Explications : Joris-Karl Huysmans, Un Dilemme, 1887
Chapitre I : l'ouverture du récit, du début à "... en somme."
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Après « Sac à dos », insérée dans le recueil des Soirées de Médan, l’adhésion de Huysmans au naturalisme se confirme dans les deux autres nouvelles publiées de son vivant, À vau-l’eau (1882) et Un dilemme (1887), en volume chez Tresse et Stock, une des maisons d’édition les plus connues alors, en raison de leur longueur suffisante. Cet extrait, ouverture du récit, est important par le double rôle qu’il est censé remplir : informer le lecteur et retenir son attention. Comment est-il respecté ?
Première partie : le décor (du début à la ligne 8)
Commencer un récit par une description du décor est déjà une caractéristique du réalisme qui considère que le milieu définit les personnages, ce que reprend le naturalisme. Ainsi, placer les personnages dans une « salle à manger » semble annoncer la place accordée à la nourriture, tandis que l’énumération précise du mobilier met en valeur la banalité d’ensemble : de simples « chaises cannées à pieds tors », un « buffet » sans style particulier, et les quelques objets plus luxueux, « des réchauds en ruolz », imitant l’argenterie, « des flûtes à champagne, tout un service de porcelaine blanche, liseré d’or » ne sont là que pour l’apparence, bien protégés derrière des « vitres ».
Un intérieur bourgeois, L’Illustration : journal universel, 1843

La précision ajoutée, « dont on ne se servait du reste jamais », renforcé cette impression de médiocrité réelle, d’une vie fondée sur le souci de l’épargne, ce que confirme l’éclairage réduit portant sur une « photographie de Monsieur Thiers, mal éclairée par une suspension qui rabattait la clarté sur la nappe ». Le choix de placer en évidence le portrait de celui qui, après avoir réprimé dans le sang l’insurrection de la Commune a été salué comme « libérateur du territoire » avant de démissionner en mai 1873, permet de dater la nouvelle au début de la IIIème République et renvoie au désir d’ordre d’une société bourgeoise conservatrice.
Deuxième partie : un thème, l’argent (des lignes 9 à 24)
La présentation des personnages
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L’importance des plaisirs du corps se poursuit avec la « liqueur » qui suit le repas et le « cigare » fumé par le notaire. Notons aussi que, quand un accessoire leur est associé, tel la « cave à liqueur en palissandre », bois exotique, ou le « canif à manche de nacre » pour couper le cigare, le luxe est davantage présent.
Un détail donne l’impression qu’il s’agit de deux complices car ils se comportent comme s’ils préparaient un mauvais coup. Pour parler, tous deux « se désignèrent d’un coup d’œil la bonne qui apportait le café et se turent » ; ils attendent donc qu’elle se soit « retirée », et leur méfiance ressort par le regard « défiant du côté de la porte » encore jeté par M. Lambois, et sa phrase directement rapportée : « maintenant que nous sommes seuls ». Mais la précision, le fait de se sentir « rassuré » par leur solitude, suggère aussi à quel point, circulant dans leur ville, les rumeurs, voire les commérages, peuvent menacer les réputations.
La place de l'argent
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Pour présenter le lien familial qui unit ses deux personnages, Huysmans procède indirectement, par la mention de l’héritage. M. Lambois est le gendre du notaire, puisque celui-ci aurait aussi droit à l’héritage du « fils », dont l’argent vient de « feu sa mère », à « diviser par moitié entre les ascendants de la ligne paternelle et les ascendants de la ligne maternelle » dont l’argent vient de « feu sa mère ».

Le Ponsart est immédiatement défini par son statut social de « notaire », ce qui met l’accent sur son lien juridique avec tous les biens possédés, au début encore vague : « causons un peu de ce qui nous occupe », « au point de vue du droit, quelle est la situation exacte ? ». Mais le lecteur comprend, par la réponse qu’il est question de l’héritage du « petit avoir » de leur fils et petit-fils. Aucun sentiment n’est exprimé alors qu’il est « mort », pas le moindre regret…L’essentiel est de récupérer ces « cinquante mille francs qui reviennent à chacun de nous », alors même que deux doutes subsistent sur cet héritage. D’abord, encore faut-il que ce fils, Jules, ne se soit pas montré trop dépensier, qu’il n’ait « pas écorné son capital », ensuite qu’il n’ait pas « par un testament », « légué une partie de son bien à certaine personne. » Aucun nom n’est mentionné, mais le lecteur peut imaginer qu’il est question d’une jeune femme.
José Jiménez Aranda, Chez le notaire, 1890. Estampe, collection privée
Troisième partie : l’élaboration du projet (des lignes 25 à 38)
Le risque couru
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La suite de la conversation confirme la menace, celle d’une compagne de Jules, pour laquelle tous deux expriment leur mépris : le père la mentionne péjorativement, « cette créature avec laquelle il s’est mis en ménage », et le notaire la traite de « coquine ». Ces insultes sous-entendent que pour eux, c’est une fille sans morale, et même en l’absence d’un testament officiel, le risque subsiste, non seulement financier mais qu’elle puisse porter atteinte à ce qu’ils ont de plus précieux, leur réputation : « qu’il y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant nous compromettre dans cette ville. » D’où la question de M. Lambois : « comment nous débarrasserons-nous » d’elle ?
Une stratégie
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Cette conquête de l’héritage s’accompagne d’une absence totale de tout sentiment dans ce que le notaire caractérise comme « un plan », comme s’il fallait partir en guerre : « je pense expulser la coquine sans grosse dépense et sans éclat. » De même, la seule chose qui intéresse son complice est le coût prévu : « Qu’est-ce que vous entendez par « sans grosse dépense » ? » Tout est donc calculé au plus juste, « Dame, une cinquantaine de francs au plus », et rien ne sera laissé à la jeune femme : « Bien entendu, sans les meubles... Je les ferai emballer et revenir ici par la petite vitesse », là encore en veillant à ne pas trop dépenser pour le transport du mobilier. L’approbation de M. Lambois, « Parfait », et le dernier détail de son portrait confirment toute absence de chagrin devant la perte d’un fils, son unique préoccupation étant le confort d’un homme dont le « pied droit gonflé de goutte » s’explique par un abus de la bonne chère.
Quatrième partie : un portrait critique (de la ligne 39 à la fin)
Le statut social
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Dans la fin de ce passage, Huysmans remet en évidence le matérialisme de cette bourgeoisie, le plaisir de cet alcool savouré : « Maître Le Ponsart humait un petit verre. Il retint le cognac, en sifflant entre ses lèvres qu’il plissa de même qu’une rosette. » Mais la comparaison à « une rosette » est aussi révélatrice, le narrateur empruntant ainsi le point de vue du personnage, l’importance accordée à l’insigne de la légion d’honneur, signe distinctif de mérite. De même, indépendamment de la qualité du « vieux cognac », apprécié, le récit souligne qu’il « vient de l’oncle », donc n’a rien coûté à M. Lambois, et sa remarque, « Oui, l’on n’en boit pas de pareil à Paris », traduit aussi à quel point la bourgeoisie de province cherche à se revaloriser en se haussant à la hauteur de la vie parisienne.

Le regard masculin
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Le notaire adopte à nouveau la position d’un stratège, qui élabore soigneusement sa conquête : « bien que mon siège soit fait, comme on ne saurait s’entourer de trop de précautions, récapitulons, avant mon départ pour la capitale, les renseignements que nous possédons sur le compte de la donzelle. » La comparaison à un « siège » transforme en une place forte à saisir la jeune femme, à nouveau qualifiée péjorativement de « donzelle », donc en fille facile, de mœurs légères.
Henri de Toulouse-Lautrec, Femme de maison, vers 1894. Huile sur carton, 58 x 46. Musée d’Orsay
Mais le portrait qui suit renforce encore le mépris du notaire pour cet adversaire. D’abord elle ne dispose d’aucun appui familial puisque « ses antécédents sont inconnus » ; la relation avec Jules est minimisée comme inexplicable, « nous ignorons à la suite de quels incidents votre fils s’est épris d’elle », mais surtout son niveau social promet une victoire facile : « elle est sans éducation aucune ». Ainsi, le lecteur apprend la raison du combat prévu, une demande de la jeune femme, elle aussi méprisée, perçue comme une audace inacceptable : « cela ressort clairement de l’écriture et du style de la lettre qu’elle vous a adressée et à laquelle, suivant mon avis, vous avez eu raison de ne pas répondre ». La conclusion balaie tout obstacle, en posant la certitude de la victoire : « tout cela est peu de chose, en somme. »
CONCLUSION
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Cette ouverture offre un premier intérêt : le naturel d’une conversation présente la situation initiale "in medias res", et la présentation progressive des informations maintient l’attention du lecteur. Le regard critique porté, tant sur le décor que sur les deux personnages, met aussi en évidence la tonalité de la nouvelle, une dénonciation de la bourgeoisie de province, de sa parcimonie – mais sans pour autant renoncer aux plaisirs de la bonne chère ou d’un bon alcool – et de son souci de maintenir les apparences d’une bonne réputation et d'égaler Paris. Enfin, Huysmans veille à créer un horizon d’attente en posant l’enjeu, un héritage à conquérir, conquête dont le cynisme des deux protagonistes est encore accentué par leur mépris pour une fille de classe sociale inférieure, donc jugée facile à vaincre.
Honoré Daumier, caricature de deux bourgeois, in Croquis parisiens, 1857. Lithographie, 20,16 x 25,56. Los Angeles County Museum of Art

Chapitre II : le portrait du notaire, de "Parisien, il l'était..." à "... jusqu'aux noms."
Pour lire l'extrait
Contrairement à la pratique de Balzac, qui commence le plus souvent ses romans par la description des lieux et le portrait des personnages, dans Un Dilemme, Huysmans fait attendre son lecteur. Ce n’est qu’après la conversation entre les deux protagonistes, M. Lambois et Maître Le Ponsart, déjà révélatrice de leur personnalité, dans le premier chapitre, qui pose l’enjeu de la nouvelle, un héritage à conquérir, qu’il présente, dans le deuxième chapitre, leur portrait. C'est le portrait du plus important des deux, le notaire, qui ouvre ce chapitre et est davantage développé en entrecroisant la double caractéristique du personnage et le jugement porté sur lui par ses concitoyens. Comment la structure de l'extrait et le point de vue adopté soutiennent-ils l’intérêt de ce portrait ?
Première partie : le parisianisme (du début à la ligne 12)
Le point de vue narratif​

