Alain-René Lesage, Crispin rival de son maître, 1707

L'auteur (1668-1747), témoin des mœurs du siècle
Deux aspects déterminent l’existence d’Alain-René Lesage :
d’une part, la place prise par l’argent, dès sa jeunesse, où, orphelin à quatorze, il a été dépouillé de son héritage paternel par son tuteur. Puis ni ses premières activités, liées au pouvoir financier, ni sa profession d’avocat ne lui ont permis d’échapper aux difficultés financières.
d’autre part, le rôle joué par l’abbé de Lionne qui, non seulement l’a soutenu par une rente annuelle de six cents livres, mais l’a engagé dans une carrière littéraire en lui faisant découvrir la littérature espagnole, dont il traduit plusieurs œuvres. C’est en 1707 qu’il connaît le succès, d’abord avec un roman, Le Diable boiteux, puis avec une comédie en un acte, Crispin rival de son maître. Sa pièce, Turcaret, malgré les obstacles rencontrés pour la faire jouer, confirme ce succès en 1709, mais ces nombreuses difficultés conduisent Lesage à se consacrer ensuite au Théâtre de la foire.
Portrait d’Alain-René Lesage, chromolithographie anonyme, XIXème siècle
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Le contexte de la pièce
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L’œuvre de Lesage a été élaborée à la fin du règne de Louis XIV, puis sous la Régence qui lui succède en 1715, alors que se met en place l’esprit de ce que l’on nomme "le siècle des Lumières".
Pour comprendre ce qui fait de cet auteur un témoin de son époque, il est essentiel d’en connaître d’abord les conditions historiques et sociales. À la mort du roi, le royaume est ruiné par les guerres incessantes, la famine sévit dans un peuple épuisé tandis qu’en revanche, certains ont pu s’enrichir grâce au commerce avec les colonies, à la traite négrière et à la vente des charges officielles. Ainsi les privilégiés, noblesse et clergé, et ces "parvenus" cherchent à profiter des plaisirs offerts, tandis que se renforce le pouvoir d’une riche bourgeoisie, souvent plus libérale et cultivée.
Ainsi, dans les salons élégants, tenus par des femmes qui entretiennent le mouvement de la Préciosité, les livres circulent, romans d’amour, poèmes mais aussi essais critiques. Comme l’opéra, les théâtres sont très fréquentés : dans les comédies se poursuit un double héritage, celui de Molière, qui reste un modèle pour Lesage, et celui de la commedia dell’arte, malgré le renvoi des Comédiens italiens en 1696, accusés d’avoir, dans leur pièce La fausse Prude, critiqué Madame de Maintenon. C’est d’ailleurs leur souvenir que rappelle Lesage en mettant en scène son Crispin, issu du Crispino, un zanni de la commedia dell’arte habile en fourberies et cupide.
Lesage entrecroise donc le double objectif assigné à la comédie depuis l’antiquité, "plaire et instruire", divertir le public, parfois en brisant les règles de la bienséance, mais pour l’éclairer sur sa société à travers la satire.

La commedia dell’arte : scène de danse et de combat burlesque, inspirée des Balli di Sfessania, estampes de Jacques Callot
Présentation de Crispin rival de son maître

La genèse
Quand, en 1694, Lesage quitte la Bretagne pour venir poursuivre des études de droit à Paris, il épouse une jeune fille sans fortune, et ses difficultés financières l’amènent à tenter sa chance dans la littérature. Il débute en 1695 par une traduction du grec, Lettres galantes d’Aristénète, titre donné à partir du nom du correspondant de la première de ces cinquante lettres amoureuses fictives écrites entre la fin du Vème siècle et le début du Vème. Malgré l’échec de cette première œuvre, il attire l’attention d’un riche prélat mondain, Jules-Paul de Lionne, qui, non seulement lui accorde une rente annuelle importante de six cent livres, mais surtout lui ouvre sa bibliothèque en lui faisant découvrir les plus grands auteurs de la littérature espagnole du « siècle d’or ».
Portrait gravé de Jules-Paul de Lionne d’après un tableau de Jean-Baptiste Jouvenet. Rijksmuseum Amsterdam
Ainsi, il publie en 1700 Le Théâtre espagnol ou les meilleures comédies des plus fameux auteurs espagnols, la traduction en prose de deux comédies, Le Traître puni de Francisco de Rojas Zorilla et Don Félix de Mendoce de Lope de Vega. Mais il ne réussit pas à les faire jouer, contrairement à une autre comédie, Le Point d’honneur, tiré de No hay amigo para amigo de Rojas, mais qui n’aura que deux représentations en 1702. Il rencontre un nouvel échec avec la traduction d’un roman, Nouvelles aventures de l’admirable Don Quichotte, d’Alfonso Fernández de Avellana, en 1704. Mais tous ces écrits, librement traduits, ont nourri son inspiration comme il l’explique dans la préface de son premier recueil : il y manifeste le souhait de rénover le théâtre français en y instillant la caractéristique baroque de la "comedia" espagnole, "el enredo", c’est-à-dire, tout en gardant la vérité des caractères et la satire des mœurs, l’enchevêtrement d’une intrigue plus complexe.
Le titre
Nicolas Bonnart, Crispin, vers 1678-1693. Estampe in Recueil des modes de la cour de France. Los Angeles County Museum of Art
Le personnage
Pour nommer son valet, héros de la pièce puisque placé en premier dans le titre, Lesage emprunte à un double héritage :
Le personnage figure pour la première fois dans la comédie de Paul Scarron, L’Écolier de Salamanque (1654) : il est le "gracioso", type du valet, souvent joyeux mais aussi cynique, rusé et intrigant. Il porte traditionnellement un habit noir, une fraise blanche à l’espagnole, un chapeau rond, des bottes et est muni d’une longue épée. est traditionnellement vêtu de noir, coiffé d'un feutre, chaussé de bottes et armé d'une longue rapière.


Mais il apparaît aussi dans la commedia dell’arte, en tant que "zanni", d’après le diminutif du prénom Giovanni, souvent attribué aux serviteurs venus des régions pauvres de la Vénétie. Cette origine sociale expliquait sa gourmandise, parfois son ivrognerie, et toutes les fourberies élaborées pour tirer profit de leurs maîtres. Il incarne déjà les rapports de classe entre le dominant et le dominé.
Honoré Daumier, Scapin et Crispin, 1860. Huile sur toile, 61 x 82. Musée d’Orsay
Une qualification : "rival de son maître"
Dans les comédies antiques, le serviteur, esclave, est souvent complice d’un maître jeune et amoureux et lui apporte son soutien pour échapper au mariage imposé par un père ayant tout pouvoir sur lui, souvent en imaginant toutes sortes de ruses pour tromper le vieillard. Il est donc surprenant qu’un serviteur soit qualifié de « rival de son maître », si l’on pense aussi que ce terme s’applique tout particulièrement au sentiment amoureux. Comment un serviteur pourrait-il entrer en concurrence avec un maître pour lui disputer le cœur d’une femme alors même que, dans la monarchie absolue, leur statut social les sépare ?
Par le titre de sa comédie, Lesage pose donc un enjeu. Si les serviteurs ont, depuis longtemps, été dépeints comme fourbes et se sont opposés à leur maître – pensons à la scène où, dans Les Fourberies de Scapin de Molière, celui-ci fait entrer le vieux Géronte dans un sac et le roue de coups de bâton – ce n’étaient que des actions ponctuelles, en aucun cas une rivalité amoureuse, et le but était d’abord d’aider leur maître, même s’ils espéraient en tirer un profit… Lesage suggère ainsi qu’une inversion de l’ordre social est possible : le valet pourrait, non seulement ne plus obéir, mais s’élever au même rang que son maître, jusqu’à le remplacer en tant qu’époux.
La structure

