Explications : Alain-René Lesage, Turcaret ou le Financier, 1709
Acte I, scène 1 : la scène d'exposition
Pour lire la scène
Dès le lever du rideau, toute représentation théâtrale doit retenir l’attention des spectateurs, tout en lui permettant de suivre l’action qui va se dérouler sur scène. Tel est le double rôle de ce que l’on nomme "scène d’exposition" : informer et séduire. Dans l’exposition de Turcaret, sa comédie datant de 1709, en quoi Lesage, tout en reprenant cette tradition, fait-il preuve d’originalité ?
Première partie : une entrée en scène dynamique (du début à la ligne 22)
La pièce commence in medias res par la conversation entre Marine et sa maîtresse, la Baronne, qui permet à la fois de présenter la situation antérieure, les différents personnages, et met en scène un conflit déjà révélateur du thème de la pièce.
Une scène de conflit
L’exclamation qui ouvre la scène, « Encore hier deux cents pistoles ! », reprend une relation fréquente dans les comédies entre la servante et la maîtresse, nommée par son statut ce qui met immédiatement l’accent sur sa place élevée dans la hiérarchie sociale. Marine tente, en effet, comme Dorine dans Tartuffe ou Toinette dans Le Malade imaginaire, de corriger le comportement de sa maîtresse, blâmée avec insistance : « Non, Madame, je ne puis me taire ; votre conduite est insupportable », « Vous mettez ma patience à bout. »
La colère de Marine, mise en scène de Turcaret par Yves Gacs, 1987. BnF, Arts du spectacle

Ses répliques très réduites placent la Baronne dans une situation de faiblesse face aux critiques d’une servante qu’elle ne parvient pas à faire taire, ce qui inverse le lien social attendu. Dans toute la scène, c’est la servante qui parle le plus et mène le jeu.
Le thème principal
Dans un premier temps, le reproche renvoie à un stéréotype, celui de la femme frivole et dépensière, ce que la riposte de la Baronne ne conteste d’ailleurs pas : « Hé ! Comment veux-tu donc que je fasse ? Suis-je femme à thésauriser ! » Mais cela n’arrête pas le reproche, qui met en évidence le thème essentiel de la pièce : l’importance accordée à l’argent, que justifie ensuite la présentation de la situation de la Baronne.
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La première information précise son statut social : « Vous êtes veuve d'un colonel étranger qui a été tué en Flandre l'année passée ». À une époque où la femme, fille ou épouse, est considérée comme mineure, le veuvage, d’une certaine façon, lui offre une liberté nouvelle, dont elle entend bien profiter.
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Ensuite sont confirmés ses excès de la Baronne. Elle s’est retrouvée au bord de la ruine en perdant les biens légués dont elle a pu jouir à la mort de son époux : « vous aviez déjà mangé le petit douaire qu'il vous avait laissé en partant, et il ne vous restait plus que vos meubles que vous auriez été obligée de vendre ».
Mais ce champ lexical de l’argent s’applique aussi à l’hypothèse rappelée par Marine, la « conquête » qui a sauvé la Baronne de cette ruine menaçante. Si, en effet, le mot « conquête » fait référence à un lien amoureux, le lexique, lui, ne renvoie qu’à l’argent, déjà par l’appellation de Turcaret, « le traitant », un personnage emblématique d’une charge essentielle pour faire rentrer les impôts si nécessaires au trésor royal vidé par le coût des guerres à la fin du règne de Louis XIV. Mais c’est une charge doublement détestée du peuple que les impôts accablent, tandis que le « traitant », lui, n’hésite pas à en tirer un profit personnel. C’est donc une « précieuse conquête », et la formule de « fortune propice » est à prendre ici, non pas comme une allusion à un hasard providentiel, mais, au sens premier, comme la mention de l’argent dont l’amante pourra à son tour profiter.
Le portrait des protagonistes
L’argumentation de Marine permet ensuite de brosser le portrait des trois protagonistes, et de dépeindre la relation qui les unit.
Même si elle le place en tête de cette présentation vu sa richesse, le déterminant démonstratif qui le nomme, « ce Monsieur Turcaret », traduit tout le mépris de Marine envers lui, confirmé par la litote péjorative qui le dépeint : il « n'est pas un homme fort aimable ».
Cela justifie le lien entre lui et la Baronne, avec une nouvelle litote, « qu’aussi vous n’aimez guère », qui souligne que le plus important est bien la fortune qu’apporterait un mariage : « vous ayez dessein de l'épouser, comme il vous l'a promis ». Cependant, la mention d’un retard, « Monsieur Turcaret, dis-je, ne se presse pas de vous tenir parole », pose question : pourquoi ce retard ? Il faudra attendre la fin de la pièce pour avoir la réponse. Mais, finalement, la Baronne n’étant pas amoureuse, cette attente ne lui pèse guère puisque seul compte le profit tiré de cette relation : « vous attendez patiemment qu'il accomplisse sa promesse, parce qu'il vous fait tous les jours quelque présent considérable ».

Face à lui, il y a son rival, lui aussi présenté de façon très péjorative, « un petit chevalier joueur », nouvelle allusion à l’argent, mais négative car elle laisse pressentir qu’il est ainsi gaspillé. De ce fait, la relation entre lui et la Baronne, présentée familièrement, fait retomber le blâme sur la Baronne en soulignant la menace : « ce que je ne puis souffrir, c'est que vous vous soyez coiffée d'un petit chevalier joueur qui va mettre à la réjouissance les dépouilles du traitant. » Cela souligne à nouveau l’importance de l’argent, avec l’idée d’une chaîne de trompeurs visant le profit : la Baronne profite de Turcaret, tandis que le chevalier profiterait ensuite d’elle…
Cependant, cette place prépondérante accordée à l’argent n’est pas remise en cause par Marine, qui l’approuve même : « je n'ai rien à dire à cela ». Sa question montre que son reproche ne porte, en fait, que sur l’aveuglement de sa maîtresse, qui ne perçoit pas le danger de sa relation : « Hé ! Que prétendez-vous faire de ce chevalier ? »
Eugène Fichel, Joueurs de cartes, 1863. Huile sur bois, 27,5 x 22,5. Musée d’Orsay
Deuxième partie : un horizon d’attente (des lignes 24 à 48)
Une perspective ouverte
La suite du discours de Marine est habilement construite, car elle prend soin de ne pas immédiatement s'opposer au goût de sa maîtresse pour le chevalier, quand celle-ci affirme avec insistance sa volonté de « [l]e conserver pour ami. N'est-il pas permis d'avoir des amis ? » Ainsi, elle accepte cette relation, « Sans doute, et de certains amis encore dont on peut faire son pis-aller », mais avec des réticences : d'abord, ce mariage serait moins bénéfique que celui de Turcaret. Son hypothèse ouvre cependant une perspective propre à la satisfaire en rappelant le statut social du chevalier : « Celui-ci, par exemple, vous pourriez fort bien l'épouser, en cas que Monsieur Turcaret vînt à vous manquer ; car il n'est pas de ces chevaliers qui sont consacrés au célibat, et obligés de courir au secours de Malte : c'est un chevalier de Paris ». Mais, nouvelle réticence, elle revient sur sa présentation du chevalier en insistant sur son goût pour le jeu par son image ironique : « il fait ses caravanes dans les lansquenets », allusion aux campagnes des chevaliers de Malte, sauf qu’ici il ne s’agit pas d’exploit militaire contre les « caravanes » arabes mais de gagner lors de parties de cartes, nommées « lansquenets » par référence aux fantassins allemands mercenaires en France lors des guerre de religion qui en avaient introduit la mode.
Le portrait du chevalier
La protestation de la Baronne face à cette allusion, « Ho ! Je le crois un fort honnête homme. », amène Marine à la contredire plus directement, « J’en juge tout autrement », en précisant la menace : « Avec ses airs passionnés, son ton radouci, sa face minaudière je le crois un grand comédien ». Son énumération péjorative pose un thème fréquent dans la comédie : l’apparence prend le pas sur la vérité des sentiments, les personnages portant un masque pour arriver à leurs fins. Pour justifier ce portrait, la servante s’appuie sur un argument chargé d’ironie, qui fait du valet le double de son maître : « et ce qui me confirme dans mon opinion, c'est que Frontin, son bon valet Frontin, ne m'en a pas dit le moindre mal. »

Face à l’objection lancée par sa maîtresse, « Le préjugé est admirable ! Et tu conclus de là ?… », est alors introduit l’enjeu même de la pièce. Si la Baronne trompe Turcaret pour en tirer profit, elle-même est victime à son tour : « le maître et le valet sont deux fourbes qui s'entendent pour vous duper ». Le reproche est alors nettement formulé, l’aveuglement de la Baronne, « vous vous laissez surprendre à leurs artifices, quoiqu'il y ait déjà du temps que vous les connaissiez », même si une concession formule une excuse : « Il est vrai que, depuis votre veuvage, il a été le premier à vous offrir brusquement sa foi ». Mais la dénonciation du masque porté par le chevalier : « cette façon de sincérité l'a tellement établi chez vous, qu'il dispose de votre bourse comme de la sienne. » Toute l’intrigue se trouve ainsi annoncée.
Une servante insolente : Dorine dans Le Malade imaginaire, 2018. Mise en scène du théâtre de l’étincelle. Festival Off d’Avignon
La menace annoncée
Le dialogue renforce le rôle de la servante, dont l’habileté dans la formulation du reproche qui ne rejette pas le droit d’aimer porte ses fruits : « Il est vrai que j'ai été sensible aux premiers soins du chevalier. J'aurais dû, je l'avoue, l'éprouver avant de lui découvrir mes sentiments ». La Baronne reconnaît une erreur, trop de légèreté, et accepte la critique de sa servante : « je conviendrai de bonne foi que tu as peut-être raison de me reprocher tout ce que je fais pour lui. » Marine est ainsi encouragée à poursuivre, en revenant sur le danger couru : « Assurément, et je ne cesserai point de vous tourmenter que vous ne l'ayez chassé de chez vous ; car enfin, si cela continue, savez-vous ce qui en arrivera ? »

