PARCOURS : Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette, 1175-1181
Observation du corpus


Une introduction permet d'entrer dans le parcours, notamment à l'aide d'un exposé pour poser le contexte du XIIème siècle. avant qu'il soit présenté de façon générale, ainsi que la problématique qui va guider l'étude.
Il se construit ensuite autour de six explications linéaires, qui conduisent à deux études d'ensemble, portant sur deux thèmes essentiels du récit et deux caractéristiques du héros : la féodalité - donc le chevalerie et ses règles - et l'amour courtois.
Ces explications sont précédées ou prolongées par des lectures cursives qui permettent de préciser les analyses. Elles servent aussi de support à une approche stylistique du merveilleux, une des tonalités de l'œuvre, complétée par une écrit d'appropriation, et à l'histoire de l'art à partir de l'observation d'illustrations.
Une conclusion ferme ce parcours, à partir d'un exposé présentant la structure et le sens du dernier chapitre, afin de proposer une réponse à la problématique.
Introduction : Chrétien de Troyes dans son époque
Pour se reporter à l'étude
Même si l’on dispose de peu d’informations sur la vie de l’auteur, il est important de le situer, ce qui implique de revoir les principales caractéristiques de son époque, le XIIème siècle, qui marque une importante évolution dans le long moyen-âge. Enfin, on présentera la genèse de l’œuvre, étudiée dans la traduction de Jean-Claude Aubailly.
Lecture cursive : le Prologue
Pour lire le Prologue
Pour compléter l’introduction le Prologue, glissant du pronom « je » au début à la désignation de l’auteur par la troisième personne, offre l’intérêt d’en présenter la genèse de l’œuvre, en lien avec Marie de Champagne, tout en présentant le portrait de Chrétien de Troyes et le rôle qu'il affirme jouer..
Une œuvre de commande
Comme souvent au moyen-âge, l’œuvre répond à la commande d’un mécène permettant à l’auteur de vivre : ici, il s’agit de Marie, fille d’Aliénor d’Aquitaine et petite-fille de Guillaume IX duc d’Aquitaine et troubadour qui a transporté à la cour de son époux, Henri Ier comte de Champagne, la vie culturelle raffinée de la cour de Provence. Le lexique choisi insiste sur cet ordre reçu, et sur la soumission totale du l’écrivain : « Puisque ma dame de Champagne désire que j'entreprenne un roman, je le ferai de bon cœur, en homme qui lui est entièrement dévoué en tout ce qu’il peut faire en ce monde », « son commandement a plus d’effet que la réflexion ou les efforts que j’y apporte ».
Le sceau de Marie, comtesse de Champagne, in Voyage archéologique et pittoresque dans le département de l'Aube et dans l'ancien diocèse de Troyes en 1837 par A-F Arnaud.

Un éloge par prétérition
Pour se concilier les bonnes grâces de son mécène, il est habituel que l’auteur lui dédie un éloge flatteur, d’où l’aspect exceptionnel de l’affirmation inverse de Chrétien de Troyes : « sans recourir à la moindre flatterie ». Formulation pleine de dignité, mais qui se révèle, dans la suite du prologue, être un discours par prétérition, car l’auteur joue à deux reprises sur ce procédé soutenu par une opposition :
Dans le premier cas, il réaffirme d’abord avec insistance son refus, « Par ma foi, je ne suis pas un flatteur qui veut couvrir sa dame de louanges », mais l’hypothèse introduit ensuite le discours flatteur d'un autre auteur, en utilisant le conditionnel : « Pourtant, tel autre, qui voudrait la flatter, commencerait peut-être en disant… ». Cependant, la parenthèse qui suit dément cette fiction : « et je ne pourrai que l’approuver ». Il développe donc très longuement un éloge hyperbolique, amplifié encore par la comparaison méliorative, tant pour son caractère que pour sa beauté : « elle est la dame qui surpasse en qualités toutes celles vivant aujourd’hui de la même manière que la brise qui souffle en avril ou en mai surpasse par sa douceur et son charme tous les autres vents ».
Dans le second cas, c’est par la réponse négative catégorique à la question rhétorique qu’il réaffirme son refus de flatter : « Dirai-je : "Comme le pur diamant éclipse les perles et les sardoines, la Comtesse éclipse les reines" ? Non, certes, je ne le dirai pas » Mais, de la même façon, le connecteur d’opposition met ensuite en valeur l’inversion de ce refus, « et bien malgré moi car c'est pourtant la pure vérité ». Il prend donc à son compte la comparaison élogieuse aux pierres précieuses, qui accorde la supériorité au « pur diamant » sur les deux autres, « perles » et « sardoines », dont la beauté et la valeur sont pourtant très estimées.
La définition de l'œuvre
En ce début du parcours, il est intéressant de faire observer le texte original en vers octosyllabique avec des rimes suivies, parfois avec reprise d’un terme identique mais avec deux sens différents : « mialz oevre » est un groupe verbal signifiant « mettre en œuvre », « exécuter », tandis que « cest oevre » renvoie à « l’œuvre » écrite, comme « son livre », alors que la rime « livre » correspond au verbe « offrir ».
Ce recours au texte initial permet aussi d’observer le genre attribué au Chevalier de la charrette, titre cité. Au début du prologue, il le qualifie de « roman », rappel de l’origine du terme, la langue utilisée, puis il emploie « oevre », terme très général, et « livre », renvoyant à l’objet support de l’œuvre qui ne se limite donc plus au récit oral. Enfin, le dernier mot fait référence à la forme adoptée : « reison » signifie en ancien français le « discours », d’où la traduction « sa narration ».
Enfin, il précise les rôles réciproques de son inspiratrice et de lui-même :
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à la comtesse, il accorde « Matiere et san », c’est-à-dire l’inspiration, le contenu, mais surtout « le sens », donc « l’esprit » qui a soutenu le récit ;
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pour lui-même, il déclare, « il s’antremet / De panser », au sens littéral « il s’emploie à réfléchir », mais cette réflexion est aussitôt limitée : « rien n'i met / Fors sa painne et s'antancion. » Il insiste ainsi sur le « travail », donc l’effort exigé par l’écriture, ce que renforce le terme « antancion », qui implique que l’effort est tout entier concentré sur sa tâche, donc son « application ».
Il est permis de penser que cette répartition des rôles, si elle révèle l’apport de Marie de Champagne, notamment la diffusion de la "fin’amor" lors des débats organisés dans ses « cours d’amour », relève aussi de la volonté de laisser modestement le principal mérite à sa « dame », en se réservant le travail de mise en forme du récit et des choix d’écriture.
Présentation du Chevalier de la charrette

Pour lire le roman : traduction de K.D. Uitti
Le titre
Au premier plan, on peut identifier les deux mots-clés du titre, une charrette mais qui ne transporte pas, comme à l’ordinaire, des marchandises ou des humains assis, mais un personnage debout. Même si les traits restent imprécis, on reconnaît un casque, une armure et une arme tenu à la main : il s’agit donc du chevalier, et la couleur du cheval, semblable à celle du voyageur, rappelle que cet animal est à l’origine même du mot "chevalier", quoiqu’il soit ici un cheval de trait, et non un fier destrier. Cette charrette est guidée par un petit personnage portant une longue baguette, dont la couleur noire suggère l’aspect maléfique. Ces premières observations interrogent : que fait ce chevalier sur cette charrette, moyen de transport pour le moins inapproprié à son noble statut ?
Le château avec sa tour crénelée en arrière-plan donne une première indication, d’abord en confirmant le contexte médiéval. Mais l’on distingue aussi, au sommet de la forteresse sur le chemin de ronde une petite silhouette, dont la couleur est identique à celle du chevalier. Comment ne pas penser alors à tous les récits qui relatent le parcours d’un amant pour retrouver, voire délivrer, la "dame" adorée ?
Cette hypothèse est soutenue par le troisième élément central qui s’éloigne d’une représentation réaliste pour prendre la valeur d’un symbole : cette tige, avec ses feuilles et ses épines, est celle d’une rose, à nouveau avec une reprise de la couleur des deux personnages. Placée entre les deux, cette fleur illustre l’amour qui unit le chevalier et la "dame" même si, à cet instant, ils sont encore séparés.
Cette couverture laisse supposer que l’œuvre va relater la quête d’un chevalier prêt à tout, même à être transporté de façon dégradante dans une charrette, pour rejoindre celle qu’il aime : il s’inscrit ainsi dans le cadre de l’amour courtois, tel qu’on peut le découvrir dans de nombreuses œuvres médiévales.
La structure
Dans un premier temps, on réactivera les acquis sur les schémas narratif et actanciel. Puis, en feuilletant le livre, on notera le titre des vingt-deux chapitres retenus dans la traduction choisie.
Le schéma actanciel
Il est possible, dans un premier temps, de définir le rôle des personnages nommés :
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Le premier cité est le principal opposant, identifiable dès le deuxième chapitre : « Méléagant enlève Guenièvre », rôle maléfique confirmé par le titre « La dernière perfidie de Méléagant ».
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Dès le chapitre suivant est introduit le héros, d’abord simplement par son statut dans le cadre de la féodalité, « le chevalier », dont le nom apparaît à la fin : « Lancelot », ce qui le rattache à la légende connue du roi Arthur entouré des chevaliers de la Table ronde.
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Plusieurs chapitres sont consacrés à Guenièvre, épouse du roi Arthur, d’abord en tant que victime : son enlèvement fait d’elle l’objet de la quête du héros. Mais une opposition ressort, dans la seconde partie du récit, entre « Froideur de Guenièvre » et « Nuit d’amour ».
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Enfin, on note l’intervention de quelques personnages, dont l’adjectif qui les caractérise indique plutôt un danger potentiel : « La demoiselle entreprenante », « Le prétendant orgueilleux », « Le chevalier provocateur ».
Le schéma narratif
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Le récit s’ouvre sur l’enlèvement de Guenièvre, donc comme dans un conte traditionnel, sur un "manque" auquel doit remédier le héros, alors nommé « Le chevalier à la charrette ».
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Les titres des cinq chapitres suivants suggèrent les péripéties, des épreuves à subir, jusqu’au chapitre « La tombe de marbre », qui introduit un autre univers, celui de l’au-delà, de la mort… Si l’on se réfère aux contes traditionnels, plusieurs titres évoquent cette idée de passage dans cet autre monde, tels « Le gué périlleux », « Le passage des pierres », « Le Pont-de-l’épée ». Et « Le premier combat contre Méléagant » représente encore une épreuve pour accomplir la quête. Mais, si le titre « La nuit d’amour » semble traduire le succès des retrouvailles de Lancelot et de Guenièvre, qui aurait ainsi atteint son but, le récit relance les péripéties avec « Guenièvre accusée », « Disparition de Lancelot », puis un « tournoi » suivi de « Dernière perfidie de Méléagant ».
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Enfin le titre de l’avant-dernier chapitre, « Libération de Lancelot », introduit, par contraste, l’élément de résolution, qui amène à une victoire sur l’ennemi : « Mort de Méléagant ». Comme le veut la tradition, le triomphe du héros a donc pu rétablir l’ordre que l’enlèvement de la reine avait détruit.
Mise en place de la problématique
Cette première approche, avec les hypothèses formulées à partir du titre d’ensemble et de ceux des chapitres, permet de poser la problématique qui va guider ce parcours dans l’œuvre : En quoi ce récit, encore inscrit dans la tradition médiévale, est-il fondateur du genre romanesque ?
Analyse de la problématique
La formulation de l’interrogation, partielle avec « En quoi », invite à répondre de façon positive à la question posée, en dégageant les arguments qui justifient l’affirmation qui caractérise le « récit », sujet de l’étude.
Le groupe verbal, « est-il fondateur » est complété par « du genre romanesque », ce qui fait de l’œuvre étudiée un tournant dans l’histoire littéraire : elle aurait innové, en créant un nouveau « genre ». Cette notion de genre, qui remonte à la Poétique du philosophe grec Aristote (384-322 av. J.-C.) invite à dégager des critères d’analyse, relevant à la fois du fond, donc des thèmes abordés, et de la forme adoptée. Ici, il s’agit du « genre romanesque », dont on rappellera les quatre caractéristiques : une intrigue, c’est-à-dire une histoire racontée par un narrateur, qui fait agir des personnages dans un cadre spatio-temporel.
Cette innovation est censée dépasser des créations littéraires antérieures, précisées par la formule : un « récit, encore inscrit dans la tradition médiévale ». Il sera donc indispensable de s’appuyer sur les connaissances du monde médiéval, tant pour son contexte historique, la féodalité, que culturel, l'image de l'amour courtois. On s’appuiera donc sur l’héritage de Chrétien de Troyes, tout particulièrement sur la chanson de geste et les contes et légendes, pour observer et interpréter les ajouts, les suppressions, les changements apportés, dans les valeurs prônées comme dans l'écriture.
Lectures cursives : l'incipit et l'épilogue
Pour lire les deux extraits
Premier extrait : l'incipit
Le cadre spatio-temporel
Le déterminant indéfini « une Ascension », empêche de dater précisément l’épisode. Mais cela inscrit déjà le royaume dans le monde chrétien, puisque cette fête célèbre l’ascension du Christ après sa résurrection à Pâques.

