Scène 3 : la mise en place du stratagème, d' "Assurément. Mais dis-moi..." à la fin
Pour lire l'extrait
Après la scène d’exposition entre Crispin et son maître, qui présente les personnages, la situation, et l’enjeu de l’intrigue, le mariage de Valère avec Angélique, déjà promise à un « rival », un bref monologue confirme l’ambition financière du valet : « Que je suis las d'être valet ! Ah ! Crispin ! C'est ta faute. Tu as toujours donné dans la bagatelle ! Tu devrais présentement briller dans la finance. » La scène suivante montre la rencontre entre lui et un de ses amis, La Branche, dont le début de cette troisième scène fait le portrait. Il a été accusé de vol, et arrêté, emprisonné « sept semaines » au Châtelet dont il n’a pu sortir que grâce à l’appui d’une « bonne amie ». Il a donc choisi de servir comme valet, et reconnaît volontiers apprécier les « débauches » faites avec son maître, « un jeune homme appelé Damis ». Dans la suite de leur dialogue les informations données nouent alors l’action de la comédie. Quelle image des valets Lesage propose-t-il ici ?
Première partie : de précieuses information (du début à la ligne 31)
La réponse de La Branche, « dans cette maison », aux questions de Crispin, dans la suite du dialogue, « Mais, dis-moi, la Branche, qu'es-tu venu faire à Paris ? Où vas-tu ? », permet d’imaginer le cadre de la scène, qui respecte la règle classique de l’unité de lieu : elle se déroule dans la rue, à proximité du logis d’Oronte, où Crispin s’apprêtait à se rendre pour apprendre de Lisette le nom du rival de Valère auprès d’Angélique. Crispin reçoit cette information de La Branche en deux temps.
Le mariage prévu
L’annonce du mariage à venir d’Angélique, « promise à Damis » est rapide, et confirmée par les précisions temporelles de La Branche, qui les certifie en tant que témoin direct : « Monsieur Orgon, père de Damis, était à Paris il y a quinze jours. J'y étais avec lui. Nous allâmes voir Monsieur Oronte qui est de ses anciens amis, et ils arrêtèrent entre eux ce mariage. » La première réaction de Crispin, « C'est donc une affaire résolue ? », qui voit dans cette nouvelle la disparition de l’espoir de fortune de son maître, donc le sien, entraîne une confirmation qui remet au premier plan la place accordée à l’argent, en mentionnant le montant de la dot : « Oui : le contrat est déjà signé des deux pères et de Madame Oronte. La dot, qui est de mille vingt écus en argent comptant, est toute prête. » Un montant considérable, et l’exclamation de Crispin, « Ah ! Parbleu, cela étant, Valère, mon maître n'a donc qu'à chercher fortune ailleurs » traduit sa déploration devant un échec définitif.
Un coup de théâtre
Après l’annonce de Crispin, « Il est amoureux de cette même Angélique mais, puisque Damis... », fait alors intervenir un coup de théâtre. La riposte de La Branche lui coupe la parole en inversant brutalement la perspective de mariage : « Oh ! Damis n'épousera point Angélique. Il y a une petite difficulté », « Pendant que son père le mariait ici, il s'est marié à Chartres, lui. » Les explications qui suivent confirment le précédent portrait de Damis qui évoquait ses « débauches », puisqu’il n’a pas hésité à compromettre une jeune fille, ce qui, vu son statut social, l’a contraint à réparer cette faute par le mariage : « Il aimait une jeune personne avec qui il avait fait les choses, de manière qu'au retour du bon homme Orgon, il s'est fait, en secret, une assemblée de parents. La fille est de condition. Damis a été obligé de l'épouser. » L’espoir renaît donc chez Crispin, « Oh ! Cela change la thèse », Coup de théâtre souligné par l’exclamation de Crispin, « Retirer la parole de Monsieur Orgon ! », qui traduit sa surprise et les précisions de La Branche confirment la situation, « J'ai trouvé les habits de noces de mon maître tous faits. J'ai ordre de les emporter à Chartres, aussitôt que j'aurai vu Monsieur et Madame Oronte, et retiré la parole de Monsieur Orgon », font renaître son espoir de trouver une solution, d’où la reprise de cette information dans son exclamation : « Retirer la parole de Monsieur Orgon ! »
Deuxième partie : del’imposture projetée (des lignes 32 à 53)
La naissance de l'idée
Dans l’exposition, Valère a loué l’« industrie » de son valet, et la preuve en est donnée dans la suite de l’échange entre lui et La Branche, face auquel son interpellation le place d’emblée en position de supériorité : « Attends, la Branche, attends, mon enfant ; il me vient une idée ». À sa question, « dis-moi un peu, ton maître est-il connu de Monsieur Oronte ? », la réponse de La Branche, « Ils ne se sont jamais vus », annonce la supercherie qui naît dans l’esprit du valet : si personne dans la famille de Monsieur Oronte ne connaît Damis, ne serait-il pas facile de prendre sa place pour accéder à la fortune ? Mais, pour cela Crispin a besoin d’un appui, d’où son hypothèse : « Ventrebleu ! Si tu voulais, il y aurait un beau coup à faire ». Cependant, il procède très habilement pour impliquer son ami dans ce projet : « mais, après ton aventure du Châtelet, je crains que tu ne manques de courage. » Il le présente, en effet, comme un défi à relever, en comptant sur la personnalité de La Branche, qui lui non plus ne recule pas devant les malhonnêteté et l’espoir de s’enrichir. La plaisante protestation de La Branche, imagée, « Non, non, tu n'as qu'à dire ; une tempête essuyée n'empêche point un bon matelot de se remettre en mer », montre qu’il a habilement réussi à éveiller son intérêt : « Parle ; de quoi s'agit-il ? » L’hypothèse lancée par la question, « Est-ce que tu voudrais faire passer ton maître pour Damis, et la lui faire épouser ? », renvoie au rôle traditionnel du valet dans les comédies depuis le théâtre antique : par une fourberie, soutenir le mariage d’un jeune maître.
