Explications : Claire de Duras, Ourika, 1823
Une enfance heureuse
Pour lire le texte
Le récit-cadre qui ouvre le roman de Claire de Duras, Ourika, paru en 1823, présente la rencontre d’un médecin et d’une religieuse noire malade dans un couvent. Ses visites se répètent, et elle finit par lui raconter sa vie. Elle rappelle comment le chevalier de Boufflers, gouverneur du Sénégal, touché par les « cris » d’une fillette de deux ans, a empêché qu’elle embarque sur un navire négrier, puis l’a ramenée avec lui en France pour l’offrir à sa tante : « me sauver de l’esclavage, me choisir pour bienfaitrice madame de B., c’était me donner deux fois la vie. » Comment le récit suscite-il l'intérêt du lecteur en mettant en valeur les réalités vécues dans son enfance ?
1ère partie : le cadre de vie (des lignes 1 à 11)
Le siècle des Lumières
Le lieu présenté comme central est « le salon de madame de B. », représentatif de la vie sociale des privilégiés de cette époque où la conversation soutient l’échange des idées et commente les événements du siècle. Mais, même si les idées sont novatrices, les échanges conservent les exigences de "l’honnête homme", le maintien de la politesse et de l’équilibre : « Le ton de cette société était l’engouement, mais un engouement dont le bon goût savait exclure tout ce qui ressemblait à l’exagération ». Bien sûr, la présentation ainsi faite relève du jugement de la narratrice adulte, qui, dans l’enfance, ne pouvait véritablement comprendre ces échanges.
Bernard Picard, Un salon au siècle des Lumières, in Nouveau recueil de chansons choisies, 1723. Bibliothèque de Grasse

Mais sans doute en percevait-elle la tolérance qui régnait et empêchait l’absence de conflit : « on louait tout ce qui prêtait à la louange, on excusait tout ce qui prêtait au blâme, et souvent, par une adresse encore plus aimable, on transformait en qualités les défauts mêmes. »
L'image de la société
La narratrice dépeint une enfance heureuse : « j’y passais ma vie, aimée d’elle, caressée, gâtée par tous ses amis, accablée de présents, vantée, exaltée comme l’enfant le plus spirituel et le plus aimable. » L’énumération et la double hyperbole méliorative montrent qu’elle était alors parfaitement intégrée dans cette société mondaine, et se sentait appréciée.
Mais le jugement qui suit introduit un doute sur l’atmosphère de ce salon, et sur la sincérité de ces échanges. Représentent-ils vraiment la pensée des participants ? En expliquant « Le succès donne du courage ; on valait près de madame de B. tout ce qu’on peut valoir, et peut-être un peu plus, car elle prêtait quelque chose d’elle à ses amis sans s’en douter elle-même ». La répétition du verbe « valoir » donne plutôt l’impression que chacun y joue un rôle pour plaire à l'hôtesse : « en la voyant, en l’écoutant, on croyait lui ressembler. » De ce fait, le lecteur peut déjà s’interroger sur la vérité du comportement envers la fillette : ne relève-t-il pas avant tout du désir de se faire apprécier de Mme de B. en agissant comme elle ?
2ème partie : l’autoportrait (des lignes 11 à 23)
Le bonheur de l'enfance
La dimension autobiographique du récit se traduit par un va-et-vient entre le passé, les sentiments de l’enfance, et le présent, l’état actuel de celle qui est devenue religieuse. Elle se revoit ainsi tout enfant, « [v]êtue à l’orientale, assise aux pieds de madame de B. » Mais ce vêtement laisse penser à un costume destiné à répondre à la mode de cette époque, un orientalisme qui transforme la fillette en une mignonne poupée que chacun peut admirer. Sensible à l’atmosphère de ce salon, elle se dépeint alors comme en harmonie avec ceux qui l’entourent, une enfant calme et réfléchie : « j’écoutais, sans la comprendre encore, la conversation des hommes les plus distingués de ce temps-là. Je n’avais rien de la turbulence des enfants ; j’étais pensive avant de penser ». L’énumération ternaire qui suit met en évidence le bonheur alors vécu, dû, tout simplement, à l’amour qu’elle porte à celle qui lui accorde son affection : « j’étais heureuse à côté de madame de B. : aimer, pour moi, c’était être là, c’était entendre, lui obéir, la regarder surtout : je ne désirais rien de plus. »
La formation d'une personnalité
Les commentaires suivants révèlent le recul pris sur les sentiments de l’enfance. En expliquant « Je ne pouvais m’étonner de vivre au milieu du luxe, de n’être entourée que des personnes les plus spirituelles et les plus aimables : je ne connaissais pas autre chose », elle suggère à quel point elle se sentait à sa place dans ce milieu social privilégié. Elle était donc parfaitement assimilée, ayant adopté les conceptions de ceux qui l’entourent, et tout particulièrement les exclusions qu’ils manifestent : « mais, sans le savoir, je prenais un grand dédain pour tout ce qui n’était pas ce monde où je passais ma vie. » Elle met l’accent sur le rôle alors joué, dans cette société raffinée, par la valeur accordée à l’esthétique : « Le bon goût est à l’esprit ce qu’une oreille juste est aux sons. Encore tout enfant, le manque de goût me blessait ; je le sentais avant de pouvoir le définir, et l’habitude me l’avait rendu comme nécessaire. » Dans le récit, une prolepse ouvre alors un horizon d’attente : « Cette disposition eût été dangereuse si j’avais eu un avenir ; mais je n’avais pas d’avenir, et je ne m’en doutais pas. » En employant l’irréel du passé, elle introduit en effet l’idée d’une impossibilité de faire preuve dans l’« avenir » de ce « bon goût », ce que confirme avec force la négation. Mais de quel « avenir » parle-t-elle ? Pour une jeune fille de ce temps, l’« avenir » n’est-il pas d’abord le mariage ?
3ème partie : mise en place de l’action (des lignes 23 à 33)
Un thème : le racisme
Le récit introduit alors le thème du roman, le racisme fondé sur les préjugés autour de la couleur de peau. Les négations, « J’arrivai jusqu’à l’âge de douze ans sans avoir eu l’idée qu’on pouvait être heureuse autrement que je ne l’étais. Je n’étais pas fâchée d’être une négresse », mettent en valeur l’ignorance de l’enfant, puisqu’elle se sent intégrée dans cette société, semblable à eux. Mais l’emploi par la narratrice, à présent adulte, du terme « négresse » montre que ces préjugés restent bien sous-jacents, même si l’enfant n’en a aucune conscience : « on me disait que j’étais charmante ; d’ailleurs, rien ne m’avertissait que ce fût un désavantage ». Comment en aurait-elle conscience puisque personne ne la rejette, ni les adultes, ni l’enfant qui est son « ami » : « je ne voyais presque pas d’autres enfants ; un seul était mon ami, et ma couleur noire ne l’empêchait pas de m’aimer. » ?

Un personnage : Charles
Le portrait de Charles met en évidence, par l’énumération ternaire, l’importance de son rôle auprès de l’héroïne encore enfant, celui d’un grand frère : « Charles, le cadet, était à peu près de mon âge. Élevé avec moi, il était mon protecteur, mon conseil et mon soutien dans toutes mes petites fautes. » Il est ainsi présenté comme un égal, en qui la confiance est totale. Mais, comme il appartient à la noblesse, l’éducation traditionnelle pour un garçon rend leur séparation inévitable : « À sept ans, il alla au collège : je pleurai en le quittant ; ce fut ma première peine. » Or, le récit laisse supposer que ce lien noué dans l’enfance conserve toute sa force : « Je pensais souvent à lui, mais je ne le voyais presque plus. » Cependant, la mention de cette « première peine » sous-entend qu’il y en aura d’autres, ce qui interroge le lecteur : en sera-t-il la cause ?
Anonyme, Portrait d’un jeune garçon, XVIIIème siècle. Huile sur toile, 64 x 76. Collection privée
4ème partie : l’assimilation (de la ligne 33 à la fin)
L'éducation d'une jeune fille
Inscrite dans cette classe sociale noble, l’héroïne reçoit, de son côté, l’éducation alors traditionnelle pour une jeune fille : « Il étudiait, et moi, de mon côté, j’apprenais, pour plaire à madame de B., tout ce qui devait former une éducation parfaite. » Il s’agit de la préparer à plaire dans les salons : « « Elle voulut que j’eusse tous les talents : j’avais de la voix, les maîtres les plus habiles l’exercèrent ; j’avais le goût de la peinture, et un peintre célèbre, ami de madame de B., se chargea de diriger mes efforts ». Mais le siècle des Lumières ouvre aussi aux femmes l’accès à la connaissance ; à côté des aptitudes artistiques, il faut aussi de lui ouvrir l’esprit sur le monde : « j’appris l’anglais, l’italien, et madame de B. elle-même s’occupait de mes lectures. »

