Fernand Léger, Portrait de Paul Éluard, 1947
Poésie et rêve amoureux : du Moyen Âge au XVIIIème siècle



La séquence proposée intègre les quatre éléments figurant dans le programme des lycées :
- le "parcours littéraire", organisé autour de cinq poèmes donnant lieu à une explication ;
- le "groupement de textes complémentaires" : les documents proposés offrent un large choix pour constituer un corpus cohérent et propre à éclairer les enjeux littéraires et à mesurer l’évolution de la poésie lyrique.
- le "prolongement artistique et culturel": plusieurs documents complémentaires présentent le contexte, historique et culturel, par exemple pour expliquer la poésie des troubadours ou la Préciosité, mais aussi pour élargir la perspective en abordant l'histoire des arts, peinture et musique.
- une "lecture cursive", personnelle, peut être reprise collectivement ou être librement insérée dans un "carnet de lecture", être guidée ou en totale autonomie, éventuellement être le support d'un travail d'écriture spécifique.
Plusieurs activités, écrites ou orales, sont suggérées qui peuvent faire l'objet d'une séance collective, préparée ou abordée directement, ou d'un travail personnel destiné, soit à nourrir le "carnet de lecture", soit à donner lieu à un exposé oral.
Mais, outre celles directement liées à l'explication des textes (questions préparatoires ou de synthèse), bien d'autres pourraient être envisagées afin de solliciter la créativité des élèves et d'accroître leur participation : table ronde, mise en voix, illustration d’un poème, constitution d’une anthologie...
La séquence ne mentionne qu'un devoir, pour s'entraîner à l'épreuve écrite du Baccalauréat. Mais un autre devoir reste à élaborer, soit pour une évaluation formative, notamment à partir d'un ou plusieurs documents complémentaires, soit pour une évaluation sommative, en fin de séquence.
Il convient de ne négliger ni l'introduction, ni la conclusion. L'introduction permet à la fois de réactiver les apprentissages antérieurs et de prendre la mesure des enjeux de la séquence. La conclusion doit, en permettant aux élèves d'exercer leur esprit critique, donner sens à l'étude effectuée.
Introduction : la poésie lyrique, un héritage antique
Pour poser les enjeux de la séquence, nous choisissons de partir de l’héritage de l’Antiquité grecque et romaine, lexical, mythique et littéraire. Cela permettra de définir le principal enjeu littéraire, le lyrisme dans la poésie, et de tracer les contours du thème retenu, le "rêve amoureux".
LA POÉSIE : UN GENRE LITTÉRAIRE
Étymologie
Le mot "poésie" vient du verbe grec "poïeïn" qui signifie "faire", dans le sens de "fabriquer". Ainsi, le poète peut être comparé à un artisan : avec son matériau, les mots, et ses techniques propres - pendant longtemps, la versification, par exemple - il fabrique un objet, le poème, à la fois unique, beau et utile. Cette origine souligne déjà le travail exigé par la création poétique.
Le mythe d'Orphée
Mais l'antiquité grecque donne à la poésie une autre dimension, plus complexe, à travers le mythe d'Orphée.
L'une des neuf muses, Calliope, unie à un mortel, donne naissance à un fils, Orphée, auquel Apollon offre une lyre. Ce premier geste place Orphée sous la protection de ce dieu de la lumière, des arts et de la divination. Le mythe affirme ainsi la supériorité du poète, inspiré par les muses, idée souvent reprise, par exemple par les poètes de la Pléiade, ou même chargé d’une mission sacrée, comme pour les poètes romantiques au XIX° siècle. La mention de l'instrument, la lyre, nous rappelle aussi qu'à l'origine la poésie s'associe à la musique, et cela reste le cas pour les troubadours du Moyen Âge. Pour analyser un poème, il convient donc d'en observer les rythmes et les sonorités.
Pour voir une vidéo d'analyse du tableau
Jean-Baptiste Corot, Orphée ramenant Eurydice des enfers, 1861. Huile sur toile, 112 x 137. Museum of fine arts, Houston

Mais Orphée perd sa bien-aimée, Eurydice. Grâce à son chant, il parvient à charmer les êtres infernaux, et obtient du dieu Hadès le droit de ramener Eurydice à la lumière. Nouvelle preuve de la supériorité quasi magique du poète... Mais Orphée ne respecte pas la condition posée : ne pas la regarder sur le chemin du retour au monde des vivants. L'amour n'est-il pas, pour le poète, une force absolue, un des thèmes essentiels de sa création ?
