exhaustivité vu le temps imparti, mais il ne faut pas sacrifier une conclusion pour répondre à la problématique et amener à une réflexion personnelle par une dissertation.

Introduction 

Pour lire l'analyse

On se reportera au parcours sur l’œuvre pour reprendre l’analyse de l’enjeu retenu pour le parcours associé, à travers les termes clés : le verbe « dévoiler », l’image des « rouages de la société », et l’observation à laquelle invite l’adverbe interrogatif « Comment ».

Un héritage : la satire sociale dans l’antiquité 

C’est à La Poétique d’Aristote, composé vers 335 av. J. -C., que remontent les trois objectifs fixés à l’écrivain, "docere, placere, movere", c’est-à-dire instruire, plaire et émouvoir, dont les deux premiers sont repris par le poète latin Horace au Ier siècle avant J.-C. Placé en tête de cette formule, le premier devoir de l’écrivain serait donc d’éduquer le public auquel il s’adresse. Mais, pour ces auteurs, cette éducation implique surtout un discours moral, permettant à chacun de mieux dominer ses passions nocives afin d’atteindre la sagesse, conduisant à l’idéal ultime, le bonheur.

Ainsi, dès l’antiquité, les auteurs ont entrepris de faire la satire des réalités de leur époque, en s’attaquant notamment aux corps constitués ou en remettant en cause des abus, tout particulièrement dans les comédies. Par exemple, Aristophane dénonce la guerre dans Lysistrata (411 av. J.-C.), la démagogie des politiciens dans Les Cavaliers (424 av. J.-C.) ou le fonctionnement des tribunaux athéniens dans Les Guêpes (422 av. J.-C.) Cependant, le dévoilement porte davantage sur des personnes existantes et sur les comportements, blâmés, que sur les critères plus généraux qui les guident. De même, l’œuvre de Pétrone, Le Satyricon, à la fin du Ier siècle, formule ses critiques à travers les aventures de ses personnages, leur psychologie et les relations entre eux, sans vraiment en dégager des lois générales.

Or, la volonté de « dévoiler les rouages de la société » donne à cet objectif une dimension plus collective en posant l’idée que la société fonctionne comme un système organisé de façon complexe, mais souvent non perceptible, qu’il serait donc essentiel d’éclairer.

Un tournant : le XVIIIème siècle 

Les prémisses

Dès le XVIIème siècle, le contexte historique amène l’essor de la bourgeoisie, favorisé par le développement du commerce et l’attribution de charges royales qui multiplient les maîtres artisans, les riches commerçants, les hommes de loi, avocats, juges, et les administrateurs des finances. Peu à peu, elle se constitue en classe sociale, privilégiant l’ordre, qu’il soit politique, économique et moral, indispensable à la prospérité économique et à la protection de la propriété. Cependant, sa présence dans la littérature, essentiellement destinée à un public noble, reste encore limitée. Mais elle est déjà un objet de satire, comme dans Les Caractères de La Bruyère qui lui consacre un chapitre, « De la ville », ou dans Le Roman bourgeois d’Antoine Furetière, paru en 1666.

Lecture cursive : Antoine Furetière, Le Roman bourgeois, 1666 : livre I, « Histoire de Lucrèce, la bourgeoise » 

Le récit présente rapidement la jeune héroïne, Lucrèce, orpheline dès son jeune âge et élevée par une tante, femme d’un obscur avocat. Malgré une fortune très limitée, sa tante, passionnée par le jeu, reçoit dans son salon, et parmi les invités, des jeunes gens attirés par Lucrèce. Cela conduit le romancier à s’interroger sur la façon dont se réalisent les mariages dans la bourgeoisie.

Les conditions du mariage

          Le statut social, son « état de fille de condition », fait de Lucrèce un parti honorable : elle est née d’un père doté d’une charge judiciaire importante et élevée par une tante, elle-même mariée à un avocat. Mais à cela s’oppose un lourd handicap : elle avait « peu de bien ou plutôt point du tout ». Elle a donc « quelques nécessités », c’est-à-dire des obstacles pour trouver un mari.

Pour lire l'extrait
Furetière, Le Roman bourgeois

          À cela s’ajoute la morale, l'exigence de vertu. Mais ici en lien avec le rôle du milieu peu fortuné dans lequel elle grandit, les réceptions données par sa tante autour des tables de jeu attirent des invités pas toujours recommandables. D’où le jugement du narrateur :  c’est « un poste très dangereux pour une fille qui a quelques nécessités, et qui est obligée à souffrir toutes sortes de galants. » Dans ces conditions, le mariage exige donc de séduire, et l’image, soutenue par le conditionnel passé, ôte toute valeur à la vertu qui permettrait à la jeune fille de résister aux « galants » qui chercheraient à la corrompre : « Il aurait fallu que son cœur eût été ferré à glace pour se bien tenir dans un chemin si glissant. »

          Enfin, pour trouver un mari, les attraits physiques jouent leur rôle, et l’héroïne l’a bien compris : « Toute sa fortune était fondée sur les conquêtes de ses yeux et de ses charmes ». Mais Furetière refuse avec insistance d’en faire une condition primordiale, car la beauté est éphémère, un « fondement fort frêle et fort délicat », finalement peu efficace : elle disparaît vite, « ne sert qu’à faire vieillir les filles ou à les faire marier à l’officialité », c’est-à-dire à devenir religieuses.