Le stratagème
C’est sur ce rôle du valet que porte l’originalité de Lesage, qui propose une toute autre fourberie, en rejetant cette hypothèse : « Mon maître, fi donc, voilà un plaisant gueux pour une fille comme Angélique ». Son lexique péjoratif met ainsi en valeur son mépris envers son maître, et son annonce, « je lui destine un meilleur parti. », précisée par son bref monosyllabe, « Moi », traduit l’inversion des rôles : en envisageant de prendre la place de son maître auprès de la jeune fille, le valet devient son égal, et même son « rival », confirmant le titre. Et, loin de s’indigner, La Branche manifeste son admiration pour cette stratégie : « Malpeste ! Tu as raison, cela n'est pas mal imaginé, au moins. » La façon dont Crispin détaille ensuite son imposture fait sourire. Il repose sur un premier mensonge, « Je suis amoureux d’elle », une reprise de la confidence faite par Valère dans l’exposition, puis la présente comme un véritable plan de bataille militaire, avec des étapes posées avec certitude par l’emploi du futur : « Je prendrai le nom de Damis », « J'épouserai Angélique », « Je toucherai la dot », « Et je disparaîtrai avant qu'on en vienne aux éclaircissements. »

Le plan détaillé. Mise en scène des Fourberies de Scapin de Gérard Mascot, 2025, par l’Illustre Théâtre de Pézenas
La progression du plan met en évidence l’objectif réel, où sa puissance s’affirme par l’anaphore du pronom « Je » : s'emparer de la dot prévue. Et l’emploi du présent dans les approbations successives de La Branche est comique, donnant l’impression de celle d’un père face à un fils résolu.
Troisième partie : deux complices (de la ligne 54 à la fin)

Deux complices, Scapin et Valère. Mise en scène des Fourberies de Scapin Colette Roumanoff, 2018. Théâtre des Nouveautés
Le rôle de La Branche
Mais La Branche a perçu l’omniprésence du « Je », qui minimise son rôle, et réagit quand Crispin évoque le résultat, la fuite avec l’argent, « Expliquons-nous mieux sur cet article ». l’interrogation de Crispin, « Pourquoi ? », confirme d’ailleurs qu’il n’a pas réellement envisagé un partage du bénéfice, alors que La Branche, lui, il entend bien, tirer aussi profit du stratagème, d’où son insistance : « Tu parles de disparaître avec la dot sans faire mention de moi. Il y a quelque chose à corriger dans ce plan-là. »
L’acceptation de Crispin, « Oh ! Nous disparaîtrons ensemble », répare cette erreur, et La Branche confirme son appui : « À cette condition-là, je te sers de croupier. » Sa comparaison inscrit clairement le stratagème dans le monde du jeu d’argent, où il est possible de s’enrichir si l’on a l’aide, pour tricher, du « croupier » qui distribue les cartes.
L'élaboration d'une stratégie
Dans un premier plan, pour que l’imposture réussisse, il est essentiel de manipuler les parents qui doivent décider du mariage de leur fille, donc connaître les failles qu’il pourra exploiter, d’abord chez le père : « Apprends-moi de quel caractère est Monsieur Oronte ? » Son statut social, « un bourgeois fort simple », est propre à faciliter la ruse, car cela sous-entend qu’il ne sera pas vraiment attentif aux codes compliqués de la bienséance, et la précision, « un petit génie », confirme qu’il ne brille pas par sa vivacité d’esprit et sa lucidité. Il est tout aussi important de pouvoir s’assurer de l’appui de la mère, dont le portrait est particulièrement critique : « Une femme de cinquante-cinq à soixante ans ; une femme qui s'aime et qui est d'un esprit tellement incertain, qu'elle croit dans le même moment le pour et le contre. » Il annonce ainsi qu’il sera facile de la séduire en la flattant et qu’elle ne sera pas un obstacle difficile à franchir.
Il reste l’accomplissement de la transformation du valet en jeune maître, « Cela suffit, il faut à présent emprunter des habits pour... », difficulté immédiatement effacée par ce complice : « Tu peux te servir de ceux de mon maître ; oui, justement, tu es à peu près de sa taille. » On sourit de la vanité alors manifestée par Crispin : « Peste ! Il n'est pas mal fait. »
La fin du dialogue confirme que c’est bien Crispin qui mène le jeu, malgré l’emploi du déterminant possessif pluriel dans l’intervention de La Branche : « Je vois sortir quelqu'un de chez Monsieur Oronte ; allons dans mon auberge concerter l'exécution de notre entreprise. » La dernière réplique de Crispin avec la reprise du « je » affirme le premier rôle qu’il entend bien conserver : « Il faut auparavant que je courre au logis, parler à Valère, et que je l'engage, par une fausse confidence, à ne point venir de quelques jours chez Monsieur Oronte. Je t'aurai bientôt rejoint. » Le stratagème exige, en effet, que Valère ne devienne pas un obstacle, s’’il reconnaît son valet.
CONCLUSION
Cette scène rattache l’action à venir au titre de la comédie. En prenant la place de Damis, Crispin, le valet, devient, en effet, le "rival" de son maître, Valère, mais non pas en amour, car il n’en est pas question ni pour l’un ni pour l’autre, mais en partageant la même ambition que lui : s’enrichir grâce à la dot prévue. Finalement, entre le valet et le maître, la différence n’est pas si grande : tous deux sont tout aussi hypocrites pour obtenir un profit. Lesage met ainsi en scène l’évolution de sa société de son temps : le valet n’a plus seulement pour rôle de soutenir son maître, il entend bien prendre sa place, ce que confirme la complicité rapidement acceptée par La Branche, qui voit très vite le profit qu’il peut, lui aussi, tirer de cette imposture. Deux trompeurs s’associent donc, très rapidement comme le montre la rapidité du dialogue, qui crée un horizon d'attente : le public est impatient de voir comment la stratégie annoncée Va se réaliser.