Pour alerter la Baronne, mise en scène de Turcaret par Yves Gacs, 1987. BnF, Arts du spectacle
Sa présentation décompose les étapes :
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La première est l’éveil de la jalousie de Turcaret, donc la perte de la fortune promise : « Monsieur Turcaret saura que vous voulez conserver le chevalier pour ami ; et il ne croit pas, lui, qu'il soit permis d'avoir des amis. Il cessera de vous faire des présents, il ne vous épousera point ».
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La seconde revient sur ce qui a été présenté comme « un pis-aller » compte tenu de la personnalité de celui qui est un » joueur », l'échec d'un mariage sans fortune assurée : « et si vous êtes réduite à épouser le chevalier, ce fera un fort mauvais mariage pour l'un et pour l'autre. »
Ainsi, l’exposition joue pleinement son rôle : donner aux spectateurs le désir de découvrir une action qui annonce des duperies et des péripéties.
Troisième partie : le succès de la servante (de la ligne 49 à la fin)
L’habileté de l’argumentation de Marine, qui a laissé planer la menace de la ruine, lui a permis de convaincre sa maîtresse : « Tes réflexions font judicieuses, Marine ; je veux songer à en profiter. »
Les conseils
Dans les longues répliques qui suivent, Marine multiplie les injonctions, en répétant dans chacune le verbe « il faut » et les impératifs : « Envisagez dès à présent un établissement solide ; profitez des prodigalités de Monsieur Turcaret, en attendant qu'il vous épouse. » C’est à nouveau l’argent qui l’emporte sur toute autre considération morale, puisque même l’absence de mariage, envisagée, n’est pas posée comme un obstacle, alors qu’être une femme entretenue hors mariage devrait entraîner la réprobation. Mais cette réprobation n’est que superficielle, vite effacée par le futur de certitude qui soutient l’énumération en gradation des profits tirés : « S'il y manque, à la vérité on en parlera un peu dans le monde; mais vous aurez, pour vous en dédommager, de bons effets, de l'argent comptant, des bijoux, de bons billets au porteur, des contrats de rente ». Dans cette société où seule compte la fortune, elle suffit à s’assurer une place honorable : « et vous trouverez alors quelque gentilhomme capricieux ou malaisé, qui réhabilitera votre réputation par un bon mariage. »
Une immoralité affirmée
Marine poursuit ses encouragements, « Vous, commencez à entendre raison. C'est là le bon parti », et son hypothèse accentue encore son discours cynique : « Il faut s'attacher à Monsieur Turcaret, pour l'épouser ou pour le ruiner. » Son manque de scrupules est soutenu par l’énumération des profits à obtenir : « Vous tirerez du moins, des débris de fa fortune, de quoi vous mettre en équipage, de quoi soutenir dans le monde une figure brillante ». Mais elle décrit ainsi une société dans laquelle l’argent triomphe et suffit à faire oublier la façon immorale qui a permis de l’obtenir : « quoi que l'on puisse dire, vous lasserez les caquets, vous fatiguerez la médisance, et l'on s'accoutumera insensiblement à vous confondre avec les femmes de qualité. »
La Baronne convaincue
Les trois dernières répliques de la Baronne marquent la réussite de l’argumentation de Marine car elle affirme, en gradation, sa conviction :
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La première souligne son acceptation : « Je cède à tes raisons, Marine ». Elle prend donc à son compte la menace lancée, reconnaissant ainsi le rôle prépondérant de l’argent : « ; je veux me détacher du chevalier; avec qui je sens bien que je me ruinerais à la fin. »
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Dans la deuxième, le choix des verbes renforce l’affirmation de sa volonté : « Ma résolution est prise ; je veux bannir de mon cœur le chevalier ; c’en est fait ». Une nouvelle gradation ternaire accumule les négations qui illustrent le rejet du Chevalier : « c'en est fait, je ne prends plus de part à fa fortune, je ne réparerai plus ses pertes, il ne recevra plus rien de moi !»
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Enfin, face aux dernières injonctions de sa servante, « Son valet vient, faites-lui un accueil glacé ; commencez par là ce grand ouvrage que vous méditez », sa riposte promet une réaction, mais ouvre au public un horizon d’attente : « Laisse-moi faire. » Mais aura-t-elle réellement la force de renoncer à son attirance pour le Chevalier ?
CONCLUSION
Cette scène d’exposition joue donc pleinement son rôle, d’abord en donnant toutes les informations sur la situation de la Baronne, mais de façon particulièrement vivante en raison de la relation créée entre elle et sa servante, qui mène le jeu par sa parole insolente et sa lucidité. Leur dialogue introduit aussi les principaux protagonistes et, surtout, pose l’enjeu de la comédie : la place de l’argent face aux élans amoureux. Le rythme de cet échange, la vivacité des reproches que Marine adresse à sa maîtresse et l’ironie des portraits qu’elle fait annonce un jeu de dupes propre à susciter l’intérêt du public, pris à témoin du choix à faire : finalement, qui trompera qui ?
Mais, l’argumentation avancée par Marine met en évidence la corruption qui règne à cette époque : l’opposition entre les deux femmes s’efface, en fait, puisque la servante partage l’idée que tous les moyens, y compris les plus immoraux, sont utilisables dès lors qu’il est question de s’enrichir. Du haut au bas de l’échelle sociale, le même cynisme règne...
Pieter de Hooch, Jeune Femme et sa Servante, vers 1675. Huile sur toile, 65 x 55. Palais des Beaux-Arts de Lille

Acte I, scène 5 : entrée en scène de Turcaret
Pour lire la scène
La deuxième scène de la comédie de Lesage, Turcaret, jouée en 1709, prolonge l’exposition en confirmant le portrait que Marine a fait du chevalier et de son projet, aidé par son valet, Frontin, de duper la Baronne en arguant de dettes de jeu pour en tirer un profit financier. Mais elle confirme aussi le portrait de la Baronne, avec un retournement comique qui la montre incapable de tenir sa promesse de refuser toute aide au Chevalier auquel elle offre un diamant. Elle provoque ainsi la colère de Marine, qui s’apaise cependant devant le cadeau de Turcaret : un billet au porteur de mille écus accompagné d’un poème galant ridicule dont les deux femmes se moquent. Le public a donc déjà perçu le jeu de dupes entre les personnages, et attend de découvrir celui que sa fortune place au premier plan. Quel portrait du héros ce dialogue fait-il ressortir ?
Première partie : l'art de duper (du début à la ligne 18)
L'hypocrisie mise en œuvre
Si la Baronne a fait preuve de faiblesse face à la demande du Chevalier en ne suivant pas les conseils de Marine, elle revient à la raison face à Turcaret, dont elle entend bien, à son tour, tirer profit. Mais il convient de dissimuler son intérêt, d’où son accueil qui inverse l’ordre de la scène précédente en mettant l’accent sur le poème : « Je suis ravie de vous voir, Monsieur Turcaret, pour vous faire des compliments sur les vers que vous m'avez envoyés. » La Baronne s’emploie alors à multiplier l’éloge, en usant du langage précieux propre aux salons mondains, avec des références aux poètes alors appréciés : « Savez-vous bien qu'ils sont du dernier galant ? Jamais les Voiture ni les Pavillon n'en ont fait de pareils. » Le superlatif, « Le plus spirituellement du monde », renforce encore ce jugement élogieux.
Le ridicule du héros
La première réaction du héros, soutenue par la didascalie, « MONSIEUR TURCARET, riant. – Oh, oh ! », confirme l’habileté de la Baronne, qui a su toucher son point faible : son désir d’être reconnu comme un "homme de qualité", ce qui passe par la pratique littéraire… Mais sa protestation, « Vous plaisantez, apparemment ? », et sa question, « Sérieusement, Madame, les trouvez-vous bien tournés ? », trahissent son ignorance du comportement attendu face à une louange, de même que ses aveux naïfs destinés à renforcer son mérite : « Ce sont pourtant les premiers vers que j'aie faits de ma vie. », « Je n'ai pas voulu emprunter le secours de quelque auteur, comme cela se pratique. » Le ridicule atteint son apogée quand il tire gloire de son inspiration : « J'ai voulu voir, par curiosité, si je serais capable d'en composer, et l'amour m'a ouvert l'esprit ». Une affirmation de talent qui fait sourire vu la nullité du quatrain produit…
Le langage à double sens
Il est facile à la Baronne de flatter hypocritement cet amoureux ridicule et vaniteux, incapable – contrairement au public qui, lui, est au courant de son véritable but – de percevoir le double sens du langage.
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Sa riposte, pour Turcaret, confirme apparemment son talent personnel : « On le voit bien : les auteurs de profession ne pensent et ne s'expriment pas ainsi ; on ne saurait les soupçonner de les avoir faits. ». Mais elle se lit aussi comme une façon de lui dénier le droit de se considérer comme un véritable poète.
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De même, l’affirmation redoublée, « Vous êtes capable de tout, monsieur, et il n'y a rien d'impossible pour vous », sera pris par Turcaret comme un éloge. Mais, dans l’esprit de la Baronne, c’est une célébration de sa fortune et du pouvoir qu’elle lui donne, parfois abusif d’ailleurs.
Deuxième partie : une habile stratégie (des lignes 19 à 38)

Le cadeau offert
C’est Marine qui remet au premier plan la question essentielle, l’argent du « traitant » dont la Baronne doit profiter, mais elle aussi pratique l'hypocrisie, par l’allusion à sa rédaction, plaisamment comparée à la poésie : « Votre prose, Monsieur, mérite aussi des compliments : elle vaut bien votre poésie au moins. » Nouveau signe de la bêtise vaniteuse du héros, il prend au sens premier l’éloge, en rappelant orgueilleusement les soutiens dont il bénéficie en raison de sa profession : « Il est vrai que ma prose a son mérite ; elle est signée par quatre fermiers généraux. » Des soutiens détestés à cette époque en raison de leurs malversations… Marine suit les conseils donnés à la Baronne dans la scène d’exposition, nouvelle preuve de l'intérêt porté à la fortune de Turcaret : « Cette approbation vaut mieux que celle de l'Académie. »
Un billet au porteur émis en 1707
L'art de la feinte
La Baronne, pour sa part, élabore davantage sa stratégie : « Pour moi, je n'approuve point votre prose, Monsieur, et il me prend envie de vous quereller. » Elle est plus prudente que Marine, d’où sa feinte d’être totalement désintéressée. Ses protestations jouent ainsi habilement sur les sentiments de Turcaret :
Déjà, après les compliments, sa colère crée un effet de surprise, qui alarme le héros amoureux : « D'où vient ? » Le reproche redoublé qui suit, « Avez-vous perdu la raison, de m'envoyer un billet au porteur ? Vous faites tous les jours quelques folies comme cela », ne peut que paraître injustifié pour ce généreux cadeau : « Vous vous moquez. »
Une colère feinte. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu

Puis le mensonge s’accentue, une feinte ignorance du montant offert : « De combien est-il, ce billet ? Je n'ai pas pris garde à la somme, tant j'étais en colère contre vous. » Pour échapper au reproche, Turcaret confirme le portrait initial fait par Marine, la négation restrictive donnant l’impression que la somme est, pour lui, dérisoire : « Bon ! Ce n'est que de dix mille écus. »
Le refus feint est la troisième étape : « Comment, dix mille écus ! Ah ! Si j'avais su cela, je vous l'aurais renvoyé sur le champ. » L’exclamation indignée de la Baronne fait sourire, suprême hypocrisie que cette image d’une dignité offensée, qui perd de sa force parce qu’elle est formulée par un irréel du passé.
Si Turcaret, à nouveau, prend au sérieux le refus, rejeté avec force, « Ho ! Vous l'avez reçu, vous ne le rendrez point », l’aparté ironique de Marine, lui, « Ho ! Pour cela, non. », souligne à nouveau la naïveté du personnage.
Troisième partie : le triomphe de l’hypocrisie (de la ligne 39 à la fin)
La sincérité affichée
Pour mieux assurer sa victoire, la baronne va jouer la femme amoureuse, en mettant en avant sa dignité atteinte par un cadeau qui fait d’elle une femme entretenue « Je suis plus offensée du motif que de la chose même. » Elle feint d’être affligée par cette générosité : « En m'accablant tous les jours de présents, il semble que vous vous imaginiez avoir, besoin de ces liens-là pour m'attacher à vous. » Son insistance vise donc à inverser la réalité, sa vénalité pleinement exposée dans la scène d’exposition : « Mais vous vous trompez, Monsieur, je ne vous en aime pas davantage pour cela. » Cependant, cette protestation n’est pas véritablement mensongère car elle n’éprouve aucun amour pour Turcaret. Double sens à nouveau non perçu par Turcaret...
Le héros trompé
Cet homme grossier ne peut pas comprendre que son comportement puisse être jugé inapproprié, d’où sa première réaction, « Hé ! Pourquoi ? », suivie de son déni : « Non, madame, ce n'est point dans cette vue que... ». Mais, il tombe dans le piège ainsi tendu, en croyant naïvement au désintéressement affiché par la baronne : « Je ne suis sensible qu'à vos empressements, qu'à vos soins », « Qu’au plaisir de vous voir. ».