Après avoir perdu définitivement Eurydice, Orphée sombre dans une profonde tristesse. Il chante sa douleur, posant ainsi une des fonctions de la poésie. Mais, de ce fait, il reste sourd à toute séduction. Pour le punir, les Bacchantes, prêtresses du dieu Dionysos, déchiquettent son corps, et jettent sa tête dans le fleuve Euros. Le poète devient alors le maudit, celui qui souffre et qui se trouve rejeté avec violence, image reprise au XIX° siècle. Mais le mythe ajoute qu'enterrée au pied du mont Olympe, la montagne des dieux, sa tête continue à chanter. N'est-ce pas là le symbole de l'éternité de la création poétique, affirmée déjà par les poètes de la Pléiade ?
LE LYRISME DANS LA POÉSIE LATINE
Pour lire les quatre poèmes traduits

CATULLE, Poésies, 29 av. J.-C., V, « À Lesbie »
Tout ce poème s’organise autour des verbes à l’impératif à la première personne du pluriel, signe de l’union amoureuse souhaitée par Catulle :
La première partie est une invitation à l’amour, lancée par le poète amoureux à sa bien-aimée, qu’il juge sienne : « ma Lesbie ». Pour la justifier, Catulle reprend la conception traditionnelle de l'hédonisme, dérivée de l’épicurisme : la condition humaine étant mortelle, il faut profiter de la vie. D’où le verbe en tête du poème, « Vivons », et l’image : « lorsqu'une fois est morte la flamme brève de la vie, il nous faut tous dormir dans la nuit éternelle. »
Mars et Vénus. Fresque de Pompéi, Musée archéologique de Naples
La seconde partie concrétise cet espoir d’union amoureuse, en jouant sur l’anaphore de « puis » qui souligne la multiplication des « baisers » qui semblent ne jamais finir. C’est d’ailleurs sur ce mot que se ferme le poème.
Ainsi s’unissent les amants, dans la joie, contre ceux qui les envient, « les murmures de la vieillesse morose », ou le « méchant » jaloux qui voudrait leur « jeter un sort ».
CATULLE, Poésies, 29 av. J.-C., LI, « À Lesbie »
Ce court poème est construit en trois temps :
La comparaison en gradation, à l’ouverture, souligne la force du « bonheur » vécu par le poète amoureux, uni à celle qu’il aime : il est « l’égal d’un dieu », et même « surpasse[…] les dieux ».
Mais le centre du texte contraste avec cette image initiale, car l’énumération montre les effets de l’amour, douloureux : le poète ne se contrôle plus, ne s’appartient plus, rien d’autre que sa bien-aimée n’existe plus pour lui : « la nuit couvre mes deux yeux ! »
Le poème se conclut par une interpellation personnelle, qui insiste sur le reproche, en gradation, « l’oisiveté ». Tout entier obsédé par son amour, le poète perd tout désir d’action.
Ce poème conduit donc à un questionnement : aimer rend-il vraiment si heureux ? à quel prix s’acquiert ce bonheur si parfait ? faut-il vraiment renoncer à tout – et d’abord à soi-même – pour vivre l’amour ?
TIBULLE, Élégies, vers 30 av. J.-C., V, « À Délie »
On sait peu de choses sur la vie de Tibulle, sinon ce qu’il nous apprend dans ses poèmes, dont ses Élégies, largement consacrées, sous le nom de Délie, à celle qu’il aime. Le poème commence en évoquant la maladie de la jeune femme, et les prières du poète pour son salut… Mais Délie n’est pas fidèle, et le début du texte correspond parfaitement à la définition de l’élégie, expression lyrique des plaintes et des regrets : « Je la sauve, et je perds ses faveurs les plus chères, / Et mon rival jouit du fruit de mes prières ! / Le voilà donc l'espoir dont se flattait mon cœur ! / Insensé ! n'ai-je fait que rêver le bonheur ! »
Joseph Benoît Suvée, Fête à Palès, ou l’été, XVIII° s. Huile sur toile, 321 x 321. Musée des Beaux-Arts, Rouen

Le cœur de l’élégie développe longuement ce rêve amoureux, soutenu par l’emploi des verbes au futur (« je me plairai », « gardera »…), signe de son espoir, et même un passage au présent rapproche ce rêve du réel : « Je la vois consacrer des épis à Cérès ». Les images d’une vie paisible, au sein de la nature, dans le domaine que possède Tibulle à Pedum, entrelacent le « je » du poète et le « elle » de Délie, comme pour illustrer leur rapprochement dans le rêve, jusqu’au pluriel, « nos hameaux » : il symbolise l’union parfaite des amants. Ce rêve est embelli par le décor champêtre, les images d’une terre fertile, qui fournit en abondance « raisins », « troupeau », « fruits », « épis » de blé. C’est une vie heureuse, et tous semblent participer à ce bonheur, depuis le jeune « esclave » jusqu’à l’ami Messala.
