Introduction : l'héritage
Pour étudier le sens et la connotation du mot "esclavage"
Le mot « esclave », « sclavus » en latin médiéval, vient de l’origine « slave » de nombreux esclaves dans les Balkans, réduits à ce statut par les Germains et les Byzantins. Le terme latin, « servus », a, lui, donné le « serf » du Moyen Âge, travailleur attaché à la terre du roi, du seigneur ou de l’Église, dont il dépend mais qui a aussi des devoirs envers lui. Aucun droit, en revanche, pour l’esclave, totalement privé de liberté.
L'héritage antique : en Grèce et à Rome
Pour une analyse précise : "L'héritage antique"
Documents complémentaires
Pour lire les documents complémentaires
ARISTOTE, Politique, I, § 13, 14 et 20
Ce texte pose trois caractéristiques de l’esclavage.
Dans le paragraphe 13
Aristote justifie l’esclavage, comme étant naturel : l’esclave est un être « inférieur » car, là où l’homme libre est à la fois « corps » et « âme », l’esclave, lui, n’est qu’un « corps », dépourvu d’un usage propre de la faculté proprement humaine, la raison, même si, contrairement à l’animal, il peut « comprendre la raison quand un autre la lui montre ». Donc, il est, par nature, destiné à « se soumettre à l’autorité du maître ».
Dans le paragraphe 14
Il insiste sur cette condition naturelle de l’esclave, dictée par son corps : « La nature même le veut, puisqu’elle fait les corps des hommes libres différents de ceux des esclaves. » Aux premiers, les tâches nobles, les « fonctions de la vie civile », aux seconds « les gros ouvrages de la société » puisque, par nature, leur corps s’y prête.
Aristote, d’après un bronze de Lysippe. Œuvre romaine, Ier-IIème siècle. Musée du Louvre

Dans le paragraphe 20
Deux autres adjectifs sont introduits pour définir l’esclavage.
-
D’abord, il est « utile » : de même que, dans l’être humain, le « corps » et « l’âme » sont indissociables, utiles l’un à l’autre, de même, dans la société, les « corps » que sont les esclaves sont utiles aux « âmes » que sont les hommes libres, et réciproquement : « il est utile pour l'un de servir en esclave, pour l'autre de régner en maître. »
-
Il affirme ensuite que l’esclavage est « juste » puisqu’il répond au « vœu de la nature ».
Cependant, à partir de ces caractéristiques il tire une conséquence sur la relation souhaitable entre le maître et l’esclave : « il existe un intérêt commun, une bienveillance réciproque. » Aristote blâme donc « l’abus de cette autorité » qui revient au maître, et l’esclavage qui ne se fonderait que sur « la loi » et sur « la force ».
Même s’il cautionne donc totalement l’esclavage, pour des êtres jugés inférieurs par nature, Aristote réclame une harmonie au sein de la cité entre « esclaves » et « hommes libres ».
Hannah ARENDT, Condition de l’homme moderne, 1961, extrait
Hannah Arendt jette un regard original sur la conception de l’esclavage dans le monde antique, qui s’appuierait, selon elle, sur la philosophie et non plus sur des exigences économiques, « se procurer de la main-d'œuvre à bon marché ». Elle lie son existence au fait que les Anciens considèrent le travail comme une aliénation de l’homme, « un asservissement à la nécessité », puisque tout être humain doit travailler pour vivre. Donc, si l’homme veut échapper à « la nécessité » pour se définir comme un être libre, il lui faut user de la « force » pour imposer le travail à d’autres, ses « esclaves ».
Elle explique ainsi la différence de « nature », expliquée par Aristote, entre celui qui mérite pleinement le nom d’« homme » et celui qui reste « proche des animaux domestiques ». Mais il suffit que l’esclave soit affranchi, ou qu’il exécute une tâche plus noble, car liée aux « affaires publiques », et « la ‘‘nature’’ de l’esclave changeait automatiquement. »

Certes, elle introduit une nuance, en précisant « du moins au début » de l’esclavage, mais son raisonnement nous permet de mesurer la grande différence avec les débuts de l’esclavage auquel les Européens ont soumis les peuples indigènes conquis. Pour eux, il s’agissait avant tout de « faire des bénéfices », de développer économiquement de nouvelles terres à moindre coût : tout était question de prix d’achat, d’investissement, et de prix de vente. Aucune philosophie pour soutenir le bien-fondé de l’esclavage sinon le sentiment de supériorité du vainqueur blanc, se jugeant civilisé, sur l’homme indigène vaincu, considéré comme primitif.
La traite négrière en France
Pour en savoir plus sur la traite négrière
Introduction : les premiers combats contre l'esclavage
Même si, en 1435, le pape Eugène IV condamne formellement l’esclavage, il ne s’agit encore que des indigènes des îles Canaries, la question des Africains ne se pose pas. Mais, dès 1454, avec les premiers esclaves faits par les Portugais, aucune condamnation religieuse, bien au contraire puisqu’il s’agit des « Sarrasins » et des « autres infidèles ». Cependant, si la traite se développe, par les Portugais entre le XV° et le XVI° siècle, puis par les Espagnols, Hollandais, Français, Anglais qui se lancent dans ce commerce lucratif, la vente d’esclaves reste officiellement interdite en « terre chrétienne ». Cette hypocrisie ne dure guère…
Les nécessités du développement économique dans les colonies, masquées par le prétexte de « sauver les âmes païennes », amènent l’Angleterre à autoriser la traite dès 1620, et Louis XIII l’autorise dans les colonies françaises en 1642.
VOLTAIRE, Candide, 1759, XIX, "Le nègre du Surinam"
Lire le texte et son explication

