La poésie aux XIXème et XXème siècles : voyager vers un "ailleurs"
La séquence intègre les quatre éléments figurant au programme :
- le "parcours littéraire", organisé autour de cinq poèmes donnant lieu à une explication ;
- le "groupement de textes complémentaires" : un texte est proposé, mais les recherches et exposés pourront enrichir ce groupement en faisant écho aux poèmes expliqués.
- le "prolongement artistique et culturel": plusieurs documents complémentaires présentent le contexte, historique et culturel, par exemple pour approfondir le mouvement baroque, mais aussi pour élargir la perspective en abordant l'histoire des arts, peinture et musique.
- une "lecture cursive", personnelle, peut être reprise collectivement ou être librement insérée dans un "carnet de lecture", être guidée ou en totale autonomie, éventuellement être le support d'un travail d'écriture spécifique, ou d'une présentation orale.

Mais, outre les activités directement liées à l'explication des textes (questions préparatoires ou de synthèse), bien d'autres, écrites et orales, peuvent être envisagées afin de solliciter la créativité des élèves et d'accroître leur participation : table ronde, mise en voix, illustration d’un poème, constitution d’une anthologie...
La séquence propose un devoir, pour s'entraîner à l'épreuve écrite du Baccalauréat.

Il convient de ne négliger ni l'introduction, ni la conclusion.
L'introduction permet à la fois de réactiver les apprentissages antérieurs et de prendre la mesure des enjeux de la séquence. La conclusion doit, en permettant aux élèves d'exercer leur esprit critique, donner sens à l'étude effectuée, et prolonger la réflexion sur la situation contemporaine.
Introduction de la séquence
POÉSIE ET VOYAGE : UN HÉRITAGE ANTIQUE
Étymologie du mot "poésie"
Le mot "poésie" vient du verbe grec "poïeïn" qui signifie "faire", dans le sens de "fabriquer". Ainsi, le poète peut être comparé à un artisan : avec son matériau, les mots, et ses techniques propres - pendant longtemps, la versification, par exemple - il fabrique un objet, le poème, à la fois unique, beau et utile. Cette origine souligne déjà le travail exigé par la création poétique.
Le mythe d'Orphée
Mais l'antiquité grecque donne à la poésie une autre dimension, plus complexe, à travers le mythe d'Orphée.
L'une des neuf muses, Calliope, unie à un mortel, donne naissance à un fils, Orphée, auquel Apollon offre une lyre. Ce premier geste place Orphée sous la protection de ce dieu de la lumière, des arts et de la divination. Le mythe affirme ainsi la supériorité du poète, inspiré par les muses, idée souvent reprise, par exemple par les poètes de la Pléiade, ou même chargé d’une mission sacrée, comme pour les poètes romantiques au XIX° siècle. La mention de l'instrument, la lyre, nous rappelle aussi qu'à l'origine la poésie s'associe à la musique, et cela reste le cas pour les troubadours du Moyen Âge. Pour analyser un poème, il convient donc d'en observer les rythmes et les sonorités.

Jean-Baptiste Corot, Orphée ramenant Eurydice des enfers, 1861. Huile sur toile, 112 x 137. Museum of fine arts, Houston
Pour voir une vidéo d'analyse du tableau


Mais Orphée perd sa bien-aimée, Eurydice. Grâce à son chant, il parvient à charmer les êtres infernaux, et obtient du dieu Hadès le droit de ramener Eurydice à la lumière. Ce voyage dans le monde des Enfers est une nouvelle preuve de la supériorité quasi magique du poète... Mais Orphée ne respecte pas la condition posée : ne pas la regarder sur le chemin du retour au monde des vivants. Le voyage, ici quête de l'amour perdu, voit l'échec, douloureux, succéder à l'espoir.
LE MOT "VOYAGE"
Les élèves seront amenés à explorer le site du CNRTL (Centre national des Ressources Textuelles et Littéraires) et à en proposer une synthèse pour rendre compte des sens du mot « voyage ».
Il vient de l’adjectif latin neutre « viaticum », « du voyage » (de « via », la route), qui désigne d’abord l’argent nécessaire au voyage, puis toute ressource qui le facilite, tout soutien apporté au voyageur.
L’analyse du site présente une première définition : le voyage est le « déplacement que l'on fait, généralement sur une longue distance, hors de son domicile habituel. » Toute la question est donc de déterminer les raisons qui poussent au voyage : une nécessité impérieuse – par exemple une migration pour assurer sa survie – ou un choix personnel, désir de découverte, volonté de fuir le quotidien habituel, recherche d’un profit, politique, économique, scientifique, culturel au sens large. Le voyage peut donc impliquer une exploration, réelle, par exemple géographique, avec les réactions face aux découvertes, ou psychologique : le voyage est alors aussi un moyen de se découvrir soi-même, source de sentiments et de réflexions.
LES ENJEUX DE LA SÉQUENCE
Le terme « ailleurs » suggère un voyage. Or, au sens propre, la poésie, dès son origine, s’associe au thème du voyage, puisque l’épopée grecque nous emmène, dans l’Odyssée, à la suite d’Ulysse dans son long périple pour revenir à Ithaque. La poésie décrit alors des lieux fascinants, parfois effrayants.
Mais le voyage, dans l’antiquité, peut prendre aussi la forme d’un exil, comme dans Les Tristes d’Ovide, qui pleure la patrie perdue. Il soutient alors le développement du lyrisme, et, plus précisément du registre élégiaque, pour exprimer la souffrance et la nostalgie.
Le corpus antérieur, organisé autour de poèmes du XVIème au XVIIIème siècle propose ces deux aspects, auxquels s’ajoute un sens métaphorique : le voyage devient une image de la condition humaine, par exemple le parcours de la naissance à la mort.
Pour observer l'étude du même thème sur des poèmes du XVIII° au XVIII° siècle
Mais le mot « ailleurs » peut aussi être pris au sens figuré : il s’agit de partir loin de la réalité connue, dans un « ailleurs » qui peut revêtir des formes multiples. Cela peut être une fuite, une évasion hors du réel, en quête d’un autre monde : celui des rêves, ou des souvenirs, figure du passé ou vision d’un avenir mouvant… ou un monde re-créé, image de l’idéal inaccessible. Mais il peut aussi représenter une plongée en soi-même, pour se chercher « ailleurs »… et, peut-être, se découvrir « autre ».
Enfin, le « voyage » du poète n’est-il pas également, un voyage dans l’écriture, à la recherche d’un autre langage pour traduire le monde, d’une forme autre, plus belle, plus riche, pour éclairer autrement le réel ?
DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES
Ion Theodorescu-Sion, Ovide en exil, 1915. Huile sur carton, 36,5 x 43,5. Coll. privée
Ovide, Les Tristes, 9-12, livre I : élégies II et IV, extraits
Les raisons de la « relégation » d’Ovide (43 av. J.-C. – 17-18), en 8, sur un simple édit de l’empereur Auguste, restent mystérieuses, car aucun procès, aucun débat, et l’édit l’obligeait au silence, même s’il est probable que son refus des faveurs de l’empereur et les reproches qu’il a pu laisser entendre, peut-être un écrit critique, ont dû jouer un rôle. La « relégation » ne lui ôte ni sa citoyenneté, ni sa fortune, ni la communication avec son épouse et ses amis, ni ses activités d’écrivain. Mais, comme l’indique le titre du recueil, il vit douloureusement son éloignement de Rome, cœur de l’empire, et les réalités rudes de la Dacie, pays alors « barbare ». Cinquante élégies, en distiques, composent les cinq livres des Tristes, représentant parfaitement quelques réalités du voyage et la façon dont il peut être vécu.

