Michel de Montaigne, Essais, I, 31, "Des cannibales" - III, 6, "Des coches", 1580-1595

 L'auteur (1533-1592) et son œuvre 

Présentation : Montaigne et les Essais  

Pour une présentation de Montaigne, auteur huma-niste, et des Essais, en lien avec le contexte histori-que, on se reportera à l'é-tude proposée sur le cha-pitre « De l’Institution des enfants » (I, 26). 

Frontispice  des Essais

Frontispice des Essais

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Les deux chapitres étudiés ici, « Des cannibales » (Livre I, 26) et « Des coches » (Livre III, 6), traitent tout particulièrement des "grandes décou-vertes". Ces voyages, accomplis grâce aux progrès des instruments de navigation et des navires, élargissent les limites du monde. 

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En faisant le tour de la terre, entre 1519 et 1522, Magellan donne raison à Copernic et Galilée qui avaient affirmé qu'elle était ronde et tournait autour du soleil. Ces découvertes donnent lieu à des conquêtes meurtrières, mais qui enrichissent l'Europe. La comparaison entre le comportement des Européens et celui des  peuples  dits "sauvages" conduit également à un nouveau questionnement sur la nature de l'homme dit "civilisé"

Les voyages des "grandes découvertes"

 

 Présentation des chapitres "Des cannibales" et "Des coches" 

LES TITRES

L’article contracté, « des », utilise la préposition « de », d’après l’usage en latin, où cette préposition signifie « au sujet de » et introduit le sujet traité. Cela reste une tradition pour les essais : à titre d’exemple, De l’Amour de Stendhal, paru en 1822.

 
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« Des cannibales »

Le titre de ce chapitre, provocateur, indique immédiatement le regard critique porté par les Européens sur les peuples primitifs, condamnés parce que « cannibales ». C’est la nature humaine qui leur est ainsi refusée, et c’est sur elle que va s’interroger l’humaniste Montaigne.

Le mot « cannibale » est attesté dès 1492, emprunté à l’espagnol « canibal », lui-même dérivé d’un terme d’origine arawak, « caniba » (ou « cariba »), nom donné à des peuplades amérindiennes en Amazonie et dans les Caraïbes. Il est alors synonyme d’ « anthropophage », étymologiquement, « celui qui mange de la chair humaine ».

Mais le terme ne se retrouve pas dans le chapitre, qui ne consacre d’ailleurs que deux paragraphes à cette pratique, liée à la pratique de la guerre. On ne le retrouve que dans le chapitre « Des coches », pour renvoyer le lecteur à ce chapitre du livre I, alors que Montaigne développe à nouveau cette découverte du « nouveau monde » en évoquant « la balbutie de cette enfance » : « témoin mes Cannibales ».

Pour lire "Des cannibales"

Les Indiens arawaks

Le coche d'eau d'Auxerre

« Des coches »

Ce titre est surprenant, car il semble traiter un sujet bien dérisoire : un « coche » est, à l’origine, à un bateau destiné à des voyageurs tiré par des chevaux sur le chemin de halage longeant un fleuve, puis il désigne, au XVIème siècle, un moyen de transport collectif, énorme caisse à quatre roues, toujours tirée par deux, quatre ou six chevaux. Thème inattendu donc, dont le lecteur se demande à quelle réflexion approfondie il pourrait conduire…

Le coche d'eau d'Auxerre

Un coche public en osier au XVIIème siècle

Pour lire "Des coches"

Ces « coches » sont mentionnés alors que Montaigne évoque son propre « mal de mer » : Or, je ne puis souffrir longtemps (et les souffrais plus difficilement en jeunesse) ni coche, ni litière, ni bateau ». Puis il élargit son sujet à « l’usage des coches au service de la guerre », pour en arriver, à partir de l’exemple de l’empereur romain Marc-Antoine, emmené au triomphe par « des lions attelés à un coche », à un tout autre sujet, les dépenses des princes. 

Les « coches » sont ensuite totalement oubliés, sauf dans le dernier paragraphe, où Montaigne nous ramène à son sujet : « Retombons à nos coches ». Une véritable pirouette puisque ce paragraphe nous explique, précisément, que les empereurs du Nouveau Monde n’en utilisent pas : « En leur place et de toute autre voiture, ils se faisaient porter par les hommes et sur leurs épaules. » !

Un coche public en osier au XVIIème siècle

Mais écoutons Montaigne lui-même : « Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas toujours la matière ; souvent ils la dénotent seulement par quelque marque […]. J'aime l'allure poétique, à sauts et à gambades. […] Mon style et mon esprit vont vagabondant de même. » Ce chapitre nous donne un parfait exemple de cette démarche en toute liberté, jusqu'au désordre, qui correspond d’ailleurs au sens originel du titre d’ensemble, Essais : une pensée qui « s’essaye », une pensée qui se cherche, en mouvement, en quête d’une vérité fragile et relative…

Le titre semble donc n’être qu’une sorte de prétexte, notamment à une critique des excès des « princes », comparés au mode de vie « naturel » des peuples amérindiens … Cependant, ne pose-t-il pas déjà l’idée de « voyage », dont les grandes découvertes donnent un exemple extrême ?

Montaigne : à propos des titres des chapitres

LA STRUCTURE DES DEUX CHAPITRES

« Des cannibales »

       Un paragraphe d’introduction, à partir de l’exemple du roi Pyrrhus emprunté à l’antiquité, pose la problématique du chapitre : d’où vient qu’on appelle certains hommes « barbares » ?

        L’essai s’ouvre sur la découverte de « cet autre monde ». Après une digression sur des « témoignages » de l’antiquité autour des lieux inconnus, Montaigne pose nettement sa thèse sur ces peuples nouvellement découverts : «  il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage ».

           Son argumentation se construit ensuite en deux temps :

  • La vie de ces peuples découverts fait l’objet d’un long éloge : il souligne leur proximité avec la nature, ce que leur offre leur pays, enfin leur mode de vie, notamment dans le domaine religieux. Ce passage se ferme leur pratique de la guerre, donc sur ce qui donne au chapitre son titre, « le cannibalisme ».

  • Une comparaison avec la « barbarie » de la société européenne : « Nous les pouvons bien  appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie ».

        Après avoir rapidement justifié, à la fin du chapitre, une autre différence entre ces peuples et les Européens, la polygamie, et avoir souligné l’existence d’une véritable culture, avec l’exemple de leur poésie, Montaigne conclut en déléguant la parole à ces « sauvages », rencontrés en 1562 à Rouen. Il inverse ainsi le point de vue, par le regard et le jugement qu’ils portent sur les réalités françaises. Leurs critiques soutiennent la thèse de Montaigne, tout en rabaissant l’orgueil européen, ridiculisé par l’ironie de la dernière phrase : « Tout cela ne va pas si mal ; mais quoi, ils ne portent point de haut de chausses ! »

 

« Des coches »

        Un paragraphe, en guise d’introduction, s’interroge sur la vérité des « causes » que les hommes invoquent pour expliquer leurs actes. Ce questionnement s’appuie sur deux exemples : d’où vient la « coutume de bénir ceux qui éternuent » et d’où vient le mal de mer ? Occasion pour Montaigne de réfléchir aux causes de « la peur », et d’évoquer sa propre expérience : « Or je ne puis souffrir longtemps (et les souffrais plus difficilement dans ma jeunesse) ni coche, ni litière, ni bateau ».

