Le progrès : espoir ou menace, du XIX° siècle au XXI° siècle ?
Présentation de la séquence


La séquence proposée intègre les quatre éléments figurant dans le programme des lycées :
- le "parcours littéraire", organisé autour de cinq textes donnant lieu à une explication ;
- le "groupement de textes complémentaires" : les documents complémentaires proposés offrent un large choix pour constituer un corpus cohérent et propre à éclairer les enjeux du débat et à mesurer son évolution.
- le "prolongement artistique et culturel": plu-sieurs documents complémentaires permettent de mesurer l'héritage antérieur au XIXème siècle, mais aussi d'élargir la perspective en abordant l'histoire des arts à partir de documents iconographiques variés.
- une "lecture cursive", personnelle, qui peut être reprise collectivement ou être librement insérée dans un "carnet de lecture", être guidée ou en totale autonomie, éventuellement être le support d'un travail d'écriture spécifique.
Plusieurs activités, écrites ou orales, sont suggérées qui peuvent faire l'objet d'une séance collective, préparée ou abordée directement, ou d'un travail personnel destiné, lui aussi, à nourrir le "carnet de lecture" ou à donner lieu à un exposé oral.
Mais, outre celles directement liées à l'explication des textes (questions préparatoires ou de synthèse), bien d'autres peuvent être envisagées afin de solliciter la créativité des élèves et d'accroître la participation : table ronde, procès, débat...
La séquence propose un choix de devoirs pour s'entraîner à l'épreuve écrite du Baccalauréat : un commentaire littéraire, et une contraction suivie d'un essai. Mais un autre devoir peut être élaboré, soit pour une évaluation formative, notamment à partir d'un ou plusieurs documents complémentaires, soit pour une évaluation sommative, en fin de séquence.
Il convient de ne négliger ni l'introduction, ni la conclusion. L'introduction permet à la fois de réactiver les apprentissages antérieurs, de mesurer l'héritage littéraire, et de prendre la mesure des enjeux de la séquence. La conclusion doit, en permettant aux élèves d'exercer leur esprit critique, donner sens à l'étude effectuée.
Introduction : "Le progrès : espoir ou menace ?"
Approche lexicale
Pour étudier le sens et la connotation
du mot "progrès": site CNRTL
Étymologie
L’étude est effectuée à partir d’une observation du site CNRTL : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales.
Le mot vient du latin « progressus », participe passé du verbe « progredior » dont le préfixe indique le sens : marcher en avant. Le terme a, à l’origine, un sens concret, pour qualifier, par exemple, la marche d’une armée, ou celle du soleil de son lever à son coucher.
Synonyme de son dérivé, « la progression », il prend rapidement un sens mélioratif pour traduire un changement d’état vers le mieux, le passage à un état supérieur : au singulier ou au pluriel, il marque un développement, quantitatif ou qualitatif, tel le jugement sur « le/s progrès d’un élève ».
Son antonyme est « la régression ».
Du concret à l'abstrait
Au XVIIIème siècle, avec la réflexion des philosophes des Lumières et leur volonté d’améliorer à la fois leur société et l’esprit de homme lui-même, le mot s’emploie davantage dans un sens abstrait, parfois même avec majuscule : il exprime un processus d’évolution vers un terme posé comme idéal, comme l’illustre le titre de l’essai de Condorcet, paru en 1794, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Au XIXème siècle encore, Proudhon peut écrire : « Il y a progrès continuel du genre humain vers la vérité, et triomphe incessant de la lumière sur les ténèbres. » (Qu'est-ce que la Propriété, 1840)
C’est alors que se met en place le débat entre « espoir » et « menace », entre ceux qui croient ce progrès possible et utile et ceux qui, au contraire, considèrent qu’il risque de nuire à l’homme et à son environnement.
Le mot poursuit son évolution au XIXème siècle : il s’inscrit, notamment, dans les domaines politique et économique, opposant ainsi deux partis politiques, les « progressistes », qui recherchent ce qu’ils jugent être une amélioration pour la société, et les « conservateurs » qui nient l’intérêt de modifications, dangereuses même à leurs yeux. Les découvertes scientifiques et les améliorations techniques jouent alors un rôle primordial dans cette foi dans le progrès – ou dans son refus, et le XXème siècle ne fait que développer ce débat.
L'héritage antique : Ovide et Platon
Pour lire les deux extraits
Pour concevoir l’idée de « progrès », il faut pouvoir poser l’image d’un monde idéal, dont il s’agirait alors de se rapprocher.
Dans l’antiquité grecque, cette image a pris deux formes, opposées par leur temporalité :
Du poète grec Hésiode, qui le raconte dans deux de ses œuvres, Les Travaux et les Jours et La Théogonie, le poète latin Ovide hérite le mythe de l’âge d’or, repris dans le livre I des Métamorphoses, datant de l’an 8. Mais cet « âge d’or » – comme plus tard l’Eden chrétien – a disparu, remplacé, en une décadence continue, par l’âge d’argent, d’airain et de fer. Si l’on suit cette conception, le « progrès » ne serait plus une « marche en avant », mais un retour en arrière, afin d’éliminer les vices et les défauts qui se sont peu à peu implantés en l’homme et dans la société.
La démarche est inversée dans La République de Platon. Dans son dialogue imaginaire avec ses disciples, notamment le jeune Glaucon, frère aîné de Platon, le philosophe Socrate développe, en effet, quelle serait l’organisation et le fonctionnement d’une cité idéale, corrigeant les défauts de celles existantes. Il se projette donc dans l’avenir, mettant en place une utopie, le rêve d’un lieu parfait qui reste à construire.
Ovide : « Les quatre âges de l’homme »
L’âge d’or (lignes 1-20)
La société est alors fondée sur deux valeurs : ils « gardaient volontairement la justice et suivaient la vertu sans effort ». Cela induit l’absence de « lois menaçantes », et l’inutilité de toute institution judiciaire. Ce monde idéal est clos, fermé sur lui-même : « Les mortels ne connaissaient d'autres rivages que ceux qui les avaient vus naître. » Est soulignée l’abondance d’une terre fertile où la nature suffit à tous les besoins : « La terre, sans être sollicitée par le fer, ouvrait son sein, et, fertile sans culture, produisait tout d'elle-même ». De ce fait, aucun matérialisme, aucune avidité : l’homme y est « satisfait des aliments que la nature lui offrait sans effort ».
Lucas Cranach l’Ancien, L’Àge d’or, vers 1530. Huile sur panneau, 75 x 103,5. National Gallery, Norvège

Dans un éternel printemps, la description s’inscrit dans le merveilleux avec « les fleurs écloses sans semence », « des fontaines de l’air, des fleuves de nectar ; et de l'écorce des chênes le miel distillait en bienfaisante rosée. » Enfin, bien sûr, pas de guerres : « On ignorait et la trompette guerrière et l'airain courbé du clairon. On ne portait ni casque, ni épée ».
L’âge d’argent (lignes 21-30)
C’est au climat qu'est dû le changement de cet « âge inférieur », avec l’apparition des « quatre saisons » : le froid, ou la chaleur extrêmes, obligent les hommes à la fois à se construire « des abris », et à peiner pour cultiver la terre.
Les âges d’airain et de fer (lignes 31-50)
L’âge d’airain, rapidement évoqué, est marqué par un changement en l’homme lui-même : « Les hommes, devenus féroces, ne respiraient que la guerre ».
L’ultime stade de cette évolution, « l’âge de fer », offre une vision bien sombre de l’humanité, en proie aux plus terribles vices : « dominèrent l'artifice, la trahison, la violence, et la coupable soif de posséder. » C’est cette avidité qui entraîne à la fois une quête effrénée de richesses, notamment de l’or, cause de guerres meurtrières, y compris au sein des familles. Plus rien n’est alors sacré.