Pour lire la pièce

La pièce en un acte compte vingt-six scènes, et la complexité de l’intrigue avec les mensonges multipliés n’empêche pas que Lesage suive le schéma narratif habituel.
L'exposition
La première scène obéit à la tradition en présentant les deux personnages, le valet, Crispin, et Valère, son maître, qui se retrouvent après une séparation d’un mois. Est alors posée une situation elle aussi traditionnelle : le jeune homme, désargenté, avoue à son valet qu’il est « devenu amoureux » d’Angélique, belle et, surtout, riche, mais promise à un autre. C’est pourquoi il fait appel à Crispin : « j'ai besoin de ton industrie ».
La règle classique de l’unité d’action est donc respectée, l’enjeu étant le mariage entre les deux jeunes gens, auquel s’opposent la famille d’Angélique et un rival. Mais, aussi bien du côté du valet que du maître, on observe déjà que l’argent est mis au premier plan.
Mais Lesage fait preuve d’originalité en doublant cette exposition dans les scènes 4 à 7, mais du point de vue féminin : Angélique confirme son amour pour Valère à Lisette, sa suivante, qui prend son parti en tentant de faire céder les parents en faveur de Valère, en vain.
Le nœud de l’action
Après un bref monologue de Crispin, l’entrée en scène de La Branche dans la scène 3 permet de présenter ce fameux rival, Damis, dont il est le valet, et de nouer l’action. En apprenant que Damis vient de se marier, ce qui supprime tout obstacle, Crispin imagine un stratagème pour s’enrichir : une imposture.
CRISPIN. – Je prendrai le nom de Damis.
LA BRANCHE. – C'est bien dit.
CRISPIN. – J'épouserai Angélique.
LA BRANCHE. – J'y consens.
CRISPIN. – Je toucherai la dot.
LA BRANCHE. – Fort bien.
CRISPIN. – Et je disparaîtrai avant qu'on en vienne aux éclaircissements.
Les péripéties
Les péripéties commencent à la scène 8 avec l’entrée en scène de Crispin chez Oronte. Elle s’accompagne d’un mensonge initial fondateur de l’action, indispensable pour permettre l’imposture : une lettre apportée par La Branche pour justifier par une prétendue maladie l'absence du père de Damis.
À partir de cette scène, les péripéties se multiplient, avec des mensonges successifs :
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Le premier intervient dès la scène 10 quand, dans sa conversation avec M. Oronte à propos d’un procès de son père, Orgon, Crispin, qui en ignore tout, manque de se faire prendre au piège et est obligé d’improviser.
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Le risque de rendre l’imposture inutile s’accentue quand Valère apprend le nom de son rival, en fait son ami Damis dont il vient précisément de recevoir une lettre l’informant de son mariage, ce qu’il s’empresse d’annoncer à Angélique et Lisette, qui transmet la nouvelle à M. Oronte. C’est alors La Branche qui, dans la scène 14, élabore un mensonge, que ce père va croire : il affirme que la lettre est fausse, écrite par Valère pour empêcher le mariage. La réussite s’annonce, à la grande joie des deux valets complices.
CRISPIN. – « Je veux avant ce temps-là dégoûter Monsieur et Madame Oronte de son alliance.
VALÈRE. – De quelle manière ?
CRISPIN. – En passant pour Damis. J'ai déjà fait beaucoup d'extravagances, je tiens des discours insensés, je fais des actions ridicules, qui révoltent à tout moment contre moi le père et la mère d'Angélique. Vous connaissez le caractère de madame Oronte, elle aime les louanges ; je lui dis des duretés qu'un petit-maître n'oserait dire à une femme de robe.
VALÈRE. – Eh bien ?
CRISPIN. – Eh bien ? Je ferai et dirai tant de sottises, qu'avant la fin du jour je prétends qu'ils me chassent, et qu'ils prennent la résolution de vous donner Angélique.
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Mais le risque est relancé dans la scène 15, quand Valère lui-même se présente avec la lettre de Damis chez M. Oronte. Il faut alors que les deux complices redoublent de mensonges, d’abord La Branche pour démentir la lettre en niant le mariage : le père de Damis aurait refusé de rompre la promesse déjà conclue ; puis, pour justifier son « déguisement », Crispin en fait un stratagème destiné à aider son maître.
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L’arrivée, dans la scène 19, du père de Damis, Orgon, introduit une dernière péripétie, obligeant La Branche à un nouveau mensonge, une prétendue terrible colère du père d’Angélique, pour empêcher une rencontre qui révélerait l’imposture. Il ne reste plus aux deux complices qu’à prendre la fuite.
L'élément de résolution
Il vient de la question posée par Valère à Lisette, dans la scène 23, « Dis-moi plutôt, Lisette, comment va le stratagème ? », et ses doutes s’intensifient quand il la prend pour la complice de Crispin.
Le dénouement
Conformément à la règle classique, il est complet, annonçant le sort de tous les personnages, rapide, et nécessaire car il ne relève pas du hasard mais des caractères. Il est d’abord annoncé par Lisette : « il y a de la manigance dans cette affaire... Mais voici monsieur Oronte qui revient, Monsieur Orgon est avec lui. Nous allons tout découvrir. » Cette découverte se produit dans la scène 25 : la vérité est révélée, Damis est effectivement marié, ce qui confirme l’imposture de Crispin avec la complicité de La Branche. Malgré un dernier effort des valets pour se rejeter la faute mutuellement et trouver un dernier mensonge, la dernière scène fait tomber les masques. Ils ne peuvent alors qu’implorer « à genoux » leur pardon, qu’ils obtiennent. La comédie se termine donc comme le veut la tradition, par un heureux mariage.
La seule question qui reste posée est le respect de la morale, car, au lieu d’être punis, les deux valets sont récompensés : Oronte promet à La Branche un emploi de « commis », rémunérateur, et le mariage de Crispin avec la « filleule d’un sous-fermier », charge financière lucrative, assurera sa richesse.
Le cadre spatio-temporel
Les lieux
La règle classique impose l’unité de lieu, mise en évidence dans la didascalie initiale : « La scène est à Paris ». Mais, en réalité, Lesage joue sur deux espaces, intérieur et extérieur. L’essentiel de l’action se passe dans la maison d’Oronte, tandis que les premières scènes entre Valère, Crispin et La Branche, de même que les scènes 17 à 20, des conversations liées au stratagème, ne peuvent se dérouler qu’au dehors, à proximité de ce logis.
La durée
De même, la pièce doit, selon la règle, se dérouler en vingt-quatre heures, ce que justifie une première affirmation : « Songez que le contrat est signé ; que tous les préparatifs font faits, et que nous n'attendons que Damis ». C’est ce que confirme l’annonce de Lisette dans la scène 12 : « Et dès ce soir il épousera ma maîtresse. » Il est d’ailleurs indispensable que l’action soit rapide pour que l’imposture puisse se dérouler sans encombre en permettant à Crispin de percevoir le montant de la dot. Ainsi, en aparté, il demande à La Branche d’organiser leur fuite : « Va-t'en arrêter des chevaux pour cette nuit, tu m'entends… »
Le portrait des maîtres
Le titre met en relation le lien entre Crispin, le valet, et son maître, Valère. Mais, vu que l’enjeu de l’action est le mariage d’Angélique, il est évident que ses parents, Monsieur et Madame Oronte, de même qu’Orgon, père de Damis, celui qu’elle doit épouser et maître de La Branche, complice de Crispin. À travers ces personnages, Lesage présente une vision de la riche bourgeoisie de son époque, mais fort satirique.
Les personnages féminins
Angélique
C’est le sort de la jeune Angélique, la fille d’ Oronte, promise à Damis, qui se joue dans la pièce. Pourtant, elle est celle qui prend le moins la parole, dans les scènes 4 et 6 avec sa suivante, Lisette, qui lui apporte son appui face à sa mère, mais, en présence de son père, elle reste muette, et sa seule réaction à l’annonce de l’arrivée de Damis, est une lamentation en aparté : « ô ciel ! ». Elle ne reprend la parole que dans la scène 11 pour implorer l’aide de Lisette, puis dans la scène suivante, dans un échange amoureux avec Valère, mais très réduit : même en apprenant que Damis est marié, ce qui représente un salut pour elle, aucun commentaire de sa part. Enfin, si elle est présente lors du dénouement, elle n’intervient pas, même pas pour se réjouir de pouvoir épouser celui qu’elle aime.
Mise en scène : une jeune fille soumise

Lesage illustre donc, par son intermédiaire, la soumission imposée souvent aux filles, contraintes d’épouser celui que leur père a choisi. Cet effacement est tel qu’à part l’exclamation de Crispin, « La jolie figure ! », aucun portrait n’en est fait, ni par Valère, pourtant censé être amoureux, et leur échange ne donne d’ailleurs aucun signe de cet amour. Finalement, la seule qualité, reconnue tant par Valère que par Crispin, est d’être la fille d’un homme fort riche…
Madame Oronte
En tant que mère et épouse, elle intervient à deux reprises dans la pièce, mais, par son caractère, elle contribue au comique. Dès son portrait, fait par La Branche, la satire ressort : « Une femme de cinquante-cinq à soixante ans ; une femme qui s'aime et qui est d'un esprit tellement incertain, qu'elle croit dans le même moment le pour et le contre », contrairement à ce qu’elle affirme : « Effectivement, Lisette, je ne ressemble guère aux autres femmes : c'est toujours la raison qui me détermine. »
Pour illustrer ce portrait, le comique vient d’abord d’un retournement de situation. Dans un premier temps, dans la scène 6, elle est convaincue par Lisette de ne pas contraindre sa fille à épouser un homme qu’elle n’aime pas : compréhensive, elle promet donc d’intervenir auprès de son mari en faveur de Valère. Mais, dans la scène suivante, face à son époux et malgré les encouragements de Lisette, elle se plie à ses objections : l’aparté de Lisette, « Adieu, la girouette va tourner », souligne ce manque de constance. Son ridicule s’accentue quand elle fait l’éloge de Crispin alors qu’il l’a confondue avec sa fille, puis multiplie les flatteries inappropriées.
CRISPIN, embrassant Oronte. – Ma joie est extrême de pouvoir vous témoigner l'extrême joie que j'ai de vous embrasser. Voilà, fans doute, l'aimable enfant qui m'est destinée ?
MONSIEUR ORONTE. – Non, mon gendre, c'est ma femme. Voici ma fille Angélique.
CRISPIN. – Malepeste ! La jolie famille ! Je ferais volontiers ma femme de l'une, et ma maîtresse de l'autre.
MADAME ORONTE. – Cela est trop galant. Il paraît avoir de l'esprit.
LISETTE. – Et du goût même.
CRISPIN. – Quel air ! Quelle grâce ! Quelle noble fierté ! Ventrebleu ! Madame, vous êtes toute adorable. Mon père me le disait bien : tu verras madame Oronte : c'est la beauté la plus piquante…
Sergio Gerasi, illustration pour Molière, tome 1, « À l’école des femmes », Bande dessinée, 2022