       Cela fait alors glisser le chapitre vers « l’usage des coches au service de la guerre », ce qui conduit Montaigne à s’intéresser aux dépenses des princes, à leur « libéralité ». Le cœur du chapitre est consacré à l’action des princes, à ce que serait leur véritable « vertu » : en distinguant alors les dépenses utiles de celles qui relèvent du superflu, il blâme, par de multiples exemples, les excès des princes dus à la seule vanité. Ce passage se conclut par une phrase qui va servir de transition : « S’il y a une chose qui soit excusable en de tels excès, c’est où la nouveauté et l’invention fournit d’admiration, non pas la dépense ».

        Cette réflexion sur la « nouveauté » et « l’invention » amène l’auteur à réfléchir sur nos connaissances, nouveau tournant dans le chapitre : « Quand tout ce qui est venu par rapport au passé jusqu’à nous serait vrai et serait su par quelqu’un, ce serait moins que rien au prix de ce qui est ignoré. » Cette remarque ouvre une longue réflexion sur le nouveau monde, dernier tiers du chapitre : « Notre monde vient d’en trouver un autre […] moins grand, plein et membru que lui, toutefois si nouveau et si enfant qu’on lui apprend encore son a, b, c ». L’argumentation fait alterner deux moments :

  • l’éloge de ce « monde enfant », à la fois de ses splendeurs et des qualités de ses peuples et de leurs rois,

  • une violente critique des Européens qui les ont soumis et détruits.

      Dans le dernier paragraphe, par un brusque retour aux « coches », Montaigne conclut cette vision du nouveau monde : « Retombons à nos coches. En leur place, et de toute autre voiture, ils se faisaient porter par les hommes et sur leurs épaules. » L’exemple du « roi du Pérou » résume, en effet, le double mouvement qui précède : éloge de la vaillance de son peuple pour le défendre de l’attaque des conquérants européens.​

 Un « nouveau monde » 

 

Lorsque Montaigne déclare, dans « Des coches », « Notre monde vient d’en trouver un autre », il pose d’abord l’idée de pluralité des mondes, en soi impropre dans le sens premier du mot, qui désigne l’univers, l’ensemble des choses et des êtres créés. C’est ce que souligne d’ailleurs la question qui suit, entre parenthèses : « (et qui nous répond si c’est le dernier de ses frères, puisque les Démons, les Sybilles et nous, avons ignoré celui-ci jusqu’à cette heure ?) »

C’est aussi ce qui justifie qu’au début des « Cannibales », Montaigne s’interroge sur la « nouveauté » de ce « monde », en s’appuyant sur les écrits des anciens géographes. 

Typus OrbisTerrarum, carte du monde, 1584

Typus Orbis Terrarum, 1584 : carte du monde, eau-forte colorée de Franz Hogenbergh, Musée national du château, Pau

- Il évoque en premier lieu l’Atlantide, pour conclure : « Mais il n'y a pas grande apparence que cette Île soit ce monde nouveau que nous venons de découvrir ». 

- Puis il cite la mention, chez Aristote, d’« une grande île fertile, toute revêtue de bois et arrosée de grandes et profondes rivières, fort éloignée de toutes terres fermes », pour arriver au même rejet : « Cette narration d'Aristote n'a non plus d'accord avec nos terres neuves. »

Mais c’est surtout une façon de poser d’emblée l’idée des différences entre ces contrées et celles connues jusqu’alors par les Européens, que la suite du chapitre va mettre en évidence. Comment Montaigne dépeint-il ce « nouveau monde » ?

LA DESCRIPTION DES LIEUX

Montaigne s’attache peu à la description de cette « contrée », qualifiée dans « Des cannibales » de « très plaisante et bien tempérée », pour privilégier celle des hommes. Cependant, deux aspects sont mis en valeur :

« Des cannibales »

 Vue de Rio de Janeiro, in Alfred Martinet, Le Brésil pittoresque, historique et monumental, 1847

 Vue de Rio de Janeiro, in Alfred Martinet, Le Brésil pittoresque, historique et monumental, 1847

Il consacre un paragraphe à montrer l’abondance d’un pays fertile, qui fournit à ses habitants tout ce qui est nécessaire à leur existence : « Ils sont assis le long de la mer, et fermés du côté de la terre de grandes et hautes montagnes, ayant, entre-deux, cent lieues ou environ d'étendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs qui n'ont aucune ressemblance aux nôtres » (« Des cannibales ») La suite énumère les autres atouts du pays, le bois par exemple, ou les « racines » qui leur offrent leur « breuvage », ou le produit de la chasse…

Sans masquer les différences alimentaires, Montaigne prend soin de préciser la saveur, par exemple, du « breuvage », qui «  a le goût un peu piquant, nullement fumeux, salutaire à l'estomac, et laxatif à ceux qui ne l'ont accoutumé ; c'est une boisson très agréable à qui y est habitué » ou « Au lieu de pain, ils usent d'une certaine matière blanche, comme du coriandre confit. J'en ai tâté : le goût en est doux et un peu fade ». Ainsi, Montaigne dépeint un monde qui « ne vivait que des moyens de sa mère nourrice », une contrée où la vie est paisible et facile : « ils jouissent encore de cette abondance naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses nécessaires ».

« Des coches »

        Dans « Des coches », l’accent est plutôt mis sur la « beauté » des villes, qui illustre à la fois la richesse et le talent des artisans  : « L'épouvantable magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce Roi, où tous les arbres, les fruits et toutes les herbes, selon l'ordre et grandeur qu'ils ont en un jardin, étaient excellemment formés en or ; comme en son cabinet, tous les animaux qui naissaient en son état et en ses mers ; et la beauté de leurs ouvrages en pierreries, en plume, en coton, en la peinture, montrent qu'ils ne nous cédaient non plus en l'industrie. »

Cette image méliorative est reprise à la fin de cet essai : « un chemin […]  depuis la ville de Quito jusques à celle de Cuzco (il y a trois cents lieues), droit, uni, large de vingt-cinq pas, pavé, revêtu de côté et d'autre de belles et hautes murailles, et le long de celles-ci, par le dedans, deux ruisseaux intarissables, bordés de beaux arbres qu'ils nomment molly. Où ils ont trouvé des montagnes et rochers ils les ont taillés et aplanis, et comblé les fondrières de pierre et chaux. Au terme de chaque journée, il y a de beaux palais fournis de vivres, de vêtements et d'armes, tant pour les voyageurs que pour les armées qui ont à y passer. »