Explications : Alain-René Lesage, Crispin rival de son maître, 1707
Scène 1 : l'exposition
Pour lire la scène
Dès le lever du rideau, toute représentation théâtrale doit retenir l’attention des spectateurs, tout en leur permettant de suivre l’action qui va se dérouler sur scène. Tel est le double rôle de ce que l’on nomme "scène d’exposition" : informer et séduire. Dans l’exposition de Crispin rival de son maître, sa comédie en un acte datant de 1707, en écho au titre, Lesage met face à face les deux personnages, le maître, Valère, et son serviteur, Crispin, une relation fréquente dans les comédie depuis l'antiquité. Cette exposition répond-elle à ce double rôle ?
Première partie : une entrée en scène dynamique (du début à la ligne 28)
Un conflit
La pièce commence in medias res par un échange rapide où le maître impose son autorité par ses insultes dans trois exclamations : « Ah ! Te voilà, bourreau ! », « Coquin ! », « De quoi je me plains, traître ! » Ce n’est que dans un second temps que le public apprend la raison de cette colère, qui paraît légitime : « Tu m'avais demandé congé pour huit jours, et il y a plus d'un mois que je ne t'ai vu. » D’où sa question purement rhétorique : « Est-ce ainsi qu'un valet doit servir ? »
Un héritage antique : un maître autoritaire et son esclave, vers 350-340 av. J.-C. Cratère à figures rouges de Sicile. Musée du Louvre

Face à cette colère, son valet, qui se sait forcément en faute, tente d’abord de temporiser : « Parlons sans emportement. » Mais son injonction est déjà un début d’audace, qu’il prolonge avec insolence. L’incise polie n’empêche pas, en effet, l’ironie du déterminant possessif qui associe son maître au terme « coquin » employé pour son valet : « Laissons là, je vous prie, nos qualités. » Mais il va plus loin encore dans l’insolence par sa comparaison qui retourne l’accusation contre Valère, « Parbleu ! Monsieur, je vous sers comme vous me payez », en atténuant à peine par le verbe modalisateur le refus de se soumettre à son autorité : « il me semble que l'un n'a pas plus de sujet de se plaindre que l'autre. »
Les rôles inversés
La relation s’inverse alors, puisque le maître ne relève pas cette insolence, pour interroger son valet : « Je voudrais bien savoir d'où tu peux venir ? », « Quelle expédition? » Lesage introduit ainsi un thème de la pièce, essentiel pour les deux personnages : l’argent.
La réponse du valet révèle, en effet, son désir de s’enrichir : « Je viens de travailler à ma fortune. » Mais l’explication donnée, derrière la désinvolture qui la minimise, en dit long sur le rôle qu’il a pu jouer : « Lever un droit qu'il s'est acquis sur les gens de province, par sa manière de jouer. » En fait de « petite expédition », il a aidé un jeune noble, un « Chevalier », à obtenir le paiement de dettes de jeu, et, vu que les gains ont été acquis par « sa manière de jouer », ce qui suggère qu’il a triché, il n’a pas voulu exercer ce « droit » au tribunal, mais par la force. Crispin a donc servi d’homme de main. Ainsi, il ne recule pas devant la malhonnêteté, ce que confirme la façon dont son image présente plaisamment l’échec de cette démarche : « nous n'avons pas fait une heureuse pêche. Le poisson a vu l'hameçon, il n'a point voulu mordre à l'appât. »
Mais son maître manifeste ce même désir d’argent en n’hésitant pas, d’abord à féliciter son valet pour l’appui qu’il a essayé d’apporter : « Le bon fond de garçon que voilà ! ». De plus, alors même qu’il ne peut lui verser ses gages, il va jusqu’à lui demander son aide financière : « Tu viens donc, fort à propos, car je n'ai point d'argent, et tu dois être en état de m'en prêter. » Mais la formulation de cette demande, « Écoute, Crispin, je veux bien te pardonner le passé, j'ai besoin de ton industrie », est doublement ambiguë :
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D’une part, il la masque sous une prétendue générosité, ce que relève d’ailleurs Crispin par son exclamation ironique : « Quelle clémence ! »
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D’autre part, le choix lexical, la connotation péjorative du terme « industrie » sous-entendant une habileté qui ne recule pas devant la malhonnêteté, montre que lui-même ne fait pas grand cas des valeurs morales...

Le portrait de Valère
Les réactions de Crispin à l’aveu plus direct de Valère, « Je suis dans un grand embarras », achèvent de détruire la relation habituelle entre un maître et son valet, puisqu'à présent, c’est le valet qui brosse un portrait critique de Valère. Comme bien des jeunes nobles, pour satisfaire à ses plaisirs, sa première question souligne les dettes contractées pour un habillement élégant : « Vos créanciers s'impatientent-ils ? » L’exemple pris dans la seconde question illustre le fonctionnement de l’usure, la signature d’« un billet de neuf cents francs pour trente pistoles d'étoffe qu'il vous a fourni ». L’écart est considérable, en effet, entre le montant de l’achat, « trente pistoles », soient environ 300 francs, et celui du remboursement exigé, « neuf cents francs », trois fois le prix que le créancier est en droit d’exiger par une « sentence » en justice.