Le portrait de l’esclave : le registre pathétique
Dans la présentation du personnage, tout accentue son infériorité : il n’est même plus un humain entier, et doit subir tous les mauvais traitements infligés par son maître au nom évocateur, M. Vanderdendur, châtiments mis en valeur. Ce terrible portrait, confirmé par son affirmation, « Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous », vise à émouvoir le héros, Candide, qui verse des « larmes », et, à travers lui, le lecteur.
L'argumentation pour dénoncer l'esclavage
Malgré le déplacement de l’épisode au Surinam, nom de la Guyane hollandaise, Voltaire dénonce une réalité bien française. La formule, « c’est l’usage », fait, en effet, allusion au "Code noir", promulgué sous Louis XIV par Colbert, qui fixe le statut de l’esclave, ses devoirs et ceux du maître pour réguler le fonctionnement de l’esclavage dans les colonies.
Le choix du discours direct donne plus de force à la dénonciation, incluse dans l’argumentation de l’esclave.
Ainsi, l’argument économique des esclavagistes, le « prix » réduit du sucre grâce à la gratuité du travail de l’esclave, est annulé par le décalage entre sa souffrance et sa cruauté, montrées par le portrait qui précède, et le luxe, la gourmandise des consommateurs européens.
Puis, en évoquant le commerce triangulaire, l’achat de l’esclave en Afrique, le discours rapporté de la mère démasque le pouvoir des colonisateurs européens, fondé sur le mensonge.
Jean-Michel Moreau, illustration du chapitre XIX de Candide, 1787
Le dernier argument souligne la contradiction dans le domaine religieux. En jouant sur le texte biblique, Voltaire rappelle au lecteur la fraternité prônée par la morale chrétienne, alors même que l’Église, exigeant le baptême de l’esclave, cautionne totalement une réalité qui nie l’idée même d’humanité chez l’esclave.
L’ensemble de l’argumentation met en évidence le racisme qui sous-tend l’esclavage : si les Européens sont, pour les peuples africains, « nos seigneurs les blancs », l’esclavage se trouve d’emblée justifié par une infériorité fondée sur la couleur de la peau.
CONCLUSION
Cet extrait illustre le combat contre l’esclavage mené par les écrivains des Lumières : tous soulignent les contradictions fondamentales de l’esclavage, une réalité cruelle, qui relève du racisme, mise au service du profit des privilégiés, et du luxe européen. Que cette critique soit directement exprimée, dans un essai comme le font Montesquieu, Rousseau, Condorcet…, ou introduite dans une fiction, comme dans ce conte philosophique, il s’agit toujours d’associer l’art de convaincre, en argumentant, et l’art de persuader, pour toucher le cœur du lecteur.
Le "Code noir"
Pour voir un diaporama d'analyse
La recherche porte sur le premier "Code noir", préparé par Colbert et promulgué par Louis XIV en mars 1685. Un second "Code noir" le reprend en 1724, à l’intention de la colonie de Louisiane.
L’objectif de la recherche est triple :
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comprendre ce qui a motivé cet « édit du roi », destiné aux colonies des Antilles, de Guyane et de l’île Bourbon, et les conditions de sa rédaction ;
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mesurer comment les soixante articles de ce Code déterminent le fonctionnement de l’esclavage dans la monarchie absolue, en en fixant le statut : le Code noir était censé limiter les abus des maîtres… et, surtout, empêcher les révoltes d’esclaves, et le « marronnage », fuite des esclaves. Mais à quel prix ? Celui d'une déshumanisation totale de l'homme.
-
lire les articles pour observer ce qui relève des obligations du maître et des devoirs de l’esclave.

Victor HUGO, Bug-Jargal, 1826, chapitre X
Pour lire le texte et le document complémentaire

Hugo a commencé très jeune son combat contre l’esclavage : écrite à seize ans, une première version de Bug-Jargal paraît dans une revue, Le Conservateur littéraire, en 1820. Dans la préface de l’édition qui, publiée en 1826, enrichit la première rédaction, il signale que son inspiration vient de la révolte des esclaves en 1791 à Saint-Domingue. Mais le roman, lui, mêle la dénonciation de l’esclavage à l’histoire d’amour entre le héros, le capitaine Léopold d’Auverney, et sa fiancée, Marie. Le récit, pris en charge par d’Auverney et centré sur le personnage éponyme, commence au chapitre IV, et s’enchâsse dans les événements d’une nuit de veille dans un camp militaire : « Nous sommes convenus de raconter chacun une de nos aventures pour abréger cette nuit de bivouac. »
Le narrateur, après s’être présenté, en arrive à un événement qui, tout en présentant la relation entre un colon et ses esclaves, révèle le jugement de Victor Hugo sur l’esclavage.
UNE DOUBLE IMAGE DE L’ESCLAVE
Dans ce chapitre, deux types d’esclaves sont dépeints, en totale opposition.
Peur et soumission
Dès le début du chapitre, ce sont ces sentiments qui sont mis en évidence, « J’eus lieu de voir dans cette promenade combien le regard d’un maître est puissant sur des esclaves », confirmés par leur comportement en présence du maître : « Les nègres, tremblants en présence de mon oncle, redoublaient, sur son passage, d’efforts et d’activité ». Cela empire encore face à la colère du maître, comme le souligne la mise en apposition du participe, « Le nègre, effrayé, se lève », et le geste symbolique, tel une prière adressée à un dieu tout-puissant : « le nègre tombé à genoux ».
Menace et révolte
Parallèlement à l’attitude de soumission, Hugo place dans la bouche de son narrateur une exclamation qui suggère la menace qui place sur les colons : « mais qu’il y avait de haine dans cette terreur ! » L’intervention de l’esclave – qui se révèlera être Bug-Jargal – confirme cette menace en mettant en valeur sa force, sa « main puissante », mais aussi, « son geste, son regard, l’accent impérieux de sa voix ».
Sa révolte se traduit, non seulement par le geste audacieux, mais dans les deux passages de discours rapporté. Dans les deux cas, il se permet de donner des ordres à son maître, mais, surtout, il montre son « calme », sa « dignité », et une courageuse générosité. Il est prêt à accepter de mourir pour épargner un frère esclave opprimé : « si tu veux me frapper, prends au moins cette hache. »
Jean-Adolphe Beaucé et Édouard Riou, Bug-Jargal, 1873. Gravure pour l’édition Hetzel

L’IMAGE DU MAÎTRE
Un représentant du système colonial
Propriétaire d’une plantation, ce colon, comme la plupart, voit d’abord son intérêt économique. Seul compte donc le travail des esclaves, qui, malgré leur « lassitude », n’ont aucun droit au repos. D’où la colère du maître contre « ce qu’il appelait la paresse de l’esclave » et son ordre « de se remettre à l’ouvrage ».

