PARCOURS : Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette, 1175-1181
Observation du corpus
Introduction : Chrétien de Troyes dans son époque
Pour se reporter à l'étude
Même si l’on dispose de peu d’informations sur la vie de l’auteur, il est important de le situer, ce qui implique de revoir les principales caractéristiques de son époque, le XIIème siècle, qui marque une importante évolution dans le long moyen-âge. Enfin, on présentera la genèse de l’œuvre, étudiée dans la traduction de Jean-Claude Aubailly.
Lecture cursive : le Prologue
Pour lire le Prologue
Pour compléter l’introduction le Prologue, glissant du pronom « je » au début à la désignation de l’auteur par la troisième personne, offre l’intérêt d’en présenter la genèse de l’œuvre, en lien avec Marie de Champagne, tout en présentant le portrait de Chrétien de Troyes et le rôle qu'il affirme jouer..
Une œuvre de commande
Comme souvent au moyen-âge, l’œuvre répond à la commande d’un mécène permettant à l’auteur de vivre : ici, il s’agit de Marie, fille d’Aliénor d’Aquitaine et petite-fille de Guillaume IX duc d’Aquitaine et troubadour qui a transporté à la cour de son époux, Henri Ier comte de Champagne, la vie culturelle raffinée de la cour de Provence. Le lexique choisi insiste sur cet ordre reçu, et sur la soumission totale du l’écrivain : « Puisque ma dame de Champagne désire que j'entreprenne un roman, je le ferai de bon cœur, en homme qui lui est entièrement dévoué en tout ce qu’il peut faire en ce monde », « son commandement a plus d’effet que la réflexion ou les efforts que j’y apporte ».
Le sceau de Marie, comtesse de Champagne, in Voyage archéologique et pittoresque dans le département de l'Aube et dans l'ancien diocèse de Troyes en 1837 par A-F Arnaud.

Un éloge par prétérition
Pour se concilier les bonnes grâces de son mécène, il est habituel que l’auteur lui dédie un éloge flatteur, d’où l’aspect exceptionnel de l’affirmation inverse de Chrétien de Troyes : « sans recourir à la moindre flatterie ». Formulation pleine de dignité, mais qui se révèle, dans la suite du prologue, être un discours par prétérition, car l’auteur joue à deux reprises sur ce procédé soutenu par une opposition :
Dans le premier cas, il réaffirme d’abord avec insistance son refus, « Par ma foi, je ne suis pas un flatteur qui veut couvrir sa dame de louanges », mais l’hypothèse introduit ensuite le discours flatteur d'un autre auteur, en utilisant le conditionnel : « Pourtant, tel autre, qui voudrait la flatter, commencerait peut-être en disant… ». Cependant, la parenthèse qui suit dément cette fiction : « et je ne pourrai que l’approuver ». Il développe donc très longuement un éloge hyperbolique, amplifié encore par la comparaison méliorative, tant pour son caractère que pour sa beauté : « elle est la dame qui surpasse en qualités toutes celles vivant aujourd’hui de la même manière que la brise qui souffle en avril ou en mai surpasse par sa douceur et son charme tous les autres vents ».
Dans le second cas, c’est par la réponse négative catégorique à la question rhétorique qu’il réaffirme son refus de flatter : « Dirai-je : "Comme le pur diamant éclipse les perles et les sardoines, la Comtesse éclipse les reines" ? Non, certes, je ne le dirai pas » Mais, de la même façon, le connecteur d’opposition met ensuite en valeur l’inversion de ce refus, « et bien malgré moi car c'est pourtant la pure vérité ». Il prend donc à son compte la comparaison élogieuse aux pierres précieuses, qui accorde la supériorité au « pur diamant » sur les deux autres, « perles » et « sardoines », dont la beauté et la valeur sont pourtant très estimées.
La définition de l'œuvre
En ce début du parcours, il est intéressant de faire observer le texte original en vers octosyllabique avec des rimes suivies, parfois avec reprise d’un terme identique mais avec deux sens différents : « mialz oevre » est un groupe verbal signifiant « mettre en œuvre », « exécuter », tandis que « cest oevre » renvoie à « l’œuvre » écrite, comme « son livre », alors que la rime « livre » correspond au verbe « offrir ».