De cette façon, Montaigne unit déjà l’image d’une contrée « sauvage » à celle d’une civilisation qui égale celle des Européens

 La forteresse inca du Machu Pichu

 La forteresse inca du Machu Pichu

LE PORTRAIT DES INDIENS

Leur portrait physique

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C’est sur leur aspect physique que s’ouvre leur portrait dans « Des cannibales », vision méliorative de force et de santé cautionnée par des témoins : « il est rare d'y voir un homme malade ; et m'ont assuré n'en y avoir vu aucun tremblant, chassieux, édenté, ou courbé de vieillesse. »

L’éloge va encore plus loin dans « Des coches », où, Montaigne (qui avoue fréquemment ses propres faiblesses physiques !) insiste sur leur force corporelle, source de plusieurs qualités : « Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrais pas d'opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens que nous avons aux mémoires de notre monde par deçà. » À nouveau, c’est par une comparaison aux « exemples » de l’antiquité, si fréquemment cités en modèles au XVIème siècle, que Montaigne construit son éloge, dont il donne de nombreuses preuves en relatant des épisodes de la conquête coloniale.

 Une famille d'Indiens du Brésil

Une société organisée

Il est de règle, au XVIème siècle, de qualifier les peuples découverts de « sauvages », adjectif qui traduit alors le mépris des Européens à leur égard. C’est cette vision que Montaigne s’emploie à corriger, en inversant le sens même du terme : « Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de sa marche ordinaire, a produits ». Par cette comparaison, qu’il poursuit en insistant sur la « saveur même et délicatesse […] excellente » de ces fruits, il introduit une description qui montre à quel point l’état de « nature » n’empêche en rien une organisation sociale.

 La vie paisible d'un village indien

 La vie paisible d'un village indien

Un long passage des « Cannibales » souligne à quel point leur mode de vie accorde à chacun son rôle, aux « plus jeunes » la « chasse des bêtes », aux femmes la charge des repas et des boissons, aux « vieillards » l’enseignement… Mais aucun effort, aucune fatigue pour accomplir de ces activités : « Toute la journée se passe à danser », les femmes « s’amusent »…

Ainsi Montaigne fait de cette société un véritable modèle, à la fois d’égalité et de fraternité, conformément à l’état de « nature » : « Ils s'entr'appellent généralement, ceux de même âge « frères » ; « enfants », ceux qui sont au dessous ; et les vieillards sont pères à tous les autres. Ceux-ci laissent à leurs héritiers en commun cette pleine possession de biens par indivis, sans autre titre que celui tout pur que nature donne à ses créatures, les produisant au monde. »

Le portrait moral

Dès le début de son argumentation dans « Des cannibales », Montaigne pose nettement son opinion sur ce monde dit « sauvage » : « En ceux là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés ». D’où un important passage (cf. texte) où, au moyen d’une série de négations, Montaigne souligne les qualités de ce peuple, poussées jusqu’à la « perfection » selon lui.

Théodore de Bry, Le chef Saturiba part en guerre, XVI° siècle, gravure

Parmi ces qualités, une répétition en met deux en évidence dans ces deux essais, avec une répétition : « la vaillance contre les ennemis et l’amitié à leurs femmes », recommandation adressée par les « vieillards » à leur peuple, encore élargie quand cela est présenté comme une règle religieuse, « Ce prophète parle à eux en public, les exhortant à la vertu et à leur devoir ; mais toute leur science éthique ne contient que ces deux articles, de la résolution à la guerre et affection à leurs femmes. » Il multiplie alors les exemples qui mettent en valeur « la fermeté de leurs combats », aussi bien dans « Des cannibales » que dans « Des coches » quand il relate le siège de Mexico, ou ferme cet essai sur le courage des porteurs du dernier roi du Pérou. Pour soutenir cet éloge, et prouver que ces valeurs ne relèvent pas du simple instinct, Montaigne les lie à un élément culturel, la poésie, manifeste dans les « chansons guerrières » ou « amoureuse[s] ».

Théodore de Bry, Le chef Saturiba part en guerre, XVI° siècle, gravure

Cependant, Montaigne ne peut ignorer les deux pratiques qui ont tant choqué les Européens, la polygamie et, surtout, le « cannibalisme », en écho au titre de l’essai « Des cannibales ». D’où son double plaidoyer.

         Deux paragraphes sont consacrés à une défense de la polygamie : « Étant plus soigneuses de l'honneur de leurs maris que de toute autre chose, elles cherchent et mettent leur sollicitude à avoir le plus de compagnes qu'elles peuvent, d'autant que c'est un témoignage de la vertu du mari ». Il prend soin, car la critique vient d’abord de l’Église chrétienne, de prendre à témoin Saint-Augustin pour rappeler que la polygamie figure dans la Bible, puis d’invoquer les témoignages de Suétone et de Plutarque sur les pratiques des plus nobles empereurs antiques. 

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       La défense du cannibalisme est plus difficile, car manger de la chair humaine fait tout naturellement horreur et, surtout, au XVIème siècle, va contre les dogmes de l'Église ! Mais Montaigne s’y emploie :

  • d’abord sa présentation banalise ce fait  par l’idée de partage, tout en explicitant sa fonction : « Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n'est pas, comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c'est pour représenter une extrême vengeance. »

  • Dans un deuxième temps, il compare ce cannibalisme aux actes cruels des Portugais, et même aux horreurs commises en France à l’occasion des guerres de religion.

Une scène de cannibalisme, illustration de Léry

Il conclut alors : « Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à déchirer par   tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu'il est trépassé ».

  • Il ajoute enfin deux derniers arguments, le premier emprunté aux philosophes stoïciens, le second à la médecine, pour souligner leur acceptation de mettre un corps mort au service des vivants, pour leur nourriture ou pour leur santé.

Pour conclure

Outre l’opposition de Montaigne au jugement de son époque sur ce « nouveau monde », dit « barbare », l’éloge qu’il lui adresse, dans ces deux essais, nous amène à reconnaître deux mythes fondateurs.

       D’une part, Montaigne se souvient, dans sa description d’une nature bienveillante et de peuples dont il souligne la « naïveté si pure et simple », du mythe antique de ce qu’il nomme, dans « Des cannibales », « l’âge doré », c’est-à-dire ce premier âge de l’humanité dépeint par Ovide dans le livre I des Métamorphoses.