En écho, les trois répliques qui se succèdent, en gradation, mettent en évidence son ridicule, avec des exclamations, « Qu'elle est franche ! Qu'elle est sincère ! », « Quel bon cœur ! ». Un ridicule amoureux encore accentué quand il adopte le vocabulaire propre à la Préciosité comme dans son poème : « Elle me charme... Adieu, charmante Philis. » De même, le regret de son départ avancé par la Baronne, « Quoi ! Vous sortez si tôt ? », et son souhait, « Fussiez-vous déjà de retour ! », sont pris pour sincères, jusqu’à amener cet amant à se justifier : « Oui, ma reine ; je ne viens ici que pour vous saluer en passant. »
La naïveté de Turcaret. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu
Le portrait d'un "traitant"
Mais l’excuse ainsi fournie, « Je vais à une de nos assemblées, pour m'opposer à la réception d'un pied-plat, d'un homme de rien, qu'on veut faire entrer dans notre compagnie », complète le portrait de Turcaret, un parvenu enrichi par la « compagnie » financière qu’il dirige, mais qui cherche à se rendre respectable… en refusant l’embauche de tout individu inculte et de basse origine – ce qu’il est lui-même, comme le révélera d’ailleurs le marquis dans la suite de la pièce.
L’adieu final à la baronne, dont « il baise la main », illustre bien sa volonté de se comporter en homme du monde, tandis que le commentaire qui accompagne le pourboire donné à Marine étale grossièrement sa générosité : « À propos, Marine, il me semble qu'il y a longtemps que je ne t'ai rien donné. Il lui donne une poignée d'argent. Tiens, je donne sans compter, moi. » La servante, pour sa part, sait aussi tirer profit de cette relation, et, comme sa maîtresse, feint d’être désintéressée, « Et moi, je reçois de même, Monsieur. » mais elle sait tout aussi bien user d’un double langage : « Ho ! Nous sommes tous deux des gens de bonne foi ! » Ce compliment masque une ironie par antiphrase, une accusation de la « bonne foi » de Turcaret qui, en réalité, dissimule son origine sociale.
Un geste de galanterie : le baise-main à la princesse de Lamballe. Gravure, XVIIIème siècle. BnF

CONCLUSION
Cette scène est à mettre en parallèle à celle d’exposition.
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D’une part, elle confirme le projet annoncé par Marine, tirer le plus grand profit possible de Turcaret, dont les conseils sont ici suivis par sa maîtresse, avec une grande habileté dans l’art de la manipulation, contrairement à ceux demandant le rejet du Chevalier.
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D’autre part, elle confirme le portrait que la servante a fait de Turcaret, un homme certes, fort riche, mais qui n’est « pas fort aimable ». Obsédé par son désir d’ascension sociale, il étale une vanité ridicule, et un matérialisme vulgaire, ce qui le rend, finalement, facile à tromper : il croit naïvement aux éloges et aux protestations amoureuses, dont il est incapable de saisir le double sens.
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Enfin, elle confirme la place occupée par l’argent du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, effaçant les valeurs morales : Marine ne blâme pas les mensonges de sa maîtresse, sait, elle aussi, profiter du « traitant », et le public ne peut que rire de cet art de duper...
Acte I, scène 7 : le portrait du Chevalier
Pour lire la scène
Dans la scène d’exposition de Turcaret, la servante Marine a violemment critiqué le Chevalier, un « petit joueur » dont sa maîtresse, s’est « coiffée », mais qui ne cherche, selon elle, qu’à l’exploiter en profitant de l’argent que celle-ci reçoit du riche Turcaret, désireux de faire ainsi sa conquête. Mais, malgré les reproches et les conseils de Marine, la Baronne a cédé à la demande du Chevalier et a remis à Frontin, son valet, le cadeau de Turcaret, un diamant à mettre en gage pour régler une dette de jeu. Ainsi, après la découverte du financier, le public attend à présent celle du chevalier. Son portrait dans cette scène correspond-il aux critiques lancées par Marine ?
Première partie : le double langage (du début à la ligne 12)
Le langage de l'amour
Face à Marine
Si la Baronne est dupe de ce langage, ce n’est pas le cas de Marine, dont les exclamations en aparté soulignent l’habileté de ce discours : « Qu'il est tendre et passionné ! Le moyen de lui refuser quelque chose ! » Mais, en s’adressant à la servante, le mensonge devient flagrant : « Bonjour, Marine. Madame, j'ai aussi quelques grâces à lui rendre ; Frontin m'a dit qu'elle s'est intéressée à ma douleur. » Marine a, en effet, fait de nombreux efforts pour empêcher sa maîtresse de céder son diamant, et n’a manifesté aucune foi, aucune compassion au portrait fait par Frontin du désespoir de son maître. Ainsi, le discours prêté à Frontin confirme son jugement dans la scène d’exposition qui faisait du valet l’égal de son maître en fourberie. Contrairement à la Baronne, elle manifeste avec violence son indignation : « Hé ! Oui, merci de ma vie ! Je m'y suis intéressée : elle nous coûte assez pour cela. » L'emploi du pronom « nous » traduit clairement la défense de sa maîtresse, en dénonçant la façon dont le Chevalier l’exploite.

Face à la Baronne, le Chevalier multiplie les remerciements, « Je viens, Madame, vous témoigner ma reconnaissance », en soulignant l’importance du salut qu’elle lui a apporté par le don de son diamant : « sans vous, j'aurais violé la foi des joueurs : ma parole perdait tout son crédit, et je tombais dans le mépris des honnêtes gens. » Il reconnaît ainsi la critique de Marine, être un joueur, mais il révèle aussi l’importance, vu son statut social, de maintenir sa dignité. Pourtant, aucun embarras ni gêne donc de sa part d’avoir tiré profit de l’argent d’une femme, bien au contraire. Son exclamation en fait un mérite et un gage d’amour, « Ah ! Qu'il est doux de voir sauver son honneur par l'objet même de son amour ! », qui est accepté sans la moindre réserve par la Baronne amoureuse : « Je suis bien aise, Chevalier, de vous avoir fait, ce plaisir. »
L'amour du Chevalier. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu

La colère de Marine. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu
Deuxième partie : un conflit (des lignes 13 à 35)
La résistance de Marine
Face au reproche, encore voilé, de Marine, la Baronne comprend bien qu’il la vise aussi, et tente donc de la remettre à sa place de servante : « Taisez-vous, Marine ; vous avez des vivacités qui ne me plaisent pas. » En prenant sa défense, « Hé ! Madame, laissez-la parler », le Chevalier confirme son hypocrisie par l’image qu’il s’attribue ainsi : « j'aime les gens francs et sincères. » Une image immédiatement démasquée par Marine, « Et moi, je hais ceux qui ne le sont pas », mais elle ne met pas fin, pour autant, à son hypocrisie, renforcée par son éloge hyperbolique : « Elle est toute spirituelle dans ses mauvaises humeurs ; elle a des réparties brillantes qui m'enlèvent. » Il évite ainsi de répondre à l’accusation lancée.
Le rôle de l'argent
Lui-même ayant comme préoccupation première l’argent, c’est tout naturellement que le Chevalier cherche à appuyer ce discours hypocrite par de l’argent : « Marine, au moins, j'ai pour vous ce qui s'appelle une véritable amitié ; et je veux vous en donner des marques. » Le jeu de scène indiqué par la didascalie, « Il fait semblant de fouiller dans ses poches », contribue à illustrer la vérité du personnage, de même que son appel à son valet : « Frontin, la première fois que je gagnerai, fais m'en ressouvenir… » Un appel qui confirme que sa seule source de revenu – outre les cadeaux de la Baronne – est le jeu. À nouveau, la réplique de Frontin, qui soutient cette promesse, « C'est de l'argent comptant », confirme la ressemblance du valet et du maître en matière de tromperie.
L'accusation directe
Marine laisse alors libre cours à sa colère, en soutenant son accusation par un vocabulaire violemment insultant pour un homme appartenant à la noblesse : « J'ai bien affaire de son argent ! Hé ! Qu'il ne vienne pas ici piller le nôtre... », « C'est voler au coin d'un bois. » En dépassant sa fonction de servante, elle provoque ainsi les réactions de la Baronne, obligée elle-même de reprendre sa place en la faisant taire : « Prenez garde à ce que vous dites, Marine », « Vous perdez le respect. »

Mais, malgré l’intervention du Chevalier, qui tente d’apaiser le conflit, « Ne prenez point la chose sérieusement », Marine va encore plus loin puisque, en voulant prendre la défense des intérêts de sa maîtresse, son accusation se déplace du Chevalier à celle-ci : « Je ne puis me contraindre, Madame ; je ne puis voir tranquillement que vous soyez la dupe de Monsieur, et que Monsieur Turcaret soit la vôtre. » Elle avait déjà, dans la scène d’exposition, blâmé sa maîtresse ; mais, c’est une chose de la faire en privé, le faire devant un témoin fait de ce reproche une véritable insulte : « Hé ! Fi, fi, Madame, c'est se moquer de recevoir d'une main pour dissiper de l'autre. La belle conduite ! »
Le blâme de la baronne. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu
Les exclamations renvoient à la Baronne un mépris insupportable de la part d’une servante, alors que celle-ci tente de faire appel au danger que lui font courir les tromperies de son amant, la perte de sa réputation : « Nous en aurons toute la honte, et Monsieur le Chevalier tout le profit. »
Troisième partie : le renvoi de Marine (de la ligne 36 à la fin)
La colère de la baronne
Pourtant, la Baronne reste d’abord mesurée dans ses réactions, se contentant de menacer sa servante : « Ho ! Pour cela ! Vous êtes trop insolente ; je n'y puis plus tenir », « Je vous châtierai. » Faut-il considérer qu’elle hésite, parce qu’elle est consciente au fond d’elle-même que Marine n’a pas tort ? Mais, comme Marine persiste dans sa résistance, elle n’a pas d’autre solution que le renvoi : « Retirez-vous, impudente ! Et ne reparaissez jamais devant moi que pour me rendre vos comptes. »
La puissance de la servante
Marine a, en effet, maintenu sa résistance, même devant la menace : « Vous n'aurez pas cette peine-là, Madame ; je me donne mon congé moi-même ». L’argument invoqué est une plaisante inversion du thème de la dignité qu’elle a tenté d’introduire précédemment : « je ne veux pas que l'on dise dans le monde que je suis infructueusement complice de la ruine d'un financier. » Mais l’adverbe fait sourire, car, finalement, Marine n’est guère différente de tous ceux pour lesquels seul l’argent a de l’importance. La « honte » redoutée n’est pas le remords d’un comportement immoral, mais celui d’une faiblesse qui a empêché de tirer d’une situation le plus grand profit…
La menace de Marine. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu

Jusqu’au bout, elle affirme sa puissance, menaçant à son tour sa maîtresse : « Je les rendrai à Monsieur Turcaret, Madame ». Elle garde, en effet, le pouvoir de révéler à Turcaret toute la vérité sur le lien entre la Baronne et le Chevalier, en laissant supposer qu’elle pourra le convaincre et l’obliger à mesurer la façon dont il a été exploité financièrement.
CONCLUSION
Le personnage de Marine joue un rôle essentiel dans cette scène. Par ses réactions indignées, elle met en évidence le jeu du chevalier, hypocrite par ses compliments et ses dérobades face aux accusations lancées contre la façon dont il manipule habilement sa maîtresse. Comme dans la tradition comique, elle prend le parti de sa maîtresse, à laquelle elle ressemble finalement par l’importance qu’elle accorde à l’argent. La scène reprend les mêmes reproches que dans l’exposition, mais sur un ton bien plus insolent et sur un rythme accentué avec de courtes répliques scandées par des exclamations : il ne s’agit plus pour la servante de convaincre sa maîtresse, mais de s’opposer frontalement aux manœuvres du chevalier dont l’audace va jusqu’à annoncer un pourboire en sachant qu’il n’a pas d’argent tant qu’il ne gagne pas au jeu… Mais, le soutien qu'elle apporte se retourne contre elle et lui vaut un renvoi, qu'elle assume en ouvrant une menace, nouvel horizon d'attente car elle laisse supposer qu'elle pourra nuire à la Baronne en révélant la vérité à Turcaret.
Acte II, scène 3 : un amoureux dupé, de "TURCARET. – Je continuerai... " à "… coquine de Marine ! "
Pour lire l'extrait
Le premier acte de la comédie de Lesage,Turcaret, jouée en 1709, s’est terminé par le renvoi par la Baronne de sa servante, Marine, qui lui a reproché violemment de duper le financier, Turcaret, pour en tirer un profit financier, tout en étant elle-même dupée par le Chevalier qu’elle aime : pour régler une dette de jeu, elle lui a confié deux cadeaux de Turcaret, un diamant d’abord, mais qu’il lui a rendu quand elle lui a remis un billet au porteur de dix mille écus. Or, lors de son renvoi, Marine menace la Baronne de révéler la vérité à Turcaret, ce qui n’effraie guère sa maîtresse : « De quoi s'inquiéter ? Je ne la crains point. J'ai de l'esprit, et Monsieur Turcaret n'en a guère : je ne l'aime point, et il est amoureux. Je saurai me faire auprès de lui un mérite de l'avoir chassée. »
Edmond-Eugène Valton, Le renvoi de Marine, Illustration de Turcaret, vers 1880-1886

