L'idéal de "l'honnête homme"


Observation du corpus
Tout corpus s’organise en fonction de la problématique choisie pour traiter le thème retenu, en lien avec le XVIIème siècle, « L’idéal de l’honnête homme ».
L'introduction
Une introduction est indispensable pour définir les contours de l’étude, à commencer, puisque le corpus concerne le XVIIème siècle, par un rappel du contexte historique, social et culturel de cette époque. Il est important aussi, avant d’aborder les différents auteurs de cette période, d’expliquer quel a pu être leur héritage, d’abord de l’antiquité, puisqu’eux-mêmes ont revendiqué le fait de prendre pour modèles les auteurs grecs et latins, d’autre part de la Renaissance, à partir de la notion d’humanisme.
De là découle la mise en place de la problématique, c’est-à-dire de la question qui pose l’enjeu du corpus, « Comment les écrivains du XVIIème siècle posent-ils les critères propres à définir l’idéal de ‘‘ l’honnête homme’’ ? »
Déroulement de l'étude
Le corpus, outre les cinq explications de textes, de genres et de tonalités différentes, et les lectures cursives en écho, est enrichi par des documents et des recherches complémentaires. Il accorde une place à l’histoire des arts, ici le portrait pictural, qui se développe à cette époque.
La séquence comporte également deux exercices d’écriture : le premier, un écrit d'appropriation, permet de mieux comprendre les procédés stylistiques propres à la maxime, le second, en fin de séquence, propose le choix entre le commentaire et l'essai afin de s’entraîner à l’épreuve de français au baccalauréat.
Une lecture personnelle d’une section des Caractères de La Bruyère, « De la société et de la conversation », complète cette étude : guidée par un questionnement, elle conduit à la constitution d’un dossier qui sert de support à l’épreuve orale du baccalauréat.
La conclusion
Il est indispensable, en faisant un bilan des textes étudiés, occasion de construire une synthèse sur les caractéristiques sociales, culturelles et littéraires du XVIIème siècle, d’apporter une réponse claire à la problématique.
Il peut alors être intéressant d’ouvrir une réflexion sur les critères qui pourraient fonder un « idéal » moral et social à notre époque…
Introduction
Le XVIIème siècle : contexte historique, social et culturel
Pour revoir le contexte
Pour éviter les contresens et faciliter la compréhension des textes, il est utile de réactiver les acquis historiques. La vidéo proposée permet de concrétiser l'image de la société dans la seconde moitié du siècle.
Mise en place de la problématique
L’enjeu de l’étude est de construire une réponse à la question : « Comment les écrivains du XVIIème siècle posent-ils les critères propres à définir l’idéal de ‘‘ l’honnête homme’’ ? » Analysons-en les composantes :
Une époque, le « XVIIème siècle ». Mais les textes proposés s’inscrivent tous dans la seconde moitié du siècle, à l’époque où Louis XIV assied la monarchie absolue. Pourquoi ? Cela implique de comparer avec les conceptions antérieures, au temps de Louis XIII, d’où l’exposé qui propose une synthèse sur le « modèle héroïque ».
Le thème retenu, « l’idéal de ‘‘ l’honnête homme’’ », fait porter l’intérêt d’abord sur le sens même de la formule, d’où une recherche lexicale autour des termes « honnête » et « honnêteté ». On s’interrogera ensuite sur la notion d’« idéal » : elle induit un double mouvement, s’opposer aux réalités d’une époque, donc entreprendre de les critiquer, pour tendre vers la perfection de l’homme, dans toutes ses dimensions : physiques, sociales, intellectuelles, psychologiques, morales.
Au cœur de cette question, doit être explicitée la formule verbale, « poser les critères propres à définir l’idéal ». Il s’agit donc de dégager les principes indispensables pour atteindre, ou du moins chercher à atteindre, cet idéal.
Enfin, l’adverbe interrogatif, « Comment », amène à s’interroger sur le genre et la forme littéraire choisis par les auteurs et sur les procédés stylistiques mis en œuvre. Le corpus, en effet, comporte l’extrait d’une comédie, d’un roman, de plusieurs essais et de « maximes ».