De même, Chrétien introduit un flou dans le lieu, en assimilant « Carlion », première résidence royale du roi Arthur selon la légende, identifiée souvent à la ville de Caerleon au Pays de Galles dont subsistent quelques vestiges archéologiques, tandis que le château de Camaalot, construit après son mariage avec Guenièvre, aurait été sa seconde résidence, située tantôt en Cornouailles, tantôt aussi au Pays de Galles.
Ce cadre vague correspond à la tradition du conte, dans lequel l’essentiel reste la mise en valeur de la puissance royale, ici par l’adjectif « somptueuse » ou la mention du « festin ».
Gustave Doré, Le château de Camaalot, 1867. Gravure in Enid d’Albert Tennison
Les personnages
Aux côtés du roi sont d’abord mentionnés les « barons », supérieurs au chevalier dans la hiérarchie féodale : ce sont des vassaux auxquels le roi a attribué un fief, qui doivent donc le service, mais qui font souvent figure de conseillers à la cour.
La fête réunit donc toute la noblesse du royaume, hommes comme femmes, dont la valeur soulignée contribue à magnifier la cour royale : « maintes belles et courtoises dames parlant le français avec élégance. » La langue parlée rappelle l’alliance entre l’Angleterre et la France, notamment depuis le mariage en 1152 de la duchesse Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenêt, qui devient roi d’Angleterre en 1154.
Tapisserie de Bayeux, entre 1066-1083 : scène de festin

Est aussi cité Keu dans sa fonction nobiliaire d’« officier de bouche », chargé de « dirig[er] le service de table » : il est aussi son sénéchal et un des chevaliers de la Table ronde. Il est nommé en premier car il sera aussi le premier à se mettre au service du roi après l’enlèvement de la reine.
Le rôle du narrateur
Le narrateur, connaissant parfaitement les récits arthuriens, adopte le point de vue omniscient pour présenter la situation initiale. Cependant, par la formule « me semble-t-il », il s’introduit dans le récit, comme si l’écrivain se sentait obligé de prendre, par cette réserve, une forme de distance avec les légendes dont il a pu hériter. À cela s’ajoute l’indice temporel « atant ez vos un chevalier / qui vint à cort », avec le présentatif dérivé du latin « ecce », qui met en valeur l’irruption du chevalier, comme si le narrateur en avait lui-même été témoin. Ainsi, il affirme son rôle dans la mise en forme de son récit, annoncé dans le Prologue.
Second extrait : l'épilogue
Le dénouement
L’aventure s’achève par le combat entre Lancelot et Méléagant, qui était venu enlever la reine Guenièvre, une victoire totale du héros qui a tué son adversaire. De cela ressort une double conséquence :
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sur le plan collectif, car Méléagant est le fils de Baudemagus, roi du royaume de Gorre ennemi de celui de Logres sur lequel règne Arthur. « Ceux que la mort de Méléagant avait le plus comblé de bonheur » sont les prisonniers, retenus par Baudemagus, auxquels Lancelot a pu rendre la liberté en leur permettant de retourner sur leurs terres. Il a donc rétabli la paix entre les deux royaumes.
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sur le plan individuel, l’écrivain reprend le dénouement traditionnel dans les contes, le triomphe du héros lui offrant une apothéose, ce « joyeux cortège » rappelant les anciennes célébrations antiques.
L’intervention de l’auteur
Comme dans le Prologue, l’auteur prend alors la parole, en passant du « je » à la troisième personne, puisqu’il se nomme : « Godefroi de Leigni, le clerc », puis emploie le pronom « il ». L’on découvre ainsi le second auteur du récit, commencé par Chrétien de Troyes : il s’était achevé « au moment où Lancelot est emprisonné dans la tour », ce qui était loin de lui accorder le triomphe. D’où peut-être l’intervention de ce continuateur, et l’adresse à un nouveau destinataire, « Seigneur » : il aurait eu un autre protecteur que Marie de Champagne…
Son rôle
Il insiste d’abord sur la justification de ce dénouement, qui encadre le dernier paragraphe : « si je poursuivais mon récit, je sortirais de mon sujet. », « il ne veut plus rien y ajouter, ou en retrancher, de peur de dénaturer le récit. » C’est donc la volonté de cohérence qu’il place au premier plan.
Mais, en même temps, par son injonction, il prend soin de répondre à une objection, le reproche d’avoir modifié le sens même de l’œuvre : « Que personne ne le blâme s’il a ajouté sa pierre à l'œuvre de Chrétien car il ne l'a fait qu’avec le plein accord de celui qui avait commencé le récit. » La complicité soulignée sert donc de caution à l’orientation du récit, qui correspondrait à ce qu’aurait voulu faire Chrétien. Mais, s’il impose au lecteur cette certitude, comment ne pas s’interroger sur ce qui a amené Chrétien de Troyes à s’arrêter sur l’emprisonnement du héros emprisonné, un dénouement pourtant bien différent ?
Explication : « Le chevalier et la charrette », de "C'est la raison pour laquelle…" à "… commandement d’Amour. "
Pour lire l'extrait
La situation initiale du roman de Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette, un festin à la cour du roi Arthur, a été perturbée par l’irruption d’un chevalier « armé de pied en cap » qui lance un défi : que le roi accepte qu’il enlève la reine, et il rendra les prisonniers qu’il détient déjà à condition qu’un de ses chevaliers le vainque au combat et la reconduise à la cour. Keu est le premier à intervenir et, face au refus du roi de le laisser partir, il le contraint habilement à lui confier la mission de retrouver et secourir Guenièvre. Après l'enlèvement de Guenièvre, toute la cour se désole, et le neveu d’Arthur, Gauvain, décide de se mettre à leur poursuite avec une escorte. Ils voient d’abord sortir de la forêt le cheval de Keu, ensanglanté
Au début du chapitre suivant, Gauvain, précédant la troupe, rencontre un chevalier sur un cheval épuisé. Il accepte de lui prêter un cheval, mais le suit jusqu’à retrouver ce cheval mort en un lieu où tout indique qu’un combat a eu lieu. Continuant sa poursuite, il rejoint ce même chevalier « à pied, tout seul », « arrêté devant une charrette ». Le narrateur suspend alors son récit pour expliquer longuement le rôle honteux de cette charrette : elle est destinée à transporter tous les condamnés par la justice. En quoi le récit qui dépeint les réactions du chevalier inconnu fait-il écho au titre de l’œuvre ?
Première partie : une sinistre rencontre (du début à la ligne 13)
La charrette
Après la longue explication sur le rôle de la charrette, comparée à celui des « piloris », donc qui doit humilier publiquement celui qui a été condamné en justice pour un grave forfait, le narrateur conclut : « C’est la raison pour laquelle à cette époque, les charrettes avaient une aussi sinistre réputation ». L’insertion du dicton renforce encore ce rôle sinistre puisque croiser une charrette fait si peur que le seul remède est d’implorer la protection divine : « Si tu croises une charrette, fais le signe de la croix et pense à Dieu pour qu’’il ne t’arrive pas malheur. » D'où l'intérêt de savoir comment le héros va réagir.
La charrette d’infamie des condamnés. Gravure, BnF

Le comportement du chevalier
Les deux précisions qui introduisent le portrait du chevalier, « à pied, sans lance », dégradent déjà son image en lui ôtant les deux marques de son statut social, un cheval et son arme emblématique. Cependant, quand il « s’avança vers la charrette », si cette attitude est surprenante vu l’effroi généralement suscité par une telle « charrette », elle traduit aussi à la fois le courage dont il fait preuve, soutenu par sa volonté de retrouver la reine. L’injonction, appuyée par invocation de Dieu, « Nain, au nom de Dieu, dis-moi si tu as vu ma dame la reine passer par ici », inscrit cette quête dans le contexte de l’amour courtois : pour sa « dame », suzeraine, le chevalier est un vassal, et la servir, voire la sauver, devient alors une noble mission que Dieu ne peut qu’approuver. Il est donc logique qu’il invoque son soutien.
Le nain
Si celui qui mène la charrette est d’abord banalisé par la comparaison, « assis sur les limons, qui comme les charretiers », qui justifie qu’il « tenait en sa main une longue verge », pour faire avancer le cheval, mais deux précisions invitent à lui attribuer un autre rôle.

Lorenz Frølich, Deux nains, 1895. Pour illustrer la Völuspá
D’abord, dans les légendes, nordiques mais aussi celtiques, les nains, par leur difformité, sont souvent considérés comme des personnages maléfiques, leur laideur physique étant assimilée à une laideur morale, confirmée par le jugement péjoratif porté sur lui par le narrateur : « un être vil et de la plus basse engeance qui soit ».
De plus, cette « longue verge » est un signe qui, depuis les temps anciens, dote d’un pouvoir magique celui qui la possède. Pouvoir tantôt maléfique, comme, déjà dans l’Odyssée d’Homère, celui de Circé qui, après avoir fait boire un breuvage peut, en les frappant de sa baguette, transformer les humains en pourceaux. Tantôt, au contraire, ce pouvoir est bénéfique : dans l’Ancien Testament biblique, c’est en les frappant d’une baguette que Moïse ouvre les flots de la mer Rouge pour permettre aux Hébreux d’échapper à leurs poursuivants.
La réponse du nain lui prête un rôle dangereux, puisque son invitation, « « Si tu veux monter dans la charrette que je conduis, d'ici demain tu pourras savoir ce que la reine est devenue », si elle fait de lui un messager, représente aussi une menace puisque monter sur une telle charrette est un signe d’infamie, particulièrement déshonorant pour un chevalier…
Deuxième partie : un douloureux dilemme (de la ligne 14 à la fin)
Le temps de l'hésitation
Ce personnage renvoie le héros à sa liberté, puisqu’il ne l’oblige pas à monter : « il poursuivit son chemin sans plus attendre l'autre. » Or le héros, lucide, sait parfaitement le risque de déshonneur, la « honte » encourue s’il accepte cette proposition : il a « alors une courte hésitation avant de sauter dans la charrette ». Le récit souligne cependant, la brièveté de cette attente, « à peine le temps qu’elle avance de deux pas. »
Mais la prolepse qu’il introduit ensuite, marquée par l’emploi du futur, crée un horizon d’attente. Elle annonce, en effet, par le redoublement dans le texte en ancien français, « Mar le fist et mar en a honte », rendu par le présentatif dans la traduction, « C’est pour son malheur qu'il ne bondit pas sur-le-champ et qu’il en a honte car il le regrettera fort ! », une conséquence tragique de cette hésitation.
Deux valeurs en conflit
Mais ce bref délai permet à Chrétien de Troyes de prêter à son héros un dilemme, révélateur du débat qui accompagne la naissance de l’amour courtois. Il oppose, en effet, deux notions mises en valeur par la majuscule et l’absence de déterminant qui les personnifient et en font deux allégories :
La « Raison » renvoie au code de la chevalerie médiévale, fondé sur l’honneur, indispensable pour préserver la réputation sociale et la promesse faite de servir son suzerain : elle « lui ordonne de se retenir de monter ». Cet ordre est développé en insistant sur le risque de perdre sa dignité : « elle le sermonne et lui enseigne à ne rien faire dont il pourrait avoir honte ou qu’il pourrait se reprocher. »
« Le plaidoyer à la cour de Raison » (en haut sur le trône central) : en haut, Sagesse (gauche), Chevalerie (droite) ; en bas, Noblesse (gauche), Richesse (droite). Vers 1410-1414. British Library, Londres

Cette valeur féodale « s’oppose à Amour », qui donne le conseil opposé : il « l’exhorte à sauter rapidement dans la Charrette ». Or, le récit s’emploie à magnifier sa puissance, accentuée par l’opposition : « Raison, qui ose lui tenir ce discours, n’a pas son siège dans le cœur mais dans la bouche ». Le verbe « ose » sous-entend, en effet, que « Raison » dépasse son juste droit, et sa valeur est réduite : elle n’est plus que superficielle, car elle ne relève que de « la bouche » – rappelons que, lors de l’adoubement, le chevalier prêtait serment – tandis qu’Amour est inscrit au plus profond de l’être, ce sur quoi insiste la répétition : il « réside au fond du cœur ».
Cette présentation du dilemme justifie par avance la décision du héros : « Puisque Amour l’ordonne, le chevalier bondit dans la charrette ». Le narrateur omniscient, en commentant ce choix, « que lui importe la honte puisque tel est le commandement d’Amour », met en évidence, par la redondance lexicale, « ordonne » étant repris par « commandement », la prédominance de l’amour courtois, qui impose à celui qui aime une soumission totale au service de la « dame », devenue ainsi suzeraine.
CONCLUSION
Cet extrait illustre la puissance que revêt d’amour depuis la place nouvelle accordée, dans la littérature médiévale du XIIème siècle, à l’amour courtois, dont témoignent aussi les « cours d’amour » tenues par Marie de Champagne. Cela traduit une importante évolution dans les mentalités, qui valorise le droit de la personne face à celui de la société, donc l’amour face au code féodal.
Or, Chrétien de Troyes, en tranchant le dilemme, donne à son héros une image bien différente de celle qu’il revêt traditionnellement, digne et soucieux avant tout de préserver son honneur. D’ailleurs, dans la suite du récit, Gauvain, lui, refusera de monter dans cette charrette. Le choix du chevalier déplace donc la notion d’honneur, en la mettant entièrement au service de la « dame » aimée, et au titre du chapitre « Le chevalier et la charrette » répond le titre même de l’œuvre, Le Chevalier de la charrette, un surnom qui illustre la transgression et lui promet le rejet social. De plus, la prolepse annonce une menace. Toute la question est donc de savoir si les deux valeurs, ici opposées, pourront se concilier à l’issue de la quête entreprise.
Lectures cursives : Lancelot et la charrette, deux extraits
Premier extrait : "La froideur de Guenièvre"
En arrivant au château du roi Baudemagus où la reine Guenièvre est retenue prisonnière par son fils, Méléagant, Lencelot doit livrer combat contre lui. Alors qu’il s’apprête à le vaincre, Baudemagus demande à la reine d’obtenir sa grâce, ce que Lancelot accepte, puis il oblige son fils à rendre la liberté à sa captive. Le roi conduit alors le chevalier auprès de la reine.
Le rejet de la reine
L’accueil glacial réservé par la reine au chevalier est souligné par le contraste entre son introduction par le roi, « voici Lancelot qui vient vous voir. Cela doit vous faire grand plaisir » et son rejet brutal : « À moi, sire ? Il n’y a aucune raison pour que cela me plaise ! Je n’ai que faire de sa visite. » Après avoir suivi la quête du héros, le lecteur ne peut qu’être surpris par ce qui semble une injustice, réaction illustrée par celle du roi : « Que diable ! s’exclama le roi qui avait un cœur franc et généreux. Mais, Madame, d’où vous vient cette dureté ? Certes, vous êtes trop injuste ». La succession des relatives qui rappelle le courage du héros renforce encore ce sentiment d’injustice : c’est « un homme qui vous a si bien servie, qui, en vous cherchant, a si souvent exposé sa vie à des dangers mortels, qui, enfin, vous a secourue et arrachée des mains de mon fils Méléagant lequel ne vous a rendue que bien à contrecœur ! » Mais son intervention reste vaine, le rejet est confirmé : « Sire, je vous l’assure, il a perdu son temps car je ne cacherai pas que je ne lui en sais aucun gré. » Une telle réaction ne peut que paraître imméritée au lecteur, donc rester incompréhensible.
La réaction de Lancelot
La seconde surprise du lecteur vient de la réaction de Lancelot, « foudroyé » : alors que sa douleur est amplifiée, il ne proteste pas réellement : « Dame, ma peine est bien cruelle et pourtant je n’ose vous demander de raison de votre rigueur. » Or, le narrateur, lui, introduit une incise qui justifie cette attitude : il agit ainsi « en parfait amant », c’est-à-dire en faisant preuve d’une soumission telle qu’elle lui interdit même d’obliger à se justifier sa "dame", suzeraine toute-puissance.
Mais la suite du récit met en valeur sa douleur extrême, son « cœur en émoi », devant la séparation qui lui est imposée. Le narrateur omniscient construit, en effet, une image à partir du sens symbolique attribué aux yeux, miroirs de l’âme. Il leur prête d’abord leur rôle concret, physique : « Lancelot la suivit des yeux jusqu’à la porte vers laquelle elle se dirigeait mais la distance à franchir lui parut bien courte car les appartements de la reine étaient tout à côté. » Mais, en imaginant le désir du héros, impossible à réaliser vu l'emploi du conditionnel passé, « S’ils l’avaient pu, ses yeux l’auraient bien suivie jusqu’à l’intérieur », en accentuant, par la métaphore attribuée au « cœur », la puissance de l’amour, capable, lui, de dépasser toutes les limites physiques : « Mais si ses yeux, remplis de larmes, sont restés avec son corps en deçà de la porte, son cœur lui, grand seigneur tout-puissant, suivit la reine au-delà. »
Second extrait : « Fausses nouvelles, désespoir et réconciliation »
Après le rejet de Lancelot par Guenièvre, il part à la recherche de Gauvain mais se retrouve emprisonné, au grand désespoir de la reine qui le croit mort ; de même, une fausse rumeur lui fait croire à la mort de sa « dame ». Quand le roi Baudemagus le libère, tous deux peuvent se retrouver. Le désespoir qu’ils ont partagé les réunit alors.
La raison du rejet
Cette scène inverse le comportement précédent du héros, qui exprime à présent la douleur de son renvoi, et peut formuler sa demande : « Dame, je m’étonne encore de ce qu’en me voyant l’autre jour, vous m’ayez montré un tel visage et que vous ayez refusé de me dire un seul mot. Vous avez bien failli m’en faire mourir et pourtant je n’ai pas eu alors assez de courage pour oser vous en demander la raison comme je le fais maintenant ». En insistant sur son « désespoir », il espère avoir une réponse.
La réponse de Guenièvre renvoie au récit initial de son hésitation quand le nain l’a invité à monter dans la charrette, en confirmant la prolepse qui avait annoncé son « malheur » à venir. La double interrogation fait référence au dilemme du héros entre « Raison », qui mettait en évidence la « honte » alors encourue, et « Amour », exigeant un total sacrifice : « Comment ? N’avez-vous pas eu honte de la charrette et ne l’avez-vous pas redoutée ? » L’interrogation négative met l’accent sur le reproche, et est encore renforcée par l’exclamation : « Vous y êtes montée de bien mauvaise grâce puisque vous avez attendu deux pas ! C’est la seule raison pour laquelle j’ai refusé de vous adresser la parole et de vous regarder. »
La réconciliation
Déjà le lexique employé par le héros pour formuler sa demande révèle qu’il est toujours prêt à admettre sa culpabilité, comme l’exige l’amour courtois : « Dame, je suis tout prêt à réparer mes torts mais révélez-moi la nature du forfait qui m’a conduit au désespoir. » De même, après l’explication donnée, son premier élan, soutenu par l’invocation divine, reconnaît l’ampleur de sa faute : « Dieu me préserve une autre fois d’un tel méfait ! » L’appel à la miséricorde divine Dieu souligne d’ailleurs la dimension religieuse de l’amour courtois, « Et qu’il n’ait jamais pitié de moi si vous n’avez ainsi très justement agi », en faisant de l’hésitation initiale de Lancelot une faute envers Dieu : « Mais pour Dieu, ma dame, je veux sur l’heure vous faire réparation de ce péché et dites-moi, je vous en prie si vous accepterez de me le pardonner un jour. » La reine est ainsi divinisée, et la prière du héros devient une demande d’absolution, accordée en échange du remords exprimé : « Ami, fait la reine, soyez-en totalement absous : je vous le pardonne de grand cœur. »