D’après George Morland, Execrable human traffic. Reproduction d’une huile sur toile, 85,1 x 121,9. The Menil collection, Houston, Texas
Les caractéristiques prêtées au maître insistent sur « son autorité outragée », en soulignant, en gradation, sa colère : « irascible par habitude », irrité », « furieux », « hors de lui », « fureur », « la rage », « exaspéré », « l’esprit ulcéré ». L’apogée est atteint par son portrait physique « Ses yeux s’agitaient comme prêts à sortir de leur orbite ; ses lèvres bleues tremblaient ». Il semble presque devenu fou, et la précision « qui ne se connaissait plus » contraste totalement avec le « calme » de Bug-Jargal.
Enfin l’épisode rappelle la place prise par les châtiments dans l’esclavage. Le maître est toujours prêt à frapper l’esclave : « il détache de sa ceinture le fouet armé de lanières ferrées qu’il portait dans ses promenades ». Et, bien sûr, comme le montre la fin du chapitre, il n’est pas question de permettre une telle révolte. Le discours rapporté du maître annonce indirectement la peine de mort pour le « coupable d’avoir porté la main sur un blanc. »
Le jugement du narrateur
Face au comportement de son oncle, le narrateur ne reste pas neutre. L’introduction du chapitre montre qu’il n’approuve pas le système colonial, ce que confirme le glissement lexical de « mon oncle » à « le maître » pour arriver à « colon ».
Il fait preuve d’abord de compassion envers les esclaves, « Il m’était trop pénible de voir souffrir des êtres que je ne pouvais soulager », qu’il qualifie de « malheureux ». Même s’il n’intervient pas au début, il est évident qu’il blâme ce maître cruel, en jugeant qu’il devrait « rougir » de son abus de pouvoir qui consiste à accorder plus de valeur à un rosier qu’à un être humain. C’est ce qui explique aussi son geste final, « je m’emparai lestement de la cognée » pour sauver Bug-Jargal, et son plaidoyer pour lui accorder « la liberté ».
Mais, parallèlement, il se montre lucide, conscient de la possibilité qu’un jour ces esclaves se révoltent contre leur maître, ce que traduit le parallélisme de son observation : « J’eus lieu de voir dans cette promenade combien le regard d’un maître est puissant sur des esclaves, mais en même temps combien cette puissance s’achète cher ». Son affirmation au futur de certitude, « Je n’oublierai jamais ce moment », en fait un acte fondateur, promesse d’autres révoltes.
La conclusion du chapitre exprime l’horreur devant le châtiment promis au révolté : « Ces paroles sinistres me glacèrent. Marie et moi le suppliâmes inutilement. » La brièveté de la dernière phrase sonne comme une ironie amère, à comprendre comme une antiphrase : « De l’esclave au maître, c’était un crime capital » qu’un noir ose « port[er] la main sur un blanc ».

Massinet, Incendie de la Plaine du Cap : le massacre des Blancs par les Noirs à Saint-Domingue en août 1791. Gravure par Masson, 15,5 x 10,5. B.M. de Lyon
CONCLUSION
Derrière ce narrateur, le lecteur reconnaît l’écrivain, qui, dans bien d’autres œuvres, a toujours combattu en faveur des « misérables », victimes de violence, d’oppression, d’injustices. L’esclavage est forcément au premier rang de son engagement car il regroupe tous ses combats. Le racisme qui le soutient nie les idéaux de la révolution, liberté, égalité, fraternité, les droits de l’homme, et les esclaves sont aussi très souvent les premières victimes de la peine de mort, que veut abolir Hugo.

Ce roman est donc, pour lui, un moyen de s’engager, à la fois en revalorisant l’image de l’esclave, auquel il restitue toute sa dignité d’homme, et grâce au choix d’un narrateur qui lui sert de porte-parole en guidant le jugement des lecteurs.
Hugo plaide en faveur de l’abolition, combat qu’il poursuit dans la lettre ouverte écrite après la pendaison, le 2 décembre 1859, de l’américain abolitionniste John Brown, pour son appel à l’insurrection armée : « République blanche et république noire sont sœurs, de même que l’homme noir et l’homme blanc sont frères. Il n’y a qu’une humanité, car il n’y a qu’un Dieu.[…] Blancs et Noirs , tous frères, tous égaux, serrons-nous plus que jamais autour du principe des principes : LIBERTÉ. »
David Lucas, L’Émancipation des esclaves, 1ère moitié du XIX° siècle. Gravure d’après un tableau d’Alexander Rippingille
Document complémentaire : Victor HUGO, Bug-Jargal, 1ère version, 1820
Le conflit
Le récit de cet épisode est beaucoup plus court, éliminant déjà la relation amoureuse entre le narrateur et Marie.
Le roman, lui, développe largement le conflit entre le maître et l’esclave, en le redoublant, puisque l’arme du maître est d’abord le « fouet » avant d’être la « hache », et que sont rapportées deux phrases au discours direct, ce qui accentue la dignité et le courage du révolté. La formule qui caractérise Bug-Jargal limite, dans la première version, son portrait à sa « stature colossale », là où le roman accroît la peinture psychologique. De même, le roman amplifie le contraste entre lui et le maître, en insistant sur les signes de la colère excessive de celui-ci.
Le narrateur
La différence la plus frappante est la part réduite encore réservée au jugement du narrateur. Par exemple, le début du passage ne mentionne pas ses réticences devant le travail imposé aux esclaves, ce qui réduit sa compassion. De même, sa lucidité, sa conscience de la menace qui pèse sur les maîtres n’apparaît pas : le récit se limite au seul épisode. La fin du récit est plus brève, ce qui permet d’apprécier la force de la phrase de conclusion introduite dans le roman, qui signe davantage l’engagement de l’écrivain.
Victor SCHŒLCHER, Des colonies françaises : abolition immédiate de l'esclavage, 1842, extrait
Pour lire le texte et le document complémentaire
Deux ans avant la naissance de Victor Schœlcher (1804-1893), en 1802, Bonaparte, alors consul, a fait rétablir l’esclavage, qui avait été aboli par la Convention pendant la Révolution en 1794. Dans sa jeunesse, Schœlcher fréquente les jeunes artistes romantiques, puis, envoyé par son père aux États-Unis, au Mexique et à Cuba, pour y développer l’entreprise familiale, il découvre avec horreur les réalités de l’esclavage dans les Caraïbes.
Cette découverte est la source d’un combat inlassable, d’abord comme journaliste, puis en tant que Sous-secrétaire d’État aux Colonies et à la Marine pendant la Deuxième République, née à la suite de la révolution de février 1848. En tant que président de la « Commission d’abolition », il est à l’origine du décret du 27 avril 1848 qui abolit définitivement l’esclavage en France et dans les colonies. Élu député, d’abord de la Martinique puis de la Guadeloupe, il participe aux barricades lors du coup d’État du 2 décembre 1851, ce qui le contraint à s’exiler lorsque Napoléon III devient empereur. Il ne reprend ses combats politiques qu’en 1870, lorsque la République est rétablie, par exemple contre la peine de mort.
Victor Schœlcher, photographie figurant sur le site du Sénat