Pour lire les extraits d'Ovide
Le cours du voyage
Les descriptions dans les deux textes mettent en valeur les dangers maritimes, avec de multiples images hyperboliques effrayantes : ce sont de « vastes montagnes d’eau », « les vents se déchaînent en tourbillons furieux », dans l’élégie II, et « la tempête » se déchaîne dans l’élégie IV. Dans ces conditions, le vaisseau semble très fragile, « Ses flancs de bois de sapin craquent de toutes parts » et « le pilote éperdu ne sait plus quelle route éviter ou suivre » : « Pâle et frissonnant, le pilote trahit son effroi ». Ce n’est, bien sûr, pas un voyage volontairement accompli, mais contraint et forcé.
La douleur du poète
L’élégie a pour rôle d’exprimer la douleur, la souffrance, la nostalgie, autant de sentiments exprimés ici.
Nous ressentons la nostalgie du poète éloigné de la ville aimée, « Rome », de son épouse, qu’il n’a pas voulu entraîner à sa suite : « Je rends grâces aux dieux de ce que je n'ai pas souffert qu'elle s'embarquât avec moi, de ce que la fatalité n'a pas voulu que je subisse deux fois la mort. Quand je périrais maintenant, puisqu'elle est en sûreté, je me survivrais encore dans la moitié de moi-même. » C’est ce qui explique le souhait qu’il lance, comme pour ne pas voir sa peine encore accrue : « j'aperçois dans le lointain l'Italie qui m'est interdite. Cessez donc, ô vents ! cessez, je vous supplie, de me pousser vers des rivages qu'on m'a rendus inaccessibles ».
Mais encore plus forte est la peur de l’avenir, d’abord pendant ce pénible voyage : « Ainsi donc nous mourons ! plus d'espoir de salut qui ne soit chimérique ! », « la mort est là, sous mes yeux ». D’où la prière à la fin de l’extrait de l’élégie IV : « Sauvez d'une mort affreuse un malheureux épuisé, si toutefois celui qui est déjà anéanti peut être sauvé du néant. »
Ces deux élégies donnent une image fort négative du voyage, de la peur qu’il provoque. Il n’ouvre ici aucun espoir, mais une nostalgie évidente du pays perdu.
Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, 1820, "Adieu"
Lamartine (1790-1869) se fait connaître comme poète avec Les Méditations poétiques, recueil paru en 1820, né de sa liaison avec Julie Charles, rencontrée en 1816, mais mariée, célébrée sous le nom d’Elvire. Amour perdu… car cette jeune femme, malade, meurt un an après cette rencontre. À cette occasion, le poète vient cacher son chagrin dans la nature, refuge déjà choisi, à Bissy, petite commune proche de Chambéry, chez un ami, en 1815 lors des « Cent jours » du retour de Napoléon Ier. C’est à son retour sur Paris qu’il compose « Adieu », long poème élégiaque en octosyllabes, construit en quatre étapes.
Pour lire le poème

Les vers 1 à 11 annoncent ce départ, « J’ai quitté l’obscure vallée, / Le toit champêtre d’un ami », mais déjà le choix du conditionnel passé, « Sans bruit mes jours auraient coulé », traduit le regret, la nostalgie de ce lieu idyllique.
C’est ce qui explique que le long passage qui suit, des vers 12 à 32, s’attachent à une description du paysage, qui en fait ressortir les beautés et le mode de vie qu’il induit. Elle est scandée par une série de verbes négatifs, au futur, qui mettent en valeur les sensations heureuses auxquelles le voyage de retour amène à renoncer : « Nous n’irons plus », aux vers 12 et 30, « Nous ne verrons plus », « Nous ne goûterons plus », « Nous ne chercherons plus ». Le court passage où le poète interpelle la nature révèle le rôle de confidente qu’il lui accorde : « Vieux pins, l’honneur de ces forêts, / Vous n’entendrez plus nos secrets ; / Sous cette grotte humide et sombre »
Henri Decaisne, Portrait en pied d’Alphonse de Lamartine, 1839. Huile sur toile, 220 x 145. Musée des Ursulines, Mâcon
La partie suivante, des vers 33 à 56, en lançant son « Adieu, vallons, adieu, bocages », rejette dans le passé cet heureux séjour, en réaffirmant, par la métaphore, la nostalgie : « Déjà ma barque fugitive / Au souffle des zéphyrs trompeurs, / S’éloigne à regret de la rive / Que m’offraient des dieux protecteurs. » Cette métaphore, filée, offre au poète l’occasion d’une « méditation », reflet du titre du recueil, sur son passé, douloureuse : « Sur quels écueils, sur quels rivages / N’ai-je déjà pas échoué ? » Aucun espoir ne semble possible : « Le calice amer de la vie […] / Il faut boire jusqu’à la lie ! », s’exclame-t-il.
Cependant, dans la dernière partie du poème, le poète se projette dans l’avenir : « Lorsque mes pas auront franchi / Les deux tiers de notre carrière », « Quand mes cheveux auront blanchi ». C’est alors l’image d’un apaisement qui s’installe : le poète, « sans crainte et sans espérance », par ce nouveau voyage, dans lequel il se compare à un « pilote octogénaire », contemple son existence, « l’étendue / Des mers qu’il sillonna jadis ».

Cette élégie joue donc sur une double image du voyage. Le poète évoque, en effet, d’abord le voyage réel, le bonheur du séjour à Billy, la nostalgie de ces lieux lors de son retour sur Paris, et le désir d’y revenir pour y couler une vieillesse heureuse et sereine. Mais le poème, dans la méditation introduite, donne aussi au voyage un sens métaphorique en comparant la vie même à un voyage, à une « barque » lancée sur les flots. Le lecteur perçoit alors ce « mal du siècle », qui caractérise la mélancolie romantique, sentiment d’un douloureux « destin » auquel nul ne peut échapper. Ainsi, à propos de son recueil Lamartine déclare : « je m'exprimais moi-même pour moi-même. Ce n'était pas un art, c'était un soulagement de mon propre cœur qui se berçait de ses propres sanglots. »
CHARLES BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal, 1857, section « Spleen et Idéal », "L'Invitation au voyage"
Pour lire le poème
Le recueil poétique de Baudelaire (1821-1867), publié en 1857, se situe au confluent de trois mouvements littéraires. Du romantisme, il garde le « mal du siècle » et les élans de l’âme vers l’idéal inaccessible, qu’illustre la première section, intitulée « Spleen et Idéal ». À Théophile Gautier, poète et théoricien de « l’Art pour l’Art », auquel il dédie son œuvre, il emprunte le culte de la beauté formelle, « impeccable », telle celle du paysage décrit dans « l’Invitation au voyage ». Enfin il annonce, par ses « correspondances » créatrices d’images, le symbolisme. Ne nous emmène-t-il pas, en même temps que la femme aimée, en voyage dans un « ailleurs » évocateur ?
Baudelaire insiste sur le fait que son recueil a « un commencement et une fin », suit donc un itinéraire que cette première section, « Spleen et Idéal », met en place. Si au centre de la vie même – et de l’œuvre – s’exprime le « spleen », ce profond mal de vivre qui hante Baudelaire, angoisse du temps qui passe, obsession de la mort, quel autre remède que de chercher « l’idéal » ? Il peut être recherché par la création poétique, ou dans l’amour, comme le montrent les poèmes dédiés aux femmes aimées, Jeanne Duval, Madame Sabatier, Marie Daubrun…