La construction de ce portrait met en évidence la double appartenance du personnage, soulignée par le chiasme de l’anaphore qui ouvre chacun des deux premiers paragraphes : « Parisien, il l’était au suprême degré », « Provincial il l’était aussi au degré suprême ». L’ordre de ces paragraphes place en premier son parisianisme, mais Huysmans précise que ce qualificatif lui est attribué par ses concitoyens, eux-mêmes des provinciaux, ce qui en réduit par avance la valeur, d’autant plus que, pour le qualificatif de « [p]rovincial », l’absence de la précision « pour toute la ville » élargit le point de vue.
Enfin, les arguments invoqués pour soutenir ce qui est, aux yeux de la province, a priori un éloge, relèvent à la fois de l’apparence dans ce qu’elle a de plus superficiel, « ses savons et ses vêtements venaient de Paris », et du choix de sa lecture : « il était abonné à "la Vie Parisienne’’ ». S’il est « [p]arisien, c’est donc à distance géographiquement, mais aussi par la nature même de ce journal, qui maintient une distance morale dans sa présentation des réalités parisiennes : ses « élégances tolérées allumaient ses prunelles graves ».
Une revue emblématique à la fin du XIXème siècle : La Vie parisienne
La satire
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En parallèle, par le connecteur d’opposition, Huysmans souligne le risque que fait courir, en province, ce parisianisme, nuire à la réputation, ce qui reste le plus important pour ce personnage : « ; mais il corrigeait ces goûts mondains par un abonnement au « Moliériste », une revue où quelques gaziers s’occupaient d’éclairer la vie obscure du « Grand Comique ». » Le terme vulgaire de « gaziers » qui qualifie les journalistes réduit immédiatement la valeur de cette revue, et celle du notaire puisqu’« [i]l y collaborait » lui-même. La critique s’accentue encore par la remarque entre tirets, « la gaieté de Molière étant pour lui compréhensible », qui sous-entend une limite intellectuelle, sa difficulté de comprendre le théâtre comique de son époque, tandis que « l’indiscutable « gloire » de cet auteur lui apporte une caution qui justifie sa collaboration : « il mettait "Le Bourgeois gentilhomme" en vers ». Mais quel est l’intérêt de ce travail, sinon faire rejaillir sur lui la « gloire » de Molière ?
Le Moliériste, revue mensuelle, 1880

De plus, l'ironie par antiphrase de Huysmans souligne le ridicule de cette activité, de sa durée et son procédé : « ce prodigieux labeur était sur le chantier depuis sept ans ; il s’efforçait de suivre le texte mot à mot ». La satire est renforcée par le contraste entre ce ridicule, indiqué par l’antiphrase, et le résultat qu’il en retire : « recueillant une immense estime de ce beau travail ». S’ils en jugent ainsi, c’est tout le « parisianisme » qui se trouve détruit par le jugement sévère sur des provinciaux dépourvus de culture réelle. C’est sur ce point que se ferme ce prétendu éloge de l’esprit du personnage car Huysmans réduit à néant le sens esthétique de son héros, qui n’est capable que de « fabriquer des poésies de circonstance », verbe qui le transforme en une sorte d’artisan, et il n’est guère capable de réciter avec puissance ces poèmes « qu’il se plaisait à débiter, les jours de naissance ou de fête, dans l’intimité ». Moment de gloire dont la valeur est d’autant plus minimisée que le moment choisi, alors qu’« on portait des toasts », l’efface : les invités semblent accorder davantage d’importance au plaisir de boire qu’aux poèmes récités.
Deuxième partie : le provincialisme (des lignes 13 à 35)
Le portrait du notaire
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La longueur du paragraphe consacré au provincialisme du héros indique la prédominance de cette appartenance, et Huysmans ajoute à nouveau à son portrait le jugement des concitoyens, essentiel car le plus important, dans une petite ville de province, est de préserver sa réputation. Or, s’il est accepté d’être « amateur de commérages, gourmand et liardeur », a priori des défauts qui dénoncent le poids des regards d’autrui, le matérialisme et le sens de l’épargne propre à la vie provinciale, il est indispensable de « remis[er] ses instincts sensuels qu’il n’eût pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une petite ville », où l’apparence morale compte plus que tout. Deux exemples corroborent ce portrait : « il avouait les charmes de la bonne chère et donnait de savoureux dîners, tout en rognant sur l’éclairage et les cigares. » Et le discours des hommes de pouvoir, « Maître Le Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire » confirme le matérialisme triomphant, mais, en même temps, la contradiction finale met en évidence l’hypocrisie qui règne : ils « jalousaient ses dîners, tout en les prônant. » Pire encore, la critique menace toujours celui qui ressemblerait trop à un Parisien et ne reconnaîtrait pas la valeur de l’argent : « Dans les premiers temps, ce luxe de la table et cet abonnement à un journal parisien, cher, faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp était à même de supporter » Il est donc indispensable de rester dans les normes admises : « le notaire manqua d’acquérir la réputation d’un roquentin et d’un prodigue » en étalant trop d’élégance et en dépensant de façon excessive.
Une satire élargie
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La fin du paragraphe élargit le portrait par les comparaisons qui permettent de glisser du personnage à une vision générale de la vie de province, particulièrement critique : « bientôt ses concitoyens reconnurent qu’il était un des leurs, animé des mêmes passions qu’eux, des mêmes haines ». Sont ainsi soulignées des qualités, énumérées parce qu’elles correspondent aux valeurs dominantes dans cette société : « le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, Maître Le Ponsart encourageait les médisances, se délectait au récit des petits cancans, puis il aimait tant le gain, vantait tant l’épargne, que ses compatriotes s’exaltaient à l’entendre ».
La critique cible alors plus précisément une bourgeoisie provinciale, dont la caricature est soulignée par la puissance qu’elle attribue à des valeurs, non seulement reconnues mais sources d’une émotion que les hyperboles rendent ridicule : ils sont « remués délicieusement jusqu’au fond de leurs moelles par ces théories dont ils raffolaient assez pour les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et toujours neuves. »

En écho à la phrase prêtée à Guizot, ministre sous Louis Philippe, "Enrichissez-vous", en fait résumé de sa conception économique, c’est surtout le poids de l’argent qui conclut ce passage, confirmant ainsi, par les exemples cités, l’enjeu de la nouvelle, l’héritage, posé dans le premier chapitre : « Au reste, ce sujet était pour eux intarissable ; là, partout, l’on ne parlait que de l’argent ; dès que l’on prononçait le nom de quelqu’un, on le faisait aussitôt suivre d’une énumération de ses biens, de ceux qu’il possédait, de ceux qu’il pouvait attendre. »
Le triomphe de l’argent, estampe in La Clé d’argent, revue de 1851 à 1858. Bibliothèque de Metz
Chercher à acquérir toujours plus d’argent est donc parfaitement admis, mais cela n’empêche pas les jalousies et les pires médisances : « Les purs provinciaux citaient même les parents, narraient des anecdotes autant que possible malveillantes, scrutaient l’origine des fortunes, les pesaient à vingt sous près. » En province, tout se sait, d’où la méfiance des protagonistes dépeinte dans le premier chapitre et le souci de leur réputation.
Troisième partie : un éloge (de la ligne 36 à la fin)
Une admiration collective
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Pour compléter ce portrait, Huysmans confie l’éloge aux concitoyens de son personnage, rapporté directement par les discours hyperboliques : « Ah ! c’est une grande intelligence doublée d’une grande discrétion ! disait l’élite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingué ! ajoutaient les dames. » Ces exclamations sont autant d’indices qui montrent à quel point compte l’apparence, et la dernière, « Quel dommage qu’il ne se prodigue pas davantage ! reprenait le chœur », est particulièrement ironique. Ces bourgeois, qualifiés de « chœur », à la fois font du personnage un héros digne du théâtre, et, comme le montre la justification suivante, traduisent, en réalité, leur propre désir de se valoriser par la fréquentation de cet homme si estimé : « car Maître Le Ponsart, malgré les adulations qui l’entouraient, se laissait désirer, jouant la coquetterie, afin de maintenir intact son prestige ». Nouvel indice de la façon dont le notaire sait habilement se servir de ceux qui l’entourent.
Commérages bourgeois, vers 1850. Estampe

De l'apparence à la réalité
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La fin de l’extrait met en évidence l’écart entre l’apparence du notaire, qui lui vaut la considération de ses concitoyens, et la raison qui à la fois la justifie et la rend dérisoire.
D’une part, il est estimé pour ses « affaires » qui l’amènent à se rendre à Paris, « la métropole », ce qui fait de lui un « important personnage » à leurs yeux, qui mériterait que le journal cité, « Le Figaro », mentionne ses déplacements, ce qui n’est pas le cas, d’où « la surprise » de ce manquement alors que « la rubrique : "Déplacements et villégiatures" […] notait spécialement, chaque jour, les départs et les arrivées « dans nos murs » des califes de l’industrie et des hobereaux ».
Mais le récit détruit cette estime par les critiques lancées contre ceux qui la lui accordent. La première est le rappel de la parcimonie du personnage qui satisfait cette société bourgeoise : elle « se partageait les frais d’abonnement du "Figaro" ». La seconde est le centre d’intérêt de leur lecture, cible de l’ironie du narrateur contre leur vide intellectuel soutenue par la négation restrictive et l’adverbe insistant sur le « vif contentement du lecteur qui ne pouvait certainement que s’intéresser à ces personnes dont il ignorait, la plupart du temps, jusqu’aux noms. » Si ce journal national ne rend pas compte du déplacement du notaire, cela annule forcément sa gloire locale.

CONCLUSION
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Dans ce chapitre, Huysmans développe un portrait précis de son héros, mais son originalité vient du point de vue adopté, celui de la société bourgeoise d'une petite ville de province. Le récit, jouant sur l’opposition entre Paris et la province, met en évidence les critères de son jugement, un souci des "bonnes mœurs" qui conduit le notaire à masquer un des traits de sa personnalité, des désirs qui, s’il se laissait aller à les satisfaire, provoqueraient « un honteux fracas ». En revanche, aucun des défauts réels du personnage ne les choque, puisqu’il ressemble en cela à ses concitoyens. L’éloge se change ainsi en critique, amplifiée par l’image péjorative donnée des habitants : l’ironie mordante de Huysmans dénonce leur médiocrité, leur jalousie, leur hypocrisie, leur absence de toute idée personnelle et la place qu’occupe l’argent dans leur vie. De cette façon, il fait de son personnage un "type" que ses traits de caractère peuvent rendre redoutable.
Honoré Daumier, Le Banquier, 1835. Caricature in Le Charivari
Chapitre III : un provincial à Paris, de "Je n'étais décidément pas fait..." à "pressa le pas."
Pour lire
l'extrait
Dans le troisième chapitre de sa nouvelle, Un Dilemme, Huysmans transporte son lecteur de Beauchamp, la petite ville de province où vivent ses deux protagonistes, Maître Le Ponsart et M. Lambois, à Paris où le notaire s’est rendu pour réussir à déposséder Sophie Mouveau, la maîtresse enceinte de Jules, son petit-fils qui vient de mourir, de tout héritage. Dès son arrivée, il retrouve les plaisirs de la vie parisienne, un déjeuner au Bœuf à la Mode, célèbre restaurant, puis un café dégusté à la rotonde du Palais-Royal tout en lisant sa revue préférée, La Vie parisienne, représentant pour lui « une perspective de chic » dans laquelle « tout, depuis les histoires pralinées et les dessins dévêtus des premières pages jusqu’aux boniments des annonces, l’enthousiasmait. » Il se passionne tout particulièrement pour les « réclames », un « plaisant vagabondage » qui suscite tous ses fantasmes autour du corps de la femme. Quelle description de la capitale Huysmans propose-t-il à travers le portrait de son personnage ?
Première partie : le portrait du notaire (du début à la ligne 17)
La satire
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Comme dans les chapitres précédents, le narrateur omniscient, fait découvrir à son lecteur les pensées de son personnage, avec une interprétation associant le monologue intérieur à un commentaire qui soutient une satire sévère.
Les réclames de la revue avec leurs illustrations raniment le goût des plaisirs promis par la liberté parisienne, mais interdits en province où la préservation des « bonnes mœurs » s’impose. C’est ce qui explique son regret exprimé dans le discours rapporté, « Je n’étais décidément pas fait pour vivre en popote, au fond d’une province, soupirait maintenant Maître Le Ponsart », le terme familier déplorant une vie trop casanière, terre-à-terre. Regret plaisant qui contraste avec son souci du confort et son sens de l’épargne… Il compense alors sa frustration en laissant libre cours à une imagination qui l’éloigne de la médiocrité provinciale, « ébloui par ce défilé d’élégances qui se succédaient dans sa cervelle ».