On la retrouve lors du dénouement, à partir de la scène 24, prise au piège de l’imposture, mais à nouveau de façon ridicule. Sa première réaction devant la révélation, un cri d’horreur, « Un valet ! Juste ciel ! Un valet ! », révèle l’importance à ses yeux de son statut social, mais, dès que les deux valets s’emploient à la flatter pour ne pas être punis, « LA BRANCHE. – Eh Monsieur ! Laissez-vous toucher, nous vous en conjurons par les beaux yeux de Madame Oronte », « CRISPIN. – Par la tendresse que vous devez avoir pour une femme si charmante », elle change à nouveau d’opinion pour les excuser : « Ces pauvres garçons me font pitié, je demande grâce pour eux. »
Les personnages masculins
Les pères
Orgon
Il intervient peu et tard dans l’intrigue, à la scène 19, pour expliquer au père d’Angélique pourquoi il a retiré sa parole. Il menace ainsi l’imposture de Crispin, d’où l’intervention de La Branche qui s’emploie à l’empêcher d’entrer en lui dépeignant la colère violente des parents. Mensonge réussi : par peur, Orgon remet sa visite à plus tard. Quand la vérité éclatera, révélant les tromperies de La Branche, il laissera exploser sa colère.
Oronte
Dès l’exposition, Valère met l’accent sur sa fortune : « il a trois grandes maisons dans les plus beaux quartiers de Paris. » Plus loin, La Branche mentionne le montant de la dot prévue, « mille vingt écus en argent comptant ». Quand il entre en scène, face à sa fille et à sa femme, il représente le pouvoir des pères et des époux, encore important à l’époque de l’écriture : c’est lui qui décide du mariage et l’impose.
Mais, s’il s’impose au sein de sa famille, il se montre en revanche particulièrement crédule face aux deux valets, par exemple devant la prétendue lettre d’Orgon, quand La Branche argue de la crise de goutte pour justifier l’écriture déformée : « LA BRANCHE. – Il l'a écrite d'une main si tremblante, que vous n'en reconnaîtrez pas l'écriture. - MONSIEUR ORONTE. – En effet, elle n'est pas reconnaissable. » De même, dans la scène 14, non seulement il croit au nouveau mensonge qui attribue à la jalousie de Valère la lettre annonçant le mariage de Damis, mais, ainsi dupé, sa vanité devient ridicule : « MONSIEUR ORONTE. – Un autre, j'en suis sûr, serait assez sot pour donner là-dedans ; mais moi, serviteur. - LA BRANCHE. Oh diable! Monsieur. Oronte est un des plus gros génies - MONSIEUR ORONTE. Je ne suis pas bête non plus ; je ne suis palsembleu ! pas bête ».
Finalement, Lesage regroupe ces deux pères en les mettant en parallèle. Tous deux sont victimes : « MONSIEUR ORONTE. – Il y a de la friponnerie là-dedans, monsieur Orgon. - MONSIEUR ORGON. C'est ce qu'il faut éclaircir, monsieur Oronte.ui se ressemblent, tous deux victimes ». Et, au dénouement, tous deux sont réunis dans un même pardon accordé aux valets.

Bertall, Un jeune amant, 1878. Illustration des Fausses confidences, Marivaux
Valère
Il intervient, en fait, fort peu dans la pièce, d’abord dans la scène d’exposition où, par les reproches que lui adresse Crispin, dont il n’assure plus le salaire, il illustre l’image du jeune noble dépensier et libertin qu'on retrouve chez Molière au XVIIème siècle comme chez Marivaux :
CRISPIN. – Vos créanciers s'impatientent-ils ? Ce gros marchand,à qui vous avez fait un billet de neuf cents francs pour trente pistoles d'étoffe qu'il vous a fourni aurait-il obtenu sentence contre vous ?
VALÈRE. – Non.
CRISPIN. – Ah ! J'entends. Cette généreuse Marquise, qui alla elle-même payer votre tailleur qui vous avait fait assigner, a découvert que nous agissions de concert avec lui.
VALÈRE. – Ce n'est point cela, Crispin. Je suis devenu amoureux.
Mais Crispin introduit aussitôt un doute sur son aptitude à aimer, « Je connais tout l’excès de votre amour », en sous-entendant que la raison de cet amour envers Angélique n’est, en fait, que la dot promise par son père. Lesage accorde, du reste, peu de place à la scène de dialogue amoureux, traditionnelle dans la comédie, et le discours amoureux est plutôt réduit et banal : « J’en mourrai ; mais, Lisette, qui est donc cet heureux rival qui m'enlève ce que j'ai de plus cher au monde ? » Il s’adresse davantage aux serviteurs qu’à celle qu’il affirme aimer, pour implorer leur aide, et, face au mensonge de Crispin sur son « déguisement » dans la scène 17, il se montre crédule : « Vous pouvez tous deux compter sur ma reconnaissance ; je vous promets. »
De même, furieux d'avoir été trompé, au dénouement, il manifeste sa colère avec violence, par ses insultes redoublées aux deux valets, mais aucun discours amoureux à Angélique, ni même la moindre manifestation de joie à l’idée de ce mariage.
POUR CONCLURE
Pour mettre en scène ses personnages dominants socialement, Lesage suit largement la tradition, en reprenant l’image
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de pères bien décidés à maintenir le pouvoir patriarcal face à une fille qui doit se soumettre et à une épouse qui s’avère le plus souvent incapable de résister.
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de jeunes gens légers, qui, eux, pensent plutôt à profiter des plaisirs du temps par tous les moyens.
Mais, fondée sur une imposture et multipliant les mensonges, son intrigue accentue le comique de ces personnages, faciles à duper, et, surtout, souligne le rôle prépondérant alors joué par l’argent.
L'image des serviteurs
Le rôle de Lisette
C’est elle qui occupe la place dominante, intervenant dans quatorze scènes, et avec différents protagonistes : sa maîtresse, la jeune Angélique, et ses parents, mais aussi les deux valets.
Elle joue le rôle traditionnel d'une servante dans une comédie en s’opposant aux parents pour soutenir l’amour de sa jaune maîtresse. Elle apporte ainsi son aide à Angélique, dont le désespoir l’attendrit : « LISETTE, pleurant. La pauvre enfant ! », « Vous me fendez le cœur ».
Insolente et effrontée, son discours met tout particulièrement en valeur le ridicule de Madame Oronte dans son portrait avant d'agir : « Avouons-lui tout, elle aime qu'on la flatte, qu'on la caresse ; flattons-la, caressons-la ; dans le fond elle a de l'amitié pour vous, et elles obligera peut-être Monsieur Oronte à retirer sa parole. » Elle finit cependant par lui promettre son appui : « Oh ! N'ayez point d'inquiétude là-dessus. Je prends Valère sous ma protection. Ma fille n'aura point d'autre époux que lui : c'est moi qui vous le dis. Mon mari vient. Vous allez voir de quel ton je vais lui parler. » Mais, dans la scène suivante, elle cède aux arguments de son époux ; Lisette dénonce alors son comportement de « girouette », et, alors que cette mère se réjouit, « Vous le voyez, Lisette, j'ai fait ce que j'ai pu pour Valère. », elle conclut avec ironie : « Oui, vraiment, voilà un amant bien protégé ! »

Une servante insolente. Mise en scène de Stéphanie Moriau, 2014, La Comédie Volter
Mais son effronterie n’empêche pas qu’elle soit, elle aussi, trompée par l’imposture de Crispin et les mensonges des valets. Dans la scène 13, en effet, elle croit à la vérité de la lettre annonçant le mariage de Damis, et, dans l’espoir de servir Angélique, elle transmet le mensonge à son père et le pousse à agir. Mais, en vain, puisque, convaincu par le songe de La Branche, celui-ci rejette son conseil : « Tout n'est que trop approfondi, Lisette ; je sais que vous êtes dans les intérêts de Valère ; et je suis fâché que vous n'ayez pas inventé ensemble un meilleur expédient pour m'obliger à différer le mariage de Damis. » Ce n’est que dans la scène 23, quand Valère la questionne sur le succès du « stratagème », que naît son premier doute, et Lesage ne lui prête, lors du dénouement, qu’un aparté, « Les habiles fripons que voilà ! », qui sonne comme une admiration.
Crispin, le maître du jeu
Par le titre, c’est à Crispin que doit revenir le premier rôle, mais il n’intervient que dans dix scènes tandis que La Branche en occupe onze. Cependant, la place qu’il occupe dans les premières scènes confirme son importance.
Face à son maître
Dès son premier échange avec Valère, Crispin affiche sa domination, sans peur et en ne se privant pas de répliquer avec insolence :
VALÈRE. – Ah ! Te voilà, bourreau !
CRISPIN. – Parlons sans emportement.
VALÈRE. – Coquin !
CRISPIN. – Laissons là, je vous prie, nos qualités. De quoi vous plaignez-vous ?
De même, son portrait de Valère, désargenté et sans scrupules, est particulièrement ironique, mais ne fâche pas son maître. En fait, l’emploi récurrent entre eux de la première personne du pluriel, les rapproche par une même caractéristique : l’importance accordée à l’argent, comme le prouve le regret du valet à l’obstacle du rival : « CRISPIN. – Nous avons bien la mine de n'être pas sitôt propriétaire des trois belles maisons de Monsieur Oronte. – VALÈRE. – Va trouver Lisette de ma part: parle-lui ; après cela, nous prendrons nos mesures. »
Cette première approche révèle cependant une menace, formulée dans le court monologue qui suit : « Que je suis las d'être valet ! Ah ! Crispin ! C'est ta faute. Tu as toujours donné dans la bagatelle ! Tu devrais présentement briller dans la finance. Avec l'esprit que j'ai, morbleu ! J'aurais déjà fait plus d'une banqueroute. » Il laisse supposer une volonté de revanche sur son statut social inférieur, qui annonce qu’il est prêt à toutes les manœuvres pour satisfaire son ambition. C’est d’ailleurs ce qu’il confirme dans son dialogue avec La Branche : « Non, je suis, comme toi, un fripon honoraire. Je suis rentré, dans le service aussi ; mais je sers un maître sans bien ; ce qui suppose un valet sans gages. Je ne suis pas trop content de ma condition. »
L'imposture
Il est donc prompt à tirer profit de l’annonce par La Branche du mariage qui fait disparaître Damis, ce rival, en imaginant de le remplacer pour accaparer la dot promise, fourberie envers Valère dont il a prétendu soutenir le mariage.