Pour conclure
Ces deux extraits illustrent le titre de l’œuvre en mettant en évidence l’importance de la « charrette », preuve de la soumission extrême exigée par l’amour courtois : face à sa puissance aucune des valeurs féodales ne peut résister, seule domine la loi de la « suzeraine », cautionnée par Dieu lui-même.
La réconciliation : mise en scène du spectacle du Puy-du-Fou
Étude d’image : Lancelot et la charrette

L’illustration retenue est une miniature tirée d’un manuscrit copié au début du XVème siècle, représentant le transport de Lancelot dans la charrette d’infamie. L’importance de ce moment où il accepte l’invitation du nain est ainsi soulignée par le contraste entre la représentation réaliste du chevalier, portant son heaume et son bouclier, mais sans arme, et la tonalité merveilleuse dans laquelle s'inscrit le personnage du nain dans son rôle de charretier, mais portant la baguette, indice de son pouvoir magique, ici maléfique.

On notera la précision du trait, tant pour les visages des personnages que dans la représentation des chevaux, tandis que le décor, lui, reste symbolique : seule la présence d’un arbre indique qu’il s’agit d’une forêt. De plus, si l’on reconnaît la présence de Gauvain, qui a refusé, lui, de monter dans la charrette et chevauche à ses côtés, en revanche le personnage à cheval à droite de l’image forme une escorte que rien ne mentionne dans le roman, ainsi que la tour crénelée en arrière-plan, peut-être pour indiquer soit le point de départ, le château du roi Arthur ou le but de la quête, celui de Baudemagus.
Explication : « Le peigne de Guenièvre », de "Le chevalier qui ne s'oppose pas..." à "… parler davantage. "
Pour lire l'extrait
Après être monté dans la charrette, le chevalier est conduit au manoir d’une demoiselle, qui lui impose sa première épreuve, « le lit interdit », dont il triomphe. Il peut ainsi poursuivre sa quête, en obtenant d’abord la victoire au combat contre le gardien du « gué périlleux » qui marque l’entrée dans un autre monde. Sur son chemin, il rencontre ensuite une « demoiselle entreprenante » qui, en échange de son hospitalité, exige qu’il promette de partager son lit. Mais, par un audacieux combat, il la sauve d’un viol, ce qui le libère de cette promesse. Elle l’accompagne alors jusqu’à la découverte, « au bord d’une fontaine », sur « un perron de pierre », d’un superbe peigne d’ivoire auquel quelques cheveux sont encore accrochés. Quand elle révèle au héros, sur sa prière, que ce sont ceux de la reine, il manque de perdre connaissance : « il avait ressenti un tel coup au cœur qu’il en demeura longtemps sans voix et sans couleur. » Comment le récit des réactions du héros permet-il de mesurer la valeur de l’amour ?
Première partie : l’extase du chevalier (du début à la ligne 13)
Le symbolisme des cheveux
L’objet jouant un rôle dans le récit est double : il y a d’une part le peigne « oublié », peut-être un signe de son passage laissé par la reine elle-même. Mais sa fonction n’est pas la plus importante, puisque le chevalier « ne s’oppose pas à » le remettre à la demoiselle. La seconde partie de la phrase, en effet, fait porter le symbolisme sur les cheveux retenus, comme le prouve le geste dépeint : « après en avoir retiré les cheveux avec une telle douceur qu'il n'en brise pas un seul. » Traditionnellement, la chevelure est l’emblème de la fémininité, un signe esthétique, certes, mais surtout renvoyant à la sensualité. Ainsi l’objet permet le transfert : la « douceur » du toucher de ces cheveux est déjà évocateur du désir de caresser la femme désirée.
L'adoration
Le lexique dans l’exclamation du narrateur, soutenue par la négation mise en valeur par l’antéposition, donne ensuite aux cheveux une dimension sacrée : « Jamais on ne verra porter tant de dévotion à quoi que ce soit ! » Le portrait du héros mêle alors la connotation religieuse, qui touche au mysticisme, « Il commence à les vénérer avec extase », à une relation érotique ainsi créée, accentuée par le crescendo : « plus de cent mille fois, il les touche, les porte à ses yeux, à sa bouche, à son front et à toutes les parties de son visage » Le commentaire explicatif du narrateur omniscient insiste sur le symbolisme des cheveux, matière vivante qui se substitue au corps même de la femme : « il marque le bonheur extrême à les posséder : ils sont pour lui sa joie, sa richesse. » Les deux termes associent la force du sentiment amoureux, due à la sensualité source de « joie », mais aussi traduit la façon dont, dans le cadre de l’amour courtois, la « dame » vénérée remplace le « suzerain », celui qui, dans le monde féodal, dispense au chevalier la « richesse ». C’est ce double symbolisme que confirme le geste final, « Il les place entre sa chemise et sa peau, contre son sein, près de son cœur », et l’hypothèse comparative à des pierres précieuses formulant la pensée du héros : « il ne les aurait pas donnés contre un chariot plein d'émeraudes et d'escarboucles. »
La foi
La valeur ainsi accordée aux cheveux va encore plus loin : l’amour se confond avec la foi chrétienne. Ils jouent, en effet, le rôle des reliques dans ce monde médiéval : « Il ne redoutait plus désormais d’être affligé d’ulcères ou d’autres maux ». L’exclamation en gradation illustre cette foi, qui remplace aussi bien, au centre de l’énumération, les remèdes thérapeutiques traditionnels, que le recours aux croyances religieuses : « il n’a plus que mépris pour les miracles, les élixirs et la thériaque et même pour saint Martin et saint Jacques ! » L’amour est donc une véritable transgression, une nouvelle mystique prenant la place de la foi chrétienne : « Car il a une telle confiance en ces cheveux qu'il n'a besoin d’une autre aide ! »
L'Ostension des reliques de la Sainte-Chapelle, Pseudo-pontifical de Poitiers, peint au XVème siècle pour le duc de Bedford. Copie du XIXème siècle. Musée de Cluny

Deuxième partie : l’intervention du narrateur
Le dialogue avec le lecteur
C’est sans doute la conscience de cette transgression qui amène le narrateur à intervenir, s’identifiant ici à l’auteur qui imagine une objection du lecteur devant une telle puissance : « Mais quelles étaient donc les vertus de ces cheveux ? » Il se montre certain d’encourir deux reproches : « On me tiendra sans doute pour fou ou pour menteur si j’en dis la vérité. »
-
En le considérant comme « fou », son lecteur blâme l’exagération de l’amour prêté au héros, sur lequel retombe donc cette accusation de folie.
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Le second reproche, être « menteur », dénonce la dimension fictive du récit, critique rejetée par l’hypothèse finale qui insiste, au contraire, sur la volonté de l’auteur de dire « la vérité ».
Il va donc s’employer à prouver cette véracité, en poursuivant cette interpellation du lecteur par son injonction, « Prenez la foire… », puis en feignant de répondre à son souhait : « Et si vous me demandez de tout vous dire à leur sujet, je vous dirai… » Mais la question qui ferme le passage redonne à l’auteur tout son pouvoir : « Mais pourquoi en parler davantage ? » C’est bien lui qui décide du contenu de son récit.

Une double comparaison
Une première comparaison renvoie à une réalité médiévale connue, la foire du Lundit, qui regroupe dans la plaine de Saint-Denis des marchands venus de toute l’Europe, et dont le narrateur rappelle l’importance : « Prenez la foire du Lendit quand elle bat son plein, au moment où il y a le plus de marchandises ». L’interjection qui ouvre l’hypothèse prête au héros une pensée qui confirme par l’exclamation insistante le prix unique des cheveux à ses yeux : « eh bien le chevalier aurait préféré tout refuser plutôt que de n’avoir pas trouvé ces cheveux ! »
La foire du Lundit vers 1330, Les grandes Chroniques de France. Miniature. BnF
Zéphir d’Elph, La reine Guenièvre, 2012
La seconde comparaison accentue encore leur valeur, doublement :
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Avant même de la formuler, il introduit une réserve, « si toutefois on pouvait les en rapprocher », qui nie la possibilité même de comparer « ces cheveux » à ce qui est reconnu comme le plus précieux : « l’or ».
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Pour renforcer ce prix qui les rend unique, la comparaison multiplie les hyperboles : cet « or cent mille fois affiné et autant de fois refondu dans un creuset paraîtrait aussi sombre que la nuit à côté du jour le plus ensoleillé de tout cet été. » Le comparant, le soleil le plus lumineux renvoie à un double symbolisme : concrètement il fait référence à la blondeur de la reine, souvent mentionnée, mais, par transfert de l’objet à la personne, il inscrit aussi l’amour du chevalier dans le mythe cosmique qui prête à la femme aimée la puissance d’un nouveau soleil, centre d'un nouvel univers.

CONCLUSION
Cet extrait s’inscrit, certes, dans le merveilleux par le pouvoir exercé sur le héros par la contemplation des « cheveux », mais il permet surtout de dépeindre la puissance de la "fin’amor". Par les références religieuses, le récit transforme le chevalier en prêtre d’une nouvelle religion, le "service d’amour" : après le premier sacrifice accepté, monter dans la charrette d’infamie, la prouesse du chevalier dans ses combats marque la divinisation de la « dame », qui représente une transgression puisqu’elle dépasse ainsi à la fois la morale chrétienne – qui interdit de vouer sa foi à un être humain et non pas à Dieu seul, ou, comme à cette époque, à la Vierge, et ce d’autant plus que la « dame » est mariée – et le code social de la féodalité, puisqu’elle est encore plus puissante que le « suzerain » pour son vassal. Ainsi, Chrétien de Troyes, tel Moïse rapportant aux Hébreux les Tables de la Loi, inscrit dans la littérature la nouvelle Loi de l’amour courtois, qui a, elle aussi, ses commandements absolus.
Étude d’ensemble : la féodalité
Pour approfondir l'analyse des combats
La chevalerie

De la chanson de geste, le roman garde l’importance accordée aux combats, mais ils ne sont plus que rarement collectif. Le roman préfère mettre en scène des duels qui permettent de souligner la valeur personnelle du chevalier combattant, tels ceux qui opposent, à trois reprises, Lancelot à Méléagant. On observera les motifs récurrents qui construisent le récit du combat, à cheval comme à pied, qu’on retrouve aussi dans celui des tournois, autre pratique qui fait ressortir la vaillance du chevalier comme celui de Noauz.
Le premier combat entre Lancelot et Méléagant. XVème siècle. Miniature, BnF
Mais la chevalerie va au-delà du simple choc des armes, même si elles sont longuement décrites, de même que les blasons : elle exige le respect d’un code éthique avec des règles précises, parmi lesquelles deux sont primordiales : la « générosité » qui oblige, d’une part, à secourir les plus faibles, d’autre part, à accorder une grâce à l’adversaire qui le demande, et la « promesse », c’est-à-dire la loyauté, le respect de la parole donnée, surtout si elle s’appuie sur un serment « au nom de Dieu ».
Le monde féodal
Pour approfondir l'analyse des lieux
Un cadre de vie
Le roman décrit de façon précise les lieux propres au monde féodal, du moins ceux que fréquente l’aristocratie, c’est-à-dire le suzerain, ses vassaux et leurs cours. Le parcours du héros fait ainsi découvrir au lecteur les lieux consacrés aux loisirs, telle « la prairie » où tous se livrent à divers jeux, chants, danses… et à la religion, quand le chevalier entre prier dans une église. Une importance particulière est accordée aux châteaux, dont la puissance et la richesse sont souvent soulignées, avec une place particulière accordée aux donjons protecteurs.
Des règles éthiques
Mais le monde féodal tire sa force du respect de règles éthiques, admises de tous, au premier rang desquelles Chrétien de Troyes fait ressortir la « largesse », qui implique trois exigences :
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l’hospitalité, à accorder aux plus déshérités et qui devient un véritable cérémonial dans l’hommage rendu au chevalier par l’accueil qui lui est réservé.
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le "service", dérivé de la notion chrétienne de charité, peut être un simple "don", depuis un renseignement jusqu’à un appui, tel le cheval donné par Gauvain au chevalier qui le lui demande au début du récit. Mais il implique une contrainte, puisqu’une réciprocité en est souvent attendue, comme le lui rappelle une des demoiselles rencontrées : « Chacun de vous me doit en retour un service de mon choix à me rendre au moment où je l’aurai décidé : prenez garde à ne pas l’oublier. »
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la mesure : cette qualité est mise en évidence dans les conflits qui opposent deux vieux pères, celui du « prétendant orgueilleux » et celui de Méléagant, le roi Baudemagus, à leurs fils auxquels ils reprochent leurs excès, l’hybris antique qui les rend trop sûrs d’eux, et la haine excessive qui les anime. Le chevalier doit servir la justice et non pas satisfaire à tout prix un désir personnel.
Explication : « La tombe de marbre », de "Alors le moine le conduisit..." à "… nul ne s'échappe. "
Pour lire l'extrait
Parti rechercher la reine Guenièvre, épouse du roi Arthur enlevée par Méléagant, fils de Baudemagus qui règne sur le pays de Gorre, le chevalier Lancelot a accepté d’être mené vers elle dans une charrette d’infamie. Il a pu ainsi poursuivre sa quête, soutenu par le profond amour qu’il voue à sa « dame », tantôt recevant de l’aide, tantôt obligé de surmonter de pénibles épreuves. Le passage du « gué périlleux » marque le franchissement d’une première frontière qui lui permet de pénétrer dans le royaume ennemi de Gorre.
Accompagné par la demoiselle qu’il a sauvée d’un viol et de son enlèvement par un « prétendant orgueilleux », il parvient à une église dans laquelle il entre pour prier ; puis il demande à un vieux moine de lui faire découvrir le cimetière qui jouxte l’église, comme le veut la tradition médiévale, mais caché derrière de hauts murs. En quoi ce passage, complétant le portrait du chevalier, soutient-il le sens donné par Chrétien de Troyes à sa quête ?