Eugène Osé, Une « réclame », 1893. Affiche, lithographie en couleurs, 142 x 103
Son regard sur les femmes
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Le tiret attire l’attention du lecteur sur le commentaire du narrateur : « — et il sourit, flatté au fond de constater, une fois de plus, qu’il possédait une âme de poète puis, l’association des idées le conduisit, à propos de femmes, à penser à celle qui était la cause de son voyage. » L’autosatisfaction illustrée par son sourire est particulièrement ridiculisée par le contraste entre l’« âme de poète » qu’il s’attribue, image d’un romantisme mélancolique et d’un élan vers un idéal absolu, et ce qui en est la cause, un total matérialisme : le plaisir d’un bon repas, une lecture qui stimule ses fantasmes sur les « femmes », et surtout le rappel de « la cause de son voyage », la récupération d’un héritage.
De la même façon, la satire se complète par le monologue intérieur rapporté directement, immédiatement suivi du commentaire du narrateur.

Le vocabulaire péjoratif employé pour la jeune femme, « péronnelle », c’est-à-dire sotte et bavarde, « gaillarde », qui suggère une liberté d’action jusqu’à l’immoralité, comme « drôlesse », qui fait d’elle une fille facile traduit son mépris, mais aussi ses propres fantasmes sexuels, illustrés par son portrait physique. Il l’imagine « appétissante », propre à exciter son désir par un mélange de sauvagerie avec « ses yeux fauves », et des critères appréciés à cette époque de cette « brune grasse » aux « charmes dodus ». Il en arrive ainsi à excuser complètement la liaison de son petit-fils, alors même qu’elle contrevient à la morale dont il fait étalage : « eh, eh ! cela prouverait que Jules avait bon goût ». On est loin ici de toute poésie, car toutes ses réactions ne relèvent que de la dimension charnelle.
Édouard Manet, La Dame rose, vers 1880. Huile sur toile, 94 x 75. Galerie Neue Meister, Dresde
Mais, en même temps, Huysmans introduit une remarque qui ôte par avance toute valeur aux relations avec les femmes : « Il essaya de se la figurer, créant de la sorte, au détriment de la véritable femme qu’il devait fatalement trouver inférieure à celle qu’il imaginait ». L’adverbe promet, en effet, une désillusion, car le désir qui le fait « frissonn[er] », né de l’imagination des plaisirs, ne peut être satisfait par la réalité.
La prédominance de la sensualité
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L’ironie ressort de l’oxymore dans la formule qui dépeint cet effet du désir, le terme de « délectation » à connotation sensuelle s’opposant à l’adjectif qui lui prête une dimension « spirituelle ». La prédominance de la sexualité s’impose puisqu’il ne parvient pas à lui échapper par la lecture de la presse qu’il « il les parcourut sans intérêt. » L’adverbe isolé en tête de phrase, « Despotiquement », introduit une gradation ternaire : « la femme revenait à la charge, culbutait sa volonté de se plonger dans la politique, restait seule implantée dans son cerveau et devant ses yeux. » Elle donne l’impression d’un véritable combat entre l’homme et la femme, le premier tentant de lui résister, mais sans force pour y réussir.
Deuxième partie : le décor (des lignes 18 à 30)
L'intérieur du café
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Pour trouver une autre échappatoire à cette obsession sensuelle, le personnage observe le décor qui l’entoure, ce qui permet à Huysmans de le décrire à travers ce regard. Rappelons que l’essor économique du XIXème siècle a fait de la capitale un emblème du luxe, en associant les lieux de plaisirs au mythe de ce l’on nommera plus tard « La belle époque ».
C’est ce qui explique la mise en valeur d’une technologie en plein essor avec la mention des « tuyaux chargés d’amener le gaz » pour servir le luxe, ici l’éclairage par « d’étonnants lustres à pendeloques ». Mais les détails introduits contribuent à démythifier cette image de Paris, d’abord en laissant persister l’impression de saleté par la comparaison du « plafond culotté comme l’écume d’une vieille pipe ». Puis l’accent est mis sur un détail : il « s’amusa à énumérer les cuillers, disposées en éventail, dans une urne de maillechort, sur le comptoir ». Outre le ridicule de ce comptage, le matériau, un alliage de métaux ordinaires mais qui imite l’argent, souligne le fait que ce luxe n’est qu’apparent.

Édouard Antoine Renard, Le café de la rotonde du Palais-Royal, XIXème siècle. Gravure sur bois, illustration de périodique. Musée Carnavalet, Paris
Le décor extérieur
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Le verbe « contempla » qui introduit cette autre description laisse supposer que le lieu est digne d’admiration. Mais ce jardin mérite-t-il une telle contemplation ? Déjà il est « presque désert », donc peu attractif, puis l’énumération qui suit s’attache à en enlaidir tous les aspects, « ses quelques statues lépreuses, ses kiosques bigarrés et ses allées plantées d’arbres, aux troncs biscornus, frottés de vert ». Non seulement tout ce décor n’a rien d’esthétique, mais il semble même usé, dégradé, jusqu’aux « troncs » des arbres. Même le « jeu d’eau », qui pourrait l’embellir, est réduit à la fois dans la dimension de la fontaine, « une soucoupe », et par la comparaison : « pareil à l’aigrette d’un colonel ». Les comparaisons réduisent encore l’intérêt de ce jardin, en le minimisant : « cela ressemblait à l’un de ces jardins de boîtes à joujoux qui sentent toujours le sapin et la colle, à un jouet défraichi de jour de l’an, serré, de même que dans une grande boîte à dominos sans couvercle ». Dépourvu de tout romantisme, il n’offre donc aucune perspective, mais ressemble plutôt à une prison car enfermé « entre les quatre murs de maisons pareilles ».
Troisième partie : les personnages (de la ligne 31 à la fin)

Une vue d'ensemble
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Comme l’intérieur de ce café renommé, les personnages que le notaire observe ne donnent pas une image plus attirante des plaisirs de la vie parisienne : « lui aussi, était à peu près vide ». Pour les consommateurs, l’ennui semble régner, aucune conversation n’anime la salle, et ils en deviennent invisibles : « deux étrangers fumaient, trois messieurs disparaissaient derrière des journaux ouverts ». Les occupations sont banales, banalité encore accentuée par la négation restrictive qui, en réalité, supprime toute particularité physique : « ne montrant que des mains sur le papier et sous la table des pantalons d’où sortaient des pieds. » Il en va de même pour le personnel, « un garçon bâillait sur une chaise, la serviette sur l’épaule », le seul centre d’intérêt portant sur l’argent gagné : « la dame du café balançait des comptes. »
Un garçon de café, 2nde moitié du XIXème siècle. Estampe. Musée Carnavalet, Paris
Un effacement
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Alors que la capitale est censée offrir une vie trépidante, image d’une fin de siècle en plein essor, le narrateur omniscient, à travers le jugement de son personnage, accomplit un recul temporel avec un terme péjoratif qui suggère l’usure d’un produit périmé : « Le vague relent de Restauration mélangée de Louis-Philippe que dégageait cet endroit plut à Maître Le Ponsart. » Ainsi, ce café semble être resté l’emblème d’un passé disparu, illustration du conservatisme qui refuse de disparaître : « L’âme de la vieille garde nationale, en bonnet à poils et en culotte blanche, semblait revenir dans cette armoire ronde et vitrée où les étrangers et les provinciaux qui s’y désaltéraient d’habitude ne laissaient aucune émanation d’eux, aucune trace. » Comme le jardin précédemment, la métaphore d’une « armoire » rétrécit l’espace, qui semble ainsi emprisonner les personnes, tandis que la négation totale répétée souligne encore davantage l’absence de vie.
Hippolyte Bellangé, Grenadier de la Garde nationale de Paris, 1ère moitié du XIXème siècle. Estampe, 33,5 x 22,5. Collection privée

CONCLUSION
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Le courant réaliste a accordé une grande importance aux descriptions, le lieu étant le reflet du personnage, mais ici le mouvement s’inverse : c’est le regard du personnage médiocre qui détermine l’image du lieu. Ainsi, le naturalisme, auquel se rattache Huysmans à cette époque, prend une dimension particulière. S’il met en évidence, comme le veut ce courant, le corps avec ses instincts primaires, ici le désir sexuel du notaire, il fait surtout ressortir la désillusion. De même qu’aucune femme réelle ne peut être à la hauteur des fantasmes sensuels de son personnage, le lieu ne répond pas au mythe construit autour de Paris : alors la capitale promet les « élégances », le luxe et les plaisirs, la laideur et l’ennui l’emportent, et la vie y semble figée dans un passé révolu.
Chapitre III : autour de l'héritage, de "Pendant ce temps..." à "... je ne la ferme."
Pour lire l'extrait
Dès le premier chapitre, l’enjeu financier de la nouvelle, Un Dilemme, parue en 1887, a été posé : M. Lambois et Maître Le Ponsart, père et grand-père de Jules, ont bien l’intention de ne pas céder à sa maîtresse, Sophie Mouveau, la moindre partie de l’héritage qui leur revient. Le chapitre III relate le séjour du notaire à Paris : après un passage à la banque pour voir le compte de Jules, puis un déjeuner et un café, il se rend, sans l’avoir avertie, au domicile de la jeune femme, et entreprend d’abord de vérifier l’absence d’un testament et d’un bail pour le logement. Le regard qu’il porte sur elle, ne répondant en rien à ses fantasmes sexuels, est chargé du mépris pour celle qu’il qualifie de « souillon ». Il lui annonce alors son renvoi, et, malgré l’amour pour Jules dont proteste Sophie et ses pleurs, sa menace est claire : en tant que « maîtresse », sans testament elle n’a aucun droit, en tant que « bonne » elle peut seulement recevoir son dû salarial. Quelle image de la société Huysmans met-il en valeur dans ce dialogue ?
Première partie : un sentiment ambigu (du début à la ligne 13)
Alors que le notaire vient de lancer une nouvelle accusation contre Sophie, qui, par des « excès » sexuels, aurait hâté, la mort de Jules, les pleurs de la jeune femme redoublent. L’omniscience du narrateur met alors en évidence une contradiction dans l’esprit du notaire.