Le poids de la dot

Le véritable atout est donc l’argent apporté par la dot de la jeune fille, qui occupe la seconde partie du premier paragraphe, à partir du verbe qui suggère que son montant occupe les conversations : « Elle passait pour un parti qui avait, disait-on, quinze mille écus ». Mais tout futur époux doit être prudent et doit s’informer de façon précise sur cette dot, et le récit introduit immédiatement une réserve : « mais ils étaient assignés sur les brouillards de la rivière de Loire ». Furetière joue ici sur le double sens de ce terme : les « brouillards » sont les registres sur lesquels sont notés les bénéfices commerciaux, mais il les associe au « brouillard » qui imprègne l’air, surtout à proximité d’un fleuve : ainsi, comme lui, ces montants, réglés en espèces, sont « des effets à la vérité fort liquides, mais qui ne sont pas bien clairs. »

La suite du récit insiste sur le mensonge du montant de cette dot invoqué, mais c’est bien elle qui guide l’ambition de la jeune fille : « Sur cette fausse supposition, Lucrèce ne laissait pas de bâtir de grandes espérances ». Elle se permet donc de rejeter ceux qui ne lui paraissent pas offrir une fortune identique, refus mis en valeur par le discours directement rapporté : « quand on lui proposait pour mari un avocat, elle disait en secouant la tête : Fi, je n’aime point cette bourgeoisie ! » Ainsi, le choix ne repose en rien sur les sentiments, mais devient un marché financier, illustré par le parallélisme verbal : « Elle prétendait au moins d’avoir un auditeur des comptes ou un trésorier de France : car elle avait trouvé que cela était dû à ses prétendus quinze mille écus ». Le lexique renforce cette conception du mariage, fondée sur « le tarif des partis sortables. »

L'intervention du romancier

Le romancier interrompt alors son récit, pour s’adresser directement à son lecteur en imaginant sa réaction : « Cette citation, Lecteur, vous surprend sans doute : car vous n’avez peut-être jamais entendu parler de ce tarif ». Le ton plaisamment didactique adopté ensuite le place en position de supériorité face à celui qui, devenu son élève, va bénéficier du savoir généreusement transmis : « Je veux bien vous l’expliquer, et, pour l’amour de vous, faire une petite digression. »

Accompagnant cette volonté didactique, marquée par l’impératif « Sachez », Furetière accentue sa critique de « la corruption du siècle », où l’argent règne au point de réifier les êtres humains : elle a « introduit de marier un sac d’argent avec un autre sac d’argent, en mariant une fille avec un garçon ». La comparaison au « décri des monnaies pour l’évaluation des espèces », c’est-à-dire à l’acte officiel notifiant la dévaluation du cours de l’argent qui circule, met ainsi en parallèle deux « tarifs » : celui qui régit le fonctionnement financier s’applique aux valeurs humaines : « comme il s’était fait un tarif lors du décri des monnaies pour l’évaluation des espèces, aussi, lors du décri du mérite et de la vertu, il fut fait un tarif pour l’évaluation des hommes et pour l’assortiment des partis. » Furetière poursuit alors sa transmission d’un savoir qu’il présente sur un ton solennel, « Voici la table qui en fut dressée, dont je vous veux faire part », en lui donnant une dimension à la fois officielle et scientifique. Le titre, « Tarif ou évaluation des partis sortables pour faire facilement les mariages », fait du tableau, qui met en rapport le montant de la dot d’une jeune fille et les époux possibles, une recette absolue pour réussir un mariage. À chaque échelle financière correspond ainsi une liste des métiers qui sont accessibles, par exemple pour la jeune Lucrèce « qui a douze mille livres, et au-dessus jusqu’à vingt mille livres », elle peut prétendre à « Un procureur en parlement, huissier, notaire ou greffier ».

Mais il met en évidence ainsi l’ambition excessive de son héroïne, puisque, pour épouser « un auditeur des comptes ou un trésorier de France », il lui faudrait une dot entre « trente mille et quarante-cinq mille livres »…

POUR CONCLURE

Furetière prend ainsi le contrepied des romans de son époque, encore fondés sur l’héroïsme des personnages et sur les valeurs de l’amour précieux, en dépassant la dimension psychologique des personnages pour privilégier une vision réaliste d’ensemble des « rouages » de la bourgeoisie. Il montre comment le règne de l’argent fait fonctionner un monde mécanisé et dépersonnalisé, jouant sur le comique pour annoncer ce que dénonceront de si nombreux romanciers du XIXème siècle.

Le "siècle des Lumières"

Le véritable tournant se produit au XVIIIème, nommé "siècle des Lumières" en raison de sa volonté d’éclairer sur les réalités de la société un lectorat plus nombreux et plus ouvert. Les dénonciations se multiplient alors, par exemple au théâtre, comme dans les comédies de Marivaux, par exemple Turcaret ou le Financier (1709), dans les contes philosophiques de Voltaire, mais aussi dans les romans, où le réalisme s’impose, comme dans le roman picaresque d’André-René Lesage, Gil Blas de Santillane, publié entre 1715 et 1735, ou dans Manon Lescaut de l’abbé Prévost en 1731. Sont déjà mises au premier plan les critiques que développeront les romanciers du XIXème siècle : le pouvoir excessif du patriarcat, le règne absolu de l’argent, les abus que subissent les femmes. De même, est mis en évidence la façon dont seule compte l'apparence : les puissants affichent le respect de la vertu alors même que leurs comportements révèlent le contraire.

Le contexte historique et social du XIXème siècle 

Le XIXème siècle : chronologie

Si les romans du XIXème siècle sont au cœur de ce parcours, c’est parce que le contexte historique a profondément réorganisé la société, les nouveaux pouvoirs, venant détruire les idéaux romantiques du début du siècle et faisant triompher le matérialisme. De ce fait, l’expansion des sentiments, le portrait des « belles âmes » s’efface et, par opposition naît un nouveau courant littéraire, le réalisme, qui s’est donné pour objectif de représenter dans toute sa vérité la société. Ainsi, alors que le matérialisme s’impose et que la science devient une référence incontournable, les écrivains aussi veulent prendre du recul : l’objectivité s’affiche et s’affirme.

La monarchie rétablie 

La Restauration

Après un premier exil et son retour en France pour "les Cent Jours", en 1815 Napoléon est définitivement exilé à Sainte-Hélène, où il meurt en 1821. La monarchie est alors rétablie : c’est la Restauration, d’abord avec Louis XVIII, un des frères de Louis XVI, dont le pouvoir est encadré par une "Charte". Mais à sa mort, en 1824, son frère, Charles X durcit encore le régime, en rejetant le pouvoir parlementaire : « il n’est pas possible que cette Charte empêche de faire ma volonté ». La noblesse retrouve alors pleinement son pouvoir, mais la division s’accentue entre deux partis, les Libéraux et les Ultras :

  • Les Libéraux, bourgeois qui ont tiré profit de la Révolution, sont des royalistes modérés, soucieux de préserver le pouvoir parlementaire qu’a imposé la "Charte". Ils entendent bien, grâce à leur prospérité financière, conserver leur acquis.