Le public attend donc une prochaine rencontre entre Turcaret et la Baronne, qui se produit dans la scène 3 de l’acte II : Turcaret fait irruption dans son salon, lui reproche violemment sa perfidie, et réclame de voir le diamant offert, ce qu’elle refuse, avant de se précipiter dans sa chambre où il casse une grande glace et des porcelaines. Comment la résolution de cette péripétie complète-t-elle le portrait des deux protagonistes ?
Première partie : le déni de la Baronne (du début à la ligne 14)
Les réactions de Turcaret
Quand il se croit trompé, c’est l’orgueil de Turcaret, dont sa fortune a assuré la toute-puissance, qui est blessé et qu’il doit donc réaffirmer : « Je continuerai quand il me plaira. Je vous apprendrai à vous jouer à un homme comme moi. » D’où le ton injonctif de son exigence, avec le pronom indéfini « on » qui accentue la distance avec la femme perfide… L’hypothèse avancée par la baronne accentue encore sa colère, d’où son exclamation menaçante : « Ah si je le croyais ! » Mais une menace qui reste informulée et qui, au lieu de susciter la peur, amène un mépris qui ne fait que le désarçonner davantage : « Comment donc ! Au lieu de se jeter à mes genoux et de me demander grâce, encore dit-elle que j'ai tort, encore dit-elle que j'ai tort. » Il en arrive à ne plus maîtriser son langage, la répétition révélant à quel point son orgueil a été atteint. Mais il ne peut résister à la tentation que lui offre la Baronne proposant une explication, « Ah vraiment, je voudrais bien, par plaisir, que vous entreprissiez de me persuader cela ! », tout en feignant que ce soit « par plaisir », donc de ne pas lui accorder une réelle importance. Mais, quand la Baronne l’attaque à son tour, elle relance sa colère insultante, « Et que me pourriez-vous dire, traîtresse ? », ce qui permet à celle-ci de se dérober à nouveau : « Je ne vous dirai rien. Ah ! Quelle fureur ! » Mais, elle ne fait ainsi qu’augmenter le désir d’explication, plaçant ainsi Turcaret sous sa dépendance, donc dans une position d’infériorité.
L'habileté de la baronne
Face à l’accusation, dans un premier temps, la Baronne a joué l’indignation, et a rejeté la demande de Turcaret : lui montrer le diamant offert ; cela a provoqué la violence de Turcaret, mais une seconde demande permet à celle-ci de reprendre l’initiative : « Allons, ce billet au porteur que je vous ai tantôt envoyé, qu'on me le rende. » Elle feint alors de lui donner raison par son hypothèse qui reprend l’accusation précédemment formulée à propos du diamant : « Que je vous le rende ! Et si je l'ai aussi donné au chevalier ? » La feinte est soutenue par son changement d’attitude. Elle ne s’indigne plus, ne montre plus la moindre colère, mais se place en position de supériorité par une riposte empreinte de mépris : « Que vous êtes fou ! En vérité, vous me faites pitié. » Le calme dont elle fait preuve est très habile, car elle rejette sur l’agitation de Turcaret son refus de répondre tout en laissant supposer qu’elle pourrait se justifier. « Je le ferais, si vous étiez en état d'entendre raison », lance-t-elle, avant de reprendre avec force son refus : « « Je ne vous dirai rien. Ah ! Quelle fureur ! »

Une femme habile, mise en scène de Claude Gensac. octobre 1960, théâtre de l'Atelier, Paris
Deuxième partie : Marine accusée (des lignes 15 à 44)
La situation inversée
La didascalie, « essoufflé », marque le début de l’inversion de situation, en mettant en évidence le manque de maîtrise de soi de Turcaret qui contraste avec son affirmation : « Hé bien parlez, Madame, parlez, je suis de sang-froid. » En montrant son désir de comprendre, il permet aussitôt à la Baronne, qui affiche son calme, de reprendre l’initiative en réitérant son reproche : « Écoutez-moi donc. Toutes les extravagances que vous venez de faire sont fondées sur un faux rapport que Marine... » Son injonction soutient la force de l’accusation lancée contre Marine. La réaction de Turcaret, avec le juron qui accompagne son doute, « Un faux rapport ; ventrebleu ce n'est point... », ne fait que le maintenir dans cette situation de dépendance, d’où les impératifs en gradation par lesquels la Baronne renforce son pouvoir sur lui : « Ne jurez pas, Monsieur, ne m'interrompez pas ; songez que vous êtes de sang-froid. » Il est donc obligé de céder : « Je me tais : il faut que je me contraigne. » Aucune didascalie ne précise ces différentes ripostes : il appartient au jeu des acteurs de mettre en valeur l’opposition des deux protagonistes.
Clément-Pierre Marillier, La colère de Turcaret. Frontispice de l’édition de 1783

L'accusation de Marine
Très habilement, l’inversion se poursuit, quand la Baronne accuse sa servante de mensonge : « LA BARONNE. – Savez-vous bien pourquoi je viens de chasser Marine ? – MONSIEUR TURCARET.– Oui, pour avoir pris trop chaudement mes intérêts. – LA BARONNE. – Tout au contraire : c'est à cause qu'elle me reprochait sans cesse l'inclination que j'avais pour vous. » Elle ment ainsi sur la sincérité de son amour, mais ce mensonge devient une vérité quand elle prétend rapporter le discours de Marine : « Est-il rien de si ridicule, me disait-elle à tous moments, que de voir la veuve d'un colonel songer à épouser un Monsieur Turcaret, un homme sans naissance, sans esprit, de la mine la plus basse... » En mettant en évidence l’écart social, elle sait qu’elle touche le point faible de Turcaret, son désir de passer pour un "homme de qualité". Mais elle va plus loin encore par le portrait qui suit dans l’énumération ternaire en gradation. Ce procédé comique du double langage réussit, puisque, blessé dans son orgueil, Turcaret tente de l’arrêter, « Passons, s'il vous plaît, sur les qualités », et reporte sa colère sur la servante : « cette Marine-là est une impudente. » Mais sa réaction pousse la Baronne à poursuivre son avantage, en accumulant les arguments propres à souligner l’infériorité sociale du financier : « Pendant que vous pouvez choisir un époux entre vingt personnes de la première qualité ». L’exemple ensuite donné vise aussi à provoquer sa jalousie, « lorsque vous refusez votre aveu même aux pressantes instances de toute la famille d'un marquis dont vous êtes adorée » avant de protester de son amour : « et que vous avez la faiblesse de sacrifier à ce Monsieur Turcaret. » Autant de vérités, car c’est bien ce mépris qu’a formulé Marine dans la scène d’exposition, mais dont elle fait un gage de sincérité par sa façon de l’invoquer pour persuader Turcaret.
L'accusation de Turcaret
Dans un premier temps, Turcaret se défend face au discours prêté à Marine, insultant par le portrait qu’elle fait de lui : « Cela n'est pas possible. » Mais, à nouveau, la Baronne se montre habile, en jouant la modestie, « Je ne prétends pas m'en faire un mérite », et en rejetant les soupçons jaloux que Marine a fait naître : « Ce marquis est un jeune homme fort agréable de sa personne, mais dont les mœurs et la conduite ne me conviennent point. » Elle feint ainsi la vertu, et achève son mensonge, car les scènes du premier acte ont montré à quel point Marine s’est opposé au Chevalier : « Il vient ici quelquefois avec mon cousin le chevalier, son ami. J'ai découvert qu'il avait gagné Marine, et c'est pour cela que je l'ai congédiée. »
Elle peut alors accabler Turcaret de reproches, avec une exclamation qui insiste sur sa naïveté : « Elle a été vous débiter mille impostures pour se venger, et vous êtes assez crédule pour y ajouter foi ! » Une naïveté qu’’elle confirme par son argumentation : « Ne deviez-vous pas, dans le moment, faire réflexion que c'était une servante passionnée qui vous parlait, et que, si j'avais eu quelque chose à me reprocher, je n'aurais pas été assez imprudente pour chasser une fille dont j'avais à craindre l'indiscrétion. » Sa dernière exclamation, soulignant sa crédulité, « Cette pensée, dites-moi, ne se présente-t-elle pas naturellement à l'esprit ! », interpelle le financier ainsi pris au piège, mais qui résiste encore : « J'en demeure d'accord ; mais… »
Troisième partie : la victoire de la Baronne (de la ligne 45 à la fin)
La preuve ultime
La dernière demande de Turcaret, qui portait sur le « billet au porteur » remis au Chevalier, a été habilement déviée par le rejet de l’accusation sur Marine. La nouvelle habileté de la Baronne consiste à accentuer son aveuglement en revenant à la première demande formulée, voir le diamant offert, à laquelle elle avait refusé de répondre : « Mais, vous avez tort. Elle vous a donc dit, entre autres choses, que je n'avais plus ce gros brillant qu'en badinant vous me mîtes l'autre jour au doigt, et que vous me forçâtes d'accepter ? » Mais Marine a été renvoyée avant la scène 9 du premier acte où le Chevalier ordonne à son valet, Frontin, de rendre à la Baronne son diamant, non par générosité mais parce que le billet remis est d’un montant bien supérieur : «Je serais un grand malheureux de m'exposer à rompre avec elle à si bon marché ». Le public, lui, est au courant, et sourit de constater que Turcaret se retrouve pris au piège : « Oh oui, elle m'a juré que vous l'avez donné aujourd'hui au chevalier, qui est, dit-elle, votre parent comme Jean de Vert. »
La défaite de Turcaret
Turcaret se trouve alors obligé de reconnaître sa défaite, « Ah ! Que cette Marine-là est une grande scélérate : je reconnais sa friponnerie et mon injustice », et n’a pas d’autre solution que de formuler des excuses : « pardonnez-moi, Madame, d'avoir soupçonné votre bonne foi. » La Baronne peut alors triompher en le rejetant avec force : « Non, vos fureurs ne sont point excusables : allez, vous êtes indigne de pardon. » À son reproche d’une colère excessive, elle ajoute une question où elle réaffirme son amour pour lui : « Fallait-il vous laisser si facilement prévenir contre une femme qui vous aime avec trop de tendresse ? »
En répétant le discours de Marine, son expression familière empruntée au nom d’un commandant des troupes espagnoles à la fin de XVIIème siècle, Jean de Werth, pour illustrer le mensonge de sa maîtresse, il offre à la Baronne l’occasion de lui apporter une preuve : « Et si je vous montrais tout à l'heure ce même diamant, que diriez-vous ? » Cette proposition conduit à une dernière résistance de Turcaret, auquel il est difficile d’admettre sa crédulité : « Oh je dirais, en ce cas-là, que... mais cela ne se peut pas. » Aucune didascalie ne précise le jeu de scène, mais l’on imagine facilement le geste solennel qui assure le triomphe de la Baronne, et la surprise du financier : « Le voilà, Monsieur ; le reconnaissez-vous ? Voyez le fond que l'on doit faire sur le rapport de certains valets. »