        D’autre part, nous y distinguons déjà les grands traits de ce que l’on nommera, au XVIIIème siècle, le mythe du « bon sauvage », développé par Rousseau, notamment dans Discours sur les sciences et les arts (1750) et Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), pour poser sa théorie : dans l’état de nature, l’homme primitif serait libre et heureux, tandis que la civilisation le corrompt. Elle l’amènerait à une recherche de la propriété, du luxe, en lui créant des besoins superflus, autant de sources de violence. Mais le « bon sauvage » tel que le décrit  Montaigne a déjà organisé une société, posé des lois, une religion, et n’est pas sans violence…

Cependant, notons que, dans « l’âge d’or » que représenta le règne du dieu Saturne, la guerre n’existait pas… ce qui est loin d’être le cas dans ce « nouveau monde » alors découvert. D’ailleurs, Montaigne lui accorde une place importante dans son argumentation : avant même l’arrivée des Européens, les peuples indiens combattent déjà leurs ennemis. De plus, le « bon sauvage », dont il fait l’éloge, est déjà sorti de l’état de nature : il a organisé une société, posé des lois, une religion, et créé une culture propre… et n’est pas sans violence !

Ce que recherche Montaigne n'est donc pas l'idéalisation, propre au mythe, mais une réflexion sur l'homme, pour mieux définir ce qui ferait sa véritable dignité

Ovide, le mythe de "l'âge d'or"

 Un réquisitoire contre les Européens 

Si Montaigne entreprend l’éloge du « nouveau monde », c’est surtout, comme bien  d’autres humanistes de la Renaissance, pour mieux réfléchir sur l’« ancien monde », l’Europe. Le premier est « dit sauvage » face au second qui serait, lui, « civilisé ». Or, dès le début du chapitre « Des Cannibales », il s’attache à contester ce jugement : « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n'avons autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite organisation politique), parfait et accompli usage de toutes choses. » Pour prouver qu’il s’agit là d’un préjugé, que « barbarie » et « civilisation » sont des termes relatifs à nos propres coutumes, Montaigne dresse un réquisitoire sévère contre les Européens.

 

Une matérialisme effréné

Ce reproche mérite d’être placé en tête du réquisitoire, car il est, aux yeux de Montaigne, la source de tous les défauts des Européens.

Dans « Des cannibales »

À travers les négations qui opposent les peuples du « Nouveau Monde » aux Européens, une longue liste de défauts fait clairement apparaître qu’à la base, plusieurs renvoient au rôle de l’argent : « aucune espèce de trafic », « nul usage de servitude, de richesse ou de pauvreté », « nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ». Montaigne signale ainsi à quel point les Européens se trouvent corrompus par leur avidité, créant une société profondément inégalitaire et injuste. C’est d’ailleurs ce qui a frappé un des « sauvages » rencontrés par Montaigne à Rouen, auquel il prête la parole : « ils avaient aperçu qu'il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. »

Dans « Des coches »

Mais la pire conséquence de ce matérialisme sans limites est qu’il est la cause première des guerres, que les Européens accomplissent par désir de « conquête de nouvelles terres ». C’est ce que développe longuement ce chapitre, en relatant plusieurs épisodes de la conquête, à propos de laquelle Montaigne parle, péjorativement, de « mercantilisme » et de « trafic », et déclare avec indignation : « Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l'épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ».

Revient ensuite de façon récurrente le mot « l’or » qui souligne cette avidité :

  • Il est mentionné dans la demande des Espagnols aux indigènes : « de l’or pour le besoin de quelque médecine » ;

  • Il ressort avec force du montant exorbitant de la rançon du roi du Pérou : « il prit envie aux vainqueurs après en avoir tiré un million trois cent vingt-cinq mille cinq cents pesant d'or, outre l'argent et autres choses qui ne montèrent pas à moins, si bien que leurs chevaux n'allaient plus ferrés que d'or massif, de voir encore, au prix de quelque déloyauté que ce fut, quel pouvait être le reste des trésors de ce Roi ».

  • Ce même reproche se retrouve à propos du roi de Mexico, torturé pour obtenir son or : « ne trouvant point après cette victoire tout l'or qu'ils s'étaient promis, après avoir tout remué et tout fouillé, se mirent à en chercher des nouvelles par les plus âpres tortures de quoi ils se purent aviser ».

L'or des Incas, Musée de l'or, LIma (Pérou)

L'or des Incas, Musée de l'or, LIma (Pérou)

Cet amour de l’or, qui a conduit les conquérants européens aux pires horreurs, est si condamnable aux yeux de Montaigne qu’il souligne le châtiment divin qui les a durement sanctionnés : « Dieu a méritoirement permis que ces grands pillages se soient absorbés par la mer en les transportant, ou par les guerres intestines de quoi ils se sont entremangés entre eux, et la plus part s'enterrèrent sur les lieux, sans aucun fruit de leur victoire. »

La corruption morale

Comme par un effet de miroir, toutes les qualités prêtées aux peuples indigènes dans leur état de « nature » s’inversent en défauts dans l’état de « culture » des Européens, corrompus par « l’artifice » de leurs modes de vie. Cela se traduit par un champ lexical violemment péjoratif dans « Des cannibales » : leurs comportements sont « altérés », « détournés », leurs lois « abâtardies », terme employé deux fois, la morale est « étouffée », et ils ont « le goût corrompu ».

Théodore de Bry, Christophe Colomb débarque à Hispaniola, gravure, XVIème s., BnF

Théodore de Bry, Christophe Colomb débarque à Hispaniola, gravure, XVIème s., BnF

Ainsi, dans ce chapitre, Montaigne dénonce « la trahison, la déloyauté », sur lesquelles insistent longuement les récits des conquêtes dans « Des coches », qui ôtent tout mérite aux Européens. Les conquérants ont profité, en effet, non seulement de leur supériorité en armement et de la peur provoquée par leurs chevaux, mais surtout leur victoire a été obtenue « vilement », par « les ruses et batelages de quoi ils se sont servis pour les piper ».

Pour prouver sa critique, Montaigne reproduit le discours trompeur des Espagnols : ils se prétendent « gens paisibles » et promettent aux indigènes qu’ils « seraient très bénignement traités ». Or, les deux exemples qui suivent apportent la preuve éclatante du contraire : « fausse accusation » contre le roi du Pérou, qui meurt brûlé vif, et, au lieu d’« être traité en Roi », comme on le lui a promis lors de la « capitulation », le roi de Mexico, lui aussi, meurt sous la torture.

Mais, là encore, Montaigne laisse planer une menace, une sorte de châtiment divin immanent, celle d’une ruine qui, infligée aux peuples conquis, se retournera contre les Européens : « cet autre monde ne fera qu'entrer en lumière quand le nôtre en sortira. »

Une barbarie cruelle

Dans « Des cannibales »

L’attaque la plus violente porte sur deux autres reproches : « la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires », affirme Montaigne dans « Des cannibales », qui poursuit : « nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » Il s’emploie, notamment, à contrebalancer le cannibalisme, si horrible pour les Européens, par « l’horreur barbaresque » des actes commis par les Portugais contre les indigènes : « les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre après ».