Ce recours au texte initial permet aussi d’observer le genre attribué au Chevalier de la charrette, titre cité. Au début du prologue, il le qualifie de « roman », rappel de l’origine du terme, la langue utilisée, puis il emploie « oevre », terme très général, et « livre », renvoyant à l’objet support de l’œuvre qui ne se limite donc plus au récit oral. Enfin, le dernier mot fait référence à la forme adoptée : « reison » signifie en ancien français le « discours », d’où la traduction « sa narration ».
Enfin, il précise les rôles réciproques de son inspiratrice et de lui-même :
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à la comtesse, il accorde « Matiere et san », c’est-à-dire l’inspiration, le contenu, mais surtout « le sens », donc « l’esprit » qui a soutenu le récit ;
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pour lui-même, il déclare, « il s’antremet / De panser », au sens littéral « il s’emploie à réfléchir », mais cette réflexion est aussitôt limitée : « rien n'i met / Fors sa painne et s'antancion. » Il insiste ainsi sur le « travail », donc l’effort exigé par l’écriture, ce que renforce le terme « antancion », qui implique que l’effort est tout entier concentré sur sa tâche, donc son « application ».
Il est permis de penser que cette répartition des rôles, si elle révèle l’apport de Marie de Champagne, notamment la diffusion de la "fin’amor" lors des débats organisés dans ses « cours d’amour », relève aussi de la volonté de laisser modestement le principal mérite à sa « dame », en se réservant le travail de mise en forme du récit et des choix d’écriture.
Présentation du Chevalier de la charrette

Pour lire le roman : traduction de K.D. Uitti
Le titre
Au premier plan, on peut identifier les deux mots-clés du titre, une charrette mais qui ne transporte pas, comme à l’ordinaire, des marchandises ou des humains assis, mais un personnage debout. Même si les traits restent imprécis, on reconnaît un casque, une armure et une arme tenu à la main : il s’agit donc du chevalier, et la couleur du cheval, semblable à celle du voyageur, rappelle que cet animal est à l’origine même du mot "chevalier", quoiqu’il soit ici un cheval de trait, et non un fier destrier. Cette charrette est guidée par un petit personnage portant une longue baguette, dont la couleur noire suggère l’aspect maléfique. Ces premières observations interrogent : que fait ce chevalier sur cette charrette, moyen de transport pour le moins inapproprié à son noble statut ?
Le château avec sa tour crénelée en arrière-plan donne une première indication, d’abord en confirmant le contexte médiéval. Mais l’on distingue aussi, au sommet de la forteresse sur le chemin de ronde une petite silhouette, dont la couleur est identique à celle du chevalier. Comment ne pas penser alors à tous les récits qui relatent le parcours d’un amant pour retrouver, voire délivrer, la "dame" adorée ?
Cette hypothèse est soutenue par le troisième élément central qui s’éloigne d’une représentation réaliste pour prendre la valeur d’un symbole : cette tige, avec ses feuilles et ses épines, est celle d’une rose, à nouveau avec une reprise de la couleur des deux personnages. Placée entre les deux, cette fleur illustre l’amour qui unit le chevalier et la "dame" même si, à cet instant, ils sont encore séparés.
Cette couverture laisse supposer que l’œuvre va relater la quête d’un chevalier prêt à tout, même à être transporté de façon dégradante dans une charrette, pour rejoindre celle qu’il aime : il s’inscrit ainsi dans le cadre de l’amour courtois, tel qu’on peut le découvrir dans de nombreuses œuvres médiévales.
La structure
Dans un premier temps, on réactivera les acquis sur les schémas narratif et actanciel. Puis, en feuilletant le livre, on notera le titre des vingt-deux chapitres retenus dans la traduction choisie.
Le schéma actanciel
Il est possible, dans un premier temps, de définir le rôle des personnages nommés :
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Le premier cité est le principal opposant, identifiable dès le deuxième chapitre : « Méléagant enlève Guenièvre », rôle maléfique confirmé par le titre « La dernière perfidie de Méléagant ».
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Dès le chapitre suivant est introduit le héros, d’abord simplement par son statut dans le cadre de la féodalité, « le chevalier », dont le nom apparaît à la fin : « Lancelot », ce qui le rattache à la légende connue du roi Arthur entouré des chevaliers de la Table ronde.
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Plusieurs chapitres sont consacrés à Guenièvre, épouse du roi Arthur, d’abord en tant que victime : son enlèvement fait d’elle l’objet de la quête du héros. Mais une opposition ressort, dans la seconde partie du récit, entre « Froideur de Guenièvre » et « Nuit d’amour ».
