Observation du corpus
Dans le cadre du nouveau programme du lycée pour le baccalauréat, est posée l’étude de « la littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle », et, dans le choix proposé, figure une œuvre du XVIIIème siècle. Quelle que soit cette œuvre, un « parcours » lui est associé, destiné à l’éclairer, à la compléter, à la prolonger.
Or, le XVIIIème siècle, « siècle des Lumières », est une époque qui prône la connaissance pour libérer l’homme des préjugés, des superstitions, des abus et des injustices. Cela implique d’accorder le primat à la « raison », qui lui permet d’être ainsi « éclairé », de développer son esprit critique et de comprendre l’argumentation en faveur des idéaux que les écrivains lui proposent. D’où l’organisation de ce corpus autour d’une problématique : « Comment la place accordée à la raison soutient-elle la critique des écrivains des Lumières ? »


Introduction
Une introduction est indispensable pour définir les contours de l’étude, à commencer, puisque les textes s’inscrivent tous dans le XVIII° siècle, pour rappeler les conditions historiques et sociales qui le caractérisent et justifient son appellation de « siècle des Lumières ». Mais, pour comprendre ce qu’a pu être le rôle de la raison au XVIII° siècle, il est important de rappeler l’héritage, c’est-à-dire comment le rationalisme s’est peu à peu installé, et contre quoi il a entrepris de lutter.
L’objet d’étude introduit un autre élément, en demandant de privilégier « les genres de l’argumentation » : la variété des textes proposés doit répondre à cette exigence, et permettre une maîtrise des nécessités d’une argumentation réussie : convaincre le destinataire en faisant appel à sa raison, à la logique donc, à travers les différentes formes que peut prendre l’argumentation, mais aussi les procédés de persuasion mis en œuvre.
De là découle la mise en place de la problématique, et les questions qu'elle induit. L’objectif critique implique, en effet, une lutte : contre qui, contre quoi les écrivains du XVIII° siècle mènent-ils ce qui, à leurs yeux, est un combat ? À quelles objections adverses doivent-ils répondre, et par quels procédés rendre leur réponse convaincante ? En faisant appel à la raison du lecteur, ils l’obligent à entrer dans sa démarche argumentative. Mais, pour surmonter les obstacles, à la fois les préjugés du lecteur et les dangers de la censure, certains adoptent des stratégies de contournement, qu’il conviendra d’étudier.
Déroulement de l'étude
Le corpus comporte des explications de textes, de genres littéraires différents et regroupés en fonction de leur centre d’intérêt, et des lectures cursives en écho
Il est enrichi par des recherches complémentaires, qui portent sur des documents historiques, mais aussi iconographiques et littéraires. L’étude donne lieu à un travail d’écriture, entraînement au commentaire et à l’essai, exercices prévus au baccalauréat.
La conclusion
Il est indispensable, en faisant un bilan des textes étudiés, d’apporter une réponse claire à la problématique, occasion de construire une synthèse sur l’argumentation, ses formes et ses procédés. Mais la conclusion propose aussi une ouverture sur la place que notre époque accorde à la raison, notamment dans les médias et les réseaux sociaux.
Dans la perspective de l'oral de l'examen, elle s’appuiera également sur une lecture personnelle de Micromégas, conte philosophique de Voltaire, datant de 1752.
Introduction
La raison : histoire d'une idée
Carlo Crivelli, Saint Thomas d’Aquin, 1476. Retable, 61 x 40. National Gallery, Londres
Le poids de la religion
Pendant tout le Moyen Âge l’Église exerce une évidente suprématie qu’illustrent à la fois les multiples croisades, la construction des cathédrales, et le rôle joué par les monastères. Même le système féodal repose sur la religion. Cependant déjà Thomas d’Aquin (1225-26 – 1274) propose une approche philosophique plus rationnelle. Il tente de concilier la pensée chrétienne et la philosophie d’Aristote en considérant que la foi n’est pas incompatible, ni opposée, à l’exercice de la raison, même s’il place la théologie, fondée sur la parole divine, au-dessus des vérités accessibles par la raison naturelle de l’homme.
La Renaissance s’oppose plus fortement à la toute-puissance de l’Église en lui opposant la science et ses découvertes. Mais c’est surtout le courant « évangéliste » qui, en dénonçant les abus du catholicisme et en demandant le retour au texte biblique, traduit, expliqué, fait appel à la conscience individuelle contre certains dogmes et contre le pouvoir absolu du Pape. Il faut attendre l’édit de Nantes, en 1598, pour apporter la paix religieuse entre catholiques et protestants.