Un mépris profond
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Le portrait du notaire a, jusqu’à présent, mis l’accent sur son goût pour les femmes, mais il y a loin entre les élégantes séduisantes représentées dans une revue comme La Vie parisienne sur lesquelles il fantasme, et la jeune femme enceinte, en larmes devant lui : « Pendant ce temps, le notaire se faisait cette réflexion que ces pleurs ne l’embellissaient pas ». Son mépris pour celle que son regard réduit à un seul aspect, son « ventre », c’est-à-dire à sa seule fonction, donner la vie, va jusqu’à une forme de dégoût : « ce ventre qui sautait dans la saccade des sanglots lui parut même grotesque. » Ce jugement ne peut donc que le conforter dans sa volonté de se débarrasser de cette femme sans la moindre « clémence » envers celle qui n’est, aux yeux de ce bourgeois, qu’une « créature ».
La mode illustrée, 1885
Un recul moral?
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Le connecteur d’opposition « cependant » introduit un recul, comme si, soudain, cet homme était capable de reconnaître une faute morale, indiquée par la connotation du verbe « s’avouait », et de faire preuve d’humanité : « comme le désespoir de la malheureuse augmentait, qu’elle pleurait maintenant à chaudes larmes, la tête entre les mains, il s’amollissait un peu et s’avouait intérieurement qu’il était peut-être cruel de jeter ainsi une femme sur le pavé, en quelques heures. »
Mais les adverbes, « un peu », « peut-être », minimisent tout de même cet élan d’attendrissement, que la suite du portrait va s’employer à nier par la répétition insistant sur son recul mental : « Il s’irrita mécontent de lui ; mécontent tout à la fois de l’action qu’il allait commettre et du semblant de pitié qu’il éprouvait. »
Auguste Leroux, Une femme désespérée, in Une Vie de Maupassant, édition de 1901

Il lui faut donc revenir à sa nature première, donc éliminer ce doute ressenti, car, finalement, seul compte l’enjeu financier, qui justifie toute « dureté » : « Involontairement, il cherchait un argument décisif qui lui rendît cette créature plus odieuse, un argument qui enforcît et justifiât sa dureté, qui le débarrassât du soupçon de malaise qu’il sentait poindre. » Le recul moral n’a donc guère duré, il n’a produit qu’un « soupçon de malaise », qu’il est important d’effacer en renforçant son mépris.
Deuxième partie : une argumentation (des lignes 14 à 33)
La suite de la conversation a donc un seul but, faire céder la jeune femme, l’« obliger à répondre dans le sens qu’il espérait », donc s’interdire toute faiblesse, en « trichant avec lui-même afin d’aider à se convaincre » du bien-fondé de son procédé, en lui imposant sa propre supériorité, d’où une argumentation construite à partir de « deux questions ».
Le premier argument
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Il commence par lancer une accusation, sans la moindre preuve : « il plaida le faux pour savoir le vrai. » Le reproche porte sur son immoralité, mais est formulé de façon particulièrement perfide. Il adopte, en effet, un ton bienveillant, paternel, feignant une compréhension indulgente, « En résumé, ma chère enfant, fit-il, je n’ignore pas la façon dont mon petit-fils vous a connue. » Il fait d’ailleurs aussi l’éloge de sa séduction, de ses « charmants appâts », auxquels il rend même un hommage souligné dans l’incise entre tirets : « — et il salua galamment de la main — » Mais il n’y a là qu’une hypocrisie qui ne diminue en rien l’attaque : « Certes, cela n’ôte rien à vos mérites, mais permettez-moi de vous le dire, il n’a pas été le premier qui ait défloré ces charmants appâts ». Il change du reste très rapidement de ton en revenant, pour conclure, au langage propre à son statut social : « de sorte que, comme nous disons, nous autres hommes de loi, là où il n’y a pas eu de préjudice, il ne saurait y avoir de réparation. » Ce lexique juridique enlève à la jeune fille toute humanité, et ce jugement méprisant confirme son refus de tout dédommagement financier.
Mais l’absence de révolte permet d’ôter au notaire tout scrupule : « Bien, pensa Maître Le Ponsart, elle ne proteste pas ; donc, j’ai touché juste ; Jules n’a pas été son premier amant — et d’une... » Le discours direct insiste sur son soulagement : son recul initial face aux larmes a vite cessé, et le lexique transforme ce constat en une première victoire dans le combat qu’il livre.
Le second argument
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Pour introduire son second argument, il feint de faire appel à Sophie pour qu’elle le cautionne : « En second lieu, reprit-il, vous pensiez bien, n’est-ce pas ? que la situation irrégulière dans laquelle vous viviez avec mon petit-fils ne pouvait durer. » Sous la forme d’une hypothèse, il pose, en réalité, une certitude, « D’une façon ou d’une autre, elle se serait rompue », fondée sur l’écart social entre elle et Jules qui interdit le mariage, donc condamne leur relation « irrégulière ». Toujours sous la forme d’une hypothèse, il avance ensuite une double justification à cette rupture : « Ou Jules aurait été nommé sous-préfet dans une province et il se serait honorablement et richement marié, ou pour une cause que l’avenir eût pu seul nous apprendre, il vous eût quittée ou eût été quitté par vous ». Dans la première, les deux adverbes mettent l’accent sur le blâme provoqué par un mariage transgressant les codes sociaux, et surtout niant l’importance de l’argent. La seconde laisse supposer qu’une telle transgression est tellement insupportable qu’elle finit par détruire le couple. Sa conclusion est donc catégorique : « dans ces deux cas, votre liaison aurait forcément pris fin. »
Troisième partie : le rejet (de la ligne 34 à la fin)
Si la jeune femme ne proteste pas contre la puissance de l’ordre social, en revanche, elle défend avec force l’amour que lui portait Jules, qui, lui, était prêt à assumer sa responsabilité morale et cette transgression par respect pour elle : « Non, monsieur, fit-elle vivement, en levant la tête, non Jules ne m’aurait pas abandonnée. Il aurait épousé la mère de son enfant ; il me l’a dit, combien de fois ! »

Le refus du scandale
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Mais cette protestation, loin de toucher le notaire, ne fait que conforter définitivement son accusation, soutenue par l’insulte lancée dans le discours intérieur rapporté : « Allons donc, mâtine, murmura le notaire, voilà ce que je voulais te faire avouer. » Le discours indirect libre traduit alors son triomphe, une victoire sur le moment de faiblesse dont il avait fait preuve précédemment : « Cette fois, ses scrupules se mettaient à couvert ; cette fille, qui n’avait pas l’excuse de s’être livrée vierge à son petit-fils, nourrissait le projet de se marier ! » L’exclamation accentue la toute-puissance de l’ordre social quand il s’agit du mariage, de même que le lexique violemment méprisant pour celle qui n’est, après tout, qu’une bonne : « C’est un comble, se répétait-il ; nous aurions eu ce torchon-là dans notre famille ! »
Bertall, Cinq étages du monde parisien, 1845, in Le Diable à Paris, Paris et les Parisiens. Estampe colorisée
L’omniscience du narrateur nous fait partager à quel point transgresser la norme sociale provoque le scandale, que son imagination, une « rapide vision » concrétise par l’anaphore verbale :
Il met d’abord en scène son petit-fils : « il aperçut Jules amenant cette femme, traversant la localité, tout entière sur ses portes, entrant au milieu de la famille consternée par cette mésalliance ». Huysmans rappelle ici sa critique de la vie provinciale, où le regard d’autrui reste puissant pour juger du respect d’une morale fondée uniquement sur un ordre social inébranlable, jugement toujours menaçant
L’énumération dépeint ensuite en la jeune femme en accentuant son infériorité : « il aperçut cette femme, sans tenue, ne sachant ni manger, ni s’asseoir, lâchant des coq-à-l’âne ». Elle ne possède pas les codes sociaux en vigueur, mais le notaire se soucie d’abord du blâme qui rejaillirait sur lui-même à cause de ce mariage : « compromettant sa situation par le ridicule de sa vie présente et l’infamie de sa vie passée. »
Finalement, plus que l’immoralité de la jeune femme, soutenu par le lexique péjoratif, ce qui le blesse est le jugement sur ce mariage, qualifié de « ridicule », qui détruirait donc sa réputation. Le pronom pluriel dans son exclamation en conclusion, « Ah bien, nous l’avons échappé belle ! », traduit bien la façon dont il masque son propre intérêt par l’idée qu’il protège ainsi sa famille.

Richard Redgrave, Une paria : la fille-mère, 1851. Huile sur toile, 31 x 41 ; Royal Academy of Arts
Le chantage
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Cet échange permet au notaire de ne plus faire preuve de la moindre hésitation, « Sa résolution était, du coup, inébranlable. », et son discours introduit le "dilemme" qui donne son titre à la nouvelle. La formulation de la question est censée offrir un choix, « Voulez-vous signer, oui ou non, ce reçu ? dit-il, d’un ton bref », c’est-à-dire accepter de se contenter du paiement du reliquat de son salaire de "bonne", sans autre dédommagement. Sa réaction, « Elle refusa d’un geste », montre à quel point cette acceptation est, à ses yeux, une injustice. Mais a-t-elle réellement le choix quand son refus entraîne immédiatement une menace, redoublée : « Faites bien attention, je vous ouvre une porte de sortie, vous la refusez ; prenez garde que moi-même je ne la ferme. » ? Cette métaphore annule, en fait, tout choix : si elle n’accepte pas le montant du salaire dû, « quinze jours plus huit d’avance que je vous dois, soit trente-trois francs soixante-quinze centimes », somme modique fixée par le notaire au début de la conversation, elle refuse son statut de "bonne" et n’est donc plus qu’une "maîtresse" qui n’a droit à rien.
CONCLUSION
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Dans cet extrait, le dialogue, jouant sur toutes les formes de discours rapporté, direct, indirect et indirect libre, alternant avec les commentaires d’un narrateur omniscient, met doublement en valeur l’écart social tout puissant en cette fin de siècle.
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D’une part, l’argumentation du notaire révèle la critique par Huysmans d’une société qui refuse toute transgression d’une norme qui donne le pouvoir à une bourgeoisie qui, sous couvert de morale, ne se soucie en réalité que de la fortune à préserver par les mariages.
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D’autre part, cette puissance s’inscrit dans le langage qui fait ressortir l’habileté du notaire face à la faible défense de la jeune femme qui ne peut que pleurer en tentant d’affirmer l’amour. Son moment d’hésitation est vite effacé, et, en réservant au monologue intérieur, Huysmans met en évidence l’hypocrisie de son paternalisme et son cynisme odieux.