  • Les Ultras veulent redonner à la monarchie toute la puissance qu’elle avait sous l’Ancien Régime, et, pour cela, ils s’appuient sur l’Église.

La Monarchie de juillet

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 En juillet 1830, les ordonnances publiées par Charles X provoquent une grave crise politique : il suspend la liberté de la presse, dissout la Chambre des députés et annonce de nouvelles élections mais après modification de la loi électorale. La révolte éclate alors, Paris se couvre de barricades les 27, 28 et 29 juillet, la troupe tire sur le peuple : c’est la révolution dite des « Trois Glorieuses », qui amène au pouvoir le duc Louis-Philippe d’Orléans, reconnu « roi des Français » le 9 août 1830. Il promulgue une nouvelle "Charte", et, pour promouvoir la paix, cherche à favoriser l’enrichissement des notables, et rappelle à ses côtés plusieurs de ceux qui s’étaient distingués durant l’Empire. 

Claudius Jacquart, Conseil des ministres au palais des Tuileries (Guizot debout derrière le roi) le 15 août 1842, 1844. Huile sur toile, 165 x 235. Château de Versailles

Claudius Jacquart, Conseil des ministres au palais des Tuileries (Guizot debout derrière le roi) le 15 août 1842, 1844

Cette période donne un nouveau pouvoir aux députés. Mais elle marque surtout le triomphe de la volonté de s’enrichir, à tout prix, selon la recommandation du ministre Guizot, « Enrichissez-vous par le travail et par l'épargne », aussi bien sur le plan national, alors que la conquête de l’Algérie se poursuit, que sur le plan individuel, chacun cherchant à obtenir des places plus lucratives dans l’administration.

La Seconde République 

Mais le pouvoir a fortement limité le droit de vote, en le fondant sur la fortune, et réprime violemment les révoltes. Peu à peu se manifeste une opposition contre Louis-Philippe, et les manifestations se multiplient, jusqu'à la révolution de 1848, qui rétablit la République.

Cette Seconde République apporte des lois libérales : outre l'élargissement du droit de vote à tous les hommes de plus de 21 ans, l'esclavage est aboli, grâce à l'action de Victor Schoelcher, ainsi que la peine de mort pour raisons politiques. La liberté de la presse, le droit de réunion, le droit à l'assistance pour les travailleurs sont proclamés... Cela suscite un immense espoir, dans la jeunesse notamment qui aspirait à cette liberté. Mais dès 1849, sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, une assemblée conservatrice est élue.  Les clubs et les réunions politiques sont interdits, la loi Falloux rend à l'Église le pouvoir sur l'enseignement, et des lois répressives sont votées : limitation de la liberté de la presse et de réunion, du droit de grève...jusqu'à la limitation du droit de vote. Le mécontentement gronde, que sait attiser Louis-Napoléon qui souhaite rétablir l'empire avec le soutien des "bonapartistes". Il n'y parvient que par un coup d'État, le 2 décembre 1851 : il dissout l'Assemblée, et convoque le peuple à un plébiscite pour se faire porter au pouvoir. La résistance s'organise, des barricades se dressent à Paris, mais ordre est donné à la troupe de réprimer l'émeute dans le sang. Les opposants, tel Victor Hugo, partent en exil pour ne pas être emprisonnés dans de terribles conditions.

Le Second Empire 

La société au XIXème siècle 

Pour se reporter à la présentation

La hiérarchie sociale

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La Monarchie de Juillet a profondément modifié la hiérarchie sociale héritée de l’Ancien Régime et de l’Empire.

La noblesse

La noblesse de naissance y a perdu son rôle prédominant. En revanche, la noblesse d’Empire y est plus présente.

Le bas peuple

À l’autre extrême de l’échelle sociale, le petit peuple vit souvent dans la misère : l’ignorance, l’alcoolisme, la prostitution, voire le crime font des ravages dans les bas-quartiers des faubourgs parisiens. Le pouvoir politique ne s’occupe guère de ces miséreux, se contentant de détruire les quartiers les plus dégradés, et même l’Église joue un rôle ambigu : d’un côté, des œuvres de charité tentent d’apporter du secours tout en prônant les vertus chrétiennes, de même que les sœurs au chevet des mourants ; de l’autre, elle est elle-même captive du pouvoir de l’argent, « excessivement fiscale », et se fait payer, par exemple pour marier les couples, allant jusqu’à « d’ignobles trafics » selon Balzac. Seuls échappent en partie à cette misère les domestiques, cocher, femme de chambre ou cuisinière, portiers, prêts à tout pour tirer profit des privilégiés qu’ils servent.

La bourgeoisie

Elle est la classe sociale qui a tiré le plus de bénéfices du mot d’ordre du ministre Guizot sous la Monarchie de Juillet. Les commerçants, notamment, ont pu se faire élire maires, députés, et même devenir ministres et obtenir la Légion d’Honneur. Ainsi se réalise le constat : à Paris se fait « un immense mouvement d’hommes, d’intérêts et d’affaires ». Chacun espère voir se réaliser ses ambitions. De plus, ces parvenus cherchent à imiter l’ancienne noblesse : ils offrent ainsi du travail à tous les ouvriers du luxe, et jouent les mécènes auprès des artistes, non seulement par leurs achats personnels mais aussi en leur obtenant des commandes d’État.

Honoré Daumier, Robert Macaire, notaire, 1836-1838. Estampe, 34,5 x 26. Maison de Balzac

L'importance de l'argent

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La Restauration a détruit l’idéal de gloire porté par les Révolutionnaires puis par Napoléon, remplacé par le matérialisme. Les plus jeunes ont alors perdu toutes leurs illusions, sont contraints d’adopter l’hypocrisie nécessaire pour plaire aux puissants, et il faut intriguer pour obtenir des charges et des titres, emprunter, s’endetter… Le désir de s’enrichir est si puissant qu’il efface tous les scrupules moraux.

Ainsi, l’argent règle tous les rapports sociaux, par exemple les mariages, où la dot de la jeune fille joue un rôle essentiel, comme le montre ce jugement de Crevel, personnage de La Cousine Bette de Balzac :

Honoré Daumier, Robert Macaire, notaire, 1836-1838. Estampe, 34,5 x 26. Maison de Balzac

Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse pas là-dessus. Il sait comme nous tous, qu’au-dessus de la Charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous ! Or, mon bel ange, l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les percevoir !