Un jeune amant. Mise en scène de L’Avare, 2023, par le Théâtre du Valet de cœur
Mais, malicieusement, Crispin a créé un effet d’attente, car la réplique suivante met en évidence un véritable abus de confiance : « Ah ! J'entends. Cette généreuse Marquise, qui alla elle-même payer votre tailleur qui vous avait fait assigner, a découvert que nous agissions de concert avec lui. » Non seulement, il savait déjà que Valère n’avait pas lui-même réglé cette dette, mais avait profité d’une riche conquête féminine ; mais il souligne qu'il a fait preuve d’une malhonnêteté encore plus grande, car la facture du « tailleur » a été délibéré augmentée en accord avec lui, autant de profit pour Valère si une femme la rembourse à sa place.
Finalement, quand il s’agit d’argent, le maître et la valet manquent tout autant de scrupules l’un que l’autre, comme l’illustre plaisamment l’emploi du pronom pluriel « nous ».
Deuxième partie : l’intrigue amoureuse (de la ligne 29 à la fin)
La révélation de Valère
Il est habituel que l’enjeu, dans une comédie, soit une histoire d’amour conduisant, au dénouement, à un heureux mariage. L’aveu de Valère, « Je suis devenu amoureux », n’a donc rien de surprenant, sinon par le verbe choisi qui laisse supposer une transformation de ce jeune libertin. Mais le commentaire de Crispin est intéressant car son approbation initiale, « Je la connais de vue. Peste ! La jolie figure ! », est suivie d’une précision qui remet au premier plan l’argent : « Son père, si je ne me trompe, est un bourgeois qui demeure en ce logis, et qui est très riche. » Tout en indiquant le décor extérieur de la scène, il donne ainsi sens à la présentation de Valère, « fille unique de Monsieur Oronte », signe déjà de la fortune dont un époux pourrait disposer. Et c’est sur la richesse du père que renchérit doublement Valère : « Oui, il a trois grandes maisons dans les plus beaux quartiers de Paris », « De plus, il passe pour avoir de l'argent comptant. » S’agit-il donc vraiment d’amour, ou d'une quête de fortune, pour le maître comme pour le valet ? L’exclamation de Crispin confirme ce doute, « L'adorable personne qu'Angélique ! », renforcée par l’ironie de son jugement sur son maître : « Je connais tout l'excès de votre amour. »
Un obstacle
Le peu de valeur accordée à cet amour ressort de la désignation d’Angélique dans la question de Crispin : « Mais où en êtes-vous avec la petite fille ? » Mais la scène d’exposition doit aussi introduire l’action à venir, donc apporter au public les informations nécessaires sur la situation : « Et vos sentiments ? » Une situation qui révèle la conquête entreprise par Valère, « Depuis, huit jours que j'ai un libre accès chez son père, j'ai si bien fait, qu'elle me voit d'un œil favorable », le connecteur d’opposition introduit un obstacle, annoncé d’abord de façon vague, « mais Lisette, sa femme de chambre, m'apprit hier une nouvelle qui me met au désespoir », avec une hyperbole plaisamment reprise par Crispin, qui ne prend guère au sérieux cette douleur amoureuse : « Eh ! Que vous a-t-elle dit, cette désespérante Lisette ! » L’obstacle explicité, « Que j'ai un rival ; que Monsieur Oronte a donné la parole à un jeune homme de province qui doit incessamment arriver à Paris pour épouser Angélique », pose l’enjeu de la comédie : Valère pourra-t-il épouser Angélique ?
L'horizon d'attente
En même temps, la suite de l’intrigue est préparée par l’ignorance de Valère sur ce « rival » : « C'est ce que je ne sais point encore. On appelle Lisette dans le temps qu'elle me disait cette fâcheuse nouvelle, et je fus obligé de me retirer sans apprendre son nom. » Crispin mesure aussitôt la difficulté, le risque de perdre cette perspective de richesse, sans oublier son profit personnel possible comme le prouve le pronom « nous » qui l’associe à son maître : « Nous avons bien la mine de n'être pas sitôt propriétaire des trois belles maisons de Monsieur Oronte. » La fin de la scène confirme alors l’inversion des rôles. C’est le maître qui donne l’ordre, mais en impliquant le valet dont il connaît l’« industrie » ; cependant, l’injonction de Crispin lui impose de se soumettre à la puissance de son valet, « Laissez-moi faire. », ce qu’il accepte volontiers : « Je vais t'attendre au logis. »
CONCLUSION
Cette scène d’exposition correspond à la tradition du théâtre comique, en répondant à la double fonction attendue.
La fonction informative
Elle informe le spectateur de la situation des personnages, le couple maître-valet, hérité de la comédie antique, où l'esclave apportait le plus souvent son appui aux amours de son jeune maître contre les refus des pères, comme annoncé à la fin de la conversation. Elle pose aussi le portrait de ces personnages, eux aussi conformes à la tradition pour Crispin, un fripon insolent, comme pour son maître, un jeune homme dépensier et libertin. Enfin, la place prépondérante accordée à l’argent par les deux personnages l’introduit comme le thème-clé de la pièce.
La fonction de séduction
Mais la scène fait preuve de qualités particulières, qui la rendent originale et retiennent l’attention des spectateurs.
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D’une part, elle est particulièrement dynamique, en raison du conflit initial – au lieu d’un récit, le plus souvent – et de la brièveté des courtes répliques échangées.
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D’autre part, l’horizon d’attente créé dépasse l’enjeu habituel en mettant en avant le regard critique porté par Lesage sur la société de son époque. Le valet n’est pas un simple fourbe, Il remet en cause la hiérarchie en quittant sa place sans alerter son maître, en répliquant directement à ses accusations, et même en l’accusant à son tour en en faisant son égal en malhonnêteté. Ainsi, Lesage cherche à dépeindre l'évolution sociale qui s'annonce au début du XVIIIème siècle.
Ainsi, le spectateur, s’appuyant sur le titre, peut pressentir l’action : ce « rival », ayant finalement le même but que son maître, hésitera-t-il à le tromper, en tirant lui-même profit de la relation amoureuse ?