Dans son essai, Des colonies françaises, abolition immédiate de l'esclavage, paru en 1842, il combat les partisans de l'esclavage, en dénonçant leurs arguments, pour fonder sa revendication en faveur de la liberté.
LA DÉNONCIATION DE L'ESCLAVAGE
Le rejet de l'argument économique
Il occupe le premier paragraphe, lancé en tête de l’extrait, parce que c’est l’argument soutenu politiquement, à une époque où la colonisation se développe et où les hommes politiques se préoccupent de l’enrichissement du pays. C’est d’ailleurs ce qui explique la concession posée dans la phrase de conclusion, qui cautionne la colonisation : « Autant que qui que [ce] soit nous apprécions la haute importance politique et industrielle des colonies ».
Mais sa présentation, le verbe « prétendre » qui l’introduit, et le conditionnel, sont déjà deux façons de contester la valeur de cet argument : « Celui qui prétend avoir le droit de garder des hommes en servitude, parce qu'on ne trouverait pas de bras libres pour planter des cannes ». Le raisonnement repose sur l’absurde par la comparaison qui suit, avec la mise en parallèle de l’esclavagiste à « et celui qui soutiendrait qu'on a le droit de voler parce qu'on n'a pas d'argent ». Cette comparaison est destinée à frapper la raison du lecteur qui ne peut logiquement fonder comme un « droit » ce qui est un délit, « voler ».

Le danger de la force
Pour convaincre son adversaire, Schœcher le conduit à réfléchir sur la source de l’esclavage, né de la supériorité du vainqueur sur le vaincu, de la « violence », exercée sur le « plus fort » contre le plus faible qui devient alors sa « victime ». Il procède alors par une hypothèse qui inverse la situation. Puisque seule la force légitime l’esclavage, le maître d’aujourd’hui peut être, demain, esclave : « La violence commise envers le membre le plus infime de l'espèce humaine affecte l'humanité entière ; chacun doit s'intéresser à l'innocent opprimé, sous peine d'être victime à son tour, quand viendra un plus fort que lui pour l'asservir. » Rappelons qu’à l’époque où écrit Schœcher plusieurs révoltes ont déjà eu lieu dans les colonies, et le futur qu’il emploie sonne comme une menace qui pèse sur le colonisateur.
La révolte d'un "nègre marron", XVIII° siècle. Gravure
Jean-Jacques François Le Barbier, Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, vers 1789. Huile sur bois, 71 x 56. Musée Carnavalet, Paris
L'argument moral invoqué
Mais c’est l’argument moral qui occupe la plus grande partie du texte, en associant morale et politique. À nouveau, il construit un raisonnement par l’absurde : « Si l'on dit une fois que ce qui est moralement mauvais peut être politiquement bon, l'ordre social n'a plus de boussole et s'en va au gré de toutes les passions des hommes. » L’image soutient la conséquence tirée : « l’ordre social », conduit par la politique, est comparé à un navire, dont la « boussole » est la morale, et qui doit résister aux « passions » dangereuses, telles celles qui mettent en œuvre la violence.
Ainsi Schœcher passe du « droit », c’est-à-dire de la loi qui autorise ou interdit, à une notion plus large, celle de « légitimité », qui relève de l’équité, du droit naturel, de la morale : « La raison d'impossibilité n'a pas plus de valeur pour nous que les autres, parce qu'elle n'a pas plus de légitimité. » Il fonde alors son argumentation sur un principe fondateur, « la liberté », montrée comme un droit naturel, inaliénable, et universel, rappelant ainsi la "Déclaration des droits de l’homme et du citoyen". D’où son raisonnement : « La liberté d'un homme est une parcelle de la liberté universelle, vous ne pouvez toucher à l'une sans compromettre tout à la fois. » Il rappelle ainsi un des fondements de la morale : elle ne peut être contingente, dépendre d’une situation particulière, s’appliquer à certains mais pas à d’autres.