Un dialogue victorieux
Chapitre IV : portraits de femmes, de "Viens, viens ma fille..." à "...le couvert."
Pour lire l'extrait
Dans le troisième chapitre, la conversation entre Maître Le Ponsart et Sophie Mouveau, la maîtresse enceinte de son petit-fils décédée, Jules, a justifié le titre de la nouvelle de Huysmans, Un Dilemme. Décidé à la priver de tout héritage, l'argumentation du notaire a offert un choix cynique : un faible reliquat de son salaire de bonne, ou un refus total si elle prétend être sa maîtresse. Effondrée, la jeune fille se réfugie chez Mme Champagne, une papetière qui se pose en protectrice de tous les miséreux du quartier. Devant ses larmes et la situation qu’elle lui explique, Mme Champagne décide d’agir en allant chercher le soutien de son « homme d’affaires », M. Ballot. Mais celui-ci donne raison au notaire en invoquant le Code civil qui lui interdit tout droit car « rien, absolument rien, vous m’entendez, ne peut les forcer à reconnaître que la paternité de cet enfant appartient à M. Jules. », dont la recherche est interdite par l’article 340Cc. Quelle image de sa société Huysmans propose-t-il à travers sa représentation des femmes ?
Première partie : l’injustice (du début à la ligne 12)
L'impuissance des faibles
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L’affirmation de l’homme d’affaires est si catégorique, confirmant l’absence de tout droit pour une fille-mère, ainsi réduite à la misère, que Mme Champagne « s’exaspérait ». La papetière ne peut plus exprimer que sa colère, mais le récit, loin de la justifier en en faisant un signe de résistance digne, la ridiculise dès sa première menace tant son exclamation est excessive : « je lui arracherais les yeux, moi, au grand-père de Jules, si je le tenais, ce serait toujours autant de fait ! » Loin de critiquer une loi injuste, le portrait de Mme Champagne lui ôte toute respectabilité, déjà par les verbes encadrant son discours indirectement rapporté qui le détruisent : il s’ouvre par le fait qu’elle « perdit complètement la tête », et se ferme sur « divagua pendant dix bonnes minutes ». Ses menaces, elles, sont tellement extrêmes qu’elles deviennent invraisemblables, telle la première : « si jamais un homme se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se vengerait, coûte que coûte, quitte à passer en Cour d’assises ». L’énumération achève d’accentuer encore son ridicule : « elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des prisons, des juges ».
Le patriarcat
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Pourtant, comment nier la vérité du reproche formulé par la papetière : « On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes, tout pour eux, rien pour nous » ? Elle reprend ici le reproche déjà lancé, durant la Révolution, par les femmes, telle Olympe de Gouges en 1791 dans sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, balayé par le code civil de Napoléon. Les hommes y affirment leur pouvoir, confirmé par « le rire narquois de M. Ballot » devant cette résistance dérisoire. Il se range forcément du côté des puissants : il « s’amusait pour son propre compte, très sympathique au fond à ce notaire de province dont il appréciait, en connaisseur, l’adroit dilemme. » Ce qui l’emporte chez lui est d’ailleurs la rémunération que peut lui rapporter un client, et « ne voyant aucun profit à tirer de cette affaire », il n’a donc aucune raison d’aider ces femmes, renvoyées à leur infériorité.
Paul Gavarni, Le patriarcat dans le Code civil, 1857. Gravure in Œuvres choisies

Deuxième partie : l’impuissance (des lignes 13 à 31)

La résignation
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Si la parole est attribuée à Mme Champagne, le récit souligne l’impuissance de la jeune héroïne : « Quant à Sophie, elle demeurait immobile, clouée debout, les yeux fixes. » En dépeignant ses sentiments, le narrateur insiste sur son évolution, qui, finalement, efface la réalité, la misère promise et la mendicité, évoquées dans une gradation : « Depuis le matin, cette pensée qu’elle allait rôder, sans argent, sans domicile, jetée comme un chien dehors, s’était émoussée ».
Alfred Stevens, La Mendicité (détail), 1855. Huile sur toile, 131 x 164,5. Musée d’Orsay
​Renvoyée à son statut social, à son infériorité inéluctable, elle est plongée dans une résignation, « à cette souffrance précise et aiguë, avait succédé une désolation vague presque douce », dont Huysmans, conformément au courant naturalisme, montre l’expression physiologique : « elle dormait tout éveillée, incapable de réagir contre cet alanguissement qui la berçait. » Le récit pousse à son apogée le portrait de cet accablement, « Elle ne pleurait plus, se résignait, s’abandonnait à Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains », puisque, telle une fatalité tragique, elle en arrive à perdre son individualité même : « se désintéressant même de sa propre personne, s’apitoyant avec la papetière sur le malheur d’une femme qui la touchait de très près, mais qui n’était plus absolument elle. »
L'échec confirmé
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Le pire est que, loin de lui valoir la pitié de celle qui est censée se ranger à ses côtés, cette aliénation n’est pas partagée : « Ne comprenant pas cet amollissement, cette indifférence hébétée, qui résulte de l’excès même des larmes, Mme Champagne s’agaça. » Ainsi, l’union féminine est détruite, et elle ne reçoit qu’une critique violente qui retourne contre elle la colère : « Mais remue-toi donc, dit-elle ; joue donc pas ainsi les chiffes ! — usant, dans cette exclamation, son reste de colère ». Finalement, la papetière ne songe qu’à rétablir sa propre dignité face à l’homme d’affaires, dont elle pourrait avoir besoin en une autre occasion : « puis elle se remit un peu et, plus d’aplomb, s’adressa à l’agent d’affaires. — Alors, Monsieur Ballot, c’est tout ce que vous pouvez nous dire ? » De son côté, celui-ci sait aussi parfaitement se montrer hypocrite, masquant son rejet par sa politesse, pour préserver une cliente potentielle : « Hélas ! oui, ma brave dame ; je regrette de ne pouvoir vous assister dans cette épreuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant d’ailleurs de son dévouement, assurant Mme Champagne, en particulier, de sa haute estime. »
Troisième partie : la caricature (de la ligne 32 à la fin)
Les personnages néantisés
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L’adjectif en apposition, « Elles se retrouvèrent, anéanties, dans la boutique », illustre l’échec de toute résistance. Le récit fait, en effet, disparaître la victime, Sophie, tandis que le lexique renvoie Mme Champagne à une mort psychologique, « elle gisait, dans son comptoir, la tête [gc1] entre les mains », avant de sombrer dans le sommeil : « Cette douche d’histoires endormit la papetière que les émotions avaient brisée ».
L’attention est alors attirée sur un autre personnage, Mme Dauriatte, associée à Mme Champagne au début du chapitre où elle est présentée comme « en tête des pauvresses qu’elle protégeait et recommandait à la charité des grandes dames ». Miséreuse elle-même, il est logique qu’elle s’indigne : « Ce fut alors au tour de Mme Dauriatte de s’emporter. » Mais le lexique péjoratif détruit par avance cette indignation, résumée par le terme « vociférations », avec une précision qui renforce la critique : son « intelligence fut, ce jour-là, plus spécialement incohérente. » En fait, comme tous les personnages de cette nouvelle, la situation de Sophie ne fait que la ramener égoïstement à son propre sort de veuve : « À propos de Sophie, elle en vint, sans transition raisonnable, à parler d’elle-même, à retracer la vie de feu Dauriatte, son mari ». La fin du portrait touche à l’absurde par l’énumération cocasse à propos de son époux : « un homme dont elle avait ignoré ou oublié la position sociale, car si elle se rappelait qu’il portait de l’or sur ses habits, elle ne pouvait dire au juste s’il avait été maréchal de France ou tambour-major, vendeur de pâte à rasoir ou suisse. »
Le tragique du sort de Sophie Mouveau est ainsi totalement effacé.
Le matérialisme triomphant
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De même que le seul souvenir de Mme Dauriatte est « l’or » sur le vêtement de son époux, Mme Champagne revient à la conscience quand il s’agit de l’argent d’une vente : « une cliente qui marchanda des plumes la réveilla. » L’extrait se termine, à nouveau dans l’optique du naturalisme, en mettant au premier plan les exigences du corps qui l’emportent sur les sentiments : « Elle s’étira et songea au dîner ; l’heure s’avançait » Le pronom indéfini, « on convient que Mme Dauriatte irait chercher aux « Dix-huit Marmites », une gargote située rue du Dragon, près de la Croix-Rouge, deux potages et deux parts de gigot, pour trois. », montre que c’est donc la nourriture, mais à un coût réduit, qui réunit les trois femmes, dont chacune a sa tâche spécifique : « Je vais moudre le café, tandis que vous achèterez des provisions, conclut Madame Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le couvert. »
CONCLUSION
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Ce texte met en évidence un double écart social, d’abord entre les puissants par leur statut social, tel M. Ballot, l’homme d’affaires, ou Maître Le Ponsart, le notaire, et le pouvoir que leur octroie l’argent, et le peuple, qui tente de survivre, souvent difficilement, ou sont réduits à la misère. Le second est celui qui sépare les hommes et les femmes, que les lois dépouillent de tout droit et obligent à la soumission. Le plus frappant est la façon dont Huysmans présente cette situation comme un ordre parfaitement normal, en ne cherchant pas à émouvoir son lecteur sur le sort tragique de son héroïne, mais en ironisant, au contraire, contre les tentatives de révolte féminine. Une question se pose donc : s’accommode-t-il, finalement, de cet ordre bourgeois bien établi, ou bien cette présentation est-elle, pour lui, un moyen de faire réagir son lecteur surpris car davantage habitué à une polémique critique ?
Chapitre V : une revanche, de "Il poussa un soupir..." à "...ses pantoufles."
Pour lire l'extrait
La première rencontre entre Sophie Mouveau, la jeune maîtresse enceinte de Jules, récemment décédé, et le notaire, grand-père de celui-ci, bien décidé à la dépouiller de tout bien et à l’expulser de son logement, s’est terminé par le désespoir de la jeune femme. Elle n’a pu recevoir aucun secours.
Maître Le Ponsart, lui, heureux de son succès¸ profite de la liberté offerte à Paris pour savourer un bon dîner et n’a pas résisté au racolage d’une fille qui, en jouant sur son appétit sexuel, lui a fait payer fort cher ce plaisir. Il lui reste, à présent, à se débarrasser définitivement de Sophie Mouveau, avec laquelle est prévue une seconde rencontre. Dans quel but Huysmans fait-il ressortir, par ses choix narratifs, le caractère de son personnage ?
Francisco de Goya, Prostituée sollicitant un homme gras et laid (recto), 1796-1797. Lavis blanc et gris au pinceau. Museum of Art, Cleveland