D’après Franz Hals, René Descartes, 1649-1700. Huile sur toile, 77,5 x 68,5. Musée du Louvre
Le rationalisme au XVIIème siècle
Mais le rationalisme progresse encore au XVIIème siècle, d’abord par la circulation accrue des idées scientifiques, ensuite par une observation plus concrète des phénomènes naturels. Descartes, notamment dans le Discours de la méthode (1637) et dans les Méditations philosophiques (1641), en déclarant que « Le bons sens est la chose du monde la mieux partagée », définit le terme : « la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes. » Cette raison, identique en chaque homme, ouvre donc à tous la faculté de juger des vérités, en suivant une « méthode », qui passe par le doute, pour s’élever ensuite du plus simple au plus complexe. La raison devient donc le fondement même de la philosophie, avec pour rôle d’apporter la « lumière », terme autrefois réservée à la révélation divine. Mais elle ne fait pas pour autant disparaître la foi, comme le prouve la réflexion de Pascal dans ses Pensées.
Mise en place de la problématique
Pour voir l'exposition de la BnF sur "Les Lumières", et une fiche de synthèse
Après lecture du document complémentaire, l’article « Raison » dans le Dictionnaire universel de Furetière (1684-1690), et d’un dictionnaire contemporain, sera posée la définition la plus complète possible du mot « raison ». Dans un second temps, les connaissances sur le XVIIIème siècle sont réactivées, pour rappeler les luttes entreprises par les écrivains des Lumières, et est effectuée la lecture de l'extrait du Dictionnaire philosophique portatif de Voltaire.
Cela conduira à mettre en place la problématique : « Comment la place accordée à la raison soutient-elle la critique des écrivains des Lumières ? »
Sa formulation implique de mesurer, dans les textes du corpus, cette « place », en opposant, par exemple, la raison à l’opinion, voire aux préjugés, mais aussi en observant, pour reprendre les expressions de Pascal, « l’art de convaincre », qui fait appel à la logique, à « l’art de persuader », afin de toucher surtout le cœur des destinataires, de susciter des sentiments pour le faire réagir.
L'argumentation
Enfin l’adverbe « Comment » conduit à un double questionnement :
-
sur le genre littéraire choisi par l’écrivain : on distinguera l’argumentation directe, dans un essai, par exemple, un pamphlet, voire une lettre, que l’auteur s’implique par l’emploi du pronom « je », ou privilégie un discours didactique, plus général, et l’argumentation indirecte. Celle-ci, fréquente en raison de la censure en vigueur mais aussi pour séduire les lecteurs en les divertissant, passe par toutes les formes de l’apologue, récit destiné à transmettre une « morale ».
-
sur les procédés d’écriture mis en valeur, qui inscrivent le texte dans un registre, par exemple la tonalité polémique, violente, ou ironique, pour privilégier la satire…
On se reportera à l’onglet « argumentation » du site "Parcours littéraires", qui propose aussi plusieurs exercices avec leurs corrigés.
LECTURES CURSIVES
Antoine Furetière, Dictionnaire universel, 1684-1690
Dès qu’il a été nommé à l’Académie française, fondée en 1634 par le cardinal de Richelieu avec, pour fonction, de normaliser et de perfectionner la langue française, Furetière (1620-1688) participe à la rédaction du dictionnaire. Mais, le jugeant incomplet, il fait paraître, en 1684, une première édition de son propre Dictionnaire universel, ce qui lui vaut d’être attaqué par ses collègues, puis exclu de l’Académie. L’édition définitive date de 1690. La typographie met en évidence la structure de l’article.

Pour lire l'article
Le sens premier du mot "raison"
En lettres capitales, Furetière pose le sens principal du mot, suivi de précisions qui le complètent, et de phrases d’exemples, où il figure en italique.
Pour illustrer le frontispice
Dans cette définition, nous observons qu’il place en première position le rôle moral de la raison, « discerne[r] le bien du mal », avant de la rapporter aux connaissances générales : distinguer « le vrai d’avec le faux ». De même, dans le dernier exemple, en séparant deux formes d’autorité morale, il place en tête la loi divine. Il juxtapose ensuite un éloge de la raison, associée à la « lumière naturelle », à sa remise en cause (« un guide trompeur »), en mentionnant aussi ceux qui en sont dépourvus.
Les autres sens
Puis, il pose trois autres sens du terme, eux aussi soutenus par des exemples, avant de citer quelques exemples de proverbes qui introduisent le terme.
Mais le deuxième sens est surprenant, car Furetière lie le concept de « raison » à ce qui, aujourd’hui, est considéré comme son contraire, l’« imagination », ce qui ressort de la comparaison avec la définition du dictionnaire du CNRTL : « Faculté de bien juger, de discerner le vrai du faux, le bien du mal ; ensemble des qualités de celui ou de celle qui sait se rendre maître de ses impulsions, de son imagination, notamment dans son comportement, dans ses actes. »
Notons enfin que Furetière retrouve la pensée de Thomas d’Aquin dans un des exemples choisis, « Les mystères de la foi ne se peuvent prouver par raison, ils sont au-dessus de la raison, et non pas contre la raison », et que plusieurs autres exemples témoignent d’une forme de méfiance en la puissance de la raison, quand il affirme par exemple : « Il faut captiver sa raison, déférer plus à l’autorité qu’à la raison. »
Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, 1764, « Bornes de l’esprit humain
Les dictionnaires se multiplient dès la fin du XVIIème siècle, et Voltaire choisit cette forme pour regrouper, en 73 articles, ses idées, notamment sur la religion, ce qui explique que c’est anonymement et à Genève qu’il fait paraître, en 1764, une première édition de son Dictionnaire philosophique portatif, sous-titré La Raison par alphabet. Mais la rédaction est bien éloignée d’une simple définition de dictionnaire, puisque Voltaire entreprend un dialogue avec son adversaire.
Le titre marque explicitement les limites du savoir humain. Voltaire s’en prend à l’orgueil de celui qu’il qualifie de « pauvre docteur » et « d’orgueilleux imbécile ». Les questions qu’il lui pose, en soulignant l’incapacité d’y répondre, portent toutes, en effet, sur la nature même de l’homme et de la création, sur la connaissance des causes premières, sur la métaphysique. L’ignorance qu’il souligne l’amène donc, non pas à la négation de la raison, mais plutôt au blâme de l’usage que s’autorise indûment un homme, qui, au nom de ses études, « croit avoir acquis le droit de juger et de condamner ce qu’il n’entend pas. » Voltaire, en ramenant son destinataire à plus de modestie, invite en fait tout lecteur à accepter de n’exercer sa raison qu’à bon escient, sur des sujets que l'homme peut percevoir et expliquer.
Pour lire l'article
Histoire des arts : Le Culte de la Raison
Pour voir le diaporama