Crispin introduit par La Branche chez Monsieur Oronte, illustration de l’édition de 1810
Mais si cette imposture réussit, c’est d’abord parce que ni Monsieur ni Madame Oronte n’ont l’intelligence de démasquer la fausseté de son discours, à commencer par son compliment : « CRISPIN, embrassant Oronte. Ma joie est extrême de pouvoir vous témoigner l'extrême joie que j'ai de vous embrasser. Voilà, sans doute, l'aimable enfant qui m'est destinée ? » Pire encore, face à sa réplique grossière, « Malepeste ! La jolie famille ! Je ferais volontiers ma femme de l'une, et ma maîtresse de l'autre », Madame Oronte s’extasie, « Cela est trop galant. Il paraît avoir de l'esprit » et accepte avec plaisir la flatterie qui suit : « Quel air ! Quelle grâce ! Quelle noble fierté ! Ventrebleu ! Madame, vous êtes toute adorable. Mon père me le disait bien : tu verras madame Oronte : c'est la beauté la plus piquante... »
Durant cette imposture, il manque d’être pris au piège à deux reprises :
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la première fois à propos d’un procès mentionné par Monsieur Oronte, dont il ignore tout : il a bien du mal à rattraper l’erreur alors commise sur son adversaire…
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la seconde fois dans la scène 15 quand Monsieur Orgon plaisante à propos de la lettre annonçant son mariage, présentée par La Branche comme due à la jalousie de Valère, mensonge qu’il ignore encore.
Le risque le plus important est sa rencontre avec son maître, rassuré par la lettre de Damis annonçant son mariage. Mais c’est le mensonge de La Branche affirmant l’échec de ce mariage, qui permet de prolonger l’imposture en justifiant le but du rôle joué sous ce « déguisement » : « dégoûter Monsieur et Madame Oronte de son alliance. » C’est pourtant cette dernière fourberie qui suscitera les doutes de Lisette, puis des deux familles et empêchera la réussite de la manigance.
La Branche, un complice
L'absence de scrupules
Dans son récit lors de sa rencontre avec Crispin dans la scène 3, La Branche ne cache pas sa malhonnêteté, qui lui a valu « sept semaines » de prison au Châtelet et le risque d’avoir « de l’occupation sur mer », plaisante périphrase pour évoquer la condamnation aux galères. Mais il apporte déjà la preuve de son aptitude au mensonge, en jouant l’innocence pour présenter sa faute : « Une nuit, je m'avisai d'arrêter, dans une rue détournée, un marchand étranger pour lui demander, par curiosité, des nouvelles de son pays. Comme il n'entendait pas le français, il crut que je lui demandais la bourse. Il crie : Au voleur. Le guet vient. On me prend pour un fripon. » Son absence de toute valeur morale se confirme quand il raconte sa vie de valet : « J'y sers un jeune homme appelé Damis. C'est un aimable garçon. Il aime le jeu, le vin, les femmes. C'est un homme universel. Nous faisons ensemble toutes sortes de débauches. Cela m'amuse : cela me détourne de mal faire. »
Il n’hésite donc pas à s’associer au projet élaboré par Crispin. Loin de « manqu[er] de courage », il se montre enthousiaste : « Non, non, tu n'as qu'à dire ; une tempête essuyée n'empêche point un bon matelot de se remettre en mer. Parle ; de quoi s'agit-il ? Est-ce que tu voudrais faire passer ton maître pour Damis, et la lui faire épouser ? » Il adhère totalement à cette imposture, mais n’oublie pas d’insister sur le profit espéré.
LA BRANCHE. – Tu parles de disparaître avec la dot sans faire mention de moi. Il y a quelque chose à corriger dans ce plan-là.
CRISPIN. – Oh ! Nous disparaîtrons ensemble.
LA BRANCHE. – À cette condition-là, je te sers de croupier. Le coup, je l'avoue, est un peu hardi ; mais mon audace le réveille, et je sens que je suis né pour les grandes choses.
Cependant, alors que le succès de leur entreprise semble assuré, dans la scène 20 Lesage lui prête un monologue qui rappelle sa malhonnêteté : « Nous voilà pour le coup au-dessus de toutes les difficultés. Il ne me reste plus qu'un petit scrupule au sujet de la dot. Il me fâche de la partager avec un associé ; car enfin, Angélique ne pouvant être à mon maître, il me semble que la dot m'appartient de droit toute entière. Comment tromperai-je Crispin? Il faut que je lui conseille de passer la nuit avec Angélique : ce sera sa femme une fois. Il l'aime, et il est homme à suivre ce conseil. Pendant qu'il s'amusera à la bagatelle, je déménagerai avec le solide. » Il envisage donc de trahir son complice, pour garder pour lui-même tout le profit. Seules la prudence, la peur d’une vengeance possible de Crispin, le fait reculer et réaffirmer sa complicité : « Mais, non, rejetons cette pensée : ne nous brouillons point avec un homme qui en sait aussi long que moi. Il pourrait bien quelque jour avoir fa revanche. D'ailleurs, ce ferait aller contre nos lois. Nous autres gens d'intrigue, nous nous gardons les uns aux autres une fidélité plus exacte que les honnêtes gens. »
L'art du mensonge
Si Crispin endosse le rôle de Damis, à plusieurs reprises il manque d’être démasqué. Il ne pourrait donc pas réussir sans l’art du mensonge de La Branche qui vient soutenir son imposture auprès de trois victimes.
Face à Monsieur Oronte
Le premier mensonge est fondateur, pour expliquer l’absence du père de Damis, qui devrait accompagner son fils lors de la signature du contrat de mariage, afin de permettre à Crispin de prendre la place du fiancé ; d’où la lettre fictive invoquant une crise de goutte, et sa prudente insistance pour écarter tout doute : « Il l'a écrite d'une main si tremblante, que vous n'en reconnaîtrez pas l'écriture. »
La scène 14 confirme cette habileté. Dans un premier temps, quand Monsieur Oronte lui reproche un « projet » en le qualifiant de « traître » et qu’il le menace de le « mettre entre les mains de la justice », il croit que l’imposture est démasquée. Mais, en apprenant que c’est Valère qui a transmis la lettre annonçant le mariage de Damis, il improvise aussitôt un nouveau mensonge pour l’accuser d’agir par jalousie, et se montre convaincant en prenant à témoin celui qu’il veut duper.