Première partie : une revanche (du début à la ligne 15)
La place de l'argent
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Le récit repose sur trois procédés narratifs :
Le discours rapporté, ici indirect libre, exprime sa colère : « Ah ! pour avoir été volé, il avait été bien volé ! » L’interjection et la répétition exclamative la mettent en évidence, tout en rejetant la faute sur la prostituée en oubliant la puissance de son désir sexuel, réprimé dans sa petite ville de province pour préserver sa réputation, qui l’a amené à la suivre.
La focalisation externe, qui, selon la conception naturaliste, met l’accent sur les manifestations physiques visibles, d’abord « il poussa un soupir », interprété comme l’expression d’un « allègement »¸ ce qui fait sourire si l’on pense qu’il a, effectivement, été « allég[é] » de son argent, mais traduit en fait le sentiment d’avoir échappé à un danger. Ensuite vient l’indice d’une violente colère : « Et le sang lui empourprait la face ».
Le point de vue omniscient, lui, permet au lecteur de tout savoir sur les sentiments et les pensées du personnage. Dans un premier temps, sa colère se reporte sur cette relation, « il se rappelait les détails grincheux de cette scène », qu'il revit en exprimant par l'adjectif sa mauvaise humeur, mais elle porte, non pas sur la relation elle-même, mais sur l’« argent » qui « si malencontreusement extorqué l’étouffait. » Le narrateur insiste sur sa parcimonie en soulignant le rôle accordé à l'argent : « Il arrivait à se représenter les choses utiles qu’il aurait pu se procurer avec la même somme. »
Le récit conduit enfin à une généralisation, marquée par le pluriel, « Il méditait cette réflexion stérile des gens grugés », puis par l’emploi du pronom indéfini : « on se prive d’acheter un objet plaisant ou commode par économie, alors qu’on n’hésite pas à dépenser le prix qu’eût coûté cet objet, dans un intérêt infructueux et bête. » Cet élargissement est significatif car l’opposition verbale introduit une sorte d’excuse : en en faisant un fonctionnement habituel, le notaire cherche à rétablir son amour-propre atteint.
Une compensation
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Pour se revaloriser à ses propres yeux, il lui faut rétablir son pouvoir, remis en cause par la prostituée aux exigences financières de laquelle il s’est plié, d’où le discours rapporté brutal, explicité par le commentaire : « Ah ! toi..., je te conseille de filer doux, conclut-il, songeant à la maîtresse de son petit-fils, confondant dans une même réprobation les deux femmes. » Le récit met alors fin à sa colère, « Il sourit pourtant », avec une explication, soulignée par le rythme ternaire de son désir en gradation : « car il était certain de juguler Sophie Mouveau, d’exercer impunément des représailles, de se venger sur elle des déboires infligés par la cupidité de son sexe. » Le premier verbe « juguler » fait référence au traitement d’un animal, égorgé ; vient ensuite l’idée de vengeance, soutenue par l’adverbe qui indique la toute-puissance du patriarcat ; la dernière raison lui apporte une dernière excuse, par la généralisation de la faute à toutes les femmes, accusées de « cupidité ».
Deuxième partie : le plan prévu (des lignes 15 à 31)
La seconde rencontre est donc préparée comme un véritable combat à livrer, dans lequel le notaire joue le rôle de général organisant ses troupes, dans l’ordre de leur importance sociale.

Honoré Daumier, la complicité des bourgeois, 1840. Lithographie, Le Charivari
Le propriétaire
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Au sommet de la hiérarchie, fondée sur l’argent, il y a le possédant, le « propriétaire », qui ne peut que se ranger de son côté, puisqu’il lui offre la possibilité de relouer plus cher ce logement, d’où l’insistance sur sa satisfaction : « enchanté de rentrer en possession immédiate de son logement, s’était […] montré tout disposé à seconder le notaire dans ses entreprises ». À cela s’ajoute l’incise qui met l’accent sur le partage des mêmes valeurs morales propres à la bourgeoisie : « — après avoir, du reste, en sa qualité de père de famille, exprimé quelques idées sans imprévu sur les dangers du libertinage et de la profonde corruption du siècle, — » Les deux hommes se rejoignent donc dans ce jugement qui conforte leur sentiment de supériorité.
Le concierge
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Présent dans tous les immeubles bourgeois à cette époque, le « concierge » exerce un réel pouvoir parce qu’il sait tout des locataires, mais il doit son salaire au propriétaire, donc ne peut qu’obéir aux possédants dont il dépend : il « s’était respectueusement incliné, alors que Maître Le Ponsart lui avait exhibé l’ordre de laisser déménager les meubles, d’aider au besoin à l’expulsion de la femme et de garder la clef ». Autre avantage, il est facile de le persuader par de l’argent : « deux pièces de cent sous glissées dans la main, avaient même amolli sa mine et détendu la rigidité luthérienne de son port. » Le narrateur en dresse un portrait ironique en marquant le contraste physique produit par le pourboire qui transforme son apparence première, une rigueur plaisamment illustrée par la connotation religieuse de l’adjectif : s’il rappelle la rigueur attribuée aux protestants, il n’a pas "protesté" contre cet argent… Un argent soigneusement mesuré par le notaire qui tient à respecter son engagement : « Trente-trois francs soixante-quinze et dix francs font quarante-trois francs soixante-quinze, pensait le notaire ; c’est bien le chiffre que j’ai annoncé à mon vieux Lambois, une cinquantaine de francs au plus. » Mais le montant de ce pourboire, équivalent à dix francs, montre à quel point le salaire prévu pour les quinze jours non payés et le congé de Sophie Mouveau est minime.
Les déménageurs
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Appartenant au monde ouvrier, ils sont les derniers à intervenir dans ce plan : « Toutes ses précautions étaient prises : les déménageurs devaient se trouver à midi précis devant la porte », et, si leur salaire n’est pas mentionné, les précisions sur l’organisation montrent que le coût a été calculé au plus juste, puisque il s’agit seulement de « descendre le mobilier », puis de « l’expédier par chemin de fer, dans la voiture même, posée, sans roues, à plat sur un camion de marchandises, jusqu’à Beauchamp », en limitant au maximum tout surcoût du montant initialement prévu qui serait induit par des précautions ou un transbordement supplémentaire.
Troisième partie : les précautions (de la ligne 32 à la fin)
L'image de la femme
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Si la question financière est réglée au mieux, le notaire est moins sûr de lui par rapport à la jeune femme. Or, si lors de leur première rencontre il avait ressenti un « soupçon de malaise » à l’idée de la dépouiller totalement, après avoir été lui-même victime de l’habileté d’une prostituée, il est revenu à la méfiance, retrouvant l’image péjorative traditionnelle de la femme, héritage de l’Ève biblique : « Une seule question demeurait encore pendante : Sophie paraissait à Me Le Ponsart singulièrement retorse. » Mais ce jugement révèle, en fait, la personnalité rusée du notaire, qui interprète tous les signes du désespoir de Sophie Mouveau en fonction de sa propre nature : « Ce silence où elle se confinait le plus possible, ce système ininterrompu de pleurs interloquaient le notaire qui attribuait à la finesse le profond désarroi et la sottise accablée de cette fille. » Habitué lui-même à des manœuvres perfides, il reporte cette stratégie sur la jeune femme, « Il était absolument persuadé que cette larmoyante stupeur cachait une embuscade », et revient au premier plan le souci de préserver sa réputation : « la crainte qu’elle ne vint scandaliser Beauchamp par sa présence ne le quittait plus. »
Le cynisme
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Son manque total de scrupules et d’humanité explique la précaution prise, le recours à la police en se servant de ses relations : « Après mûre délibération, il s’était déterminé à recourir aux bons offices de son ancien ami, le commissaire de police, s’était abouché, grâce à lui, avec son collègue du VIe arrondissement, et avait obtenu qu’on menaçât tout au moins la femme des rigueurs de la justice, si elle ne consentait pas à rester tranquille. » Nouvelle preuve de la puissance du patriarcat, puisque rien n’est véritablement avancé pour justifier cette intervention sinon le lien entre les puissants.
CONCLUSION
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En nous faisant plonger dans la conscience de son personnage, jusqu’à reproduire son monologue intérieur, Huysmans nous permet de mesurer comment les réalités de cette société patriarcale à la fin du XIXème siècle se traduisent psychologiquement et moralement. L’argent joue un rôle prépondérant : c’est lui qui détermine les jugements, les relations humaines et toutes les réactions des personnages, quel que soit leur statut social. Il efface toute morale, comme chez le héros dont le cynisme n’a aucune limite. Ainsi, les privilégiés s’unissent pour écraser les plus faibles, irrémédiablement condamnés, et tout particulièrement les femmes. La peinture de ce personnage odieux fait donc pleinement ressortir le pessimisme de Huysmans.
La familiarité grossière du discours rapporté direct complète ce portrait cynique : « Allons, il est temps d’achever la petite partie commencée et d’emballer rondement la donzelle ». D’une part, le terrible renvoi prévu est comparé à un jeu qu’il prévoit de gagner facilement, comme le montre l’adverbe « rondement », alors qu’il s’agit de réduire à la misère une jeune femme, d’autre part, non seulement il la qualifie d’un terme insultant, mais il la réifie par le verbe « emballer », qui la transforme en une marchandise à jeter. Face à la misère ainsi promise à Sophie, les dernières pensées du notaire font encore davantage ressortir son cynisme car il ne pense qu’à lui-même et à son propre confort : « se consolant de ses ennuis, par la pensée, qu’il prendrait le train, le soir, et rentrerait enfin dans ses pantoufles. »