Sara Bonetta Forbes, princesse africaine à la cour anglaise, XIXème siècle. Gravure, Brighton Gazette, 1862
Le retour sur le passé
Dans cette éducation, le rôle de Mme de B. reste prépondérant, et renforce le lien entre elle et l’héroïne pour laquelle elle constitue un modèle : « Elle guidait mon esprit, formait mon jugement ; en causant avec elle, en découvrant tous les trésors de son âme, je sentais la mienne s’élever, et c’était l’admiration qui m’ouvrait les voies de l’intelligence. »
Mais l’interjection « Hélas ! » introduit dans le récit une tonalité tragique : « Hélas ! je ne prévoyais pas que ces douces études seraient suivies de jours si amers ». L’antithèse des adjectifs dans le chiasme annonce, en effet, une rupture à venir, tandis que la négation restrictive, « je ne pensais qu’à plaire à madame de B., un sourire d’approbation sur ses lèvres était tout mon avenir », traduit la confiance absolue que l’adolescente accorde à sa bienfaitrice. Bien sûr, en grandissant, elle se pose des questions sur cet avenir, mais, dans ce cadre privilégié et protégée des atteintes sociales, elle ne peut véritablement en tracer les contours : « Cependant des lectures multipliées, celle des poëtes surtout, commençaient à occuper ma jeune imagination ; mais, sans but, sans projet, je promenais au hasard mes pensées errantes ».
Mais, à nouveau, le récit formule le recul entre cette heureuse jeunesse entourée d’affection, qui lui promet un bel avenir, « avec la confiance de mon jeune âge, je me disais que madame de B. saurait bien me rendre heureuse », et la réalité qui ne se découvrira que plus tard : « sa tendresse pour moi, la vie que je menais, tout prolongeait mon erreur et autorisait mon aveuglement. » Aux deux critères de bonheur, sentimental et matériel, s’opposent les deux échecs annoncés.
CONCLUSION
Ce texte offre un double intérêt.
D’une part, il propose une image de la société éclairée à la fin du XVIIIème siècle, la volonté, dans ces milieux privilégiés et cultivés, de dépasser les préjugés, notamment racistes, en éduquant cette enfant noire comme une jeune européenne et en l’entourant d’affection.
D’autre part, l’écart, propre à l’autobiographie, entre le « je narré », les réalités de l’enfance et les sentiments alors ressentis, et le « je narrant », la religieuse qui fait ce récit alors même qu’elle a choisi de quitter ce monde, permet de susciter la curiosité du lecteur : sur quoi s’est-elle aveuglée ? Quel « avenir » et quelle « peines » ont pu l’amener à un tel choix ?
Une douloureuse révélation
Pour lire le texte
Les visites du médecin à une religieuse malade, Ourika, héroïne du roman éponyme de Claire de Duras, paru en 1823, amène celle-ci à lui raconter sa vie. Sauvée de l’esclavage par le chevalier de Boufflers, gouverneur du Sénégal, elle passe une enfance heureuse auprès de Mme de B., qui, nourrie des idées du siècle des Lumières, l’élève et la fait éduquer comme une jeune fille de la noblesse. Mais un jour, assise derrière un paravent, elle surprend une conversation entre sa bienfaitrice et une de ses amies. Comment le récit met-il en valeur la rupture provoquée par les paroles entendues ?
1ère partie : l’avenir d’Ourika (des lignes 1 à 9)
L’intervention de l’amie de Mme de B.
C’est l’amie de Mme de B., elle aussi noble mais anonyme dans le récit, qui entreprend cette conversation au sujet d’Ourika. La jeune fille participe, en effet, aux réunions dans le salon de Mme de B. et a remporté un grand succès en interprétant, lors d’un bal, une danse de son pays d’origine, le Sénégal. C’est ce qui explique le jugement mélioratif porté sur elle : « elle devient charmante, son esprit est tout à fait formé, elle causera comme vous, elle est pleine de talents, elle est piquante, naturelle ». Elle rend ainsi hommage à l’éducation qu’Ourika a reçue, celle traditionnelle pour une jeune française de la noblesse, ce qui conduit tout nettement se soucier de son avenir : « mais que deviendra-t-elle ? et enfin qu’en ferez-vous ? » Le connecteur « mais » suggère déjà une difficulté et, vu que l’avenir d’une jeune fille à cette époque est le mariage, c’est sur ce sujet que Mme de B. se trouve ainsi interpellée.
La réponse de Mme de B.
L’interjection, « Hélas ! », donne d'emblée à sa réponse une tonalité tragique, confirmée par l’inquiétude formulée : « cette pensée m’occupe souvent ». La suite de sa réponse repose sur une opposition, soulignée par le connecteur « cependant » :
Elle insiste sur son rôle, celui d’une mère adoptive, qui, comme toute mère, souhaite le bonheur de son enfant : « je vous l’avoue, toujours avec tristesse : je l’aime comme si elle était ma fille ; je ferais tout pour la rendre heureuse ».
Mais l’expression de sa « tristesse » annonce la seconde partie de son aveu, la difficulté qu’elle reconnaît : « lorsque je réfléchis à sa position, je la trouve sans remède. » Les deux exclamations qui suivent, « Pauvre Ourika ! je la vois seule, pour toujours seule dans la vie ! », avec la répétition insistante, nient, en effet, l’avenir traditionnel envisagé pour une jeune fille : l’impossibilité du mariage. Si Mme de B. a adopté et donné tout son amour à cette enfant noire, elle n’en est pas moins parfaitement consciente de la réalité de son époque, le racisme et les tristes préjugés qu’il entraîne.
2ème partie : une douloureuse lucidité (des lignes 9 à 16)
La romancière choisit alors d’interrompre la conversation pour dépeindre immédiatement l’effet produit sur l’héroïne, en l’amplifiant d’abord par le retour au récit-cadre avec l’adresse de la narratrice à son destinataire, le médecin : « Il me serait impossible de vous peindre l’effet que produisit en moi ce peu de paroles ». La négation annonce à quel point sa réaction est indicible, ce que souligne l’image : « l’éclair n’est pas plus prompt ».
L’anaphore verbale, « je vis tout ; je me vis », introduit une longue énumération lancée par le terme péjoratif qualifiant sa situation, « négresse », prolongée par les préjugés induits, « dépendante, méprisée », et les conséquences négatives en gradation, à la fois socialement et affectivement : « sans fortune, sans appui, sans un être de mon espèce à qui unir mon sort ». Cet « éclair » a donc jeté une double lumière sur son enfance : « jusqu’ici un jouet, un amusement pour ma bienfaitrice ». Même si elle conserve le terme affectif, signe de sa gratitude, elle la dévalorise en considérant qu’elle n’a été, à ses yeux, qu’une illustration du goût de l’exotisme propre à cette époque. En se projetant ensuite dans son avenir, elle pressent l’exclusion, inexorable en raison même de sa couleur de peau : « bientôt rejetée d’un monde où je n’étais pas faite pour être admise. »

François de Troy, Charlotte-Elisabeth de Bavière, princesse Palatine, vers 1680. Huile sur toile, 177 x 148. Château de Versailles
3ème partie : la condamnation (des lignes16 à 38)
Le mariage impossible
La conversation se transforme en une véritable accusation de Mme de B. : « Je crains, disait madame de…, que vous ne la rendiez malheureuse. Que voulez-vous qui la satisfasse, maintenant qu’elle a passé sa vie dans l’intimité de votre société ? » Le reproche porte sur l’enfance qu’elle a offerte à sa protégée, une enfance trop protégée, dans le luxe propre à la noblesse. Elle sous-entend ainsi que cela ne pourra se poursuivre, ce que conteste Mme de B. : « Mais elle y restera, dit madame de B. » La question est alors explicite, en posant le thème jusqu’alors sous-entendu, le mariage : « Oui, reprit madame de…, tant qu’elle est une enfant : mais elle a quinze ans ; à qui la marierez-vous, avec l’esprit qu’elle a et l’éducation que vous lui avez donnée ? » Normalement, toute jeune fille noble est, en effet, élevée dans la seule perspective d’un mariage, qui lui assurera une place dans la société et son aisance matérielle. Or, la reprise à la fin de la la question brutale qui suit, « Qui voudra jamais épouser une négresse ? », relance dans toute sa force le préjugé lié, depuis des siècles, au monde noir. L’hypothèse ensuite formulée transforme alors la jeune fille en un objet à vendre, mais une vente présentée par avance comme difficile car le préjugé est omniprésent : « Et si, à force d’argent, vous trouvez quelqu’un qui consente à avoir des enfants nègres, ce sera un homme d’une condition inférieure, et avec qui elle se trouvera malheureuse. » Ainsi, l’éducation reçue est jugée, par cette femme, comme une erreur, car elle a donné à la jeune fille des goûts, des habitudes de vie, des façons de pensée que son avenir ne pourra satisfaire. La phrase qui conclut ce reproche fait donc de sa couleur de peau une fatalité, que la négation et le futur rendent inexorable : « Elle ne peut vouloir que de ceux qui ne voudront pas d’elle. »
Un impossible espoir
La réponse de Mme de B., sans nier le jugement de son amie, traduit un double espoir : le maintien de l’innocence de sa protégée, et la tendresse qui les unit : « Tout cela est vrai, dit madame de B. ; mais heureusement elle ne s’en doute point encore, et elle a pour moi un attachement qui, j’espère, la préservera longtemps de juger sa position. » Cependant, cette réponse interroge aussi sur ce qu’a pu représenter Ourika pour elle, car il semble qu’en fait, elle ait délibérément sacrifié le bonheur de la jeune fille : « Pour la rendre heureuse, il eût fallu en faire une personne commune ». Sa justification, « je crois sincèrement que cela était impossible », amène à se questionner sur les raisons de cette impossibilité : est-ce la nature de l’enfant, ses qualités indépendamment de sa couleur de peau, ou bien celle de Mme de B. qui, en ce siècle des Lumières, a choisi de faire preuve d’égalité et de fraternité ? Elle en donne d’ailleurs la preuve par son espoir exprimé avec force : « Eh bien ! peut-être sera-t-elle assez distinguée pour se placer au-dessus de son sort, n’ayant pu rester au-dessous. » Elle manifeste ainsi sa foi en ce que peut apporter l’éducation donnée à Ourika.

Le préjugé raciste, in Diana DiPaolo Loren, La hiérachie coloniale, 2008
L'exclusion
L’objection de cette amie, qui rejette cet espoir qualifié de « chimères », témoigne de la force du préjugé raciste, malgré les idéaux des Lumières. Elle oppose, en effet, l’action des hommes, « la philosophie nous place au-dessus des maux de la fortune », à une force supérieure : « mais elle ne peut rien contre les maux qui viennent d’avoir brisé l’ordre de la nature. » Elle fait ainsi de la couleur de peau de l’héroïne une fatalité inexorable : « Ourika n’a pas rempli sa destinée » Elle considère donc que l’esclavage était son sort, par « nature », d’où sa terrible conclusion, posée comme une certitude par le futur : « elle s’est placée dans la société sans sa permission ; la société se vengera. » Mais la protestation de Mme de B. est tout aussi terrible, car elle ne nie pas cette exclusion inévitable en raison d’une transgression qu’elle qualifie de « crime », et se contente de faire preuve de compassion : « Assurément, dit madame de B., elle est bien innocente de ce crime ; mais vous êtes sévère pour cette pauvre enfant. »
Protestation qui ne persuade pas son amie, qui maintient son reproche d’avoir sorti cette enfant de la voie qui lui était fixée par sa naissance : « Je lui veux plus de bien que vous, reprit madame de… ; je désire son bonheur et vous la perdez. »
4ème partie : la rupture (de la ligne 38 à la fin)
Les réactions de l'héroïne
Le même procédé dans la construction du récit est utilisé par la romancière. La fin de la conversation, « Madame de B. répondit avec impatience, et j’allais être la cause d’une querelle entre les deux amies, quand on annonça une visite », permet de revenir aux conséquences sur l’héroïne, ce qui en accentue l’importance : « je me glissai derrière le paravent ; je m’échappai ; je courus dans ma chambre » Cette fuite immédiate est, en fait, le premier signe de cette exclusion promise, et du chagrin provoqué, renforcé par l’hyperbole : « un déluge de larmes soulagea un instant mon pauvre cœur. »
Le commentaire de la narratrice
La dimension autobiographique du récit offre l’avantage de permettre un va-et-vient entre le fait vécu et le commentaire, fait a posteriori par la narratrice alors malade. Son exclamation insiste tout particulièrement sur la rupture qui met fin à l’enfance heureuse qu’elle a précédemment relatée : « C’était un grand changement dans ma vie, que la perte de ce prestige qui m’avait environnée jusqu’alors ! » Toute sa vie antérieure se trouve ainsi détruite, semblable à un mensonge : « Il y a des illusions qui sont comme la lumière du jour ; quand on les perd, tout disparaît avec elles. » La comparaison fait de ce moment une plongée dans des ténèbres, image du néant promis : « Dans la confusion des nouvelles idées qui m’assaillaient, je ne retrouvais plus rien de ce qui m’avait occupée jusqu’alors ». En faisant renaître ce qu’elle ressentait, elle en arrive à une métaphore qui traduit une effrayante descente aux enfers : « c’était un abîme avec toutes ses terreurs. »
Frédéric Bazille, Jeune femme aux pivoines (détail), 1870. Huile sur toile, 60,5 x 75,4. Musée Fabre, Montpellier