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Enfin, on note l’intervention de quelques personnages, dont l’adjectif qui les caractérise indique plutôt un danger potentiel : « La demoiselle entreprenante », « Le prétendant orgueilleux », « Le chevalier provocateur ».
Le schéma narratif
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Le récit s’ouvre sur l’enlèvement de Guenièvre, donc comme dans un conte traditionnel, sur un "manque" auquel doit remédier le héros, alors nommé « Le chevalier à la charrette ».
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Les titres des cinq chapitres suivants suggèrent les péripéties, des épreuves à subir, jusqu’au chapitre « La tombe de marbre », qui introduit un autre univers, celui de l’au-delà, de la mort… Si l’on se réfère aux contes traditionnels, plusieurs titres évoquent cette idée de passage dans cet autre monde, tels « Le gué périlleux », « Le passage des pierres », « Le Pont-de-l’épée ». Et « Le premier combat contre Méléagant » représente encore une épreuve pour accomplir la quête. Mais, si le titre « La nuit d’amour » semble traduire le succès des retrouvailles de Lancelot et de Guenièvre, qui aurait ainsi atteint son but, le récit relance les péripéties avec « Guenièvre accusée », « Disparition de Lancelot », puis un « tournoi » suivi de « Dernière perfidie de Méléagant ».
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Enfin le titre de l’avant-dernier chapitre, « Libération de Lancelot », introduit, par contraste, l’élément de résolution, qui amène à une victoire sur l’ennemi : « Mort de Méléagant ». Comme le veut la tradition, le triomphe du héros a donc pu rétablir l’ordre que l’enlèvement de la reine avait détruit.
Mise en place de la problématique
Cette première approche, avec les hypothèses formulées à partir du titre d’ensemble et de ceux des chapitres, permet de poser la problématique qui va guider ce parcours dans l’œuvre : En quoi ce récit, encore inscrit dans la tradition médiévale, est-il fondateur du genre romanesque ?
Analyse de la problématique
La formulation de l’interrogation, partielle avec « En quoi », invite à répondre de façon positive à la question posée, en dégageant les arguments qui justifient l’affirmation qui caractérise le « récit », sujet de l’étude.
Le groupe verbal, « est-il fondateur » est complété par « du genre romanesque », ce qui fait de l’œuvre étudiée un tournant dans l’histoire littéraire : elle aurait innové, en créant un nouveau « genre ». Cette notion de genre, qui remonte à la Poétique du philosophe grec Aristote (384-322 av. J.-C.) invite à dégager des critères d’analyse, relevant à la fois du fond, donc des thèmes abordés, et de la forme adoptée. Ici, il s’agit du « genre romanesque », dont on rappellera les quatre caractéristiques : une intrigue, c’est-à-dire une histoire racontée par un narrateur, qui fait agir des personnages dans un cadre spatio-temporel.
Cette innovation est censée dépasser des créations littéraires antérieures, précisées par la formule : un « récit, encore inscrit dans la tradition médiévale ». Il sera donc indispensable de s’appuyer sur les connaissances du monde médiéval, tant pour son contexte historique, la féodalité, que culturel. On s’appuiera donc sur l’héritage de Chrétien de Troyes, tout particulièrement sur la chanson de geste et les contes et légendes, pour observer et interpréter les ajouts, les suppressions, les changements apportés, dans les valeurs prônées comme dans l'écriture.
Lectures cursives : l'incipit et l'épilogue
Pour lire les deux extraits
Premier extrait : l'incipit
Le cadre spatio-temporel
Le déterminant indéfini « une Ascension », empêche de dater précisément l’épisode. Mais cela inscrit déjà le royaume dans le monde chrétien, puisque cette fête célèbre l’ascension du Christ après sa résurrection à Pâques.

De même, Chrétien introduit un flou dans le lieu, en assimilant « Carlion », première résidence royale du roi Arthur selon la légende, identifiée souvent à la ville de Caerleon au Pays de Galles dont subsistent quelques vestiges archéologiques, tandis que le château de Camaalot, construit après son mariage avec Guenièvre, aurait été sa seconde résidence, située tantôt en Cornouailles, tantôt aussi au Pays de Galles.
Ce cadre vague correspond à la tradition du conte, dans lequel l’essentiel reste la mise en valeur de la puissance royale, ici par l’adjectif « somptueuse » ou la mention du « festin ».