Gustave Doré, Le Bourgeois triomphant, " Vautours : la Ménagerie parisienne", 1861. Estampe colorisée
Chapitre V : la décision, de "Oui, monsieur, oui..." à la fin
Pour lire l'extrait
Après la première rencontre entre Sophie Mouveau, la jeune maîtresse enceinte de Jules, récemment décédé, et le notaire, grand-père de celui-ci, bien décidé à la dépouiller de tout bien et à l’expulser de son logement, celle-ci, désespérée, va confier son désespoir à Madame Champagne, une papetière voisine connue pour l’appui qu’elle apporte aux pauvres. Mais leur visite chez un homme d’affaires leur confirme que la loi ne permet aucun recours car l’enfant est illégitime. La seconde rencontre avec le notaire, le lendemain, s’annonce donc difficile, malgré la présence aux côtés de la jeune femme, de Madame Champagne, bien décidée à l’aider à résister au dilemme imposé : accepter le faible salaire lui restant en tant que "bonne", ou ne rien recevoir si elle persiste à se présenter comme une maîtresse aimée de Jules. Mais le notaire ne s’écarte pas de son but, se débarrasser définitivement de Sophie Mouveau. Quelle image des rapports sociaux Huysmans donne-t-il à travers cet échange ?
Première partie : un échange de menaces (du début à la ligne 16)
Une menace lancée
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Pour mettre en valeur l’aide de Madame Champagne, Huysmans choisit un discours direct, dont le tiret marque le redoublement. Mais celle-ci est ridiculisée par avance en indiquant le ton adopté, « en sifflant des dents » : il a raconté précédemment comment son chien s’était emparé de son dentier et l’avait complètement détruit.
Sa première menace est soutenue par l’exclamation et son interpellation violente du notaire qui l’encadre : la répétition « Oui, Monsieur, oui » l’ouvre, et elle se termine par « Vous m’entendez bien ! » Le futur, complété par l’hypothèse, soutient sa certitude : « j’irai, moi-même, dans votre pays, quand je devrais faire la route à pied, et je chambarderai tout ». Femme du peuple, comme le prouve le verbe familier, elle a su trouver une menace qui peut effrayer ce bourgeois, mettre le désordre dans sa vie, car elle sait très bien que les hommes comme le notaire, veulent préserver leur réputation en évitant tout scandale.
Elle précise ensuite la forme de ce scandale, « Je vous porterai l’enfant », en invoquant deux raisons. La première, « je dirai partout ce qui en est », est liée aux convenances sociales de cette époque : l’illégitimité de cet enfant, né d’une relation entre un fils de bonne famille, Jules, et une bonne, hors mariage. La seconde partie de la menace est plus sentimentale : « ; je dirai que vous n’avez même pas eu le cœur de le faire venir au monde, cet enfant-là... » Mais le lecteur, qui connaît déjà le caractère du personnage, peut douter de l’efficacité de cette accusation…
Une double riposte menaçante
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Adressée à la jeune femme
L’aposiopèse interrompt cette menace, et l’onomatopée qui ouvre la riposte du notaire, « Ta, ta, ta », révèle sa totale indifférence, en raison de sa prévoyance, car il savait très bien qu’il risquait un scandale : « le cas est prévu ». Connaissant bien la loi comme le prouve le terme juridique vieilli employé au lieu de « comparaître », il a donc utilisé ses relations pour supprimer un tel risque : « Voici une assignation du commissaire de police qui invite Mademoiselle à comparoir devant lui ; un mot de plus, j’use de ce papier, et je vous promets que Mademoiselle restera, si elle veut bouger de Paris, tranquille. » Jusque vers 1860, un passeport intérieur était, en effet, nécessaire pour se déplacer d’un canton à l’autre, et, supprimé ensuite, il était possible à la police de l’exiger pour les gens jugés dangereux. Il a donc été facile au notaire de convaincre un « commissaire », lui aussi un bourgeois notable, de faire appliquer cette loi au cas d’une fille-mère, condamnée par la société.
Adressée à Madame Champagne
Il ne pouvait pas avoir prévu l’aide de Madame Champagne, mais il est si sûr de son pouvoir, qu’il lui lance la même menace, masquée par une apparente politesse, « quant à vous, ma chère dame, je vais être obligé de vous faire assigner également par ce magistrat », mais en l’insultant davantage : il « vous mettra à la raison, je vous le jure, si vous continuez de divaguer de la sorte. » À son tour, il accentue sa menace, par un lexique qui la transforme en criminelle : « Au reste, venez à Beauchamp, si le cœur vous en dit, je me charge, dès votre arrivée, de vous faire coffrer et vite... »
Alors que le notaire avait aussitôt négligé la menace lancée, il n’en va pas de même pour Madame Champagne. Cette femme du peuple, consciente de son infériorité, n’ose même pas s’indigner à voix haute : « Oh ! la crapule ! a-t-il du vice ! murmura Madame Champagne ». Plus encore, son imagination est nourrie d’images terribles de l’emprisonnement, qu’elle énumère : elle « aperçut, épouvantée, des enfilades de cachots sombres, les rats, le pain noir et la cruche de Latude, tout un lamentable décor de mélodrame. » Huysmans fait ici allusion aux spectacles populaires, alors à la mode, créés à partir d’un prisonnier célèbre pour ses évasions, Latude, héros de pièces comme Latude, ou Trente-cinq ans de captivité de Pixérécourt, en 1834, ou Latude, ou le Prisonnier de la Bastille de Lubize, en 1835.
Latude dans son cachot avec des rats. Gravure in Annales dramatiques du crime, 1858-1866
Deuxième partie : l’expulsion (des lignes 17 à 36)

Le portrait du notaire
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Après cette menace improvisée, le notaire, sûr de son triomphe, peut mettre à exécution son plan, et exerce une surveillance attentive car il entend bien ne pas perdre le moindre sou : « Satisfait de son petit coup de théâtre, Maître Le Ponsart descendit dans la cour où l’on chargeait les derniers meubles ; puis, lorsque tout fut bien en ordre, il invita le concierge à le suivre et remonta les quatre étages. » Cet « ordre » contrôlé pour du mobilier est comme l’écho de l’ordre social qu’il veut faire respecter.
Le dilemme résolu
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De même, il constate avec joie l’efficacité de ses menaces, unissant les deux femmes dans le même mépris triomphant : « Ah, ah ! nous nous décidons enfin, dit-il, voyant Madame Champagne qui trempait une plume dans un encrier et la tendait à Sophie. » Par contraste avec cette certitude, le récit met en évidence la faiblesse et l’infériorité sociale des femmes, illustrée par leur maladresse pour écrire et par le lexique pour les vêtements : « les mains tremblantes des deux femmes s’unissaient pour dessiner un vague paraphe, au bas du papier, Maître Le Ponsart fit signe au concierge de ficeler les frusques éparses de la femme ».
La réussite affirmée
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Le récit insiste doublement sur cette réussite, d’une part en reprenant précisément les trois points du document signé, « lui-même prit et serra ce récépissé dans lequel Sophie déclarait avoir servi comme bonne chez M. Jules Lambois, affirmait avoir reçu le montant intégral de ses gages, attestait ne plus avoir droit à aucune somme. », d’autre part en soulignant les précautions prises par le notaire, dont le monologue intérieur souligne le triomphe : « Après cela, tu auras de la peine à nous faire chanter, se dit-il, et il déposa sur la cheminée la somme dont il tenait, depuis la veille, la monnaie prête. » À aucun moment, il n’a douté de sa force et sa dernière phrase est particulièrement cynique après la soumission qu’il a imposée aux femmes : « Et maintenant, Mesdames je suis à vos ordres. »

L’expulsion est donc rapidement effectuée, sans le moindre souci de ce qui arrivera aux quelques biens de Sophie Mouveau puisqu’il ordonne au concierge de « ranger ces paquets dans la cour ». « [T]oute défaillante », la jeune femme est incapable de la moindre résistance, et se laisse faire passivement. La protestation de Madame Champagne reste, elle, très limitée : « Non, Monsieur, non ça ne vous portera pas bonheur, gémit en secouant la tête, Madame Champagne ». Elle n’a comme seul recours que la vague menace d’un châtiment divin… Sa dernière question, « Tu as bien tout ce qui t’appartient ? », conclut son acceptation, un échec illustré par la descente symbolique, « lentement ».
Les difficultés du logement, Le Petit Journal Illustré, 7 juin 1925. BnF
Troisième partie : un triomphe cynique (de la ligne 37 à la fin)
Le triomphe savouré
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Le chapitre se termine sur le dernier portrait du notaire, triomphant dans ce qui apparaît comme une conquête guerrière, « demeuré seul maître de la place », et dont l’exclamation familière, « Ouf ! quel tintouin ! », marque le soulagement de celui qui se présente comme une victime de cette situation.
Le narrateur omniscient juxtapose ses actions, d’abord en mettant en valeur son hypocrisie à propos du « cigare qu’il s’était refusé, par galanterie, de fumer, pour ne pas incommoder ces dames ». Alors même qu’il a fait preuve d’un total mépris envers elle, il ose sans honte justifier son acte par le code de bienséance, la « galanterie » respectueuse dans la bonne société, envers celles qu’il nomme élégamment « ces dames » comme si elles faisaient partie de cette bonne société. Le contraste est alors marqué avec la description qui suit du logement misérable, aux « murs nus » et par le geste qui se charge d’une valeur symbolique. Cette « habitude de propreté » n’a-t-elle pas été appliquée à la jeune femme qui risquait de salir la famille ? Et, quand « il poussa du bout de sa bottine, dans l’âtre, des rognures de chiffons et de papiers qui traînaient sur le plancher », ce mouvement semble reproduire la façon dont il s’est débarrassé de la jeune femme.