CONCLUSION
Ce passage du récit d’Ourika tire sa force de sa construction, une alternance entre les paroles échangées entre les deux amies et le retour sur soi, sur ce qui a été alors ressenti, mais commenté a posteriori, selon le va-et-vient propre à l'écriture autobiographique. Ainsi ressortent les préjugés racistes inscrits dans tous les esprits et qui rejettent tout être de couleur noire, renvoyé à une infériorité consubstantielle. Cette scène est donc fondatrice de la personnalité de l’héroïne. Le traumatisme provoqué met fin au bonheur de son enfance en inversant le regard sur soi : la condamnation à la solitude la conduit à une douloureuse aliénation, une dépossession de l’être qu’elle avait cru être jusqu’alors.
L'exil à Saint-Germain
Pour lire le texte
Le récit d’Ourika au médecin qui la visite dans le couvent où, malade, elle a trouvé un asile, a relaté l’opposition entre son enfance heureuse et la révélation brutale des préjugés racistes de cette époque. D’un côté, cette enfant noire, sauvée de l’esclavage promis au Sénégal, a grandi et été éduquée, entourée d’affection par Mme de B. ; de l’autre, une conversation entendue par hasard lui a fait ouvrir les yeux sur l’exclusion à laquelle la condamne sa couleur de peau. Le traumatisme est tel qu’elle tombe malade, et son sentiment de solitude est encore renforcé par le départ de Charles, le compagnon de son enfance, pour un long voyage en Europe. Quand la révolution de 1789 éclate, l’espoir suscité en elle par le triple idéal, de liberté, d’égalité et de fraternité, est vite déçu par les violences qui se déchaînent et qui accablent les nobles privilégiés : après la mort du roi, Mme de B., pour échapper à la menace de mort, se réfugie à Saint-Germain, en compagnie d’un abbé, de son fils et d’Ourika. Comment ce temps, qui met entre parenthèses, le monde extérieur, favorise-t-il l’introspection de l’héroïne ?
1ère partie : une paisible retraite (des lignes 1 à 10)

Le temps de l'exil
Située à une vingtaine de kilomètres de Paris, la petite ville de Saint-Germain-des-Prés, fut longtemps un lieu de séjour royal, apprécié de Louis XIV pour son château et sa vaste forêt, domaine de chasse. Les nobles y ont fait construire de luxueuses résidences, et cet endroit offre un abri paisible, loin des excès de la révolution à Paris, au sein de la nature dont le goût s’est développé à la fin du siècle : « Madame de B. aimait à marcher ; elle se promenait tous les matins dans la forêt de Saint-Germain, donnant le bras à l’abbé ».
La forêt de Saint-Germain-en-Laye
Les moments de promenade permettent aussi à l’héroïne de retrouver son lien d’enfance avec Charles, le petit-fils de sa bienfaitrice : « Charles et moi nous la suivions de loin. C’est alors qu’il me parlait de tout ce qui l’occupait, de ses projets, de ses espérances, de ses idées sur tout, sur les choses, sur les hommes, sur les événements. » L’énumération des sujets de conversation montre que la conversation est uniquement centrée sur Charles, ce qui peut révéler une forme d’égoïsme chez le jeune homme, mais l’héroïne ne le présente pas ainsi. Elle se contente de vivre le bonheur de leur confiance rétablie.
Une harmonie retrouvée
Le commentaire qui suit insiste sur l’union alors reconstruite, puisque la transparence que lui offre alors son compagnon confirme son amitié : « Il ne me cachait rien, et il ne se doutait pas qu’il me confiât quelque chose. » La comparaison met l’accent sur cette amitié, mais à nouveau c’est davantage l’héroïne qui en mesure le prix : « Depuis si longtemps il comptait sur moi, que mon amitié était pour lui comme sa vie, il en jouissait sans la sentir ; il ne me demandait ni intérêt ni attention ». Le jeune homme, lui, semble plutôt considérer ce temps de partage comme naturel, presque banal. En revanche, Ourika, elle, voit dans ces conversations une véritable fusion, que traduit le pronom mis en italique : « il savait bien qu’en me parlant de lui, il me parlait de moi, et que j’étais plus lui que lui-même ». Le commentaire exclamatif ramène ensuite au temps du récit avec une répétition verbale qui amplifie le sentiment de « confiance » ; il prend alors une puissance magique, métamorphosant l’héroïne : « charme d’une telle confiance, vous pouvez tout remplacer, remplacer le bonheur même ! »
Thomas Gainsborough, La Promenade du matin, 1785. Huile sur toile, 30,4 x 41,2. National Gallery, Londres

2ème partie : l’introspection (des lignes 10 à 21)
La renvoi à la solitude
Puis, le ton change ensuite, passant d’une image méliorative de cette conversation à une négation : « Je ne pensais jamais à parler à Charles de ce qui m’avait fait tant souffrir ». Si, en effet, Charles se confie sans réserve, il n’en va pas de même pour elle, enfermée dans le silence, incapable d’avouer sa douleur. Il offre tout de lui, elle n’offre rien d’elle-même sinon sa présence attentive, et, malgré cela, les conversations ont, pour reprendre le terme précédent, un véritable charme » : « je l’écoutais, et ses conversations avaient sur moi je ne sais quel effet magique, qui amenait l’oubli de mes peines. » Mais l’hypothèse, qui marque l’irréel, confirme l’impression que Charles est plutôt égoïste, qu'il use de cette présence dévouée à son profit, sans se soucier de ce que la jeune fille peut ressentir : « S’il m’eût questionnée, il m’en eût fait souvenir ; alors je lui aurais tout dit, mais il n’imaginait pas que j’avais aussi un secret. » La conclusion signale qu’elle vit encore une illusion : ce partage n’est pas réciproque ; elle reste enfermée dans sa solitude.
La souffrance
Ainsi, son état ne s’est pas véritablement amélioré. D’une part, physiquement, elle ne s’est pas remise du bouleversement vécu en découvrant les préjugés racistes qui la condamnent, mais personne ne semble s’en inquiéter : « On était accoutumé à me voir souffrante ». D’autre part, personne ne s’intéresse vraiment à ce qu’elle ressent, dans l’idée que la vie qu'on lui a offerte en la sauvant de l’esclavage est suffisante : « madame de B. faisait tant pour mon bonheur qu’elle devait me croire heureuse. » Elle se retrouve ainsi déchirée entre deux sentiments :
le remords de ne pas pouvoir échapper à l’aliénation ressentie qu’elle maintient secrète, alors que sa vie a tout pour la rendre heureuse : « J’aurais dû l’être ; je me le disais souvent ; je m’accusais d’ingratitude ou de folie ; je ne sais si j’aurais osé avouer jusqu’à quel point ce mal sans remède de ma douleur me rendait malheureuse. » Le champ lexical souligne la force d’une douleur qui paraît inexorable.
la honte de ne pas réussir à accepter de façon digne sa nature réelle, sa couleur de peau impossible à changer : « Il y a quelque chose d’humiliant à ne pas savoir se soumettre à la nécessité ; aussi ces douleurs, quand elles maîtrisent l’âme, ont tous les caractères du désespoir. » Elle se sent donc privée de toute issue, incapable d’échapper à sa douleur.
3ème partie : l’aliénation (de la ligne 21 à la fin)