Scène 9 : l'imposture
Pour lire l'extrait
Dès la scène 3, l’action de la comédie s’est nouée entre les deux valets, celui de Valère, Crispin, « las d’être valet » et désireux de faire « fortune », et La Branche, celui de Damis. Valère a annoncé à son valet son désir d’épouser la fille d’Oronte, Angélique, en raison de la richesse de son père, mais celle-ci est déjà promise à un jeune homme dont il ignore le nom. Il lui demande donc son appui. Or, quand, lors de leur rencontre, La Branche rapporte à son ami qu’il s’agit de son propre maître Damis et qu’il vient annoncer à la famille l’annulation de ce mariage, Crispin a l’idée d’une imposture : se présenter dans la famille comme Damis, obtenir la dot et s’enfuir. La Branche accepte vite de lui servir de complice, en partageant le profit. De son côté, Lisette, la femme de chambre d’Angélique, amoureuse de Valère, tente d’empêcher son mariage avec Damis en persuadant Madame Oronte de s’y opposer. En vain : face aux arguments de son époux, elle cède rapidement. La scène 9 marque le début du plan mis en place par Crispin, qui se présente dans la famille. Comment Lesage met-il en scène la fourberie du valet ?
Première partie : l’entrée en scène (du début à la ligne 11)
Les salutations
Immédiatement se manifeste la flatterie de Crispin, « Est-ce là Monsieur Oronte, mon illustre beau-père ? », tandis que la réponse de La Branche, « Oui. Vous le voyez en propre original », est d’une lourdeur comique. Ce langage comique est aussi prêté à Crispin, mis en valeur par le chiasme redondant, : « Ma joie est extrême de pouvoir vous témoigner l'extrême joie que j'ai de vous embrasser. » Aucune didascalie ne signale à un lecteur le mouvement qui accompagne la phrase suivante, « Voilà, sans doute, l'aimable enfant qui m'est destinée ? », mais la réplique de Monsieur Oronte l’explicite : « Non, mon gendre, c'est ma femme. Voici ma fille Angélique. » Crispin s’est donc tourné vers sa future belle-mère, ce qui, vu son âge, rend son éloge hyperbolique ridicule. Mais cette flatterie est habile car elle répond au portrait critique de Madame Oronte brossé par son complice dans la scène 3 : « une femme qui s’aime ». Parallèlement, la réponse très neutre du mari laisse supposer que, là encore conformément au portrait antérieur, le qualifiant de « petit génie », Monsieur Oronte manque d'esprit.
Une scène de présentation
Dès l’entrée de Crispin, qui a revêtu les vêtements de Damis pour jouer ce rôle, l’exclamation de sa future belle-mère, « Il n'est pas mal fait, vraiment ! », fait sourire. La Branche, en effet, a précisé son âge, « de cinquante-cinq à soixante ans », ce qui rend pour le moins inapproprié son éloge sur le physique, donnant l’impression qu’elle pourrait être séduite…
En tant que valet de Damis, qui a été témoin du contrat de mariage conclu entre les deux pères, il est logique que ce soit lui qui introduise son soi-disant maître, et préside aux salutations attendues. Lesage joue alors sur le décalage entre les règles de la bienséance et le langage des valets.

Pierre Brissart, Le projet de mariage, frontispice de l’édition de 1682 du Mariage forcé de Molière. BnF
Deuxième partie : l’art de séduire (des lignes 12 à 26)
L'hypocrisie du valet
Les deux exclamations prolongent ensuite l’éloge, à partir de la confusion initiale entre les deux femmes : « Malepeste ! La jolie famille ! Je ferais volontiers ma femme de l'une, et ma maîtresse de l'autre. » Cependant, cette formulation devrait attirer un doute, d’abord par l’interjection familière, mais surtout en raison de la proposition d’adultère, totalement indécente et immorale, en plus face à son époux. Ce comportement, contraire à la plus élémentaire bienséance, devrait entraîner une réaction choquée du couple.

Mais, en l’absence de protestation, Crispin s’autorise à aller encore plus loin dans la flatterie, accentuée par la gradation ternaire des exclamations, « Quel air ! Quelle grâce ! Quelle noble fierté ! », dont la noblesse est brisée par le juron qui suit, « Ventrebleu ! »
Les hyperboles se multiplient ensuite, renforcées par le discours rapporté : « Madame, vous êtes toute adorable. Mon père me le disait bien : tu verras madame Oronte : c'est la beauté la plus piquante... » Cependant, le décalage est tel entre cet éloge et la réalité, qu’il manque de peu de commettre une erreur, et s’interrompt avant de prolonger ce prétendu discours par un souhait pour le moins inapproprié : « La plus désag... je voudrais, dit-il, qu'elle fût veuve, je l'aurais bientôt épousée. » Même la dernière louange, « Qu'il est mortifié de ne pouvoir être de la noce ! Il se proposait bien de danser la bourrée avec Madame Oronte » est révélatrice de la bassesse du valet, car cette danse populaire dans les campagnes d’Auvergne est inappropriée dans cette circonstance.