Fuir vers un ailleurs, fait d’amour, de sensualité, de paysages somptueux… c’est précisément ce que nous propose cette « Invitation au voyage », poème dédié à Marie Daubrun, la « femme aux yeux verts ». Quelles images du voyage Baudelaire met-il en place dans ce poème et quels sens lui donne-t-il ?
LA PEINTURE DE L’AILLEURS
La formule du vers 3, « Aller là-bas », unit l’éclat de la voyelle ouverte [ a ] et la fluidité de la consonne liquide [ l ] comme pour reproduire le double aspect du décor évoqué qui, tout en suggérant un lieu réel, le métamorphose en le rendant flou.

Un lieu réel : la Hollande
Plusieurs stéréotypes présents dans le poème nous font penser à la Hollande, avec sa bourgeoisie aisée qui allie luxueuse richesse et tradition rustique, comme celle des « meubles luisants », bien cirés. Cette hypothèse se trouve confirmée par l’évocation des « ciels brouillés » d’un paysage nordique. Baudelaire fait également allusion à la « splendeur orientale », nous rappelant le commerce entre la Hollande et ses colonies lointaines des Indes, avec les « vaisseaux » qui « viennent du bout du monde », et mentionnant les « canaux », tels ceux des grands ports comme Amsterdam et Rotterdam.
Jacob van Ruysdael, Vue de Haarlem, 1665. Huile sur toile, 55,2 x 62,2. Kunsthaus, Zurich
La métamorphose du décor
La technique picturale
Mais le recours même à une technique picturale transfigure la description : le pluriel, « ces ciels brouillés » relève d’ailleurs du lexique pictural, et nous rappelle les paysages peints par les maîtres flamands, mais aussi l'atmosphère d'un paysage nordique.
De même, pour les intérieurs, autre thème caractéristique de la peinture flamande, Baudelaire retrouve les jeux de lumière propres à ces peintres, en gradation au fil du poème. Le premier douzain luit déjà mais encore avec une dominante de gris, floue. Le deuxième est plus chatoyant, avec des reflets entre les « meubles luisants », les « riches plafonds », qui suggèrent la dorure et l’ornementation, et les « miroirs profonds » qui permettent de réverbérer la lumière pour produire la « splendeur », à prendre ici dans son sens étymologique, c’est-à-dire l’éclat lumineux.
La dernière strophe, à partir du tiret, fait naître brutalement un jaillissement de lumière avec le « couchant » qui devient « d’hyacinthe et d’or », ultime illumination du tableau. Les trois strophes forment ainsi un triptyque, autre forme traditionnelle de la peinture flamande, en composant un paysage unique mais composite.

Emmanuel de Witte, Intérieur au clavecin, 1667. Huile sur toile, 97,5 x 109,7. Rotterdam
Les synesthésies
Cet effet est renforcé par les « synesthésies », ou « correspondances horizontales », pratique chère à Baudelaire qui consiste à associer les sensations. C’est le cas, notamment, dans le deuxième douzain, qui allie les éléments visuels, lumineux, vus précédemment, au toucher, avec les « meubles luisants / Polis par les ans », et à l’odorat, des vers 18 à 20.
La musicalité
Enfin il convient d’associer à cela la musicalité propre à l’art poétique.
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On notera le rythme des douzains, composés de deux sizains aux rimes régulières qui correspondent au choix de l’hétérométrie des vers impairs (deux pentasyllabes et un heptasyllabe), comme pour créer un balancement, peut-être à l’image de l’eau des « canaux » avec son flux et son reflux, interrompus par la pause du refrain à rime suivie, car il s’agit d’une eau paisible, quasi dormante.
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Cette même image est suggérée par les échos sonores des rimes, en fin de vers ou intérieures, telle « ma sœur » et « douceur », rime reprise par « fleurs » et « odeurs » mais aussi par « senteur » et « splendeur ». De même la rime entre « loisir » et « mourir », dans la première strophe, est reprise dans la troisième par « assouvir » et « désir », et l’on notera l’assonance du son [on] aux vers 15 et 16, puis 35 et 36.
Chaque strophe prend, en fait, une tonalité propre à ce qu’elle représente. La consonne [ l ] abonde pour correspondre à l’image liquide des « ciels » et des « larmes » dans la première strophe, tandis que la deuxième comporte davantage de voyelles nasales, plus assourdies comme pour reproduire le confort feutré d’une chambre bien close. En revanche la dernière, qui s’ouvre sur l’éclat du son [ a ], s’atténue peu à peu avec la voyelle [ o ] qui se ferme ou se nasalise, illustrant ainsi l’arrivée du soir.
Cette description de "l'ailleurs" rappelle la conception de « l’Art pour l’Art », prônée par Théophile Gautier, le « poète impeccable », le « parfait magicien » auquel Baudelaire dédie son recueil : en transformant le réel en tableau, il le fixe, l’immobilise, ce qui lui permet de l’inscrire dans l’éternité.
LE SENS SYMBOLIQUE DU VOYAGE
Portrait de Marie Daubrun, 1854
Un voyage amoureux
Le voyage est d’abord un voyage amoureux, comme le prouve l’adresse à la destinatrice, la femme aimée, l’actrice Marie Daubrun, ici identifiable par la mention de ses « yeux » dont on sait qu’ils fascinaient Baudelaire. Le tutoiement traduit la familiarité entre eux, et l’appellation « Mon enfant, ma sœur » supprime toute différence entre elle et le « moi » du poète. Nous pourrions aussi penser à un souvenir du « mythe de l’androgyne », raconté par Alcibiade dans Le Banquet de Platon, qui explique pourquoi l’amour consiste en la recherche du double originel perdu, de ce que les Romantiques, avec la renaissance des conceptions platoniciennes (ou néo-platonisme), nommeront « l’âme-sœur ».