UNE POLÉMIQUE
L’argumentation est donc à la fois un réquisitoire, et un plaidoyer en faveur de l’abolition de l’esclavage, en faveur de laquelle s’engage Schœlcher.
Le réquisitoire
Schœlcher critique avec violence les partisans de l’esclavage, qualifiés de « fous » ou de « scélérats », ce qui conduit, logiquement, à définir l’esclavage comme « une chose criminelle ». L’énumération en gradation, « de deux hommes, l'un se dit le maître de l'autre, de sa volonté, de son travail, de sa vie, de son cœur », renforce la dénonciation des esclavagistes, en ridiculisant leurs prétentions dans un élan d'indignation de l'écrivain. Qui peut croire possible de posséder un être humain ?
L'engagement de l'auteur
Le deuxième paragraphe de cet extrait, qui recourt aux pronoms de la première personne, révèle la force de l’engagement personnel de Schœlcher. Il y dépeint, en effet, d’abord sa démarche : « Lorsque j'arrive à réduire ce droit à son expression la plus concrète, lorsque m'isolant par abstraction du monde matériel et me retirant dans le monde intellectuel ». Il s’agit de s’écarter du « monde matériel », c’est-à-dire de la seule approche économique, pour observer la réalité, la condition « concrète » de l’esclave, afin d’en tirer un raisonnement philosophique, qui relève de « l’abstraction » et du « monde intellectuel ». Mais le lexique hyperbolique, à la fin du paragraphe fait ressortir la violence de son émotion, « cela me donne tantôt un fou rire, tantôt des vertiges de rage ».
Le reste du texte généralise l'engagement, en utilisant la première personne du pluriel, « à nos yeux », « pour nous », « nous apprécions », plus habituelle dans un essai, réservant le pronom indéfini « on » aux adversaires. Mais cela n’atténue pas la force de l’engagement, notamment grâce au choix de la modalité injonctive : « Que l'esclavage soit ou ne soit pas utile, il faut le détruire ; une chose criminelle ne doit pas être nécessaire ». En témoigne tout particulièrement l’affirmation qui termine la dernière phrase, avec le lexique violent, « c'est notre cri bien décidé », et la négation elliptique : « pas de colonies si elles ne peuvent exister qu'avec l'esclavage. »
CONCLUSION
Ce texte répond aux caractéristiques de l’essai, qui manifeste la volonté de convaincre le lecteur en faisant appel à sa raison par une argumentation logique. Schœlcher cherche ici à détruire les arguments des partisans de l’esclavage, en les rendant absurdes, ou en les retournant contre leurs auteurs.
Mais, pour entraîner l’adhésion, il lui faut aussi persuader son lecteur par la force qu’il donne à cette argumentation. Cet extrait s’inscrit dans le registre polémique : l’auteur accentue la violence lexicale, use de l’injonction, et prend directement parti par l’emploi du « je ».
Schœlcher revendique ici l’abolition de l’esclavage, et il lui faudra encore bien des efforts, et surtout un changement politique, la Deuxième République, pour revenir au premier des principes posés par la Révolution de 1789, la liberté, qui, à ses yeux, ne peut être qu’universelle. Une phrase peut résumer sa volonté : « Disons-nous et disons à nos enfants que tant qu'il restera un esclave sur la surface de la Terre, l'asservissement de cet homme est une injure permanente faite à la race humaine tout entière. »
Documents complémentaires
Pour lire une analyse détaillée de l'image

Honoré DAUMIER, "Le philanthrope du jour : la traite illégale", Le Charivari, 6 décembre 1844
Ce document répond à deux objectifs :
- rappeler le contexte historique : les étapes de la marche vers l'abolition, notamment la rivalité entre deux puissances coloniales, la France et l'Angleterre texte, incarnées par le conflit autour du "droit de visite" des navires.
- étudier l'art de la caricature, ici accompagnée d'un texte, et sa façon de représenter l'esclavage, ses victimes mais aussi le colonisateur.
Abolition de l'esclavage, décret du 27 avril 1848
La lecture cursive de ce décret répond à deux objectifs :
- comprendre, par l'analyse de sa structure et de son contenu, la nature d'un "décret" : préambule, mesures d'abolition promulguées, conséquences (pour les colons, pour les esclaves), sanctions prévues, et modalités d'application.
- comparer les documents, en mettant en relation le "préambule" et les idées soutenues par Victor Schœlcher dans le texte précédemment analysé.
Le gouvernement provisoire considérant que l'esclavage est un attentat contre la dignité humaine : qu'en détruisant le libre arbitre de l'homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir ; qu'il est une violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Égalité, Fraternité, décrète :
Synthèses
Pour approfondir les étapes historiques de la marche vers l'abolition
Il est utile de proposer aux élèves de réaliser deux synthèses à l'issue de cette analyse, qui ont aussi pour but de préparer le devoir proposé :
- sur l'essai : pour résumer ses caractéristiques, son rôle et les formes diverses qu'il peut prendre ;
- sur le registre polémique et ses principaux procédés.
DEVOIR : Victor Schœlcher,"Discours à Victor Hugo", du 18 mai 1879
QUESTION / 6 points
Quels sentiments Victor Schœlcher exprime-t-il dans son discours ?
ESSAI / 14 points
Victor Schœlcher termine son discours en affirmant que le XIXème siècle « ne finira pas sans voir proclamer la fraternité de toutes les races humaines. »
Dans un essai, vous commenterez cette affirmation, en proposant votre propre jugement. Vous veillerez à construire une argumentation pour convaincre votre lecteur, et à lui donner la force nécessaire pour obtenir son adhésion.
Pour lire le texte
Alexandre DUMAS, Georges, 1843, XIV : "Philosophie négrière"
Pour lire le texte
Dans son roman, Georges, publié en 1843, Alexandre Dumas (1802-1870) se souvient de la vie de son père, fils d’un noble et d’une esclave d’origine africaine, lui-même vendu comme esclave par son père, qui le rachète, lui donne l’éducation d’un jeune noble, ce qui lui permet d’intégrer l’armée française où il devient général. Le roman aborde, en effet, les thèmes de l’esclavage, de la colonisation et du racisme.
Il se déroule essentiellement à l’île de France, aujourd’hui île Maurice, sur une quinzaine d’années à partir de 1810 où l’île, française, est devenue anglaise après un combat auquel participe le héros, Georges Munier, mulâtre et riche colon, propriétaire d’une plantation. L’éducation qu’il fait donner, en France, à ses deux fils amène le plus jeune, Jacques, à devenir capitaine d’un navire, puis pirate, avant de s’enrichir comme négrier.
Cet extrait fait le portrait de ce personnage, à la fois dans l’exercice de son métier, mais aussi dans sa vie privée. Mais ce portrait dépasse le cadre du personnage pour dénoncer l’esclavage.