Platon, « La cité idéale »
Les dix livres de La République mettent en place un dialogue qui révèle la maïeutique chère à Socrate : ce jeu de questions-réponses est destiné à faire « accoucher » le disciple de la vérité.
Piero della Francesca, La Cité idéale, entre 1486-1492. Peinture sur bois,
60 x 200. Galleria nazionale delle Marche, Urbino
Quelques qualités de la cité idéale (lignes 1-28)
Dans les livres précédents, Socrate a longuement expliqué comment sera organisée la cité, le rôle et la formation de ses dirigeants et de ses soldats, l’union entre les citoyens, et même la place accordée aux femmes. Toutes ces images s’opposent aux réalités de la Grèce de ce temps. Les soldats se distinguent par leur humanité, notamment pour épargner des souffrances aux civils, et même à l’égard des ennemis. Ainsi est proposée « une loi interdisant aux gardiens de dévaster les terres et d'incendier les maisons. » L’union établie au sein de la cité est aussi une garantie de sa survie. Le lexique mélioratif, dans l’intervention de Glaucon insiste sur la perfection de cette cité : « de bons effets », « tous ces biens », « d’autres avantages », jusqu'à une hyperbole, « tous ces avantages et mille autres ».
Mais c’est précisément cette perfection qui fait naître des doutes dans l’esprit du disciple, interrogeant alors le philosophe, à plusieurs reprises, pour savoir « si pareil gouvernement est possible et comment il est possible ».
L'utopie (lignes 29-79)
Cet extrait pose, en effet, la question du rôle de l’utopie, lié à sa nature même. L’idée qu’il soit possible d’atteindre une société idéale n’est-elle pas qu’une illusion, impossible à concrétiser : « Essayons plutôt de nous convaincre qu'une telle cité est possible, de quelle manière elle est possible » ?
Pour répondre à cette objection, Socrate définit l’utopie comme un « modèle », dont il faut essayer de se « rapproche[r] le plus possible », distinguant ainsi la réflexion philosophique, qui a le droit de rechercher l’idéal, de son application concrète, qui n’appartient pas au philosophe : « notre dessein n'était point de montrer que ces modèles pussent exister. »
En passant par une analogie avec l’art du peintre – la beauté d’un portrait ne dépend pas de l'existence réelle d'un beau modèle – il conclut en conduisant son disciple à admettre que le discours du philosophe, l'utopie élaborée, ne tire pas sa valeur de sa réalisation concrète : « Est-il possible d'exécuter une chose telle qu'on la décrit ? Ou bien est-il dans la nature des choses que l'exécution ait moins de prise sur le vrai que le discours […] ? »
En concluant sur une injonction, « Ne me force donc pas à te montrer parfaitement réalisé le plan que nous avons tracé dans notre discours », Platon cautionne l’utopie : elle ne tire sa valeur que de la justesse des fondements sur lesquels elle se développe. Il ouvre ainsi un vaste horizon à l’imagination des penseurs qui veulent dénoncer leur époque et améliorer leur société.
Histoire des arts : la sculpture
Miguel Angel Trilles, Le Progrès, 1922. Monument d’Alphonse XII, Parc du Retiro, Madrid
Cette sculpture fait partie du monument conçu par l’architecte José Grases Riera, en hommage au roi Alphonse XII, et inauguré en 1922. Construit dans le parc du Retiro à Madrid, face à un vaste bassin, il présente, en arrière-plan, une double colonnade ionique en hémicycle. En son centre un haut piédestal est surmonté d’une statue équestre du roi. Son socle offre quatre sculptures allégoriques représentant la Patrie, la Paix, la Liberté et le Progrès. C'est cette dernière qui est étudiée.
Pour voir un diaporama d'analyse

Espoir ou menace ?
L'argumentation
L’enjeu de la question posée sur « le progrès » implique un débat, donc une argumentation. Il est indispensable de réactiver les acquis dans ce domaine, en rappelant la différence entre « convaincre », qui concerne la logique de la démarche, et « persuader », qui vise à toucher les sentiments du destinataire par des procédés d’écriture.
On mettra en place les bases de l’analyse, en réservant l’approfondissement pour l’étude des textes, ce qui permettra de formaliser les acquis dans la conclusion.
Pour revoir l'argumentation
Histoire littéraire : l'héritage antérieur
La Renaissance
L’observation du tableau conduit à dégager l’opposition entre
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L’élan qui marque les débuts de la Renaissance avec l’essor des techniques, notamment l’imprimerie qui permet la diffusion des connaissances, et les grandes découvertes : l’époque ouvre un large espoir de progrès.
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Le frein brutal apporté par les guerres de religion : elles introduisent un doute. L’humanité est-elle vraiment capable de s’améliorer et d’améliorer sa société ?


Le XVIIIème siècle : le "siècle des Lumières"
Cette expression traduit d'abord la volonté de sortir la population des "ténèbres" de l'ignorance, donc de diffuser largement les connaissances afin d'"éclairer", notamment, ceux qui exercent un pouvoir au sein de la monarchie. Mais cette diffusion concerne tous les milieux sociaux, aussi bien les privilégiés qui fréquentent les salons parisiens, tels ceux de Mme Du Deffand, de Mme de Tencin ou de Mme Geoffrin, que ceux qui se réunissent dans les cafés, comme le "Procope" à Paris, les clubs, les loges de la Franc-Maçonnerie, les lecteurs des "gazettes", puis, en 1777, du Journal de Paris, le premier quotidien. C'est aussi le rôle que se donne l'Encyclopédie, ouvrage emblématique du siècle.
Mais le terme de "Lumières" qualifie aussi les hommes "éclairés", intellectuels, artistes, "philosophes", qui réfléchissent sur la société, en critiquent les abus et les injustices, imaginent les utopies d'un monde meilleur, et proposent des idées en faveur de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, notions fondatrices de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, proclamée en 1789.
L'esprit des Lumières représente donc un nouvel élan humaniste, qui veut replacer l'homme au centre des préoccupations, à la fois en tant qu'être doté de raison, capable d'esprit critique, mais aussi qu'"âme sensible", dont il faut toucher l'imagination et le cœur.
Prévost, le fontispice de l'Encyclopédie, BnF
EXPLICATION DU FRONTISPICE DE L'ENCYCLOPÉDIE
SOUS un Temple d’Architecture Ionique, Sanctuaire de la Vérité, on voit la Vérité enveloppée d’un voile, et rayonnante d’une lumière qui écarte les nuages et les disperse.
À droite de la Vérité, la Raison et la Philosophie s’occupent l’une à lever, l’autre à arracher le voile de la VÉRITÉ.
À ses pieds, la Théologie agenouillée reçoit sa lumière d’en-haut.
En suivant la chaîne des figures, on trouve du même côté la Mémoire, l’Histoire Ancienne et Moderne ; l’Histoire écrit les fastes, et le Tems lui sert d’appui.
Au-dessous sont groupées la Géométrie, l’Astronomie & la Physique.
Les figures au-dessous de ce groupe, montrent l’Optique, la Botanique, la Chimie et l’Agriculture.
En bas sont plusieurs Arts & Professions qui émanent des Sciences.
À gauche de la Vérité, on voit l’Imagination, qui se dispose à embellir et couronner la VÉRITÉ.
Au-dessous de l’Imagination, le Dessinateur a placé les différents genres de la Poésie, Épique, Dramatique, Satirique, Pastorale. Ensuite viennent les autres Arts d’Imitation, la Musique, la Peinture, la Sculpture et l’Architecture.
Diderotile.
Nicolas de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès humains, 1794-96, époque X : « Des progrès futurs de l’esprit humain »
Malgré le terme introducteur du titre, « esquisse », qui suggère un travail sommaire, schématique, une première approche d’un sujet, l’essai de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, est une œuvre ambitieuse : ses « époques » parcourent l’histoire, depuis que « Les hommes sont réunis en peuplades » (Première époque) jusqu’à « la République Française », la dernière et dixième « époque » Intitulée « Des progrès futurs de l’esprit humain », apporte à l’ouvrage sa conclusion, une projection dans un avenir qu’il voit radieux.
Pour lire l'extrait