Il amplifie encore sa critique en prenant l’exemple des horreurs commises à l’occasion des guerres de religion, qui ont vu aussi des cas d’anthropophagie, en une longue énumération : « il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu'il est trépassé. »

Hogenberg, "Le Massacre de Wassy, 1er mars 1562" : les protestants massacrés par les catholiques – gravure, BPU, Genèvecas, Musée de l'or, LIma (Pérou)

Hogenberg, "Le Massacre de Wassy, 1er mars 1562" : les protestants massacrés par les catholiques – gravure, BPU, Genèvecas, Musée de l'or, LIma (Pérou)

Dans « Des coches »

Ce sont les exemples de la conquête du Pérou et du Mexique qui permettent à Montaigne d’apporter des preuves de cette cruauté européenne.​

Scène de tortures infligées par les conquérants espagnols

Scène de tortures infligées par les conquérants espagnols

    Pour le premier roi, « on le condamna à être pendu et étranglé publiquement, lui ayant fait racheter le tourment d'être brûlé tout vif par le baptême qu'on lui donna au supplice même. » Notons ici l’ironie amère de Montaigne, qui soutient une critique de la religion : elle prétend effacer par « le baptême » la mort infligée, contradiction même  du commandement chrétien « Tu ne tueras point »… Bel exemple de la « fausseté » occidentale !

       Pour le second roi, sa phrase, rapportée directement, « Et moi, suis-je dans un bain ? suis-je plus à mon aise que toi ? », sonne de façon terrible alors même qu’il se  trouve « environné de brasiers ardents », et encore davantage quand Montaigne commente, avec une ironie amère, sa mort : « sa constance rendait de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de se délivrer par armes d'une si longue captivité et sujétion, où il fit sa fin digne d'un magnanime prince. »

       Le dernier exemple marque l’apogée de la cruauté, d’une part en raison du nombre de morts, « ils mirent brûler pour un coup, en même feu, quatre cent soixante hommes tous vifs », d’autre part par le ton indigné qu’adopte alors Montaigne. Il interpelle son lecteur, «  Nous tenons d'eux-mêmes ces narrations, car ils ne les avouent pas seulement, il s'en vantent et les prêchent. Serait-ce pour témoignage de leur justice ? ou zèle envers la religion ? », n’hésitant pas, à nouveau, à souligner, par un lexique violemment péjoratif, à quel point cela contredit la foi chrétienne : « S'ils se fussent proposés d'étendre notre foi, ils […]  se fussent trop contentés des meurtres que la nécessité de la guerre apporte, sans y mêler indifféremment une boucherie, comme sur des bêtes sauvages, universelle, autant que le fer et le feu y ont pu atteindre ».

Massacre commis par un lieutenant de Pizarro sur des prisonniers de l’isthme de Panama

Massacre commis par un lieutenant de Pizarro sur des prisonniers de l’isthme de Panama

Pour conclure

Les deux essais mettent donc face à face les Européens et les peuples du « Nouveau monde », revalorisant les seconds pour mieux critiquer les premiers.

Mais ce face à face se charge d’un autre sens, posé dès l’ouverture de « Des Cannibales » : « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. » L’essai rejoint ainsi la réflexion, fréquente dans les Essais, sur la relativité des coutumes, donc sur la relativité des jugements portés sur elles. Dans le chapitre « De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue » (livre I, 23), il écrit déjà : « Les lois de la conscience, que nous disons naître de nature, naissent de la coutume ; chacun ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvés et reçus autour de lui ». Nous retrouvons cette même conception dans le chapitre 12 du livre II, « Apologie de Raymond de Sebond », avec une formulation si expressive qu'elle sera reprise, un siècle plus tard, par le philosophe Pascal dans ses Pensées : « Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ».

En confrontant les deux mondes, Montaigne invite ainsi son lecteur à remettre en cause l’« opinion commune », le jugement sévère porté sur les peuples du Nouveau monde, des « barbares », qui, n’est, à ses yeux, qu’une forme de préjugé, et, surtout, un aveuglement sur soi-même… Il souligne aussi bien l’échec de la prétendue « civilisation », notamment son oubli des règles morales qu’elle s’est elle-même données, s’interrogeant, de ce fait, sur ce qui pourrait fonder une humanité juste et heureuse.

L'écriture des Essais 

 

Si l’on se rapporte au sens même du terme « essais », il est permis de s’interroger : dans la mesure où il renvoie à l’idée d’effectuer une recherche sans certitude d’arriver à un résultat définitif. Pour preuve les ajouts et les corrections effectués par l'écrivain au fil des parutions. 

Devons-nous donc voir, dans les écrits de Montaigne, la volonté d’argumenter, avec ce que cela implique de rigueur, avec, notamment le désir de convaincre un lecteur en faisant appel à sa raison et de le persuader en touchant ses sentiments, ou, plus simplement, le plaisir de raconter ?

L'art de la digression

L’analyse de la structure des deux essais a montré à quel point la pensée de Montaigne progresse librement. Lui-même ne reconnaît-il pas d’ailleurs dans « De la vanité » (III, 9) : « J’aime l’allure poétique à sauts et à gambades. » ? Pouvons-nous alors parler d’une pensée qui « pro-gresse », par une avancée continue, ou plutôt qui « di-gresse », c’est-à-dire qui marche en s’éloignant du sujet ? Les digressions sont, en effet, nombreuses, dans « Des coches » en tout premier lieu, mais même dans « Des cannibales », sur les « mouvements naturels »  qui modifient la topographie, par exemple, sur le travail de ceux-ci ensuite, ou, plus loin, à propos des victoires. Ces digressions sont même soulignées par des formules, « pour revenir à mon propos », « pour revenir à notre histoire » qui révèlent que Montaigne en a pleinement conscience.

Une page de l'exemplaire de Bordeaux, annotée par Montaigne, BnF

Il est alors permis de penser que ce recours aux digressions est une caractéristique essentielle de l’argumentation de Montaigne, ce que confirmerait son affirmation : 

eemplaire-Bordeaux.jpg

« Cette farcissure  est un peu hors de mon thème. Je m'égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies se suivent, mais parfois c'est de loin, et se regardent, mais d'une vue oblique. J'ai passé les yeux sur tel dialogue de Platon mi parti d'une fantastique bigarrure, le devant à l'amour, tout le bas à la rhétorique. Ils  ne craignent point ces muances, et ont une merveilleuse grâce à se laisser ainsi rouler au vent, ou à le sembler. »

Montaigne, Essais, "De la vanité", III, 9

Notons, en effet, l’opposition que Montaigne établit entre l’idée de digression, exprimée péjorativement par son vocabulaire, « farcissure », appliqué à ses Essais, ou « fantastique bigarrure », qualifiant les dialogues de Platon, et l’affirmation qu’il n’agit pas « par mégarde », donc qu’il s’agit bien d’un choix délibéré.

Cette stratégie renvoie ainsi le lecteur à sa propre responsabilité : à lui de comprendre le déroulement de la pensée, de chercher comment les idées se font écho « de loin », se complètent par ajout de « nuances », de dépasser donc le désordre, qui n’est en fait qu’apparent comme le souligne le verbe final, « sembler ». C’est à un « diligent » lecteur que s’adresse Montaigne, en l’invitant ainsi à ne pas se laisser égarer.