La vie sociale

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Cet enrichissement marque aussi le développement d’une vie sociale où il s’agit avant tout d’étaler sa richesse. Par opposition aux quartiers miséreux des faubourgs ou même du cœur de Paris, et à la noblesse de l’Ancien Régime, traditionnellement installée sur la rive gauche, la nouvelle noblesse d’Empire, puis les parvenus de la Restauration se sont implantés dans le faubourg Saint-Honoré, sur la rive droite où se situent tous les lieux de plaisir. Ces privilégiés vivent dans des immeubles luxueux où ils prennent soin d’embellir leurs vastes appartements par des œuvres d’art censés faire la preuve de leur bon goût, en fait, uniquement destinées à faire admirer leur richesse. Les dames y offrent des dîners et tiennent des salons où souvent, l’on joue, par exemple au whist, et où se donne des réceptions somptueuses, ensuite relatées dans des articles de presse dans lesquels il est important d’être nommé.

Sont aussi importants les endroits où il faut se faire voir, ceux des promenades, comme les Champs-Élysées ou les Tuileries, mais aussi les restaurants renommés, comme le Rocher de Cancale, rue Montorgueil, ou La Maison Dorée, boulevard des Italiens. Enfin, la place accordée aux actrices dans le roman rappelle l’importance des lieux de spectacle, tels l’Opéra ou le théâtre des Italiens où il est indispensable d’avoir sa loge.

Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1834 

Pour lire le texte

Si Le Père Goriot se passe en 1819, alors que la monarchie a été restaurée, il a été écrit en 1834. Après les journées de juillet 1830, Louis-Philippe a accédé au pouvoir avec le soutien de la bourgeoisie donc le seul mot d’ordre reprend l’injonction du ministre Guizot : « Enrichissez-vous. » Cette ambition anime toute la société que Balzac dépeint dans sa « Comédie humaine », animée d’une volonté de puissance qu’illustre le héros du roman, Eugène de Rastignac, monté de sa province à Paris dans l’espoir de conquérir la fortune

Il découvre alors les contrastes de la capitale, de la bourgeoisie logée, comme lui, dans la médiocre pension Vauquer, aux salons parisiens de madame de Beauséant, de madame de Nucingen ou de madame de Restaud. Alors qu’il vient de demander de l’argent à sa mère et à ses sœurs pour régler sa pension et pour tenir son rang dans le monde, l’ancien forçat Trompe-la-mort, logeant aussi chez madame Vauquer sous le nom de Vautrin, lui prodigue des conseils pour accéder à une « rapide fortune ». Comment, à travers le discours de Vautrin, Balzac dévoile-t-il les lois qui règlent la société ?

Charles Huart, Vautrin et Rastignac à la pension Vauquer, entre 1910-1950. Estampe, 6,4 x 9,8. Maison de Balzac

Charles Huart, Vautrin et Rastignac à la pension Vauquer, entre 1910-1950. Estampe, 6,4 x 9,8. Maison de Balzac

Première partie : du côté des femmes (des lignes 1 à 7) 

La vie sociale

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Vautrin joue ici le rôle de maître face à ce jeune homme dont il a perçu l’ambition, et qu’il initie en affirmant avec force ses certitudes sur les réalités parisiennes : « Je vous défie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des manigances infernales. » Le verbe, sa formulation négative et le lexique péjoratif soutiennent une critique sévère contre la capitale, présentée comme un lieu où chacun est menacé de terribles dangers. Tout son discours vise à convaincre Rastignac, à commencer par sa présentation plaisante de ces dangers, un échange entre sa propre vie et un plan de légume du jardin : « Je parierais ma tête contre un pied de cette salade que vous donnerez dans un guêpier ». Il insiste ensuite sur sa connaissance, « Je n’en finirais pas s’il fallait vous expliquer les trafics », que confirme l’injonction finale : « soyez-en sûr ».

Émile Charles Wattier, La haine, 1824. Lithographie coloriée, exposition « Les illusions (conjugales) perdues ». Maison de Balzac

La vie sociale

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Par l’image du « guêpier », au sommet des dangers Vautrin place la femme, première tentation qui guette un jeune ambitieux, surtout si elle est séduisante, « belle et jeune ». Il généralise son portrait, en rattachant le comportement féminin à la place que la société leur attribue. Le lexique, « Toutes sont bricolées par les lois », les compare à un animal contraint par la « bricole », par un harnais qui leur ôte leurs droits en les obligeant à se soumettre à un pouvoir patriarcal, d’où la conséquence : « en guerre avec leurs maris à propos de tout. » Leur faiblesse juridique les amène à prendre leur revanche sur un mariage arrangé, donc sans amour, donc compensés par des « trafics qui se font pour des amants ». Une énumération multiplie ensuite toutes les raisons de la corruption féminine, d’abord la coquetterie, « pour des chiffons », puis « pour des enfants, pour le ménage ou pour la vanité ». Autant d’éléments qui relèvent de l’apparence à maintenir à tout prix aux yeux d’autrui, mais « rarement par vertu ».

Émile Charles Wattier, La haine, 1824. Lithographie coloriée, exposition « Les illusions (conjugales) perdues ». Maison de Balzac

Deuxième partie : le rôle de la vertu (des lignes 7 à 18) 

La vertu niée

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De l’image précédente, le discours de Vautrin déduit une conséquence, le triomphe de la corruption, posée sous forme de vérité générale : « Aussi l’honnête homme est-il l’ennemi commun. » La question rhétorique, « Mais que croyez-vous que soit l’honnête homme ? », amène une inversion des valeurs morales : « À Paris, l’honnête homme est celui qui se tait et refuse de partager. » Elles sont remplacées par deux exigences, « se tai[re] », c’est-à-dire savoir être prudent et dissimuler ses actes, et l’égoïsme qui place l’intérêt personnel au premier plan.