Condorcet assigne à l’humanité un triple objectif, en decrescendo pour le domaine ciblé mais en gradation pour l’ambition formulée : « la destruction de l’inégalité entre les nations », « les progrès de l’égalité dans un même peuple » et « le perfectionnement réel de l’homme ».
La série d’interrogations qui suit précise les progrès qui restent à accomplir pour atteindre ces objectifs, et la récurrence du verbe « devoir » est déjà une façon de récuser une forme de fatalisme, de résignation face aux situations actuelles de « servitude », de « barbarie ». Un champ lexical péjoratif pour dépeindre toutes ces « inégalités », par exemple « dépendance », « humiliation », « appauvrissement », « préjugés », « stupidité », « misère »…, s’oppose à l’optimisme manifesté par Condorcet. Le passage s’ouvre, en effet, sur le terme d’« espérances » repris dans la dernière phrase, « la nature n’a mis aucun terme à nos espérances », et renforcé par le choix du futur de certitude : « nous trouverons ».

Comme tous les philosophes des Lumières, et comme leurs prédécesseurs de la Renaissance, Condorcet considère donc que l’homme est perfectible, perfection qu’il fonde sur sa nature même d’être doté de raison. N’est-ce pas le développement de sa raison qui lui a permis d’atteindre « l’état de civilisation où sont parvenus les peuples les plus éclairés, les plus libres, les plus affranchis de préjugés, tels que les français et les anglo-américains », éloge hyperbolique des peuples libérés par leur révolution ?
Pour préciser les sources possibles de ces progrès, Condorcet pose trois hypothèses, introduites par « soit ».
Fête de la Raison à Notre-Dame en 1793. Eau-forte, 1793. BnF
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La première révèle sa confiance en « de nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts », sources « de bien-être particulier et de prospérité commune ».
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La deuxième pose l’idée d’un progrès moral.
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La troisième, soutenue par une gradation, est encore plus ambitieuse : « le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques […], ou de celui des instruments qui augmentent l'intensité et dirigent l'emploi de ces facultés, ou même de celui de l'organisation naturelle de l'homme ? » C’est véritablement la naissance d’un homme nouveau qu’imagine ici Condorcet.
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755 : extrait 2nde partie
En réponse à un concours proposé par l’Académie de Dijon en 1753, Rousseau compose son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, publié en 1755, avec comme objectif de réfléchir sur l’histoire humaine pour « montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source de ses misères. »
Le discours se divise en deux parties. Le première dépeint l’état de « nature », état originel de l’homme ; la seconde étudie l’état de « culture », état social où la propriété engendre toutes les inégalités.
Pour lire l'extrait

L’homme primitif
Comme il n’a que des besoins naturels, s’alimenter, se protéger des rigueurs du climat, la nature offre des ressources suffisantes pour les satisfaire. De plus, ses désirs sont limités, il peut donc se suffire à lui-même : « ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains ». Mais il n’est pas pour autant un animal : il sait « se parer », se « peindre le corps de différentes couleurs », « embellir » leurs arcs et leurs flèches et faire de la musique. Rousseau met ici en place ce qu’on nommera le « mythe du bon sauvage » : « ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature ».
L’homme en société
Le connecteur « mais » souligne l’inversion du portrait. Elle vient de l’homme lui-même, du désir d’« un seul » d’avoir « des provisions pour deux ». Outrepassant les limites de la nature, l’homme perd sa liberté originelle : il a « besoin du secours d’un autre ». Parallèlement, il accuse deux « arts » découverts : « la métallurgie et l’agriculture », reprises par « le fer » et « le blé ». L’homme, en effet, modifie ainsi son environnement naturel, et l’économie se développe.
Les conséquences sont, selon Rousseau, toutes négatives. L’homme n’est plus seul face à la nature, les rapports de force séparent les hommes qui doivent protéger leurs possessions : « l’égalité disparut » et « la propriété s’introduisit ». On passe ainsi de l’idée de survie à celle de production, donc « le travail devint nécessaire », dont Rousseau donne une image douloureuse avec « la sueur des hommes » et « on vit bientôt l’esclavage et la misère croître avec les moissons. »
La révolution qui s’est déroulée du 22 au 25 février 1848 a conduit le roi à abdiquer et a établi la deuxième République. Hugo a été élu député de la Seine quand s’ouvre, à l’Assemblée nationale législative, un débat sur les lois concernant la prévoyance et l’assistance publique. Nous avons ici la transcription exacte du discours que Victor Hugo, prenant la parole en premier, prononce devant les parlementaires.
Ce discours suit la démarche argumentative d’ensemble fixée à cette forme d’expression depuis l’antiquité. Après un exorde destiné à capter l’attention de son auditoire, Hugo passe à la narration des exemples, suivie de son argumentation, rapide ici. Le discours se clôt par une péroraison, afin d’entraîner l’adhésion de ses collègues.
Par quels procédés Hugo, en dénonçant la misère et en incitant les parlementaires à agir, cherche-t-il à communiquer sa confiance en un progrès social possible ?
Victor Hugo : « Détruire la misère », discours du 9 juillet 1849 à l’Assemblée nationale
Pour lire l'extrait