Un débat : le cœur ou la raison ?
Le portrait de Charles
Le récit revient au portrait de Charles, mais en introduisant une première réserve à l’harmonie précédemment dépeinte : « Ce qui m’intimidait aussi avec Charles, c’est cette tournure un peu sévère de ses idées. » Même si l'adverbe atténue cette réserve, l’exemple qui suit en donne un exemple, un débat révélateur : « Un soir, la conversation s’était établie sur la pitié, et on se demandait si les chagrins inspirent plus d’intérêt par leurs résultats ou par leurs causes. » La question rappelle l’importance que prennent, depuis le milieu du siècle, les sentiments, mis au premier plan par la théorie de "l’âme sensible" qui s’est substituée au rationalisme cartésien. Or, Charles, lui, en reste à ce rationalisme, révélant ainsi le peu d’attention prêtée aux sentiments d’autrui, donc son peu de compassion : « Charles s’était prononcé pour la cause ; il pensait donc qu’il fallait que toutes les douleurs fussent raisonnables. »
À qui s’adressent les quatre questions rhétoriques qui se succèdent ? Au médecin destinataire du récit, ou bien renvoient-elles à des objections alors formulées par la jeune héroïne, ou bien encore aux réserves restées en ce temps-là informulées. La première de ces questions reste une objection neutre, « Mais qui peut dire ce que c’est que la raison ? », une définition philosophique en quelque sorte. Les deux suivantes, en revanche, avec leur structure en chiasme, « est-elle la même pour tout le monde ? tous les cœurs ont-ils tous les mêmes besoins ? », mettent l’accent sur la subjectivité, en passant de la négation d’une raison universellement partagée à l'identique à l’affirmation que la « pitié » pour « les chagrins », le sujet du débat, ne relève pas de la raison mais du cœur. La dernière question remet au centre le sentiment de l’héroïne, depuis qu’elle a entendu que sa couleur de peau lui impose la solitude, mais sa forme négative apporte déjà une réponse : le cœur est la seule vérité qui doit rapprocher les êtres humains.
La néantisation
Le récit revient sur l’horreur qu’Ourika éprouve face à elle-même depuis qu’elle a réalisé l’obstacle que représente sa couleur, et qu’elle tente de nier : « Il était rare cependant que nos conversations du soir me ramenassent ainsi à moi-même ; je tâchais d’y penser le moins que je pouvais ». Cependant, elle ne tente pas seulement effacer sa douleur, mais, dans un premier temps, de nier sa personne même, à ses propres yeux : « ; j’avais ôté de ma chambre tous les miroirs ». Dans un second temps, elle cherche à effacer sa couleur de peau aux yeux des autres : « je portais toujours des gants ; mes vêtements cachaient mon cou et m es bras, et j’avais adopté, pour sortir, un grand chapeau avec un voile que souvent même je gardais dans la maison. »
L’interjection tragique, « Hélas ! », conclut par un retour sur soi dans le récit a posteriori. Si, durant l’enfance, elle avait vécu dans l'illusion d’avoir une place reconnue dans la société de sa bienfaitrice, elle reconnaît alors une nouvelle illusion, croire que cacher sa peau suffirait à faire oublier sa véritable nature, donc à empêcher son exclusion : « je me trompais ainsi moi-même : comme les enfants, je fermais les yeux, et je croyais qu’on ne me voyait pas. »
CONCLUSION
Ce texte est totalement novateur à l’époque de son écriture. Si les philosophes des Lumières ont déjà dénoncé l’esclavage et les préjugés racistes le cautionnant, aucun n’a véritablement cherché à montrer ce que peut ressentir une victime de cet état d’esprit alors dominant en Europe. En choisissant cette héroïne noire, a priori parfaitement intégrée à la meilleure société française, la romancière peut souligner le déchirement intérieurement vécu, entre, pour reprendre le titre de l’écrivain Frantz Fanon, sa "peau noire" et son "masque blanc". En apparence, elle ne laisse rien transparaître, mais, au fond d’elle-même elle est rongée par cette réalité découverte, qui l’amène, non seulement à la douleur, mais, pire encore à la haine contre elle-même.
Frantz Fanon, Peau noire, masque blanc, 1952

Et cela est d’autant plus douloureux que cet exil imposé par la révolution interdit tout divertissement, donc favorise l’introspection, et que le compagnon, qu’elle considère depuis l’enfance comme son frère, s’épanche longuement sans jamais se soucier de ce qu’elle peut éprouver, ce qui la renvoie à sa solitude.
L'aliénation
Pour lire le texte
Le récit fait à son médecin qui la visite au couvent par Ourika, héroïne du roman éponyme, paru en 1823, de Claire de Duras, paru en 1823, entrecroise la dimension autobiographique aux épisodes de la Révolution. La violence a contraint Mme de B. , la noble bienfaitrice qui a recueilli et offert une enfance heureuse à cette enfant noire ramenée du Sénégal, à trouver un abri à Saint-Germain. Son petit-fils, Charles, l’accompagne ainsi que la jeune fille dont il a été le compagnon d’enfance. Mais leur vie paisible n’empêche pas que la jeune fille, après avoir surpris une conversation entre sa protectrice et une de ses amies, souffre des préjugés racistes dont elle a pris conscience. Sa souffrance se ranime donc quand la violence révolutionnaire se calme, ce qui permet aux nobles de reprendre leur vie sociale. Quelle image le récit des sentiments alors ressentis donne-t-il de cette héroïne ?
1ère partie : les préjugés racistes (des lignes 1 à 17)

Le sentiment d'exclusion
Même si la romancière n’a pas détaillé tous les épisodes révolutionnaires, le récit d’Ourika a bien mis en valeur les menaces qui ont pesé sur les nobles, amenant la mort de plusieurs d’entre eux et, pour Mme de B. une fuite de Paris, donc une vie très isolée. Mais cette parenthèse finit par se fermer : « Vers la fin de l’année 1795, la terreur était finie, et l’on commençait à se retrouver ; les débris de la société de madame de B. se réunirent autour d’elle ». Les relations sociales, si importantes en ce siècle des Lumières, reprennent, mais, finalement, l’héroïne, loin de s’en réjouir, voit « avec peine le cercle de ses amis s’augmenter. »
La révolution, en effet, conformément à sa devise, « Liberté, égalité, fraternité », a certes, le 4 février 1794 – quatre ans après l’adoption par l’Assemblée de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – aboli l’esclavage dans les colonies françaises. Mais elle n’a pas, pour autant, fait disparaître les préjugés racistes qui pèsent sur les noirs, méprisés car jugés inférieurs, si pesants que l’héroïne se sent à nouveau exclue de la société dans laquelle elle a pourtant grandi : « Ma position était si fausse dans le monde, que plus la société rentrait dans son ordre naturel, plus je m’en sentais dehors. »
Abolition de l’esclavage,1794. Allégorie, Bureau du patrimoine, Conseil régional de la Martinique
Une transgression
Le récit dépeint alors avec précision les comportements qui provoquent cette souffrance, sans cesse renouvelée : « Toutes les fois que je voyais arriver chez madame de B. des personnes qui n’y étaient pas encore venues, j’éprouvais un nouveau tourment. » Chaque visiteuse, en effet, lui montre par son mépris que la seule présence de cette jeune fille noire est une transgression des normes sociales : « L’expression de surprise mêlée de dédain que j’observais sur leur physionomie commençait à me troubler ». De plus, ce mépris ne reste pas caché, il s’exprime par la curiosité marquée : « j’étais sûre d’être bientôt l’objet d’un aparté dans l’embrasure d’une fenêtre ou d’une conversation à voix basse, car il fallait bien se faire expliquer comment une négresse était admise dans la société intime de madame de B. » La reprise par la narratrice du terme encore en vigueur, « négresse », mais déjà chargé d’une connotation péjorative, reproduit, certes, les discours racistes, mais signale qu’elle-même a retourné contre elle ce mépris.
L'expression de la douleur
Le lexique insiste ensuite sur la douleur de l’héroïne : « Je souffrais le martyre pendant ces éclaircissements ». Dans cette société pourtant éduquée et raffinée, elle se sent si totalement exclue qu’elle formule un impossible souhait : « j’aurais voulu être transportée dans ma patrie barbare, au milieu des sauvages qui l’habitent » Mais cette image de son Afrique originelle révèle qu’elle-même a intégré les préjugés dévalorisant le monde noir. Si ceux-ci représentent pour elle une menace, elle vit aussi sa situation comme une injustice, car ils ne sont, finalement, que le résultat de l’esclavage pratiqué depuis des siècles. Une vie en Afrique aurait, pense-t-elle, été moins douloureuse : « moins à craindre pour moi que cette société cruelle qui me rendait responsable du mal qu’elle seule avait fait. »
J.G. Wood, le monde sauvage, in Les Races d’hommes non civilisés de tous les pays du monde, 1877.

Mais cette l’accusation retournée contre le monde européen, coupable, lui permet-elle d’échapper à sa douleur ? Il n’en est rien, car la récurrence verbale souligne que le mépris observé devient obsessionnel : « J’étais poursuivie plusieurs jours de suite, par le souvenir de cette physionomie dédaigneuse ; je la voyais en rêve, je la voyais à chaque instant ». Elle vit ainsi une véritable aliénation, incapable d’échapper aux regards qui lui sont imposés, incapable de s’attribuer une autre identité que cette dévalorisation : « elle se plaçait devant moi comme ma propre image. »
2ème partie : face à la souffrance (de la ligne 17 à la fin)