L’église Saint-Georges à Richebourg, et son cimetière annexe traditionnel
Première partie : la découverte du cimetière (du début à la ligne 17)

La description des tombes
Le cimetière étant dissimulé derrière de hauts murs a éveillé la curiosité du chevalier, d’où sa demande au vieux « moine » qui va le lui faire visiter. La description, par le superlatif hyperbolique, est d’abord une vue générale, qui adopte le point de vue interne du chevalier en mettant l’accent sur la dimension esthétique de ces tombes : elles « comptaient sans doute comme les plus belles qu’on pût trouver jusqu'au pays de Dombes, et de là jusqu'à Pampelune. »
Un mystérieux cimetière
À cela s’ajoute l’élargissement spatial par la comparaison qui couvre un large territoire, de la principauté des Dombes, région proche de Lyon, au royaume de Navarre, avec la mention de Pampelune, qui rend leur beauté exceptionnelle. Cette dimension esthétique est encore amplifiée par les hyperboles dans le gros plan qui en met une en valeur toujours par le regard du héros : « Parmi les tombes, il en vit une toute en marbre, qui paraissait la plus belle de toutes par la finesse et le soin apporté à sa réalisation. »
Les épitaphes
Que sur des tombes soient « gravées des lettres » formant des épitaphes est tout à fait normal. Mais l’indice temporel, lui, est surprenant : elles « indiquaient le nom de celui qui y reposerait un jour. » : au lieu de renvoyer à une mort déjà accomplie, le récit se tourne vers le futur et les tombes sont encore vides… Le récit s’inscrit ainsi dans le merveilleux, annonçant au héros d’abord l’avenir promis à ses compagnons, tel Gauvain qui l’avait accompagné au début de sa quête avant de choisir une autre route par le Pont-sous-les-eaux, ou Yvain, lui aussi chevalier de la Table ronde et héros d’un autre roman de Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au lion et celui nommé dans le texte originel « Looys », ici traduit par Lionel, mais dans d’autres traductions par « Louis » et qui reste inconnu. Le choix du lexique, et notamment les superlatifs, insiste tout particulièrement sur la valeur exceptionnelle de ces « chevaliers d’élite, parmi les plus brillants et les plus renommés de ce pays et d'ailleurs. » Mais, en réponse à la question du chevalier, « À quoi servent ces tombes ? », le moine ne répond pas vraiment, le laissant seul – comme le lecteur – comprendre le symbolisme de ce cimetière : « « Vous avez pu voir les inscriptions, répondit le moine. Si vous les avez déchiffrées, vous savez déjà ce qu’elles veulent dire et la destination de ces tombes. » Le récit prend ainsi une valeur prophétique, en rappelant également que nul, même les plus puissants, ne peut échapper à la mort. En fait, le moine ouvre au héros une dimension surnaturelle, la connaissance de l’avenir, comme s’il avait alors quitté le monde terrestre pour entrer dans celui de l’au-delà.
Deuxième partie : l’initiation du chevalier (des lignes 13 à 32)
Un premier symbolisme
En réponse à la question du chevalier, « À quoi servent ces tombes ? », le moine ne répond pas vraiment, le laissant seul – comme le lecteur – comprendre le symbolisme de ce passage : « « Vous avez pu voir les inscriptions, répondit le moine. Si vous les avez déchiffrées, vous savez déjà ce qu’elles veulent dire et la destination de ces tombes. » Le récit prend ainsi une valeur prophétique, en rappelant également que nul, même les plus puissants, ne peut échapper à la mort. En fait, le moine ouvre au héros une dimension surnaturelle, la connaissance de l’avenir, comme s’il avait alors quitté le monde terrestre pour entrer dans l’au-delà.
Une tombe mystérieuse
Mais cette réponse ne suffit pas au chevalier, qui insiste, « Mais la plus grande d’entre elles, dites-moi à quoi elle sert. », mais Chrétien de Troyes éveille l’intérêt du lecteur par le retard apporté par le moine dans l’élucidation du mystère.
Dans un premier temps, alors qu’il affirme, « Je vais vous dire tout ce que j’en sais », il se contente d’une description de ce qui est visible, un éloge hyperbolique : « C'est un monument qui surpasse de loin tous ceux qui ont pu être construits. » La négation redoublée et les adverbes intensifs accentuent l’aspect exceptionnel de la tombe : « Ni à moi ni à personne, il n’a été donné d’en voir d’aussi somptueux et d’aussi finement ouvragé ».
Mais il suscite encore plus de curiosité par sa comparaison suggestive, « et s’il est beau extérieurement, il l’est encore plus à l’intérieur », que le chiasme avait mise en valeur dans le texte original : « Biax est defors et dedans plus ».
Le mystère s’accentue encore car l’injonction qui suit pose un interdit, soutenu par la succession des négations : « Mais ne vous en souciez pas ; cela ne vous serait d’aucune utilité car vous ne verrez jamais l'intérieur. » Mais cet interdit peut, pour le chevalier, représenter un défi…
La dimension magique
L’explication de cet interdit relève du merveilleux, car l’hypothèse souligne l’impossibilité d’accéder à l’intérieur de la tombe : « Il faudrait en effet au moins sept hommes grands et forts pour ouvrir cette tombe si on voulait le faire car elle est recouverte d’une dalle pesante. » L’insistance sur la « dalle » et le chiffre « sept » de ceux qui auraient ce pouvoir sont, en effet, une des caractéristiques des interdits magiques, sur lequel le discours injonctif du moine renchérit : « Et sachez sans l’ombre d’un doute que pour la lever il faudrait bien sept hommes plus forts que vous et moi. » Mais la comparaison, destinée à achever de détourner Lancelot de son désir de savoir, ne risque-t-elle pas, au contraire, de le renforcer ?
Une prophétie
Le futur de certitude dans cette inscription en fait une prophétie : « CELUI QUI LÈVERA CETTE DALLE PAR SA SEULE FORCE LIBÉRERA TOUS CEUX ET CELLES QUI SONT PRISONNIERS ». Elle donne à celui qui surmontera l’interdit la valeur d’un sauveur, exceptionnel vu la description qui insiste sur cet emprisonnement dans ce « ROYAUME DONT NE REVIENT NI CLERC NI GENTILHOMME DÈS LORS QU’IL Y EST ENTRÉ. PERSONNE N’EN EST JAMAIS REVENU : TOUT ÉTRANGER Y RESTE CAPTIF ». La récurrence des négations fait, en effet, peser sur ce pays une véritable malédiction, promise à « tout étranger » – tels les sujets du roi Arthur comme le lui avait annoncé, au début du récit, le défi lancé par Méléagant » – et qui dépasse le simple cadre d’une guerre entre royaumes. On pense forcément au monde de l’au-delà, de la mort à laquelle, quel que soit son statut social, personne ne peut échapper, que représenterait donc le royaume de Gorre. L’opposition finale, « MAIS LES HABITANTS DU PAYS PEUVENT ENTRER ET SORTIR À LEUR GRÉ », renvoie, elle, aux plus anciennes traditions, qui permettent, en revanche, aux morts de venir à la rencontre des vivants.
Le récit de Chrétien de Troyes prend ainsi un double sens symbolique :
-
Méléagant, fils du roi de ce royaume, serait donc la figure de la mort, venue menacer le monde des vivants.
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L’enlèvement de la reine figurerait sa mort, ce qui donnerait au héros le destin d’un nouvel Orphée, se rendant dans l’au-delà pour aller la rechercher au prix de nombreuses épreuves qui, s’il les surmonte, lui permettrait cet exploit.
Troisième partie : l’exploit du chevalier (de la ligne 33 à la fin)
Une prouesse
L’indice temporel en tête de phrase souligne l’action immédiate du héros, pour qui tout le discours du moine a représenté un défi. Sa force est mise en valeur, « Aussitôt, sans plus attendre, le chevalier de la charrette saisit la dalle à pleines mains et la souleva sans peiner le moins du monde », et la comparaison dépasse même l’interdit initial : « et mieux même que ne l'auraient fait dix hommes en unissant leurs efforts. La prouesse de ce héros exceptionnel est encore amplifiée par la peinture hyperbolique de la stupeur du moine : « Le moine en resta bouche bée. Peu s’en fallut qu’il ne tombât de surprise en voyant ce prodige, car il n’aurait jamais pensé en voir un semblable en toute sa vie. »
L'ouverture de la tombe, manuscrit XVème siècle. BnF