Hugo à la tribune de l'Assemblée pour le centenaire, en 1878, de la mort de Voltaire
La dénonciation de la misère
La présentation des exemples
Pour soutenir une argumentation, les exemples sont essentiels, et, en les introduisant, Hugo insiste sur leur réalité par la répétition du mot « faits ». Son annonce inscrit ce tableau de « la misère » dans le registre pathétique par la reprise des interrogations rhétoriques dans une gradation spatio-temporelle soutenue par les anaphores : « voulez-vous savoir où elle en est, la misère ? Voulez-vous savoir jusqu’où elle peut aller, jusqu’où elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au moyen-âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où nous vivons ? Voulez-vous des faits ? » Ce ton pathétique est d’ailleurs renforcé par le rythme de la parole, signalant dans la transcription que « [l’]orateur s’interrompt », comme s’il reculait devant une terrible description, et par l’image médicale saisissante : « Comment veut-on guérir le mal si l’on ne sonde pas les plaies ? » Mais il révèle déjà ainsi l’objectif de son discours : il s’agit bien de « guérir » une société malade, donc d’une démarche qui croit en la possibilité d’un progrès.
Des exemples saisissants
Pour ne pas lasser son auditoire, Hugo se limite à trois exemples, de plus en plus courts, mais d’une intensité croissante, marquée par sa façon de les introduire : on passe de la formulation neutre, « Voici donc ces faits », à une question plus insistante, « En voulez-vous d’autres ? », pour finir sur une hyperbole : « Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore ? »
La vie du peuple parisien
Le premier exemple est une vision générale de la misère qui règne alors « dans ces faubourgs de Paris », avec une énumération, « des rues, des maisons, des cloaques », qui se ferme sur une métaphore répugnante : un « cloaque » désigne un égout, un endroit prévu pour collecter les eaux sales, les ordures, tous les immondices. Cette généralisation se traduit aussi par l’ensemble du peuple, ce que traduisent la répétition et l’énumération : « des familles, des familles entières », « hommes, femmes, jeunes filles, enfants ». Le même procédé pour amplifier cette vision pathétique se retrouve dans une autre énumération : « n’ayant pour lits, n’ayant pour couvertures, j’ai presque dit pour vêtement ».
Karl Girardet, « La visite des pauvres », 1844. Dessin in « Le Magasin pittoresque »

La description cherche, par un vocabulaire de plus en plus imagé, « des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes », à provoquer à la fois le dégoût des parlementaires et leur pitié par la vision finale : « des créatures s’enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l’hiver. » Il donne déjà l’impression que la mort menace.

Les intellectuels
Pour que les parlementaires, donc des hommes éduqués, se sentent davantage concernés, son deuxième exemple met en scène « les professions libérales » et non plus les seules « professions manuelles », dont la situation misérable pourrait être jugée comme plus « normale ». Il ne s’agit plus alors d’évoquer les conditions de vie, mais de renforcer l’image d’une mort atroce : « un malheureux homme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l’on a constaté, après sa mort, qu’il n’avait pas mangé depuis six jours. » La « [l]ongue interruption » qui suit cet exemple, laisse cette vision terrible marquer l’esprit de ses destinataires.
Norbert Gœneutte, La Soupe du matin, 1880. Huile sur toile, 115 x 165. Musée d’Orsay, Paris
La faim
Le dernier exemple, malgré sa brièveté, est rendu saisissant, d’abord par le fait qu’il s’agit d’« une mère et ses quatre enfants », puis par la précision géographique. Déjà Montfaucon reste un lieu symbolique dans l’imaginaire français, associé aux pendaisons et exécutions pratiquées jusqu’en 1760, puis cimetière destiné aux criminels exécutés en place de Grève.
Jean Fouquet, Les Grandes Chroniques de France, « Montfaucon » vers 1460. Détail d’une enluminure, BnF

Au XIXème siècle, Montfaucon ne sert plus de cimetière, mais est devenu une fosse géante qui recueille le contenu de toutes les fosses d’aisance de Paris, excréments ensuite transformés en engrais agricole, et les cadavres d’animaux. D’où le résumé brutal dans l’exclamation : ils « cherchaient leur nourriture dans les débris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon ! » On imagine aisément les dégâts que peut provoquer une nourriture récoltée dans un tel lieu !
La démarche argumentative
Argumenter de façon efficace, pour que le destinataire adhère à la thèse défendue par l’orateur, exige d’associer l’art de convaincre, de faire appel à la logique, et l’art de persuader, de faire appel aux sentiments.
L'énonciation
L’implication de l’orateur
Le « je » s’impose dès le début du passage, « Je ne suis pas », « Je suis », et s’affirme tout au long du discours, « Je ne dis pas », « Je dis », jusqu’à la conclusion, avec l’anaphore de « je voudrais ». Ainsi, son discours donne une image d'un orateur engagé, grâce à la transcription qui suggère son comportement, ses gestes, l’intonation de la voix. L’énergie qu’il met à soutenir sa thèse se reconnaît dans la multiplication des exclamations, dans l’élan donné par les énumérations en gradations, par les anaphores. En se dépeignant comme « pénétré » de son sujet, il témoigne de la valeur qu’il accorde à son rôle de parlementaire, évoquant, par exemple, sa « proposition formelle, une grande et solennelle enquête sur la situation des classes laborieuses et souffrantes en France » et le débat en cours, « la haute importance de la proposition qui vous est soumise. » Mais cela n’empêche pas son émotion, bien au contraire. Elle est soulignée par les moments de suspens (« L’orateur s’interrompt », « Longue interruption »), par l’interjection, « Eh bien », ou l’apostrophe douloureuse, « Mon Dieu », et observable par ses choix lexicaux qui accentuent le pathétique de la situation décrite.