Anonyme, Le Culte de la Raison, 1793. Eau-forte, 9,5 x 13. BnF
En 1793-1794, alors que les ennemis extérieurs, notamment la Prusse, menacent la France révolutionnaires, se crée un « culte » destiné à remplacer le christianisme combattu par les tenants de l’athéisme et des idéaux des Lumières. Ce « culte de la Raison » se veut une religion naturelle, et est soutenu par les animateurs les plus ardents de la révolution, dont Jacques-René Hébert, membre du club des Cordeliers et fondateur du Père Duchesne, un des journaux les plus virulents dans la lutte anti-monarchique.
Ce culte débute par la transformation de plusieurs églises en « temples de la Raison », en province comme à Paris. Il donne lieu à des fêtes, telle celle de la Liberté, célébrée par la déesse de la Raison, organisée dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, et reproduite ensuite dans d’autres églises, désignées par la formule « ci-devant », comme pour les citoyens anciennement nobles.
Le diaporama analyse cette image. Il est intéressant de le compléter par le procès-verbal racontant une fête identique organisée à Cognac en mars 1794.
Pour lire le procès-verbal
Pierre Bayle, Pensées diverses sur la comète, 1681 : "L’opinion et le vrai"
En décembre 1680, la population parisienne est effrayée par l’apparition d’une comète, une des plus brillantes et impressionnantes du XVIIème siècle. Est alors réactivée la croyance, héritée de l’antiquité, que les comètes viennent annoncer des catastrophes ; on pense même à la fin du monde.
C’est le point de départ de la réflexion de Pierre Bayle (1647-1706), sous forme de lettres censées écrites par un « catholique anonyme », et adressées à un « docteur de Sorbonne », d’où son titre Pensées diverses écrites à un docteur de Sorbonne à l’occasion de la Comète, paru au mois de décembre 1680. Mais il élargit son sujet à l’ensemble des « prodiges », ce qui implique une remise en cause de la religion, d’autant plus dangereuse que Bayle est protestant, contraint à plusieurs reprises à l’exil, d’abord à Genève, puis, après un bref retour en France, à Rotterdam.
Lieve Verschuier, Comète au-dessus de Rotterdam, 1680. Huile sur toile, 25,5 x 32,5. Museum Rotterdam

Ce passage, extrait du chapitre intitulé « L’opinion et le vrai », s’interroge sur la véritable cause de l’autorité d’une opinion.
Les causes de la fausseté
Pour lire l'extrait
Le poids du grand nombre
Une formule latine affirme « vox populi vox dei », c’est-à-dire fonde la vérité d'une opinion sur le poids du plus grand nombre qui l’affirme. Or, la comparaison qui ouvre le premier paragraphe pose déjà une critique puisque « le peuple » apporte, selon Bayle, une « méchante caution », donc aucune garantie de vérité. Cette dénonciation est reprise au début du second paragraphe, avec l’insistance d’un engagement personnel de l’auteur interpellant son destinataire : « Je vous l’ai déjà dit, et je le répète encore : un sentiment ne peut devenir probable par la multitude de ceux qui le suivent », le mot « sentiment » soulignant l’aspect subjectif d’une telle opinion.

Une autre comparaison désigne d’ailleurs le « peuple » de façon très péjorative, « cent mille esprits vulgaires qui se suivent comme des moutons », par référence au Quart Livre (1552) de Rabelais, qui raconte comment Panurge se venge du marchand de moutons Dindonnault :
Panurge, sans dire autre chose, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons, criant et bêlant avec la même intonation, commencèrent à se jeter et sauter en mer à sa suite, à la file. C’était à qui sauterait le premier après leur compagnon. Il n’était pas possible de les en empêcher, comme vous connaissez le naturel du mouton, qui est de toujours suivre le premier, en quelque endroit qu'il aille. »
Jean-Claude Buisson, Panurge pousse Dindenault à suivre les moutons dans leur noyade, 2017. Illustration, 43 x 35
En opposant ce grand nombre, « cent mille » à un seul « habile homme », il ôte donc tout « poids » à l’idée que le jugement de la multitude pourrait porter la vérité.
La crédulité
Cette critique est complétée par une remise en cause de trois fondements de l’opinion populaire, autant de formes d’une paresse intellectuelle.
-
Le premier est qu’elle se fonde sur « la tradition », c’est-à-dire sur l’ancienneté de l’opinion. Selon Bayle, la durée d’une erreur ne peut pas en faire une vérité, car elle n’est que pure crédulité, acceptée sans réflexion par « un ignorant qui l’a crue sans l’examiner ».
-
Lui est associé le deuxième, « la prévention », c’est-à-dire les multiples préjugés qui circulent dans une société.
-
Enfin, il emprunte à la comédie Le Marchand de l’’auteur latin Plaute une autre source de crédulité populaire, la répétition aveugle : « on a fort bien dit qu’un témoin qui a vu est plus croyable que dix qui parlent par ouï-dire ». La même critique est reprise contre ceux qui « se reposent de tout sur la bonne foi d’autrui ».
L'opinion fondée sur l'autorité
Mais Bayle va encore plus loin, en mettant en parallèle l’opinion populaire et celle qui se fonde sur l’autorité de la science : « Les savants font quelquefois une aussi méchante caution que le peuple, et une tradition fortifiée de leur témoignage n’est pas pour cela exempte de fausseté. » Par le choix du pronom « nous », il s’associe à cette tendance à croire sous prétexte d’un statut intellectuel reconnu, d’où son injonction : « Il ne faut donc pas que le nom et le titre de savant nous en imposent. » Sa question rhétorique invite chacun à la méfiance, au doute : « Que savons-nous si ce grand docteur qui avance quelque doctrine a apporté plus de façons à s’en convaincre, qu’un ignorant qui l’a crue sans l’examiner ? »
Scène d’enseignement, Colliget florum medicinae de Pierre de Saint-Flour. Manuscrit du XVe s. BnF