Le destin du héros
La question du moine vient rappeler au lecteur que, depuis le début du récit, le chevalier n’est connu que par son surnom « chevalier de la charrette », dû à son transport dans ce véhicule infamant. Mais, à plusieurs reprises déjà, il a refusé de donner son nom, et, malgré la demande polie du moine, « Sire, dit-il, j'ai grande envie de connaître votre nom. Accepteriez-vous me le dire ? », c’est ce même refus qu’il répète : « Par ma foi, je m’y refuse. » Et l’insistance du moine, « Vraiment, cela me peine. Vous agiriez courtoisement en me le disant et vous pourriez en retirer un grand profit. Qui êtes-vous ? Quel est votre pays? », ne reçoit que des indications réduites : « Je suis un chevalier, vous le voyez, né au royaume de Logres : j’aimerais que cela vous suffise. »
En revanche, à son tour le héros insiste pour en savoir plus sur la prophétie : « Mais vous, je vous en prie, dites-moi de nouveau qui reposera dans cette tombe. » La réponse revêt ainsi le sens d’une prolepse, qui annonce son destin : « Sire, celui qui délivrera tous ceux et celles qui ont été pris au piège dans ce royaume dont nul ne s’échappe. » Ainsi, la quête, entreprise par amour pour délivrer la reine se charge d’un sens supérieur : son but devient la libération de tous les prisonniers du royaume de Gorre.
CONCLUSION
Un cimetière caché derrière des murs, une énigme, les tombes de ce cimetière et leurs épitaphes, dont l’une avec une inscription prophétique qui ne nomme pas le libérateur, autant d’éléments qui inscrivent le passage dans le merveilleux. L’exploit du héros, capable de transgresser l'interdit, fait aussi de lui un être doté d’un pouvoir surnaturel, mais le mystère de la prophétie est maintenu puisque le nom de ce sauveur reste inconnu, comme celui du chevalier. Or, c’est la reine qui le nommera lors du premier combat contre Méléagant, tandis que le récit révélera que la loi du royaume de Gorre exige que, dès qu’un captif est libéré, tous le soient : la liberté de la reine, obtenue grâce à la victoire de Lancelot, entraînera celle de tous les sujets du roi Arthur prisonniers. Ainsi, même si, dans cette scène, l’amour du héros pour la reine est absent, la prophétie accorde à l’amour courtois une valeur sacrée puisque l’accomplissement de la quête personnelle permettra un salut collectif.
Stylistique : le merveilleux
Pour approfondir l'analyse
Dès le début de son récit, Chrétien de Troyes entrecroise une forme de réalisme, pour représenter le contexte social de son époque, notamment le fonctionnement de la féodalité, et le recours au merveilleux, héritage lointain des mythes et des légendes.
Les critères du merveilleux
Ainsi, la quête entreprise fait intervenir de nombreux éléments qui relèvent du surnaturel et nous font sortir du monde ordinaire, depuis le surgissement d’un personnage maléfique, le nain, en passant par les exploits exceptionnels du chevalier, par exemple sa découverte des tombes mystérieuses du cimetière et la prophétie qui lui est alors délivrée par le moine.
On reconnaît donc, dans cette œuvre, les principaux critères du merveilleux :
-
un cadre spatial étonnant, qui transporte le lecteur dans un autre monde : pensons à ce « lit interdit » où le héros va voir une lance enflammée jaillir du toit, à laquelle il échappe par miracle, ou la description du passage des pierres ou du Pont-de-l’épée ;
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des personnages irréels, tels ces « demoiselles » semblables à des « fées », ou des animaux irréels, tels les deux lions aperçus avant le traversée du Pont-de-l’épée, qui disparaissent mystérieusement ensuite ;
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des objets magiques, par exemple l’anneau donné au héros par la Dame du lac, la fée Viviane qui l’a élevé.
Cela implique des choix d’écriture destinés à accentuer la dimension imaginaire et à provoquer la surprise, l’étonnement du lecteur : des hyperboles pour mettre en valeur la démesure, du héros comme des phénomènes évoqués, un lexique qui privilégie soit l’éloge, soit l’horreur, et des figures de style par analogie, comparaisons, métaphores...
La fonction du merveilleux
Son premier rôle est de dépayser le lecteur, en le plongeant dans un monde totalement différent de celui qu’il connaît, qui échappe aux lois de la nature. Il peut ainsi avoir une fonction esthétique, par exemple poétiser l’univers comme lors de la description de la prairie où sa se dérouler le dernier combat de Lancelot.
Mais il invite aussi le lecteur à une réflexion morale, en opposant le mal qui menace tout être humain de destruction au bien, qui, le plus souvent, va triompher. En cela, il contribue à refonder l’harmonie qui a pu, pour un temps, être rompue.
Enfin, il ouvre sur un symbolisme qui offre une perspective métaphysique, en lien avec les croyances d’une époque, les dieux de l’Olympe dans l’antiquité grecque, ou, chez Chrétien de Troyes, le christianisme médiéval, et tout particulièrement la relation entre les mortels et le monde de l’au-delà qui lui impose un destin. Il peut ainsi donner une espérance de salut.
Écrit d'appropriation
Pour concrétiser cette étude du merveilleux, une des ressources est de faire rédiger un passage de récit mettant en œuvre ses thèmes et ses procédés.
Sujet : Gauvain découvre le cheval qu’il a donné au chevalier mort et comprend, en voyant « le sol tout piétiné », qu’un combat a eu lieu. Imaginez la scène qui a pu se dérouler en faisant ressortir le merveilleux.
Consignes :
Vous situerez ce combat dans un cadre temporel et spatial, le parcours du chevalier dans la forêt, en mettant en évidence l’amour de la reine qui soutient sa quête. Vous présenterez les adversaires du héros dont vous accentuerez la dimension surnaturelle. Enfin, vous raconterez le combat lui-même, en exprimant les sentiments du héros auquel vous prêterez une puissance surhumaine, voire un secours magique.
Explication : « Le Pont-de-l'épée », de "Celui-ci leur répondit alors..." à "… n'avoir pas plus souffert. "
Pour lire l'extrait
La « demoiselle » rencontrée à un carrefour a expliqué au héros et à son compagnon Gauvain, les deux passages qui permettent de rejoindre le lieu où la reine Guenièvre est retenue captive, tous deux « également terrifiants », le Pont-sous-les eaux, et, pire encore, le « Pont-de-l’épée » qui « ne fut jamais franchi par aucun homme » car « il est tranchant comme une épée ». Gauvain choisit le premier, tandis que le chevalier se dirige vers le Pont-de-l'épée, auquel il parvient accompagné des deux fils de son hôte. Chrétien de Troyes décrit alors ce pont, afin de mettre en évidence l’horreur de l’épreuve qui attend le héros. D’où le choix de cette lecture cursive préalable à l’explication de l’exploit du héros.
Lecture cursive : La description du Pont-de-l'épée, du début à "...aussi certaine !"
Pour lire l'extrait
La description
Trois éléments sont mis en évidence en gradation.
Le fleuve à traverser
Les adjectifs qui le qualifient, « eau profonde, sombre et perfide, aux flots tumultueux », accentuent la peur qu’il provoque, de même que les hyperbole, d’abord une première comparaison à « un fleuve des Enfers », puis une seconde pour la menace qu’il représente, soutenue par la litote : « elle a un tel débit qu’il n’est personne au monde qui, s’il y tombait, ne serait englouti comme dans la mer salée ».
Le pont lui-même
L’intervention du narrateur avec la négation antéposée, « Si l’on veut savoir la vérité, jamais pont ne parut si sinistre et tablier plus détestable », annonce l’horreur de ce pont irréel car « constitué d’une épée tranchante et bien fourbie. » Mais, tout en précisant sa longueur, « deux lances », soient environ 6 mètres, le récit maintient la possibilité de traverser par ce moyen : « On ne pouvait pas craindre de chuter par suite de sa rupture ou de son fléchissement car elle était si bien forgée qu'elle pouvait supporter une grande charge. »
Les lions
Qu’il s’agisse de « deux lions » ou de « deux léopards », alors que le récit a pour cadre initial une région anglaise, leur présence relève du surnaturel, mais la redondance amplifie la menace : « La vue de l’eau, du pont et des lions les met dans un tel effroi qu’ils en tremblent de peur. »
L'avertissement au héros
La traversée impossible
Après cette description, les compagnons du héros s’efforcent de le dissuader, d’abord en faisant appel à sa raison pour souligner le risque de la traversée elle-même, « Ce pont est mal charpenté et bien mauvaisement construit », avec une exclamation qui accentue la menace de mort : « Si vous ne faites pas maintenant demi-tour, vous vous en repentirez trop tard ! » Pour le faire « réfléchir », ils recourent à une hypothèse, sa réussite, mais en la niant immédiatement avec la répétition des négations insistantes et les comparaisons à trois impossibilités imposant les lois de la nature : « ce qui ne risque pas de se produire, pas plus qu’il n’est possible d’empêcher les vents de souffler, et les oiseaux de chanter, pas plus qu’il n’est possible de retourner dans le ventre de sa mère pour renaître plus tard, ou encore de vider l’océan ».
Le danger des deux lions
La seconde partie de leur discours met l’accent sur le danger représenté par ces « deux lions enragés », dont, outre la répétition de « ils vous tueront », l’énumération en gradation dépeint l’horreur, « vous suceront tout le sang des veines, dévoreront votre chair et puis vous rongeront les os », prolongée par une dernière image de destruction totale : « en un rien de temps, ils vous auront arraché tous les membres du corps et mis en pièces sans aucune pitié. » D’où l’appel, « ayez pitié de vous », chargé d’une connotation religieuse qui fait de la traversée un véritable suicide, interdit par le dogme chrétien : « Vous pècheriez contre vous-même si volontairement vous vous jetiez dans un péril où votre mort est aussi certaine ! »
POUR CONCLURE
Il est important de lire ce passage qui précède la traversée du héros, car Chrétien de Troyes, par la description, met par avance en valeur l’exploit que le chevalier va accomplir, et son courage par contraste avec la peur extrême de ses deux compagnons. Il ouvre ainsi un horizon d’attente en renforçant le désir du lecteur de découvrir si le héros surmontera l’épreuve, et surtout comment.
Le récit de l’épreuve, préparé par la description et de discours des deux compagnons du héros, a donc créé l’attente du lecteur. En relatant la réponse du chevalier, suivie de la traversée du pont, comment Chrétien de Troyes complète-t-il le portrait de son héros ?
Première partie : la décision (du début à la ligne 7)
La décision du héros est posée en deux temps, mais introduit immédiatement, par la précision « en riant », le contraste entre l’attitude du héros et la peur de ses compagnons.
Conformément au comportement courtois attendu de la part d’un chevalier, il commence par rendre hommage au souci de ses compagnons : « Seigneurs, soyez remerciés de vous tourmenter à ce point pour moi. » Les deux valeurs, « amitié » et « générosité » qu’il leur reconnaît font référence à l’éthique qui guide les relations dans la société féodale, en permettant de bénéficier d’une protection réciproque : « Je sais que pour rien au monde vous ne voudriez mon malheur. »
Il invoque ensuite l’argument suprême, la protection divine accordée à tout chrétien fervent : « Mais j'ai une telle foi en Dieu qu'Il me préservera en tous lieux. «
Chrétien de Troyes souligne alors son courage, d’abord par la négation qui l’oppose à ses compagnons, « Je ne redoute pas plus ce pont et cette eau que la terre ferme », puis par sa double affirmation : « je veux me risquer à traverser et je vais m’y préparer. » Enfin, son exclamation affiche son refus de ce qui serait un déshonneur, en se montrant prêt à aller jusqu’au sacrifice : « Mieux vaut mourir que faire demi-tour ! »
Deuxième partie : les préparatifs (des lignes 8 à 16)
L'effet de surprise
En remettant l’accent sur ses compagnons, Chrétien de Troyes renforce encore le contraste entre son courage et leur peur, amplifiée par le lexique : « Ses compagnons ne savent plus que dire, mais, l’un et l’autre, ils laissent libre cours à leurs soupirs et à leurs larmes. » Sa préparation est ensuite mise en valeur par le commentaire exclamatif adressé par le narrateur au lecteur pour attirer son attention sur ce choix qui le dépouille de son statut de chevalier : « Lui s'apprête du mieux qu’il le peut à traverser le gouffre, et, chose étonnante, il ôte de ses pieds et de ses mains l’armure qui les recouvre ! » Mais la seconde exclamation, « Il n’arrivera pas indemne de l’autre côté ! », pose question :
-
S’agit-il de traduire à nouveau par ce futur la peur de ses compagnons due à leur certitude d’un échec ?
-
Ou bien, exprime-t-elle la sage réflexion préalable du héros avant d’entreprendre sa traversée, la certitude qu’il est indispensable de se débarrasser du poids de « l’armure » qui gênerait sa progression ?
La justification
Comme pour répondre à cette interrogation, une prolepse justifie ce choix en annonçant déjà le succès de la traversée - dont la comparaison rappelle la difficulté - par le choix du passé qui marque un fait accompli : « Mais il s’est bien mieux tenu sur l’épée tranchante comme une faux, mains et pieds nus, que s’il avait gardé souliers, chausses, ou avant-pieds ». Le narrateur omniscient insiste donc sur la réflexion dont le héros a fait preuve avant de s’engager dans cette épreuve, en se montrant prêt même à souffrir pour l’accomplir avec succès : « Il ne s’inquiétait pas trop de se blesser les mains et les pieds car il préférait s’estropier plutôt que de tomber du pont et de prendre un bain forcé dans cette eau dont il n’aurait jamais réussi à se sortir. »
L'armure complète du chevalier au XII° siècle

Troisième partie : la réussite de l’épreuve (des lignes 16 à 25)
La traversée
Le traducteur choisit de rendre l’expression « grant dolor » par le terme « martyre », ce qui prête à l’épreuve une connotation religieuse : « En souffrant le martyre qu’on lui avait préparé, il entreprend sa douloureuse traversée en se blessant les mains, les genoux et les pieds. » Cette traduction peut être justifiée par la « foi » affirmée par le héros pour rassurer ses compagnons, mais aussi par l’idée qu’en cela il accomplit le destin « qu’on lui avait préparé », le pronom indéfini lui attribuant ainsi une mission divine.
Mais, parallèlement à la foi chrétienne, le récit mentionne un autre soutien, formulé par une allégorie : « Mais Amour qui le guide soigne ses coupures qui lui sont plus douces à supporter. » La puissance de la foi et celle de l’amour, capable d’effacer les souffrances, s’associent donc pour permettre la réussite du chevalier : « En s’aidant des mains, des pieds et des genoux, il réussit à parvenir à l’autre bout du pont. »
Le merveilleux
Au début de ce chapitre le discours de ses compagnons avait longuement insisté sur l’horreur des « deux lions » et sur le danger qu’ils représentaient ; il est donc logique qu’à la fin de sa traversée, le récit les mentionne : « Alors il se rappelle des deux lions qu'il croyait y avoir vu lorsqu’il se trouvait sur l’autre rive ». Mais le verbe « il croyait » remet au premier plan le merveilleux, puisqu’il suggère déjà un doute, surprenant puisqu’il n’avait pas été seul à les voir. Le merveilleux se confirme dans la suite du récit par le passage au présent de narration et la gradation qui insiste sur l’absence de tout danger : « il regarde attentivement : rien, pas même un lézard, pas la moindre bête dangereuse. » Est alors rappelée une autre caractéristique du merveilleux, l’objet magique, qui lui a été donné par « une fée qui l’avait élevé dans son enfance », c’est-à-dire Viviane, la Dame du lac, et dont le rôle a été précédemment expliqué : sa « pierre avait une vertu telle que quand il la regardait plus aucun enchantement n’avait d’effet sur lui ». Ainsi, le recours à la magie confirme la dimension surnaturelle de cette épreuve, qui revêt ainsi un rôle symbolique. D’une part, le héros s’affirme comme un être prédestiné, qui peut donc échapper aux pires dangers ; d’autre part, il est possible d’en tirer une leçon : les dangers redoutés ne sont-ils pas souvent le fruit de notre imagination ?
Quatrième partie : la victoire (de la ligne 26 à la fin)
Comme le veut la tradition, le succès obtenu par le héros lui accorde le triomphe : « Quand ils ont vu qu’il a réussi à traverser, ses compagnons, sur l'autre rive, acclament son exploit avec une joie débordante. » Mais le narrateur, en opposant les témoins, qui « ignorent ce qu’il lui a coûté de douleur », car ils ne sont que des hommes ordinaires, renforce encore la valeur du chevalier, qui accorde bien peu d’importance aux souffrances subies : « Lui, cependant, s’estimait heureux de n’avoir pas plus souffert. »
CONCLUSION
Cette traversée du Pont-de-l’épée, préparée par la description qui en a amplifié le danger, est un moment fondamental dans la quête du héros. Il a déjà triomphé de plusieurs épreuves, et franchi les premières frontières qui permettent d’entrer dans le royaume de Gorre, « le gué périlleux », puis « le passage des pierres », enfin son destin de « libérateur » lui a été prédit par l’inscription de la tombe dont il a pu, soulever la dalle, seul alors que « sept hommes » étaient nécessaires pour y parvenir. Ainsi le récit de cet ultime passage met en valeur la sagesse et le courage du héros, soutenu à la fois par la foi en Dieu et par son amour, si puissant qu’il lui permet de surmonter ses souffrances en lui offrant un secours surnaturel. Chrétien de Troyes sublime donc ici son héros, qui n’est plus seulement un valeureux combattant, mais représente le modèle de l’amant tel que l’a inventé l’amour courtois.
Étude comparée de quatre illustrations : le Pont-de-l'épée

Chapiteau sculpté, XIVème siècle, église Saint-Pierre, Caen
Comme les statues, les chapiteaux sculptés offrent aux croyants un support à la méditation pour soutenir leur foi. Or, la scène représentée ici peut surprendre car, si Lancelot traverse le Pont-de-l’épée, c’est pour retrouver sa « dame » qui est aussi l’épouse du roi d’Arthur, et la suite du récit relate leur « nuit d’amour », donc un adultère, interdit par le christianisme. Mais, avant sa traversée, il a exprimé sa confiance en Dieu et, en effet, soutenu par son amour, il a surmonté ce terrible danger, bien illustré par cette sculpture. Elle reproduit en effet, par les ondulations accentuées, les flots tumultueux décrits dans le récit, et la forme de l’épée médiévale avec son pommeau, fixée de chaque côté du fleuve. On distingue la silhouette d’un lion, aperçu avant d’entreprendre la traversée, et, en arrière-plan, ce que le texte n’a pas mentionné, la tour au sommet de laquelle une tête observe la scène. Dans le récit, sera évoqué le roi Baudemagus contemplant la traversée, mais il est possible d’y voir aussi un symbolisme chrétien, le regard de Dieu soutenant le croyant.
Quelle que soit l’interprétation choisie, la sculpture, renvoyant à une œuvre connue, transmet un message de salut, invitant à croire en la miséricorde divine : même quand le croyant transgresse un commandement divin, Dieu lui accorde son amour suprême puisque sa quête révèle aussi la puissance de l’amour, certes pour une femme, mais prêt à aller jusqu’au sacrifice pour elle comme le Christ l’a fait pour racheter les péchés des hommes.
Atelier d’Évrard d’Espinques vers 1475, enluminure, BnF
Cette miniature reproduit la traversée du chevalier, de façon très précise, mais à la fois en stylisant et en élargissant la scène. La menace représentée par le fleuve est, en effet, très diminuée, tant pour sa profondeur que pour son aspect tumultueux ou pour la largeur à traverser, la seule taille du héros. En revanche, le cadre est richement illustré, d’abord par la place occupée par l’escorte, ses compagnons en armes et sur leurs destriers. L’arbre en arrière-plan rappelle le parcours antérieur dans la forêt, tandis que le but de la quête, qui reste invisible lors de la traversée, est ici mis en valeur : la hauteur considérable du château est indiquée par la comparaison à l’arbre à son pied, et par la fenêtre du donjon, on distingue nettement la roi Baudemagus et la reine Guenièvre observant la scène.
Le centre de l’image est consacré au chevalier, tenant fermement cette épée solennisée par son pommeau ouvragé, reposant sur deux « billots de bois » ; s’il porte encore son heaume et sa cotte de maille, il a, comme le relate l’extrait, les pieds, les mains et les genoux sans protection, mais l’illustrateur a choisi de mettre l’accent sur les blessures en multipliant les coulées de sang. Il accentue ainsi les souffrances subies, donc le courage du chevalier qui, dans le texte, les minimise en se jugeant « heureux de ne pas avoir plus souffert ».
Atelier d’Évrard d’Espinques vers 1475, enluminure, BnF
L’enluminure, réalisée dans l’atelier d’Évrard d’Espinques vers 1475, intègre davantage la traversée à l’ensemble de la quête, d’abord par le paysage en arrière-plan qui suggère le long parcours déjà accompli, puis par la masse imposante du château au pied duquel aussitôt le chevalier, alors même que, dans le récit, rien ne le mentionne. Cela permet de représenter, à la fenêtre du donjon, deux silhouettes, dont une femme qui ne peut être que la reine Guenièvre. L’illustrateur a aussi accordé plus d’importance au fleuve, en rendant, par les touches sombres, ses flots tumultueux et en allongeant la distance à franchir sur l’épée. En revanche, s’il a conservé les pieds et mains nus du héros, rien ne représente ses blessures, sa souffrance. Quant aux lions, ils figurent mais plus éloignés, comme pour annoncer leur effacement lorsque le héros atteindra la rive. Ainsi, c’est l’exploit qui est mis en valeur, celui d’un chevalier animé par la force de son désir de rejoindre la « dame » tant aimée.
Toile acrylique de Didier Graffet, illustration des Chevaliers de la Table ronde, 2009
C’est en 1949 dans la revue The Magazine of fantasy, que se crée le terme anglais "fantasy", pour définir un genre littéraire, puis élargi aux arts picturaux. Ce genre est défini le 23 décembre 2007 dans le Journal officiel de la République française comme « situé à la croisée du merveilleux et du fantastique, qui prend ses sources dans l’histoire, les mythes, les contes et la science-fiction ». Ainsi la toile de Didier Graffet tient compte de la description qui précède le passage du pont déjà par l’atmosphère d’ensemble créée par le flou du dégradé monochrome qui accroît l'aspect sinistre d'un paysage, lui-même rendu effrayant par la profondeur de cette gorge rocheuse que doit traverser le héros. L’épée est elle aussi accentuée par la taille de son pommeau, plus grand que la petite silhouette à ses côtés. Ainsi, alors que la traversée elle-même n’est pas représentée, cette silhouette qui paraît perdue dans ce gigantesque paysage laisse imaginer la terrible épreuve à venir, d’autant plus que le but de la quête, le château, est lui-même encore éloigné au sommet de la rive escarpée qu’il faudra encore gravir.
POUR CONCLURE
Le message chrétien de la sculpture du chapiteau laisse place dans les miniatures à la volonté d’illustrer le texte du roman de Chrétien de Troyes, l’exploit merveilleux du chevalier dont elles concrétisent les détails, tandis que la toile de Didier Graffet privilégie le fantastique au merveilleux en rendant cette épreuve encore plus effrayante.
Explication : « La nuit d'amour », de "La reine regagne donc..." à "…d'auprès de son amie. "
Pour lire l'extrait
Après un long parcours et de nombreuses épreuves, dont la dernière, la traversée du pont de l’épée, a été la plus douloureuse, Lancelot est parvenu au château de Baudemagus, roi du royaume de Gorre, où la reine Guenièvre est retenue prisonnière. Mais leurs retrouvailles n’apportent pas le bonheur espéré : la reine impose au héros un brutal rejet. Tandis que, parti rechercher Gauvain, Lancelot est emprisonné par son ennemi, Méléagant, le fils du roi, de fausses rumeurs sur sa mort, puis sur celle de la reine, les plongent tous deux dans un désespoir tel que, quand Baudemagus intervient pour le libérer, son retour au château amène leur réconciliation. La reine l’invite alors à le rejoindre durant la nuit, et il parvient à atteindre la fenêtre de sa chambre, défendue par des barreaux de fer : pour Lancelot, le plus important cependant n’est pas cet obstacle, mais obtenir « la permission » de Guenièvre, qu’elle lui accorde volontiers. Comment le récit sublime-t-il cette scène d’amour ?
Au sommet du donjon