Jacques Leman, Des salutations flatteuses, Gravure pour Les Précieuses ridicules de Molière, 1882-1896. BnF
Des réactions ridicules
Comme l’espérait Crispin, Madame Oronte se montre sensible au compliment flatteur : « Cela est trop galant. Il paraît avoir de l'esprit. » Quand l’éloge se prolonge, elle joue même la jeune coquette par sa dérobade feinte : « Fi donc. » De même, au lieu de blâmer le prétendu souhait du père, son mari s’en amuse comme s’il s’agissait d’une simple plaisanterie : « MONSIEUR ORONTE, riant. – Je lui suis parbleu ! Bien obligé. » Par contraste, l’approbation de son épouse, « Je l'estime infiniment, monsieur votre père », soutenue par son exclamation, « Que je suis fâchée qu'il n'ait pu venir avec vous ! », confirme la réussite de cette flatterie… Finalement, Lisette est la seule à mesurer la grossièreté du personnage par son commentaire ironique : « Et du goût même. »
Troisième partie : les deux complices (de la ligne 27 à la fin)
L’intervention de La Branche interrompt ces flatteries – peut-être craint-il que l’exagération finisse par être perçue – et remet la conversation sur le point essentiel, l’argent, mais de façon habile, en mettant en avant la joie du mariage à venir chez le futur beau-père : « Il vous prie d'achever promptement ce mariage ; car il a une furieuse impatience d'avoir sa bru auprès de lui. » Il rappelle ainsi à Monsieur Oronte son rôle de père dans ce mariage arrangé entre les deux familles : « Eh ! Mais toutes les conditions font arrêtées entre nous et signées. Il ne reste plus qu'à terminer la chose et compter la dot. » Très habilement, il obtient le résultat souhaité par les deux complices, mis en avant par le dernier mot, « la dot », repris avec enthousiasme par Crispin : « Compter la dot ! Oui, c'est fort bien dit. »
Il doit alors mettre en place la suite du plan, leur fuite avec l’argent, d’où l’aparté en incise, « Va-t'en arrêter des chevaux pour cette nuit, tu m'entends... », masqué par un alibi, la « commission » dont il charge La Branche : « Va chez le Marquis... […] Et tu lui diras que je lui baise les mains. » Commission totalement dépourvue d’importance, mais qui lui permet de sous-entendre que ce futur gendre a des relations dans la noblesse. La dernière réplique de La Branche, « J’y vole », prend alors un double sens : derrière l’obéissance du valet à son prétendu maître, il souligne sa joie à l’idée du profit qui s’annonce.
CONCLUSION
Cette scène était attendue par le public depuis la présentation par Crispin de son stratagème, et l’appui que lui a apporté La Branche, tous deux ayant le même objectif : s’enrichir en accaparant la « dot » prévue par ce mariage arrangé. Cette scène de présentation révèle l’hypocrisie de l’imposteur, qui multiplie les flatteries, mais rendues comiques, d’une part par ses exagérations, d’autre part par le décalage entre les codes de la bienséance et les formulations souvent familières, voire grossières. Un comique encore accentué par la réaction du couple, dupe de ces flatteries.
Cette scène se ferme donc sur la perspective de la réussite du projet financier des deux valets.
Scène 14 : une première péripétie
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À la fin de la scène 9, après sa présentation à Madame et Monsieur Oronte, les parents d’Angélique, sous le nom de Damis, censé l’épouser, l’imposture du valet Crispin, avec la complicité de La Branche, valet de Damis, semble lui permettre d’atteindre son objectif : accaparer la « dot » promise. Il réussit habilement à échapper à un premier piège dans la scène suivante à propos d’un procès mentionné par Monsieur Oronte dont il ignore que l’adversaire est une femme et non pas un homme. Mais un coup de théâtre intervient : le maître de Crispin, Valère, apprend que son « rival » auprès d’Angélique n’est autre que son ami Damis, dont il vient de recevoir une lettre l’informant de son mariage récent. Certain, à présent, d’obtenir la « dot » que lui aussi souhaite, il en informe Angélique et Lisette, sa femme de chambre, qui s’empresse de transmettre la nouvelle à son maître, Monsieur Oronte. Damis serait-il prêt à épouser deux femmes ? Pour sortir de ce doute, Monsieur Oronte fait venir La Branche qui ignore l’existence de cette lettre. Comment Lesage met-il en valeur cette première péripétie, obstacle au projet des deux valets complices ?
Première partie : le projet menacé (du début à la ligne 27)
Le valet convoqué
Face au valet de Damis, son futur gendre, le ton de Monsieur Oronte est particulièrement aimable : « Approche, La Branche, viens ça, je te trouve une physionomie d'honnête homme. » Mais, d’une part, elle révèle l’erreur de ce bourgeois, qui se fie à la seule apparence. D’autre part, ce compliment fait sourire le public, qui sait que La Branche n’a rien honnête et est complice de l’imposture fomentée par Crispin. Mais sa confirmation de l’éloge, accentuée par la comparaison, fait aussi sourire par la modestie hypocrite du valet : « Oh! Monsieur, sans vanité, je suis encore, plus honnête homme que ma physionomie. »
Ainsi naïvement rassuré, Monsieur Oronte passe ensuite à son but : obtenir la vérité sur son futur gendre. Mais, à nouveau fondée sur l’apparence, l’affirmation qui suit est ambiguë pour un futur gendre, ainsi qualifié de séducteur : « J'en suis bien aise. Écoute, ton maître a la mine d'un vert galant. » Elle s’explique par ce que lui a appris Lisette, que Damis vient de se marier, mais elle peut aussi se comprendre comme un compliment sur l’aspect physique d’un futur époux susceptible de plaire à sa fille, et c’est ainsi que l’interprète La Branche : « Tudieu ! C'est un joli homme. Les femmes en font folles. Il a un certain air libre qui les charme. » Il pense, en confirmant ainsi l’élégance du soi-disant Damis, conforter le succès de l’imposture, et renchérit encore dans son éloge : « Monsieur Orgon, en le mariant, assure le repos de trente familles pour le moins. » Mais, en suggérant la multiplicité des conquêtes potentielles de ce « séducteur », La Branche ne fait, par ignorance, que confirmer l’annonce faite à Monsieur Oronte.