LA BRANCHE, riant. – Rien, parbleu! Le trait est excellent, ah ! Ah !
MONSIEUR ORONTE. – Comment! Qu'est-ce que cela signifie ?
LA BRANCHE, riant. – On nous l'avait bien dit, qu'il nous régalerait, tôt ou tard, d'un plat de sa façon. Il n'y a pas manqué, comme vous le voyez.
De plus, il renforce toutes les explications mensongères données par la flatterie dont il sait faire preuve :
Les fourberies du valet envers son maître
LA BRANCHE. – Mais, ma foi ! Les trompeurs seront trompés. Monsieur Oronte est homme d'esprit, homme de tête, ce n'est point à lui qu'il faut se jouer.
MONSIEUR ORONTE. – Non, parbleu !
LA BRANCHE. – Vous savez toutes les rubriques du monde, toutes les ruses qu'un amant met en usage pour supplanter son rival.
MONSIEUR ORONTE. – Je t'en réponds. Je vois bien que ton maître n'est point marié. Admirez un peu la fourberie de Valère! Il assure qu'il est intime ami de Damis, et je vais parier qu'ils ne se connaissent seulement pas.
LA BRANCHE. – Sans doute. Malepeste ! Monsieur, que vous êtes pénétrant ! Comment ! Rien ne vous échappe.
De plus, il s’assure ainsi d’un succès, en prenant soin de mettre en valeur auprès de Crispin, le rôle essentiel qu’il a su jouer : « grâces à mes soins, Monsieur Oronte est prévenu contre Valère, et j'espère que nous aurons la dot en croupe avant qu'il soit désabusé ».
Face à Valère
Dans la scène 17, quand Valère survient et surprend son valet déguisé, c’est à nouveau La Branche qui vient au secours de Crispin pour faire croire au mariage effectif de Damis.
LA BRANCHE. – Ah ! Monsieur, je suis au fait. Dans le temps que mon maître vous a écrit cette lettre, il avait effectivement ébauché un mariage ; mais Monsieur Orgon, au lieu d'approuver l'ébauche, a donné une grosse somme au père de la fille, et a, par ce moyen, assoupi la chose.
VALÈRE. – Damis n'est donc point marié !
Il peut ainsi permettre à Crispin de justifier son « déguisement » par sa volonté de servir son maître en provoquant le rejet par la famille du prétendu Damis, et il soutient son complice par un vibrant éloge : « Ah ! Monsieur, que vous avez là un domestique adroit ! »
Face à Monsieur Orgon
Sa dernière victime est le père de son maître, venu à Paris expliquer le mariage de Damis qui l’a amené à renoncer à celui prévu, alors que La Branche a affirmé qu’une crise de goutte l’empêchait de venir à Paris. Il risque donc de tout compromettre, et, comme Monsieur Oronte a décidé de remettre à Crispin, le soir-même, le montant de la dot, il est indispensable de gagner du temps. D’où, dans la scène 19, sa description insistante de la « colère horrible » de Madame Oronte et de son époux, tous deux allant jusqu’à la violence : « elle m'a pris à la gorge, et j'ai eu toutes les peines du monde à me tirer de ses griffes.[…] Pour Monsieur Oronte, je l'ai trouvé plus modéré, lui ; il m'a seulement donné deux soufflets. » Il réussit ainsi à l’effrayer, et obtient un plein succès : il repousse sa visite au lendemain.
POUR CONCLURE
Par le choix de son dénouement, Lesage complète l’image des serviteurs de façon originale.
LA BRANCHE. – Tenez, voilà Crispin, qui va vous tirer d'erreur.
CRISPIN. – La Branche vous expliquera la chose en deux mots.
LA BRANCHE. – Parle, Crispin ; fais-leur voir notre innocence.
CRISPIN. – Parle toi-même, la Branche, tu les auras bientôt désabusés.
LA BRANCHE. – Non, non ; tu débrouilleras mieux le fait.
Dans un premier temps, il reprend la tradition qui conduit les fourbes à l’échec, comme chez Molière où ils finissent par être pris au piège, soit punis, soit privés de l’argent qu’ils espéraient. Ils sont alors contraints d’endurer les violents reproches, traités de « coquin », et de « maître fripon », rivalisant entre eux pour solliciter le pardon.
Mais toutes leurs protestations restent d’abord vaines.
Cependant, tout s’inverse quand tous deux reprennent leur habileté, en implorant leur pardon « à genoux » tout en usant de la flatterie : « Eh, Monsieur ! Laissez-vous toucher, nous vous en conjurons par les beaux yeux de Madame Oronte », demande La Branche, et Crispin renchérit, « Par la tendresse que vous devez avoir pour une femme si charmante. » L’échec se transforme alors en succès, puisque tous deux se voient offrir par Monsieur Oronte la possibilité d’une ascension sociale qui leur permet d’échapper à leur statut de valet : « Vous avez de l'esprit, mais il en faut faire un meilleur usage, et pour vous rendre honnêtes gens, je veux vous mettre tous deux dans les affaires. » Mais, dans les deux cas, la malhonnêteté est sous-entendue. Pour La Branche, la « bonne commission » promise est une charge rémunératrice car elle permet à la fois de tricher sur les comptes et d’user de vénalité, comme Lesage le montrera de façon encore plus précise dans Turcaret. De même, Crispin, dans ce mariage avec « la filleule d'un sous-fermier », donc d’un percepteur de l’impôt, mesure aussitôt le bénéfice possible s’il est un époux « complaisant », c’est-à-dire fermant les yeux sur la relation entre son épouse et son « parrain » : « Je tâcherai, Monsieur, de mériter par ma complaisance toutes les bontés du parrain. »
Dans les deux cas, l'échec devient un triomphe, et ce dénouement témoigne d'une époque où toutes les valeurs morales sont effacées.
Un thème principal : l'argent
Dans le roman picaresque espagnol, comme La Vie de Lazarillo de Tormès (1554) qu’a découvert Lesage et dont il donnera un exemple avec son Histoire de Gil Blas de Santillane (1715-1735), l’argent s’impose comme le moteur de l’action : les précisions du titre espagnol, « les fortunes et les adversités », met notamment en évidence l’alternance entre le manque et le gain d'argent. On retrouvera cette approche contrastée dans le roman d’apprentissage, si l’on pense, par exemple à celui de l’abbé Prévost, Histoire de Manon Lescaut et du chevalier des Grieux (1731). Or, ce rôle s’observe également dans la pièce, qui met en évidence la place prépondérante que prend l'argent sous la Régence.
Le manque d'argent
Pour les jeunes maîtres comme pour les valets, donc indépendamment du statut social, le manque d’argent crée de nombreuses difficultés car il les empêche de mener la vie souhaitée en profitant des plaisirs des "fêtes galantes".
Du côté des maîtres
Le cas de Valère est illustré par la demande adressée à son valet : « Tu viens donc, fort à propos, car je n'ai point d'argent, et tu dois être en état de m'en prêter. » Mais la raison de ce manque d’argent révèle le mode de vie de ces jeunes gens, qui, pour satisfaire leurs plaisirs, ont recours à des emprunts qu’ils ne peuvent rembourser : « Vos créanciers s'impatientent-ils ? Ce gros marchand,à qui vous avez fait un billet de neuf cents francs pour trente pistoles d'étoffe qu'il vous a fourni aurait-il obtenu sentence contre vous ? »
Edmond Hoyle, Le jeu du whist, 1763. BnF

La pratique du jeu dans les salons mondains contribue aussi à leur ruine, tout comme les conquêtes féminines. C’est ainsi que La Branche dépeint son maître Damis, « C'est un aimable garçon. Il aime le jeu, le vin, les femmes », et c’est aussi le cas de Valère, présenté par Lisette : « C'est ce jeune gentilhomme qui vient jouer chez vous depuis quelques jours. »
Chez les valets
Dépendants de leurs maîtres pour leurs gages, les valets partagent donc avec eux ce manque d’argent. Ainsi, face au reproche de Valère, « Tu m’avais demandé congé pour huit jours, et il y a plus d'un mois que je ne t'ai vu. Est-ce ainsi qu'un valet doit servir ? », son valet Crispin se sent autorisé à répondre avec insolence : « Parbleu ! Monsieur, je vous sers comme vous me payez : il me semble que l'un n'a pas plus de sujet de se plaindre que l'autre. » Et il confirme cette difficile situation à La Branche : « je sers un maître sans bien ; ce qui suppose un valet sans gages. » Même si sa situation présente est plus favorable, La Branche a, lui aussi, vécu des périodes de misère, qui lui ont fait choisir la condition de valet, qui assure sa vie quotidienne.
La quête
Dans ces conditions, maîtres comme valets cherchent comment s’enrichir, sans grand souci des valeurs morales.
Des valets "fripons"
Si les maîtres peuvent avoir le secours de leur famille ou de créanciers, les valets eux n’ont pas d’autres choix que la malhonnêteté.
Ainsi, Crispin explique à son maître comment il a tenté de profiter d’une dette de jeu à recouvrer, mais en se mettant au service d’un jeune noble : « CRISPIN. – Je viens de travailler à ma fortune. J'ai été en Touraine, avec un Chevalier de mes amis, faire une petite expédition. [...] Lever un droit qu'il s'est acquis sur les gens de province, par sa manière de jouer. » Mais cette extorsion a échoué et il reste sans argent : « nous n'avons pas fait une heureuse pêche. Le poisson a vu l'hameçon, il n'a point voulu mordre à l'appât. »
De même, c’est ce que révèle le récit de La Branche, qui sous-entend plaisamment une tentative de vol lui ayant valu une arrestation : « Une nuit, je m'avisai d'arrêter, dans une rue détournée, un marchand étranger pour lui demander, par curiosité, des nouvelles de son pays. Comme il n'entendait pas le français, il crut que je lui demandais la bourse. Il crie : Au voleur. »
Des maîtres corrompus
Mais leurs jeunes maîtres ne valent pas mieux qu’eux…
La Branche, en évoquant Damis, déclare, « Nous faisons ensemble toutes sortes de débauches », ce que confirme la façon dont s’est décidé son mariage. Il n'a, en effet, pas respecté la morale et compromis « une jeune personne avec qui il avait fait les choses », et a donc été « obligé de l’épouser » par les deux familles.
Quant à Valère, il n’a pas reculé devant une escroquerie. Il a signé à un marchand « un billet de neuf cents francs pour trente pistoles d'étoffe », soit seulement trois cents livres qu’il ne peut payer, donc il risque le tribunal. Mais, l’issue du litige, rapportée par Crispin, « Cette généreuse Marquise, qui alla elle-même payer votre tailleur qui vous avait fait assigner, a découvert que nous agissions de concert avec lui », prouve qu’il s’agissait en fait, d’obtenir le gain de la différence, 600 livres, donc de se faire entretenir par une femme… Dans ces conditions, il est logique qu’il pense à la dot que pourrait lui rapporter un mariage avec la fille d’un homme « très riche », possédant de « trois grandes maisons dans les plus beaux quartiers de Paris » en plus de « l’argent comptant ».
L'imposture
L’argent est donc omniprésent durant toute l’intrigue, à chaque étape de l’imposture.
Les manœuvres de Crispin
Il explique le rôle qu'il veut jouer en faisant signer le contrat de mariage par Monsieur Oronte : « Je toucherai la dot. ». Quand, dans la scène 9, son futur beau-père le lui confirme, « Mais toutes les conditions font arrêtées entre nous et signées. Il ne reste plus qu'à terminer la chose et compter la dot, il ne peut donc pas cacher sa joie et son impatience : « Compter la dot ! Oui, c'est fort bien dit. »
Mais, quand Monsieur Oronte apprend qu’une lettre annonce à Valère le mariage de Damis, ce qui menace l’imposture, l’accusation de Crispin la dénonce comme fictive et l’attribue à la jalousie de Valère : « on nous a dit qu'il a peu de bien, et qu'il doit beaucoup ; mais qu'il couche en joue la fille de Monsieur Oronte, et que ses créanciers font des vœux très ardents pour la prospérité de ce mariage. » Plaisante dénonciation car la lettre n’est pas fictive, mais ce mensonge est, en réalité, une vérité : tel est bien le but reconnu par Valère dans la scène d’exposition…

