Leïla Slimani, Chanson douce, 2016

L'auteure (née en 1981) : romancière de l'altérité
La double culture
La double culture franco-marocaine de Leïla Slimani remonte à ses grands-parents dont elle s’inspire, dans Le Pays des autres, premier tome d’une trilogie parue en 2020, pour raconter la rencontre lors de la libération de Blotzeim, entre un spahi participant à la guerre, et une jeune femme de la bourgeoisie alsacienne, puis l’installation du couple au Maroc. Une grand-mère qui, après une adaptation difficile au Maroc, s’engage pour développer le domaine familial et soigner les habitants, ce qui lui vaut la haute décoration marocaine attribuée à des étrangers, et qui revendique cette double culture voyant le « secret du bonheur » dans la fidélité « à soi-même, tout en laissant la porte grande ouverte pour aller vers les autres ». C’est ainsi que sa fille, la mère de Leïla, fait ses études de médecine en France et, devenue première femme ORL au Maroc, épouse un banquier et haut-fonctionnaire marocain.
Portrait de Leïla Slimani
La famille, d’expression française, s’inscrit ainsi dans la haute bourgeoisie marocaine, d’où cette double culture dont témoigne Leïla Slimani, déjà consciente d’une forme d’altérité : « Une bulle protégée », « une existence un peu marginale par rapport au reste de la société marocaine ». Après son baccalauréat, obtenu au lycée Descartes à Rabat, en 1999 elle continue des études littéraires à Paris en classe préparatoire, puis, après un diplôme de Sciences Po, elle sort diplômée de l’École Supérieure de Commerce de Paris. D’où, sans doute, le début de sa vie professionnelle dans le journalisme, notamment à Jeune Afrique de 2008 à 2012.
Une écriture engagée
Ce parcours se concrétise dans son œuvre double : des articles et des essais, engagés, mais aussi des romans, qui illustrent tout particulièrement diverses formes d’altérité, tel le premier, Dans le jardin de l’ogre, qui, en 2014, aborde le difficile sujet de l’addiction sexuelle féminine. Dans ses articles comme dans ses romans, elle ne recule pas devant la prise de risque en proclamant son droit de « ne pas se laisser enfermer dans des identités », comme elle l’explique dans une interview pour Telquel, le 3 novembre 2016 :
Je suis née avec la nationalité française, et me suis toujours sentie 100 % française et 100 % marocaine, donc je n’ai jamais eu de problème par rapport à ça. Le regard de l’autre, je m’en fiche complètement. Je ne me laisse pas enfermer dans des identités. Ce serait un peu malvenu de ma part de me plaindre alors que c’est beaucoup plus une souffrance pour des gens qui sont nés en France, qui ont des noms maghrébins, et qui sont constamment ramenés à leur identité maghrébine. Pour moi, c’est différent. J’ai une “vraie” double nationalité, une vraie double appartenance. Donc, que les gens me ramènent à mon identité marocaine, eh bien tant mieux, je suis marocaine.

Tout en poursuivant sa création littéraire, qui lui vaut, en 2016, le Prix Goncourt pour Chanson douce, et qu’elle accompagne d’une réflexion critique sur l’écriture dans Le Parfum des fleurs la nuit, en 2021, elle participe aux combats liés à l’altérité, qu’il s’agisse de l’engagement féministe, du rejet de l’intégrisme après les attentats de 2015, ou en représentant le président Macron au sein de l’Organisation internationale de la francophonie, poste qu’elle accepte pour lutter contre les courants racistes. Mais elle garde son regard critique, tant sur les polémiques françaises, par exemple autour du voile islamique, que sur les abus marocains, telle la pénalisation de l’homosexualité. Autant d’engagements qui lui valent de nombreuses critiques, de part et d’autre des deux rives de la Méditerranée, mais qui ne la détournent pas d’étendre à tous les êtres ce qu’elle réclame pour les femmes, « ma bataille est menée pour la liberté des femmes et le libre choix. », n’hésitant pas à proclamer son propre droit à la liberté, comme elle le déclare dans une interview réalisée pour France-Inter le 27 juillet : « il faut peut-être avoir le courage de déplaire. Il faut accepter de décevoir les gens. De décevoir en tant que mère, en tant qu'épouse. Il faut décevoir les attentes que les gens ont de vous ».