À ceux qui suivent cette règle cynique, Vautrin oppose ceux qu’il qualifie de « pauvres ilotes », terme qui renvoie aux esclaves dans la cité antique de Sparte, puis, avec un lexique grossier encore plus méprisant, ceux qu’il « nomme la confrérie des savates du bon Dieu ». Il évoque ainsi ceux qui respectent la morale, les valeurs prônées par la religion, rejetés puisqu’ils ne sont « jamais récompensés de leurs travaux ». L’ironie s’accentue dans l’antithèse qui conclut : « Certes, là est la vertu dans toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. » Le parallélisme met en évidence la métaphore qui ridiculise la « vertu », en insistant surtout sur son inutilité pour atteindre le seul but important, s’enrichir. 

Jean-Baptiste Lesueur, Misère et pénurie à Paris, entre 1794-1796. Gouache, 36 x 53,5. Musée Carnavalet

Jean-Baptiste Lesueur, Misère et pénurie à Paris, entre 1794-1796. Gouache, 36 x 53,5. Musée Carnavalet

La vision qui suit, « Je vois d’ici la grimace de ces braves gens », par son ironie par antiphrase, amène donc une remise en cause de la religion, fondée sur le véritable blasphème de l’hypothèse avancée : « si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s’absenter au jugement dernier. » Il dénonce ici le dogme même qui place le salut dans l’au-delà, où l’homme serait récompensé de son respect de la morale par l’accès au paradis, ou, inversement, puni de ses fautes par l’enfer. La « vertu », en fait, n’a plus aucun sens.

Henri Meyer, "Le Veau d’or", in Le Petit Journal, 31 décembre 1892

Henri Meyer, "Le Veau d’or", in Le Petit Journal, 31 décembre 1892

Le culte de l'argent

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Il n’y a donc qu’un seul but à viser, « s’enrichir », et pour l’atteindre, une double exigence : « Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut être déjà riche ou le paraître. » Balzac souligne ainsi la prépondérance de l’argent dans cette vie parisienne. Il fixe le statut social par héritage familial d’abord, et, comme l’argent appelle l’argent, il est alors possible de la faire fructifier. L’autre ressource met en évidence le rôle de l’apparence : « paraître » riche ouvre l’accès à des milieux plus élevés, à des relations qui peuvent aider à faire fortune.

À cela s’ajoute un autre conseil, faire preuve d’une audace extrême dans la malhonnêteté : « il s’agit de jouer ici de grands coups ». À nouveau, le recours à l’argot, « autrement, on carotte, et votre serviteur ! », soutient la volonté de puissance, une force qu’il oppose à des affaires trop médiocres qui ne peuvent conduire qu’à un rejet, marqué par la formule d’adieu familière.

Enfin, une dernière exclusion est mentionnée : « Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il se rencontre dix hommes qui réussissent vite, le public les appelle des voleurs. » L’opposition des chiffres indique, en effet, que l’enrichissement ne vient pas de la vie professionnelle, et qu’en plus, lorsque c'est le cas, il n’entraîne qu’un blâme sévère.

Troisième partie :  l’immoralité (de la ligne 18 à la fin) 

La dissimulation

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Cette toute-puissance de l’argent conduit à un bilan, exprimé sur un ton péremptoire qui interdit à Rastignac toute objection : « Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu’elle est. » La métaphore qui suit semble annoncer le titre même du roman de Zola, Pot-bouille : « Ce n’est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains si l’on veut fricoter ». Elle fait ressortir la saleté, d’où l’injonction : « sachez seulement vous bien débarbouiller » Comme chez Zola, le plus important est donc de savoir dissimuler les comportements blâmables, de porter le masque de la vertu : « là est toute la morale de notre époque », une « morale » qui inverse toutes les valeurs reconnues.

La nature de l'homme

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Dans la conclusion de cet extrait, Vautrin reprend son rôle d’initiateur, en mettant en valeur son savoir : « Si je vous parle ainsi du monde, il m’en a donné le droit, je le connais. » Sa question rhétorique revient sur la notion de morale, à nouveau rejetée par la réponse négative catégorique : « Croyez-vous que je le blâme ? du tout. » Conformément au titre d’ensemble de son œuvre, « La Comédie humaine », les brèves affirmations qui se succèdent rattachent son jugement à l’essence même de l’homme, un être par nature corrompu : « Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L’homme est imparfait. » Quand on le blâme, c’est donc seulement qu’il n’a pas su bien masquer son immoralité : « Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu’il n’a pas de mœurs. » Enfin, il généralise, en faisant de cette nature une caractéristique omniprésente, indépendante des classes sociales : « Je n’accuse pas les riches en faveur du peuple : l’homme est le même partout, en haut, en bas, au milieu. »

Bertall, « La Comédie humaine », vers 1853. Affiche, lithographie, 45,7 x 30,4

Bertall, « La Comédie humaine », vers 1853. Affiche, lithographie, 45,7 x 30,4

CONCLUSION

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Par le discours de son personnage, Balzac propose une vision critique à la fois de la société et de la psychologie humaine plus largement, dépassant ainsi le cadre de son époque. Il y montre, comme le fera Zola dans Pot-bouille, l’hypocrisie mise en œuvre pour permettre d’agir sans respecter la morale, mais en en préservant l’apparence : il en fait le seul moyen de conquérir la fortune, de satisfaire son ambition sans danger. Il dresse ainsi un portrait à venir de son jeune héros, Rastignac, en l’invitant à ne plus se soucier de la « vertu », en renonçant notamment aux règles religieuses, mais en se méfiant aussi, car l’absence de vertu est générale, et tout particulièrement chez les femmes dont il pourrait être victime. Et comme dans Pot-bouille aussi, elle touche toutes les couches sociales, de la haute bourgeoisie riche jusqu’aux domestiques à son service. Ce dévoilement est renforcé par la force de persuasion que Balzac prête à Vautrin, qui impose son savoir en renforçant sa critique par son ironie et par un langage, souvent familier et concrétisé par les nombreuses images.  

Lecture cursive : Honoré de Balzac, La Cousine Bette, 1846 

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La Cousine Bette, roman de Balzac paru en 1846, raconte comment la cousine Bette provoque, par ses manœuvres, la lente déchéance de la famille Hulot qu’elle jalouse. La débauche et l’escroquerie du baron Hulot ont ainsi conduit sa famille à la ruine. Pour éviter le déshonneur d’une dette impayée, son épouse se rend chez Crevel, dont le fils est son gendre, pour solliciter un prêt de « deux cent mille francs ». Elle est dans le rôle traditionnel d’une épouse, soutenir son mari et, surtout, ses enfants, en préservant leur honneur. Mais elle reçoit de Crevel, qui la traite avec un paternalisme méprisant, une sévère leçon sur le fonctionnement de la société. 