William Hogarth, Le Contrat de mariage (détail), vers 1743. Huile sur toile, 69,9 x 90,8. National Gallery, Londres
La réussite s’annonce alors proche, quand la scène 15 introduit un nouvel obstacle à lever : « Damis, j'ai une proposition à vous faire. Je suis convenu, je l'avoue, avec Monsieur Orgon de vous donner vingt mille écus en argent comptant ; mais voulez-vous prendre pour cette somme ma maison du faubourg Saint-Germain ? Elle m'a coûté plus de quatre-vingt mille francs à bâtir. » Cette offre est particulièrement généreuse, mais ne peut pas convenir au valet trompeur qui doit pouvoir s’enfuir très vite avant que l’intrigue ne soit découverte : « Je suis homme à tout prendre ; mais, entre nous, j'aimerais mieux de l'argent comptant. » Son argumentation pour justifier ce choix mêle à nouveau la vérité au mensonge. La véritable raison est immédiatement mentionnée, « cela se met mieux dans une valise », mais masquée par l'ajout d'un prétendu achat, « C'est qu'il se vend une terre auprès de Chartres, je voudrais bien l'acheter », dont il accentue la valeur : « Je l'aurai pour vingt-cinq mille écus, et je suis assuré qu'elle en vaut bien soixante mille. » Il réussit ainsi à convaincre Monsieur Oronte qui l’approuve avec enthousiasme : « Il ne faut pas laisser échapper une si belle occasion. Écoutez, j'ai chez mon notaire cinquante mille écus que je réservais pour acheter le château d'un certain financier qui va bientôt disparaître, je veux vous en donner la moitié. »
Le soutien de La Branche
Face au projet énoncé par Crispin, l’adhésion de La Branche est immédiate. Mais, pour lui aussi, l’argent est essentiel, d’où sa volonté de s’assurer de son profit personnel.
CRISPIN. – Et je disparaîtrai avant qu'on en vienne aux éclaircissements.
LA BRANCHE. – Expliquons-nous mieux sur cet article.
CRISPIN. – Pourquoi ?
LA BRANCHE. – Tu parles de disparaître avec la dot sans faire mention de moi. Il y a quelque chose à corriger dans ce plan-là.
CRISPIN. – Oh ! Nous disparaîtrons ensemble.
Le partage est donc une exigence pour qu’il apporte son soutien : « À cette condition-là, je te sers de croupier. » Il met donc tout son art du mensonge pour échapper aux diverses menaces, et pour s’assurer du versement de la dot, il renforce l’argumentation de Crispin à propos de « l’argent comptant », plaisamment qualifié de « plus portatif », et accentue encore l’intérêt de l’achat prétendu en invoquant le profit potentiel à tirer de la pêche : « Sans parler du reste, il y a deux étangs où l'on pêche chaque année pour deux mille francs de goujon. »
C’est enfin l’argent qui explique son monologue dans la scène 20 où il envisage de garder pour lui seul le bénéfice du mariage : « Il ne me reste plus qu'un petit scrupule au sujet de la dot. Il me fâche de la partager avec un associé ; car enfin, Angélique ne pouvant être à mon maître, il me semble que la dot m'appartient de droit toute entière. » Il se place ainsi à égalité avec Crispin : si celui-ci joue le rôle de Damis, lui-même, valet de Damis, n’a-t-il pas plus le « droit » de prendre sa place ? Deux trompeurs sont donc face à face, et La Branche envisage à son tour le succès : « Comment tromperai-je Crispin? Il faut que je lui conseille de passer la nuit avec Angélique : ce sera sa femme une fois. Il l'aime, et il est homme à suivre ce conseil. Pendant qu'il s'amusera à la bagatelle, je déménagerai avec le solide. » Mais il renonce à cette tromperie, par prudence : « ne nous brouillons point avec un homme qui en sait aussi long que moi. Il pourrait bien quelque jour avoir sa revanche. »
Une issue ambiguë
Le résultat de l’imposture est posé en trois temps :
Alors que le succès semble assuré, les deux complices se réjouissent, Crispin s’écrie en « embrassant Monsieur Oronte. – Ah ! Quelle bonté, Monsieur Oronte ! Je n'en perdrai jamais la mémoire, une éternelle reconnaissance... Mon coeur... Enfin, j'en suis tout pénétré », tandis que La Branche s’exclame : « Quel bonheur d'avoir éloigné d'ici Monsieur Orgon ! »
Mais leur situation s’inverse quand la venue de Monsieur Orgon amène la découverte de leur tromperie. Dans le contexte de l’’époque, les maîtres ayant tout pouvoir sur leurs serviteurs, ils savent ce qu’ils risquent : mais leurs protestations d’innocence restent vaines, et ils ne peuvent qu’implorer le pardon. Mais cette demande s’accompagne d’une excuse plaisante de Crispin qui remet au premier plan l’importance de l’argent : « Franchement, la dot nous a tentés. Nous sommes accoutumés à faire des fourberies, pardonnez-nous celle-ci à cause de l'habitude. » Après tout, n’était-ce pas là le but de son maître, Valère ?
Le pardon imploré. Mise en scène des Fourberies de Scapin par Denys Podalydes, 2017. La Comédie-Française

Une nouvelle inversion se produit à la fin, par la proposition de Monsieur Oronte qui, finalement, reconnaît aux valets le droit de vouloir s’enrichir : « On vous pardonne donc ; et même si vous voulez me promettre que vous vous corrigerez, je serai encore assez bon pour me charger de votre fortune. » Après tout, n’est-ce pas là l’objectif, estimable, de tout homme dans cette société de la Régence ?

Mais quelle valeur accorder à la promesse, de « bonne volonté » de La Branche, quand on sait comment les « commis » se livraient à bien des abus pour tirer profit de cette charge ? Et comment ne pas mesurer dans la promesse de Crispin une fois marié à « la filleule d’un sous-fermier », une immoralité, « Je tâcherai, Monsieur, de mériter par ma complaisance toutes les bontés du parrain », dans le même espoir de bénéficier des abus de ceux qui, souvent, profitent injustement de leur pouvoir de percevoir les impôts.
La haine des fermiers généraux , caricature, 1791. Estampe anonyme
POUR CONCLURE
La ruine du trésor Royal à la fin du règne de Louis XIV a engagé toute la société du XVIIIème siècle, de la noblesse aux plus défavorisés, dans une quête effrénée d’argent.
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La vente des charges officielles pour le renflouer amène, en effet, l’ascension sociale de parvenus dont beaucoup, tels les fermiers généraux ou les magistrats, n’hésitent pas à abuser de ce pouvoir pour s’enrichir, espoir avancé par Crispin et La Branche à la fin de la pièce.
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Du côté de la noblesse, les jeunes libertins veulent continuer à profiter de tous les plaisirs d’une société mondaine élégante, le jeu, la bonne chère, les femmes à séduire, comme Damis et Valère, mais, désargentés, ils sont souvent amenés à s’endetter.
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La bourgeoisie, elle, peut tirer profit de cet état pour s’enrichir par le commerce et acheter des propriétés comme veut le faire Monsieur Oronte dans la pièce. Il se produit alors un brassage social, les jeunes nobles trouvant comme solution la dot apportée par le mariage avec la fille de riches bourgeois, eux-mêmes fiers d’une telle alliance tel Monsieur Oronte qui ne refuse pas de donner sa fille à Valère malgré son absence de fortune.
Dans sa comédie, Lesage a donc jeté un regard, parfois sévère, sur l’évolution de son époque. Mais son dénouement fait preuve d’une forme de lucidité : il ne semble pas possible de refuser cette place prise par l’argent, reconnue lors du dénouement.
Le comique
Ce n’est qu’après Turcaret que Lesage écrira des pièces destinées au théâtre de la foire. Dans cette pièce, il choisit plutôt, pour mettre en valeur sa critique, des procédés comiques, certes traditionnels, mais plus élaborés. L’étude précédente du portrait des maîtres, ridiculisés, puis de celui des serviteurs, avec leurs fourberies, a déjà permis de mettre en évidence le comique des caractères. Mais trois autres formes du comique jouent leur rôle dans cette comédie, les gestes, le langage et les situations.
Le comique de gestes
Le rôle des didascalies
Dans cette pièce, il y a peu de ces didascalies qui renforcent le comique : on est loin des cabrioles et de la gesticulation du théâtre de la foire ou de la commedia dell’arte. Elles sont le plus souvent destinées à soutenir les tromperies des serviteurs, par exemple quand, dans la scène 5, Lisette « sans faire semblant de voir madame Oronte », s’emploie à la flatter pour la persuader d’empêcher le mariage prévu pour Angélique. C’est aussi le cas dans la scène 9, quand Crispin ignore le mensonge de La Branche sur la lettre de Damis, dont il prétend qu’elle est fictive, écrite par Valère, son rival. Crispin « faisant l’étonné » tente de continuer à jouer son rôle, par sa question : « Valère ! Qui est cet cet homme-là ? ». Puis, dans la scène 15 tous deux ont besoin de multiplier les gestes pour continuer à duper Monsieur Oronte :
MONSIEUR ORONTE, riant. – Vous ne savez pas, mon gendre,ce que l'on dit de vous. Que cela est plaisant ! On m'est venu donner avis (mais avis comme d'une chose assurée) que vous étiez marié ? Vous avez, dit-on, épousé secrètement une fille de Chartres. Ah, ah, ah, ah, est-ce vous ne que trouvez pas cela plaisant ?
LA BRANCHE, riant et faisant des signes à Crispin. – Hé, hé, hé, hé, il n'y a rien de si plaisant !
CRISPIN. – Ho, ho, ho, ho, cela est tout à fait plaisant.
Trois passages recourent à un procédé plus traditionnel.
Le premier rappelle la quête d’Harpagon dans L’Avare. Dans la scène 8, au lieu de transmettre sans délai à Monsieur Oronte la fausse lettre d’Orgon, invoquant la maladie pour excuser son absence, La Branche fouille longuement dans ses poches. Il sort d’abord la lettre d’un médecin, puis multiplie ses recherches : successivement, il « tire plusieurs lettres, et en lit les adresses », et se désole, « Ce n'est point encore cela : passons à l'autre... », « Ouais ! Je ne trouverai point celle que je cherche... », avant de finir par lui remettre celle qui est censée être véridique.
Le deuxième correspond au geste de La Branche, audacieux pour un valet, pour arrêter Monsieur Orgon qui « veut entrer chez Monsieur Oronte » en « « le retenant » avec énergie.