En guise de preuve, le diamant. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu
Dans les deux cas, non seulement Turcaret « avoue » sa faute, mais devient ridicule par son imploration tragique : « Hélas, non ! Que je suis malheureux ! » Sa défaite est poussée à l’extrême, puisque, pour l’achever, la Baronne le pousse à un aveu comique car il révèle l’enjeu même de la pièce, parvenir à tromper Turcaret, « un homme bien faible », pour tirer profit de celui qui n’est qu’une « franche dupe ». La seule consolation de Turcaret est donc de reprendre à son compte le mensonge de la Baronne en rejetant à son tour la faute sur la servante : « J'en conviens : ah, Marine, coquine de Marine ! »
Turcaret dupé. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu

CONCLUSION
Cet extrait illustre l’enjeu même de la comédie : la Baronne a pour but de duper le financier pour en tirer un profit financier. Elle met aussi en œuvre les quatre procédés du comique, tous fondés sur des contrastes :
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Les gestes, malgré l’absence de didascalies, font ressortir le contraste entre la colère excessive de Turcaret face au calme et à la froideur de la Baronne.
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La conversation, menée par la Baronne fait sourire par son double langage : le discours rapporté d’un mensonge, censé dénoncer Marine, est, en fait, une façon d'obliger Turcaret à entendre, sans s'en douter, la vérité sur le jugement de la Baronne sur lui.
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Ainsi est mis en valeur l’opposition des caractères : l’habileté de la Baronne contraste avec l’extrême naïveté de Turcaret. l’autre
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Enfin, Lesage recourt à un procédé comique traditionnel, l’inversion de la situation : les reproches de Turcaret à la Baronne se retournent contre lui, et il devient ridicule en passant de la colère et d’un déni obstiné à une imploration pitoyable.
Acte III, scène 4 : le masque tombe, du début à "... Monsieur le chevalier ?"
Pour lire l'extrait
Après le renvoi par la Baronne de sa servante, Marine, qui lui reproche de duper le financier Turcaret pour en tirer profit, en étant elle-même dupe de celui qu’elle aime, le Chevalier, l’acte II a mis en scène les manœuvres organisées par chacun, y compris les serviteurs, pour parvenir à ces fins. Dans l’acte II, le valet du Chevalier, Frontin, a placé auprès de la Baronne une nouvelle servante, Lisette, tandis que lui-même passe au service de Turcaret… et la baronne, habilement, a réussi à calmer les soupçons du financier auquel Marine a dévoilé la duperie. Tout semble donc aller pour le mieux, quand l’entrée en scène du Marquis introduit une nouvelle péripétie. Comment le dialogue la met-il en valeur ?
Première partie : une rencontre dérangeante (du début à la ligne 15)
Un coup de théâtre
Le Marquis a été nommé la première fois par la Baronne quand, dans la scène 3 de l’acte II, elle riposte à la colère jalouse de Turcaret. Elle l’a présenté comme un de ceux qui la courtisent mais dont elle refuse les avances. Il est donc vraisemblable qu’il vienne lui rendre visite, et que, sachant ses liens avec le chevalier, il espère le trouver chez elle : « Je parie que je ne trouverai point encore ici le chevalier. » En revanche, l’exclamation en aparté de Turcaret est surprenante, car elle révèle son vif embarras face à cet homme dont il connaît le titre et le nom : « Ah morbleu, c'est le Marquis de la Tribaudière. La fâcheuse rencontre ! » Le marquis manifeste la même surprise, mais ouvertement : « Il y a près de deux jours que je le cherche... Hé ! Que vois-je ?... Oui... Non... Pardonnez-moi... Justement… c'est lui-même ; c'est Monsieur Turcaret. » Mais son langage entrecoupé révèle une surprise d’un autre ordre, car sa dernière question interpelle la Baronne sur un ton qui traduit son mépris : « Que faites-vous de cet homme-là, Madame ? »

Charles-Nicolas Cochin, Les Quiproquos, 1743
L'accusation
La révélation fait porter son étonnement sur sa présence chez la Baronne, « Vous le connaissez ! », justifié par une dénonciation immédiate de la malhonnêteté de Turcaret soutenue par un juron et une affirmation catégorique : « Vous empruntez sur gages ? Palsambleu ! Il vous ruinera. » Si Turcaret est gênée, la Baronne ne l’est pas moins, car son besoin d’argent est ainsi mis en valeur, mais son intervention, « Monsieur le Marquis... », ne fait qu’accentuer l’accusation, renforcée par le choix des verbes, « Il vous pillera, il vous écorchera, je vous en avertis », puis par l’exclamation hyperbolique qui le définit, « C'est l'usurier le plus vif ! », enfin par une image qui illustre le profit abusif : « Il vend son argent au poids de l'or. »
Si Turcaret se garde bien d’intervenir directement, son second aparté confirme sa gêne, et donne raison à l’accusation : « J'aurais mieux fait de m'en aller. » Pour sa part, la Baronne, atteinte dans sa réputation, prend plus énergiquement la défense de Turcaret, une façon aussi de préserver sa dignité : « Vous vous méprenez, Monsieur le Marquis ; Monsieur Turcaret passe dans le monde pour un homme de bien et d'honneur. » La riposte du Marquis joue sur les qualités mentionnées, reprises en écho mais empreintes d’ironie : « Aussi l'est-il, Madame, aussi l'est-il ; il aime, le bien des hommes et l'honneur des femmes : il a cette réputation-là. » Il l’accuse, en effet, d’avidité financière et de séduction sans scrupule.
Deuxième partie : les preuves apportées (des lignes 16 à 36)
Le déni
Devant ce blâme violent, Turcaret joue l’indifférent, le prenant à la légère : « Vous aimez à plaisanter, Monsieur le Marquis. » Mais, sa répétition, « Il est badin, Madame, il est badin », et son appel au soutien de la Baronne, « ne le connaissez-vous pas sur ce pied-là ? », montrent qu’en réalité, il est réellement embarrassé. Si la Baronne appuie ce déni, « Oui, je comprends bien qu'il badine, ou qu'il est mal informé », elle ne fait que provoquer la résistance du Marquis, qui avance la preuve de sa critique : « Mal informé ! Morbleu, Madame, personne ne saurait vous en parler mieux que moi : il a de mes nippes actuellement. » Le choix du terme familier, « mes nippes », pour qualifier tout ce qui renvoie à l’habillement, accroît encore le mépris envers un usurier qui profite de tout ce que peut céder un homme qui a besoin d’argent. Cette accusation, qui rabaisse encore l’usurier, entraîne un nouveau déni, plus énergique : « De vos nippes, Monsieur ? Oh je ferais bien serment du contraire. »
Le diamant gagé
La riposte du Marquis joue sur ce déni à partir du déterminant possessif, mais en amplifiant la preuve puisqu’il s’agit, non plus de « nippes » mais d’une bague de valeur : « Ah parbleu, vous avez raison. Le diamant est à vous à l'heure qu'il est, selon nos conventions ». Son aveu, « j'ai laissé passer le terme », renvoie à la pratique du prêt d’argent sur gage, qui amène la perte de l’objet gagé s’il n’est pas racheté à la date d’échéance prévue. Face à la nouvelle demande de la Baronne, « Expliquez-moi tous deux cette énigme », la dérobade de Turcaret, « Il n'y a point d'énigme là-dedans, Madame, je sais ce que c'est », reste sans effet puisqu’en feignant de le soutenir, « Il a raison, cela est fort clair, il n'y a point d'énigme », le Marquis entreprend un récit encore plus accablant.
Laurent Julien, Le Prêteur sur gage, 2nde moitié du XVIIIème siècle

Les chiffres mentionnés sont importants et clairs pour le public de Lesage : cinq cents louis valent, au temps de Louis XIV, sept mille livres. Or, le prêt accordé est de « onze cent trente deux livres six sols huit deniers », une somme bien inférieure. Si le prêt n’est pas remboursé à la date prévue « pour la retirer », l’usurier, lui, pourra en tirer un bénéfice considérable en la revendant. La preuve avancée par le Marquis est donc précise, tout comme les détails du fonctionnement, car Turcaret se dissimule derrière un homme de main, au nom évocateur mis en valeur par l’hésitation, « Monsieur Turcaret me renvoya à un de ses commis, à un certain Monsieur Ra, Ra, Rafle : c'est celui qui tient son bureau d'usure. », et par l’antiphrase ironique, « Cet honnête Monsieur Rafle ». La Marquis, présenté dans la didascalie initiale comme un « petit-maître », ce qui met l’accent sur son goût de l’élégance et des mondanités, reconnaît de façon plutôt désinvolte son peu de sérieux dans la gestion de ses affaires : « je ne suis pas fort exact moi, le temps est passé, mon diamant est perdu. »
Mais, en nommant le commis, il a offert à Turcaret le moyen de détourner l’accusation contre celui-ci : « Monsieur le Marquis, monsieur le Marquis, ne me confondez point avec Monsieur Rafle, je vous prie ; c'est un fripon que j'ai chassé de chez moi : s'il a fait quelque mauvaise manœuvre, vous avez la voie de la justice. » Il peut ainsi insister sur son déni, en multipliant les négations : « Je ne sais ce que c'est que votre brillant, je ne l'ai vu ni jamais manié ».
Troisième partie : une double révélation (de la ligne 37 à la fin)
À propos du diamant
En poursuivant son récit à propos du diamant, « Il me venait de ma tante ; c'était un des plus beaux brillants ; il était d'une netteté, d'une forme, d'une grosseur à peu près comme… », la didascalie, « Il regarde le diamant de la Baronne », introduit un nouveau coup de théâtre : la reconnaissance du diamant. Sous l’effet de la surprise, « Hé !… Le voilà, Madame ! », son accusation se déplace alors de Turcaret à la Baronne, présentée comme une complice de l’usurier, ce qui porte atteinte à sa dignité en faisant d’elle une femme entretenue : « Vous vous en êtes accommodée avec Monsieur Turcaret, apparemment ? » Elle ne peut que protester, mais par un mensonge car le public, lui, sait qu’elle a reçu ce bijou en cadeau : « Autre méprise, Monsieur ; je l'ai acheté, assez cher même, d'une revendeuse à la toilette. » Mensonge inutile, qui ne fait qu’aggraver la dénonciation de Turcaret : « Cela vient de lui, Madame ; il a des revendeuses à sa disposition, et, à ce qu'on dit même, dans fa famille. » Non seulement il en fait un véritable escroc, disposant de tout un réseau au service de ses malversations, mais il souligne aussi la bassesse de son origine sociale. Très habilement, Lesage prépare ainsi l’entrée en scène de Madame Jacob dans la scène 10 de l’acte IV, qui révélera sa parenté avec Turcaret.
CONCLUSION
L’extrait met en scène un procédé habituel dans les comédies, le coup de théâtre qui fait tomber le masque adopté par un personnage : Turcaret n’est plus seulement un riche « financier », mais un usurier, méprisable. Mais il y a une différence ici, car, en général, cette révélation s’accomplit dans l’acte V, lors du dénouement. Lesage, lui, a donc choisi un dévoilement progressif, qui, en plus, n’épargne pas l’héroïne, une Baronne dont le statut social est atteint par cette fréquentation vulgaire. En même temps, l’annonce de l’origine de Turcaret, un « laquais », prépare l’issue de la pièce : l’ordre social de l’Ancien Régime est modifié par le pouvoir pris par l’argent, et les malversations du valet du Chevalier, Frontin, pour s’enrichir, annoncent un futur Turcaret.
Acte III, scène 10 : deux valets complices, de "FRONTIN. – Cette femme-là…" à la fin
Pour lire l'extrait
Le premier acte de la comédie de Lesage a posé l’enjeu, double : pour la Baronne tirer profit du riche Turcaret, qui fait tout pour la conquérir, tandis que le Chevalier, à son tour, la trompe pour en obtenir de l’argent. La scène 4 de l'acte II introduit la première péripétie pour Turcaret : sa pénible rencontre du Marquis qui l’accuse avec violence, devant la Baronne, de n’être qu’un ancien laquais, et un usurier sans scrupules, ce que confirme son échange avec son commis, Monsieur Rafle. De leur côté, les serviteurs, Frontin, le valet du Chevalier passé au service de Turcaret, et Lisette, qu’il a placée auprès de la Baronne après le renvoi de sa servante Marine, espèrent bien tirer un bon bénéfice de cette situation. La scène commence par les compliments de Turcaret à Lisette, auxquels elle répond en multipliant les flatteries. Comment la progression de ce dialogue met-il en valeur leur fourberie ?
Première partie : une habile manœuvre (du début à la ligne 23)
La stratégie
Frontin mène le jeu, en mettant en place une habile stratégie, d’abord en assurant Turcaret de l’amour que lui porterait la Baronne : « Cette femme-là ne saurait cacher sa faiblesse ; elle vous aime si tendrement !… » Pour soutenir ce mensonge, il fait entrer dans ce jeu Lisette, « Demandez, demandez à Lisette », qui lui apporte son appui : « Oh c'est vous qu'il en faut croire, Monsieur Frontin. » Comme souvent dans la pièce, Lesage prête à Frontin un double langage. D’un côté, ses déclarations visent à flatter Turcaret par l’assurance de son succès amoureux, tout en suscitant sa surprise : « Non, je ne comprends pas moi-même tout ce que je sais là-dessus ; et ce qui m'étonne davantage, c'est l'excès où cette passion est parvenue ». Mais ces affirmations révèlent aussi à quel point l’amour de la Baronne pour un tel homme est impossible, donc prouve la naïveté de Turcaret de croire qu’il le mérite, ce qui lui permet d’introduire très subtilement un reproche : « sans pourtant que Monsieur Turcaret se soit donné beaucoup de peine pour chercher à la mériter. »