Un dieu tout-puissant : l'argent

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Tout le discours de Crevel, qui considère cette demande de prêt comme l’action d’une « femme à peu près folle », met l’accent sur la puissance de l’argent, illustrée par le rythme ternaire de ceux qui le représentent, en decrescendo, d’abord avec le qualificatif solennel, « Son Altesse Divine Madame la Banque », puis par le banquier qui revient dans plusieurs romans de Balzac, enfin jusqu’au plus bas, « des avares insensés amoureux de l’or ».

La corbeille de la Bourse de Paris au moment de la clôture. Gravure du XIXème siècle

La corbeille de la Bourse de Paris au moment de la clôture. Gravure du XIXème siècle

Il amplifie son pouvoir en le plaçant même au-dessus de celui du roi : « Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c’est le roi Louis-Philippe qui règne, et il ne s’abuse pas là-dessus. » Il surpasse même tous les textes légaux, depuis la « Liste Civile » qui décide de la répartition du budget de l’État aux différentes institutions : « La Liste Civile, quelque civile qu’elle soit, la Liste Civile elle-même vous prierait de repasser demain. »

L’énumération des adjectifs hyperboliques lui attribue même une valeur sacrée, qui dépasse celle de la constitution fondatrice de la Monarchie de Juillet : « au-dessus de la Charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l’aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous ! »

Un but universel : s'enrichir

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Mais Crevel amplifie encore sa divinisation de l’argent, en en faisant un héritage des temps les plus anciens : « Dieu des Juifs, tu l’emportes ! a dit le grand Racine. Enfin, l’éternelle allégorie du veau d’or !… Du temps de Moïse, on agiotait dans le désert ! Nous sommes revenus aux temps bibliques ! Le veau d’or a été le premier grand-livre connu, reprit-il. »

Or, cet argent ne doit pas dormir « dans un tiroir », comme l’indique le verbe « agioter » qui renvoie aux transactions monétaires susceptibles de rapporter un profit. Il faut sans cesse le faire fructifier, c’est la loi des « affaires » : « Tout le monde fait valoir son argent et le tripote de son mieux. » Il est donc essentiel de le placer : « l’argent exige des intérêts, et il est toujours occupé à les percevoir ! » Là encore, il s’agit d’une pratique qui remonte à l’antiquité selon le sens donné au récit biblique de la fuite des Hébreux d’Égypte : « Les Égyptiens devaient des emprunts énormes aux Hébreux, et ils ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après des capitaux. »

Quillenbois, La fureur de l’agiotage, XIXème siècle. Estampe, 35,8 x 27,4. Musée Carnavalet

Quillenbois, La fureur de l’agiotage, XIXème siècle. Estampe, 35,8 x 27,4. Musée Carnavalet

Mais cette exigence entraîne une conséquence. En s’appuyant sur le langage populaire, la question ironique de Crevel souligne à quel point personne n’accepte d’être dépossédé de ses biens : « Vous ignorez l’amour de tous les citoyens pour leur Saint-Frusquin ? » Or, pour prêter de l’argent liquide, « vivant » comme le nomme Crevel, il faut vendre des placements, donc perdre les intérêts : « Vous voulez deux cent mille francs ?… personne ne peut les donner sans changer des placements faits. Comptez !… Pour avoir deux cent mille francs d’argent vivant, il faut vendre environ sept mille francs de rentes trois pour cent ! » De cela se déduisent deux autres conséquences : le temps nécessaire pour ce faire, au moins « deux jours », et que ce prêt repose sur une raison impérative.

POUR CONCLURE

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Ainsi, bien avant le Second Empire dans lequel s’inscrivent Les Rougon-Macquart de Zola, l’argent est devenu le ressort essentiel de la société. Si s’enrichir a  été longtemps considéré comme blâmable aux yeux d’une religion qui fait du salut dans l’au-delà l’objectif de la vie terrestre, tout s’est inversé, et cela est ici présenté comme inhérent à la nature même de l’être humain. De ce fait, toute relation humaine en dépend.

Edmond Duranty, Le Malheur d’Henriette Gérard, 1861, chapitre XIII, « Amour maternel » 

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En 1856, Louis Edmond Duranty et Jules Assézat lancent la revue Réalisme, qui publiera quelques numéros jusqu'en 1857. Dans son article « Le spectacle social », paru le 15 novembre 1856, Duranty y expose sa conception du roman :

Beaucoup de romanciers, non réalistes, ont la manie de faire exclusivement dans leurs œuvres l'histoire des âmes et non celle des hommes tout entiers. […] Or, au contraire, la société apparaît avec de grandes divisions ou professions qui font l'homme et lui donnent une physionomie plus saillante encore que celle qui lui est faite par ses instincts naturels ; les principales passions de l'homme s'attachent à sa profession sociale, elle exerce une pression sur ses idées, ses désirs, son but, ses actions. 

Edmond Duranty, Le Malheur d'Henriette, 1856

Il la met en œuvre dans son roman Le Malheur d’Henriette Gérard, publié en 1856, qui relate la façon dont la famille Gérard veut imposer à leur fille Henriette, amoureuse du jeune Émile Germain, le mariage avec un riche vieillard, Mathéus. Pour dépeindre cette famille, une péripétie est développée, le conflit avec un voisin, le boulanger Seurot, à propos d’un ruisseau qui ferait partie de son domaine, les Basses-Tournelles, qu’il se serait indûment approprié avec « quelques arpents de terre ». Madame Gérard décide d’abord de lui faire un procès, puis va plus loin en envoyant des ouvriers travailler sur ce terrain : elle se retrouve à son tour traînée en justice par Seurot, donc prépare son procès avec son avocat, monsieur Vieuxnoir. Comment leur conversation met-elle en évidence les lois qui règlent le fonctionnement de la société de province ?