Le troisième se retrouve dans plusieurs dénouements, quand les valets trompeurs sont pris sur le fait, avec d’abord leur tentative de fuite, « Ils veulent se retirer, mais Valère court à eux, et les arrête », puis leur arrestation : « Valère met la main sur l'épaule de Crispin. Monsieur Oronte et Monsieur Orgon se saisissent de La Branche », ce qui les amène à implorer le pardon. Crispin « se met à genoux devant Monsieur Oronte », puis La Branche, « se mettant aussi à genoux », renchérit : « Oui, nous avons recours à votre clémence. »
La colère du maître, Les Fourberies de Scapin. Mise en scène de Jérôme Jalabert, 2000. Compagnie de l’Esquisse, Théâtre d’Altigone.
Le jeu des acteurs
Mais, même quand il y a des indications scéniques, il appartient au metteur en scène et aux acteurs d’accentuer la gestuelle, la mimique, les jeux des regards… par exemple pour renforcer les remerciements de Crispin quand il est sûr d’obtenir l’argent de la dot : « CRISPIN, embrassant Monsieur Oronte. – Ah ! Quelle bonté, Monsieur Oronte ! Je n'en perdrai jamais la mémoire, une éternelle reconnaissance... Mon coeur... Enfin, j'en suis tout pénétré. » Sans même une didascalie, l’acteur peut aussi mettre en évidence le comique par des regards, des mimiques ou des gestes suggérés par le texte lui-même. Par exemple, quand Crispin entre en scène, son discours outrancier peut provoquer les mimiques d’Angélique face à ce futur époux et des regards échangés avec Lisette, tandis que Madame Oronte, elle, flattée par les compliments, multiplie les minauderies. De même, dans les scènes où Monsieur Oronte fait face aux mensonges des deux trompeurs, l’acteur peut exagérer sa naïveté.
Le comique de mots
Comme pour les gestes, la pièce présente peu des procédés habituels dans les comédies. Ainsi, les insultes restent très rares, sauf en cas de colère, comme au dénouement contre les deux valets : « Messieurs les marauds », « coquin, « traîtres »… Lesage sait cependant jouer sur les noms, par exemple à propos des destinataires des lettres et de leur adresse. Le médecin, « Monsieur Craquet » habite « dans la rue du Sépulcre », ce que souligne plaisamment Monsieur Oronte : « Voilà un médecin qui loge dans le quartier de ses malades. » De même, on peut sourire d’un « avocat au parlement » nommé de façon inattendue « Bredouillet », tandis que le nom d’un « chanoine », « Monsieur Gourmandin », illustre la satire fréquente visant les religieux amateurs de bonne chère.
Les apartés
Parmi les didascalies, il faut noter le rôle particulier de certains apartés, qui revêtent deux fonctions :
En permettant un échange particulier, l’aparté soutient le comique de caractère. Par exemple, quand Madame Oronte tente de dissuader son époux de marier Angélique à Damis, selon sa promesse à Lisette, celle-ci se méfie de sa versatilité et l’encourage, « Courage : ne mollissez point », mais, quand elle cède, le second aparté, lui, inversement, souligne plaisamment cette faiblesse : « Adieu, la girouette va tourner. »
Mais, le plus souvent, les apartés sont liés au stratagème mis en place par Crispin, en soulignant son hypocrisie. Ainsi, dans la scène 9, alors que Monsieur Oronte annonce à Crispin qu’il va « compter la dot », celui-ci feint de donner à son valet, La Branche, un message à transmettre à un « Marquis », preuve de ses nobles relations, mais l’aparté, lui, rappelle l’escroquerie prévue : « Va-t'en arrêter des chevaux pour cette nuit, tu m'entends... » De même, dans la scène 14, quand La Branche développe son mensonge en accusant Valère d’avoir présenté une « lettre supposée » sur le mariage de Damis, l’aparté de Monsieur Oronte révèle la naïveté de son interlocuteur : « Ce qu'il dit est allez vraisemblable. » Lors de l’arrivée de Monsieur Orgon, une menace pour l’imposture, son nouvel aparté annonce le mensonge à venir dont il est certain du succès : « Vous n'êtes pas encore chez eux... »
Plusieurs de ces apartés révèlent la menace que Valère représente pour l'imposture, lui aussi désireux de conclure ce riche mariage : « Crispin m'a dit de ne point paraître ici de quelques jours ; qu'il méditait un stratagème ; mais il ne m'a point expliqué ce que c'est. Je ne puis vivre dans cette incertitude. » Mais il est lui aussi dupe du prétexte mensonger avancé par Crispin pour justifier le rôle qu’il joue : « Quoi que m'ait dit Crispin, je ne puis attendre tranquillement le succès de son artifice. Après tout, je ne sais pourquoi il m'a recommandé avec tant de soin de ne point paraître ici ; car, enfin, au lieu de détruire son stratagème, je pourrais l'appuyer. » Ses premiers doutes, dans la scène 23, préparent le dénouement, mais aussi confirment sa naïveté car il a du mal à admettre avoir été trompé : « Mon traître se serait-il joué de moi ? » Le ton de ces apartés met en évidence l’art de mentir que les deux valets, malgré leur échec, ont pratiqué avec talent.
Le langage à double sens
Lesage sait jouer sur toutes les ressources du langage qui permettent de soutenir la satire, soit des réalités sociales de façon générale, soit du caractère des protagonistes.
Le règne de l’apparence
Dans la dernière scène, Crispin, pour calmer la colère de son maître, lance une injonction qui pourrait résumer le sens même de la comédie : « Doucement, Monsieur, doucement ; ne jugeons point sur les apparences. » Dans les dialogues, en effet, les répliques sont souvent à prendre en sens inverse en raison de l’ironie par antiphrase. Ainsi, dans l’exposition, alors que Crispin relate une malhonnêteté prévue, l’exclamation de Valère le félicite, « Le bon fond de garçon que voilà ! Écoute, Crispin, je veux bien te pardonner le passé, j'ai besoin de ton industrie », tandis que le valet, à travers son éloge plaisant, démasque le but réel de Valère : « Quelle clémence ! » De même, quand Valère explique la richesse du père d’Angélique, « il a trois grandes maisons dans les plus beaux quartiers de Paris », Crispin s’écrie « L'adorable personne qu'Angélique ! », et met en évidence la véritable raison de l’amour de Valère, ce que confirme une autre réplique ironique : « Je connais tout l'excès de votre amour. » Finalement, l’amour n’est qu’une apparence, un masque à adopter pour obtenir la dot espérée.
Tout finit donc par être excusé, le manque de scrupules comme la perte de toute les valeurs morales. Quand, par exemple, Damis dépeint ses joyeuses « débauches » avec son maître Damis et conclut « cela me détourne de mal faire », l’ironie par antiphrase de Crispin approuve cette inversion morale : « L’innocente vie ! »
L’art du mensonge
Puisque, pour tous, l’essentiel est de conforter les apparences, la flatterie est particulièrement utile car elle correspond à l’image que l’on cherche à préserver. C’est ce qui explique tout le début du discours de Lisette destiné à s’assurer de l’appui de Madame Oronte pour empêcher le mariage, et son succès.
LISETTE. – Il faut convenir que madame Oronte est une des plus aimables femmes de Paris.
MADAME ORONTE – Vous êtes flatteuse, Lisette.
LISETTE. – Ah! Madame, je ne vous voyais pas! Ces paroles que vous venez d'entendre sont la suite d'un entretien que je viens d'avoir avec mademoiselle Angélique au sujet de son mariage. Vous avez, lui disais-je, la plus judicieuse de toutes les mères la plus raisonnable.
MADAME ORONTE. – Effectivement, Lisette, je ne ressemble guère aux autres femmes : c'est toujours la raison qui me détermine.
LISETTE. – Sans doute.
MADAME ORONTE. – Je n'ai ni entêtement ni caprice.