L’invitation progresse de strophe en strophe. La première s’ouvre avec l’impératif « songe », mais sur un futur encore irréel. Dans la deuxième, le conditionnel (« décoreraient ») pose plus fermement l’hypothèse : le séjour se rapproche, en se précisant aussi. Dans la dernière, on retrouve l’impératif, mais associé au démonstratif (« Vois sur ces canaux / Dormir ces vaisseaux ») et au présent de l’indicatif : le rêve est alors réalisé, concrétisé.
La femme est, de plus, associée au décor : « Au pays qui te ressemble ». Mais son image repose sur une ambivalence.
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D’une part, elle est méliorative dès le premier vers, qui donne d’elle une vision épurée. De même, la dernière strophe la place au centre d’un univers sur lequel elle semble régner, toute-puissante, telle une déesse à laquelle les « vaisseaux » viendraient rendre hommage.
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D’autre part, elle revêt l’image plus trouble d’une femme séductrice, voire démoniaque avec ses « traîtres yeux » qui peuvent suggérer l’infidélité avec, en plus, des sonorités plus désagréables. Enfin, si la première strophe, à l’image des couleurs, ne met en place qu’un trouble, la deuxième, avec sa brillance, son chatoiement, introduit nettement la sensualité, la « volupté » que mentionne le refrain.
Le poème réunit donc le « pays » et la femme dans une même ambivalence, qui n’est en fait que celle de l’amour tel que le voit très fréquemment Baudelaire.
Un voyage de l'âme vers l'idéal
La création poétique
Le voyage est aussi celui de l’âme du poète, qui atteint, grâce à la création poétique, l’idéal d’harmonie parfaite auquel il aspire. Ici encore Baudelaire se souvient de Platon et de son "allégorie de la Caverne" : le monde terrestre n’est, pour ce philosophe grec, qu’une apparence, un reflet du monde des « Idées » que seul le philosophe peut percevoir. Au XIX° siècle, cette conception « idéaliste » est reprise, notamment par les poètes : chez Baudelaire, ce sont les « correspondances verticales », c’est-à-dire le lien établi entre le monde terrestre (le « pays » et la femme aimée) et le monde céleste, celui des essences, des vérités absolues. Seul le poète « voyant », comme l’a dit Hugo et comme le dira plus tard Rimbaud, peut décrypter le langage du monde terrestre : « Tout y parlerait / À l’âme en secret ».
Il croise cette conception avec un autre mythe platonicien, celui d’"Er le Pamphilien" qui raconte la métempsycose : l’âme, issue du monde céleste, s’incarne dans un corps, mais, même si elle boit auparavant l’eau du Léthé qui doit lui faire oublier son monde originel, elle garde un vague souvenir de cette « vie antérieure » (titre d’un poème des Fleurs du Mal) et de sa patrie initiale. Ainsi le voyage permet à l’âme du poète la réminiscence de sa « douce langue natale », lui redonnant son unité perdue.
L'harmonie de l'âme
Cela justifie le refrain, pause dans le poème par son rythme et sa rime suivie, qui permet d’unir les contraires dans une parfaite harmonie. Sont mentionnés en premier « ordre » et « beauté », qui mettent l’accent sur une esthétique faite d’équilibre, puis, aux deux extrémités du deuxième vers, figurent « luxe », avec le [e] muet prononcé qui amplifie le mot, et « volupté ». Tous deux relèvent du matérialisme, évoquant la sensualité et l’abondance des richesses, mais ils sont séparés par « calme », qui, par l’élision du [e] muet final, se fond avec le terme suivant, tout en formant un écho sonore inversé avec l’adverbe « Là » à l’ouverture du refrain. L'"ailleurs" du voyage résout donc la contradiction inhérente à Baudelaire : « Il y a dans l’homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan » (Mon cœur mis à nu). La première est celle de l’âme vers la spiritualité, vers un idéal céleste, l’autre relève de l’animalité de l’homme, de sa dimension terrestre. Or, le refrain, qui résume les apports du voyage en unissant ces deux « postulations », permet au poète d’atteindre un équilibre intérieur.

Vers la mort
Enfin, "l'ailleurs" évoqué comme but du voyage s’associe à la mort. Cela apparaît dès le premier douzain, avec l’anaphore qui relie les vers 4 et 5 : « Aimer à loisir / Aimer et mourir ». Au fil du poème s’opère un glissement progressif vers la mort, mais sans la moindre notion d’effroi puisque l’amour, suggéré dans le deuxième douzain, permet un retour à la patrie « natale » perdue.
Le bercement, né du rythme du poème, conduit à l’immobilité de la dernière strophe : même si les « vaisseaux » ont « l’humeur vagabonde », l’image les représente en train de « dormir », et, à leur suite « le monde s’endort ». Cette vision finale est soutenue par la synesthésie de « chaude lumière » et figure un sommeil apaisé, tel celui de la mort qui apporterait au poète le remède au « spleen ».
Hendrik Willem Mesdag, Coucher de soleil, 1894. Huile sur toile, 50 x 60. Collection privée
CONCLUSION
« L’invitation au voyage » n’est pas véritablement un départ, mais plutôt l’image d’une stabilité enfin trouvée dans une triple harmonie entre le décor, extérieur et intérieur, l’amour et la sensualité qu’il implique, enfin l’âme du poète. Par le rêve de voyage se produit une sorte de va-et-vient entre l’expansion vers l’infini et le resserrement sur soi qui permet au poète de trouver sa vérité profonde.
Le « voyage » est aussi celui qui se réalise par la création poétique. À travers les mots, leur agencement rythmique, leurs sonorités, les images qui se créent, le poète se fait « alchimiste », afin de créer une Beauté parfaite. C’est en cela que Baudelaire est un précurseur du symbolisme. Mallarmé, le maître de ce courant littéraire, déclarait : « Je dis « fleur » et je vois se lever l’Absente de tout bouquet ». De même Baudelaire « dit » ce « pays », et il fait naître le monde idéal qui lui apporterait la plénitude de l’âme.
AUTOUR DE BAUDELAIRE
Pour lire le poème en prose
Charles BAUDELAIRE, Petits Poèmes en prose, 1869, XVIII, "L'Invitation au voyage"
Petits Poèmes en prose, recueil publié à titre posthume en 1869, regroupe cinquante poèmes, composés entre 1857 et 1864, dont la plupart a paru dans des journaux ou revues littéraires. Le titre initial envisagé par Baudelaire, « Le Spleen de Paris », fait clairement écho aux deux premières sections des Fleurs du Mal, « Spleen et Idéal » et « Tableaux parisiens ». C’est particulièrement le cas quand, comme ici, le poème en prose reprend, sous le même titre « L’Invitation au voyage », celui en vers. Il est donc intéressant d’observer les ressemblances et différences, avant de s’interroger sur les caractéristiques du poème en prose.

Les échos entre les deux poèmes
Il est possible de reconnaître dans ce poème le même pays, la Hollande, « noyé dans les brumes de notre Nord », avec aussi les allusions au commerce maritime avec les appellations : « l’Orient de notre Occident, la Chine de l’Europe ». Le cinquième paragraphe, qui développe la description des intérieurs, offre le même rappel de la peinture flamande, notamment la « symphonie muette » des jeux de lumière, et nous y retrouvons les synesthésies chères au poète qui associe les sensations visuelles, tactiles et olfactives.