Recherche lexicale
Pour consulter le site du CNRTL
Après avoir fait un remue-méninges pour mesurer le/s sens des termes « honnête » et « honnêteté » immédiatement proposés par des élèves, on se reporte à la définition proposée par le site du CNRTL (« Centre National de Ressources Textuelles et Littéraires »)
Devant l’adjectif « honnête », ou le terme « honnêteté », aujourd'hui nous pensons immédiatement à une qualité morale : la fidélité à une parole donnée, le respect de ses engagements, la sincérité, la volonté de ne pas tromper…, y compris dans le domaine intellectuel. L’« honnêteté » intellectuelle interdit, par exemple le plagiat, c’est-à-dire de s’approprier l’œuvre d’un auteur, musicien, écrivain… Très souvent, l’adjectif est alors postposé, et s’applique au domaine des affaires, du commerce, de la finance, donc en relation avec l’argent et la loi : un « homme honnête » s’oppose donc à celui qui cherche, sinon à voler, du moins à frauder, à contourner les lois.
Mais la définition présente d’autres sens, qualifiés de « vieillis », qui, tout en gardant une valeur morale, se rattachent davantage à la vie en société, en impliquant le jugement d'autrui. Ainsi, nous relevons l’idée de « respect de la décence, de la pudeur », parfois avec une connotation sexuelle, et de « conformité à la bienséance », c’est-à-dire aux règles de comportement valorisées dans la société, aux normes de politesse, de savoir-vivre, reconnues. Or, les sociétés évoluent, donc ces règles et ces normes changent : écrire sous forme de SMS aurait été impensable au XVIIème siècle. Elles peuvent aussi correspondre à des valeurs religieuses ou à des milieux sociaux. Ainsi, s’il suffisait de « toper » dans la main du vendeur en gage d’« honnêteté » pour conclure un marché dans les campagnes au XIXème siècle, dans la bourgeoisie, seul un contrat signé avait une réelle valeur. Même le vêtement peut jouer un rôle sur ce qualificatif « honnête » : une femme sortant sans chapeau, « en cheveux » comme on le disait encore au XIXème siècle, n’était pas considérée comme une « honnête femme ». Notons que, dans ce sens social, l’adjectif est normalement antéposé.
Notre étude nous conduira donc à comprendre ce que pouvaient être les normes sociales mises en valeur par les écrivains au XVIIème siècle, en les comparant à celles des siècles précédents mais aussi à celles de notre époque. Pourrons-nous ainsi dégager des normes intemporelles ?
L'héritage
Dans l'antiquité
Pour mesurer les valeurs prônées dans l’antiquité, il faut déjà rappeler qu’elles ne vont concerner que les « citoyens » libres, disposant d'un large temps de loisir, auxquels est d’ailleurs réservée l’éducation destinée à inculquer ces valeurs. Elles doivent fonder une vie sociale harmonieuse, d’où l’importance accordée à la sociabilité, donc aux conversations, aux activités partagées, qu’elles soient physiques, intellectuelles ou artistiques. C’est l’image qui ressort aussi bien dans les épopées homériques, par exemple dans l’Odyssée lors du banquet des Phéaciens, que dans les dialogues philosophiques de Platon, qui insistent sur les notions de justice, de pudeur, de respect des lois…
Cicéron, Traité des devoirs (De Officiis), 44 av. J.-C., livre I, § V et XXVII
Le paragraphe V
Cicéron fonde « l’honnêteté » sur « quatre sources principales », qu’il distingue nettement, en explicitant chacune d’elles :
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La première relève de l’esprit, de sa dimension rationnelle, puisqu’il s’agit de « découvrir la vérité » d’abord, donc de s’instruire, puis de « former de bons conseils », donc de pouvoir transmettre ses acquis à autrui. Il l’associe d’ailleurs aux termes de « sagesse » et de « prudence ». Notons que la comparaison et les choix lexicaux, dans « peut la saisir d'un regard perçant et prompt comme l'éclair, et tout aussitôt la faire comprendre », donnent l’impression que cette faculté est innée, et s’exerce immédiatement.
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La deuxième faculté citée, « maintenir la société humaine, en rendant à chacun ce qui lui appartient, et en gardant avec fidélité sa parole », mêle la justice et la morale, et renvoie au premier sens du terme « honnêteté » selon le dictionnaire.
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La troisième est une qualité plus intérieure : « déployer la grandeur et l'énergie d'une âme haut placée et invincible » relève d’une forme de dignité, mais qu’il rapporte plus loin à la condition matérielle de l’homme dans la société. En envisageant tour à tour l’homme qui possède « tous les biens du monde » et « celui qui les méprise », il souligne le fait que les conditions matérielles ne doivent pas influer sur l’« âme », qui doit conserver toute sa noblesse.

Pour lire les deux extraits
Cicéron orateur, statue de marbre, Rome
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La dernière qualité consiste « à mettre dans tout ce que l'on fait et ce que l'on dit cette convenance et cette mesure, qui est le cachet de la modération et de la tempérance. » Le terme « convenance », traduction du latin « decens » et « decorum », correspond à un comportement mesuré en société, que le paragraphe suivant va développer plus longuement.