Le chemin de la vérité
L'esprit d'examen
La première condition pour atteindre la vérité est d’acquérir un véritable savoir, personnel, ce qui est tout aussi valable pour un « docteur », savant, que pour chacun : « puisqu’il est certain que le témoignage d’un homme ne doit avoir de force, qu’à proportion du degré de certitude qu’il s’est acquis en s’instruisant pleinement du fait. » Cet argument est posé avec force, à la fois par le choix de la conjonction causale, « puisque », par la négation restrictive, « ne… que », et par l’adverbe d’intensité, « pleinement ». Cette idée oppose donc à une « doctrine » abstraite, à la croyance aveugle, « sans l’examiner », l’importance de l’observation empirique, dont il fait un éloge appuyé : « la seule force d’un examen judicieux, accompagné d’exactitude, et d’une grande intelligence des choses ». En cela, il s’inscrit dans l’héritage de l’humanisme de la Renaissance, qui prônait l’observation des faits et, notamment pour les Protestants, le recours aux textes sacrés dans leur texte originel et la diffusion d’une traduction pour permettre à tous les fidèles d’y accéder.
L'esprit critique
Bayle rejoint ensuite le Discours de la méthode de Descartes, en insistant, par la négation restrictive et l’adverbe intensif, sur la nécessité de l’esprit critique dans sa définition du véritable savoir : « un habile homme qui ne débite que ce qu’il a extrêmement médité et trouvé à l’épreuve de tous ses doutes, donne plus de poids à son sentiment ». Nous reconnaissons, en effet, le filtre essentiel pour Descartes, le doute systématique avant de poser un jugement.

Léonidas Drosis, Statue de Platon à Athènes, devant l'Académie, 1885. Marbre
C’est ce qui explique les deux exemples cités, empruntés à l’antiquité grecque et romaine, pour proposer un modèle de cet esprit critique, Platon. La pratique du dialogue platonicien répond à cette volonté par l’usage de la maïeutique, l’art d’« accoucher » les esprits, c’est-à-dire, par une série de questions, d’amener progressivement ses interlocuteurs à mesurer d’eux-mêmes que ce qu’ils croyaient savoir n’était qu’erreur, pour parvenir ensuite à une certitude. L’éloge formulé par Thémistius repose sur une opposition : « il croirait plutôt à ce que Platon lui ferait entendre d’un signe de tête, qu’à ce que tous les autres philosophes lui affirmeraient avec serment ». Un seul homme est placé face à « tous les autres philosophes », et un simple « signe de texte », à un « serment » solennel.
De même, l’éloge de Cicéron est insistant par les contrastes entre l’affirmation, « la seule », et la négation, « sans aucune » : « la seule autorité de Platon sans aucune preuve briserait toute l’incrédulité de son esprit. »
CONCLUSION
Par cet extrait, rigoureusement construit et argumenté, Pierre Bayle se révèle précurseur de l’esprit des Lumières, d’abord en alertant son lecteur sur les dangers d’adhérer sans vérification aux opinions du plus grand nombre, et en appelant à la vigilance surtout face à ceux qui sont crus parce qu’ils disposent de leur autorité de savants. À ce nécessaire soupçon face à toute opinion, il oppose la véritable démarche de la connaissance, l’expérience, l’exercice du doute, qui seules permettent d’arriver à la vérité.
En cela, le texte est déjà audacieux, car, implicitement, il s’en prend à toutes les superstitions… et, parmi elles, le lecteur pense forcément à celles liées à la religion. La démarche intellectuelle qu’il propose est précisément celle qui va guider les Encyclopédistes, présenter les connaissances – y compris en les détaillant par des planches –, introduire des doutes pour dénoncer les préjugés et les erreurs, interroger le lecteur en faisant appel à son esprit critique pour le guider vers la vérité.
Bernard de Fontenelle, Histoire des oracles, IV, 1681 : "La dent d'or"
Pour lire l'extrait
Après une formation d’avocat, Fontenelle s’intéresse au théâtre, mais l’essentiel de son œuvre est consacré à des essais scientifiques, par exemple Entretiens sur la pluralité des mondes (1686), dialogue philosophique qui vulgarise les acquis récents de l’astronomie, ce qui lui permet, en 1699, d’intégrer l’Académie des Sciences. Il représente bien l’évolution de la philosophie depuis Descartes, dont il reprend la méthode, fondée sur la raison critique.
Dans Histoire des oracles, paru en 1687, il dénonce le goût de l’homme pour le merveilleux, qui fait naître des superstitions, et la façon dont les idéologues religieux exploitent ces superstitions. C’est dans la première dissertation, au chapitre IV, qu’il insère l’anecdote de "la dent d'or" comme exemple de sa critique. Comment Fontenelle procède-t-il pour amener le lecteur à adopter une méthode de réflexion rigoureuse ?