Gustave Doré, Le château de Camaalot, 1867. Gravure in Enid d’Albert Tennison
Les personnages
Aux côtés du roi sont d’abord mentionnés les « barons », supérieurs au chevalier dans la hiérarchie féodale : ce sont des vassaux auxquels le roi a attribué un fief, qui doivent donc le service, mais qui font souvent figure de conseillers à la cour.
La fête réunit donc toute la noblesse du royaume, hommes comme femmes, dont la valeur soulignée contribue à magnifier la cour royale : « maintes belles et courtoises dames parlant le français avec élégance. » La langue parlée rappelle l’alliance entre l’Angleterre et la France, notamment depuis le mariage en 1152 de la duchesse Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenêt, qui devient roi d’Angleterre en 1154.
Tapisserie de Bayeux, entre 1066-1083 : scène de festin

Est aussi cité Keu dans sa fonction nobiliaire d’« officier de bouche », chargé de « dirig[er] le service de table » : il est aussi son sénéchal et un des chevaliers de la Table ronde. Il est nommé en premier car il sera aussi le premier à se mettre au service du roi après l’enlèvement de la reine.
Le rôle du narrateur
Le narrateur, connaissant parfaitement les récits arthuriens, adopte le point de vue omniscient pour présenter la situation initiale. Cependant, par la formule « me semble-t-il », il s’introduit dans le récit, comme si l’écrivain se sentait obligé de prendre, par cette réserve, une forme de distance avec les légendes dont il a pu hériter. À cela s’ajoute l’indice temporel « atant ez vos un chevalier / qui vint à cort », avec le présentatif dérivé du latin « ecce », qui met en valeur l’irruption du chevalier, comme si le narrateur en avait lui-même été témoin. Ainsi, il affirme son rôle dans la mise en forme de son récit, annoncé dans le Prologue.
Second extrait : l'épilogue
Le dénouement
L’aventure s’achève par le combat entre Lancelot et Méléagant, qui était venu enlever la reine Guenièvre, une victoire totale du héros qui a tué son adversaire. De cela ressort une double conséquence :
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sur le plan collectif, car Méléagant est le fils de Baudemagus, roi du royaume de Gorre ennemi de celui de Logres sur lequel règne Arthur. « Ceux que la mort de Méléagant avait le plus comblé de bonheur » sont les prisonniers, retenus par Baudemagus, auxquels Lancelot a pu rendre la liberté en leur permettant de retourner sur leurs terres. Il a donc rétabli la paix entre les deux royaumes.
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sur le plan individuel, l’écrivain reprend le dénouement traditionnel dans les contes, le triomphe du héros lui offrant une apothéose, ce « joyeux cortège » rappelant les anciennes célébrations antiques.
L’intervention de l’auteur
Comme dans le Prologue, l’auteur prend alors la parole, en passant du « je » à la troisième personne, puisqu’il se nomme : « Godefroi de Leigni, le clerc », puis emploie le pronom « il ». L’on découvre ainsi le second auteur du récit, commencé par Chrétien de Troyes : il s’était achevé « au moment où Lancelot est emprisonné dans la tour », ce qui était loin de lui accorder le triomphe. D’où peut-être l’intervention de ce continuateur, et l’adresse à un nouveau destinataire, « Seigneur » : il aurait eu un autre protecteur que Marie de Champagne…
Son rôle
Il insiste d’abord sur la justification de ce dénouement, qui encadre le dernier paragraphe : « si je poursuivais mon récit, je sortirais de mon sujet. », « il ne veut plus rien y ajouter, ou en retrancher, de peur de dénaturer le récit. » C’est donc la volonté de cohérence qu’il place au premier plan.
Mais, en même temps, par son injonction, il prend soin de répondre à une objection, le reproche d’avoir modifié le sens même de l’œuvre : « Que personne ne le blâme s’il a ajouté sa pierre à l'œuvre de Chrétien car il ne l'a fait qu’avec le plein accord de celui qui avait commencé le récit. » La complicité soulignée sert donc de caution à l’orientation du récit, qui correspondrait à ce qu’aurait voulu faire Chrétien. Mais, s’il impose au lecteur cette certitude, comment ne pas s’interroger sur ce qui a amené Chrétien de Troyes à s’arrêter sur l’emprisonnement du héros emprisonné, un dénouement pourtant bien différent ?