Première partie : la passion du héros (du début à la ligne 9)
L'obstacle surmonté
La situation des deux amants est dangereuse car la reine, en permettant à Lancelot de la rejoindre dans son lit, s’apprête à commettre un adultère, donc une grave transgression religieuse. De plus, elle peut perdre sa réputation puisque dans sa chambre dort aussi Keu, le sénéchal du roi Arthur qui, lor s de son enlèvement par Méléagant, s’était lancé le premier à leur poursuite, mais avait été défait et emprisonné dans le château. Elle « regagne donc son lit » pour ne pas être surprise à la fenêtre en conversation avec le héros, qui lui a assuré pouvoir entrer malgré les barreaux : « lui se prépare à venir à bout de la fenêtre. »
Le récit a déjà, à plusieurs reprises, prouvé la force de Lancelot, dans les combats par exemple, comme quand il a soulevé seul la dalle de la tombe là où « sept hommes » étaient exigé. Ainsi, le narrateur relate rapidement ce franchissement, nouveau témoignage d’une force exceptionnelle : « Il saisit solidement les barreaux, et tire sans à-coups les faisant ployer et sortir des trous dans lesquels ils étaient scellés. » De même, la hauteur de la fenêtre est aussitôt effacée : « La fenêtre était à quelque hauteur mais il la franchit prestement ».
Une transgression symbolique
En revanche, cette épreuve rappelle les blessures du héros lors de la traversée du Pont-de-l’épée où son sang avait coulé. Son sang coule aussi lors de ce franchissement : « Mais le fer en était si tranchant qu’il s’ouvrit la première phalange du petit doigt jusqu’au nerf et se coupa à la première jointure du doigt suivant. » La passion amoureuse qui lui prête cette force prend alors un second sens, à partir de l’étymologie du terme, le latin « patior », subir une douleur. Ainsi, « Le sang se mit à couler », car l’amour exige de surmonter une souffrance et, de même que le héros s’était jugé « heureux de n’avoir pas plus souffert », malgré ses plaies après le passage du pont, de même il y reste indifférent à présent : « mais, absorbé qu’il était par bien autre chose, Lancelot ne sentait même pas ses plaies. » En même temps, s’apprêtant à relater la première union sexuelle entre ces deux amants, la mention du « sang » prend un sens symbolique, inversant celui de la virginité d’une jeune fille vierge : c’est ici le héros qui, dans cette relation, laissera derrière lui sa virginité, sa pureté, illustrant de ce fait la transgression. Il donne ainsi à sa « dame » la preuve d’amour la plus manifeste.
Deuxième partie : l’union des amants (des lignes 9 à 20)
Une union mystique
Le récit de leur union met en évidence la puissance de l’amour courtois qui dote le comportement de l’amant face à sa "dame" d’une dimension religieuse : « Devant elle il s’inclina dans une adoration muette car il n’éprouvait autant d’amour pour aucune relique de saint. » La comparaison fait écho au passage qui, au début de sa quête, avait raconté la découverte du peigne conservant les cheveux de la reine, avec un même témoignage d’une véritable divinisation de la femme aimée, confirmée par le verbe et l’hyperbole qui sublime son amour : « lui l’adore cent mille fois plus ».

Mais cette scène unit les amants par l’insistance sur la réciprocité de leur relation : « Mais la reine lui tendit les bras à sa rencontre, l’enlaça et le serra bien fort contre son cœur, l'attirant dans son lit tout près d’elle. » Là où la découverte des cheveux avait stimulé la quête, attente et espérance, à présent la réciprocité, marqué par la triple subordonnée de cause, scelle l’union du couple fusionnel : « Maintenant Lancelot possède tout ce qu'il désire, puisque la reine prend plaisir à sa compagnie et à ses mots d’amour, puisqu’il la tient entre ses bras et qu’elle-même le serre contre son cœur. Le rythme binaire accentue la réciprocité en insistant sur l’acceptation de la reine, mise aussi en valeur au centre du chiasme formé par les pronoms personnels. L’accomplissement de la relation, donc le bonheur de l’amant dépend donc bien de la "dame", en tant que suzeraine.
Julia Margaret Cameron, Lancelot et Guenièvre,1874. Photographie pour illustrer Chrétien de Troyes, 34,3 x 28,9. Musée d’Orsay
Le rôle de l'allégorie
Mais, à la connotation chrétienne de ce mysticisme, Chrétien de Troyes mêle la mythologie antique, en faisant intervenir l’allégorie, « Amour », qui a déjà accompagné les temps forts de la quête, par exemple pour lui faire accepter le trajet dans la charrette d’infamie, pour résister à la « demoiselle entreprenante » qui lui offrait son lit, ou encore lors de la traversée du Pont-de-l’épée. Toujours rapportée au « cœur », cette allégorie a, pour première fonction, de magnifier la puissance du sentiment humain. Ainsi, à l’affirmation pour la reine, « Elle lui fit le plus bel accueil qu’elle ait jamais pu lui faire, car elle se laissa aller à l’instinct que lui dictaient Amour et son cœur », répond ce que ressent le héros : « Amour qui fut avare pour tous les autres cœurs ne lésina pas pour le sien. »

Raphaël, Le Triomphe de Galatée (détail) : Cupidon, 1512. Fresque, Villa Farnèse, Rome
Mais l'allégorie apporte aussi sa caution à leur union, puisqu’elle joue son rôle sur les deux amants. Un rôle, dont l’opposition souligne à quel point cette union est exceptionnelle par rapport à la représentation traditionnelle de l’amour courtois, où elle est souvent refusée : « C'est dans son cœur qu'Amour s’épanouit si complètement qu’il ne pouvait que s’étioler dans tous les autres », avec une métaphore florale dans l’antithèse verbale qui renforce l’allégorie.
Troisième partie : l’intervention du narrateur (de la ligne 21 à la fin)
Le plaisir de l'amour
Le dernier paragraphe s’ouvre par le commentaire d’un narrateur omniscient, qui porte à son apogée la sensualité de la scène, mise en évidence par les précisions apportées et le lexique qui la souligne : « Tous ces jeux de l’amour, faits de baisers et de caresses leur furent si voluptueusement délicieux qu’ils en sombrèrent sans mentir dans une si grande extase qu’aujourd’hui encore on ne peut imaginer sa pareille. » La conclusion confirme cette conception, en associant « bonheur » et « plaisir », et, surtout, en qualifiant Guenièvre, non plus de « reine » ou de « dame », mais d’« amie », elle la rapproche encore du héros.
Une double intervention
Mais l’auteur dépasse déjà sa fonction de narrateur pour insister sur la véracité de son jugement que le terme « extase » charge, à nouveau, d’un sens mystique. Étymologiquement, il renvoie, en effet, à l’expérience du croyant qui, transporté hors de lui-même, sort de la réalité du monde humain pour vivre une véritable fusion avec ce qui relève du divin. Paradoxalement, puisqu’il s’agit d’un adultère qui transgresse la loi religieuse, Chrétien de Troyes donne ainsi à l’amour courtois une valeur qui transcende sa dimension humaine.
Son intervention se fait encore plus directe par l’emploi du pronom « je », « Mais je m’en tairai à jamais car il n’est pas séant d’en parler dans un conte », pour traduire sa conscience de transgresser, par la sensualité de cette scène, ce qui est la fonction de son œuvre littéraire, la transmission de valeurs morales, alors même qu’il relate un adultère. Mais il joue sur le procédé de prétérition, puisque, alors même qu’il insiste sur le « silence » qu’impose cette « bienséance », les deux superlatifs remettent au premier plan la dimension sexuelle : « Parmi toutes leurs joies, celle qui fut la plus aiguë et la plus délectable est celle que le conte entend passer sous silence. »

CONCLUSION
Cette scène marque un point d’apogée dans la quête de Lancelot, poussé par son amour sans limites pour la reine, qui accepte de lui accorder cette union. Bien que l’auteur formule sa volonté de discrétion, par souci moral car une telle relation d’adultère relève d’un interdit religieux, son récit met en évidence, en effet, la sensualité qui rassemble les deux amants dans leur « plaisir ».
Jehan de Grise, « L’offrande du cœur », illustration du Roman d’Alexandre, 1338-1344
Mais Chrétien de Troyes sublime aussi l’amour courtois, auquel il attribue un sens symbolique, à la fois mystique à travers le sang versé, image chrétienne de la passion acceptée par le Christ par amour pour l’humanité, et mythique puisque l’allégorie lui prête la force supérieure d'un destin. Dans les deux cas, il magnifie ses personnages, la femme étant divinisée, et le héros vivant, une expérience initiatique. Cependant, dans le contexte féodal, cette scène ne peut pas mettre fin à la quête : Guenièvre est mariée, et le chevalier, en fidèle vassal, a le devoir de la ramener auprès de son suzerain, son époux, le roi Arthur. Il devra donc vivre d’autres épreuves avant que le récit puisse s’achever.
Étude d’ensemble : l'amour courtois ou "fin'amor"
Pour approfondir l'étude
C’est dans la poésie lyrique, telle celle qui se répand à la cour d’Aliénor d’Aquitaine, que se crée l’idéal de l’amour courtois, nommé alors "fin’amor", une relation fictive chantée par les troubadours, une passion amoureuse vécue à la fois comme une douleur, car la dame semble inaccessible, mais aussi comme le rêve de pouvoir, enfin, voir la dame répondre à un hommage si sincère. Cette conception s’inscrit dans le contexte de la féodalité : la dame, noble, belle, vertueuse, est la « suzeraine », l’amant son « vassal », qui doit se soumettre à elle, se mettre à son service, subir les épreuves qu’elle lui impose, ou, comme dans le roman de Chrétien de Troyes, une longue quête pour gagner son cœur. On retrouvera dans l’œuvre les passages correspondant à cette première approche qui divinise la femme et magnifie l’amour.
L’amant courtois, Bestiaire d’Amour,
1er quart du XIVème siècle, miniature. Bibliothèque Bodléienne, Université d’Oxford

Cependant, comme pour compenser la réalité vécue par les femmes à cette époque, la "fin’amor" s’inscrit, originellement, dans une forme de platonisme, dégagé de toute réalité charnelle, conçue, dans une société qui repose aussi sur les valeurs chrétiennes, comme un péché quand elle a lieu en dehors des liens du mariage. Ainsi, après « l’extase du chevalier » métaphorique devant les cheveux de la reine, celle vécue lors de la « nuit d’amour » signe l’originalité audacieuse de Chrétien de Troyes car, s’il souligne la transgression, il ne formule aucun blâme. Loin de condamner la relation charnelle, elle est rendue légitime par la pureté de l’idéal amoureux du héros et par toutes les souffrances que lui imposent les épreuves qu’il surmonte. Ainsi, dans sa représentation de la "fin’amor", le corps et l’âme sont donc réconciliés : les codes du sacré chrétien deviennent ceux de l’amour terrestre.
Lectures cursives : « Le tournoi de Noauz », deux extraits
Pour lire les deux extraits
De nombreux passages du récit montrent l’amour intense du chevalier pour la reine, à commencer par sa quête ardemment poursuivie, et c’est aussi ce sentiment ardent qui le soutient dans toutes ses épreuves. Enfin, il accepte de reconnaître le « forfait » qu’elle lui reproche, son hésitation avant d’accepter de sacrifier son honneur en montant dans la charrette, et il peut alors partager avec elle le bonheur d’une « nuit d’amour ». Pour appuyer l’étude d’ensemble sur la "fin’amor", est proposée la lecture cursive de deux extraits.