Le retour au récit-cadre
Pour accentuer la souffrance de son héroïne, la romancière reprend alors le procédé propre au récit autobiographique, le va-et-vient entre le passé et le présent, le temps du récit-cadre destiné au médecin qui la soigne alors qu’elle est entrée au couvent. L’interjection « Hélas ! » rappelle l’aspect tragique de ce qu’elle a vécu, mais l’exclamation qu’elle introduit montre qu’à présent, elle a réussi à prendre du recul sur cette image dévalorisante : « elle était celle des chimères dont je me laissais obséder ! » Son invocation à Dieu explique son choix d’une retraite au couvent, seul lieu lui offrant un salut : « Vous ne m’aviez pas encore appris, ô mon Dieu ! à conjurer ces fantômes ; je ne savais pas qu’il n’y a de repos qu’en vous. » À plusieurs reprises, en effet, elle a affirmé au médecin être « heureuse » au couvent : aux yeux de Dieu, toute créature humaine a une valeur égale.
Pierre Gobert, Portrait de sœur Louise-Marie de Sainte-Thérèse, vers 1700. Musée de Melun
Le portrait de Charles
Il est significatif que ce rôle salutaire aujourd’hui accordé à Dieu amène, dans le retour au passé, à évoquer celui de Charles… comme si c’était alors lui qui représentait une figure divine : « À présent c’était dans le cœur de Charles que je cherchais un abri ». Le portrait mélioratif qui suit traduit, en effet, une véritable divinisation, soulignée par la gradation : « j’étais fière de son amitié, je l’étais encore plus de ses vertus ; je l’admirais comme ce que je connaissais de plus parfait sur la terre. » Parce qu'il lui accorde sa reconnaissance, il est le seul auprès duquel elle peut rétablir une meilleure image d’elle-même, d’autant plus justifiée par les qualités qu’elle lui attribue.
L'évolution de la relation
Cependant, même dans sa relation à Charles, une évolution a eu lieu depuis l’enfance où elle se sentait à égalité avec lui : « J’avais cru autrefois aimer Charles comme un frère ». Mais cette parité a disparu, remplacée par une autre relation : « mais depuis que j’étais toujours souffrante, il me semblait que j’étais vieillie, et que ma tendresse pour lui ressemblait plutôt à celle d’une mère. » Elle se transforme ainsi en une protectrice, comme pour se sentir enfin indispensable à quelqu’un, donc reconnue. Quand elle se dépeint dans son rôle de « mère », cela donne alors un sens à sa vie ; faute de pouvoir s’aimer, car elle se fait horreur, elle reporte sur lui cet amour : « Une mère, en effet, pouvait seule éprouver ce désir passionné de son bonheur, de ses succès ; j’aurais volontiers donné ma vie pour lui épargner un moment de peine. »
Cependant, par ce nouveau rôle, l’égalité entre eux disparaît puisqu’il n’a, de son côté aucune raison de souffrir du regard de cette société dans laquelle il est parfaitement intégré, ce qui élimine la nécessité de le protéger : « Je voyais bien avant lui l’impression qu’il produisait sur les autres ; il était assez heureux pour ne s’en pas soucier : c’est tout simple ; il n’avait rien à en redouter, rien ne lui avait donné cette inquiétude habituelle que j’éprouvais sur les pensées des autres ». L’antithèse marquée dans le parallélisme qui conclut ce passage, « tout était harmonie dans son sort, tout était désaccord dans le mien », confirme l’écart qui se creuse entre eux : la société les sépare inexorablement.
CONCLUSION
Cet extrait offre un double intérêt.
D’une part, il met en évidence le mécanisme psychique de l'aliénation . La romancière montre comment cette jeune femme noire, assimilée par l’éducation reçue et qui a grandi entourée de bienveillance, ne peut plus se sentir véritablement intégrée quand elle mesure les préjugés racistes qui ôtent tout sens à cette assimilation. L’intégration n’est plus, à ses yeux qu’un mensonge, et, pire encore, elle devient incapable de définir elle-même son identité, totalement déchirée entre le monde de ses origines, irrémédiablement perdu, et la haine de soi en écho au mépris de son environnement.
D’autre part, il met en place un horizon d’attente : le lecteur sait, depuis le début du roman, que l’héroïne est devenue religieuse, et c’est là qu’elle adresse son récit à son médecin. Mais la place accordée ici à Charles, le seul qui lui ait autrefois permis d’échapper à sa souffrance, interroge. Si elle l’a d’abord considéré comme un « frère », puis comme un enfant auquel vouer tout son amour, le décalage mis en valeur à la fin du texte, leur appartenance à deux univers différents, n’annonce-t-elle pas la fin de leur relation ?
Une terrible solitude
Pour lire le texte
Au médecin qui la visite au couvent, Ourika, héroïne du roman éponyme de Claire de Duras, paru en 1823, raconte sa vie auprès de Mme de B. qui a accueilli comme sa fille cette enfant noire ramenée du Sénégal. Mais son bonheur d’enfance a pris fin le jour où la révélation des préjugés racistes a suscité sa profonde douleur, le sentiment d’une solitude inexorable. La violence révolutionnaire, qui contraint sa protectrice à s’isoler à Saint-Germain-des-Prés pour échapper à la mort, marque un temps de pause, où l’héroïne va aussi retrouver Charles, le petit-fils de Mme de B., le compagnon de son enfance. Mais, en 1795, la révolution se calme, et la vie sociale qui reprend, avec les regards posés sur elle, réactive son sentiment d’exclusion : « plus la société rentrait dans son ordre naturel, plus je m’en sentais dehors. » Un nouvel événement intervient alors : les fiançailles de Charles avec Anaïs de Thémines. Il est moins présent, mais continue à confier ses sentiments à Ourika. Comment la construction du récit fait-elle ressortir l’état intérieur de l’héroïne ?
1ère partie : la conversation avec Charles (des lignes 1 à 21)
Les circonstances

La scène, mise en évidence par l’indice temporel, « Un jour », s’inscrit dans un cadre qui a tout pour être romantique, celui d’une paisible promenade « dans la forêt ». Le récit rappelle aussi le topos du coup de foudre, avec le surgissement inattendu du héros, souligné par l’adverbe : « Charles avait été absent presque toute la semaine ; je l’aperçus tout à coup à l’extrémité de l’allée où nous marchions ». De plus, l’aspect exceptionnel de cette rencontre est accentué par l’arrivée du héros : « il venait à cheval, et très vite », puis « il sauta à terre ». Il semble donc impatient de retrouver sa grand-mère, mais surtout Ourika, sa compagne, puisqu’il choisit de se mettre à l’écart avec elle : « après quelques minutes de conversation générale, il resta en arrière avec moi ».
Jean-François Hue, Vue prise dans la forêt de Fontainebleau, 1782. Huile sur toile, 115 x 152. Musée national du château de Fontainebleau
Tout fait ainsi penser aux circonstances traditionnelles d’une rencontre amoureuse, même si le discours narrativisé de l’héroïne, par sa formule « comme autrefois », en reste à la relation établie entre eux depuis l’enfance, faite d’échanges confiants.
Un amour exalté
Or, la reprise exclamative de la formule de l’héroïne, « Comme autrefois ! », crée une rupture brutale. Le discours qui suit, scandé par l’interjection, « ah ! », traduit l’exaltation du jeune héros amoureux, mais surtout révèle son indifférence aux sentiments d'Ourika prise comme confidente. L’interrogation rhétorique qui prolonge son exclamation, « Quelle différence ! avais-je donc quelque chose à dire dans ce temps-là ? », marque, en effet, l’effacement de toute leur relation antérieure. En ajoutant, « Il me semble que je n’ai commencé à vivre que depuis deux mois. », il renforce encore cette négation de leur passé commun : rien d’autre que cet amour ne compte plus pour lui.
Ainsi, une nouvelle exclamation met en valeur la force de son amour, présenté comme indicible : « Ourika, je ne vous dirai jamais ce que j’éprouve pour elle ! » La peinture qui suit est représentative de la conception romantique qui s’est imposée au début du XIXème siècle, celle de "l’âme-sœur", héritée du mythe de l’androgyne : « Quelquefois je crois sentir que mon âme tout entière va passer dans la sienne. » Le parallélisme syntaxique en fait, en effet, une fusion totale, qui s’empare de tout l’être, et amène à diviniser l’être aimé : « Quand elle me regarde, je ne respire plus ; quand elle rougit, je voudrais me prosterner à ses pieds pour l’adorer. » En même temps, le rythme ternaire confirme le rôle central que, selon les critères de cette époque, le jeune homme s’attribue en tant qu’époux : « Quand je pense que je vais être le protecteur de cet ange, qu’elle me confie sa vie, sa destinée ». Finalement, l’idéalisation de la jeune femme, un « ange » – symbole de blancheur et de pureté – lui permet surtout de rehausser sa propre image.
Les projets
Le passage au futur dans la suite développe l’avenir radieux dont il fait une certitude, en insistant à la fois sur l’innocence de la jeune fille, et sur la réciprocité de leur fusion : « Elle me donnera son premier amour ; tout son cœur s’épanchera dans le mien ; nous vivrons de la même vie ». Il met en avant la durée de cette union, qu’il imagine comme un parfait bonheur dont il sera le responsable : « et je ne veux pas que, dans le cours de nos longues années, elle puisse dire qu’elle ait passé une heure sans être heureuse. » Allant plus loin que leur couple, il s’exalte encore davantage en se projetant dans la naissance d’une famille. Il passe ainsi du rôle d’époux à celui de père tout en amplifiant l’importance de la maternité : « Quelles délices, Ourika, de penser qu’elle sera la mère de mes enfants, qu’ils puiseront la vie dans le sein d’Anaïs ! »
Marie-Geneviève Boulard, Portrait de M. Olive et de sa famille, 1791-1792. Huile sur toile, 145 x 113. Musée d’Arts de Nantes