Frontispice, Histoire des oracles de Fontenelle
Le chemin de la vérité
La thèse soutenue (des lignes 1 à 4)
Dans la première phrase, qui sonne comme une maxime, Fontenelle pose sa thèse sur un ton didactique insistant avec l’impératif : « Assurons-nous bien du fait… ». Fontenelle prône une méthode empirique, d’abord expérimentale, celle des sciences, fondée sur l’observation, pour ensuite seulement déduire. Il s’agit de rechercher l’objectivité du savant.
La suite du paragraphe repose sur une concession. Il introduit d’abord l’objection d’un adversaire : « il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens ». Mais le portrait qu’il développe dénonce, en réalité, un défaut, la précipitation, une forme de paresse intellectuelle illustrée par deux images : ils « courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ». Le chiasme lexical, en son centre « la cause » encadrée par le « fait », met en évidence le danger de cette pratique habituelle : poser une théorie par avance, en oubliant l’observation préalable. Par l’emploi du pronom « nous », Fontenelle s’associe à ses lecteurs, mais, sans nommer personne, il se montre néanmoins sévère en parlant de « ridicule ».
L'anecdote (des lignes 5 à 22)
Le deuxième paragraphe introduit le récit qui va suivre, auquel le passé simple donne la valeur d’un fait historique, de même que les indices spatio-temporel : « sur la fin du siècle passé », en « Allemagne ». Ce recul dans l’espace et dans le temps est une stratégie fréquente pour contourner la censure.
Son annonce reprend, par le terme hyperbolique, « ce malheur », et l’adverbe intensif « si plaisamment », le reproche précédent de « ridicule ». Il donne aussi par avance le ton du récit, ce qui attire l’attention du lecteur.
Le retour à la thèse (des lignes 23 à 28)
Après l'anecdote, Fontenelle revient à sa thèse mais en la généralisant, avec l’insistance du recours à la négation : « Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. » Puis, en s’impliquant plus directement par l’emploi du « je », il pose une double définition de l’« ignorance », fondée sur des oppositions :
-
entre « les choses qui sont » et leurs causes, ignorées : « dont la raison nous est inconnue ».
-
entre « celles qui ne sont point », sur lesquelles l’homme élabore une théorie : « dont nous trouvons les raisons ».
La deuxième forme d’ignorance est, pour lui, beaucoup plus dangereuse car elle repose sur du vide. Fontenelle exige donc du savant une vérification préalable du « fait », et de la modestie : quand on ne sait pas, mieux vaut l’avouer, sinon cela ouvre la porte à toutes les erreurs.
Il donne ainsi une image très péjorative de la raison humaine et des « principes » de son fonctionnement, avec, à nouveau, des oppositions entre la négation et l’affirmation et dans le lexique, entre le « vrai » et le « faux » : « non seulement nous n'avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent très bien avec le faux. » Ces « autres principes » que ceux qui relèvent de la science relèvent, eux, de l’irrationnel, des « oracles » pour reprendre le titre de l’œuvre, implicitement de la religion.
Les exemples (de la ligne 29 à la fin)
Pour ne pas lasser son lecteur, Fontenelle revient au concret à travers trois domaines de la connaissance, en decrescendo par rapport à leur dimension scientifique, mais en gradation pour leur longueur pour marquer le risque croissant d’erreur.
Pour la physique : L’erreur est marquée par l’ironie qui oppose « Des grands physiciens », qui ont posé des causes, le « pourquoi » de la température des « lieux souterrains », sauf qu’à la base leur observation est fausse : « cela n’était pas ».
Pour l’histoire : Cette discipline est encore plus fragile, car, même si le fait est assuré, elle fait intervenir la subjectivité de l’interprétation : «On raisonne sur ce qu’ont dit les historiens ». D’où l’énumération des risques dans la question rhétorique : « n’ont-ils été ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents ? » La forme négative implique de reconnaître la subjectivité, d’autant que le souhait en réponse, « Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifférent et appliqué », est largement irréaliste puisque l’historien, qui travaille sur le passé n’est que bien rarement « spectateur de toutes choses »
Pour la religion : Là encore, nous retrouvons des jeux d’opposition entre « une fausse religion », dotée « d’avantages qui ne lui sont pas dus », donc faux, et « la vraie », dotée, elle de « faux avantages ». Fontenelle condamne donc plus fortement les théologiens, incapables d’oublier leur « parti », et n’oublions pas que la guerre entre Catholiques et Protestants a repris depuis la Révocation de l’édit de Nantes en 1685. Son blâme est renforcé par la reprise de l’affirmation, rendue catégorique par la double négation, « ne… jamais…ni ». Le chiasme syntaxique, au centre duquel se place l’idée de vérité (« la vraie », « celle qui est vraie »), encadrée par l’erreur (« une fausse religion », « celles qui sont fausses »), qu’il pose comme une valeur absolue : « on devrait être persuadé ».
L'art de plaire
Pour conduire les destinataires à adhérer à sa thèse, il faut, certes, faire appel à leur raison en argumentant, mais il est important aussi de les séduire, de retenir leur attention, d’où la place importante du récit dans l’extrait, qui prend alors la forme d’un apologue.

Andreas Libavius (1555-1616). Portrait anonyme
La satire des "faux savants"
Le choix de leurs noms, avec la finale latine en –us souligne immédiatement leur pédantisme. C’était, en effet, une habitude, héritée du Moyen Âge, notamment à l’université de la Sorbonne, lieu auquel pensera forcément le lecteur. Or, même si l’usage s’en est perdu au XVIIIème siècle, la Sorbonne, elle reste encore, à cette époque, sous le contrôle de l’Église. C’est donc bien la religion que vise Fontenelle. De plus, chacun de ces noms, même si Horstius et Libavius sont des universitaires allemands ayant réellement existé, est cocasse à cause de ses sonorités : « Horstius » fait penser à « hortus », le jardin en latin, titre de nombreux ouvrages médiévaux, « Ingolsteterus », suggère l’aspect gonflé, imbu de soi, du savant, « Rullandus » rappelle le preux chevalier Roland, et « Libavius », associé au verbe à connotation péjorative à la formule « ramasse tout ce qui avait été dit », évoque un coup de langue du personnage qui va ensuite « baver ».
À cela s’ajoutent les dates. « En 1593 », l’enfant a « sept ans », âge normal pour la chutes des dents de lait, qui s’oppose à l’apparition extraordinaire d’une dent d’or ». Mais ce fait, présenté comme « le bruit courut », enlève toute certitude : ce n’est qu’une rumeur. On note ensuite l’écart important, deux ans, entre cette rumeur et les premiers écrits d’Horstius et de Rullandus, et encore deux ans pour ceux des troisième et quatrième savants… Sont donc produits cinq thèses sur cinq ans, et, plus on avance dans le temps, moins il est question de la dent elle-même, mais davantage de répondre à son adversaire, donc de se faire valoir soi-même, d’une concurrence entre savants : « afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens », « écrit contre le sentiment que Rullandus avait », « une belle et docte réplique », « y ajoute son sentiment particulier ». Avec le terme « sentiment » s’affirme une subjectivité totale. L’ironie par antiphrase, éloge de ceux qui sont en réalité blâmés, soutient l’ensemble de ce portrait : « une belle et docte réplique », « Un autre grand homme », « tant de beaux ouvrages ».
La dénonciation des mauvaises pratiques scientifiques
Sont critiquées d’abord les querelles stériles entre savants, qui se répondent l’un l’autre au lieu de faire une véritable recherche, et procèdent par compilation, tel Libavius. Le seul but de chaque savant est de prouver que sa théorie est la meilleure, forme d’orgueil et d’arrivisme.
La conclusion forme une chute, ironique, qui confirme le second reproche, le défaut d’observation : « Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. » Cette annonce est justifiée par son explication qui ferme l’anecdote, l’expertise du spécialiste : « Quand un orfèvre l'eût examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse ». Le commentaire, avec son opposition, reprend ce qu’a dénoncé, dès le début de l’extrait, Fontenelle, l’inversion entre la « cause » et le « fait » : « mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre. »
Atelier d’Étienne Delaulne, orfèvre parisien du XVème siècle. Illustration XVIème siècle