Le paragraphe XXVII
C’est au grec que se réfère Cicéron pour définir le quatrième critère de « l’honnête », en choisissant le participe « πρέπον », du verbe impersonnel « il faut ». Or, il existe en grec un autre verbe de même sens, dont le participe est « δέον » ; mais celui-ci traduit une obligation liée aux circonstances, à une nécessité d’action. Au contraire, « πρέπον » a davantage une connotation morale, en lien aussi avec les règles sociales, d’où son association à l’idée de « bienséance » : « La bienséance est comme le reflet de l’honnêteté ». Son importance est telle que, par une série d’exemples, Cicéron l’associe à toutes les autres « sources » précédemment énumérées. Ces exemples sont le moyen de mettre en valeur les composantes connexes à la bienséance, c’est-à-dire la relation aux autres, aussi bien dans les « discours » que dans « ce que l’on fait », dans les actions. Justice, dignité, « grand cœur », autant d’exigences aux yeux de Cicéron, qui conclut par une image : « La bienséance est donc une certaine fleur de la vertu. »
Cicéron fait donc le portrait de « l’honnête homme » de son temps, instruit et pondéré, doté, par sa maturité d’un savoir-vivre qui lui permet de prendre sa juste place dans sa société, en entretenant avec ses semblables des liens fondés en justice et en morale.
L'humanisme de la Renaissance

Outre son Traité des devoirs, un autre ouvrage de Cicéron, De l’Orateur (55 av. J.-C.), révèle l’importance que ce philosophe accorde à la sociabilité, à travers sa première manifestation, la parole, dans son lien à la fois à l’esprit, à la raison, mais aussi à la civilité, forme d’attention portée aux autres.
C’est de lui, entre autres, que s’inspirent directement les penseurs de la Renaissance : ils reprennent bien des critères de cette « honnêteté » définie par Cicéron, complétée cependant par leur humanisme. Tous accordent, en effet, une grande confiance à l’homme, capable de s’améliorer, comme le proclame Jean Pic de la Mirandole dans son Discours sur la dignité de l'homme, écrit en 1486 et publié en 1504 : il souhaite y expliquer « pourquoi l'homme est le mieux loti des êtres animés, digne par conséquent de toute admiration, et quelle est en fin de compte cette noble condition qui lui est échue dans l'ordre de l'univers. » Il lui appartient donc de pousser au plus haut degré possible ses capacités physiques, artistiques, intellectuelles, d'où l'importance alors prise par l'éducation.
Léonard de Vinci, L'Homme de Vitruve, dessin à la plume, vers 1492, Galleria dell' Accademia, Venise
Pour lire les deux extraits
Baldassare CASTIGLIONE, Le Livre du courtisan, 1528, livre I
Premier extrait
Le premier extrait met l’accent sur l’instruction, définie par une litote : « Je veux que celui-ci soit plus que médiocrement instruit dans les lettres, du moins dans ces études que nous disons d'humanité », c’est-à-dire liées à l’antiquité. Il invite le courtisan à connaître des genres littéraires aussi divers que ceux pratiqués par les « poètes », « orateurs et historiens », et même à les pratiquer lui-même. Notons cependant que l’objectif n’est pas seulement un enrichissement culturel personnel, mais une sociabilité facilitée : « il ne manquera jamais par ce moyen de plaisants entretiens avec les dames, qui, à l'ordinaire, aiment ce genre de choses. »
Cependant, aussitôt est introduite une réserve morale, invitation à la mesure. Il ne faudrait pas que cet homme ainsi cultivé tombe dans l’excès, et, aveuglé par son amour-propre, étale son savoir pour en recevoir des éloges : « qu'en ceci comme en toute autre chose il soit toujours avisé et timide plutôt qu'audacieux, et qu'il se garde de se persuader faussement qu'il sait ce qu'il ne sait pas. » L’avertissement est souligné par la métaphore qui compare les flatteries aux « voix des sirènes »…
Baldassare Castiglione, Le Livre du courtisan, frontispice de l'édition française de 1538

Second extrait
Par la répétition de « je veux », c’est une véritable liste d’exigences, posées comme absolues, que dresse le comte, à commencer par le statut social. La conversation se tient à la cour, et le locuteur est lui-même noble, d’où sa volonté que « notre courtisan soit né gentilhomme, et de noble maison. » La noblesse serait, en effet, une garantie de « vertu », illustrée par l’image d’une « claire lampe », puisqu’elle privilégie le code d’honneur, le fait de ne pas déchoir par rapport à « ses prédécesseurs », ses aïeux.