Première partie : un juste procès (des lignes 1 à 10) 

Les parties en présence

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Dans ce litige, le procès doit, en principe, décider du droit de propriété à partir d’éléments objectifs, des mesures du terrain. Or, l’adverbe emprunté au lexique juridique introduit un tout autre enjeu : « J’aborde, ajouta-t-il, concurremment avec les faits, l’appréciation morale », qui se déduirait der la comparaison des deux parties qui s’opposent. Ainsi, il souligne la valeur de ses clients en montrant leur implication dans le fonctionnement de la société, pour l’un économique, le « rôle de M. Gérard parmi nos populations agricoles », et celui de l’épouse, en lien avec la religion : « en créant des institutions de charité ». Face à cet éloge, il reproche à leur adversaire sa « vie » qu’il critique pour sa « conduite usurière », c’est-à-dire un abus financier par rapport à la loi. Mais dans son affirmation, avec l’italique qui accentue le terme, « les grands principes de la morale décident la question », la « force » prêtée au recours de ses clients ne relève plus alors de la seule objectivité des mesures d’un terrain, mais d’une appréciation beaucoup plus subjective.

L'éloge des clients

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Il développe alors son éloge des plaignants, en mettant l’accent sur deux qualités :

           Ils ont fait preuve d’une longue indulgence : « mon plaidoyer fait ressortir la modération avec laquelle, pendant plusieurs années, vous attendez qu’un remords, un bon sentiment amène la partie adverse à une restitution dictée par la probité ». Ainsi, eux-mêmes animés de valeurs morales, ils ont donc fait confiance à leur adversaire, espérant qu’en lui aussi elles feraient triompher « la probité », le respect du juste droit d’autrui, sans devoir aller jusqu’à un procès.

         C’est donc le refus de leur adversaire qui les a contraints au procès, « ne faisant appel à [leurs] droits qu’à la dernière extrémité », car c’était pour eux une « marche pénible ». Il insiste alors sur une qualité, l’obéissance à ce qui est posé comme un devoir parental : le recours à la loi est « nécessaire par le soin de l’avenir de vos enfants, auxquels vous devez compte de l’administration de vos biens comme tous parents prévoyants et tendres. » Mais il est significatif que ce devoir s’applique d’abord à la préservation des « biens », donc à la prospérité économique.

Deuxième partie : le primat de la propriété (des lignes 11 à 24) 

Deux caricatures

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La volonté de réalisme de Duranty n’empêche pas que les portraits de ses deux personnages deviennent des caricatures, à commencer par celui de l’avocat : « M. Vieuxnoir s’animait ; son nez, dans lequel semblait se résumer toute sa figure, se levait et se baissait, secouant les lunettes d’or avec force ». Sa conviction est ainsi ridiculisée¸ indice de sa vanité. Mais la comparaison ridiculise de même madame Gérard qui l’interrompt brutalement : « lorsque tout à coup le discours de madame Gérard partit comme ces têtes de diable qui sautent d’une boîte à surprise. » La suprématie de l’avocat se trouve ainsi réduite à néant par le pouvoir que lui impose sa cliente : « M. Vieuxnoir s’en trouva bâillonné net. »

Honoré Daumier, l’avocat et sa cliente, 1833. Lithographie, 26,5 x 34,5. BnF

Honoré Daumier, l’avocat et sa cliente, 1833. Lithographie, 26,5 x 34,5. BnF

L'argumentation de madame Gérard

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Toute l’argumentation de madame Gérard prend appui, non pas sur la morale en elle-même mais sur une valeur dont l’hyperbole souligne la force naturelle : « Le sentiment de la propriété est un des plus profonds au cœur de l’homme ». C’est donc la question financière qui guide toute action juridique, principe à nouveau amplifié par la dramatisation : « il est donc simple qu’il revendique énergiquement ses droits, ce qui est pour lui, en principe, affaire de vie ou de mort. » De déduction en déduction, elle fait du droit de « propriété » la garantie du maintien de la société : « Cette propriété, si utile à l’individu lui est garantie par la société au moyen de la loi : donc toute revendication d’un homme lésé dans ses droits, dans sa propriété, est par cela même une sanction, une consolidation de la loi, de la société ». Faire appel à la justice devient, de ce fait, un acte salutaire, pas seulement pour le plaignant, mais pour la survie de l’ordre social lui-même : « c’est un appel, un cri de veille, devant les dangers de destruction que laissent planer sur le monde la passion aveugle, l’avidité haineuse, on peut ajouter des basses classes ! » L’exclamation, le lexique péjoratif, avec les adjectifs hyperboliques, traduit les écarts sociaux par le mépris affirmé de la bourgeoise pour ceux qu’elle qualifie de « basses classes ». Sa conclusion injonctive impose donc avec violence l’image du procès : « Il ne faut pas épargner le boulanger ; au tribunal, on a le droit d’écraser son adversaire ; qu’il ait la tête courbée tout le temps que vous parlerez. »

Troisième partie : les deux parties en conflit (des lignes 25 à 41) 

Honoré Daumier, Les gens de Justice, 1845-1846. Lithographie, 24,6 x 19,2. BnF

Honoré Daumier, Les gens de Justice, 1845-1846. Lithographie, 24,6 x 19,2. BnF

Ainsi coupé par sa cliente, l’avocat ne renonce pas et reprend l’initiative de façon à restaurer son prestige : « Oui, répliqua M. Vieuxnoir, je vais vous lire un passage de mon plaidoyer, qui est juste dans le même sens ». Comme le veut la tradition, sa lecture commence par un exorde, destiné à capter la bienveillance des juges en commençant par l’éloge de leur puissance et de la noblesse de leur fonction : « Messieurs les juges, nous avons confiance en vos lumières : la magistrature française s’est de tout temps rendue glorieuse en terrassant l’iniquité, et la cause que nous vous soumettons est digne d’intérêt. »

La comparaison des deux parties

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Il reprend alors sa comparaison des adversaires.

  • L’éloge est réservé à la famille Gérard, le rythme ternaire en gradation insistant sur leur statut social, reconnu de tous : « D’une part, une famille honorable, dont tous les membres s’emploient noblement pour le bien de leurs concitoyens, une famille entourée de l’estime publique ».