L’implication des destinataires
Hugo met donc toute sa maîtrise de l’art oratoire pour retenir l’attention de ses destinataires qu’il interpelle à plusieurs reprises, avec force : « Remarquez-le bien, Messieurs ». Cependant, il prend soin de ne pas se placer en position de supériorité face à eux, de ne pas jouer les donneurs de leçon, en partageant avec eux une forme de culpabilité : « Je dis que de tels faits, dans un pays civilisé, engagent la conscience de la société tout entière ; que je m’en sens, moi qui parle, complice et solidaire ». Il tente aussi de dépasser les jeux des partis politiques, en englobant tous ses destinataires dans la décision à prendre : « Je voudrais que cette assemblée, majorité et minorité, n’importe, je ne connais pas, moi de majorité et de minorité en de telles questions ; je voudrais que cette assemblée n’eût qu’une seule âme ».
Quillembois, « Hugo à la tribune », in Le Caricaturiste, n°22, 28 octobre 1849
La transcription, qui indique les réactions de ses collègues, révèle l’efficacité de sa stratégie. Au début, les « [m]ouvements divers », et surtout les « [n]ouveaux murmures à droite », révèlent les réticences des opposants au projet de loi, voire leurs doutes : « Comment ? Comment ? ». Mais peu à peu, nous n’entendons plus cette désapprobation, les approbations de ses partisans dominent : « Oui ! oui ! à gauche », « Très bien ! très bien ». Le terme choisi dans la transcription, « Sensation », signale qu’il a effectivement réussi à émouvoir l’Assemblée, ce que confirme la fin du passage : « Bravo ! — Applaudissement ». Le but semble donc atteint.
La thèse
Elle encadre l’ensemble du discours. Elle est, en effet, posée dès l’ouverture du texte à partir d’une opposition lexicale entre deux mots, « souffrance » et « misère ». En faisant du premier « une loi divine », il se montre sans illusion sur la nature humaine, dont il juge qu’elle aura toujours des raisons de « souffrance ». En revanche, en déclarant, « je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère », il s’inscrit clairement parmi ceux qui croient au progrès social, ce que souligne sa précision lexicale : « je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire ».
Cette thèse est reprise, avec la gradation méliorative, dans la dernière phrase, exclamative et insistante : il s’agit de « marcher à ce grand but, à ce but magnifique, à ce but sublime, l’abolition de la misère ! »
Les arguments
Le premier argument répond à une objection, l’impossibilité d’atteindre un tel objectif. Il repose sur une comparaison, qui affirme l’espoir à travers un parallélisme : « La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain ; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu ».
Le deuxième argument fait appel à la responsabilité politique. C’est entre les mains de ceux qui exercent le pouvoir que repose la solution : « Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas le fait, le devoir n’est pas rempli. » Rappelons que la République vient à peine d’être rétablie, et qu’un « devoir » s’impose donc à ceux que la démocratie a portés au pouvoir. La reprise du verbe « devoir » élargit l’argument à l’ensemble de la société, en l’inscrivant dans le domaine de la morale, de « la conscience » : « ce sont là des choses qui ne doivent pas être », « la société doit dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses ne soient pas ! »
Enfin, le dernier argument, avec le passage de « torts » à « crimes », va encore plus loin, dans une exclamation qui fait appel à la religion : « de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l’homme, […] ce sont des crimes envers Dieu ! » Hugo rappelle ainsi le principe chrétien, l’amour du prochain. Il considère en fait que « la misère » ne détruit pas seulement les corps, elle détruit les âmes, et, en conduisant les hommes à la mort, elle outrepasse l’action divine qui seule doit décider du terme de la vie.
Mais le discours pose aussi des arguments plus implicites, deux dans le premier exemple.
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Le premier rappelle des faits historiques, qui sonnent comme une menace : « ces faubourgs de Paris que le vent de l’émeute soulevait naguère si aisément. » Dans de telles conditions, avec un peuple en proie à une telle misère, la révolte peut éclater à tout moment.
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Le second touche à la morale : si ces familles « vivent pêle-mêle », comment les « jeunes filles » pourraient-elles conserver leur vertu, et les « enfants » leur innocence ? La misère, avec la promiscuité qu’elle induit, favorise tous les vices et la délinquance.
Le deuxième exemple également avance un argument : « la recrudescence du choléra ». Hugo rappelle ici les épidémies, dues aux conditions d’hygiène déplorables, qui menacent l’ensemble de la population parisienne.
CONCLUSION
Hugo, qui avait, sous la Monarchie, siégé dans l’aristocratique Chambre des Pairs, soutient, dès la Révolution de 1848, le régime républicain, ce dont témoigne ce discours, dans lequel il s’engage, avec force, contre la misère, comme il le fera plus tard, en faveur de l’instruction obligatoire, de la liberté de la presse, ou de l’abolition de l’esclavage et de la peine de mort. En plaçant sous les yeux de ses collègues parlementaires l’horreur de la misère, il tente de les émouvoir, tout en affirmant, avec force sa foi dans le pouvoir de l’action politique pour faire progresser la société.
Il associe ainsi les trois éléments que le philosophe grec Aristote assignait à la rhétorique,
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le « logos », c’est-à-dire le message, son contenu, son organisation et la validité qu’on peut lui accorder en fonction des arguments et des exemples proposés,
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l’« éthos », la façon dont se présente l’orateur,
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le « pathos », le fait d’éveiller les sentiments de ses destinataires, leur compassion, leur indignation par exemple.
Ce discours permettra aussi de reprendre, avec les élèves, les fonctions du langage, en les rattachant aux observations effectuées, et de revoir les procédés de la modalisation.

Un exemple de progrès : autour de l'esclavage
Pour préparer la lecture cursive des deux textes, elle est précédée d’un exposé sur l’esclavage, destiné à présenter, d'une part la traite négrière, d'autre part la marche vers l’abolition.
Pour voir une vidéo sur "la traite négrière"
Victor Schœlcher, "Discours à Victor Hugo", 18 mai 1879
Révolté par les pratiques esclavagistes qu'il a vues dans les Caraïbes, Victor Schœlcher s'engage dans le combat abolitionniste, publiant livres et articles dans lesquels il réclame la disparition immédiate et totale de l'esclavage. Son combat conduit à l’abolition de l’esclavage promulgué le 27 avril 1848. C’est pour le commémorer que, le 18 mai 1879, un banquet présidé par Victor Hugo réunit cent-vingt convives, dont des députés, des sénateurs, des journalistes, des artistes. Victor Schœlcher prononce ce discours en son honneur.
François-Auguste Biard, L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, le 27 avril 1848, 1849. Huile sur toile, 261 x 391. Château de Versailles

Un hommage à Victor Hugo
Quand Schœlcher prononce ce discours, Victor Hugo, alors âgé de 77 ans, est de retour en France, après dix-neuf ans d’exil, depuis une dizaine d’années. Mais il continue à la fois son œuvre littéraire et sa participation à la vie politique. Il est donc encore considéré comme un guide, un maître à penser, d’où cet « honneur » qu’exprime l’orateur face à lui, et l’accueil que lui réservent les assistants, « tous ceux qui viennent d’acclamer si chaleureusement votre entrée ». L’éloge devient dithyrambique à travers les répétitions et les termes mélioratifs : « Vous, Victor Hugo, qui avez survécu à la race des géants, vous le grand poète et le grand prosateur, chef de la littérature moderne », « le défenseur puissant », le glorieux apôtre du droit sacré du genre humain. » En concluant, « Quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier », Schœlcher reconnaît la puissance de l’écrivain, qui a choisi de lutter en faveur de ceux qui souffrent, « de tous les déshérités, de tous les faibles, de tous les opprimés de ce monde ».
Pour lire l'extrait

L'œuvre civilisatrice de la colonisation française, Le Petit Journal, nov. 1911.
Une croyance dans le progrès
En rappelant les combats en faveur de « l’abolition de l’esclavage », Schœlcher souligne le succès obtenu par tous ceux qui se sont unis pour abolir l'esclavage, et les progrès déjà accomplis : « des créoles noirs et de couleur qui peuplent nos écoles ou qui sont déjà lancés dans la carrière ». Cependant, il considère que ces efforts ne sont pas suffisants, qu’il reste encore beaucoup à faire pour défendre « [l]a cause des nègres ».
Mais le dernier paragraphe de l’extrait, avec l’emploi du futur de certitude, révèle la foi dans le progrès qui anime Schœlcher. Il croit en l’expansion coloniale, qu’il associe à une œuvre civilisatrice, bénéfique aux populations indigènes : la « voix » de Victor Hugo « pénétrera jusqu’au cœur de l’Afrique, sur les routes qu’y fraient incessamment d’intrépides voyageurs, pour porter la lumière à des populations encore dans l’enfance, et leur enseigner la liberté, l’horreur de l’esclavage, avec la conscience réveillée de la dignité humaine » Il fait preuve d’un optimisme fervent dans « ce magnifique mouvement philanthropique », qui défend les valeurs de la « république », d’où sa certitude finira : le XIXème siècle « ne finira pas sans voir proclamer la fraternité de toutes les races humaines. »
Martin Luther King, "Je fais un rêve", 28 août 1963
Des émeutes raciales ont ponctué l’année 1963 aux États-Unis, divisant les représentants politiques entre partisans et adversaires de la ségrégation, au premier rang desquels le président démocrate Kennedy. Le 19 juin un projet de loi sur les droits civiques est adressé au Congrès, visant à interdire toute discrimination dans les lieux publics, les écoles, les listes électorales et pour les emplois. En août, une grande marche « pour l’emploi et la liberté » est organisée par le Mouvement des Droits civiques, non violent, et c’est à cette occasion que, devant le Mémorial de Lincoln à Washington, le pasteur protestant Martin Luther King prononce, devant 250 000 manifestants, un discours resté célèbre : « I have a dream ». Le passage retenu suit un mouvement chronologique : le rappel du passé, la situation actuelle, l’élan vers le futur.