Mais ce bonheur n’est qu’un rêve, d’où l’amère conclusion du poème, brutal retour à la réalité marquée par le verbe au présent : « Hélas ! ces vœux, chassés par l’Eurus en furie, / Parcourent maintenant l'odorante Arménie. » Le rêve amoureux n’est donc, chez Tibulle, qu’une illusion dont se berce le poète.

Auguste Vinchon, Properce et Cynthie à Tivoli, vers 1815. Huile sur toile, 46 x 37,8.
PROPERCE, Élégies, 29 av. J.-C., XV, « À Cynthie »
Nous disposons de quelques renseignements sur la relation de Properce avec celle qu’il nomme « Cynthia », allusion au mont « Cynthos », dans l’île grecque de Délos, lieu de naissance mythique d’Apollon. C’est donc une façon de lui reconnaître le statut de muse, et il lui dédie son premier livre d’Élégies, sous le titre « Cynthia monobiblos » qui souligne le rôle unique de son inspiratrice. Mais cet amour, commencé alors que Properce n’a que dix-huit ans, n’a rien de paisible : Cynthie est mariée, mais coquette et elle multiplie les infidélités.
Le texte comporte deux extraits.
Le premier présente un portrait de Cynthie, très critique, s’ouvrant sur un violent reproche, sa trahison : « J'ai souvent redouté, Cynthie, et ton inconstance et ses dangers, mais jamais cette dernière perfidie. » Mais il lui reproche encore plus son insensibilité face à la souffrance de son amant, ici amplifiée avec les termes « abîme » et « terreurs ». Pour elle, la volonté de séduire est bien plus forte : elle peut « consacrer de longues heures pour relever [s]es attraits », au lieu de venir le « soulager ».
Le second passage est construit sur un paradoxe. Il commence, en effet, par l'affirmation d’un amour éternel, répété et illustré par des images : « Oui, quelles que soient tes rigueurs, Cynthie, je t'aimerai toujours ». Mais, aussitôt après, un retour sur le passé, sur les « serments » de Cynthie, conduit à lui lancer trois interrogations, en gradation, violentes accusations qui révèlent la dissimulation trompeuse de la jeune femme : « Qui te forçait à pâlir, à changer de couleur, à arracher de tes yeux une larme feinte ? »
L’élégie se termine par un ultime regret, une sorte de "morale" qui conclut sur le thème de la fidélité et de la douleur d’aimer : « j'apprendrai par mon exemple, aux amants crédules, qu'il n'est pas sûr d'en croire de trompeuses caresses. »
Pour conclure
Ces quatre poèmes nous permettent de définir le registre lyrique, expression de sentiments personnels, toujours exaltés, qu’il s’agisse d’un élan de joie comme dans le premier texte de Catulle, ou, plus fréquemment, de plaintes et de regrets : on parle alors de lyrisme élégiaque, pleurs sur l’amour perdu, sur la séparation, voire la trahison chez Properce.
Le sentiment, qui fait suite à une expérience personnelle, douloureuse sans l’élégie, est tellement intense qu’il place le poète dans un état d’exaltation : plus rien n’existe à ses yeux, il est enfermé dans sa solitude, comme l’explique Catulle dans le second poème, et n’a parfois plus que le lecteur comme confident.
Pour traduire l'intensité des sentiments, les poèmes sont fortement modalisés. Pour ce faire, l'auteur utilise un lexique hyperbolique et des modalités expressives, exclamations, injonction, interrogations.
UN THÈME : LE "RÊVE AMOUREUX"
Le mythe d’Orphée témoigne de la force de l’amour qui l’unit à Eurydice, puisqu’il descend dans les Enfers pour implorer Hadès de la lui rendre, et ne pourra se consoler de sa perte définitive.