Présentation de Chanson douce
Pour lire le roman
Aux sources du roman
Comment naît un roman ? L’inspiration vient-elle de l’extérieur, d’un fait divers par exemple comme pour Le Rouge et le Noir de Stendhal ou Madame Bovary de Flaubert ? Mais en déclarant aussi « Madame Bovary, c’est moi », Flaubert souligne que même une fiction se nourrit de la vie personnelle de l’écrivain. Ce sont ces deux aspects que fait ressortir la romancière.

Des fait divers
Louise, le prénom de la nounou, héroïne de Chanson douce, fait directement référence à un fait divers tragique, largement médiatisé aux États-Unis comme en Europe. Une jeune fille anglaise au pair dans une famille de médecins américains, Louise Woodward, a été accusée de la mort de Matthew Eappen, un bébé de huit mois, victime de violences graves, un hématome cérébral et une fracture du crâne. Malgré ses protestations d’innocence, elle est reconnue « coupable de meurtre au second degré » à l’issue de son procès le 30 octobre 1997. S’engage alors un débat abondamment relayé dans les médias. En appel, les avocats mettent en évidence l’impossibilité d’avoir la certitude que le bébé ne soit pas mort d’une chute antérieure. Autour du "syndrome du bébé secoué" dans une crise ce colère, est aussi lancée la question que rappelle Leïla Slimani dans une interview parue dans Elle le 26 aoüt 2016 :
Louise Woodward, lors du procès
Son procès avait fait grand bruit car la ligne de défense de son avocat consistait à dire que la mère travaillait beaucoup et qu’en délégant l’éducation de ses enfants elle ne pouvait pas se plaindre de ce qui arrivait. L’affaire avait créé un débat aux États-Unis : est-ce une responsabilité dont on pouvait se décharger ? Ce qui est sûr, c’est que les parents infligent parfois, sans le vouloir et sans le voir, beaucoup de cruauté à la personne qui garde leurs enfants.
Le résultat est qu’en appel la condamnation fut commuée en « homicide involontaire », et la jeune fille libérée, sa peine correspondant à une durée d’emprisonnement de 279 jours déjà effectuée dans l’attente de son procès.
Une dimension autobiographique
Mais le roman dépasse de loin ce fait divers, car il reflète des questions contemporaines que la romancière reconnaît s'être posées, tout particulièrement la difficulté, pour une femme, d’associer carrière et vie de famille, qui exige de trouver une solution de garde pour les enfants et entraîne des rapports intra-familiaux complexes, à commencer par la culpabilité maternelle que reconnaît Leïla Slimani :
Plus proche de la date de l’écriture, un autre fait divers a pu également nourrir l’inspiration de la romancière. En octobre 2012, à New York, Yoselyn Ortega, âgée de 55 ans, qui s’occupait depuis deux ans des deux enfants de la famille Krim, Lucie, 6 ans, et Leo, 2 ans, les a poignardés dans la baignoire de la salle de bains avant de tenter de se donner la mort en s’égorgeant. La situation familiale, les âges, les lieux, les actes commis, tout se retrouve dans le roman, y compris le jugement sur la nounou, jugée irréprochable, au point que la famille l’avait emmenée en vacances en Républicaine dominicaine. Mais le procès, avec les explications apportées, où elle sera jugée coupable, et condamnée à la prison à perpétuité, n’aura lieu qu’en avril 2018, donc après la parution de Chanson douce, qui ne l’évoque que très peu, sans mention du verdict.

Yoselyn Ortega, lors de son procès
« ELLE. Cette histoire témoigne aussi de la souffrance des mères à laisser leurs enfants. C’est quelque chose que vous avez ressenti ?
Leïla Slimani. Oui et on occulte cette souffrance. Pour que les femmes aillent travailler à l’extérieur, il faut que des gens gardent leurs bébés, c’est un sujet incontournable et délicat qu’on n’a pas très envie d’explorer. C’est une espèce de monde périphérique et quasi invisible dont on parle très peu. […]
ELLE. On sent que votre maternité a été aussi douloureuse, non ?