Pour lire l'extrait

Daniel Chester French, Abraham Lincoln, 1914-1922. Marbre, 6 m x 6 m. Lincolm Memorial, Washington D.C.
Discours de Martin Luther King devant le Mémorial de Lincoln à Washington, le 28 août 1963
Le rappel du passé
Le lieu de la manifestation est symbolique, devant le monument construit en l’honneur d’Abraham Lincoln, président de 1860 jusqu’à son assassinat en 1865. C’est lui, en effet, qui promulgua cet « acte d’émancipation » dont Martin Luther King rappelle le centenaire, sur un ton lyrique : il « faisait, comme un grand phare, briller la lumière de l'espérance aux yeux de millions d'esclaves noirs marqués au feu d'une brûlante injustice ». Il joue ici sur l’image de la lumière, reprise par la comparaison : « Ce fut comme l'aube joyeuse qui mettrait fin à la longue nuit de leur captivité. » Des lignes 14 à 17, il introduit une seconde comparaison, faisant de cet acte un « chèque » signé, donc « une promesse dont héritait chaque Américain » : « Aux termes de cet engagement, tous les hommes, les Noirs, oui, aussi bien que les Blancs, se verraient garantir leurs droits inaliénables à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur. »
La situation présente
Le connecteur « Mais », au début du deuxième paragraphe, introduit le contraste, souligné par l’anaphore « cent ans ont passé », avec la situation à l’époque du discours : « cent ans ont passé ». La gradation des images dans ce paragraphe concrétise et amplifie la « honteuse situation » que dénonce Martin Luther King. D’où la conclusion qui poursuit la comparaison au chèque : « Au lieu d'honorer son obligation sacrée, l'Amérique a délivré au peuple noir un chèque sans valeur; un chèque qui est revenu avec la mention "Provisions insuffisantes". » En citant trois États ségrégationnistes du sud des États-Unis, la Géorgie, le Mississipi et l’Alabama, King rappelle le contexte qui a conduit à cette marche, les émeutes, ou l’action du « gouverneur » George Wallace, élu en 1963 sur le slogan « Ségrégation maintenant, ségrégation demain, ségrégation pour toujours », qui avait tenté d’empêcher les deux premiers étudiants noirs d’accéder à l’Université de l’Alabama.
C’est ce qui explique les revendications formulées par l’orateur : « encaisser ce chèque, un chèque qui nous fournira sur simple présentation les richesses de la liberté et la sécurité de la justice. »
L'avenir
Par l’anaphore « le moment est venu » et en affirmant « 1963 n’est pas une fin mais un commencement », Martin Luther King donne de l'avenir une double image, contrastée :
D’un côté, il lance une menace. En mentionnant « [c]et étouffant été du légitime mécontentement des Noirs », il rappelle, en effet, les émeutes, et annonce un « péril », un « rude réveil si le pays retourne à ses affaires comme avant ». D’où l’avertissement, avec un futur de certitude, « Il n'y aura plus ni repos ni tranquillité en Amérique tant que le Noir n'aura pas obtenu ses droits de citoyen », et l’image saisissante des « tourbillons de la révolte ».
De l’autre, il exprime une réelle confiance dans un progrès possible, qui pourra « réaliser les promesses de la démocratie ». La reprise en anaphore, de Je rêve », qui reprend « je fais pourtant un rêve », développe cette foi en un monde futur qui prouvera « que tous les hommes sont créés égaux. » Sont ainsi soulignés, par des images, les termes clés qui illustrent le progrès : « l’aube brillante de la justice », « la table de la fraternité », une « oasis de liberté et de justice ». Le passage se ferme sur une image souriante de bonheur : « les petits garçons et petites filles noirs, les petits garçons et petites filles blancs, pourront tous se prendre par la main comme frères et sœurs. »
Méthodologie : vers la contraction de texte
Pour voir la correction de la contraction
Les textes argumentatifs se prêtent tout particulièrement à une approche de la contraction de texte. Une pratique progressive sur des textes courts est essentielle.
Dans un second temps, on propose une contraction en 90 mots (avec une marge de plus ou moins 10%) sur le début, des lignes 1 à 25, du texte de Martin Luther King.
Jules Verne, Cinq Semaines en ballon, 1863
Cinq Semaines en ballon est le premier roman de Jules Verne, publié en 1863 par l’éditeur Hertzel qui crée, à cette occasion, une collection intitulée « Voyages extraordinaires ». Elle regroupera les 62 romans de l’auteur et ses 18 nouvelles, tous illustrés. Son œuvre est influencée par le scientisme qui se développe dans la seconde moitié du XIXème siècle, idéologie qui considère que l’esprit rationnel propre à la science et ses pratiques doivent être appliqués à tous les domaines de l’existence, vie politique, économique, intellectuelle, sociale et morale… Ainsi, ses fictions divertissantes se fondent sur les progrès de la science, mais souvent de façon visionnaire.
Pour voir l'extrait


Le roman, sous-titré « Voyage de découvertes en Afrique par trois Anglais », raconte les multiples aventures vécues par le docteur Samuel Fergusson, son serviteur Joe et son ami Dick Kennedy, au cours de leur parcours de Zanzibar à Saint-Louis, port de l’actuel Sénégal, survolant l’Afrique d’est en ouest (cf. carte supra) dans un ballon, le « Victoria », gonflé à l’hydrogène. Quelle conception du progrès Jules Verne développe-t-il à travers la description de l’histoire de l’humanité faite à l’occasion de cette conversation ?
La marche de l'humanité
L'histoire des migrations
Le long récit du docteur représente l’histoire de l’humanité à partir d’une formule évocatrice de l’évolution : « la marche des événements ». Il invite ainsi son ami à le suivre dans son analyse : « considère les migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même conclusion que moi ». C’est donc aussi sur la géographie qu’il fonde une description qui souligne la façon dont, à tour de rôle, chaque continent assure sa puissance.
Il fixe comme point de départ « l’Asie ». En fait, vu la durée fixée, « [p]endant quatre mille ans peut-être », il s’agit, non pas de l’orient lointain mais de l’Asie Mineure (entre autres la Turquie actuelle), celle du temps de l’antiquité grecque, du temps d’Homère qui évoque, à propos de la contrée de Troie dans l’Iliade, les « moissons dorées » produites. C’était donc alors une terre riche et prospère.
En remontant le temps de « deux mille ans », vient le tour de l’Europe, qui s’affirme, « jeune et puissante ».Pensons à l’européocentrisme qui atteint son apogée au XVIIIème siècle, « siècle des Lumières ».
Mais, au XIXème siècle, l’Amérique, fondée en tant qu’État indépendant en 1783, prend le relais. Dès cette époque, les États-Unis d’Amérique développent, une politique d’immigration intensive au départ de l’Europe.
Cela conduit forcément à envisager la situation de l’Afrique. Dans ce cycle des continents, l’Afrique, encore largement inexplorée et considérée comme barbare à l’époque et où écrit Jules Verne, est présentée comme la puissance future : « Alors l’Afrique offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles dans son sein. » La conquête coloniale a, en effet, déjà commencé en Algérie en 1830, puis, au milieu du siècle, au Sénégal et en Afrique sub-saharienne : une réelle expansion semble s’ouvrir.
La cause de ces migrations
Le discours du docteur développe une métaphore filée, qui reprend une image héritée de l’antiquité, celle de Gaïa, la terre-mère. Dans la mythologique grecque antique, Gaïa, selon la cosmogonie d’Hésiode, sortie du Chaos, a engendré seule Ouranos, le Ciel, lui-même père de Cronos, le dieu qui présida à « l’âge d’or ». Elle a servi de fondement à une allégorie de la terre nourricière de ses « enfants », qu’on retrouve ici : « L’Asie est la première nourrice du monde », l’Amérique a de « nourrissantes mamelles » ; et la formule « dans son sein » employée pour situer « les trésors » de l’Afrique, joue sur le sens banal, « à l’intérieur », et sur cette valeur métaphorique.
Gaïa-nourricière. Panneau de Tellus, 13-9 av. J.-C., Ara Pacis, Rome