La dimension autobiographique

Dans son adresse « Au lecteur », Montaigne fait de son œuvre un autoportrait :

[…] je tiens, au contraire, à ce qu’on m’y voie en toute simplicité, tel que je suis d’habitude, au naturel, sans que mon maintien soit composé ou que j’use d’artifice, car c’est moi que je dépeins. Mes défauts s’y montreront au vif et l’on m’y verra dans toute mon ingénuité, tant au physique qu’au moral, autant du moins que les convenances le permettent. Si j’étais né parmi ces populations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des lois primitives de la nature, je me serais très volontiers, je t’assure, peint tout entier et dans la plus complète nudité.

Ainsi, lecteur, c’est moi-même qui fais l’objet de mon livre ; peut-être n’est-ce pas là une raison suffisante pour que tu emploies tes loisirs à un sujet aussi peu sérieux et de si minime importance.

Montaigne, Essais, "Au lecteur"

Cependant il ne s’agit pas d’une autobiographie au sens actuel du terme, suivant l’ordre chronologique propre à ce genre littéraire, ni même de s’inscrire dans la lignée de saint Augustin en livrant des « confessions » ni de tenir un journal intime, avec des confidences au jour le jour. Enfin, même s’il arrive à Montaigne de réfléchir sur des faits historiques de son époque, il n’a pas été assez proche du pouvoir pour  entreprendre une « chronique » ou des « mémoires ».

Pourtant le « moi » est très présent dans chaque chapitre, ce qui conduit à s’interroger sur son rôle dans l’argumentation.

  • Parfois, Montaigne se contente d’un simple trait de portrait, non sans humour,  comme quand, dans « Des coches », il évoque son expérience du mal de mer et le remède conseillé.

  • Mais, plus souvent, l’exemple d’une situation vécue personnellement est le moyen de conduire, le lecteur à la réflexion puisque « Chaque homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition » (« Du repentir », III, 2) Le recours au « moi » devient alors une caution des affirmations posées. Ainsi, pour le mal de mer, en niant que, pour lui, il provienne « de crainte », comme on l’affirme généralement, il prouve l’opinion du début de l’essai : « Nous ne pouvons nous assurer de la maîtresse cause » des réalités observées, car en tout règne la subjectivité. » N’est-ce pas là aussi ce qu’il s’emploiera à montrer à propos de la prétendue « barbarie » des peuples du Nouveau monde ?

La « fête cannibale » à Rouen, en 1550 : 1ère rencontre entre le roi Henri II et des indigènes du Brésil, miniature, Bibliothèque de Rouen

- Dans certains cas, le récit n’est qu’une simple allusion, par exemple à sa « fuite », sans doute lors de l’été 1586, où, suite à l’affrontement entre catholiques et protestants, son domaine est pillé avant d’être la proie de l’épidémie de peste.

- Mais d’autres fois, l’anecdote fait de lui un témoin direct, comme lorsqu’il raconte sa propre rencontre avec trois indigènes, à Rouen, en 1562 : « ils répondirent trois choses, d'où j’ai perdu la troisième, et en suis bien marri ; mais j'en ai encore deux en mémoire. » Cet aveu d’oubli est, en fait, une stratégie habile pour accentuer la véri des paroles rapportées ensuite.

La « fête cannibale » à Rouen, en 1550 : 1ère rencontre entre le roi Henri II et des indigènes du Brésil, miniature, Bibliothèque de Rouen

Le rôle des témoignages

Il est évident que les deux essais sont nourris des récits de voyageurs, tels Thévet, Léry, Villegagnon…, même s’ils ne sont pas explicitement cités. C’est ce qui explique l’insertion, par exemple, dans « Des cannibales », d’une « chanson faite par un prisonnier » ou d’« une autre, amoureuse », ou, dans « Des coches », de l’échange entre les conquérants et les indigènes, tiré d’Histoire générale des Indes de Gomara, sur la conquête du Mexique, récit paru en 1552.

Mais Montaigne fait aussi appel à des témoignages directs, dont il se porte lui-même caution. C’est le cas dans « Des cannibales » où il justifie ainsi sa connaissance des faits : « J’ai eu longtemps avec moi un homme qui avait demeuré dix ou douze ans en cet autre monde qui a été découvert en notre siècle, en l'endroit où Villegagnon prit terre, qu'il surnomma la France Antarctique. » 

Pierre de Vaulx, carte marine de « la France antarticque », 1613, BnF

Pierre de Vaulx, carte marine de « la France antarticque », 1613, BnF

Il consacre même un long paragraphe à ce témoin, pour justifier qu’il s’agit bien d’un « véritable témoignage », confirmé, en outre par « plusieurs matelots et marchands ». Stratégie habile pour persuader le lecteur de la fiabilité des faits relatés !

« Cet homme que j'avais, était homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d'altérer un peu l'Histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont vu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté là à la matière, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut un homme très fidèle, ou si simple qu'il n'ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n'ait rien épousé (adopté — croyance, sentiment). Le mien était tel ; et, outre cela, il m'a fait voir à diverses fois plusieurs matelots et marchands qu'il avait connus en ce voyage. »

C’est ce même rôle que joue l’échange de Montaigne avec des indigènes à Rouen, tout en regrettant l’incompétence de l’interprète : « j'avais un truchement qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n'en pus tirer guère de plaisir. » En ce siècle où les humanistes souhaitent un recours aux textes authentiques, et s’interrogent sur la question de la traduction, Montaigne ne masque pas ici la barrière que constitue l’ignorance de la langue. Autre signe propre à convaincre le lecteur qu’il ne rapportera que ce dont il s’est véritablement assuré

Le recours aux exemples

La "librairie" du château de Montaigne, avec ses poutres gravées de citations grecques et latines

La "librairie" du château de Montaigne, avec ses poutres gravées de citations grecques et latines

Il suffit de visiter la « librairie » de Montaigne, dans son château, pour comprendre l’importance que Montaigne, digne représentant de l’humanisme de la Renaissance, accorde aux exemples empruntés à l’antiquité, profane ou religieuse, auxquels il prête un triple rôle.

        Ils sont parfois réduits à une simple citation, qui ne fait qu’illustrer une assertion personnelle. Ainsi, dans « Des cannibales », après avoir posé l’idée des « changements étranges aux habitations de la terre », qui modifient la géographie, il cite quelques vers du chant III de l’Énéide de Virgile, ou, pour louer la faune et la flore naturelles, trois vers des Élégies de Properce. Dans les deux essais étudiés prédominent les références aux poètes latins, mais nous relevons aussi quelques citations de philosophes, Sénèque, Cicéron…

        Mais, plus souvent, l’exemple soutient la démarche argumentative :

  • Comme point de départ de la réflexion, par exemple ceux du roi Pyrrhus et de Flaminius, tirés de l’historien Plutarque, ou de Philippus, emprunté à Tite-Live,   qui ouvrent « Des cannibales ». Ce rôle est nettement marqué par la formule qui suit : « Voilà comment il se faut garder de s’attacher aux opinions vulgaires ».