Un tournoi allégorique, « Convoitise » contre « Vaine gloire », enluminure des Livres de Modus et Ratio d’Henri de Ferrières, 1297. BnF
Premier extrait : l'interdiction imposée
Mais, alors que Guenièvre a été libérée et a pu retourner à la cour, le chevalier, lui, subit encore la perfidie de son ennemi, Méléagant, qui le fait emprisonner chez un sénéchal. Pendant ce temps, un grand tournoi est organisé à Noauz par les demoiselles qui souhaitent ainsi pouvoir choisir un époux, et la reine y est invitée. En apprenant sa présence, Lancelot supplie la femme du sénéchal de le laisser s’échapper, et il se rend sur le lieu du tournoi sans se faire reconnaître. Il engage le combat « il se mit à jouter avec une telle vaillance que personne ne pouvait détacher ses yeux de lui ».
Mais la reine envoie alors la « demoiselle » qui la sert transmettre un ordre à ce chevalier inconnu.
La soumission
Cet ordre, combattre « au plus mal », est terrible, puisqu’il exige un véritable renoncement à ce qui fait la valeur même de tout chevalier, la vaillance au combat, la prouesse. Il doit donc accepter le déshonneur. Or, alors qu’avant de monter dans la charrette, Lancelot avait eu un instant d’hésitation, sa réponse souligne une obéissance immédiate, preuve même de son amour, « En entendant ces mots, Lancelot répond qu’il obéira bien volontiers à la reine en homme lui appartenant corps et âme », et le récit met en évidence cette soumission, « Alors il s’élance aussi vite qu’il le peut contre un jouteur mais il rate son coup normalement imparable », qui s’inscrit dans la durée : « De cet instant jusqu'au soir il ne fit que se comporter au plus mal qu’il le pouvait pour faire plaisir à la reine. »
Le déshonneur
La seconde partie du récit insiste, dans la poursuite du combat, sur la conséquence de cette soumission, la pire des lâchetés pour un chevalier soulignée par l’exclamation : « Par contre, son adversaire, lui, n’a pas manqué son coup : il le heurte violemment et le pousse en prenant appui sur sa lance. Alors Lancelot prit la fuite ! » La litote amplifie encore ce refus de combattre en accentuant le déshonneur que cela lui vaut : « Même au prix de sa vie, il n'aurait rien fait qui ne lui semblât bon à le couvrir de honte et à le déshonorer publiquement. » Un déshonneur que le récit confirme par les réactions méprisantes du public : « Et les chevaliers qui peu de temps auparavant l’admiraient, le tournaient maintenant en dérision et en faisaient leurs gorges chaudes. »
Second extrait : l'ordre inversé
La suite du récit développe longuement les moqueries et les « huées » qui vont accompagner le chevalier jusqu’au lendemain, où le tournoi reprend. Mais la reine envoie la « demoiselle » renouveler ce même ordre de combattre « au plus mal », à nouveau accepté par Lancelot.
La « dame » suzeraine
La soumission à nouveau réitérée confirme à la reine l’identité du chevalier, car seul un amant parfait peut accepter de sacrifier ainsi son honneur : « En entendant la réponse faite à son ordre, son cœur s’est gonflé de joie car elle a maintenant la certitude que le Chevalier n’est autre celui à qui elle appartient totalement et qui lui appartient à elle corps et âme. » Le narrateur omniscient, par le parallélisme, met donc en évidence à quel point la "fin’amor" exige un dévouement absolu, jusqu’au renoncement à sa réputation.
Mais la suzeraine doit aussi répondre à ce sacrifice, et restituer à son amant la dignité qu’il vient de lui sacrifier à deux reprises, d’où l’ordre inverse transmis, « Sire, maintenant ma dame vous prie de faire ‘‘au mieux’’ que vous pourrez », et une soumission sans réserve : « Dites-lui, répond-il, que rien ne peut m’ennuyer dès lors que j’agis à son gré car tout ce qui lui plaît me comble le cœur. »
La joie de la reine
Le récit s’attache à dépeindre le comportement de la reine, car il révèle son amour. Son premier mouvement traduit, en effet, son impatience, « la reine s’est relevée pour venir au-devant d’elle ». Mais, pour sa part, elle reste obligée de masquer ses sentiments pour maintenir sa réputation d’épouse du roi : « Pourtant elle s’est retenue de descendre les marches, elle l’a attendue en haut de l'escalier. »
C’est par le discours direct de sa suivante que le narrateur commente la puissance de la "fin’amor". En mettant en évidence la soumission du chevalier à sa « dame », il attribue à celle-ci un pouvoir moral absolu, devenu le seul critère éthique : « Ma dame, je n’ai jamais vu chevalier si complaisant car il est si attentif à accomplir scrupuleusement tout ce que vous lui ordonnez qu’il semble véritablement aussi serein à l’égard du bien qu’à l’égard du mal. » La morale ne dépend plus ni des lois religieuses, ni des normes sociales de la chevalerie, mais de la seule volonté de la femme aimée.
Le triomphe du chevalier
La réponse de la reine peut paraître bien tiède, « Par ma foi, fit la reine, c’est bien possible », mais cela rappelle son statut social, à préserver aux yeux de tous. Mais son intérêt pour le chevalier est maintenu : « Elle retourna alors à sa loge pour regarder les jouteurs. » Le récit peut alors reprendre son cours, et les mouvements dépeints annoncent le succès à venir : « Lancelot n’attend plus : tout brûlant du désir de montrer sa valeur, il saisit son écu par les courroies de bras, fait tourner du bon côté l’encolure de son destrier et le lance entre les deux rangs de combattants. »
Le commentaire du narrateur devant la réaction du public est empreint d’ironie envers ceux qui ont jugé trop rapidement en condamnant la lâcheté du chevalier : « Ils resteront longtemps sur leur surprise, ceux que son attitude avait trompés par sa feinte couardise, et qui avaient passé une grande partie du jour et de la nuit à se moquer de lui. » L’exclamation insistante, « Oui, ils s’étaient grandement amusés à ses dépens ! », rejette sur eux le blâme, une médisance qui a pris le pas sur une prudente sagesse avant de juger.
POUR CONCLURE
Le tournoi est une des occasions pour un chevalier d’accomplir la « prouesse » témoignant de sa valeur. Il risque donc aussi, s’il refuse le combat, jusqu’à prendre la « fuite » en affichant sa « peur », de perdre tout son mérite. D’où l’importance de ce chapitre dans lequel l’obéissance du héros aux ordres successifs – et contradictoires – de la reine témoigne de la façon la plus manifeste de ce à quoi oblige la "fin’amor" : elle inverse le code féodal en transforme la « dame » en suzeraine toute-puissance et son amant en « vassal ».
Explication : « La mort de Méléagant », de "Les deux chevaliers tombés..." à "…un joyeux cortège."
Pour lire le texte
Après que Lancelot a pu surmonter de multiples épreuves et retrouver la reine Guenièvre, il a fini par vivre avec elle une intense « nuit d’amour ». Mais les péripéties ne s’arrêtent pas là car, tandis que la reine retourne à la cour du roi Arthur, Méléagant, lui, l’ennemi qui l’avait enlevée, s’en prend à Lancelot, qui se retrouve emmuré dans une tour. C’est la sœur de Méléagant qui le retrouve et réussit à le libérer. Il revient alors à la cour du roi Arthur pour respecter la promesse faite à son ennemi un an auparavant pour obtenir de lui le retour de la reine et des sujets du roi Arthur prisonniers : un duel judiciaire pour trancher leur conflit. C’est sur cet ultime combat que se termine le récit.
Lecture cursive : l'amour de la reine
Pour lire l'extrait
Mais avant de le relater, Godefroi de Leigni, qui a pris la suite de Chrétien de Troyes à partir de l’emprisonnement du chevalier, relate la joie partagée par tous lors de son retour à la cour, en s’attardant plus particulièrement sur les sentiments de la reine Guenièvre.
La joie du retour (du début à la ligne 5)
La quête de Lancelot a permis la libération de la reine du royaume de Gorre, qui a entraîné celle de tous les sujets du roi Arthur qui y étaient retenus prisonniers. Mais le héros a ensuite disparu pendant une longue année. Il est donc normal que le narrateur souligne, par la répétition de « tous », que son retour provoque une joie collective : « Tous laissent éclater leur joie et se rassemblent pour lui faire fête car toute la cour avait espéré son retour depuis trop longtemps. Tous, quel que soit leur âge, jeunes ou vieux, manifestent leur allégresse. » Cette insistance se prolonge par sa reprise inversée, la suppression de la peine causée par sa longue disparition : « Elle dissipe la tristesse qui régnait peu de temps auparavant. Le chagrin s'efface pour laisser place à la joie qui entraîne tous les cœurs. »
Le dialogue avec le lecteur
Godefroi de Leigni reprend alors un procédé déjà pratiqué par Chrétien de Troyes, un dialogue avec le lecteur, dont il imagine les réactions, et d’abord la curiosité : « Et la reine ? Ne participe-t-elle pas à la joie générale ? » À cette interrogation négative, il apporte la réponse attendue, sur laquelle il insiste : « Si, bien sûr, elle est au tout premier rang ! » Il feint ensuite une objection de ce lecteur, rejetée avec force par sa question ironique : « Vous en doutez ? Grand Dieu, où pourrait-elle donc être ? » L’antéposition de la négation met l’accent sur l’amour de la reine, en renforçant par l’exclamation le ridicule de l’objection formulée : « Jamais elle n’éprouva un bonheur aussi intense que celui que lui procura le retour de Lancelot et elle serait restée à l’écart ! » La gradation qui suit accentue encore cette affirmation mais en jouant sur une opposition entre l’apparence de la reine et ce qu’elle ressent : « Non, elle est bien là ; elle est même si près de lui que peu s'en faut que son corps – déjà si près – ne suive son cœur. » Mais il crée ainsi une sorte d’énigme, nouvelle interrogation prêtée au lecteur : « Car son cœur où était-il ? Il couvrait Lancelot de caresses et de baisers. » Le dialogue avec le lecteur est ainsi relancé, par une suite de questions, qui supposent une réticence de sa part : « Et le corps, lui, pourquoi cache-t-il ses impulsions ? Le bonheur éprouvé n’était-il pas parfait ? S’y mêlait-il un soupçon d’amertume et de colère ? » Après tout, le lecteur de cette époque sait que l’amour courtois est exigeant et que la "dame", en position de suzeraine, peut toujours avoir un reproche à adresser à un amant si longtemps absent…
Un amour à cacher
La réponse négative apporte une autre explication à la réserve qui vient d’être décrite, en venant rappeler que l’amour entre le chevalier et la reine est un adultère, à la fois un péché et une indignité vu son statut royal, qui menace donc sa réputation : « Non, bien sûr ; il s’en fallait de beaucoup mais il aurait pu se faire que quelqu’un, le roi ou quelque autre de ses compagnons qui avaient les yeux bien ouverts, découvre son secret si devant tous, elle avait laissé son corps suivre les impulsions de son cœur. » Elle est donc obligée de cacher soigneusement ce qu’elle éprouve : « Si sa raison n’avait pas réfréné sa folle ardeur et son désir passionné, tout le monde aurait été au courant de ses sentiments. C’eût été une trop grande folie. » Or, on notera qu’elle laisse ainsi la « raison » l’emporter sur l’amour, ce qu’elle avait précisément reproché au chevalier quand il avait hésité un bref instant avant de monter dans la charrette d’infamie… Mais la situation de la femme mariée impose des convenances, que justifie le narrateur, qui prend soin, cependant, de mettre en valeur la sincérité de son amour : « C'est pourquoi la raison maîtrise les élans de son cœur et la violence de son désir ». De plus, il ouvre à cet amour, bien qu’il soit interdit, un avenir heureux : « elle lui fait reprendre ses esprits et repousser la libre manifestation de son amour à un peu plus tard, quand elle aura trouvé un endroit plus propice et plus abrité des regards indiscrets où ils pourront se rejoindre dans de meilleures conditions que celles que leur offre le présent. » Ainsi, Godefroi de Leigni reprend à son tour l’idée que l’amour courtois autorise la transgression, puisque l’adultère serait autorisé à condition de le vivre en cachette : le jugement social est, finalement, plus important que le jugement religieux…
Outre les combats livrés par Lancelot contre les opposants rencontrés lors de sa quête, le roman raconte trois combats contre Méléagant, qui a enlevé Guenièvre et l’a retenue prisonnière dans le château de son père Baudemagus, du roi du royaume de Gorre. Celui-ci est le dernier, et reprend les motifs traditionnels : d’abord Lancelot lance un défi à son adversaire, puis le combat s’engage à cheval et à la lance. Au second assaut « [c]hacun d’une poussée prodigieuse, a renversé son adversaire à terre. » Il se poursuit donc à l’épée. Comment ce récit célèbre-t-il les qualités du héros ?
Première partie : un violent combat (du début à la ligne 8)
L'image de la chevalerie
Le roman s’adresse à un public noble, nourri des chansons de geste et familier des tournois : il attend donc que soient dépeintes les réalités du combat, à commencer par les armes, mises en valeur :
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Les épées occupent la première place, à la fois parce que « gravées à leur devise », elles traduisent la noblesse du combattant dans ce monde féodal, et parce que le « tranchant de leurs épées d’acier » signe la violence du combat.
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Puis sont mentionnées les protections, d’abord le bouclier, « [l]eur écu à hauteur du visage », destiné à parer les coups : par sécurité, ils sont « retenus à leur cou par une courroie » et, comme pour les épées, la beauté accompagne le rôle protecteur des « heaumes lamés d’or ».
Les armes contribuent donc à définir la valeur du chevalier, sa maîtrise de l’art de l’escrime.
Un combat de Lancelot, miniature manuscrit du XVème siècle. BnF

Les deux combattants
Pour que le combat soit intéressant, il faut que, dans un premier temps, les combattant soient à égalité, d’où leur regroupement répété : « Les deux chevaliers tombés à terre se sont relevés d’un bond », « Tous les deux s’assènent des grands coups ». Leur désir de victoire aussi est équivalent, « ils ne songent désormais plus qu’à la manière dont ils pourront s’atteindre du tranchant de leurs épées d'acier », et leur violence amène des résultats identiques sur leurs « heaumes qu’ils ont bien vite fendus et bosselés ».
Cependant, il met déjà en évidence la supériorité du héros, en rappelant sa force morale grâce à son éducation de chevalier reçue à la cour du roi Arthur : « Mais Lancelot n’éprouvait aucune crainte car il avait deux fois plus de connaissances en escrime que Méléagant pour l’avoir pratiquée dès son enfance. » Il annonce ainsi sa victoire.
Deuxième partie : la mise à mort (des lignes 8 à 22)
Une première blessure
Le récit accentue la violence qui creuse l’écart entre les deux combattants, en mettant l’accent sur la puissance de Lancelot qui inflige à son ennemi une première blessure terrible : « Mais Lancelot presse de plus en plus Méléagant et, d’un coup magistral, il tranche le bras droit pourtant bardé de fer ». Ainsi la supériorité du héros, rapidité et précision du coup porté, ressort par comparaison à l’erreur commise par son adversaire : « l’imprudent avait laissé une fraction de seconde à découvert devant son écu » ce bras alors amputé..
Le portrait de l'ennemi
Le narrateur omniscient se met ainsi à la place de ce blessé, en insistant sur son désir de vengeance : « En se sentant ainsi blessé et privé de sa main droite, Méléagant se jure bien qu’il le fera payer cher à son adversaire. Si l’occasion lui en est donnée, rien ne l’empêchera de se venger. » Désir certes légitime vu la « douleur », mais que le narrateur, en l’attribuant à la « rage », critique comme étant le signe de cette "hybris", la démesure si souvent signalée dans le récit comme défaut de ce personnage, « Il est si éperdu de douleur et de rage qu’il en perd presque la raison. », ce qui s'oppose à la sagesse attendue d’un chevalier. Pire encore, il ne respecte pas le code d’un juste combat, la loyauté, puisqu’il choisit d’agir de façon perfide : « De plus, il ne donne pas cher de sa peau s’il ne réussit à prendre son adversaire par traîtrise. Il fond brusquement sur lui escomptant le prendre en défaut. » En cela, il mérite d’être vaincu.