Sa certitude est telle qu’il les imagine par avance, avec une comparaison qui forme un double éloge de sa fiancée, moral et physique : « Ah ! ils seront doux et beaux comme elle ! » L’élan de sa conclusion, « Qu’ai-je fait, ô Dieu ! pour mériter tant de bonheur ! », transforme cet avenir en un don divin.
2ème partie : les réactions de l’héroïne (des lignes 22 à 34)
Le lecteur a forcément été frappé par ce discours, adressée à une héroïne dont il sait déjà, lui, combien elle souffre de sa couleur de peau dont les préjugés racistes font une condamnation à l’exclusion, à la solitude, car le mariage lui est impossible. La romancière a ainsi créé un horizon d’attente auquel répond la suite du récit, un monologue intérieur qui remet au centre Ourika.
L'invocation à Dieu
L’interjection tragique, « Hélas ! », donne un ton tragique aux sentiments ressentis, à partir de la reprise de l’invocation à Dieu formulée par Charles en conclusion : « j’adressais en ce moment au ciel une question toute contraire ! » Bouleversée par cet aveu d’un amour si absolu, elle reste incapable de définir exactement ce qu’elle éprouve : « Depuis quelques instants j’écoutais ces paroles passionnées avec un sentiment indéfinissable ».
-
D’un côté, en effet, elle est incapable de renoncer à l’amitié qu’elle a toujours vouée à Charles, ce dont elle prend Dieu à témoin : « Grand Dieu ! vous êtes témoin que j’étais heureuse du bonheur de Charles ».
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De l’autre, sa question inverse le chant de louange du jeune homme en accusation de Dieu, car elle se considère comme victime d’un sort immérité : « mais pourquoi avez-vous donné la vie à la pauvre Ourika ? »
La mort souhaitée
L’expression du regret
L’accusation devient ainsi une lamentation, marquée par une sorte de dédoublement qui la ramène à son origine africaine : « pourquoi n’est-elle pas morte sur ce bâtiment négrier d’où elle fut arrachée, ou sur le sein de sa mère ? » Si, pour reprendre la formule religieuse, "les voies de Dieu sont impénétrables", elle va plus loin ici en remettant en cause le sens même de cette survie alors accordée. L’hypothèse exprimée dans son exclamation, quoique irréelle, « Un peu de sable d’Afrique eût recouvert son corps, et ce fardeau eût été bien léger ! », montre qu’intérieurement, elle ressent à présent le néant de son existence, ce que confirment les deux questions qui s’enchaînent : « Qu’importait au monde qu’Ourika vécût ? Pourquoi était-elle condamnée à la vie ? » Le discours enflammé de Charles sur le bonheur de l’amour, en effet, a fait renaitre dans toute sa violence la douleur de la solitude que met en évidence sa conclusion, par le rythme de son exclamation, avec la répétition de l’adjectif, et l’opposition des adverbes de temps : « C’était donc pour vivre seule, toujours seule ; jamais aimée ! »
L’imploration
Elle passe alors de cette mort imaginée, à laquelle elle regrette d’avoir échappé, à un souhait de mort plus insistant dans sa double imploration, négative puis affirmative : « Ô mon Dieu, ne le permettez pas ! Retirez de la terre la pauvre Ourika ! » En plaçant devant ses yeux le bonheur de l’union du couple et de la naissance d’enfants, Charles a contribué à ce dialogue avec elle-même. En répondant par avance à sa question, « Personne n’a besoin d’elle ; n’est-elle pas seule dans la vie ? », sa propre solitude, inéluctable, la renvoie à son néant, qui se concrétise physiquement par un évanouissement : « Cette affreuse pensée me saisit avec plus de violence qu’elle n’avait encore fait. Je me sentis fléchir, je tombai sur les genoux, mes yeux se fermèrent, et je crus que j’allais mourir. » Perte de conscience qui est aussi un déni et une échappatoire…
3ème partie : le retour au récit-cadre (de la ligne 34 à la fin)
Le récit au présent
Comme elle le fait à plusieurs reprises, Claire de Duras utilise le va-et-vient propre au récit autobiographique pour revenir au moment où, dans le couvent, Ourika relate sa vie au médecin. Cela permet d’abord un changement de point de vue, puisque c’est par son regard que le lecteur découvre l’état de l’héroïne : « En achevant ces paroles, l’oppression de la pauvre religieuse parut s’augmenter ; sa voix s’altéra, et quelques larmes coulèrent le long de ses joues flétries. » La reprise par le narrateur de l’adjectif « pauvre » par lequel l’héroïne s’était qualifiée et son portrait font ressortir la tonalité pathétique, confirmée par la compassion qu’il lui manifeste : « Je voulus l’engager à suspendre son récit ». Mais sa réaction, « elle s’y refusa », nous rappelle que, malgré sa maladie, elle s’était affirmée « heureuse » dans son couvent. Ses paroles directement rapportées contrastent avec les sentiments jadis ressentis : « Ce n’est rien, me dit-elle ; maintenant le chagrin ne dure pas dans mon cœur ; la racine en est coupée. » Ce retour au présent du récit-cadre inverse également l’accusation antérieure adressée à Dieu en action de grâce, avec une image qui traduit la puissance divine et sa foi : « Dieu a eu pitié de moi ; il m’a retirée lui-même de cet abîme où je n’étais tombée que faute de le connaître et de l’aimer. » Ainsi, elle réitère son affirmation initiale : « N’oubliez donc pas que je suis heureuse ».
Le retour dans le passé
Le connecteur introduit un nouveau contraste qui rétablit la tonalité tragique en replongeant dans le passé : « mais, hélas ! ajouta-t-elle, je ne l’étais pas alors. » Ainsi, l’emploi du plus-que-parfait permet de mettre en valeur la rupture fondamentale créée par cette conversation. Contrairement à celle surprise par Ourika entre Mme de B. et son amie, elle ne suscite pas la prise de conscience du poids des préjugés racistes la condamnant à la solitude : « Jusqu’à l’époque dont je viens de vous parler, j’avais supporté mes peines ; elles avaient altéré ma santé, mais j’avais conservé ma raison et une sorte d’empire sur moi-même. » En revanche, la présentation par Charles de son bonheur à venir, mariage et famille, concrétise les contours de cette solitude : elle n’est plus un fait objectif, sa dimension affective est devenue prépondérante. C’est ce qui explique la violente comparaison qui illustre un lent pourrissement intérieur, d’autant plus douloureux qu’en s’apaisant, la révolution fait renaître l’espoir d’une vie heureuse, celle que lui a dépeinte Charles : « mon chagrin, comme le ver qui dévore le fruit, avait commencé par le cœur ; je portais dans mon sein le germe de la destruction, lorsque tout était encore plein de vie au dehors de moi. » Le contraste ressort alors entre la « vie » et la mort affective à laquelle elle se sent condamnée par sa couleur de peau.

Conversation sous le Directoire, in Fashion in Paris, 1898, Londres
CONCLUSION
Le récit de sa vie fait par l’héroïne à son médecin est construit autour de plusieurs conversations, autant de moments-clés qui, commentés par la narratrice, montrent l’évolution de ses sentiments, une lente néantisation. La première, quand elle avait quinze ans, a amené la prise de conscience des préjugés racistes, suscitant en elle une horreur pour sa couleur de peau. Puis, loin des regards d’une société plus élargie, l’exil partagé à Saint-Germain avec sa bienfaitrice et Charles, son compagnon d’enfance, avait pu lui faire oublier pour un temps ce rejet, toujours douloureux mais changé en une haine de soi qu’elle avait alors renfermée en elle-même. Mais cette nouvelle conversation le ranime, en raison de la distance prise par son interlocuteur, entièrement plein de son bonheur d’aimer. Ainsi, l’évanouissement qui conclut leur échange est une fuite, qui précède l’enfermement au couvent, telle une préfiguration de la mort qui l’attend. Les XVII° et XVIII° siècles ont accordé un rôle très important à la conversation : Claire de Duras, ici, montre à quel point la parole peut tuer...
Un amour coupable
Pour lire le texte
Le récit fait par Ourika, héroïne du roman éponyme de Claire de Duras, paru en 1823, au médecin venu la visite dans le couvent où elle s’est réfugiée, lui a fait découvrir son existence, de l’enfance de cette enfant sénégalaise sauvée de l’esclavage avant d’être accueillie et élevée par Mme de B. à sa découverte douloureuse des préjugés racistes, lors d’une conversation entre sa protectrice et une de ses amies. Elle a mesuré à quel point ils l’excluaient de toute vie sociale et, si cela a pu s’apaiser quand la révolution l’a contrainte à l’exil avec sa bienfaitrice et Charles, le compagnon de son enfance, sa haine d’elle-même n’a pas pour autant disparu. Si le jeune homme se montre transparent avec elle, ce n’est pas réciproque, et cette haine s’accentue encore quand le mariage de Charles, le bonheur qu’il vit alors, lui fait ressentir plus fortement sa propre solitude, à ses yeux un véritable néant, qui se manifeste par une grave maladie qui la fait dépérir. Intervient alors, en écho de la révélation initiale, une nouvelle conversation avec cette même amie qui va déterminer son avenir. Comment la progression de cet échange conduit-elle l’héroïne à une souffrance encore plus profonde ?
1ère partie : introduction de la rencontre (des lignes 1 à 10)
L'interpellation
La rencontre s’ouvre sur un ton bienveillant, comme le prouvent l’interpellation, ma chère Ourika », et sur l’insistance sur leur proximité : « Vous savez combien je vous aime depuis votre enfance, et je ne puis voir, sans une véritable peine, la mélancolie dans laquelle vous vous plongez. » Une question se pose alors au lecteur qui se rappelle que c’est cette même femme qui avait jadis souligné à quel point la couleur de peau d’Ourika, la condamnait à la solitude en lui interdisant le mariage. L’affection qu’elle lui affirme à présent est-elle donc vraiment sincère ? Il est permis d’en douter, d’autant plus que cet exorde amène ce qui sonne comme une accusation : « Est-il possible, avec l’esprit que vous avez, que vous ne sachiez tirer un meilleur parti de votre situation ? » Elle lui reproche, en fait, de se complaire dans un état de victime, alors qu’elle a reçu une éducation propre à lui offrir un autre point de vue.