Puis il passe aux qualités personnelles accordées « par nature ». Il place en première position l'esprit, « l’entendement », mais il insiste davantage sur les qualités physiques : « une belle présence de personne, et de visage, et aussi une certaine grâce ». Il s’agit donc d’abord de plaire par son apparence.
C’est aussi sa qualité de noble qui fait que son courtisan doit pouvoir se mettre au service de son prince, en tant qu’« homme de guerre », mais peut aussi être amené à défendre son honneur lors de « différents d’un gentilhomme à un autre », allusion à la pratique du duel. Il lui appartient donc de s’exercer au maniement de « toutes sortes d’armes à pied et à cheval », notamment à pratiquer l’art de l’escrime.
L’ouvrage de Castiglione constitue déjà par la forme du récit une démonstration de ce que doit être cet idéal du Courtisan, en peignant cette société élégante et noble, où chacun doit pouvoir participer à des plaisirs variés et, surtout, à des conversations où sont débattues toutes sortes de sujets. Il traduit aussi l’idéal humaniste, en recherchant, comme dans l’antiquité, le « καλὸν κἀγαθόν », c’est-à-dire l’harmonie entre le « beau » et le « bien », entre les qualités du corps et celles de l’esprit.
En cela, le "courtisan" annonce "l'honnête homme" du XVIIème siècle.
On proposera la réalisation d'un exposé pour présenter l'héritage à l'aube du XVIIème siècle, en développant les données suivantes.
Depuis l’antiquité où, à l’origine, le héros était un demi-dieu avant de s’incarner dans les guerriers de l’épopée homérique, l’image du héros s’est modifiée au cours des siècles. Il s’est vu doté des valeurs de la féodalité, marquée par le christianisme durant le Moyen Âge, auxquelles se sont ajoutées celles qui ont fondé l’amour courtois. Puis, à la Renaissance, l’humanisme a mis l’accent sur le développement équilibré entre l’esprit et le corps, comme nous l’avons vu chez Castiglione.

Une nouvelle évolution se dessine au début du XVIIème siècle, sous le règne de Louis XIII : est mise en avant une dimension aristocratique. L’héroïsme se fonde sur un code d’honneur qui impose des devoirs rigoureux, à accomplir jusqu’à la mort pour acquérir la gloire. On en trouve un éloquent témoignage chez Corneille, par exemple dans Don Sanche d’Aragon (1649) : « Et l’honneur aux grands cœurs est plus cher que la vie. », déclare le héros. Et il suffit de lire Le Cid pour constater que tous les personnages, hommes comme femmes, vieux comme jeunes, partagent cette même conception, qui oblige la passion amoureuse à céder devant le soin de la gloire. C’est aussi dans cette perspective que le cardinal de Richelieu, dans sa volonté d’asseoir la puissance du roi – et donc de souligner le mérite de ceux qui la soutiennent – a conçu en 1632, dans le Palais Cardinal (aujourd’hui Palais Royal) la Galerie des Hommes illustres à la gloire des grands hommes de l’histoire de France. Achevée en 1637, elle présentait 26 portraits (dont 3 femmes) « de grand format, encadrés d’emblèmes et de scènes historiques », commandés à deux peintres, Simon Vouet et Philippe de Champaigne.
Philippe de Champaigne, Louis XIII couronné par la Victoire, 1635. Huile sur toile, 228 x 175. Musée du Louvre
Molière, Le Misanthrope, 1666, acte I, scène 1, vers 145 à 166
Pour lire l'extrait
En 1666 est jouée la pièce de Molière, Le Misanthrope, dont le sous-titre "l’atrabilaire amoureux" illustre le caractère du héros, Alceste : l’atrabilaire, en qui prédomine, étymologiquement, la "bile noire", est un homme de mauvaise humeur, à la fois mélancolique et coléreux, d’où la contradiction avec le sentiment « amoureux », qui implique douceur, tendresse et confiance en l’être aimé. Le comble est qu’Alceste est amoureux de Célimène, femme coquette qui attire dans son salon les beaux esprits du temps, alors que lui-même proclame : […] je hais tous les hommes : / Les uns, parce qu’ils sont méchants, et malfaisants ; / Et les autres, pour être aux méchants, complaisants, / Et n’avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses / Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. »
Pour voir le début de la scène : mise en scène de J.P. Miquel
Le dialogue dans la scène d’exposition oppose Alceste à son ami, Philinte, qui, loin de ce rejet catégorique, propose un autre idéal permettant la vie en société. Pour dégager les composantes de cet idéal, nous comparerons le portrait des deux personnages en présence.