Le dernier élément qui suggère la réalité hollandaise vient des précisions apportées à ce que le poème originel se contente de nommer « les plus rares fleurs » : « Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu ! Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? » Cette mention de la tulipe, dont la culture s’est intensifiée en Hollande au XVII° siècle, renvoie au sujet du roman d’Alexandre Dumas père, La Tulipe noire (1850), dans lequel la société tulipière de Haarlem propose de récompenser par un prix le créateur de cette fleur.
Le deuxième écho relève de ce que représente ce décor, reprise des termes du refrain « ordre et beauté / Luxe, calme et volupté » : « où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus dans « ce beau pays si calme et si rêveur ».
Jan Frans van Dael, Bouquer de fleurs et fruits, 1812. Huile sur toile, 65,5 x 48. Collection privée
Enfin, Baudelaire y souligne de la même façon la ressemblance entre la femme aimée et ce pays, dont il a brossé « ce tableau qui te ressemble », correspondance qu’il souligne : « Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. »
Les différences
Certes, « l’invitation » est à nouveau formulée, mais elle est moins directe, notamment dans l’ouverture du poème où figure seulement une affirmation, « un pays […] que je rêve de visiter avec une vieille amie », qui n’est qualifiée de « femme aimée » et de sœur d’élection » qu’à la ligne 17. C’est dans le deuxième paragraphe qu’est interpellée la destinatrice, vouvoyée, « tout vous ressemble, mon cher ange », avant de passer au tutoiement dans le paragraphe suivant en accordant le même double objectif à ce voyage : « une contrée qui te ressemble […]. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir ! »

Mais la principale différence est la présentation de ce voyage. Dans Les Fleurs du Mal, l’invitation progresse de strophe en strophe, jusqu’à donner l’impression, par l’impératif « Vois », que le voyage s’est concrétisé. Ici, en revanche, malgré la description au présent du décor, tout reste à l’état de rêve d’un « pays de Cocagne », qualificatif qui le pose d’emblée comme mythique, dès la première ligne, ce que confirme la fin du texte précise : « Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée ». C’est donc d’abord à son propre « spleen », à son profond mal de vivre, que le voyage se propose de répondre : « Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? » Ainsi, le poète s’adresse finalement moins à la femme aimée, qu’à lui-même, pour exprimer le fait que, si elle est la source de ses rêves, « Ces énormes navires qu’ils charrient, […], ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini », leur fonction première est la création poétique qu’ils permettent : « Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue. »
Pour conclure
Le choix du poème en prose, tout en permettant le jaillissement des images et l’expression du rêve, permet au poète d’enrichir la part de la description, de mieux cerner les contours de l’« analogie » entre ce pays et la femme aimée, et de donner plus de place encore à l’expression du « spleen », angoisse de « l’ailleurs » impossible : « Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ? »
Le poème en prose : définition et caractéristiques
Dès le XVIII° siècle, par exemple dans Les Rêveries du Promeneur solitaire (1782) de Rousseau, la prose s’est chargée d’une force poétique, par le rythme donné à la phrase, la musicalité mais aussi la multiplication des images. En ce même siècle, la poésie, en se mettant au service de la philosophie des Lumières, comme chez Voltaire dans Poème sur le désastre de Lisbonne (1756), se rapproche, elle, de la prose. Ainsi s'impose progressivement l’idée que la versification ne suffit pas à définir la poésie, et se crée le poème en prose, sous l’impulsion d’Aloysius et de ses textes, regroupés à titre posthume en 1842 dans Gaspard de la nuit.
C’est cette volonté de renouveler la poésie qu’exprime Baudelaire dans une lettre adressée en 1861 au directeur du journal La Presse : « Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? »
L’observation de « L’invitation au voyage » permet de poser quelques caractéristiques du poème en prose.
La structure du poème
La construction de ce texte, qui reste bref et clos sur lui-même, remplace la strophe par de courts paragraphes rythmés par des anaphores, des répétitions, telles « un pays de Cocagne » repris par « un vrai pays de Cocagne », « tout est beau, riche, tranquille, honnête ». Chaque paragraphe a son unité : ainsi le troisième, « Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations », est prolongé par le suivant : « Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre », lui-même développé dans la description du cinquième.
L'élaboration du rythme
Au sein de chaque paragraphe, le poète effectue un travail sur le rythme, à la fois en jouant notamment sur les énumérations et en modulant la syntaxe, par exemple par la gradation des subordonnées : « Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. »
Les images
Enfin, pour donner une forme poétique à la vision du monde proposé, le poète multiplie les images. Nous reconnaissons dans « L’Invitation au voyage » en prose le rôle que Baudelaire accorde aux correspondances, dans le poème versifié, d’abord verticales, entre la réalité terrestre et l’idéal (« tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ») et horizontales, les synesthésies, échos entre les sensations. Celles-ci sont tout particulièrement mises en œuvre à la fois par les adjectifs évocateurs, les comparaisons et les métaphores : « Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfèvrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement. »
La musicalité
Ajoutons-y la dernière composante de la poésie, la musicalité que lui offre l’élaboration des sonorités, les allitérations, comme celle en [ v ] dans « je rêve de visiter avec une vieille amie », la combinaison des liquides [ l ] et [ R ], et les assonances, comme le contraste entre l’ampleur et l’éclat du [ a ] ouvert et l’aigu du [ i ] : « Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ? »
Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal, 1857, section « La Mort », "Le Voyage" : parties I, VII (extrait) et VIII
Malgré la place prise par le thème du « voyage », par la mer aussi, dans sa poésie, Baudelaire a d’abord été un parisien. Son seul grand voyage lui a été imposé, en juin 1841, par son beau-père, le général Aupick, dans l’espoir de mettre fin à la vie, jugée scandaleuse, qu’il mène. De graves avaries obligent le navire, parti pour les Indes, à faire escale dans une des îles Mascareignes, d’abord l’actuelle île Maurice, où il effectue un court séjour avant de repartir vers La Réunion, nouvelle escale d’un mois et demi. Mais il renonce à poursuivre ce voyage et rembarque pour la France.
Pour lire les extraits