  • Pour développer l’argument, comme le récit de Platon sur l’Atlantide, repris du Timée, qui lui permet d’expliquer que les terres découvertes en son temps sont bien des « terres neuves ». Toujours dans « Des cannibales », l’exemple de « Chrysippus et Zénon, chefs de la secte Stoïque » lui sert, de la même façon, à justifier le cannibalisme, ou l’emprunt à La Cité de Dieu de saint Augustin pour la polygamie.

Dans tous ces cas, Montaigne s’adresse à la raison de son lecteur lettré : le recours aux auteurs anciens l’invite à dépasser ses étonnements, voire ses préjugés ou ses indignations, en ramenant l’inconnu, cette étrangeté du « Nouveau monde », au connu, ce que sa culture lui a enseigné et fait accepter.

        Cela va même plus loin, puisque l’antiquité, modèle prisé lors de la Renaissance, devient le moyen de louer la culture des peuples prétendus « barbares ». Ainsi, pour la poésie des Indiens, la voici comparée au lyrisme du poète grec Anacréon («  il n'y a rien de barbarie en cette imagination, mais […] elle est tout à fait Anacréontique. »), ce qui est ensuite généralisé au langage lui-même : « Leur langage, au demeurant, c'est un doux langage et qui a le son agréable, ressemblant aux terminaisons grecques. » Son éloge est encore amplifié quand il s’emploie à montrer que ce « Nouveau Monde » dépasse même des modèles antiques, tels Lycurgue et Platon, « la conception et le désir même de la philosophie » : « Ils n'ont pu imaginer une naïveté si pure et simple, comme nous la voyons par expérience ; ni n'ont pu croire que notre société se peut maintenir avec si peu d'artifice et de soudure humaine. » Montaigne imagine alors son dialogue avec Platon, et conclut à la supériorité de la société indigène : « Combien trouverait-il la république qu'il a imaginée éloignée de cette perfection »

Pour conclure

L’écriture des Essais marque l’alliance de deux caractéristiques d’écriture, apparemment contraires, mais que Montaigne concilie parfaitement.

- D’une part, une écriture « lettrée », nourrie de citations, de références culturelles, avec une argumentation qui s’attache à articuler les causes et les conséquences et à démasquer les raisonnements erronés en prévoyant les objections éventuelles.

- D’autre part, une écriture spontanée et vivante, avec des procédés d’insistance, aussi bien dans les choix lexicaux que dans le rythme des phrases, et des anecdotes destinées à émouvoir le lecteur, à susciter des sentiments, admiration ou horreur, en le faisant réagir par des questions oratoires ou des interpellations.

Montaigne : un humaniste 

Une quête de vérité

Au Moyen Âge, la religion est au cœur de la société, depuis l’éducation scolastique jusqu’à la réflexion philosophique, en passant par l’organisation sociale et les règles morales. De ce fait, partout s’impose l’idée qu’il existe une « vérité » absolue, celle d’origine divine, que l’homme ne peut ni ne doit contester.

Le XVIème siècle marque un important changement : la vérité devient l’objet d’une « quête », permise à l’homme, ce qui entraîne deux conséquences : elle n’est plus un « dogme », réservé au seul domaine de la foi, et elle s’ouvre à la subjectivité. Ainsi, Montaigne affirme dans « De l’art de conférer » (III, 8) : « nous sommes nés à quêter la vérité ; il appartient de la posséder à une plus grande puissance. […] Le monde n’est qu’une école d’inquisition ».

C’est cette conception nouvelle qui explique, entre autres, la volonté marquée au XVIème siècle, de revenir aux textes authentiques, aussi bien pour la Bible que pour les auteurs latins et grecs, en travaillant sur une traduction plus exacte. C’est elle aussi qui explique la multiplication des rencontres entre penseurs à travers l’Europe, dans leur désir de confronter leurs idées, le développement aussi des récits de voyage.

Connaître, découvrir, rechercher… tel est donc l’idéal du siècle.

         C'est l'objectif même de Montaigne dans « Des cannibales » : « juger » de la « barbarie » du Nouveau monde « par la voie de la raison, non par la voix commune ». Le jeu sur les homonymes est ici révélateur : « la voie de la raison » implique l'idée de suivre un chemin vers la vérité, au cours duquel l’esprit doit fournir un effort, car il peut rencontrer des obstacles, s’égarer même ; tandis que « la voix commune » implique d’écouter un discours, uniformément admis comme jugement vrai, sans le remettre en cause, le préjugé étant alors érigé en vérité.

        De même, le chapitre « Des coches » s’ouvre sur une accusation des « grands auteurs » qui, « écrivant des causes, ne se servent pas seulement de celles qu'ils estiment être vraies, mais de celles encore qu'ils ne croient pas, pourvu qu'elles aient quelque invention et beauté. » Le reproche est évident : ils ne recherchent pas la vérité. Il complète cela par l’expression d’un regret qui généralise l'ignorance qui est le propre des hommes : « Quand tout ce qui est venu par rapport du passé jusques à nous serait vrai et serait su par quelqu'un, ce serait moins que rien au prix de ce qui est ignoré. Et de cette même image du monde qui coule pendant que nous y sommes, combien chétive et raccourcie est la connaissance des plus curieux ! Non seulement des événements particuliers que fortune rend souvent exemplaires, et pesants, mais de l'état des grandes polices et nations, il nous en échappe cent fois plus qu'il n'en vient à notre science. » 

D’où l’enchaînement dans ce chapitre, sur cet « autre » monde découvert, que Montaigne s’emploie ensuite à dépeindre, pour tenter de mieux en cerner la vérité.​

 

Un idéal politique

Cette quête de vérité s’applique à tous les domaines, puisque le soin de l’homme n’est plus de songer à l’au-delà, de se préoccuper de son accession au paradis, mais de sa condition « hic et nunc » : pour que l'homme s'épanouisse dans sa société, il est nécessaire de réfléchir à son organisation politique, donc à la façon dont s’exerce le pouvoir.

Or, Montaigne s’est lui-même engagé dans la vie publique, d’abord comme magistrat à Périgueux en 1554, puis au Parlement de Bordeaux, enfin quand il est nommé gentilhomme de la chambre du roi en 157, avant d’être élu maire de Bordeaux de 1581 à 1583. Il a également été chargé de négociations dans des conflits politico-religieux : en 1574 entre Henri de Guise et Henri de Navarre, le futur Henri IV, puis, en 1583, entre le maréchal de Matignon (représentant Henri III) et Henri de Navarre. Il a donc eu de  multiples occasions d’observer les puissants, les hommes de cour et les monarques, de réfléchir, de ce fait, sur leurs abus.