LA DÉNONCIATION DE L’ESCLAVAGE
Alexandre Dumas, photographie de Nadar, 1855
Le passage se fonde sur un contraste entre un éloge du héros, revalorisé par rapport aux autres négriers, qui, en réalité, conduit à une dénonciation de la traite.
Le jugement sur les négriers
Par la négation, « Ce n’était pas un de ces négriers avides… », Dumas oppose son héros à un jugement d’ensemble très critique des négriers. Il leur reproche d’abord une avidité excessive, « voul[oir] trop gagner », ce qui les amène à maltraiter les hommes qu’ils achètent, transportent et vendent. Or, non seulement ils n’en éprouvent aucun scrupule, mais même s’y complaisent avec une sorte de sadisme : « le mal qu’ils font, après avoir passé en habitude, est devenu un plaisir. » Cette opposition est renforcée par la reprise négative : « Non, c’était un bon négociant faisant son commerce en conscience ».
Mais ce reproche adressé aux négriers ressemble à une caution de la traite, puisque ce qui soutient le blâme est qu’ils « perdent la moitié de leurs profits ». La formulation n’apporte aucune condamnation morale de ce qui est d’abord présenté comme un commerce rentable, et, s’il est admis que c’est un « mal » infligé à autrui, ce n’est pas ce « mal » en soi qui est blâmé, mais le fait d’y prendre « plaisir ». Faut-il alors en conclure que ce passage justifie l’esclavage ?
La dénonciation de la traite négrière
L’analyse de l’éloge de Jacques révèle la force de l’ironie qui, par antiphrase, soutient, en réalité, une violente dénonciation, car quelles sont les preuves de sa « conscience » ?
D’abord est mentionné ce qui serait un bon traitement des Africains devenus esclaves. Cependant, déjà, ils ne s’appartiennent plus, comme le montre l’adjectif possessif répété : « ses Cafres, ses Hottentots, ses Sénégambiens ou ses Mozambiques ». Mais, pire encore, la restriction « presque » les rend inférieurs même aux marchandises auxquelles ils sont comparés : pour eux, il a « presque autant de soins que si c’étaient des sacs de sucre, des caisses de riz ou des balles de coton ».

Esclaves entassés dans l'entrepont d'un négrier. Gravure, XIX° s.
Le terrible voyage sur le navire négrier est dépeint comme heureux : « Ils étaient bien nourris, ils avaient de la paille pour se coucher ; ils prenaient deux fois par jour l’air sur le pont » Mais la négation restrictive qui suit, « on n’enchaînait que les récalcitrants », signale que ces conditions, nourriture, le luxe d’avoir de la « paille » et le droit de respirer à l’air libre, ont comme contrepartie une soumission totale à ceux qui peuvent décider de leur vie. Notons aussi la peinture de leur état à l’arrivée : « Aussi les nègres de Jacques arrivaient-ils généralement à leur destination bien portants et gais ». Peinture terrible car comment peuvent-ils être « gais » de leur esclavage ? De plus, l’adverbe « généralement » sous-entend que certains ne sont pas en si bon état… en admettant même que tous soient arrivés au bout du voyage.
Enfin, vient le moment de la vente. À nouveau, le récit joue sur l’ironie, le fait de ne pas séparer les familles, éloge du héros, étant présenté comme « une délicatesse inouïe et qui avait fort peu d’imitateurs parmi les confrères de Jacques ». Le terme « délicatesse » est particulièrement choquant, car il attribue un raffinement de bonté, une sensibilité extrême et une élégance morale à celui qui, en fait, n’hésite pas à acheter et vendre des êtres humains. De plus, nous retrouvons une restriction « autant que possible », qui révèle l’existence d’exceptions, car, ce qui compte avant tout, c’est que la vente soit réalisée.
La conséquence posée à la fin du premier paragraphe achète de démythifier ce qui pouvait, à première lecture, paraître comme un éloge de Jacques : « ce qui faisait que presque toujours Jacques s’en défaisait à un prix supérieur. » Ces si bons traitements ne se fondent donc pas sur un sentiment d’humanité, sur une forme d’altruisme, sur la moindre « conscience », mais sur le seul profit financier égoïste à tirer de ce qui n’est qu’un commerce comme les autres.

Vente aux enchères d'esclaves en Virginie (États-Unis). Illustration, London News, 16-02-1861
UN PORTRAIT PARADOXAL
Le racisme
L’esclavage a, parmi ses fondements, le racisme, affirmation d’une supériorité des Européens blancs, sur les peuples africains noirs, dont plusieurs sont cités dans le passage. Or, le héros, en tant que négrier, partage ce racisme, ce que traduit d’ailleurs la façon dont il choisit ses maîtresses : « il n’en manquait pas ; il en avait de noires, de rouges, de jaunes et de chocolat, selon qu’il chargeait au Congo, aux Florides, au Bengale et à Madagascar. » Ce choix, outre son goût pour l’exotisme, révèle la conscience de sa supériorité, vu la soumission totale obtenue d’elles, sa façon de les traiter, elles aussi, comme des objets : « À chaque voyage il en prenait une nouvelle, qu’il donnait en arrivant à quelque ami ». La précision, « chez lequel il était sûr qu’elle serait bien traitée », n’ajoute qu’un bien léger sentiment d’humanité !

Pourtant le héros devrait être lui-même conscient du poids du racisme, puisqu’il en est la victime. Dans ce monde où l’esclavage est admis, sa richesse peut attirer les femmes « créoles », ces femmes blanches nées dans les îles des Antilles : « Comme il nageait dans l’or et roulait sur l’argent, les belles créoles de la Jamaïque, de la Guadeloupe et de Cuba lui avaient fait plus d’une fois les doux yeux ». Mais peut-il envisager le mariage ? En fait, une condition est posée en préalable : « des pères qui, ignorant que Jacques était un mulâtre, et le prenant pour un honnête négrier européen, lui faisaient de temps en temps des ouvertures sur le mariage. » Qu’en serait-il s’ils connaissaient son origine réelle, son métissage ? La formulation laisse supposer que le racisme des colonies se retournerait contre lui.
La liberté
L’esclavage nie la valeur universelle du principe de liberté, puisqu'elle est refusée à certains hommes.
Pourtant, ceux-là même qui vivent de l’esclavage fondent leur propre vie sur ce principe, qui explique le comportement de Jacques face à l’amour, son incessant changement de maîtresse : « s’étant fait un système de ne jamais garder la même, de crainte, quelle que fût sa couleur, qu’elle ne prît une influence quelconque sur son esprit ».