Première partie
Le poème suit la chronologie, puisqu’il s’ouvre sur le désir du voyage : « Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes, / L’univers est égal à son vaste appétit ».
C’est ce désir qui amène l’élan du départ, que vont illustrer les quatrains suivants. Ils en développent les causes, aussi diverses que le rejet politique et social, « fuir une patrie infâme », la famille (« l’horreur de leurs berceaux »), ou la dangereuse séduction de « [l]a Circé tyrannique aux dangereux parfums ». Autant de refus de tout matérialisme, résumés par l’image : « Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent / D'espace et de lumière et de cieux embrasés ».
Mais Baudelaire réserve deux quatrains à ceux qu’il nomme « les vrais voyageurs », « ceux-là seuls qui partent / Pour partir ». Le rejet insiste sur le rôle du départ en lui-même, c’est-à-dire la force de cet « ailleurs » recherché, expressions de leurs rêves indéfinis « [d]e vastes voluptés, changeantes, inconnues, / Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom ! »
Cependant, le chiasme des vers 3 et 4, en soulignant l’antithèse, annonce déjà l’échec : « Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! / Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! » L’écart entre la finitude de l’univers et l’ampleur des rêves condamne, par avance, le voyage : « Berçant notre infini sur le fini des mers ».
Ce n’est qu’à la fin de sa vie, en 1864, que Baudelaire quitte à nouveau son Paris tant aimé pour la Belgique : couvert de dettes, il espère les combler grâce à une série de conférences sur l’art, et s’installe à Bruxelles. Mais les poèmes alors composés révèlent une ironie féroce contre ce pays, qu’il juge sclérosé par les valeurs bourgeoises. C’est au cours de ce voyage qu’il connaît ses premiers troubles cérébraux, qui entraînent aphasie, puis hémiplégie. Il est rapatrié, en juillet 1666, sur Paris où il meurt à la fin du mois d’août 1867.
Les voyages évoqués dans l’œuvre relèvent donc, chez Baudelaire, beaucoup plus du rêve que de la réalité. Ils traduisent l’obsession du « spleen » auquel le départ vers un « ailleurs » serait un moyen d’échapper. Mais ce dernier poème des Fleurs du Mal, qui conclut l’itinéraire dans la section « La Mort », révèle davantage l’échec des voyages pour laisser place au seul voyage encore non réalisé, celui vers l’au-delà, offert par la mort.
L’extrait de la septième partie
C’est cet échec, inscrit dans la nature même des hommes, notamment dans leur condition mortelle qui les soumet à « l’ennemi vigilant et funeste, / Le Temps ! », que confirme l’extrait de la septième partie : « Le monde, monotone et petit, aujourd'hui, / Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image / Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui ! » D’où la question, qui reste sans réponse : « « Faut-il partir ? rester ? »

Huitième partie
Le dernier quatrain souligne, par la violence des exclamations et des impératifs, le désir de l’ultime voyage, en écho au titre de la section, celui qu’apportera la mort : « Ô mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre ! / Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! » Ce n’est plus tant le lieu de « l’ailleurs » qui importe que le fait d’échapper à la torture du spleen, « tant ce feu nous brûle le cerveau », de dépasser la finitude de l’homme : « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? / Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! »
STÉPHANE MALLARMÉ, Poésies, 1887, "Brise marine"
Pour lire le poème
Stéphane Mallarmé, très jeune passionné de littérature, explique lui-même comment, après la lecture des Fleurs du Mal, il reconnaît dans le « spleen » baudelairien le mal intime qui le ronge aussi, c’est-à-dire l’insupportable contradiction entre les contraintes de la réalité médiocre et les aspirations à un idéal inaccessible.
Mais ce poème, composé en 1865, inaugure déjà le courant symboliste, dont Moréas fait paraître le « Manifeste » en 1886 dans Le Figaro et dont Mallarmé, avec ses « mardis » littéraires, devient le chef de file.
Le titre, « Brise marine », à travers l’image du vent qui souffle, suggère l’élan d’un départ en bateau, à l’aventure. Comment Mallarmé illustre-t-il ce désir d’ailleurs » ?
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LES RAISONS DU VOYAGE
Édouard Manet, Portrait de Stéphane Mallarmé, 1876. Huile sur toile, 270 x 360. Musée d’Orsay, Paris

La répétition de l’infinitif exclamatif « fuir » traduit la violence du rejet d’une réalité qui se résume par un mot essentiel, mis en relief par la majuscule : l’« Ennui ». Héritier du « mal du siècle » propre au romantisme, qui n’a fait que s’accentuer au cours du siècle, notamment en raisons des troubles et des échecs politiques, cet « Ennui, désolé par les cruels espoirs », naît de l’impression d’avoir tout vu, tout fait, tout usé.
La finitude de l'amour
Le poème s’ouvre sur une exclamation à laquelle l’interjection donne une tonalité tragique : « La chair est triste, hélas ! » Les plaisirs physiques ne suffisent donc pas à sortir l’homme de cet « Ennui » existentiel. Pourtant, Mallarmé évoque « la jeune femme allaitant son enfant », sa fille né en 1863, image touchante, mais détruite par avance par la négation « ni ». Que ce soit par sa dimension physique ou sentimentale, l’amour ne comble pas ce vide intérieur. Mallarmé refuse tout bonheur intime, tout confort matériel et affectif.
Les limites de la vie intellectuelle
Le premier vers unit étroitement le corps et l’esprit, par son second hémistiche, « et j’ai lu tous les livres ». Mallarmé exprime ainsi le sentiment de ne plus rien avoir à apprendre, à découvrir, mais aussi de ne plus rien trouver de neuf dans un livre, comme si la pensée humaine s’était usé au fil des siècles et ne pouvait plus que se répéter. L’hypallage du vers 6, « la clarté déserte de ma lampe », montre le poète au travail, seul la nuit, travail rendu plus douloureux encore par cette « angoisse de la page blanche » qu’il a souvent expliqué : peur de manquer d’inspiration, mais aussi peur qu’une inspiration trop banale, médiocre, vienne salir « le vide papier que la blancheur défend ». La « blancheur » de la page vient, en quelque sorte, défier le poète, qui ne parvient pas à réaliser son idéal poétique, une poésie qui aille au-delà de l’apparence, qui touche à l’indicible, à l’ineffable. Mais, avec la négation « ni » et l’adjectif antéposé, « le vide papier », ce combat semble par avance promis à l’échec.
La nature niée
Pendant les premières années du romantisme, la nature a offert un refuge, a représenté une confidente, propre à soulager le mal du poète. Mais on est bien loin de cette image ici, puisque Mallarmé en fait un lieu clos, lui aussi encadré de limites, fait par l’homme, à son image : « les vieux jardins reflétés par les yeux ». Cette formulation ajoute l’idée d’une usure : l’homme a tellement vu ces jardins qu’il les connaît par cœur.