C’est cette même stratégie qu’adopte Crispin face à Madame Oronte, en ne reculant pas devant l’exagération : « Quel air ! Quelle grâce ! Quelle noble fierté ! Ventrebleu ! Madame, vous êtes toute adorable. Mon père me le disait bien : tu verras madame Oronte : c'est la beauté la plus piquante... » Mais, le double discours transparaît, à l’insu de tous, car il manque de se trahir et s’arrête juste à temps : « La plus désag... je voudrais, dit-il, qu'elle fût veuve, je l'aurais bientôt épousée »
De la même façon, l’usage de la flatterie de La Branche envers Monsieur Oronte assure le succès de ses mensonges, car celui-ci ne peut qu’approuver son éloge insistant : « Les trompeurs seront trompés. Monsieur Oronte est homme d'esprit, homme de tête, ce n'est point à lui qu'il faut se jouer. », « Malepeste ! Monsieur, que vous êtes pénétrant ! Comment ! Rien ne vous échappe. »
Jacques Leman, illustration pour Les Précieuses ridicules, 1882-1896, gravure, BnF
L’approbation enthousiaste de son interlocuteur, « Je ne me trompe guère dans mes conjectures. J'aperçois ton maître. Je veux rire avec lui de son prétendu mariage, ah, ah, ah, ah ! », accentue alors le ridicule de cet homme naïf. Dès le début de la scène 14, il a été d’ailleurs incapable de mesurer comment La Branche joue sur les mots : « MONSIEUR ORONTE. – Approche, La Branche, viens ça, je te trouve une physionomie d'honnête homme. - LA BRANCHE. – Oh! Monsieur, sans vanité, je suis encore, plus honnête homme que ma physionomie. »
Ainsi, à plusieurs reprises, la tromperie est mise en valeur par le double sens des répliques, par exemple, dans la scène 15, quand Monsieur Oronte annonce sa décision, « Je veux que dans une heure vous épousiez ma fille », les deux approbations de Crispin, « Ah, ah, que cela fera plaisant », et de La Branche, « Oui, oui, c'est cela qui fera tout à fait drôle », loin de traduire la joie du mariage révèlent celle due à l’argent qu’ils vont extorquer. De même, alors que Crispin a menti sur la raison de son « déguisement » et prend à témoin La Branche, « Demandez par plaisir à ce garçon-là si je joue bien mon rôle », l’éloge de son complice prend un double sens : « Ah! Monsieur, que vous avez là un domestique adroit ! C'est le plus grand fourbe de Paris ; il m'arrache cet éloge : je ne le seconde pas mal à la vérité ; et si notre entreprise réussit, vous ne m'aurez pas moins d'obligation qu'à lui. » Mais, au lieu d’éveiller la méfiance du maître, comment ne pas rire de sa confiance aveugle : « Vous pouvez tous deux compter sur ma reconnaissance ; je vous promets. » ?
Le comique de situation
L'inversion
Le rire jaillit spontanément en raison d'un effet de surprise, quand le public, auquel a été annoncée une situation, voit se produire le contraire. C’est le cas dès la seconde partie de l’exposition à propos du mariage d’Angélique. Séduite par la flatterie de Lisette, Madame Oronte promet avec force de soutenir le refus du mariage : « Ma fille n'aura point d'autre époux que lui : c'est moi qui vous le dis. » Mais, face à son mari, elle recule très rapidement, « Oh ! Je ne m'y oppose pas. », confirmant ainsi son portrait fait par La Branche à Crispin : « une femme qui s'aime et qui est d'un esprit tellement incertain, qu'elle croit dans le même moment le pour et le contre. »
Mais Lesage reprend surtout un mécanisme connu que, dans son essai, Le Rire (1900), Bergson nomme "l’arroseur arrosé". À deux reprises, en effet, les deux valets trompeurs se retrouvent face à un piège tendu par leur victime, Monsieur Oronte, auquel ils ont bien du mal à échapper.
Dans la scène 10, Monsieur Oronte interroge Crispin sur l’issue du procès de son prétendu père, dont il ne sait rien, d’où son « air inquiet » et son aparté : « Il devait me parler de ce procès-là ! » Ses premières réponses restent donc vagues, mais il commet une erreur sur son adversaire, le « plus grand chicaneur, au moins raisonnable de tous les hommes », que relève aussitôt Monsieur Oronte : « Qu'appelez-vous de tous les hommes ? Il m'a dit que sa partie était une femme. » Heureusement, Crispin ne manque pas de présence d’esprit, et réussit à échapper au piège : « Oui, sa partie était une femme : d'accord ; mais cette femme avait dans ses intérêts un certain vieux Normand qui lui donnait des conseils. C'est cet homme-là qui a bien fait de la peine à mon père... »
Dans la scène 14, c’est au tour de La Branche d’être pris au piège. Valère, informé par Damis de son mariage, l'a annoncé à Lisette qui a transmis la nouvelle à son maître. Mais La Branche ignore tout de cela, donc, quand Monsieur Oronte l’accuse d’être « complice d’un projet si criminel », il pense forcément que l’imposture est découverte, proteste de son innocence, et s’affole face aux menaces lancées : « si tu ne me fais pas tout à l'heure un aveu sincère de toutes choses, je vais te mettre entre les mains de la justice », « Holà quelqu'un, qu'on me fasse venir un commissaire. » Mais, prudemment, il cherche à gagner du temps, demande des précisions : « Allons, éclaircissons-nous tous deux de sang-froid, ça, qui vous a dit que mon maître était marié ? » Dès le moment où il apprend que c’est Valère qui a mentionné cette lettre, il improvise une riposte, expliquant que cette annonce est un mensonge dû à sa jalousie contre Damis.
Dans les deux cas, les rôles s’inversent alors : le trompeur, qui risquait de se voir confondu, se retrouve en position de force.
Le coup de théâtre
L’autre procédé propre à produire un décalage comique est ce que l’on nomme coup de théâtre, qui provoque deux effets différents
Dans certains cas, le public est tout aussi surpris que le personnage, ce qui crée un horizon d’attente, tel celui redoublé dans la scène 18, d’abord pour savoir qui fait si peur à La Branche.
CRISPIN. – Que regardes-tu donc avec tant d'attention ?
LA BRANCHE. – Je regarde... Oui... Non... Ventrebleu ! Serait-ce lui ?
CRISPIN. – Qui, lui ?
LA BRANCHE. – Hélas ! Voilà toute fa figure !
CRISPIN. – La figure de qui ?
LA BRANCHE. – Crispin, mon pauvre Crispin, c'est Monsieur Orgon.
CRISPIN. – Le père de Damis ?
LA BRANCHE. – Lui-même.
Les deux valets sont conscients du danger : « tout va se découvrir », déclare Crispin, et le public attend alors de savoir comment La Branche va pouvoir écarter la menace, donc comment il va réussir à nouveau à tromper cet adversaire.
Mais, dans plusieurs autres cas, le coup de théâtre est préparé, comme le dénouement dans la pièce, en plusieurs temps. Dans la scène 23, c’est la décision en aparté de Valère qui l’annonce : « Quoi que m'ait dit Crispin, je ne puis attendre tranquillement le succès de son artifice. Après tout, je ne sais pourquoi il m'a recommandé avec tant de soin de ne point paraître ici ; car, enfin, au lieu de détruire son stratagème, je pourrais l'appuyer. » S’il se montre, tout est perdu pour les valets. Puis le hasard amène une rencontre entre Monsieur Oronte, « allant chez [s]on notaire », et monsieur Orgon : l’imposture et tous les mensonges se révèlent alors dans la scène 25… Le public attend dont de savoir comment réagiront les deux valets démasqués, et quel sera leur châtiment.
POUR CONCLURE
Par les procédés qui renforcent le comique de caractère, gestes, langage, situation, Lesage prête à ses personnages un comportement qui fait sourire, mais qui révèle, en réalité, les défauts de la société, indépendamment du statut social.
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Les deux valets trompeurs sont, certes, démasqués, mais leur imposture a pu fonctionner grâce à la nature de leurs victimes, qui, souvent aveuglés par la flatterie, comme Monsieur et Madame Oronte, font preuve d’une grande naïveté.
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D’ailleurs, leur châtiment reste limité puisque Monsieur Oronte, non seulement leur pardonne, mais leur procure des postes qui leur permettront de faire « fortune » par des abus et l’absence de valeurs morales.
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Quant au mariage de Valère, s’il répond à son désir, le public sait, depuis la scène d’exposition, qu’il ne repose pas vraiment sur un amour sincère mais sur l’importance de la dot promise nécessaire pour régler ses dettes de jeune libertin. En cela, il ne diffère pas de l’objectif des valets, Crispin et La Branche.
Ainsi, si cette étude met en évidence la persistance de l’héritage comique, avec la volonté de divertir le public, elle montre aussi l’évolution du théâtre et de ses spectateurs : la simple farce quitte la scène de la Comédie-Française pour se dérouler sur les tréteaux de la Foire, devant un public plus populaire qui apprécie les ressorts comiques les plus élémentaires. Mais, débutant au théâtre, Lesage veut redonner à la comédie ses lettres de noblesse. Ainsi, il joue tout particulièrement sur le langage pour faire ressortir les réalités d’une époque où l’argent, prenant la première place dans la société, efface toutes les valeurs morales. La pièce pose aussi la question de l’autre objectif assigné à la comédie, instruire le public. Le rire a, en effet, perdu sa légèreté traditionnelle pour soutenir le constat, lucide et amer, d’une évolution de la société, contre laquelle Lesage ne s’indigne pas vraiment… Elle est, tout simplement, le résultat d’une transformation sociale que l’auteur montre, sans illusion sur la possibilité de la corriger.