Leïla Slimani. Même les enfants, ça ne comble pas la solitude. Ça m’a choquée de le réaliser. Et puis, à partir du moment où l’on est mère, on n’est plus jamais entièrement quelque part. On se sent tout le temps incomplète et jamais à sa place. Et on se trouve culpabilisée par des gens dont on n’imaginait pas qu’ils nous feraient ressentir pareil sentiment. Ma propre mère me demande : « Il est avec qui, ton fils ? » Et quand je lui réponds : « Avec son père », elle m’assène un « Oh, le pauvre, tu l’as laissé tout seul ! » Pourtant, elle a été l’une des premières femmes médecins du Maroc, j’ai beaucoup de souvenirs où elle n’était pas à la maison mais elle l’a complètement oublié ! »
Mais « l’espace domestique est politique », explique la romancière, d’où la place occupée dans le récit par les questions sociales contemporaines, les rapports entre une bourgeoisie aisée, un "patronat" et une classe sociale dominée :
Oui, l’écart de niveau de vie entre la famille et la nounou peut nourrir le sentiment d’une grande injustice, une colère et même une haine d’une grande violence. En écrivant, des souvenirs d’enfance sont remontés. J’ai grandi au Maroc où on a encore l’habitude d’avoir des nounous qui vivent à la maison. C’est un sujet de conversation permanent, je me rappelle de propos qui me mettaient mal à l’aise – quand j’étais enfant, qui me peinaient car je me rendais compte du fossé qui existait entre notre existence et celle de ces femmes.
Enfin, les débats politiques amènent aussi la question des préjugés racistes que n’ignore pas la romancière : « Quelqu’un comme moi va forcément connaître le racisme, c’est quelque chose qui fait partie de ma vie, encore aujourd’hui. » Mais dans la fiction, elle se plaît à les inverser puisque c’est la mère, Myriam, d’origine arabe, qui se sent parfois atteinte par le racisme, et non pas la nounou…
Les deux épigraphes
Deux citations sont placées en exergue du roman ; elles jouent leur rôle traditionnel, en éclairer le sens, en attirant l’attention du lecteur.
La citation de Rudyard Kipling
Mademoiselle Vezzis était venue de par-delà la Frontière pour prendre soin de quelques enfants chez une dame […]. La dame déclara que mademoiselle Vezzis ne valait rien, qu’elle n’était pas propre et qu’elle ne montrait pas de zèle. Pas une fois il ne lui vint à l’idée que mademoiselle Vezzis avait à vivre sa propre vie, à se tourmenter de ses propres affaires, et que ces affaires étaient ce qu’il y avait de plus important pour mademoiselle Vezzis. (Rudyard KIPLING, Simples contes des collines)
Centré sur « mademoiselle Vezzis », qui va « prendre soin de quelques enfants chez une dame », l’extrait annonce la situation à venir de Louise, la nounou. Déjà, la précision, « venue de par-delà la Frontière », accentuée par la majuscule, souligne l’écart entre mademoiselle Vezzis et la « dame », un écart spatial certes, mais surtout social et psychologique. Les négations scandent le triple reproche, et, même si le manque de propreté et de « zèle » est une critique inapplicable à Louise, ce regard négatif, « elle ne valait rien », s’imposera peu à peu. Ainsi, cette dame, qui reste anonyme, devient l’archétype de toutes ces mères qui nient toute existence à leur nounou : « Pas une fois il ne lui vint à l’idée que mademoiselle Vezzis avait à vivre sa propre vie ».
La citation de Dostoïevski
« Comprenez-vous, Monsieur, comprenez-vous ce que cela signifie quand on n’a plus où aller ? » La question que Marmeladov lui avait posée la veille lui revint tout à coup à l’esprit. « Car il faut que tout homme puisse aller quelque part. » (DOSTOÏEVSKI, Crime et châtiment)
La seconde citation est tirée d’un roman de Dostoïevski au titre prémonitoire, Crime et châtiment, mais ambigu : s’agit-il de l’acte terrible de Louise – mais le roman ne racontant pas le procès, rien n’évoque le « châtiment » – ou bien cela renvoie-t-il à la mère, qui a privilégié sa carrière, avec des conséquences punitives, la mort de ses enfants ? Elle suggère aussi une explication des crimes commis par Louise alors qu’elle vit un double rejet : elle « n’a plus où aller », puisqu’elle va être renvoyée de son misérable studio par son propriétaire et que ses patrons la menacent d’un licenciement, dont elle est consciente. La mort n’est-elle pas alors la seule issue, en emmenant avec elle les enfants comme pour aller jusqu’au bout de ses fonctions ?
Le titre
Par la tendresse qu’il suggère, ce titre peut paraître paradoxal à la lecture du premier chapitre qui fait découvrir au lecteur l’horreur d’une scène de crime : le bébé Adam tué, la petite fille, Mila, grièvement blessée, et la nounou meurtrière dans le coma après s’être ouvert les veines et enfoncé un couteau dans la gorge.