François Clouet, Le roi de France, Charles IX, 1561. Peinture sur bois, 25 x 21. Kunsthistorisches Museum

        Dans « Des cannibales », ce thème n’est abordé qu'à la fin du chapitre, lors du récit de sa rencontre avec des indigènes à Rouen en 1562, que Montaigne rapporte le jugement de l’un d’eux : « ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portants barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable que ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu'on ne choisissait plutôt quelqu'un d'entr'eux pour commander ».  Charles IX, alors roi, est, en effet, âgé de seulement douze ans… En mentionnant, quelques lignes plus loin, que « la supériorité » d’un roi indien vient du fait de « marcher le premier à la guerre », nous percevons la critique implicite : comment « un enfant » pourrait-il avoir la valeur nécessaire pour bien remplir sa fonction de roi ?

François Clouet, Le roi de France, Charles IX, 1561. Peinture sur bois, 25 x 21. Kunsthistorisches Museum

        Dans « Des coches », en revanche, toute la première partie du chapitre porte sur l’exercice du pouvoir royal en Europe. Montaigne y oppose, en effet le blâme des « monarques » qui ne cherchent qu’à « se faire valoir et paraître par dépenses excessives » et l’éloge de ceux qui pratiquent la « frugalité […] autour de leur personne et de leurs donc ».

Il développe ensuite une double réflexion.

  • D’une part, il s’interroge sur ces dépenses royales : « Si la libéralité d’un prince est sans discrétion et sans mesure, je l’aime mieux avare. » Il insiste sur l’objet de ces dépenses, à mettre au seul service des sujets : « On fait un supérieur, non jamais pour son profit, mais pour le profit de l'inférieur, et un médecin pour le malade, non pour soi. »

  • D’autre part, il explique ce que serait la véritable « vertu royale » : elle « semble consister le plus en la justice », définie comme le « respect du mérite » dans les faveurs que le prince accorde. Le conseil du roi de Macédoine, Philippe, à son fils, rapporté directement, appuie ce jugement : « Quoi ? as tu envie que tes sujets te tiennent pour leur boursier, non pour leur Roi ? veux tu les pratiquer, pratique les des bienfaits de ta vertu, non des bienfaits de ton coffre. »

Quand le chapitre aborde le thème de « l’autre monde » découvert, la liste des vertus s’allonge et se précise : « Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrais pas d'opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens que nous avons aux mémoires de notre monde par deçà. » C’est ce que mettent ensuite en valeur les exemples des rois du Pérou et de Cuzco, face à la barbarie des conquérants.

La dignité de l'homme

Le terme d’« humanistes », employé à la fin du XIXème siècle pour désigner les penseurs de la Renaissance, souligne le fait que, pour eux, l’homme est placé au centre de toute question. Ils lui accordent une immense confiance, le jugeant capable de s’améliorer. Ainsi Jean Pic de la Mirandole dans son Discours sur la dignité de l'homme, écrit en 1486 et publié en 1504, expliquer « pourquoi l'homme est le mieux loti des êtres animés, digne par conséquent de toute admiration » et s’interroge sur « quelle est en fin de compte cette noble condition qui lui est échue dans l'ordre de l'univers. » Il lui appartient donc de pousser au plus haut degré possible ses capacités physiques, artistiques, intellectuelles, mais aussi de défendre sa dignité contre tous les fanatismes qui le menacent. C’est aussi l’opinion de Montaigne : «  Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage, c'est mépriser notre être. (I, 13, « De l'expérience »)

Cristofano dell’Altissimo, Pic de la Mirandole, XVème siècle. Peinture, 59 x 45. Galerie des Offices, Florence

Pour lire un extrait du Discours sur la dignité de l'homme

Cristofano dell’Altissimo, Pic de la Mirandole, XVème siècle. Peinture, 59 x 45. Galerie des Offices, Florence

D’où son interrogation : si la vie est précieuse pour moi, ne l’est-elle pas aussi pour tout homme ? Il faut donc la respecter, même chez ceux de l’« autre monde », considérés comme « barbares » et « sauvages ». Sa voix s'élève avec force pour reconnaître l'humain chez ces indigènes, dotés d'une morale, d'une culture tout aussi estimables que celles de l'Europe, si souvent condamnable comme le prouvent les massacres des guerres de religion : « Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » Aussi bien dans « Des cannibales » que dans « Des coches », Montaigne dépeint donc ces peuples indigènes en soulignant leurs mérites, mis en opposition à la corruption des conquérants européens : « ils ne nous devaient rien en clarté d'esprit naturelle et en pertinence » (« Des cannibales »), « Mais, quant à la dévotion, observance des lois, bonté, libéralité, loyauté, franchise, il nous a bien servi de n'en avoir pas tant qu'eux ; ils se sont perdus par cet avantage, et vendus, et trahis eux mêmes. » (« Des coches ») 

Pour conclure

Trois principes guident la sagesse de Montaigne, modèle de l’humaniste de la Renaissance :

  • le relativisme, car la vérité ne peut qu’être une incessante recherche : elle se dérobe sans cesse, et ce qui est vérité ici peut être erreur ailleurs.

  • la vertu, c’est-à-dire mettre toute sa force d’âme, tout son courage, pour tendre au bien, pour suivre le sens de l’honnête et du juste que tout homme porte au fond de soi.

  • la « nature », qui est « un doux guide ». Nous pouvons comparer ce que dit Montaigne à propos des « lois naturelles » des peuples du Nouveau monde à ce qu’il déclare à propos des paysans illettrés : « de ceux-là tire nature tous les jours des effets de constance et de patience, plus purs et plus roides que ne sont ceux que nous étudions si curieusement en l’école ».

Alors même que les guerres de religion sévissent en France, Montaigne développe même un rêve enthousiaste, marqué par ses exclamations, celui d’un idéal humain, associant « nature » et « culture » et conduisant les peuples à la fraternité.

« Que n'est tombée sous Alexandre ou sous ces anciens Grecs et Romains une si noble conquête, et une si grande mutation et altération de tant d'empires et de peuples sous des mains qui eussent doucement poli et défriché ce qu'il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que nature y avait produit, mêlant non seulement à la culture des terres et ornement des villes les arts de deçà, en tant qu'elles y eussent été nécessaires, mais aussi mêlant les vertus Grecques et Romaines, aux originelles du pays ! Quelle réparation eût-ce été, et quel amendement à toute cette machine (1), que les premiers exemples et déportements nôtres qui se sont présentés par delà eussent appelé ces peuples à l'admiration et imitation de la vertu et eussent dressé entre eux et nous une fraternelle société et intelligence ! Combien il eût été aisé de faire son profit d'âmes si neuves, si affamées d'apprentissage, ayant pour la plupart de si beaux commencements naturels ! » (« Des coches »)

(1) Dispositif militaire.

 

Parcours littéraire et explications 

À partir de cette étude des deux essais, il est possible de construire un parcours littéraire, comportant l’explication d’extraits , auquel nous associerons des textes et documents organisés autour de la problématique du programme « Notre monde vient d’en trouver un autre ».