La menace
Monsieur Oronte, en effet, pense ainsi avoir sa réponse, la confirmation du mariage : « Cela étant, je ne m'étonne point qu'il ait poussé à bout une fille de qualité. » Mais, sachant que son maître, le véritable Damis, s’est effectivement marié, pour le valet ce constat est une menace, d’où sa question pour tenter d’en savoir plus : « Que dites-vous ? » La réponse de La Branche souligne la menace, avec le verbe « confesses » qui sous-entend la culpabilité, et la répétition de « je sais » ne peut qu’augmenter l’inquiétude de ce complice, manifestée par l’interjection : « Ouf ! » Une inquiétude perçue par son Monsieur Oronte, qui déplace alors sa critique du maître vers son valet : « Tu te troubles ; je vois qu'on m'a dit vrai : tu es un fripon. »
La résistance de La Branche
Face à cette accusation, La Branche adopte le comportement traditionnel du valet dans les comédies, protester de son innocence, d’abord en feignant la surprise : « Moi, Monsieur ? » Mais, alors qu’il en reste à la nouvelle du mariage de Damis, les précisions apportées par Monsieur Oronte, soutenues par son insulte et par le lexique hyperbolique, peuvent, en restant floues, aller plus loin et porter sur l’imposture elle-même : « Oui, toi, pendard, je suis instruit de votre dessein, et je prétends te faire punir comme complice d'un projet si criminel. » La Branche a mesuré le danger et accentue alors sa protestation, « Quel projet, Monsieur ? Que je meure si je comprends... « , mais en vain. Sa résistance ne fait qu’accroître la colère de Monsieur Oronte, « Tu feins d'ignorer ce que je veux dire, traître ! », qui, fort du pouvoir que tout maître peut exercer sur un serviteur à cette époque, lance une menace encore plus dangereuse : « Mais si tu ne me fais tout à l'heure un aveu sincère de toutes choses, je vais te mettre entre les mains de la justice. » Faignant de se soumette, « Faites tout ce qu'il vous plaira, Monsieur », La Branche pousse alors à son apogée son déni, multipliant les négations : « je n'ai rien à vous avouer. J'ai beau donner la torture à mon esprit, je ne devine point le sujet de plaintes que vous pouvez avoir contre moi. » Monsieur Oronte n’a donc plus, comme solution que de mettre sa menace à exécution en usant de son autorité : « Tu ne veux donc point parler. Holà ! Quelqu'un : qu'on me fasse venir un commissaire. »
Deuxième partie : l’art du mensonge (des lignes 28 à 55)
Une manipulation
Face à cette menace en gradation, La Branche n’a plus qu’une seule ressource, tenter d’apaiser la colère de son maître, et l’amener à s’expliquer, ce qui pourra permettre au valet de reprendre l’initiative : « Attendez, Monsieur, point de bruit. Tout innocent que je suis, vous le prenez sur un ton qui ne laisse point d'embarrasser mon innocence. Allons, éclaircissons-nous tous deux de sang-froid. » Sachant à quel point son maître manque d’esprit, il pense certainement réussir ainsi à écarter le danger par un langage habile. Ainsi, sa question cherche à savoir, qui est ce « on » indéfini qui a transmis la nouvelle du mariage à Monsieur Oronte car, s’il parvient à décrédibiliser le messager, il sera plus facile de nier le message : « Ça, qui vous a dit que mon maître était marié ? » La réponse, dont il s’assure par la répétition, lui offre, effectivement, un secours : « MONSIEUR ORONTE. – Qui ? Il l'a mandé lui-même à un de ses amis, à Valère. - LA BRANCHE. – À Valère, dites-vous ? ». Mais Monsieur Oronte continue à être sûr de sa victoire : « À Valère, oui. Que répondras-tu à cela ? »
La didascalie, soutenue par le juron, les interjections répétées et les exclamations joyeuses, ne peut qu’être surprenante après la menace lancée par Monsieur Oronte à ce valet : « LA BRANCHE, riant. – Rien, parbleu! Le trait est excellent, ah ! Ah ! Monsieur Valère ! Vous ne vous y prenez pas mal, ma foi ! »
Mais surtout, elle inverse totalement le reproche adressé à Valère. La réaction de Monsieur Oronte lui apporte un premier succès : « Comment ! Qu'est-ce que cela signifie ? ». Il a, en effet, réussi à transformer la colère en une curiosité, que La Branche, toujours « riant », prolonge à dessein : « On nous l'avait bien dit, qu'il nous régalerait, tôt ou tard, d'un plat de sa façon. » Par sa formulation familière, il commence ainsi à suggérer l’hypocrisie de Valère, mais sans véritable explication. L’habileté se poursuit quand il prend Monsieur Oronte à témoin, « Il n'y a pas manqué, comme vous le voyez », l’obligeant ainsi à se placer en position d’infériorité en « avouant son ignorance : « Je ne vois point cela. » Le valet a donc repris l’initiative, et peut alors dominer le maître qu’il rassure : « Vous l'allez voir, vous l'allez voir. »

Antoine Watteau, Les Comédiens français (détail), vers 1720. Huile sur toile, 57 x 73. Metropolitan Museum of Art
Une habile argumentation
Afin de surmonter ce premier obstacle, La Branche élabore alors soigneusement son mensonge, construit en étapes successives qui accentuent la rigueur de l’argumentation :
La première assertion, « Premièrement ce Valère aime Mademoiselle votre fille, je vous en avertis », n’est pas un mensonge, car Monsieur Oronte en a déjà été informé par sa femme dans la scène 7. Commencer par une vérité contraint forcément Monsieur Oronte à cautionner l’affirmation : « Je le sais bien. »
En revanche, la deuxième, « Lisette est dans ses intérêts. Elle entre dans toutes les mesures qu'il prend pour faire réussir sa recherche », est, certes, toujours véridique, comme l’ont appris la scène d’exposition et ses efforts pour obtenir le soutien de Madame Oronte en faveur de Valère. Mais l’hypothèse qui suit, autre vérité, « Je vais parier que c'est elle qui vous aura débité ce mensonge-là », ne peut à nouveau qu’être acceptée sans méfiance, alors qu’elle est destinée à préparer le mensonge à venir : « Il est vrai. »
C’est dans l’étape suivante que le mensonge est introduit, après une question, « Dans l'embarras où l'arrivée de mon maître les a jetés tous deux, qu'ont-ils fait ? », purement rhétorique mais qui vise à faire adhérer Monsieur Oronte à ce mensonge, qui accuse le rival et ses soutiens : « Ils ont fait courir le bruit que Damis était marié. Valère même montre une lettre supposée qu'il dit avoir reçue de mon maître ». Accusation grave, puisqu’il apporte une preuve, cette lettre fausse.