La victoire de Lancelot
Conformément à l’annonce précédente, la supériorité de Lancelot sur cet adversaire méprisable, car qualifié de « félon », est confirmée par une seconde blessure, dont la gravité est accentuée par l’indice temporel : « Mais Lancelot est sur ses gardes : d’un coup de son épée tranchante, il a fait au félon une telle entaille au moment où il se ruait sur lui qu’il n’en guérira pas avant qu’au moins avril et mai soient passés. » Cependant la description de cette blessure contribue aussi à ridiculiser l’adversaire, ainsi diminué : « il lui a fait rentrer le nasal dans les dents en lui en brisant au moins trois. Méléagant ne peut prononcer un seul mot ».
Le heaume avec le nasal
Le récit rappelle alors le code de la chevalerie, la générosité dont doit faire preuve un vainqueur quand l’adversaire reconnaît sa défaite et demande "merci", ce qui s’était d"ailleurs produit lors du premier combat, par l’intervention du roi Baudemagus en faveur de son fils dont la demande avait été acceptée par la reine. Or, la même critique de son "hybris", soutenue par le lexique péjoratif, est lancée contre Méléagant : « il se refuse à implorer la pitié car son cœur abruti par l’orgueil qui le régente encore le lui interdit. » Rien ne peut donc empêcher la mort, rapidement énoncée : Lancelot s’approche de lui, lui délace le heaume et lui tranche la tête. »
Le duel opposant Jacques Le Gris et Jean de Carrouges, 1480. Enluminure, Recueil des Chroniques d’Angleterre de Jean de Wavrin

Troisième partie : le triomphe (de la ligne 22 à la fin)
L'intervention du narrateur
L’importance de cette victoire est mise en évidence par le commentaire du narrateur en trois temps en gradation :
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L’antéposition de la négation renforcée et l’emploi du futur reproduisent la pensée du chevalier victorieux, « Jamais plus il Méléagant ne le fera tomber dans un piège », tout en confirmant que cette victoire contre un adversaire perfide est méritée.
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Puis, le passage au présent souligne l’effacement de l’ennemi, comme pour traduire le soulagement éprouvé après tant d’épreuves : « il tombe mort. C'en est fait de lui. »
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Enfin il intervient directement en s’adressant au lecteur : « Et je peux bien vous assurer, aucun des spectateurs ayant assisté à sa fin, n’éprouva pour lui la moindre pitié pour lui. » Il donne ainsi à cette victoire une dimension collective, puisque tous la partagent.
La consécration du héros
Conformément à la tradition héritée de l’antiquité, le récit de la quête de Lancelot s’achève sur la consécration qu’il doit à sa victoire, accordée par le pouvoir reconnu dans le monde féodal : « Au contraire, le roi et tous ceux étaient là laissèrent éclater leur joie. » Cette victoire dépasse, en effet, la seule "prouesse" individuelle du chevalier, mais offre le salut à l’ensemble de sa société, et, tout particulièrement à tous les sujets du roi Arthur, prisonniers du royaume de Gorre, qui avaient obtenu leur liberté en même temps que la reine Guenièvre : « Ceux que la mort de Méléagant avait le plus comblés de bonheur désarmèrent Lancelot et ils lui firent un joyeux cortège. » Cette image du « joyeux cortège », tel un souvenir du triomphe célébrant la victoire dans l’antiquité, apporte sa conclusion au récit en rendant au héros la dignité perdue en montant dans la charrette d’infamie.
CONCLUSION
Dans cet extrait, l’accent est mis, non plus sur l’amour de Lancelot pour Guenièvre, mais sur le héros combattant au nom de son suzerain contre l’ennemi qui menace son royaume, Méléagant. Ainsi l’amant courtois, sauveur de la « dame », accède à un statut supérieur : il devient le sauveur de son peuple. De plus, les reproches répétés contre cet adversaire, sa traîtrise, son irrespect des codes de la chevalerie, et surtout son orgueil excessif donnent à cette victoire une force allégorique : c’est celle du bien contre le mal. Mais n’oublions pas que cette quête a été entreprise par l’amour, que c’est lui qui a permis au héros de la mener à bien. L’amour, même adultère, est donc ainsi pleinement cautionné.
Conclusion du parcours
Exposé : étude d'ensemble du dernier chapitre
Pour soutenir la conclusion du parcours dans cette œuvre, on l’introduit une étude d’ensemble du dernier chapitre, à la fois pour en présenter la structure, puis pour dégager la place accordée aux principaux protagonistes, enfin pour s’interroger sur le « sens » ainsi donné au récit par le continuateur de Chrétien de Troyes.
La structure
Pendant que Lancelot, libéré, se rend à la cour d’Arthur, Méléagant y va aussi pour exiger le respect de la parole donnée, évidente hypocrisie puisqu’il le croit encore enfermée dans la tour. En l’absence du héros, c’est Gauvain qu’il défie et qui accepte de tenir la promesse faite. Mais alors qu’il est prêt à commencer le combat, arrive Lancelot qui relate l’aventure subie, et la joie est générale.
Le récit s’interrompt alors pour consacrer un long développement au monologue intérieur de Méléagant furieux de cette libération tellement incompréhensible qu’elle lui paraît un « miracle ». Mais il n’a pas l’intention de renoncer au combat.
Avant de le relater, le narrateur dépeint le lieu dans lequel ce combat va se dérouler, une « lande » qui offre tous les signes idylliques d’un véritable paradis, verdure, ombrage, source merveilleuse… C’est là que la cour va se réunir pour assister au combat, à cheval puis à terre, qui se termine par la mort de Méléagant, éliminant ainsi définitivement le mal menaçant le royaume du roi Arthur.
Le récit se ferme sur la prise de parole du second auteur, qui se nomme, Godefroi de Leigni, et explique sa continuation de l’œuvre de Chrétien de Troyes, en insistant sur « le plein accord de celui-ci » pour ce faire.
Les protagonistes
Le couple royal
L’essentiel de ce dernier chapitre se déroule à la cour du roi Arthur, faisant ainsi écho à l’ouverture du roman. Mais l'atmosphère est totalement inversée : là où le défi lancé par Méléagant et l’enlèvement de la reine avaient fait sombrer le roi dans une triste résignation et chacun dans le chagrin, c’est au contraire la joie collective que ce chapitre souligne et le roi retrouve toute sa puissance.
La reine n’occupe plus la première place dans ce chapitre : à aucun moment ne sont évoqués les sentiments de Lancelot pour elle... En revanche, le narrateur rappelle l’amour qu’elle-même éprouve envers lui, et laisse supposer que, si sa réputation l’oblige à le cacher, elle ne renoncera pas à poursuivre cette relation adultère, donc à revendiquer sa liberté malgré la transgression de la loi chrétienne.

Le chevalier Gauvain
Parmi les chevaliers membre de la Table ronde autour du roi Arthur, Gauvain, neveu du roi, est considéré comme un des plus nobles. Dans ce dernier chapitre, c'est cette image traditionnelle que reprend Godefroi de Leigni en le désignant comme « le chevalier le plus renommé, le plus au fait des usages et le plus courtois de tous ceux qui furent jamais bénis ». Ainsi, il se comporte avec dignité en prenant la place de Lancelot pour répondre à la promesse de duel faite à Méléagant, et, au retour de son compagnon, manifeste la plus grande joie : « Et croyez-moi car c’est la pure vérité, Gauvain aurait alors sans hésiter refusé une couronne royale plutôt que de n’avoir pas retrouvé son ami. » Il insiste encore combattre Méléagant, mais ne parvient pas à le convaincre.
Howard Pyle, Le chevalier Gauvain, in Histoire du roi Arthur et de ses chevaliers, 1903. Université de Rochester
Mais ce n’est pas ce portrait élogieux que Chrétien de Troyes a fait ressortir dans son récit : il a d’abord refusé de monter dans la charrette d’infamie, puis, contrairement à Lancelot il a choisi le chemin le plus facile, passant par le Pont-sous-les-eaux, où il a failli périr noyé avant d'être sauvé par l’escorte menée par Lancelot pour partir à sa recherche. Quand il est retrouvé et difficilement sorti de l’eau , le récit de son état pitoyable, lui ôte toute sa noblesse. Chrétien de Troyes a donc brisé cette image traditionnelle, ce qui lui a permis de mettre en valeur, par contraste, celle de Lancelot.
Lancelot
Le chapitre s’ouvre sur le désir de vengeance du chevalier contre Méléagant : « le scélérat lui a causé trop de préjudices ! » C’est ce même désir qu’il exprime en relatant au roi l’emprisonnement que lui a fait subir cet ennemi, et qui l’anime durant le combat contre lui. C'est donc sa valeur au combat qui est mise en évidence, et non pas son amour pour la reine.
Méléagant
Le premier qualificatif qui lui est attribué dans ce chapitre, « hypocrite scélérat », met l’accent sur la perfidie de ce personnage, qui demande des « nouvelles de Lancelot » alors même qu’il le retient emprisonné dans une tour. Il reporte alors la promesse de combat sur Gauvain, qu’il défie. Mais, quand il revoit Lancelot, le narrateur lui prête un long monologue qui révèle sa faiblesse. Il y exprime son incompréhension de ce qui lui paraît un « miracle », formule de nombreuses hypothèses sur cette libération, avant de conclure qu’« on l’a aidé » et de se juger « victime d’un complot ». Il reconnaît cependant ce qui lui a été souvent reproché, notamment par son père, un manque de prudence, une confiance en soi excessive : « Si j’avais pris mes précautions en temps utile, rien de tout cela ne serait arrivé ». Mais son orgueil prend le dessus, et il se prépare au combat : « je mettrai tout mon cœur à lui résister avec l’aide de Dieu en qui je crois. » Cette invocation à l’appui divin, traditionnelle dans le code de la chevalerie féodale, fait du combat à venir un "duel judiciaire ", qui remet entre les mains de Dieu son issue. Or, s’il se bat avec force, son geste de « traîtrise » pour prendre le héros « en défaut » confirme la perfidie de ce personnage, qui mérite donc son châtiment.
Bilan : réponse à la problématique
Rappelons la problématique qui a guidé ce parcours dans l’œuvre : En quoi ce récit, encore inscrit dans la tradition médiévale, est-il fondateur du genre romanesque ?
Le genre romanesque
L’œuvre est écrite en octosyllabes, donc relève, a priori, de la poésie, comme les chansons de geste, mais l’étude à partir d’une traduction n’a pas amené à analyser cette forme en observant davantage la versification. En revanche, il a été possible de constater que Chrétien de Troyes s’est éloigné de la poésie lyrique des troubadours par la construction d’ensemble du récit, par les étapes qui sont mises en valeur dans la quête relatée : une situation initiale, un événement perturbateur, suivi de multiples péripéties, qui se terminent par le triomphe du héros, devenu sauveur non seulement de sa « dame » mais des sujets du roi retenus prisonniers. Autant d’épisodes qui, certes, restent inscrits dans la tradition médiévale : on a pu y reconnaître tous les codes de la féodalité, notamment ceux de la chevalerie lors des combats, mais aussi l’héritage des légendes avec le recours au merveilleux ainsi que la force de la foi chrétienne sans cesse rappelée.
Cependant, cette tradition se fond dans le récit lui-même, dans la narration des aventures, en laissant place au commentaire d’un narrateur qui juge ses personnages et dialogue même en tant qu'auteur avec son lecteur.
Par l’ampleur ainsi donnée au récit, passant de la forme statique d’un poème au dynamisme d’un récit, Chrétien de Troyes a donc bien composé un roman, dont on retrouve toutes les caractéristiques : un cadre spatio-temporel, une intrigue dont il souligne le déroulement et qui met en scène des personnages, à côté du héros des adjuvants et des opposants dont le narrateur omniscient dépeint les sentiments et reproduit les discours. On a aussi noté la façon dont, à plusieurs reprises, l’auteur insiste sur la « vérité » de son récit.
Un roman novateur
Le regard porté sur la "fin’amor"
Mais, pour le « sens » de son récit, Chrétien de Troyes innove aussi par la place centrale accordée à l’amour. Certes, là encore, il hérite de la tradition de la poésie lyrique, de la "fin’amor" tout particulièrement qui représente la relation entre l’amant courtois et la "dame" suzeraine, et sans doute faut-il y voir l’influence de Marie de Champagne, nourrie de cette image de l’amour née dans les cours provençales puis largement diffusée.
Mais on note une importante différence. Là où les poèmes lyriques célèbrent le plus souvent ce qui sépare la femme aimée du troubadour désespérément amoureux, souffrant de l’impossibilité d’obtenir d’elle le « don » espéré, l’auteur modifie la perspective en reliant amour et chevalerie : Lancelot peut conquérir la reine par ses exploits, et obtient d’elle d’abord le pardon, la « grâce » refusée au troubadour, mais surtout une nuit d’amour où la dimension charnelle prend toute sa place. Le désir amoureux peut alors triompher, et c’est parce qu’il guide le héros que celui-ci peut accéder à une consécration là où il était, initialement « le chevalier de la charrette », victime d’indignité.
Un sens plus complexe
De plus, Chrétien de Troyes a ajouté à l’histoire d’amour motivant la quête de son héros pour libérer la reine, un autre sens, double, collectif et symbolique.
Au début du récit, en effet, le défi de Méléagant associe à la liberté de Guenièvre celle des sujets d’Arthur retenus prisonniers. Ainsi Lancelot devient aussi celui qui leur apporte le salut et, en éliminant l’ennemi, il rend à sa société, au royaume d’Arthur, la paix et l’harmonie perdues. L’amour triomphant n’est donc pas vécu égoïstement, par le couple, mais il exerce son pouvoir collectivement.
On a pu observer également comment le maintien des éléments traditionnels dans les contes merveilleux invitent à donner à l’amour un sens symbolique plus large. Les personnages merveilleux qui accompagnent le parcours du héros, tantôt maléfiques, tantôt bénéfiques, donnent un sens spirituel à sa quête, de même que le récit qui souligne les moments de franchissement de frontières, le « gué périlleux », « le passage des pierres », et surtout le « Pont-de-l’épée ». Ce sont autant d’épreuves initiatiques qui vont permettre la confrontation de deux mondes, celui du « mal » et celui du « bien », qui l'emporte par la mort de Méléagant. Cette confrontation va encore plus loin car elle est illustrée par la découverte du cimetière, où le héros découvre la puissance de la mort, qui menace tout homme. Mais, guidé par la force de l’amour, et au prix du sang qu’il verse, c’est la vie que Lancelot fait triompher.
Chrétien de Troyes pose ainsi des questions à propos de l'amour, qui se retrouveront dans bien des romans ultérieurs : jusqu’où un amant peut-il aller pour celle qu’il aime ? Jusqu’à risquer la mort ? L’humiliation, l’indignité acceptées, sont-elles compatibles avec l’amour qui devrait se fonder sur une estime réciproque ? L’adultère peut-il être admis dans une société où la religion le condamne, ou faut-il prôner un amour platonique, unissant les âmes et non les corps ?...