La critique religieuse
Mais l’extrait, derrière ces modèles de « faux savants », pose une critique indirecte de la religion, dont l’irrationalité s’oppose à la raison, prônée par Fontenelle. Elle est introduite à propos du premier ouvrage mentionné, celui d’Horstius, et ponctuée d’interventions du narrateur, qui, à la fois, rendent le récit plus virulent tout en impliquant le lecteur. Le verbe « prétendit », qui introduit l’explication invoquée, une dent « en partie miraculeuse, en partie naturelle », sous-entend déjà la fausseté de sa théorie, que la double cause rend déjà ridicule. Or, cette dent n’est, en fait, qu’un prétexte mis au service de la religion dominante : « elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs ». Par l’élargissement, de l’individuel, l’« enfant » aux « chrétiens », il s’agit de prouver la bonté du dieu des chrétiens, qui vient « consoler », par égard pour les siens et pour s’opposer à la religion musulmane. Pour renforcer l’absurdité de cette thèse, Fontenelle interpelle son lecteur par son injonction exclamative familière : « Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, et aux Turcs ! »
CONCLUSION
Fontenelle prend soin de proposer à ses lecteurs, certes une réflexion philosophique, mais rendue plaisante par l’apologue qui la soutient, dans lequel il multiplie les procédés destinés à les faire sourire, notamment le ton enjoué, vif et ironique. N’oublions pas que les lecteurs de son temps, qui se réunissent dans les salons, recherchent souvent dans la littérature un divertissement léger. Ce passage donne donc un bon exemple du tour nouveau pris par la prose d’idées en cette aube du XVIIIème siècle, qui souhaite concrétiser les notions les plus abstraites.
Il donne aussi un exemple de l’éveil de l’esprit critique à cette époque, avec, dans la lignée du rationalisme de Descartes, un appel à la méthode expérimentale propre à la rigueur scientifique. Il illustre aussi une attaque contre la religion, même si elle reste encore discrète : il lui est reproché de reposer sur des faits invérifiables, d’être sectaire, et d’utiliser, finalement, Dieu pour expliquer tout ce que l’esprit humain ignore.
Jacques Autreau, Madame de Tencin servant le chocolat à Bernard le Bovier de Fontenelle, Antoine Houdar de la Motte et Saurin, 1716. Huile sur toile, 72 x 90,5. Collection privée

LECTURE CURSIVE : Denis Diderot, Encyclopédie, Tome I, « Agnus scythicus » 1751
Pour lire l'article

La courte conclusion de cet extrait de Diderot, paru en 1751 dans le tome I de l’Encyclopédie, résume le contenu de l’article et l’objectif visé : « Voilà une partie des principes d’après lesquels on accordera ou l’on refusera sa croyance, si l’on ne veut pas donner dans des rêveries, et si l’on aime sincèrement la vérité. » Pour concrétiser son propos, Diderot part d’un exemple : la croyance, même chez des écrivains sérieux, en l’existence d’une plante qui broutait, en Scythie, près du Caucase. En réalité il s’agissait, comme l’a constaté le naturaliste Kempfer, d’une plante revêtue d’une sorte de toison qui lui donnait l’allure d’un agneau…
La méthode à suivre pour accéder à la vérité, ponctuée par l’anaphore de l’injonction, « il faut », est décomposée à partir d’une première étape, essentielle, la distinction entre les « faits simples et ordinaires » des « faits extraordinaires et prodigieux ». Il s’intéresse alors, comme Fontenelle, aux « autorités » qui apportent leur témoignage, en prônant l’exercice de l’esprit critique : « considérer les témoignages en eux-mêmes, puis les comparer entr’eux ».
Illustration d’après Johann Zahn, in Specula Physico-Mathematico-Historica Notabilium ac Mirabilium Sciendorum, 1696
-
Comme Fontenelle aussi, il invite d’abord à se méfier des savants, dont il dresse toute une liste, car ils se bornent souvent à une compilation répétitive. La seule « autorité » ne suffit donc pas.
-
Comme Bayle, il souligne ensuite l’importance de prendre la mesure d’un témoignage, selon qu’il est « oculaire » ou non, et selon le « risque » pris par celui qui le porte.
Enfin, il invite à examiner les conditions de production des faits sur lesquels s’exerce la réflexion, en posant une autre distinction, entre « les faits clandestins », suspects en raison du mystère dont ils sont chargés, et les « faits publics », largement admis puisqu’ils sont offerts donc à tous.
Dans cet article de l’Encyclopédie, au titre bien innocent, Diderot s’inscrit donc dans la lignée de Bayle et de Fontenelle pour conduire son lecteur à différencier la vérité de l’opinion, subjective et souvent fausse. Mais son titre même, associé aux adjectifs, « extraordinaires et prodigieux », « merveilleux », invite le lecteur à voir, dans cet « agneau » végétal, l’« agnus dei », formule qui désigne le Christ mort sur la croix et ressuscité, la religion avec ses faits irrationnels, miracles et croyances diverses, même si cela n’est pas directement exprimé par prudence vu la censure toujours prompte à sévir.
Montesquieu, Lettres persanes, XXIV, 1721
Pour lire l'extrait
Le titre, Lettres persanes, de l'œuvre de Montesquieu parue en 1721, anonymement et à Amsterdam en raison de la censure, indique sa double stratégie d’énonciation, d’une part un roman épistolaire, ce qui donne une grande liberté aux sujets abordés, d’autre part des personnages qui vont jeter un regard étranger sur la société française.
Les premières lettres échangées entre les voyageurs persans et leurs correspondants rappellent les circonstances de leur voyage, et mettent en place le « roman du sérail ». La lettre XXIV raconte les premières observations de Rica lors de son arrivée à Paris, dont la lettre propose d’abord une description plaisante. Mais l’essentiel est la dimension critique soutenue par le regard distancié du Persan.