Bien sûr, Frontin procède avec prudence, pour ne pas provoquer la colère de son maître, dont la question, « Comment, comment l'entends-tu ? », le menace, en restant très vague dans son accusation : « Je vous ai vu vingt fois, Monsieur, manquer d'attention pour certaines choses... »
Face au déni de Turcaret, « Ho parbleu je n'ai rien à me reprocher là-dessus », à nouveau Lisette intervient pour le flatter : « Oh non ; je suis sûre que Monsieur n'est pas homme à laisser échapper la moindre occasion de faire plaisir aux personnes qu'il aime. Ce n'est que par là qu'on mérite d'être aimé. » Mais elle prépare déjà la demande : « faire plaisir » à une femme suggère l’idée d’un cadeau indispensable.
La servante complice. Mise en scène d’Yves Gasc, 1987. Comédie-Française
L'accusation
L’insistance de Frontin, « Cependant, Monsieur ne le mérite pas autant que je le voudrais », porte ses fruits. Reprise du double langage révélée par l’emploi du pronom « je » que peut mesurer le lecteur qui, lui, sait que le but de Frontin est de tirer un profit financier de la situation. Mais, il a ainsi attiré l’attention de Turcaret, vu sa demande, « Explique-toi donc », tout en jouant parfaitement son rôle de serviteur soucieux de ne pas mécontenter son maître, donc de risquer d’être puni : « Oui ; mais ne trouverez-vous point mauvais qu'en serviteur fidèle et sincère je prenne la liberté de vous parler à cœur ouvert ? » Son autoportrait illustre son hypocrisie, et son reproche continue à s’appuyer sur le mensonge initial, le sentiment prêté à la Baronne : « Vous ne répondez pas assez à l'amour que Madame la baronne a pour vous. » Face à l’exclamation indignée de Turcaret, « Je n'y réponds pas ! », il prend encore à témoin Lisette, « Non, monsieur. Je t'en fais juge, Lisette », tout en prenant soin d’atténuer l’’accusation par la flatterie : « Monsieur, avec tout son esprit, fait des fautes d'attention. » Et, malgré la question, « Qu'appelles-tu donc des fautes d'attention ? », l’accusation reste toujours très imprécise : « Un certain oubli, certaine négligence… »
Deuxième partie : le cadeau (des lignes 24 à 46)
La suggestion
Frontin prend un ton innocent pour formuler l’idée de cadeau à offrir, qui lui permettra d’en tirer un profit personnel : « Mais, par exemple, n'est-ce pas une chose, honteuse que vous n'ayez pas encore songé à lui faire présent d'un équipage dont elle dispose quand il lui plaît ? » L’approbation de Lisette est tout aussi habile, car elle joue sur le désir de Turcaret d’être considéré comme un "homme de qualité" : « Ah pour cela, Monsieur, il a raison : vos commis en donnent bien à leurs maîtresses. » Mais les questions de Turcaret, « À quoi bon un équipage ? N'a-t-elle pas le mien, dont elle dispose quand il lui plaît ? », révèle à quel point il n’aime guère dépenser inutilement… Frontin est donc obligé d’insister, « Ho ! Monsieur, avoir un carrosse à soi, ou être obligé d'emprunter ceux de ses amis, cela est bien différent », et c’est encore Lisette qui lui apporte son appui en jouant à nouveau sur la flatterie : « Vous êtes trop dans le monde pour ne le pas connaître : la plupart des femmes sont plus sensibles à la vanité d'avoir un équipage qu'au plaisir même de s'en servir. » Femme elle-même, elle donne ainsi plus de force à son argument sur la frivolité des femmes et sur l’importance accordée à l’apparence dans la bonne société. De plus, en ayant invoqué le prétendu statut social de Turcaret, elle empêche son désaccord : « Oui, je comprends cela. »

Eugène Lami, Voiture de gala, 1820. Aquarelle et plume, 39 x 59,5, in L’œuvre d’Eugène Lami de Paul-André Lemoisne, 1914
Le succès du valet
La suite du dialogue marque peu à peu le succès de Frontin, qui, habilement, attribue à Lisette l’argument décisif : « Cette fille-là, monsieur, est de fort bon sens ; elle ne parle pas mal, au moins. » Mais comment le public, qui suit la stratégie du valet, pourrait-il ne pas sourire du compliment de Turcaret à son valet : « Je ne te trouve pas si sot non plus que je t'ai cru d'abord, toi, Frontin » ? Sa remarque fait référence à la scène 4 de l’acte II quand, en embauchant Frontin, Turcaret, très naïvement, avait été pris au piège de sa prétendue sottise. Le valet reprend donc à la fois la flatterie et le langage à double sens : « Depuis que j'ai l'honneur d'être à votre service, je sens de moment en moment que l’esprit me vient ; oh je prévois que je profiterai beaucoup avec vous. » Le verbe choisi renvoie, bien sûr, pour Frontin, à l’espoir de profit financier, tandis que la promesse de Turcaret, « Il ne tiendra qu'à toi », flatté, le relie à un progrès en « esprit »…
Poursuivant ce jeu sur le double sens, « Je vous proteste, Monsieur, que je ne manque pas de bonne volonté », dont son maître est dupe, Frontin gagne en assurance pour préciser la demande : « Je donnerais donc à madame la baronne un bon grand carrosse bien étoffé. » Même si la formulation est atténuée par l’emploi du conditionnel, pour laisser à son maître la décision, le recours au pronom « je » montre qu’en réalité il s’agit bien d’assurer son propre profit par ce cadeau. Il obtient ainsi un total succès : « Elle en aura un. Vos réflexions sont justes : elles me déterminent », tout en prenant soin de minimiser prudemment son rôle : « Je savais bien que ce n'était qu'une faute d'attention. »
Troisième partie : la victoire (de la ligne 47 à la fin)
Un premier profit
Mais la décision de Turcaret, « Sans doute ; et, pour marque de cela, je vais, de ce pas, commander un carrosse », exige du valet un dernier effort : il doit être chargé de cette tâche pour pouvoir escroquer son maître. C’est pourquoi, il lance une interdiction, introduite par une interjection qui annonce un blâme : « Fi donc, Monsieur, il ne faut pas que vous paraissiez là-dedans vous ». Il met en valeur, en fait, la notion de bienséance, ignorée de Turcaret, « il ne serait pas honnête que l'on sût dans le monde que vous donnez un carrosse à Madame la Baronne », le souci de tout amant de préserver la réputation d’une femme… Frontin peut alors avancer sa proposition, de servir de prête-nom à cet achat, « Servez-vous d'un tiers, d'une main étrangère, mais fidèle. Je connais deux ou trois selliers qui ne savent point encore que je suis à vous », tout en prenant soin de laisser son maître libre de sa décision : « si vous voulez, je me chargerai du soin... » Le valet est donc parvenu à son but grâce à la naïveté du financier qui lui fait pleinement confiance : « Volontiers ; tu me parais assez entendu, je m'en rapporte à toi : voilà soixante pistoles que j'ai de reste dans ma bourse, tu les donneras à compte. » Il pourra en prélever une partie...
Le triomphe assuré
Mais cette première réussite ouvre l’appétit du valet, qui pousse encore son avantage : « Je n'y manquerai pas, Monsieur ; à l'égard des chevaux, j'ai un maître maquignon qui est mon neveu à la mode de Bretagne ; il vous en fournira de fort beaux. » Est ainsi introduite l’idée que, comme Turcaret qui dispose d’un réseau pour assurer ses malversations, le valet, lui aussi, sait se trouver des complices. Cependant, il éveille la méfiance de Turcaret, d’où sa question : « Qu'il me vendra bien cher, n'est-ce pas ? » Les brèves répliques qui se succèdent, « FRONTIN. – Non, Monsieur, il vous les vendra, en conscience. – MONSIEUR TURCARET. – La conscience d'un maquignon ! », ne font que confirmer la naïveté du maître face au double langage de son valet : « FRONTIN. – Oh je vous en réponds, comme de la mienne. – MONSIEUR TURCARET. – Sur ce pied-là, je me servirai de lui. » Le ridicule et la sottise de Turcaret sont poussés à l’extrême, puisqu’il ne relève pas le véritable sens du reproche répété : « Autre faute d'attention. » Il n’y voit que le risque d’une autre exigence de cadeau : « Oh va te promener avec tes fautes d'attention : ce coquin-là me ruinerait à la fin. » Mais là encore le public ne peut que sourire, car ce qu’il formule comme une hypothèse correspond précisément à l’objectif du valet que Turcaret n’a pas compris. La scène se termine alors en redonnant au valet son rôle habituel : « Tu diras de ma part, à Madame la baronne, qu'une affaire, qui sera bientôt terminée, m'appelle au logis. »

CONCLUSION
Cet extrait reprend un thème comique traditionnel : la façon dont le valet réussit à tirer un profit financier de son maître, encore renforcée par l’association entre Frontin et Lisette qui rivalisent d’hypocrisie. Tous deux s’entendent parfaitement pour voler le financier, sous prétexte de le servir. Et ici, Frontin porte bien son nom car, non seulement il est passé maître dans l’art de flatter Turcaret en jouant habilement sur son désir d’ascension sociale, modèle suivi par Lisette, mais il manifeste toute son "effronterie" en usant d’un langage à double sens, certain que son maître est trop sot et trop certain de sa puissance pour le comprendre. Mais le public, lui, est au courant de l’objectif, d’où son rire qui naît de ce sentiment d’être supérieur au naïf dupé.
Deux serviteurs triomphants. Mise en scène d’Yves Gasc, 1987. Comédie-Française
Acte IV, scène 7 : le financier piégé, de "MONSIEUR FURET. – C'est une obligation…" à la fin
Pour lire l'extrait
Quand s’ouvre l’acte IV de la comédie de Lesage, la Baronne a commencé à atteindre son but : elle a obtenu de Turcaret, qui désire la conquérir, un billet au porteur de dix mille livres, un équipage et une maison de campagne. Mais, alors même que le Chevalier espère que, par amour, ces profits lui reviendront et lui permettront de régler ses dettes de jeu, tous deux sont dupés par leurs serviteurs, Frontin et Lisette, qui partagent la volonté de s'enrichir. Ainsi, Frontin annonce, dans la première scène, le stratagème destiné à extorquer dix mille livres à Turcaret pour meubler la nouvelle maison : le recours à « un vieux coquin de [s]a connaissance » qui viendra présenter à la Baronne, « un petit acte supposé… un faux exploit... » Quand arrive Monsieur Furet, un aparté de Lisette, « Ce sont les meubles de la maison de campagne », informe la Baronne de la manœuvre organisée par Frontin. Après un échange de salutations polies, cet huissier présente l’objet de sa visite : « un exploit », c’est-à-dire un acte judiciaire officiel, très souvent pour notifier un paiement à exécuter. Ainsi, le public est averti, et attend de voir comment le piège va se refermer sur Turcaret.
Première partie : « l’exploit » d'huissier (du début à la ligne 27)
Une parodie
Frontin, en présentant son complice comme « le plus habile, le plus intelligent écrivain », en a fait un bel éloge, et son nom, « Monsieur Furet », est chargé du symbolisme attribué à cet animal, connu pour son habileté à se faufiler partout, y compris dans les zones dissimulées…