Mais cette fonction nourricière s’épuise, comme pour le lait d’une nourrice : ainsi l’Asie voit « son sein épuisé et flétri ». L’image d’un épuisement des ressources que fournit la terre se répète ensuite pour chaque continent : pour l’Europe, « déjà sa fertilité se perd ; ses facultés productrices diminuent chaque jour », sa « vitalité […] s’altère », annonce « d’un épuisement prochain », et des « terrains à bout de forces » sont le sort futur de l’Amérique.
Selon le récit de Fergusson, l’évolution de l’humanité dépend donc bien des ressources naturelles que fournit la terre. C’est de là qu’il déduit l’avenir de l’Afrique, « quand les régions de l’Europe se seront épuisées à nourrir leurs habitants ».
La marche de l'humanité

Un être aveugle
Le point de départ de cette critique est une réalité scientifique : les ressources naturelles sont limitées. Ainsi, le champ lexical, « se seront épuisées », « épuisé », « épuisement », et l’antithèse qui fait de l’Amérique, « une source non pas inépuisable, mais encore inépuisée » renforcent cette idée. Elle est aussi illustrée par des images saisissantes, par exemple de la désertification de l’Asie mineure : « les pierres ont poussé là où poussaient les moissons dorées d’Homère ». Par les verbes qui suggèrent cet épuisement, « sa fertilité se perd ; ses facultés productrices diminuent chaque jour », « une vitalité qui s’altère », Jules Verne évoque aussi les famines, qui se sont succédé aux XVIIème et XVIIIème siècles à cause de « ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources ». L’allusion à « ces maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les produits de la terre » est un fait encore plus récent qui a dû frapper Jules Verne : le mildiou, maladie de la pomme de terre en Irlande entre 1843 à 1851, a provoqué une terrible misère, cause d’ailleurs d’une importante immigration aux États-Unis.
James Mahony, Scène à Skibereen (Irlande), The Illustrated London News, 1847
Mais, si les maladies ne viennent pas de lui, c’est bien l'homme qui est coupable car il ne tire pas les conséquences de ces épuisements successifs, n’apprend pas à mieux utiliser les ressources naturelles qui lui sont offertes. Bien au contraire, il ne pense qu’à en abuser, d’où ces verbes qui montrent son excès : les peuples d’Asie vont « se jeter sur l’Europe », ceux d’Europe « se précipiter » sur l’Amérique. Pire encore, il contribue directement à cet épuisement. Le futur choisi pour exprimer l’avenir de l’Amérique marque une certitude, née des observations antérieures d’abord sur la déforestation, « ses forêts vierges tomberont sous la hache de l’industrie », puis sur une surexploitation des sols, soulignée par la répétition adverbiale et le contraste des chiffres : « son sol s’affaiblira pour avoir trop produit ce qu’on lui aura trop demandé ; là où deux moissons s’épanouissaient chaque année, à peine une sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. »
Sa faculté de progresser
Cependant, l’homme est aussi un créateur, capable des plus extraordinaires inventions. Jules Verne traduit, en promettant à l’Afrique un bel avenir, toute sa confiance en un progrès de la science, qui peut permettre à l’humanité de dominer la nature pour la mettre à son service : « Ces climats fatals aux étrangers s’épureront par les assolements et les drainages ; ces eaux éparses se réuniront dans un lit commun pour former une artère navigable. » Rappelons que c’est en 1859 qu’a commencé, sous la direction de Ferdinand de Lesseps, le percement du Canal de Suez. Le discours devient même visionnaire - quand il termine sur une promesse exaltée : « se produiront des découvertes plus étonnantes encore que la vapeur et l’électricité. » Certes, c’est en 1855 qu’a été découverte une première source pétrolifère en Iran, mais cette source d’énergie, le pétrole, avec tout le développement induit, ne sera exploitée qu’à partir de la première moitié du XXème siècle.
Mais, si Joe, serviteur de Fergusson, manifeste un réel enthousiasme face à ce progrès offert, l’autre personnage, Dick Kennedy, se montre lui, plus réservé. Sans nier le progrès, notamment dans « l’industrie », il émet deux réserves sur son intérêt :
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Son exclamation, « cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l’industrie absorbera tout à son profit ! », dissocie nettement les progrès techniques de la promesse de bonheur posée par Fergusson.
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Son pessimisme est encore plus net dans ses exclamations finales, où il met en place, en faisant de la machine un monstre dangereux, une vision apocalyptique de la destruction de la planète : « À force d’inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à trois milliards d’atmosphères fera sauter notre globe ! »
Le débat reste donc ouvert : si l’humanité progresse, où ses progrès peuvent-ils la conduire ?
CONCLUSION
Jules Verne développe ici une vision linéaire du progrès, fondée à la fois sur les capacités de l’homme à inventer de nouvelles techniques pour améliorer son environnement, et sur les richesses naturelles nouvelles offertes tour à tour par les différents continents. Mais deux limites freinent cet optimisme, d’une part l’épuisement des ressources naturelles, d’autre part « l’hybris » même de l’homme, ses excès mais aussi le fait qu’il joue, parfois, à l’apprenti-sorcier, risquant alors de se voir détruire par ses propres créations. Il serait donc nécessaire que les efforts de progrès soient rigoureusement encadrés par une éthique.
Ce texte ouvre sur des questions tout à faire actuelles, notamment sur la notion de « développement durable » avec l’importance de l’idée que les ressources naturelles ne sont pas « inépuisables ». Il interroge aussi sur les causes des migrations humaines, souvent liées aux ressources potentielles espérées. Enfin, pensons aux nouveaux lieux explorés depuis Jules Verne, les océans, l’espace – peut-être de futurs lieux de migrations ? – et aux techniques de plus en plus élaborées, aujourd’hui dans les domaines de la génétique, de l’intelligence artificielle, du transhumanisme…
Littérature et prospective : deux lectures cursives
Jules Verne, De la Terre à la Lune, chapitre 28, 1865
Sous-titré « trajet direct en 97 heures 20 minutes », le roman de Jules Verne, De la Terre à la Lune, s’affirme clairement comme une œuvre d’anticipation : une association de militaires et de scientifiques, le Gun Club, décide d’envoyer dans la Lune, au moyen d’un canon géant, un « projectile », un obus, habité par trois hommes. Après de multiples difficultés, le tir est effectué au chapitre 26… et le chapitre 28 apporte un rapide dénouement, qui interroge sur la valeur des progrès scientifiques.
Pour lire l'extrait

Le langage scientifique reproduit dans la note met d’abord en valeur l’échec de l’expérience : c’est l’ignorance qui l’emporte, car aucune des deux hypothèses formulées ne peut être vérifiée.
Mais les deux exclamations qui suivent, « Que de questions soulevait ce dénouement inattendu ! Quelle situation grosse de mystères l’avenir réservait aux investigations de la science ! », introduisent un changement de ton : cet échec, cette ignorance n’empêcheront en rien la poursuite du progrès grâce aux « investigations de la science ». D’où l’éloge des voyageurs, « hardis explorateurs » : ils « ont joué leur vie » tout simplement pour « agrandir le cercle des connaissances humaines », par désir de découvrir, de pénétrer « tous les mystères » de l’espace et de la lune.