La fiction épistolaire
L'énonciation
Montesquieu respecte les indices d’énonciation propres au roman épistolaire. La lettre mentionne, en effet, le destinataire, « Ibben », et son lieu de résidence, « À Smyrne », et le scripteur, « Rica », son lieu de séjour, et la date de l’écriture : « De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712. » Notons déjà le recul temporel par rapport à la date de l’œuvre, stratégie courante pour contourner la censure : c’est encore le règne de Louis XIV et non pas la Régence.
La lettre acquiert ainsi le réalisme d’un témoignage, tandis que l’adresse fréquente au destinataire permet d’impliquer plus fortement le lecteur.

Le regard persan
Pour maintenir la fiction épistolaire et l’intérêt de son roman, Montesquieu doit aussi rendre crédible l’origine persane de son scripteur. Outre les noms des personnages, le lieu, une ville de Turquie, « Smyrne », et la date inscrite dans la réalité persane, soit le mois de juin, la lettre comporte plusieurs allusions au statut d’étranger de Rica, qui joue la modestie pour insister sur son objectivité : « « Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes européennes : je n’en ai moi-même qu’une légère idée, et je n’ai eu à peine que le temps de m’étonner. »
En même temps, la lettre ouvre au correspondant – donc au lecteur – un horizon d’attente, propre à éveiller sa curiosité : « Je continuerai à t’écrire, et je t’apprendrai des choses bien éloignées du caractère et du génie persan. », « C’est bien la même terre qui nous porte tous deux ; mais les hommes du pays où je vis, et ceux du pays où tu es, sont des hommes bien différents. »
Jean-Baptiste Vanmour, Le Grand Seigneur dans le sérail avec le Kislar Agassi, 1715. Estampe, BnF
La critique politique (des lignes 4 à 18)
La vénalité des charges
Dans la deuxième partie de la lettre Montesquieu formule une critique dangereuse, celle de la politique du roi dont il fait un premier éloge, « le plus puissant prince de l’Europe ». Mais cet éloge est vite démasqué car le paragraphe est fondé sur une série d’oppositions, à partir d’une affirmation qui met en place une énigme : s’« il n’a point de mines d’or », d’où tire-t-il ce « plus de richesses » que « son voisin » ? Montesquieu met ici en cause, par la négation partielle, « n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre », la pratique, courante – mais accrue à la fin du siècle de Louis XIV car les guerres ont vidé le trésor royal – de la vente des charges officielles, ce qui permet d’obtenir des titres de noblesse et décharge de l’imposition. La critique est soulignée par le contraste entre les défauts mentionnés, « vanité », « orgueil », et les charges qu'ils permettraient d’acquérir, pour de l’argent, « des titres d’honneur à vendre ». Le mot « prodige », à la fin du paragraphe, et le verbe d’état à l’imparfait « se trouvaient », qui, comme le rythme ternaire des trois participes passés, traduisent l’achèvement, rendent la conséquence presque magique : « ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées. »
La question monétaire
La qualification, « un grand magicien », prolonge le terme précédent, « prodige », mais, là encore rendue ironique puisque la suite se change en critique d’un pouvoir abusif : « il exerce son empire sur l’esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il veut ». Les deux exemples qui suivent, avec la négation répétée, « il n’a qu’à », renvoient à la politique monétaire de Louis XIV, mais qui s’est poursuivie à l’époque de l’écriture. Or, sa présentation est nettement péjorative : « leur persuader qu’un écu en vaut deux », renvoie aux dévaluations, coûteuses pour le peuple et pour l’économie, et « leur mettre dans la tête qu’un morceau de papier est de l’argent », fait allusion à au système mis en place par le financier Law, qui a ruiné tant de gens. Cette manipulation semble facile, car le connecteur « et » présente la conséquence comme automatique, avec une gradation : « et ils le croient », « et ils en sont aussitôt convaincus. »