Lesage, comme avant lui, Molière, parodie alors le langage juridique, en usant des désignations officielles des époux, avec toute la solennité voulue, illustrée par le geste noté dans la didascalie, « après avoir mis des lunettes » : « Par-devant, etc., furent présents en leurs personnes haut et puissant seigneur George-Guillaume de Porcandorf, et dame Agnès Ildegonde de La Dolinvilliere, son épouse, de lui dûment autorisée à l'effet des présentes, lesquels ont reconnu devoir à Éloi Jérôme Poussif, marchand de chevaux, la somme de dix mille livres... »
La lecture de l’« exploit ». Mise en scène de Claude Domenech, Théâtre de la Lucarne, 2012
La somme a été retardée par ces formules, mais est ensuite détaillée avec une accumulation de détails : « Pour un équipage fourni par ledit Poussif, consistant en douze mulets, quinze chevaux normands, sous poil roux, et trois bardots d'Auvergne, ayant tous crin et, queues et oreilles et garnis de leurs bâts, selles, brides et licols. » Des détails cocasses, jusqu’à la couleur des animaux, la mention de leur intégrité physique, et l’énumération des accessoires… Pour achever la parodie, il ne manque que les conditions posées en cas de non-paiement de la somme, sur laquelle insiste le document : « Au paiement desquelles dix mille livres lesdits débiteurs ont obligé, affecté et hypothéqué généralement tous leurs biens présents et à venir, sans division ni discussion, renonçant auxdits droits ». Il ne reste plus alors qu’à compléter l’ensemble par une adresse, censée être exacte, mais qui ne manque pas de faire sourire : « et pour l'exécution, des présentes, ont élu domicile chez Innocent Blaise Le Juste, ancien procureur au Châtelet, demeurant rue du Bout-du-Monde, fait et passé, etc. »
Des réactions contrastées
Cette lecture est coupée par trois types de réactions :
La première est une protestation de la Baronne, qui rappelle son statut de veuve libérée des obligations laissées par son mari : « Feu mon époux, Monsieur ? Cela ne me regarde point ; j'ai renoncé à la communauté. »
Puis Turcaret, en tant que financier, intervient pour la soutenir en rappelant la loi : « Sur ce pied-là, on n'a rien à vous demander. » Mais, en vain, car l’huissier confirme son droit : « « Pardonnez-moi, Monsieur, l'acte étant signé par madame. » L’insistance de Turcaret, « L’acte est donc solidaire? », reste donc inutile par la réponse en écho de l’huissier : « Oui, Monsieur, très solidaire, et même avec déclaration d'emploi ». Turcaret est donc obligé de céder, en maintenant cependant sa méfiance : « Voyons si l'acte est en bonne forme ».
Devant le montant de la somme due, deux exclamations indignées se succèdent : celle de la Baronne, « De dix mille livres ! », prolongée par la colère de Lisette, « La maudite obligation ! », qui s’accentue encore après le détail des accessoires, qualifiés plaisamment de « nippes » comme s’il s’agissait de vêtements que les femmes ne peuvent pas connaître : « Brides et licols ! Est-ce à une femme de payer ces sortes de nippes-là ? »
Deuxième partie : une habile stratégie (de la ligne 28 à la fin)

Face à l’huissier. Illustration de Turcaret
Un appel indirect
Frontin intervient le premier pour interroger Turcaret, « L'acte est-il en bonne forme, « Monsieur ? », qui, jusqu’à présent, n’a pas contesté l’exploit présenté par l’huissier. C’est aussi une façon de le mettre en valeur en lui reconnaissant une connaissance supérieure.
De la même façon, la Baronne, en insistant sur la somme, lance un appel indirect : « Est-ce qu'il faudra qu'il m'en coûte sérieusement dix mille livres pour avoir signé ? » Comme il ne réagi toujours pas, son appel se fait plus direct : « Quelle injustice ! N'y a-t-il pas moyen de revenir contre cet acte-là, Monsieur Turcaret ! » Comme Frontin avant elle, elle le met ainsi en valeur, en reconnaissant ses compétences financières.
L’intervention de Lisette vient la soutenir, mais de façon ambiguë : « Voilà ce que c'est que d'avoir trop de complaisance pour un mari ! Les femmes ne se corrigeront-elles jamais de ce défaut-là. » Son exclamation généralise, en effet, la faiblesse des femmes, exploitées par leurs époux, protestation féministe a priori, mais en rejetant sur elles la faute.
Le rôle de Turcaret
Face à ces interventions, Turcaret reste totalement insensible. Il se contente de souligner l’importance de la dette, « Je n'y trouve rien à redire que la somme », mais la riposte de l’huissier, « Que la somme, Monsieur ! Oh il n'y a rien à dire à la somme, elle est fort bien énoncée », n’amène qu’un regret très limité : « Cela est chagrinant. ». Il ne se sent pas vraiment concerné, même après les plaintes de la Baronne et de Lisette. Leurs appels n’entraînent qu’une négation de toute possibilité d'action en justice : « Je n'y vois point d'apparence. » De même, l’hypothèse qui justifie cette impossibilité reste dans le seul cadre de la légalité : « Si dans l'acte vous n'aviez pas expressément renoncé aux droits de division et de discussion, nous pourrions chicaner ledit Poussif. » Il ne manifeste donc aucune volonté d’intervenir en faveur de la Baronne...
Troisième partie : la réussite du stratagème (de la ligne 42 à la fin)
Des complices
Devant cette insensibilité, les trois personnages s’unissent pour obtenir l’argent de Turcaret. La Baronne, la première, en feignant de suivre l’avis donné par Turcaret, déplace en fait sur lui la culpabilité : « Il faut donc se résoudre à payer, puisque vous m'y condamnez, Monsieur ». En feignant ainsi l’obéissance, elle lui accorde un pouvoir sur elle : « ; je n'appelle point de vos décisions. » Frontin s’empresse alors, dans son exclamation, de faire de cette acceptation la preuve d’un amour flatteur pour celui qui aspire à la conquérir : « Quelle déférence on a pour vos sentiments ! »
Pour persuader Turcaret. Mise en scène de Michel Mourtérot. Troupe du Théâtre des Loges, 2021

Dans un second temps, tout en feignant de minimiser la difficulté par sa litote, « Cela m'incommodera un peu », elle lui rappelle discrètement son don généreux précédent : « cela dérangera la destination que j'avais faite de certain billet au porteur que vous savez. » Les conseils de Lisette, « Il n'importe, payons, Madame ; ne soutenons point un procès contre l'avis de Monsieur Turcaret », viennent la soutenir. Elle aussi feint d’attribuer à Turcaret un jugement supérieur, que renforce encore l’invocation céleste de sa maîtresse : « Le ciel m'en préserve ! » Il ne lui reste plus qu’à formuler une hypothèse, propre à toucher celui qui dit l’aimer : « Je vendrais plutôt mes bijoux, mes meubles. » La reprise en chiasme de Frontin, « Vendre ses meubles, ses bijoux », qui souligne l’injustice de cette situation, « et pour l'équipage d'un mari encore », marque le dernier effort pour faire céder Turcaret : « la pauvre femme. »
Le succès de la stratégie
Ainsi mis en valeur, placé dans la position d’un sauveur, le seul capable de secourir une noble femme en détresse, Turcaret finit par en arriver au point que tous souhaitaient : « Non, madame, vous ne vendrez rien; je me charge de cette dette-là, j'en fais mon affaire. » La Baronne reprend alors la stratégie adoptée lors de l’offre du « billet au porteur », un digne refus fondé sur un souci de sa réputation : « Vous vous moquez ; je me servirai de ce billet, vous dis-je. » Accepter serait se comporter en femme entretenue. Quand Turcaret réitère son offre, « Il faut le garder pour un autre usage », il suffit à la Baronne de répéter son refus tout en flattant son souhait d’être reconnu comme un "homme de qualité", « Non, Monsieur, non ; la noblesse de votre procédé m'embarrasse plus que l'affaire même », pour s’assurer du paiement : « N'en parlons plus, Madame ; je vais tout de ce pas y mettre ordre. » Le succès est donc total, soutenu par une flatterie encore renforcée par l’exclamation hyperbolique de Frontin, « La belle âme !... », et le choix des pronoms personnels dans sa dernière réplique, « Suis-nous, sergent, on va te payer », fait sourire car il révèle son but réel : s’approprier cet argent… La Baronne est alors obligée de marquer sa reconnaissance : « Ne tardez pas au moins ; songez que l'on vous attend. » En manifestant l’impatience d’une femme amoureuse, elle répond à l’espoir de Turcaret qui espère bien tirer profit de son geste : « J'aurai promptement terminé cela, et puis je reviendrai des affaires aux plaisirs. »
CONCLUSION
Cet extrait met en évidence la place prépondérante occupée par l’argent dans la société de la Régence. Imaginée par le valet, Frontin, qui espère en tirer un profit personnel, la scène repose sur les dépenses des privilégiés, inconsidérées, qui les amènent à recourir à des prêts, donc à se mettre entre les mains d’usuriers sans scrupules, dont Turcaret offre le modèle. Mais tous, dans la pièce, sont prêts à toutes les manœuvres pour s’enrichir telle la Baronne, qui suit Frontin et la servante Lisette, pour obtenir l’appui du financier en jouant sur les faiblesses du financier qui veut la conquérir. Pour mettre en scène cette fourberie, Lesage use ainsi de toutes les ressources du langage, la parodie pour l’huissier, le discours à double sens qui permet de duper Turcaret en faisant ressortir sa sottise naïve. Mais, par le rôle attribué aux deux serviteurs unis dans la tromperie, l’auteur dénonce aussi la façon dont les valeurs morales disparaissent, du plus haut au plus bas d’une société où les statuts sociaux se trouvent remis en cause.
Acte V, scènes 13 et 14 : le dénouement
Pour lire l'extrait
Lesage n’a pas attendu le cinquième acte pour résoudre l’enjeu de la pièce, une triple tromperie. La Baronne entend bien obtenir du financier Turcaret, amoureux d’elle, le plus d’argent possible ; le Chevalier ment pour obtenir d’elle une part de ce profit ; enfin les serviteurs, Frontin et Lisette, désirent eux aussi désireux de s’enrichir. Les actes précédents ont, en effet, déjà montré la naïveté de Turcaret, dupé par leurs habiles manœuvres, et son ambition de passer pour un "homme de qualité" a été démasquée par sa rencontre inopinée avec le Marquis, qui a reconnu en lui son ancien « laquais », puis par madame Jacob, une « revendeuse à la toilette », en fait sa sœur : elle a dénoncé le mariage de celui qui s’est prétendu veuf. La Baronne, furieuse, décide de se venger par sa « ruine ». Mais, dans l’acte V, un nouveau coup de théâtre se produit : la « comtesse », à laquelle le chevalier a prétendu avoir renoncé par amour pour la Baronne, est l’épouse de Turcaret. Toutes ces scènes de reconnaissance préparent le rejet de Turcaret, mais Lesage ne se limite pas à ce dénouement quand Frontin, après l’annonce de l’arrestation de Turcaret, poursuit son discours. Quel sens Lesage donne-t-il ainsi à sa comédie ?
Première partie : une terrible annonce (du début de la scène 13 à la ligne 15)
Contrairement à la tradition, le héros, Turcaret intervient très peu dans l’acte V et est sorti à la fin de la scène 10 pour aller régler à l’huissier le montant de dix mille livres pour effacer la prétendue dette de la baronne. Il n’est donc pas présent au dénouement. Son sort est rapporté par le récit de Frontin, initialement valet du Chevalier mais passé au service de Turcaret pour favoriser le but de son maître et de la Baronne : lui soutirer le plus d’argent possible. Dans cette scène 13 se trouvent ainsi réunis tous ceux qui ont comploté pour profiter de l’argent du financier.