Bismarck, homme d’État allemand fumant le cigare, 1891. Caricature in The Strand Magazine, Londres
Le cynisme
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La fin du chapitre pousse à l’extrême l’aspect odieux du personnage, à partir de l’« ordonnance de pharmacie ». Sa première réaction, « il chercha, pendant une seconde, se rappela vaguement, en sa qualité d’homme marié et de père de famille, que cette potion aidait à combattre les vomissements de la grossesse », montre bien qu’à cette époque la grossesse est une affaire de femmes à laquelle les hommes participent bien peu. Le discours intérieur rapporté, « Diable ! se dit-il, mais cette fille peut avoir besoin de cette ordonnance ! », marque une réaction qui contraste avec l’insensibilité totale manifestée par cette expulsion : à aucun moment, il n’a pensé à la grossesse de Sophie, qui porte son arrière-petit-fils… Mais cet intérêt soudain n’est qu’apparent, déjà vu la façon méprisante dont il leur transmet ce document : « Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour, attendit que les deux femmes, descendues de l’escalier, parussent, toussa fortement et lorsqu’elles levèrent le nez, il jeta ce petit papier qui voleta et s’abattit à leurs pieds. » Sa dernière pensée, associée au geste, « Je ne veux rien avoir à me reprocher, conclut-il, en tirant sur son cigare », traduit le cynisme de celui qui sait parfaitement effacer toute mauvaise conscience. Ainsi, sa réaction en trouvant l’ordonnance n’a été que très fugitive, la dernière phrase mettant en valeur, avec les deux adverbes, sa satisfaction de voir la situation bien remise en ordre : « Il inspecta le local, une dernière fois, s’assura qu’il était décidément vide, ferma soigneusement la porte et partit, à son tour, restituant la clef au concierge. »
CONCLUSION
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Cet extrait répond au naturalisme dans lequel s’inscrit alors Huysmans, qui choisit de mettre au cœur de son récit la situation misérable d’un petit peuple, longtemps exclu des romans, pour dénoncer une société qui l’accable sans scrupules. Mais il y ajoute une touche personnelle en faisant ressortir, tant par les discours rapportés que par le rôle du narrateur omniscient, le cynisme extrême manifesté par les puissants. Le seul souci qui les anime est de préserver l’ordre social qui leur accorde leurs privilèges, ce qui conduit à privilégier l’apparence : tout est mis en œuvre pour cacher leur véritable nature par les signes de dignité reconnus par leurs pairs. Ainsi, son pessimisme n'ouvre aucun espoir car, même si la société pouvait être améliorée, la nature humaine, elle, ne changera pas : tous, quel que soit le statut social, continueront qu'à ne penser qu'à un profit personnel...
Chapitre VI : le dénouement, d'"Au fait !..." à la fin
Pour lire l'extrait
Cet extrait constitue le dénouement de la nouvelle de Huysmans, et marque le triomphe des deux protagonistes, le père de Jules Lambois récemment décédé, et son grand-père, maître Le Ponsart, notaire. C’est lui qui s’est chargé d’aller à Paris afin de dépouiller de tout héritage et d’expulser de son logement Sophie Mouveau, la bonne de Jules, enceinte de Jules. Malgré l’aide apportée par Mme Champagne, une commerçante qui apporte son aide aux femmes démunies telle Madame Dauriatte, elle a cédé face au dilemme imposé : recevoir le maigre salaire restant dû en tant que bonne, ou invoquer le mariage promis par Jules et, dans ce cas, n’être que sa maîtresse, attendant un enfant illégitime, donc n’avoir aucun droit. Le notaire retourne triomphant dans sa province. Huit jours après, alors qu’avec son gendre Lambois il attend des amis pour une partie de whist, celui-ci lui donne à lire une lettre reçue de Paris. En quoi ce dénouement complète-t-il le sens donné par Huysmans à sa nouvelle ?
Première partie : la lettre (du début à la ligne 14)
Premier portrait des protagonistes
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Au début de cette lettre, l’émettrice se présente comme ayant recueilli Sophie Mouveau après son expulsion ; puis elle raconte longuement comment celle-ci a été prise de vives souffrances avant une fausse couche, due, selon elle, à « une grosse peine... » La lecture du notaire est alors interrompue par l’intervention de « Lambois impatienté », adjectif confirmé par le ton du discours rapporté direct. L’exclamation, « Au fait ! », suivie du lexique péjoratif dans son injonction, « passons ce fatras », traduit à la fois son désintérêt total pour un récit pathétique, et, avec le pluriel, sans doute une façon inconsciente d’associer le notaire à l’accusation qui vient d’être formulée. L’argument invoqué ensuite révèle son indifférence cynique : « nous n’en sortirons pas avant l’arrivée des amis et il est inutile de les mettre au courant de cette sotte affaire. » Il refuse de voir la soirée prévue perturbée, et confirme la description, dans les deux premiers chapitres de la nouvelle, de l’importance du regard des autres qui implique que le seul souci est la préservation de leur sa réputation.
La réaction du notaire, qui « sauta toute une page », donc illustre son manque total de curiosité, lui prête ce même cynisme.
La lecture de la lettre
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L’annonce de la mort de Sophie
Après ce long récit, l’annonce de la mort est brutale, et sous-entend celle du bébé : « Elle est morte, comme cela, et l’enfant ne vaut pas mieux ». Les précisions sur l’aide financière apportée par la rédactrice, généreuse, et la mention de Madame Dauriatte – inconnue des protagonistes –, « alors comme j’avais mis ma croix de cou et mes boucles d’oreilles en gage, j’ai payé la pharmacie et la sage-femme, mais je n’ai plus d’argent et Madame Dauriatte non plus, car elle n’en a jamais. », introduisent la demande qui suit.

Une prière
La lecture en arrive alors à la demande, une imploration insistante : « Aussi, je vous supplie à deux genoux, mon bon Monsieur, de ne pas m’abandonner ». Mais le rythme ternaire est intéressant, car elle n’oublie pas de plaider d’abord pour elle-même, avant de mettre l’accent sur l’enterrement de Sophie, en accentuant, par la comparaison, l’image terrible de la jeune femme morte : « je vous prie qu’elle ne soit pas dans la fosse commune comme un pauvre chien. » Son dernier argument est habile, puisque, par son hypothèse évoquant l’amour de son fils pour Sophie, elle cherche à émouvoir le père de Jules, ce qui lui permet de renforcer sa prière : « Monsieur Jules qui l’aimait tant pleurerait à la savoir si malheureuse ; je vous prie, envoyez-moi l’argent pour l’enterrer. »
La fosse commune au Père Lachaise, 1871. Estampe, 20,9 x 26,1. Musée Carnavalet, Paris
La conclusion
La conclusion de cette lettre, « En comptant sur votre générosité... », est celle d’une femme qui a elle-même été généreuse envers Sophie. Mais la réaction du notaire lui est totalement opposée, puisqu’il ne prend même pas la peine de lire la fin : « Bon et et caetera, dit le notaire — et c’est signé : Veuve Champagne. » Son absence totale d’émotion confirme l’importance de l’argent pour lui, et son total cynisme.
Deuxième partie : l’épilogue (de la ligne 15 à la fin)
Le rejet
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La suite du récit regroupe les deux personnages, dont le regard échangé montre la complicité dans leur rejet de la demande d’argent. Ainsi, le notaire agit « sans mot dire » car tous deux se comprennent. Ses actions successives, juxtaposées, soulignent son indifférence, par sa gestuelle quand il « haussa les épaules », et son calme, mis en valeur par l’adverbe entre virgules : il « s’approcha de la cheminée, activa les flammes, plaça la lettre de Madame Champagne au bout des pincettes et, tranquillement, la regarda brûler. En employant le vocabulaire glacial de sa profession, « Classée, comme n’étant susceptible d’aucune suite », la phrase qui accompagne confirme sa totale insensibilité, comme son dernier mouvement, « en se redressant et en remettant les pincettes en place », qui traduit sa réussite.
Une lettre brûlée dans la cheminée

Lambois lui fait écho de façon encore pire par son commentaire sur le coût du timbre : « C’est trois sous de timbre qu’elle a bien inutilement dépensés ». Mais il reconnaît ensuite la supériorité du notaire. La précision du narrateur omniscient, « M. Lambois que la placidité de son beau-père achevait de rassurer », suggère, en effet, que cette lettre, avec la demande d’argent, l’a troublé car il s’agit tout de même d’enterrer dignement celle que son fils a aimée…
La compassion feinte
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La conclusion du notaire, est brutale : « Enfin, reprit Maître Le Ponsart, cette mort clôt le débat. » Mais elle rend ainsi encore plus hypocrite le « ton indulgent » qui introduit le commentaire qui suit : « En bonne conscience, nous ne pouvons plus lui en vouloir à la pauvre fille, malgré tout le tintouin qu’elle nous a donné. » En la qualifiant de « pauvre fille », il joue sur le double sens de cette expression, son infériorité sociale et une forme de pitié. Mais cette pitié est totalement niée, d’une part parce qu’il inverse les rôles : alors que c’est elle leur victime, il considère qu’ils avaient le droit de « lui en vouloir » car elle leur a causé du « tintouin », l’ennui de devoir agir pour la dépouiller de tout.

Nicolas Poussin, Le Christ et la femme adultère, 1653. Huile sur toile, 121 x 195. Musée du Louvre
Des excuses
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La confirmation par Lambois reprend cette inversion, puisqu’il leur fournit une première excuse : « Non, certes, aucun de nous ne voudrait la mort du pêcheur. » Il se donne ainsi bonne conscience, en rejetant la faute sur l’immoralité de Sophie, qui a commis un « péché » en s’offrant à Jules sans être mariée. Son discours moral, niant toute culpabilité, est d’autant plus hypocrite qu’il fait référence au texte de l’évangile selon Jean, où, contrairement à ces deux hommes, le Christ, lui, a excusé la femme adultère que tous condamnaient. De même, la qualification de leur comportement comme « notre bienveillance, pour son souvenir », est une contre-vérité puisqu’ils ne lui permettent même pas d’être enterrée dignement.
À cela s’ajoute, avec le verbe « avouer », la reconnaissance d’une faute, une action « peut-être entachée d’égoïsme », mais immédiatement excusée : « si nous n’avons plus rien à craindre de cette fille, qui sait si, au cas où elle eût vécu, elle n’aurait pas de nouveau jeté le grappin sur un fils de famille ou semé la zizanie dans un ménage. » Finalement, il fait de la jeune morte une menace pour la société et leur rejet qui a entraîné sa mort est transformé en un acte de salut, moral car altruiste, utile au maintien de l’ordre social.
Une chute terrible
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Traditionnellement, la nouvelle se termine par une "chute", qui doit attirer l’attention du lecteur et confirmer le sens de l'œuvre. Ainsi, le notaire, lui, affiche une absence de remords sans limites : « Oh ! à coup sûr, répondit Maître Le Ponsart la mort de cette femme n’est pas bien regrettable ». Par la phrase du notaire prenant à témoin son gendre, Huysmans renforce encore sa dénonciation d'un ordre social où, avec pour seul motif l'argent à préserver, les actions inhumaines se masquent sous le respect de la morale : « mais, vous savez, pour le malheur des honnêtes gens, après celle-là, une autre ; une de perdue... »
La réplique finale, « Dix de retrouvées, ajouta M. Lambois », est choquante car ce proverbe prend ici un sens bien différent de son acception oridnaire. Il s’emploie, en effet, pour un homme qui perd la femme aimée mais pourra retrouver le bonheur d’en aimer une autre. Or, dans ce cas, la femme est « perdue » à jamais, mais les « dix de retrouvées », loin d'apporter le bonheur, menacent la société en transgressant les écarts sociaux. L’ironie atteint son apogée par l’antiphrase qui accompagne le geste : « il compléta cette oraison funèbre, par un hochement attristé de la tête. » Une « oraison funèbre » est, en principe, un discours d’éloge, d’hommage pour pleurer celui qui vient de mourir, alors que les discours précédents ont condamné la jeune femme, sans manifester la moindre tristesse pour sa mort, dont ils ont même souligné l’utilité.
CONCLUSION
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Le dernier chapitre d’Un Dilemme fait écho au premier, en remettant face à face les deux protagonistes dont cette dernière conversation parachève l’image de la société qu’il a voulu donner dans sa nouvelle. La reprise de la lettre permet, d’une part de rappeler la valeur prépondérante accordée à l’argent, d’autre part de faire ressortir le contraste entre le dénouement tragique, la mort de Sophie Mouveau et celle, prévisible, de son enfant, et l’insensibilité cynique des deux hommes. Huysmans s’emploie, en détaillant leurs gestes et en rapportant leurs discours, à associer leur rejet impitoyable à tous les masques adoptés, alibis d’une mauvaise foi démasquée par la chute finale.