Dans le thème retenu, l’adjectif « amoureux » qualifie le « rêve ». Ce terme renvoie d’abord aux images, aux représentations qui traversent l’esprit dans l’état de sommeil : le dormeur peut alors imaginer la plus belle des histoires d’amour, qui réalise tous ses désirs. Mais, au réveil, avec le retour à la pleine conscience, soit le rêve s’est effacé, soit il a conscience qu’il ne s’agit que d’une illusion, contraire à la réalité.
Mais le mot « rêve » peut aussi correspondre à un état conscient, quand l’imagination élabore les images qui concrétisent les projets, les désirs, les visions du rêveur : l’amour atteindrait une perfection idéale. Le rêveur vit alors souvent douloureusement le contraste entre cet idéal et la réalité, moins heureuse. C’est tout particulièrement le cas chez Tibulle.
La poésie médiévale
Rappelons d’abord qu’au Moyen Âge l’immense majorité de la population ne sait pas lire. La transmission littéraire est donc d’abord orale, et, si les fabliaux, les farces, jouées lors des foires, ou les mystères sur le parvis des églises, peuvent toucher un public populaire, les chansons de geste, qui, dès le XI° siècle, racontent les exploits des chevaliers, ne touchent que les gens de cour.
L'art d'aimer au Moyen Âge : un site de la BnF
Une autre raison de l’évolution littéraire est aussi liée à l’Église, qui entreprend de fixer, dès la réforme de 1180, les règles du mariage dont elle fait un sacrement pour imposer plus de rigueur morale et assurer son autorité. Le mariage devient un pacte social, conclu entre les familles, pour protéger les biens et les statuts sociaux. Mais cela en exclut le sentiment amoureux. L’amour ne peut donc plus être vécu qu’en dehors du mariage, mais, en même temps, il doit, lui aussi, dans le respect de la morale religieuse, se soumettre à des règles de comportement. C’est ce que l’on nomme « l’amour courtois », qui prend une place de plus en plus importante, dans les romans et dans les « chansons », telles celles de Guillaume IX d’Aquitaine (1071-1126), considéré comme le premier des troubadours.
Un mariage au Moyen Âge. Enluminure


La fin’amor
L’amour courtois, fondé sur l’idéal de la fin’amor, ou amour parfait, ne peut exister que dans l’adultère qui permet aux amants de se choisir librement. Mais cela ne signifie pas de libres relations : l’amour charnel s’efface au profit d’un amour des « âmes », secret, sublimé, presque semblable à une ferveur religieuse, où le bonheur vient d’abord du plaisir de ressentir l’amour, et d’en cultiver le désir. Les amants inscrivent leur amour dans le contexte de la féodalité : la dame, noble, belle, vertueuse, est la « suzeraine », l’amant son « vassal », qui doit se soumettre à elle, se mettre à son service, subir les épreuves qu’elle lui impose.
L'amour courtois. Enluminure médiévale
Ainsi se crée une relation fictive, que chante le troubadour, une passion amoureuse vécue à la fois comme une douleur, car la dame semble inaccessible, mais aussi comme le rêve de pouvoir, enfin, voir la dame répondre à un hommage si sincère.
La naissance de la poésie lyrique
Les troubadours, outre les chansons de geste, créent des genres poétiques aux formes variées, mais qui, tous, prennent l’amour comme thème. Nous pouvons citer, par exemple, l’alba, chanson qui rapporte l’heureux dialogue des amants, réunis en secret, jusqu’à ce que le chant d’oiseau qui, à l’aube, les alerte du danger. Le rondeau, le madrigal, la chanson de toile aussi, où l’amoureuse pleure la séparation d’avec son amant, expriment souvent une plainte d’amour, tandis que, dans la pastourelle, une bergère fait face à son seigneur qui prétend la séduire.
Mais c’est la « canso », ou chanson d’amour, qui illustre le mieux le double aspect de l’amour courtois, l’idéalisation de la femme aimée, la puissance de l’amour et du désir sensuel que le poète ressent pour elle, mais aussi la douleur car elle reste inaccessible, ou, pire, rejette cet amour sincère. Ainsi se fonde la poésie lyrique.
Troubadours à la cour d'Aquitaine. Enluminure médiévale