Stephen Slaughter, Portrait de deux femmes, vers 1750. Huile sur toile, 122,6 x 99,7. Wadsworth Atheneum Museum of Art
Un premier rejet
Mais la négation restrictive soutient immédiatement un rejet de ce conseil : « L’esprit, madame, lui répondis-je, ne sert qu’à augmenter les maux véritables ; il les fait voir sous tant de formes diverses ! » Elle proteste ainsi doublement :
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d’une part, elle dépasse le terme « mélancolie », en amplifiant la douleur qui, même si elle conserve à son discours une dimension théorique, est bien celle qu’elle ressent : ses « maux sont sans remède ».
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d’autre part, loin d'être un secours, « l’esprit » est, pour elle, un désavantage, car il conduit à une analyse de « tant de formes diverses », ce qui approfondit la souffrance.
Son interlocutrice, une femme cultivée comme c’était le cas dans la noblesse du siècle des Lumières, fait alors appel à la philosophie : « Mais, reprit-elle, lorsque les maux sont sans remède, n’est-ce pas une folie de refuser de s’y soumettre, et de lutter ainsi contre la nécessité ? » Cette insistance sur le déterminisme rappelle, en effet, le stoïcisme qui, en différenciant "ce qui dépend de nous" de "ce qui n’en dépend pas", demande de ne pas s’élever contre la « nécessité ». Sa justification, en soulignant par le superlatif, le néant humain, « car enfin, nous ne sommes pas les plus forts », fait aussi référence à la religion qui rappelle que l’être humain est aussi soumis à la volonté divine. La riposte concessive de l’héroïne, « Cela est vrai, dis-je, mais il me semble que, dans ce cas, la nécessité est un mal de plus », traduit le poids qu’elle ressent face aux contraintes qui, pesant sur elle, ne font que renforcer son sentiment de subir un sort injuste.
La stichomythie, échange de répliques qui se répondent terme à terme, donne encore plus de force à la conversation.
2ème partie : des suggestions (des lignes 10 à 21)
Le divertissement
Cette vivacité propre à la stichomythie se poursuit en remplaçant l’accusation par des suggestions : « Vous conviendrez pourtant, Ourika, que la raison conseille alors de se résigner et de se distraire. » Nous retrouvons ici le comportement humain dénoncé par Pascal dans ses Pensées : obligé d’accepter son néant, et son essence mortelle, l’homme choisit d’échapper à son angoisse par le "divertissement".
Mais l’héroïne, à son tour, entre dans cette optique, puisque, comme Pascal, son objection marque le fait que le divertissement ne suffit pas à l’homme qui cherche un sens à sa vie : « Oui, madame, mais, pour se distraire, il faut entrevoir ailleurs l’espérance. » Toute la question est de définir où se place cet « ailleurs », doté d’une dimension supérieure.
Malgré ce refus, son interlocutrice en reste à cette idée de "divertissement", en la précisant, « Vous pourriez du moins vous faire des goûts et des occupations pour remplir votre temps », conseil qui n’entraîne qu’un nouveau rejet : « Ah ! madame, les goûts qu’on se fait, sont un effort, et ne sont pas un plaisir ».
La mise en œuvre de « talents »
La dernière suggestion avancée, « Mais, dit-elle encore, vous êtes remplie de talents », invite l’héroïne à tirer profit de l’éducation reçue, mais celle-ci reprend la même objection, celle de la quête de sens : « Pour que les talents soient une ressource, madame, lui répondis-je, il faut se proposer un but ; mes talents seraient comme la fleur du poète anglais, qui perdait son parfum dans le désert. » La comparaison fait peut-être référence à un poème de William Blake (1757-1827) qui concerne, lui, la gloire, comparée à une « fleur » qui se fane « dans le désert » : que seraient, en effet, des « talents » face aux préjugés racistes qui excluent par avance leurs créateurs ?
En réponse, son interlocutrice nie cette image de « désert », en lui rappelant que tous ne l’ont pas exclue : « Vous oubliez vos amis qui en jouiraient. » Mais l’exclamation en réplique révèle combien l’héroïne s’est enfermée dans sa solitude, en développant le sentiment que nul ne l’aime ; tous n’auraient agi envers elle que par pitié : « Je n’ai point d’amis, madame ; j’ai des protecteurs, et cela est bien différent ! » La réaction de son interlocutrice, qui plaint la jeune fille, ne fait d'ailleurs que prouver la vérité de cette affirmation : « Ourika, dit-elle, vous vous rendez bien malheureuse, et bien inutilement. » Le constat qui conclut ce début de leur échange illustre toute l’amertume de l’héroïne, qui se renvoie elle-même au néant : « Tout est inutile dans ma vie, madame, même ma douleur. »
3ème partie : vers une accusation (des lignes 21 à 37)
La demande
Devant ce désespoir, l’interlocutrice réagit avec force par sa double exclamation, mais son blâme s’inverse en un éloge des qualités d'Ourika à l’égard de sa bienfaitrice : « Comment pouvez-vous prononcer un mot si amer ! vous, Ourika, qui vous êtes montrée si dévouée, lorsque vous restiez seule à madame de B… pendant la terreur ! » Mais l’interjection tragique, « Hélas ! », confirme le regard que l’héroïne porte sur elle-même : « je suis comme ces génies malfaisants qui n’ont de pouvoir que dans les temps de calamités, et que le bonheur fait fuir. » Sa comparaison, en effet, montre que sa couleur de peau est devenue, à ses yeux, la preuve d’une âme tout aussi noire, qui ne peut s’exprimer que dans le malheur. Cette réponse amène une demande insistante, où l’injonction est soutenue par une nouvelle protestation d’amitié : « Confiez-moi votre secret, ma chère Ourika, ouvrez-moi votre cœur, personne ne prend à vous plus d’intérêt que moi, et peut-être que je vous ferai du bien. »
L'accusation
Cette insistance reste inutile, car l’héroïne renvoie son interlocutrice aux préjugés racistes qu’elle lui a elle-même fait découvrir dans sa jeunesse et qui lui interdisent de trouver sa place dans cette société de privilégiés : « Je n’ai point de secret, madame, lui répondis-je, ma position et ma couleur sont tout mon mal, vous le savez. Mais ce déni ne convainc pas celle qui relance sa demande : « Allons donc, reprit-elle, pouvez-vous nier que vous renfermez au fond de votre âme une grande peine ? » La négation restrictive soutient cette question en s’appuyant sur la maladie dont l’héroïne ne peut cacher les signes : « Il ne faut que vous voir un instant pour en être sûr. »
Toutes deux se retrouvent ainsi en opposition, et la conversation se charge alors d’une forte tension : « Je persistai à lui dire ce que je lui avais déjà dit, elle s’impatienta, éleva la voix ; je vis que l’orage allait éclater. » Cette situation conduit l’interlocutrice à inverser un premier éloge en une nouvelle accusation, celle de mensonge : « Est-ce là votre bonne foi, dit-elle, cette sincérité pour laquelle on vous vante ? Ourika, prenez-y garde, la réserve quelquefois conduit à la fausseté. » L’avertissement permet à la narratrice de marquer nettement à quel point cet échange fait écho à celui qui lui avait jadis révélé la réalité de son exclusion sociale : « Eh ! que pourrais-je vous confier, madame, lui dis-je, à vous surtout qui depuis longtemps avez prévu quel serait le malheur de ma situation ? » Cette question, redoublée par la reprise en anaphore dans la négation qui suit, « À vous, moins qu’à personne, je n’ai rien de nouveau à dire là-dessus », révèle qu’Ourika porte à jamais en elle cette douloureuse révélation d’autrefois, ce qui l’amène à son tour à considérer l’insistance de son interlocutrice comme une forme d’hypocrisie.
4ème partie : une douloureuse révélation (de la ligne 37 à la fin)
Le secret révélé
Cette riposte amère provoque une forme de colère chez celle qui s’est présentée comme une amie, d’où son rejet catégorique, « C’est ce que vous ne me persuaderez jamais ». Elle ne peut accepter, en fait, que sa curiosité ne soit pas satisfaite, et elle va donc lui imposer une nouvelle révélation : « mais puisque vous me refusez votre confiance, et que vous assurez que vous n’avez point de secret, eh bien ! Ourika, je me chargerai de vous apprendre que vous en avez un. »

Le rythme binaire qui soutient la négation restrictive met en évidence l'amour de l'héroïne pour Charles : « Oui, Ourika, tous vos regrets, toutes vos douleurs ne viennent que d’une passion malheureuse, d’une passion insensée. » Or, le terme « passion » redoublé est en soi un blâme, car il traduit la faiblesse d’Ourika, et, si, en la qualifiant de « malheureuse », elle admet sa douleur, la juger « insensée » accentue le reproche, en lui refusant le droit même d’aimer. Puis, elle renforce son blâme par son hypothèse qui lui ôte l’alibi du racisme : « et si vous n’étiez pas folle d’amour pour Charles, vous prendriez fort bien votre parti d’être négresse. » Mais le ton adopté, expression de son mépris, et son brusque départ démasquent la bienveillance affichée au début : « Adieu, Ourika, je m’en vais, et je vous le déclare, avec bien moins d’intérêt pour vous que je n’en avais apporté en venant ici. »
Samuel Cochetel, Illustration pour Ourika, 2019
Le désespoir
L’extrait se termine sur l’expression du désespoir suscité par cette nouvelle révélation, dont les exclamations multipliées révèlent à quel point la blessure est profonde : « Je demeurai anéantie. Que venait-elle de me révéler ! » La métaphore de la « lumière », reprise par « lumière affreuse » introduit une première métaphore, « l’abîme de mes douleurs », pour illustrer une plongée dans la souffrance, mais est encore renforcée par la comparaison qui suit : « Grand Dieu ! c’était comme la lumière qui pénétra une fois au fond des enfers, et qui fit regretter les ténèbres à ses malheureux habitants. » Cette invocation à Dieu la ramène à une terrible image d’elle-même, car derrière le pluriel, c’est à elle que fait référence la vision du « fond des enfers ». Par le rythme ternaire, elle retourne alors l’accusation contre elle-même, avec l’interjection qui introduit l’horreur de cette découverte d’elle-même, illustrée par la personnification : « Quoi ! j’avais une passion criminelle ! c’est elle qui, jusqu’ici, dévorait mon cœur ! » Cependant, l’énumération qui dépeint les raisons de sa souffrance, « Ce désir de tenir ma place dans la chaîne des êtres, ce besoin des affections de la nature, cette douleur de l’isolement », alors même qu’elle admet la condamnation de son amour qui lui a été imposée, « c’était les regrets d’un amour coupable ! », crée un contraste car les souhaits exprimés paraissent vraiment légitimes.
CONCLUSION
Cette conversation, progressant d’abord sur le rythme rapide de la stichomythie, puis amenant la révélation, marque un tournant dans le récit autobiographique, tout en apportant la preuve du racisme qui régit les rapports sociaux en cette fin du XVIIIème siècle. Sous prétexte d’apporter son aide, l’interlocutrice ne fait que condamner une seconde fois l’héroïne. Cette femme, après lui avoir fait mesurer, alors qu’elle était encore toute jeune, l’exclusion promise en raison de sa couleur de peau, fait à présent de sa souffrance le châtiment d’une transgression inadmissible. Mais, en nous montrant à quel point cette révélation surprend l’héroïne et son acceptation du blâme, Claire de Duras va encore plus loin dans son analyse, puisqu’elle montre ainsi que la jeune fille elle-même ne remet pas en cause le rejet qu’elle subit : totalement aliénée, elle a intégré les préjugés qui pèsent sur elle.
L'épilogue
Pour lire l'épilogue
La fin d’Ourika, roman de Claire de Duras publié en 1823, justifie la situation initiale : une religieuse noire, gravement malade, fait au médecin le récit de sa vie. La découverte des préjugés racistes lors d’une conversation surprise par hasard a mis fin à son enfance heureuse, en suscitant une douleur qui s’est peu à peu aggravée quand elle a compris sa condamnation à la solitude. Elle en arrive à une haine de soi et à une aliénation qui atteignent leur apogée quand une seconde conversation lui révèle qu’au-delà de sa couleur de peau, elle s’est cachée la vérité : son amour pour Charles, le petit-fils de Mme de B. et son compagnon d’enfance, transgression à cette époque. Jugée criminelle, par la société comme par elle-même, elle sombre « dans un accablement qui ressemblait à la mort ». Le confesseur lui donnant l'extrême-onction lui adresse alors des paroles consolatrices, mais aussi des reproches, qui l’amènent à plonger en elle-même. Quel sens l’introspection qui conclut le récit de l’héroïne donne-t-elle au roman ?