Le récit de Frontin. Mise en scène de Laurent Cochet, 1964, théâtre de l’Ambigu
Un horizon d'attente
En faisant annoncer par Frontin le sort de Turcaret, Lesage ménage l’attente à la fois des autres personnages et du public, qui, cependant, a déjà pu mesurer l’art de la dissimulation du valet. Au début de son récit, par le choix du pronom « nous » il se range dans le camp de ses maîtres en partageant leur souhait de punir le financier : « Nous envisagions le plaisir de le ruiner ; mais la justice est jalouse de ce plaisir-là ; elle nous a prévenus. » La réaction du Marquis – qui n’a pas véritablement participé aux diverses manœuvres – , « Bon, bon, il a de l'argent de reste pour se tirer d'affaire », met l’accent sur l’enjeu même de toute la pièce, mais la suite, « J'en doute ; on dit qu'il a follement dissipé des biens », souligne la dénonciation de Turcaret. Pour séduire la baronne, et accéder ainsi au statut social qu’il ambitionne, la passion du financier lui a ainsi fait perdre toute lucidité.
Dans la suite de son récit Frontin poursuit habilement son annonce, mais l’inquiétude qu’il manifeste, en feignant toujours de se soucier de son maître, renforce l’effet d’attente : « mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse à présent. Ce qui m'afflige, c'est que j'étais chez lui quand ses associés y font venus mettre garnison. » L’emprunt au lexique militaire laisse, en effet, supposer que la venue des créanciers représente une situation dangereuse.
La révélation
La question du chevalier, qui traduit son impatience, « Hé bien ? », montre l’habileté de l’attente ainsi créée par le récit de Frontin. Sa réponse retarde encore la révélation, « Hé bien, Monsieur, ils m'ont aussi arrêté et fouillé, pour voir si par hasard je ne ferais point chargé de quelque papier qui pût tourner au profit des créanciers. » Le sort du valet n’est pas véritablement ce qui intéresse son maître… En revanche, la suite remet au premier plan l’enjeu pour le chevalier, en rappelant comment, dans l’acte I, il avait pu se faire remettre par la baronne, en arguant de son désespoir face à une dette de jeu et en jouant sur l’amour qu’elle lui porte, le « billet de Madame », formule par laquelle le valet rappelle plaisamment qu’il avait ainsi profité d’un cadeau de Turcaret: « Ils se sont saisis, à telle fin que de raison, du billet de Madame, que vous m'aviez confié tantôt. » Le chevalier avait alors chargé son valet de l’escompter, d’où sa réaction devant cette perte : « Qu'entends-je, juste ciel ! » L’invocation à la justice céleste fait sourire, car n’avait-il pas lui-même recouru à des mensonges pour obtenir ce cadeau ? Il ne reste plus à Frontin qu’à compléter son annonce, le résultat de l’intervention de l’huissier : « Ils m'en ont pris encore un autre de dix mille francs que Monsieur Turcaret avait donné pour l'acte solidaire, et que Monsieur Furet venait de me remettre entre les mains. » Si le public, lui, sait que l’intervention de l’huissier est une manœuvre du valet, les autres l’ignorent : la tromperie se retourne ainsi contre les trompeurs.
Deuxième partie : une leçon morale ? (des lignes 16, scène 3, à 32, scène 14)
L'échec du Chevalier
Après cette terrible nouvelle pour lui, l’échec de toutes ses manœuvres auprès de la Baronne, le Chevalier retourne sa colère contre son valet : « Hé pourquoi, maraud, n'as-tu point dit tu que étais à moi ? » Mais sa confiance dans les privilèges que lui accorde son statut social est démentie par la riposte de Frontin : « Ho, vraiment, monsieur, je n'y ai pas manqué : j'ai dit que j'appartenais à un Chevalier ; mais quand ils ont vu les billets, ils n'ont pas voulu me croire. » Riposte qui retourne ce privilège contre lui car un « chevalier » ne devrait pas recourir à un « billet au porteur », procédé indigne de sa noblesse et de sa fortune. L’expression redoublée de sa douleur, « Je ne me possède plus, je suis au désespoir », démasque en fait la réalité : le seul motif de sa relation avec la Baronne était l’argent qu’il espérait en obtenir. Aucun remords, aucun sentiment d’être ainsi puni de ses mensonges : la place accordée à l’argent a effacé toute valeur morale définitivement.
D’ailleurs, au début de la scène 14, la proposition du Marquis, dont la didascalie, « riant », souligne qu'il s’amuse de la situation de son ami, confirme l’absence de morale chez ces nobles privilégiés : « Ah, ah, ma foi, chevalier, tu me fais rire, ta consternation me divertit, allons souper chez le traiteur, et passer la nuit, à boire. » Il remet au premier plan le divertissement, tandis que le chevalier, lui, conclut sur la seule expression de sa colère contre son valet : « je te donne ton congé ; ne t'offre jamais à mes yeux. » Mais il est resté jusqu’au bout aveugle sur la façon dont il a été trompé : son seul reproche à Frontin, illustré par son insulte, « maraud », est de n’avoir pas su empêcher qu’on lui prenne les deux billets au porteur.
La lucidité de la Baronne
La réaction de la baronne marque la fin de sa naïveté : « Et moi, j'ouvre les yeux. » Mais, loin de porter sur sa déception amoureuse, sa lucidité sur le chevalier ne porte que sur ses mensonges sur l’argent, mis en valeur par la gradation ternaire : « Vous m'avez dit que vous aviez chez vous l'argent de mon billet ; je vois par là que mon brillant n'a point été mis en gage ; et je sais ce que je dois penser du beau récit que Frontin m'a fait de votre fureur d'hier au soir. »
Après ce reproche formulé par l’antiphrase ironique, elle dénonce l’indignité du personnage, admet sa propre crédulité, et reconnaît sa faute : « Ah Chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un pareil procédé. J'ai chassé Marine à cause qu'elle n'était pas dans vos intérêts ». Elle ne garde que le seul pouvoir de renvoyer ceux qui l’ont trompée, d’abord sa servante, « je chasse Lisette », puis le Chevalier : « Adieu, je ne veux de ma vie entendre parler de vous. » Mais à aucun moment, elle ne fait preuve du moindre remords de ses propres manœuvres envers Turcaret. Là encore, il ne semble pas qu’une leçon morale ait été tirée….
La Baronne rejette le Chevalier. Mise en scène d’Yves Gasc, 1987. Comédie-Française

Troisième partie : le triomphe des valets (scène 14, de la ligne 33 à la fin)
Un coup de théâtre
Contrairement à la tradition, qui veut que le dénouement regroupe tous les personnages, la dernière scène ne laisse présents sur le plateau que les deux serviteurs, Lisette et Frontin, ce qui est déjà significatif du rôle que leur attribue Lesage. Tous deux ont été renvoyés par leurs maîtres, d’où la question inquiète de Lisette : « Et nous, Frontin, quel parti prendrons-nous ? » Mais la réponse de Frontin nie aussitôt toute idée de punition pour ses fourberies. Bien au contraire, il les assume sans scrupules, en mettant en évidence ses qualités : « J’en ai un à te proposer ; vive l'esprit, mon enfant, je viens de payer d'audace ». Le choix du verbe remplace ainsi l’argent, dont ne dispose pas un serviteur, par l’intelligence dont il sait faire preuve. Mais l’aveu, « je n’ai point été fouillé », ultime coup de théâtre, associe l’intelligence au mensonge. C’est donc à nouveau l’argent qui est mis au premier plan, aussi bien par la question de Lisette, « Tu as les billets ? » que par la réponse précise de Frontin : « J'en ai déjà touché l'argent, il est en sûreté ; j'ai quarante mille francs. »

La victoire
C’est donc toujours l’argent qui soutient la tradition de la comédie, qui veut que le dénouement conduise à un heureux mariage : « Si ton ambition veut se borner à cette petite fortune, nous allons faire souche d'honnêtes gens. » Mais aucune mention d’amour dans cet échange, ni de la part du valet, ni dans l’acceptation de Lisette, « J’y consens. » La proposition n’est justifiée que par la fortune accumulée, qui suffira à apporter une caution morale à un couple que Frontin n’hésite pas à qualifier d’ « honnêtes gens ».
Un heureux mariage. Mise en scène d’Yves Gasc, 1987. Comédie-Française
Si l’on se souvient que le Marquis a rappelé l’origine de Turcaret, un ancien « laquais », Frontin peut alors affirmer sa victoire : « Voilà le règne de Monsieur Turcaret fini ; le mien va commencer. » Mais le réel triomphe n’est-il pas d’abord la puissance de l’argent, dans toutes les classes sociales ?
CONCLUSION
Les règles du théâtre classique posaient trois exigences, un dénouement rapide, complet et nécessaire, mais Lesage a fait preuve d’originalité en s’en écartant. Il reste, certes, complet, puisque le sort de chacun des protagonistes est fixé. Pour être nécessaire, il ne doit pas être le résultat du hasard. En ce qui concerne le héros, cette obligation a été respectée puisque plusieurs scènes, telle la conversation de Turcaret avec son commis, Monsieur Rafle, ont préparé l’idée d’une menace, et que les scènes de reconnaissance, face au Marquis, à Madame Jacob et à la Comtesse, ont déjà ôté le masque de Turcaret. En revanche, il n’a pas vraiment été rapide, puisqu’il occupe les quatre dernières scènes après la sortie définitive de Turcaret, la dernière provoquant un ultime coup de théâtre qui permet le mariage attendu dans une comédie, mais non pas celui des maîtres mais uniquement celui des valets.
Le triomphe du valet. Mise en scène des Fourberies de Scapin par Patrice Massé et l’Atelier du Baluchon, 2021 au Théâtre Jean Richard, Niort


Ainsi s’impose le sens donné par Lesage à sa pièce : une inversion des statuts sociaux, qui permet aux inférieurs de prendre le pas sur les privilégiés grâce à l’argent, mal acquis. Si Frontin a su accumuler une petite « fortune », la Baronne, elle, reste veuve et sans fortune, le Chevalier perd tout moyen de combler ses dettes de jeu, tandis que Frontin, grâce à ses habiles manœuvres, a su accumuler une petite « fortune ». Lesage interroge ainsi son public sur le rôle des valeurs morales à son époque. Aucun de ses personnages ne se sent vraiment puni, ni ne formule le moindre regret ni la volonté d’adopter un comportement plus honnête : le Chevalier part avec le Marquis se divertir, la Baronne reprendra sans doute sa quête d’un soutien financier, et les serviteurs s’apprêtent à faire fructifier l’argent acquis, tandis que leurs enfants feront oublier leur origine sociale. L’argent règne donc, et Lesage a su le montrer plaisamment, avant que l’Histoire ne vienne confirmer cette puissance, quand, à la mort de Louis XIV alors que le trésor royal est vide, le système de Law propose un remède, l’émission de papier-monnaie. La faillite qui lui mettra fin en 1720 va ruiner de nombreux nobles, tel l’écrivain Marivaux, et accentuer encore l’inversion des classes sociales.
John Law nommé Contrôleur général des finances du royaume de France en 1720. Caricature