La structure même du poème soutient ce rejet, avec la négation « Rien », lancée en tête du vers 4, suivi d’une brutale rupture syntaxique, qui crée une anacoluthe, puisque l’accord verbal « retiendra » ne respecte plus, de ce fait, la règle d’accord, tandis que l’anaphore de la négation « ni », avec la redondance du vers 8 « et ni », amplifie encore l’image d’un néant existentiel.
L’ASPIRATION AU VOYAGE

L'affirmation du désir
Le désir est nettement marqué par les deux infinitifs qui ouvrent le poème, renforcés par l’exclamation : ils sonnent comme un ordre que le poète se lance à lui-même. Après la série de négations, comme si le poète se libérait ainsi de toutes ses chaînes, vient, tel un cri, l’exclamation en tête du vers 9, « Je partirai ! », dont le futur fait une certitude. Enfin, deux exhortations confirment cette aspiration. Si la première est plus distante, donnée au bateau, mais déjà amplifiée par la prononciation du [ə] devant une consonne, « Steamer balançant ta mâture / Lève l’ancre », la seconde s’adresse directement à lui-même : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Tout se passe comme si, en une sorte de dédoublement intérieur, le poète tentait d’achever de se convaincre, de lever ses derniers doutes.
Vers quel "ailleurs" ?
Au début du poème, cet « ailleurs », uniquement désigné par « là-bas », reste bien vague, un au-delà des mers suggéré par la mention de « l’écume inconnue » puis du « steamer ». Plus loin, l’objectif est désigné comme « une exotique nature », adjectif amplifié par prononciation du [ə] devant une consonne, précisée par les « fertiles îlots ». Nous retrouvons dans ces images le goût des romantiques pour l’exotisme, présent aussi chez Baudelaire.
Mais, en fait, l’important n’est pas tant le lieu d’arrivée que le voyage en lui-même, avec le départ, « l’adieu suprême des mouchoirs », et la route maritime. Par opposition à la terre, où le poète se sent enfermé, enchaîné, les images ouvrent un infini de liberté : « les oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ». La coupe du vers 3, déplacée sur le hiatus, « inconnue et… », masqué, pour l’œil, par le [ə], et les jeux sonores restituent ce sentiment de liberté. Comme aux oiseaux, la mer apporte au poète, à « ce cœur qui dans la mer se trempe », une force nouvelle, un perpétuel renouvellement. Mallarmé joue sur le double sens du verbe « trempe », à la fois la plongée dans les flots, mais aussi la façon dont un bain liquide peut durcir, renforcer, par exemple l’acier d’une épée. Qu’il s’agisse de la « mer » ou des « cieux », dans les deux cas, l’espace semble infini, vastes horizons sans limites, mais aussi immenses profondeurs.
Du doute à la certitude
La première image du bateau, « Steamer balançant ta mâture », le représente sur le point de partir, déjà animé, doucement bercé par la mer et la « brise ». Mais il a besoin de l’ordre qui suit « Lève l’ancre », pour partir.

Sur la route, les dangers se multiplient. Le pluriel , « les mâts », en brisant l’unité initiale, « la mâture », les rend plus fragiles, et les menaces s’accumulent, en gradation : « « invitant les orages », « ceux qu’un vent penche sur les naufrages », jusqu’à la rupture brutale du vers : « Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …» La répétition, et l’insistance sur les négations accentuent les doutes sur un voyage qui ne mène nulle part, n’aboutit à rien, idée figurée par les points de suspension qui évoquent la longue errance d’un navire fantôme.
Mais le poète ne renonce pas pour autant à son aspiration, il « [c]roit encore à l’adieu suprême des mouchoirs », et la perspective du naufrage est atténuée par l’adverbe « peut-être ». Enfin, l’interpellation exclamative du dernier vers, introduit par la conjonction d’opposition, redonne toute sa force au désir de voyage : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Tel le chant des sirènes de l’Odyssée, tentation irrésistible pour les marins, entendre le « chant des matelots » doit suffire à ôter tous les doutes du poète.
CONCLUSION
Ce poème s’inscrit dans la lignée du « spleen » baudelairien. Nous y retrouvons à la fois le même rejet du présent, de la réalité environnante, le même rejet de soi, de l’« Ennui » inhérent à l’homme, limité par sa condition, et, en réponse, le même élan vers un « ailleurs ». Cependant, pour Mallarmé, ce n’est pas vraiment cet « ailleurs » qui compte, mais la seule mise en mouvement, l’élan du départ, cette affirmation de liberté qui ouvre tous les possibles au-delà des obstacles.
Mais ce « voyage » prend aussi un autre sens, symbolique, c’est celui que le poète effectue pour créer. Cet élan vers un « ailleurs » n’est-il pas, en réalité, le désir de trouver une poésie autre, plus vaste, totalement libre, à laquelle la « blancheur » du papier semble faire obstacle, en imposant ses limites, en menaçant l’inspiration d’un « naufrage » ? C’est cette liberté que Mallarmé semble enfin atteindre dans son poème Un coup de dé jamais n’abolira le hasard, paru en 1914, où la liberté typographique soutient l’écriture symboliste.
Pour lire Un coup de dé jamais n'abolira le hasard

LA PEINTURE SYMBOLISTE
Le terme « symbolisme » tire son étymologie du grec « symbolon ». C’était un tesson de poterie brisé en deux morceaux, remis à deux personnes, dont le rapprochement doit permettre une reconnaissance ultérieure, par exemple pour honorer un contrat, une dette, ou pour maintenir un lien d’’hospitalité ou d’amitié entre deux familles. Il est ensuite entré dans la philosophie, dans le pythagorisme, pour désigner un enseignement sous une forme énigmatique, dont l’apparence cachait un sens plus profond.

La naissance du symbolisme au XIX° siècle
Les Romantiques, dans la première moitié du siècle, en redécouvrant le Moyen Âge, redécouvrent aussi le néo-platonisme : ils reprennent, parfois en les simplifiant, les conceptions de Platon, notamment celles exprimées à travers l’allégorie de la Caverne, qui fait du monde sensible l’image, imparfaite et affaibli, du monde idéal des essences. C’est ce qui explique aussi leur goût pour le merveilleux, le fantastique, le secret et le mystère.
Mais, en lien avec l’essor scientifique et économique du XIXème siècle, le romantisme, qui cherche à dépasser la dimension terrestre pour s’élever vers l’absolu, est contredit par la volonté de revenir à une représentation rationnelle du monde, que traduisent les courants réaliste, puis naturaliste, et, dans la poésie, le Parnasse. Il s’agit alors de restituer la réalité avec le plus de fidélité et d’exactitude possible. Mais la science ne peut répondre aux questions sur le sens de la vie, ni satisfaire la part spirituelle de l’homme, et la religion a perdu sa puissance.