Explication : « Le chevalier et la charrette », de "C'est la raison pour laquelle…" à "… commandement d’Amour. "
Pour lire l'extrait
La situation initiale du roman de Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette, un festin à la cour du roi Arthur, a été perturbée par l’irruption d’un chevalier « armé de pied en cap » qui lance un défi : que le roi accepte qu’il enlève la reine, et il rendra les prisonniers qu’il détient déjà à condition qu’un de ses chevaliers le vainque au combat et la reconduise à la cour. Keu est le premier à intervenir et, face au refus du roi de le laisser partir, il le contraint habilement à lui confier la mission de retrouver et secourir Guenièvre. Après l'enlèvement de Guenièvre, toute la cour se désole, et le neveu d’Arthur, Gauvain, décide de se mettre à leur poursuite avec une escorte. Ils voient d’abord sortir de la forêt le cheval de Keu, ensanglanté
Au début du chapitre suivant, Gauvain, précédant la troupe, rencontre un chevalier sur un cheval épuisé. Il accepte de lui prêter un cheval, mais le suit jusqu’à retrouver ce cheval mort en un lieu où tout indique qu’un combat a eu lieu. Continuant sa poursuite, il rejoint ce même chevalier « à pied, tout seul », « arrêté devant une charrette ». Le narrateur suspend alors son récit pour expliquer longuement le rôle honteux de cette charrette : elle est destinée à transporter tous les condamnés par la justice. En quoi le récit qui dépeint les réactions du chevalier inconnu fait-il écho au titre de l’œuvre ?
Première partie : une sinistre rencontre (du début à la ligne 13)
La charrette
Après la longue explication sur le rôle de la charrette, comparée à celui des « piloris », donc qui doit humilier publiquement celui qui a été condamné en justice pour un grave forfait, le narrateur conclut : « C’est la raison pour laquelle à cette époque, les charrettes avaient une aussi sinistre réputation ». L’insertion du dicton renforce encore ce rôle sinistre puisque croiser une charrette fait si peur que le seul remède est d’implorer la protection divine : « Si tu croises une charrette, fais le signe de la croix et pense à Dieu pour qu’’il ne t’arrive pas malheur. » D'où l'intérêt de savoir comment le héros va réagir.
La charrette d’infamie des condamnés. Gravure, BnF

Le comportement du chevalier
Les deux précisions qui introduisent le portrait du chevalier, « à pied, sans lance », dégradent déjà son image en lui ôtant les deux marques de son statut social, un cheval et son arme emblématique. Cependant, quand il « s’avança vers la charrette », si cette attitude est surprenante vu l’effroi généralement suscité par une telle « charrette », elle traduit aussi à la fois le courage dont il fait preuve, soutenu par sa volonté de retrouver la reine. L’injonction, appuyée par invocation de Dieu, « Nain, au nom de Dieu, dis-moi si tu as vu ma dame la reine passer par ici », inscrit cette quête dans le contexte de l’amour courtois : pour sa « dame », suzeraine, le chevalier est un vassal, et la servir, voire la sauver, devient alors une noble mission que Dieu ne peut qu’approuver. Il est donc logique qu’il invoque son soutien.
Le nain
Si celui qui mène la charrette est d’abord banalisé par la comparaison, « assis sur les limons, qui comme les charretiers », qui justifie qu’il « tenait en sa main une longue verge », pour faire avancer le cheval, mais deux précisions invitent à lui attribuer un autre rôle.

Lorenz Frølich, Deux nains, 1895. Pour illustrer la Völuspá
D’abord, dans les légendes, les nains, par leur difformité, sont souvent considérés comme des personnages maléfiques, leur laideur physique étant assimilée à une laideur morale, confirmée par le jugement péjoratif porté sur lui par le narrateur : « un être vil et de la plus basse engeance qui soit ».
De plus, cette « longue verge » est un signe qui, depuis les temps anciens, dote d’un pouvoir magique celui qui la possède. Pouvoir tantôt maléfique, comme, déjà dans l’Odyssée d’Homère, celui de Circé qui, après avoir fait boire un breuvage peut, en les frappant de sa baguette, transformer les humains en pourceaux. Tantôt, au contraire, ce pouvoir est bénéfique : dans l’Ancien Testament biblique, c’est en les frappant d’une baguette que Moïse ouvre les flots de la mer Rouge pour permettre aux Hébreux d’échapper à leurs poursuivants.