  • Par opposition, sa métaphore accentue sa critique d’un adversaire, certes riche mais dépeint comme ayant trompé de façon sournoise : « de l’autre, un homme parvenu à une fortune dont toutes les sources se perdent dans les sentiers de l’accaparement des manœuvres insidieuses ». Cependant, il prend soin, pour ne pas indisposer les juges en leur dictant le verdict, d’accompagner son blâme d’une précaution oratoire : « d’une finesse presque coupable, oserai-je dire ! »

L'argumentation décisive

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Toujours dans la tradition de l’art oratoire, après la présentation des deux parties, l’avocat devrait revenir aux faits, ce qu’annonce sa question rhétorique, « que s’est-il passé ». Mais, au lieu de cela, il introduit par son exclamation l’argument destiné à justifier les portraits opposés entre « cet enrichi du hasard servi par l’intrigue et cette famille dont la fortune patrimoniale s’est accrue par le travail le plus élevé, le plus méritant, le travail agricole ! » L’hyperbole met au premier plan le « travail », valeur fondatrice de la société du Second Empire, associé à la propriété terrienne puisqu’il s’agit d’agriculture. L’anaphore, « c’est celui-là », développe en deux temps l’argument pour soutenir le recours en justice de ses clients :

        Mais c’est pour lui le moyen de ne pas revenir sur les faits : la qualité des Girard « devrait faire oublier le passé par des scrupules de loyauté, seuls propres à le laver de soupçons auxquels je n’ai ni la volonté ni le droit de m’arrêter ». À lui seul, le statut social suffirait donc à déterminer le jugement en leur faveur, indépendamment d’une recherche réelle pour savoir qui a véritablement un droit sur le terrain objet du litige. Il impose donc le rejet de toute accusation, alors même que sa cliente s’est elle-même donné le droit de reprendre ce terrain qu’elle juge appartenir à son domaine.

        Dans un second temps, il reprend l’argument en l’inversant : « c’est celui-là qui, imprudemment, et peut-être devrais-je dire un mot plus fort, vient prêter le flanc à une accusation fondée et justifiée. » Le statut social de ses clients conduit à blâmer l’attaque de leur adversaire, qui a agi « imprudemment » en n’en tenant pas compte.

Pour sa part, il use à nouveau d’une précaution oratoire pour souligner que le comportement de Seurot ôte toute valeur à sa plainte en justice, et il reprend son approche morale, « Oui, serait-il trop sévère de qualifier une pareille conduite d’impudeur !… » Toujours en feignant de ne pas trancher à la place des juges, l’accusation serait donc une remise en cause de la bienséance, une offense aux règles qui régissent la hiérarchie sociale.

Quatrième partie : les enjeux du procès (de la ligne 42 à la fin) 

Protéger la société

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Face à cette argumentation, madame Gérard se montre réticente : « À peu près, dit madame Gérard d’un air négatif ». Elle tient, en fait, à défendre plus énergiquement l’ordre social : « mais il faut surtout leur faire comprendre ceci ; j’ai écrit la phrase hier au soir, tenez : les esprits envahisseurs sont heureusement en petit nombre, mais ils sont audacieux ». À ses yeux, le plus grave est la remise en cause de la propriété par ceux qui s’en prennent aux propriétaires, qualifiés péjorativement, d’où l’importance de donner raison à ceux qui, au contraire, la respectent totalement : « il importe de rassurer les esprits droits et paisibles, et c’est en cela que le procès de M. Gérard a une haute portée. » Le procès revêt ainsi une dimension plus large, devenant une démonstration : « C’est plus qu’une affaire individuelle, c’est une affaire sociale qui intéresse tous les voisins de M. Gérard, tout le pays. » Sa conclusion souligne ainsi le lien qui fait de la supériorité sociale une supériorité morale : « Il s’agit de savoir si la droiture triomphera de la malhonnêteté. »

La puissance de la loi

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En tant qu’avocat, monsieur Vieuxnoir n’apprécie pas que sa cliente lui dicte son plaidoyer, ce qui porte atteinte à la valeur qu’il tient à s’attribuer, mais il doit tout de même préserver la cliente qui le rémunère : « Voyez, Madame, reprit l’avocat, qui n’approuvait pas le point de vue de madame Gérard, parce qu’il n’y avait pas songé, ne vous ai-je pas devinée ? »

CONCLUSION

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Cet échange répond à ce que souhaite trouver Duranty dans un roman, un dévoilement de « la société » avec ses « grandes divisions ou professions qui font l'homme ». Pour lui, il ne suffit pas de peindre les « passions » car sa psychologie dépend de la place qu’il occupe dans la société. C’est ce que révèle cet extrait d’une part par le discours de l’avocat qui tient, certes, à faire la preuve de sa maîtrise de l’art oratoire, mais doit aussi, pour mériter sa rémunération, ménager sa cliente. Il insiste donc sur son bon droit, en s’appuyant sur la place occupée par la famille dans la vie de la province, qui lui permet de faire ressortir trois valeurs fondatrices de la société, trois clés de la « morale » : le travail pour accroître le patrimoine, sa transmission aux enfants, et le soutien de la loi qui garantit le respect de la hiérarchie sociale. D’autre part, madame Gérard, tout en cautionnant cette argumentation, va encore en avançant l’idée d’un danger : les « basses classes » menacent cet ordre social, la loi doit donc se mettre au service de ceux qui occupent le sommet de la hiérarchie sociale par leur fortune. La vérité des faits passe donc au second plan, l’avidité l’emporte, ce qui conduira la mère à imposer un odieux mariage à sa fille et amènera le suicide de son jeune amoureux, Émile.

Une audience au tribunal, illustration in Le Monde illustré, le 9 décembre 1882

S’il feint de se ranger à ses côtés, il ne renonce pas à réaffirmer ses qualités d’éloquence : « Veuillez écouter encore ce passage de mon plaidoyer : ‘‘S’adresser à la loi, cette grande protectrice de l’humanité, pareille à un chêne à l’ombre bienfaisante duquel s’épanouit la société, voilà le devoir de l’honnête homme injustement frustré.’’ » Il revient donc à la pratique d’un avocat face à des juges qu’il doit persuader, notamment par son éloge de « la loi » qu’ils servent, dont la puissance est soutenue par l’hyperbole et par sa comparaison méliorative. Il remet ainsi en avant l’attitude de son client, victime d’une malhonnêteté et confiant en la justice : « M. Gérard n’a pas faibli une seule fois dans l’épreuve qui lui était imposée !… »

Une audience au tribunal, illustration in Le Monde illustré, le 9 décembre 1882

Histoire littéraire : le réalisme 

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