Nicolas Poussin, L’Extrême-onction (détail), 1638-1640. Huile sur toile, 95,5 x 121. Édimbourg, Galerie nationale d’Écosse
1ère partie : la parole religieuse (des lignes 1 à 9)
Le discours formulé par le prêtre qui a reçu sa confession est un plaidoyer en faveur de la foi chrétienne.
Dans un premier temps, c’est le pardon qui l’emporte, illustrant la miséricorde divine accordée aux faiblesses humaines : « Il commença par me rassurer sur cette passion dont j’étais accusée : « Votre cœur est pur, me dit-il, c’est à vous seule que vous avez fait du mal ».
Le connecteur introduit ensuite inverse le ton, car il se fait accusateur : « mais vous n’en êtes pas moins coupable. » Sa question directe, « Dieu vous demandera compte de votre propre bonheur qu’il vous avait confié ; qu’en avez-vous fait ? », la place ainsi devant l’idée de Providence : sauvée de l’esclavage, acceptée dans une famille bienveillante, elle aurait dû rendre grâce à Dieu de ce salut au lieu de le déplorer. L’accusation se précise ensuite avec des questions plus violentes : « Ce bonheur était entre vos mains, car il réside dans l’accomplissement de nos devoirs ; les avez-vous seulement connus ? Dieu est le but de l’homme ; quel a été le vôtre ? » Il lui impose ainsi un autre point de vue, qui la rend pleinement responsable de sa destinée, les « devoirs » que le chrétien doit remplir pour marquer sa gratitude et assurer son salut.
Un troisième moment inverse à nouveau le ton, passant du reproche à l’exhortation par l’injonction : « Mais ne perdez pas courage ; priez Dieu, Ourika ».
Par l’image de Dieu, il lui offre donc cette possibilité d’être aimée, tant recherchée durant sa vie sans la trouver : « il est là, il vous tend les bras ; il n’y a pour lui ni nègres ni blancs : tous les cœurs sont égaux devant ses yeux, et le vôtre mérite de devenir digne de lui. » La religion est donc présentée comme le seul choix qui garantisse l’amour du créateur à toute créature qui s’emploie à le servir.
2ème partie : le temps de l’introspection (des lignes 9 à 23)
L'apaisement
Le commentaire qui suit ce discours montre le profond soulagement apporté à l’héroïne souffrante : « C’est ainsi que cet homme respectable encourageait la pauvre Ourika. Ces paroles simples portaient dans mon âme je ne sais quelle paix que je n’avais jamais connue ». La comparaison qui suit en fait la source d’une introspection féconde : « je les méditais sans cesse, et, comme d’une mine féconde, j’en tirais toujours quelque nouvelle réflexion. »
Elle accepte ainsi le reproche adressé par le prêtre, « Je vis qu’en effet je n’avais point connu mes devoirs », en admettant que tout destin est le résultat de la volonté divine. Ainsi, chacun doit répondre à cette volonté qui impose des « devoirs » différents, mais la religion fait des êtres humains autant de frères à aimer : « Dieu en a prescrit aux personnes isolées comme à celles qui tiennent au monde ; s’il les a privées des liens du sang, il leur a donné l’humanité tout entière pour famille. » Tout être a donc droit à l’amour et, réciproquement, le devoir d’offrir son amour à ses semblables.

Le choix de la foi
Pour soutenir sa réflexion, l’héroïne évoque deux exemples.
Elle débute par le seul choix religieux offert à une femme, devenir religieuse, « sœur de charité ». L’opposition syntaxique introduit un éloge en réponse à sa propre souffrance : elle « n’est point seule dans la vie, quoiqu’elle ait renoncé à tout ». L’énumération qui la dépeint, amplifiée par la répétition du déterminant « tous », insiste sur ce qui manque précisément à l’héroïne, l’amour qui lui permettrait de trouver sa place et de donner un sens à sa vie : « elle s’est créé une famille de choix ; elle est la mère de tous les orphelins, la fille de tous les pauvres vieillards, la sœur de tous les malheureux. »
Armand Gautier, Sœur de charité arrosant des fleurs, XIX° siècle. Huile sur bois, 23,6 x 15,4. Musée des Beaux-Arts de Reims
Elle élargit ensuite en prenant l’exemple au masculin dans sa question rhétorique, une vie retirée consacrée à Dieu : « Des hommes du monde n’ont-ils pas souvent cherché un isolement volontaire ? » De la même façon, elle développe, en trois temps, un éloge qui met l’accent sur sa propre condition mais reprend plus nettement encore les paroles du prêtre : « Ils voulaient être seuls avec Dieu ; ils renonçaient à tous les plaisirs pour adorer, dans la solitude, la source pure de tout bien et de tout bonheur » La foi en Dieu est, en effet, posée comme le remède absolu, souligné par le lexique hyperbolique insistant sur le sens qu’elle donne alors à la vie. La dernière image reprend aussi l’adjectif, « digne », employé par le prêtre dans son conseil : « ils travaillaient, dans le secret de leur pensée, à rendre leur âme digne de se présenter devant le Seigneur. » Elle reconnaît ainsi ce que la religion considère comme essentiel : mériter son salut dans l’au-delà.
3ème partie : l’adhésion à la foi (des lignes 23 à 36)
Le don de soi
Cette réflexion conduit d’abord à l’élan d’une prière, par laquelle elle cède à l’injonction du prêtre en s’offrant à Dieu : « C’est pour vous, ô mon Dieu ! qu’il est doux d’embellir ainsi son cœur, de le parer, comme pour un jour de fête, de toutes les vertus qui vous plaisent. » Le lexique, encore accentué par la comparaison, met en évidence l’apaisement et la joie : ce renoncement aux relations, aux biens terrestres permet une vie intérieure, accordant la première place aux valeurs morales qui promettent le salut de l’âme.
Le remords
En replongeant ensuite dans son passé, sa question montre qu’elle accepte le reproche qui lui a été adressé : « Hélas ! qu’avais-je fait ? Jouet insensé des mouvements involontaires de mon âme, j’avais couru après les jouissances de la vie, et j’en avais négligé le bonheur. » Elle revient ainsi sur le mode de vie qu’elle a pu connaître auprès de sa bienfaitrice, faite de luxe et de relations sociales, et, sans vraiment la mentionner, sur cette « passion » pour Charles que, lors de leur conversation, l’amie de Mme de B. avait jugée « insensée », une faiblesse qu’à présent elle regrette. Le connecteur traduit sa volonté de changer : « Mais il n’est pas encore trop tard ».
Elle admet alors la notion de Providence propre à la foi chrétienne : « Dieu, en me jetant sur cette terre étrangère, voulut peut-être me destiner à lui ; il m’arracha à la barbarie, à l’ignorance ; il me déroba aux vices de l’esclavage, et me fit connaître sa loi ». Cette acceptation lui ouvre un nouvel avenir : « cette loi me montre tous mes devoirs ; elle m’enseigne ma route ». Mais surtout elle l’amène à exprimer, par ses négations, son remords des critiques qu’elle-même a pu formuler contre son destin : « je la suivrai, ô mon Dieu ! je ne me servirai plus de vos bienfaits pour vous offenser, je ne vous accuserai plus de toutes mes fautes. »

Le bonheur
Au début de son récit, la narratrice avait proclamé sa joie à son destinataire, son médecin. C’est sur sa répétition que se ferme sa réflexion : « Ce nouveau jour sous lequel j’envisageais ma position fit rentrer le calme dans mon cœur ». Une métaphore filée dépeint cette image d’apaisement en opposant la violence de ses souffrances, « tant d’orages », « un torrent qui dévastait ses rivages », aux « flots apaisés dans une mer tranquille ». Le discours du prêtre est ainsi présentée comme « une issue », un moyen d’échapper à toutes ses douleurs, vécu comme une promesse de bonheur.
Pierre Mignard, Allégorie du Destin, 1695. Dessin, 30,5 x 50,2. Musée du Louvre
4ème partie : une double fin (de la ligne 36 à la fin)
La fin du récit de la narratrice
Une courte phrase, avec un verbe pronominal termine cette réflexion en marquant la fin du récit autobiographique : « Je me décidai à me faire religieuse. » Cela amène une double rupture :
avec sa protectrice : « J’en parlai à madame de B… ; elle s’en affligea, mais elle me dit : ''Je vous ai fait tant de mal en voulant vous faire du bien, que je ne me sens pas le droit de m’opposer à votre résolution." » Jusqu’à ce jour, cette femme prouve une généreuse bienveillance, mais le reproche qu’elle se fait rappelle celui que lui avait lancé son amie : avoir donné à cette enfant noire une éducation propre à l’insérer dans une société, alors même que cette insertion lui est interdite par les préjugés racistes. Mais, en admettant avoir « mal » agi, ne cède-t-elle pas elle aussi à ces mêmes préjugés dont elle reconnaît la puissance ?
avec Charles : Conformément à son portrait antérieur, Charles, lui, pense d’abord à sa propre perte, celle d’une confidente toujours attentionnée : « Charles fut plus vif dans sa résistance ; il me pria, il me conjura de rester ». La réponse de la narratrice n’appelle aucun commentaire de la part du jeune homme ; pourtant, sa prière sonne aussi comme un aveu d’amour, dont elle reconnaît l’interdiction sociale : « Laissez-moi aller, Charles, dans le seul lieu où il me soit permis de penser sans cesse à vous… »

La fin du récit-cadre
Le médecin destinataire reprend alors son rôle de narrateur : « la jeune religieuse finit brusquement son récit. » Le choix de l’ellipse accélère ensuite l’épilogue : « Je continuai à lui donner des soins » Les brèves propositions, comme pour reproduire une approche scientifique, donnent alors l’impression d’une fin rapide : « malheureusement, ils furent inutiles, elle mourut à la fin d’octobre ». Ce n’est que dans la dernière que la comparaison, toute en douceur, « elle tomba avec les dernières feuilles de l’automne », se charge d’une dimension poétique, comme pour traduire le bref passage de l’héroïne sur terre.
Isidore Pils, La Mort d’une sœur de charité, 1849-1850. Pastel et pierre noire, 42 x 57. Galerie Christian Le Serbon
CONCLUSION
Cette fin du roman confirme d’abord, par le long moment d’introspection, l’importance que Claire de Duras a accordée à l’analyse psychologique dans tout le récit de la narratrice, favorisée par le recul que permet la stratégie autobiographique. Elle met ainsi l’accent sur la condition tragique de son héroïne, empêché de connaître le bonheur par les préjugés racistes que la révolution n’a pas fait disparaître et qui condamnent son amour, jugé transgressif.
Le tragique, cependant, est en partie effacé par la rapidité du retour au récit-cadre, une mort en quelques lignes qui contraste avec la longueur de la situation initiale. Il s’atténue aussi par l’insistance sur le rôle accordé à la foi chrétienne, qui offre à Ourika une fin de vie heureuse grâce à la certitude de l'amour de Dieu, et, surtout, le salut dans l’au-delà. Comment ne pas penser ici au roman de l’ami de Claire de Duras, Chateaubriand, Atala, paru en 1801, qui fait mourir son héroïne, vivant elle aussi un amour condamné, dans l’élan d’une foi consolatrice ? Dans les deux cas, ces deux écrivains opposent ainsi aux préjugés sociaux la puissance d’une religion qui réussit à réaliser les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité, prônés par l’esprit des Lumières, mais restés inopérants dans les esprits.