Cette méfiance est plaisamment justifiée par deux personnages, que des femmes ont trahis :
Dans la mythologie antique : Hercule, devenu esclave d’Omphale, reine de Lydie, a dû se soumettre à sa volonté, par exemple en s’habillant en femme tandis qu’elle-même revêtait la peau de lion du héros et portait sa massue.
Dans le Livre des juges, inclus dans l’Ancien Testament biblique : Samson, séduit par Dalila, envoyée par ses ennemis, les Philistins, tombe entre leurs mains, car elle a coupé ses sept tresses, cette longue chevelure, source de sa force herculéenne.
Pierre-Paul Rubens, Hercule et Omphale, vers 1603.
Huile sur toile, 185 x 205. Musée du Louvre

Pierre-Paul Rubens, Samson et Dalila, 1609-1610.
Huile sur toile, 185 x 205. National Gallery, Londres
Jacques redoute donc de perdre cette liberté si précieuse, affirmation renforcée dans la dernière phrase du passage : « il faut le dire, ce que Jacques aimait avant toutes choses, c’était sa liberté. » Or, il ne s’agit pour lui que du refus d’une « influence sur son esprit », alors que lui-même, libre de parcourir les mers, sur son navire, la Calypso, son seul amour, n’hésite pas à priver totalement de liberté ceux dont il fait des esclaves.
CONCLUSION
Cet extrait, à travers le portrait du négrier, propose une dénonciation indirecte de l’esclavage. Dumas joue sur l’ironie, en élaborant un éloge de son héros - mais sans cesse contredit –, qui le met en contradiction avec lui-même. Cela lui permet de souligner l’inhumanité de la traite négrière, et, surtout, de mettre en valeur l’inacceptable aliénation de la liberté que représente l’esclavage. En créant ce personnage, en lui prêtant vie dans un roman, Dumas, lui-même mulâtre, retrouve l’ironie dont usaient les philosophes des Lumières pour amener le lecteur à mesurer l’injustice de l’esclavage.

Bien sûr, il défend les principes de la révolution française, liberté, égalité, fraternité, mais il plaide aussi en faveur de son père, rejeté dans l’oubli par son origine métisse, malgré tous ses combats pour la République. Rappelons aussi que de nombreux critiques se sont appuyés sur sa nature de « quarteron » pour contester la valeur de son œuvre d’écrivain, tel Eugène de Mirecourt : « « Grattez l'écorce de M. Dumas, vous trouverez le sauvage. Il tient du nègre et du marquis tout ensemble. Cependant le marquis ne va guère au-delà de l’épiderme. [...] Le marquis joue son rôle en public, le nègre se trahit dans l'intimité ! » (Maison Alexandre Dumas et compagnie, 1845) Ajoutons-y de nombreuses anecdotes qui montrent que le racisme ne lui a pas été épargné, pour preuve la réplique qu’il aurait lancée à un homme qui l’insultait : « Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière grand-père un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit ».
Cham, « Nouvelle bouillabaisse dramatique par M. Dumas père », 1858. Lithographie au crayon, à propos du drame Les Gardes Forestiers, in Le Charivari : caricature raciste, transformant Dumas en sauvage cannibale.
Recherche : Le mouvement de la Négritude
Pour une analyse de la Négritude
La recherche peut se construire en plusieurs temps :
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dans sa dimension historique, en remontant à l'origine du mouvement, et en analysant les étapes de la création ;
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à travers les fondateurs du mouvement, en présentant Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, et Léon-Gontran Damas ;
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en explicitant son double objectif : pour rendre au peuple noir sa dignité, une lutte contre le racisme d'une part, la volonté, d'autre part, de revivifier les cultures des peuples colonisé, et notamment la littérature orale.
Il est, bien sûr, important que chacune de ces étapes soit illustrée par des documents textuels, iconographiques, audio et vidéo, de façon à concrétiser la découverte de ce mouvement qui a marqué tant la littérature française que francophone.
Document complémentaire : Léon-Gontran DAMAS, Pigments, 1937, "La complainte du nègre"
Pour lire le texte
Léon-Gontran Damas (1912-1978), né en Guyane, rencontre, lors de ses études supérieures à Paris, Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, avec lesquels il crée, en 1935, la revue L’Étudiant noir, fondant ainsi le mouvement de la Négritude.
Parmi les objectifs que se fixe ce mouvement, il y a le combat contre le racisme. Cela implique que les noirs eux-mêmes prennent la parole pour rappeler les souvenirs douloureux de l’esclavage, pour en ranimer la mémoire en redonnant au peuple noir victime toute la dignité dont la colonisation l’a dépouillé.
Léon-Gontran Damas, un Guyanais à Paris


Le titre du recueil, Pigments, traduit déjà l’idée de couleur, donc le racisme dénoncé, de même que celui du poème. Le mot « nègre », s’il restait encore neutre au XVIII° siècle, a déjà sa connotation péjorative dès le XIX° siècle. D’où la volonté d’inverser cette image en l’assumant pour lui rendre sa dignité : dans les années Trente, on parle de « revue nègre », d’« art nègre », d’« anthologie nègre » en donnant au mot une pleine noblesse.
Enfin, le terme « complainte » est intéressant par son double sens. Dans le domaine musical, il désigne un chant plaintif, des lamentations, rappelant ainsi les chants des esclaves aux États-Unis par exemple. Mais il définit aussi un sens juridique : c’est une action engagée, une requête déposée en justice.
Frans Masereel, Pigments, 1937, frontispice
Pour une analyse précise du frontispice de Pigments
Un chant plaintif
La forme poétique, avec l’alternance de vers longs et courts, correspond tout à fait aux rythmes de cette musique « nègre », reproduite dans les negro-spirituals, le blues, ou dans le jazz. Les choix lexicaux, eux, illustrent la lamentation : « la vie / plus lourde et lasse », où les sonorités miment la fatigue, « Les jours inexorablement / « Tristes », avec la mise en valeur par le rejet.
La mémoire de l'esclavage
La formule, « Ma vie tronquée », marque la coupure entre un temps où cette vie pouvait s’épanouir, comme un arbre plein de sève, et le temps de l’esclavage, où l’arbre s’est trouvé abattu. Pour réconcilier ces deux temps, il faut donc rappeler la « mémoire » de l’esclavage, que le vers 9 présente comme encore vivante. Ainsi, la deuxième strophe unit « mes aujourd’hui » et « mon jadis » à travers le double sentiment exprimé, « rancœur », « honte », illustré par la reprise de ce qui a fait l’objet de bien des caricatures : « de gros yeux qui roulent ». La « rancœur » est un mélange d’amertume, mais surtout d’une haine liée au souvenir d’une injustice, celle qui conduit précisément à formuler la « complainte » devant le tribunal des lecteurs. L’autre sentiment, la « honte », évoque une forme de culpabilité de la victime, un regret de son « hébétude » du temps de l’esclavage, enduré si longtemps, de son absence de révolte.
Les réalités de l'esclavage
Dans l’idée de porter plainte, il est nécessaire de rappeler les chefs d’accusation, longuement énumérés dans la dernière strophe, avec des allitérations, telle celle du [k], et la répétition insistante : « de coups de corde noueux / de corps calcinés / de l'orteil au dos calcinés ». L’absence de ponctuation renforce tout particulièrement ici l’impression d’une souffrance sans fin. Damas rappelle aussi la cause première de l’esclavage, l'économie : « sous le fouet qui se déchaîne / sous le fouet qui fait marcher la plantation / et s'abreuver de sang de mon sang de sang la sucrerie ». Le vers s’allonge, image de l’indignation croissante du poète.