L'implication de Monsieur Oronte amène l'explicitation de ce prétendu mensonge en en posant le but ultime, « et tout cela, vous m'entendez bien, pour suspendre le mariage d'Angélique », ce qui ne peut que déplaire à ce père dont l’autorité se trouve ainsi remise en cause. D’où une acceptation plus difficile, « Ce qu’il dit est assez vraisemblable », atténuée dans sa formulation et en aparté
Il ne reste plus au valet qu’à porter le dernier coup, en soulignant la manœuvre destinée à empêcher le mariage en profitant de celui dont il souligne la naïveté : « Et, pendant que vous approfondirez ce faux bruit, Lisette gagnera l'esprit de sa maîtresse, et lui fera faire quelque mauvais pas ». Il reprend ici, très habilement, la raison invoquée au début de cette scène par Monsieur Oronte pour expliquer le mariage de Damis, avoir compromis une jeune fille donc être obligé de l’épouser : « Cela étant, je ne m'étonne point qu'il ait poussé à bout une fille de qualité. » Sa conclusion, « après quoi vous ne pourrez plus la refuser à Valère », inverse alors totalement le pouvoir patriarcal que ce père a affirmé devant les objections de son épouse.
Mais sa conclusion apporte la preuve de l’habileté de La Branche, puisque l’approbation de Monsieur Oronte se fonde sur la construction de son argumentation : « Hon ! Bon ! Ce raisonnement est assez juste. »
Troisième partie : le triomphe du valet (de la ligne 56 à la fin)
La flatterie
Pour assurer son succès, le valet n’a plus qu’à reprendre la stratégie habituelle, la flatterie. Après avoir sous-entendu sa naïveté pour avoir cru au mensonge, il commence par lui reconnaître une qualité supérieure : « Mais, ma foi ! Les trompeurs seront trompés. Monsieur Oronte est homme d'esprit, homme de tête, ce n'est point à lui qu'il faut se jouer. » Ainsi, il lui promet un succès – en fait celui qu’il espère remporter avec Crispin grâce à leur stratagème – propre à le rassurer par son éloge en gradation. Cette hypocrisie fonctionne immédiatement, « Non, parbleu ! », et La Branche peut encore l’amplifier en accordant à ce bourgeois le statut supérieur auquel il aspire, « Vous savez toutes les rubriques du monde », et en lui attribuant, de plus, un savoir en matière de séduction amoureuse , quand il lui attribue « toutes les ruses qu'un amant met en usage pour supplanter son rival. »
Le maître dupé
Ainsi flatté, comment Monsieur Oronte pourrait-il ne pas acquiescer : « Je t'en réponds. Je vois bien que ton maître n'est point marié » ? Pour se hausser à la hauteur du compliment, il renchérit même sur l’accusation mensongère de La Branche, « Admirez un peu la fourberie de Valère ! Il assure qu'il est intime ami de Damis, et je vais parier qu'ils ne se connaissent seulement pas », regagnant ainsi sa supériorité.

La Branche peut alors savourer son succès, en renchérissant à son tour sur sa flatterie : « Sans doute. Malepeste ! Monsieur, que vous êtes pénétrant ! Comment ! Rien ne vous échappe ». La caricature est ainsi parachevée, « Je ne me trompe guère dans mes conjectures », avec des rires en miroir :
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Monsieur Oronte rit de sa supériorité, persuadé d’avoir démasqué un mensonge, alors qu'il est, en fait, victime d’une illusion : « J'aperçois ton maître. Je veux rire avec lui de son prétendu mariage, ah, ah, ah, ah ! »
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Le rire de La Branche, « Hé, hé, hé, hé, hé, hé, hé ! », lui fait écho : à l’inverse, il célèbre ainsi sa victoire sur celui qui l’avait, au début de la scène, menacé…
Le maître dupé, mise en scène par Gérard Mascot de Monsieur de Pourceaugnac de Molière par l’Illustre Théâtre de Pézenas, 2025
Conclusion
Cette scène, en réponse à l’obstacle à la péripétie que représente l’annonce à Monsieur Oronte du mariage du fiancé pressenti, Damis, offre un double intérêt :
D’une part, elle reprend un héritage ancien dans les comédies : la façon dont, pour échapper aux menaces d’un maître, un valet sait se montrer hypocrite et utiliser habilement la flatterie, ce qui lui assure une victoire. Mais ici, cette victoire est obtenue, non par les procédés de la farce – tels, chez Molière, les coups infligés par Scapin à son maître enfermé dans un sac – mais par l’habileté de son langage, par la façon dont le valet manipule son maître par une argumentation mise en œuvre de façon à lui faire accepter sans réserves le mensonge.
D’autre part, elle témoigne de l’ouverture du "siècle des Lumières", où la satire sociale s’accentue par la caricature de ce bourgeois, non seulement en raison de son caractère naïf mais imbu de lui-même, soucieux de préserver son statut social, face à un valet qui lui ôte son pouvoir. C’est cette perspective d'une inversion sociale que Lesage poursuivra dans Turcaret, en 1709, avant que le valet de Beaumarchais, Figaro, ne l'approfondisse encore davantage
Abraham Bosse, Le Valet : son triomphe, vers 1676. Eau-forte, 28,7 x 19,7. BnF