La réponse du nain lui prête un rôle dangereux, puisque son invitation, « « Si tu veux monter dans la charrette que je conduis, d'ici demain tu pourras savoir ce que la reine est devenue », si elle fait de lui un messager, représente aussi une menace puisque monter sur une telle charrette est un signe d’infamie, particulièrement déshonorant pour un chevalier…
Deuxième partie : un douloureux dilemme (de la ligne 14 à la fin)
Le temps de l'hésitation
Ce personnage renvoie le héros à sa liberté, puisqu’il ne l’oblige pas à monter : « il poursuivit son chemin sans plus attendre l'autre. » Or le héros, lucide, sait parfaitement le risque de déshonneur, la « honte » encourue s’il accepte cette proposition : il a « alors une courte hésitation avant de sauter dans la charrette ». Le récit souligne cependant, la brièveté de cette attente, « à peine le temps qu’elle avance de deux pas. »
Mais la prolepse qu’il introduit ensuite, marquée par l’emploi du futur, crée un horizon d’attente. Elle annonce, en effet, par le redoublement dans le texte en ancien français, « Mar le fist et mar en a honte », rendu par le présentatif dans la traduction, « C’est pour son malheur qu'il ne bondit pas sur-le-champ et qu’il en a honte car il le regrettera fort ! », une conséquence tragique de cette hésitation.
Deux valeurs en conflit
Mais ce bref délai permet à Chrétien de Troyes de prêter à son héros un dilemme, révélateur du débat qui accompagne la naissance de l’amour courtois. Il oppose, en effet, deux notions mises en valeur par la majuscule et l’absence de déterminant qui les personnifient et en font deux allégories :
La « Raison » renvoie au code de la chevalerie médiévale, fondé sur l’honneur, indispensable pour préserver la réputation sociale et la promesse faite de servir son suzerain : elle « lui ordonne de se retenir de monter ». Cet ordre est développé en insistant sur le risque de perdre sa dignité : « elle le sermonne et lui enseigne à ne rien faire dont il pourrait avoir honte ou qu’il pourrait se reprocher. »
« Le plaidoyer à la cour de Raison » (en haut sur le trône central) : en haut, Sagesse (gauche), Chevalerie (droite) ; en bas, Noblesse (gauche), Richesse (droite). Vers 1410-1414. British Library, Londres

Cette valeur féodale « s’oppose à Amour », qui donne le conseil opposé : il « l’exhorte à sauter rapidement dans la Charrette ». Or, le récit s’emploie à magnifier sa puissance, accentuée par l’opposition : « Raison, qui ose lui tenir ce discours, n’a pas son siège dans le cœur mais dans la bouche ». Le verbe « ose » sous-entend, en effet, que « Raison » dépasse son juste droit, et sa valeur est réduite : elle n’est plus que superficielle, car elle ne relève que de « la bouche » – rappelons que, lors de l’adoubement, le chevalier prêtait serment – tandis qu’Amour est inscrit au plus profond de l’être, ce sur quoi insiste la répétition : il « réside au fond du cœur ».
Cette présentation du dilemme justifie par avance la décision du héros : « Puisque Amour l’ordonne, le chevalier bondit dans la charrette ». Le narrateur omniscient, en commentant ce choix, « que lui importe la honte puisque tel est le commandement d’Amour », met en évidence, par la redondance lexicale, « ordonne » étant repris par « commandement », la prédominance de l’amour courtois, qui impose à celui qui aime une soumission totale au service de la « dame », devenue ainsi suzeraine.
CONCLUSION
Cet extrait illustre la puissance que revêt d’amour depuis la place nouvelle accordée, dans la littérature médiévale du XIIème siècle, à l’amour courtois, dont témoignent aussi les « cours d’amour » tenues par Marie de Champagne. Cela traduit une importante évolution dans les mentalités, qui valorise le droit de la personne face à celui de la société, donc l’amour face au code féodal.
Or, Chrétien de Troyes, en tranchant le dilemme, donne à son héros une image bien différente de celle qu’il revêt traditionnellement, digne et soucieux avant tout de préserver son honneur. D’ailleurs, dans la suite du récit, Gauvain, lui, refusera de monter dans cette charrette. Le choix du chevalier déplace donc la notion d’honneur, en la mettant entièrement au service de la « dame » aimée, et au titre du chapitre « Le chevalier et la charrette » répond le titre même de l’œuvre, Le Chevalier de la charrette, un surnom qui illustre la transgression et lui promet le rejet social. De plus, la prolepse annonce une menace. Toute la question est donc de savoir si les deux valeurs, ici opposées, pourront se concilier à l’issue de la quête entreprise.
Étude d’image : Lancelot et la charrette