Marcel Verdier, Le châtiment des quatre piquets, 1843. Huile sur toile. Menil Foundation Collection, Houston

Les accusés sont d’abord englobés dans le pronom « ils » qui généralise, lancé en tête du premier vers : il s’agit de tous les Européens qui ont contribué à installer puis à faire fonctionner, aux Antilles, le système économique fondé sur l’esclavage : des bras peu coûteux pour produire le sucre. C’est sur un accusé particulier que se ferme le poème : « et la bouffarde du commandeur crâner au ciel. » Damas montre ainsi tout le mépris, et image le sentiment de supériorité du contremaître blanc chargé de surveiller le travail des esclaves dans la plantation.
L’engagement de Damas dans ce poème répond parfaitement aux exigences de la Négritude : le rappel des réalités de l’esclavage est, à la fois, un cri de révolte et un appel au lecteur pour qu’il n’oublie pas cette mémoire.
Une sucrerie à la Guadeloupe, d’après un dessin d’Evremont de Bérard, XIX° siècle. Gravure, Musée Victor Schoelcher
Une chanson : Louis Amstrong, "Go down Moses", 1958
Lire les paroles de la chanson
Le morceau « Go down Moses » est enregistré en 1958 par Louis Amstrong, date qui se relie à la lutte pour les droits civiques : rappelons la révolte de Rosa Parks, le 1er décembre 1955, femme noire arrêtée pour avoir refusé de céder, dans un bus, sa place à un blanc, conformément aux lois qui imposaient alors la ségrégation.
Mais ce chant remonte à un temps bien plus ancien, celui de l’esclavage, où les esclaves accompagnent leur dur travail dans les champs de coton par des chants, souvenir de la musique africaine encore vivace en eux. Comme la loi impose alors le baptême, prêtres catholiques et pasteurs protestants leur enseignent la Bible, et des psaumes sont chantés à la messe.
De ce croisement entre deux musiques est né le « negro-spiritual », souvent improvisé pendant le service religieux lui-même : une phrase est lancée, reprise en chœur par les assistants qui rythment en battant des mains, en dansant. Son appellation en fait l’expression de « l’âme nègre ».
Au début du XX° siècle, cette musique se formalise, avec des chanteurs spécialisés, et des instruments de musique empruntés au jazz : on parle alors de gospel, contraction de « God » et « spell », l’appel de Dieu.

Esclaves travaillant dans un champ de canne, vers 1800. Gravure à l'encre de Chine. Musée d'Aquitaine, Bordeaux.
Analyse du morceau
Sur des paroles de Sy Oliver, cette chanson de Louis Amstrong (1901-1971) illustre cette double origine, dont témoigne notamment le refrain « Let my people go » (« Laisse partir mon peuple »), prière que sur ordre de Dieu, Moïse doit adresser aux pharaons d’Égypte, pour qu’ils laissent retourner les Hébreux esclaves sur leur terre de Palestine. Ce pluriel – dans la Bible, un seul pharaon est concerné – montre bien qu’au-delà du récit biblique, ce sont tous les esclavagistes que ce terme désigne. Le chant suit ainsi un double mouvement :
Un rappel des souffrances des esclaves, « oppressed so hard they could not stand » (« tellement opprimés qu’ils ne peuvent plus le supporter »), que reproduit la lente ouverture, prise en charge par le chœur, sur un rythme solennel, en contraste avec la voix pure de la soliste ;
Un espoir de liberté, porté par l’intervention de Moïse, accompagné d’une menace, la mort du premier né du Pharaon : « if not I'll smite, your firstborn's dead » (« sinon, je frapperai, ton premier fils est mort »). Le rythme, typique du jazz soutenu par des instruments en solo, se fait alors plus entraînant, comme pour reproduire la marche de Moïse, « Go down Moses / Way down to Egypt land » (« Descends Moïse, descends vers la terre d’Égypte »), et les étapes du récit.
Révolte et liberté
Cette demande de liberté, associée à la menace de vengeance, prend d’autant plus de force qu’elle est présentée ici comme un ordre venu de Dieu : « So God said » (« Ainsi Dieu dit »), « Thus spoke the Lord » (Ainsi parla le Seigneur »). Comment donc ceux qui se disent chrétiens pourraient-ils ne pas obéir ? Ainsi, la fin du morceau change de rythme et de tonalité avec l’intervention de la trompette, plus aiguë, en crescendo : après une lente reprise du refrain par le chœur seul, elle semble lancer un ultime cri de triomphe... ou, du moins de révolte.
Société des Amis des Noirs : "Ne suis-je pas un homme et un frère ?"

Recherche : deux héros noirs, Toussaint Louverture et "le roi" Christophe
Pour voir un diaporama
Avant la lecture des textes de Lamartine et de Césaire, une recherche est utile pour présenter deux personnages emblématiques de la marche des esclaves vers l’abolition à Saint-Domingue, Toussaint Louverture et Henri Christophe, qui s’est proclamé roi. Même si Bonaparte les a vaincus, leur révolte marque la mémoire de l’esclavage.