Leïla Slimani emprunte son titre à une chanson d’Henri Salvador, datant de 1950, devenue une des berceuses les plus connues, symbole de l’amour maternel : « une chanson douce que me chantait ma maman, une chanson douce pour tous les petits enfants ». Mais il traduit ainsi une part de la douleur de Myriam, la mère des enfants : après une semaine de longues journées de travail, de retour chez elle, le soir, elle « a le besoin éperdu de se nourrir de leur peau, de poser des baisers sur leurs petites mains, d’entendre leurs voix aiguës l’appeler "maman" » ; mais c’est Louise qui joue ce rôle auprès des enfants : « c’est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut advenir. » La nounou est ainsi devenue ainsi le substitut de la tendresse maternelle.
Étude d’image : deux couvertures
Pour l’éditeur, le choix d’une couverture est essentiel, comme le prouvent ces deux créations, très différentes.
La première met l’accent sur le prix Goncourt attribué au roman, a priori catalyseur des ventes. L’illustration, en supprimant le visage de la jeune femme, la rend anonyme : seul la caractérise le col "Claudine" de sa robe, plusieurs fois mentionné dans le roman à propos de Louise. Mis à la mode par la romancière Colette au début du XXème siècle, il est associé, par sa forme et sa blancheur, à une image un peu désuète de l’enfant sage, à une forme d’innocence, qui sera longtemps prêtée à Louise, qui, telle une enfant encore, anime jeux, contes, chansons, comme pour l’anniversaire de la petite Mila.

La seconde couverture cherche à profiter de la sortie du film de Lucie Borleteau, en novembre 2019, pour réactiver les ventes. En choisissant cette photo de Karin Viard, qui joue le rôle de Louise, elle met délibérément la nounou au centre de l’œuvre, en veillant à suggérer déjà toute l’ambiguïté de ce personnage : sa coiffure est nette, mais sans apprêt, la prise de trois-quarts met en évidence une forme d’inquiétude dans le regard, que confirme l’impression d’apeurement donnée par la mimique des lèvres. Aucune douceur, aucune légèreté dans ce portrait… qui laisse aussi planer une menace.
La structure du roman
Le roman est constitué de 42 chapitres, non numérotés, de longueur différente et, pour la plupart, sans titre. L’ensemble forme une analepse, puisque le récit se propose d’expliquer ce que raconte le premier chapitre, la découverte du crime : comment une nounou jugée parfaite a-t-elle pu en arriver à commettre une telle horreur avant de se suicider ?
Une double linéarité
Pour construire l’explication, la structure est donc linéaire, remontant à l’origine, la façon dont Myriam, la mère des deux enfants, est amenée à reprendre sa carrière d’avocate, ce qui rend nécessaire le recrutement d’une nounou.
Mais ce déroulement joue sur deux plans :
La banalité de la vie quotidienne au sein de la famille est parfois rompue par des "scènes" qui mettent en gros plan des moments-clés, tels l’anniversaire de la petite Mila (chapitre 8), le dîner dans l’île de Sifnos pendant les vacances en Grèce (chapitre 16) ou une sortie au parc où Mila se retrouve perdue (chapitre 19).
La psychologie des deux femmes est mise en parallèle, avec l'accent tantôt porté sur les sentiments de Myriam, ses choix, ses doutes (par exemple aux chapitres 7, 11, 24…), tantôt sur l’image de Louise. Mais, pour celle-ci, le contraste est marqué entre sa vie au sein de la famille, avec les enfants, qui domine notamment dans la première partie du roman, et sa vie personnelle, dans la solitude et la misère de son studio ou avec les autres nounous comme Wafa.
La tension dramatique
Ainsi Leïla Slimani crée une tension dramatique, car l’harmonie initiale s'efface peu à peu, comme le souligne la phrase d’ouverture du chapitre 36 : « Les silences et les malentendus ont tout infecté. Dans l’appartement, l’atmosphère est plus lourde. » La fin de certains chapitres est particulièrement significative pour maintenir cette tension.
Soit elle interpelle le lecteur pour l'amener à interpréter lui-même la situation, telle la question qui ferme le chapitre 6 à propos des contes racontés par Louise : « Mais dans quel lac noir, dans quelle forêt profonde est-elle allée pêcher ces contes cruels, où les gentils meurent à la fin, non sans avoir sauvé le monde ? »
Soit, au fil de la lecture, se reconnaît le rôle de prolepse. La phrase lancée par le mari, Paul, à la fin du chapitre 4, « Allez-y, faites comme chez vous », n’est-elle pas, initialement, la justification de la façon dont Louise s’empare peu à peu du fonctionnement de la maison et s’insère dans la famille ?
