Jacques Prévert, Paroles, 1946
L'auteur (1900-1977) : un poète "populaire"

Les apprentissages
Né en 1900 à Neuilly-sur-Seine, banlieue parisienne plutôt "bourgeoise", mais dans une famille modeste, Jacques Prévert, en accompagnant son père employé à l’Office centrale des Œuvres charitables, prend conscience très jeune de la misère, des injustices sociales et de toutes les contraintes, politiques, religieuses… C’est sans doute à ce père aussi, bonapartiste anticlérical, qu’il doit ses premières révoltes et, surtout, son goût pour le théâtre et le cinéma. Il arrête l’école à 15 ans, après de nombreuses journées buissonnières et l’obtention de son certificat d’études primaires, et commence aussitôt à travailler, en exerçant divers petits emplois, notamment de vendeur, avant d’effectuer son service militaire en mars 1920, nouvel apprentissage, celui de l’armée. Cette connaissance des réalités du Paris populaire, comme sa première découverte de l’armée et de l’art du spectacle nourriront toute son œuvre.
Robert Doisneau, "Jacques Prévert et son chien, au bistrot quai Saint-Bernard à Paris", 1955. Photographie, 22,5 x 20,5
Prévert devant la grille du 54 rue du Château
Les engagements libertaires
À son retour à Paris, en 1922, après ce temps d’armée qui lui a fait connaître le peintre Yves Tanguy et, en Turquie, Marcel Duhamel, traducteur et éditeur, son épouse et lui s’installent avec Tanguy et la sienne au 54, rue du château, dans le quartier de Montparnasse, lieu qui devient dès 1925 un centre de réunion pour le groupe des surréalistes. Tout en reprenant ce que nous nommerions aujourd’hui des "petits boulots", Prévert fréquente alors Desnos, Aragon, Leiris, Artaud, Queneau, et, bien sûr, le chef de file du mouvement, André Breton. Mais, il s’agit plutôt de vivre une chaleureuse amitié et leurs jeux sur le langage que de partager leurs théories, et d’ailleurs Breton l’exclut du groupe dès 1928, quand Prévert récuse l’appartenance au Parti communiste français.


Pourtant, sa volonté de se ranger aux côtés du peuple se traduit par sa participation au "Groupe Octobre", créé en avril 1932 et étroitement lié au PCF, qui promeut le « théâtre ouvrier ». C’est pour fournir des textes à ses acteurs que Prévert commence à écrire régulièrement : les pièces sont jouées dans des meetings politiques, dans les rues ou dans des usines en grève… Prévert développe alors ses attaques contre l’ordre politique, social, économique, dénonçant avec violence les politiciens, les gros industriels, mais aussi les valeurs patriarcales et religieuses de la bourgeoisie. Même s’il n’adhère pas au Parti communiste, jamais Prévert ne renoncera à défendre les plus faibles, et tous les opprimés.
Le "groupe Octobre" en 1932 : représentation de Vive la presse
L'écriture polymorphe
À cette même époque, naît la triple orientation de l’œuvre de Prévert :
De sa pratique du théâtre, avec, par exemple, Le Tableau des merveilles, Entrées et sorties ou En famille, de courtes pièces, écrites entre 1932 et 1936, regroupées ultérieurement dans le recueil Spectacle, publié en 1951, il garde son goût des dialogues, qu’on retrouve dans de nombreux poèmes.
Le cinéma, en tant que scénariste, avec Jean Renoir pour Le crime de Monsieur Lange (1935), puis aux côtés du réalisateur Marcel Carné, pour de nombreux succès, Quai des brumes (1935), Drôle de drame (1937), Les visiteurs du soir (1941) ou Les enfants du paradis (1944), l’amène à travailler encore davantage sur le rôle de l’image, associée aux dialogues. C’est aussi l’occasion d’une collaboration avec le musicien des films de Carné, Joseph Kosma qui mettra en musique plusieurs de ses poèmes.
La troisième direction, très tôt abordée car quelques textes ont paru dans des revues d’avant guerre, est la poésie, avec la publication des recueils Paroles et Histoires, en 1946. Composés de textes de formes très différentes, ils connaissent un succès immédiat, comme ceux qui suivent, par exemple La Pluie et le Beau Temps, en 1955. De nombreux poèmes sont aussi popularisés par des chanteurs tels Yves Montand, les « Frères Jacques », Marianne Oswald, ou Juliette Gréco.

Les tournages : Kosma, Prévert, Carné, l’acteur Jean Gabin, et le photographe Alexandre Trauner dans le Midi de la France, vers 1945

Enfin, peut-être est-ce sa fréquentation des surréalistes qui conduit Prévert à développer sa propre créativité par le dessin, la peinture, et surtout les collages qu’il a très tôt pratiqués, par exemple sur une photo de Jacques Doisneau, ou bien pour réaliser un portrait de sa seconde épouse. Il les associe, notamment, aux poèmes du recueil Fatras, publié en 1966.
Prévert, « Les garçons de la rue ». Collage sur une photo de Robert Doisneau
Prévert, « Portrait de Janine », sa seconde épouse. Collage in Fatras