Jacques Chéreau le Jeune, « Le Diable d’argent », vers 1720. Gravure : l’échec du système de Law
Un roi "de droit divin"
La dernière critique touche à la conception même de la monarchie absolue en France. La preuve de l’essence d’un roi, "de droit divin", est donnée par la pratique courante, notamment lors du sacre du roi, de toucher les « écrouelles », les plaies provoquées par une forme de tuberculose extra-pulmonaire. Il traçait un signe de croix avec le Saint-Chrême sur ces plaies, en prononçant la formule rituelle, révélatrice de son pouvoir de guérison miraculeuse : « Le roi te touche, Dieu te guérisse. » Mais Montesquieu accentue la critique, déjà en exagérant cette action à « toutes sortes de maux », et en déplaçant le miracle des corps aux « esprits » : « tant est grande la force et la puissance qu’il a sur les esprits. »
La critique religieuse (des lignes 19 à 31)
Le rôle du pape
La lettre se termine, en gradation, par la plus grande audace, puisque la dénonciation porte sur la religion, sur « un autre magicien plus fort que lui ». Montesquieu continue à jouer sur le regard persan, qui s’appuie sur ses propres réalités, le pouvoir de la magie en orient, en ne donnant que quelques lignes plus loin la clé de cette nouvelle énigme : « Ce magicien s’appelle le pape ».
Par la précision, « qui n’est pas moins maître de son esprit qu’il l’est lui-même de celui des autres », Montesquieu fait notamment allusion à la dépendance du roi de France par rapport au pape, qui avait d’ailleurs provoqué, à la fin du XVIIème siècle, l’affaire dite « de la Régale ». En 1682, la « Déclaration des quatre articles » a, en effet, proclamé l’indépendance de la royauté par rapport à l’autorité papale, ce qui implique le droit de nommer lui-même les évêques, la supériorité de l’Église française et des conciles sur les décisions romaines. La riposte du pape a été le refus de reconnaître les évêques, ce qui a entraîné un vif antagonisme au sein de l’Église catholique, jusqu’à ce qu’intervienne, en 1693, un compromis entre Louis XIV et Innocent XI.
Dogmes et rites
La fin du paragraphe, avec les trois exemples donnés, rappelle la volonté des philosophes des Lumières de démythifier la dimension irrationnelle des croyances, en les faisant apparaître comme absurdes. Le premier est le dogme fondamental du christianisme, la Trinité, un dieu unique en trois personnes, « le Père », « le Fils », et le « Saint-Esprit », présenté comme un compte mathématiquement absurde : « il lui fait croire que trois ne sont qu’un ». Les deux autres exemples, « le pain qu’on mange n’est pas du pain » et « le vin qu’on boit n’est pas du vin », caricaturent les paroles sacramentelles du sacrement de l’Eucharistie, directement tirées de la Cène, rapportée dans la Bible, quand Jésus déclare à ses disciples, en leur tendant du pain, « Prenez, mangez : ceci est mon corps. », puis une coupe de vin : « Buvez-en tous, car ceci est mon sang ... ». Cette présentation se veut faussement naïve pour masquer par le regard persan l’impiété de la critique, qui s'en prend au fondement même du christianisme.

L'intolérance
La fin de l’extrait, avec la mention du « grand écrit qu’il appela constitution » porte sur la lutte entre l’Église romaine et les jansénistes. Alors que le courant janséniste est censé avoir été éteint par le renvoi des religieuses de Port-Royal en 1709, puis par l’incendie de leur abbaye, en 1711, la lutte est ranimée par un prêtre janséniste, le père Quesnel, qui, malgré son exil et l’interdiction par le pape, en 1708, de son ouvrage, le Nouveau Testament en français avec des Réflexions morales, continue à publier pour soutenir ses idées. En septembre 1713, le pape Clément XI condamne, par la « constitution » Unigenitus, les propositions défendues par Quesnel, qualifiées d’hérésie. La lettre résume cette lutte : le pape « voulut obliger, sous de grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y était contenu. Il réussit à l’égard du prince, qui se soumit aussitôt, et donna l’exemple à ses sujets ; mais quelques-uns d’entre eux se révoltèrent, et dirent qu’ils ne voulaient rien croire de tout ce qui était dans cet écrit. »
Pier Leone Ghezzi, Allégorie de la fulmination de la bulle Unigenitus. Pierre noire, plume, lavis d’encre gris et brun Musée national de Port-Royal des Champs
Montesquieu rappelle le refus de sept évêques et de l’archevêque de Paris de se plier à l’autorité de Rome : ils exigèrent des explications, et furent suivis, dans ce refus, par plusieurs membres des parlements de province, proches des jansénistes, conflit qui se prolonge sous la Régence.
CONCLUSION
Cette lettre donne le ton à l’ensemble de l’œuvre, en montrant déjà le glissement de la satire sociale à la critique de la politique et de la religion, caractéristique du siècle des Lumières, qui s’emploie à faire appel à la raison pour remettre en cause tous les abus de pouvoir.
Elle révèle aussi le double rôle du regard éloigné. Celui que les Persans jettent sur les réalités françaises permet la mise en œuvre de procédés comiques, ironie et exagérations caricaturales notamment, mais surtout il met en évidence des défauts, dans les mœurs mais aussi dans les institutions, que le lecteur ne remarque plus tant il y est habitué. Le recours à la fiction épistolaire permet enfin à Montesquieu de jouer sur les rythmes, sur les contrastes et l’antiphrase, pour éveiller la curiosité du lecteur et l’obliger ainsi à s’étonner, comme ses personnages.
ACTIVITÉ D’ÉCRITURE : Montesquieu, Quelques Réflexions sur les Lettres persanes, 1754
Pour lire le texte
En 1721, pour ses Lettres persanes, Montesquieu a déjà pris la précaution d’une publication à Amsterdam, avec l’introduction d’un auteur anonyme qui, assez traditionnellement, se présente comme un simple traducteur des Persans qui « étaient logés » avec lui. Le succès de l’œuvre ne lui a pas permis de rester anonyme très longtemps… et les critiques n’ont pas manqué, telles celles de l’abbé Gaultier, en 1751, dans Les Lettres persanes convaincues d’impiété. D’où sa réponse par l’ajout, dans la dernière édition de 1754, de ces Quelques Réflexions.
Il sera proposé de résumer ce texte de 697 mots en 175 mots, avec une marge de +/6 10%.
Corrigé proposé
Montesquieu, De l'Esprit des lois, Préface, 1748
Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu (1689-1755), après des études de droit, devient conseiller, puis « grand président » au Parlement de Guyenne, enfin est élu en 1728 à l’Académie. Faisant de nombreux séjours à Paris, il fréquente à la fois les salons mondains, les Académies, le club de l'Entresol, autant de lieux où l'on discute des questions d'actualité et des affaires de l'Etat, dans les domaines politique, économique, juridique... Cela explique la double orientation de son œuvre : à côté de son « roman », Lettres persanes, des ouvrages qui inaugurent la philosophie politique. Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) est la première approche d'une réflexion sur les lois qui fondent le destin des États et des gouvernements, qui, approfondie et élargie, devient l'immense ouvrage qu'il fait paraître à Genève en 1748, De l'Esprit des lois.
Pour lire l'extrait