C’est sans doute ce besoin de retrouver une transcendance, de replonger dans l’univers invisible qui explique la nouvelle rupture qui intervient dans le dernier tiers du siècle, peut-être sous l’influence des Préraphaélites, groupe créé en 1848 en Angleterre, entre autres par John Everett Millais et William Holman Hunt. Ils prônent le refus du réalisme historique, trop académique, pour retrouver des sujets propres à idéaliser l’image de l’homme, empruntés notamment à l’art des grands maîtres de la Renaissance. Leur présence à l’Exposition universelle de 1855 trouve un important écho chez les artistes, alors en quête d’un art nouveau. Ce sera le symbolisme.
Les caractéristiques du symbolisme
Le symbolisme lance son « Manifeste » le 18 septembre 1886 dans Le Figaro, sous la plume de Jean Moréas. Dans un article sur Paul Gauguin, paru dans Le Mercure de France en 1891, le critique Georges-Albert Aurier en apporte une définition intéressante : « « L’œuvre d’art devra être : premièrement idéiste, puisque son idéal unique sera l’expression de l’idée; deuxièmement symboliste, puisqu’elle exprimera cette idée en formes ; troisièmement synthétique, puisqu’elle écrira ses formes, ses signes selon un mode de compréhension général ; quatrièmement subjective, puisque l’objet n’y sera jamais considéré en tant qu’objet, mais en tant que signe perçu par le sujet ; cinquièmement l’œuvre d’art devra être (c’est une conséquence) décorative. »
Être « idéiste », c’est réaliser ce qu’explique Mallarmé dans « l’Avant- dire » qui préface Le Traité du Verbe de René Ghil : « Je dis : une fleur ! et hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. » Il est donc nécessaire, dans la littérature, en se servant toutes les ressources musicales et poétiques de la langue, comme dans la peinture, de trouver les « formes » sensibles qui permettront, par des jeux d’analogies, de faire percevoir l'invisible aux yeux. Le peintre, lui, s’attache à combiner la précision du trait à des effets de flou et à des formes vacillantes, avec un travail particulier sur les couleurs.
Toute la difficulté est alors d’articuler les dimensions « subjective », puisque le créateur décide de sa représentation, et objective, pour permettre la « compréhension générale ». Sur ce point d’ailleurs, de nombreux reproches ont été adressés aux symbolistes, souvent jugés obscurs quand ils veulent déchiffrer les mystères du monde et stimuler l’imaginaire.
C’est ce qui explique les thèmes privilégiés par les peintres symbolistes, tous porteurs d’un mystère indicible : la mort, la femme, la sensualité, le rêve, la religion, les mythes antiques ou les légendes du folklore. Chacun de ces thèmes s’inscrit souvent dans un décor fantastique, en mettant l’accent sur la dimension sacrée, le rêve, l’ésotérisme. Il s’agit de montrer tout se qui se cache sous l’apparence.

Gustave MOREAU (1826-1898)
Gustave Moreau, qui marque la première génération de peintres symbolistes, s’inspire du mythe grec d’Orphée, plus précisément du mystère qui entoure sa mort. Les Ménades (ou Bacchantes, prêtresses de Dionysos) ayant été rejeté par Orphée, qui pleure la perte définitive d’Eurydice, démembrent son corps et jettent sa tête dans le fleuve Évros, où elle continue à chanter le nom d’Eurydice.
Moreau prolonge ici le mythe, en représentant une « jeune fille thrace », qui semble bercer la tête du poète, bien éloignée de l’image de l’ivresse des ménades en folie. Outre l’intérêt du personnage d’Orphée, inspiré par Apollon et les Muses, dont les pouvoirs particuliers lui permettent de pénétrer aux Enfers pour reprendre son épouse, il est aussi considéré comme le fondateur légendaire des Mystères d’Éleusis, pratiques religieuses et mystiques.
Pour voir un diaporama d'analyse
Gustave Moreau, Orphée ou Jeune fille thrace portant la tête d’Orphée, 1865. Huile sur bois, 99,5 x 155. Musée d’Orsay, Paris
Odilon Redon (1840-1916)
Les premières œuvres d’Odilon Redon, inscrites dans la seconde génération de symbolistes, sort des lithographies qui présentent l’originalité de jouer sur tous les tons de noir. Ses « noirs », comme il les nomme, révèlent l’exploration d’un inconscient ténébreux, ce qu’indique le titre de son premier album Dans le Rêve, publié en 1879.
La dernière décennie du siècle marque son évolution : recourant au pastel et à l’huile, il passe à la couleur. Mais ses objectifs restent identiques : « Mes dessins inspirent et ne doivent pas être définis. Il faut se placer, tout comme pour la musique, dans le domaine ambigu de l'indéterminé ». Il faut mettre « la logique du visible au service de l’invisible », précise-t-il, et c’est ce qu’exprime le titre de cette œuvre, qui associe « le visible », la barque sur les flots, et « l’invisible » : l’adjectif « mystique » renvoie à une croyance surnaturelle, à un au-delà du rationnel, au sacré.

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AUTOUR DE RIMBAUD
Arthur RIMBAUD, Illuminations, 1873-1875, « Départ »
Dans sa brièveté, avec ses phrases non verbales et sa syntaxe brisée, ce poème rejoint le sentiment exprimé par Mallarmé. L’anaphore de l’adverbe « Assez » et l’assonance vocalique qui met en parallèle les participes passés, « vu », « eu », et « connu », traduisent, en effet, la même lassitude devant une vie qui semble usée, n’offrant plus aucune perspective de découverte.

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l’affection et le bruit neufs !
Les trois premiers versets marquent les rejets.
Le poète a épuisé la richesse de « la vision » : « rencontrée à tous les airs », elle s’est donc banalisée, ne permettant plus alors le jaillissement poétique des images.
De même, les errances, que ce soit dans les « [r]umeurs des villes » ou dans la nature, « le soir, et au soleil » – Pensons aux poèmes des Cahiers de Douai, tels « Ma Bohème » ou « Sensation » – n’enrichissent plus l’inspiration, visuelle ou musicale.
Comment comprendre ces « arrêts de la vie » ? Des temps où le jeune poète s’est stabilisé, peut-être à l’occasion de sa relation avec Verlaine ?
Le tiret introduit une rupture brutale, avec l’élan lyrique de l’exclamation, qui relance la quête poétique, reprise en chiasme et soulignée par les majuscules : « Ô Rumeurs et Visions ! » Le dernier vers sonne comme une exhortation que Rimbaud s’adresse à lui-même, en mettant, comme Mallarmé, l’accent, non pas sur le voyage mais sur le « [d]épart », sans préciser le but de ce voyage. En revanche, les conditions du « départ » sont mises en valeur par la formule « dans l’affection et le bruit neuf », comme si le simple fait de partir entraînait la promesse d’un autre monde, d’un « bruit neuf », encore inconnu.
Arthur RIMBAUD, Le Bateau ivre, 1871
La lecture personnelle de cette œuvre, composée en 1871 et intégrée dans le recueil de jeunesse de Rimbaud, Poésies, vise à faire observer sa dimension symboliste.
- Les élèves sont donc invités à observer, dans un premier temps, le glissement qui s’opère du « bateau » au poète lui-même, en faisant apparaître, par une recherche biographique, la façon dont il reproduit les élans de son adolescence.
- Dans un second temps, ils auront à établir le lien entre ce texte et le titre de la séquence, « Voyager vers un ailleurs », en observant la représentation à la fois du voyage lui-même et de cet « ailleurs ».
- Enfin, ils s’interrogeront sur la relation entre les sentiments exprimés par Rimbaud et ceux analysés dans les poèmes étudiés antérieurement, « Le Voyage » de Baudelaire et « Brise marine » de Mallarmé.
Pour lire l'œuvre
Marjolaine Fillon, illustration pour Le Bateau ivre de Rimbaud, : site http://marjolainefillon.blogspot.com/2013/05/le-bateau-ivre.html
Quelques pistes pour l'analyse
Pour une conclusion personnelle, l'élève choisira un quatrain, et justifiera ce choix en proposant une analyse précise, fondée sur les procédés de versification mis en œuvre.
JOSÉ-MARIA DE HÉRÉDIA, Les Trophées, 1893, "Les Conquérants"
Pour lire le sonnet