La fin du texte met en place un contraste.
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D’un côté, « un sentiment de surprise et d’effroi » devant, à la fois, l’audace de prendre un tel risque, et l’imagination de la mort qui peut guetter ces explorateurs.
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De l’autre, la « confiance » de Maston, un des scientifiques qui a participé à l’expérience, accentué par le discours rapporté direct. Il affirme sa foi inébranlable en l’esprit humain : « À eux trois ils emportent dans l’espace toutes les ressources de l’art, de la science et de l’industrie. Avec cela on fait ce qu’on veut, et vous verrez qu’ils se tireront d’affaire ! »
Le débat reste à nouveau ouvert. La grandeur de l’homme vient de cette volonté d’en savoir davantage, que rien n’arrête. Mais le succès n’est jamais garanti.
De Montaut, illustration chap. 26, "Feu !". De la Terre à la Lune, 1865
Pour lire l'entretien
Entretien avec Thomas Pesquet, réalisé par Anna Musso, L’Humanité, 4 octobre 2017
Thomas Pesquet, né en 1978, intègre, dès 2009, l’Agence spatiale européenne, et est le dixième astronaute français à partir dans l’espace en décollant vers la Station spatiale internationale en novembre 2016. Chargé de la maintenance de l’ISS jusqu’en juin 2017, il réalise de nombreuses expériences scientifiques et effectue deux sorties dans l’espace.

L’intérêt d’aller dans l’espace
En réponse aux questions posées, l’astronaute explique à quel point faire des expériences dans l’espace permet de « découvrir et de comprendre des phénomènes physiques, biologiques, technologiques impossibles à discerner au sol ». Ces progrès dans « la connaissance » ont, ensuite, des applications sur terre dans de nombreux domaines. L’autre intérêt est d’apprendre « à vivre dans l’espace ».
L’avenir de la conquête spatiale
Mais ses réponses révèlent aussi une projection dans l’avenir : « Nous espérons aussi pouvoir embarquer plus de personnes avec nous, puis, plus tard, l’humanité dans l’espace. » Il reprend un rêve ancien, « aller sur Mars », en en soulignant le double avantage.
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D’une part, étudier « l’apparition et la disparition de la vie » sur cette planète, « jumelle de la Terre », est utile pour mieux comprendre les mécanismes de la vie.
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D’autre part, cela préparerait à envisager les conditions de survie des humains sur Mars, si la vie sur terre était menacée : « ces missions amèneront à s’interroger sur la possibilité de présences permanentes ».
Enfin, il insiste sur les menaces que « l’activité humaine » fait peser sur la terre, notamment en constatant davantage, vu de l’espace, « le problème du réchauffement climatique », d’où son injonction finale : « La Terre, nous n’en avons qu’une, il faut s’en occuper. »
Bill Stafford, portrait officiel de Thomas Pesquet, avant d'embarquer dans la fusée russe Soyouz pour rejoindre l'ISS. ESA
POUR CONCLURE
La mise en relation des réponses de Pesquet avec l’extrait de Jules Verne permet de mesurer ce qu’est la littérature d’anticipation : une projection dans un avenir, certes parfois fantaisiste, mais qui révèle à la fois une confiance dans les possibilités de progrès dans la connaissance, notamment scientifique, et comment l’esprit humain s’emploie à réaliser des rêves, souvent utopiques à l’origine.
On peut penser à L’Histoire comique des États et Empires de la Lune, récit composé vers 1650 par Savinien Cyrano de Bergerac, qui, pour faire une satire de son époque, imaginait déjà la réalisation de ce vieux rêve de l’humanité, aller sur la lune.
Émile Zola, L’Argent, chapitre II, 1891
Pour lire l'extrait
L’Argent est le dix-huitième roman de l’immense ensemble de Zola, « Les Rougon-Macquart », mise en pratique de la théorie naturaliste du romancier qui veut représenter ainsi « L’Histoire sociale d’une famille sous le Second Empire ». À partir de l’ancêtre Adélaïde Fouque, sujette à des crises nerveuses, et de sa descendance, d’une part de son mari Rougon, d’autre part de son amant Macquart, alcoolique, Zola entend illustrer, à travers les personnages, parfois récurrents, de ses romans, les effets de l’hérédité en lien avec le milieu social.
L’intrigue du roman se situe en 1868-69, à la fin du Second Empire, alors que l’essor industriel s’associe à la puissance des financiers, indispensable au développement économique mais aussi cause de scandales retentissants, tel le krach de la banque de l'Union Générale en 1882, ou le scandale de Panama, en 1889.

Arbre généalogique des Rougon-Macquart : mise en pratique de la théorie naturaliste de Zola. Une page d’amour, 1878
Son héros, Aristide Rougon, dit Saccard, financier déjà présent dans La Curée (deuxième roman de 1871), ne se résigne pas à la ruine qui le frappe après son échec à la Bourse. Il rêve de reconquérir gloire et fortune au moyen d’une nouvelle spéculation. Il fait alors la connaissance de Madame Caroline, et de son frère, l’ingénieur Hamelin, avec lequel elle était partie vivre en Égypte à l’occasion de la création du canal de Suez. Elle a alors réalisé de nombreuses aquarelles représentant ces paysages orientaux, tandis que son frère, lui, a élaboré un projet industriel, qui provoque l’enthousiasme de Saccard, prêt à lui apporter un soutien financier.
Comment Zola représente-t-il les conditions susceptibles de conduire l’humanité au progrès ?

L'effet de réel
Une description réaliste
Le point de départ de la description est les aquarelles que Madame Caroline a peintes lors de son séjour en Égypte : les démonstratifs qui les présentent, « cette gorge du Carmel que vous avez dessinée là », « ces épures sèches », « ces tracés linéaires » inscrivent par avance le paysage dans la réalité.
La description représente un cadre contrasté :
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D’un côté, le cadre naturel est riche de potentialités : il est ouvert sur la mer, avec un « sol fertile », des « plaines » cultivables, et un « ciel charmant », donc un climat favorable.
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De l’autre, le sous-développement est mis en évidence. Les lieux évoqués sont montrés comme sans vie, laissés à l’abandon : « il n’y a que des pierres et des lentisques », avec la négation restrictive, « ces ports encombrés de sable », « ces plaines dépeuplées, ces cols déserts ». Mais, surtout, le lexique péjoratif montre que la misère y règne, à la fois la « crasse », donc le manque d’hygiène, et « l’ignorance », qui maintient le peuple dans un état primitif.
Une image de progrès
Zola fonde sa description sur un fait réel, le percement du canal de Suez, commencé en 1859, 161 kilomètres pour unir la mer Rouge à la Méditerranée réduisant ainsi la distance entre l’Europe et l’Asie, et inauguré en 1869.

Port-Saïd dans les années 1879-1900. Tropenmuseum
À cette occasion, pour recevoir le matériel venu d’Europe pour le creusement du canal, a été fondée, par Saïd Pacha, la ville de Port-Saïd, d’abord modeste campement destiné à accueillir les ouvriers et leurs familles. Une gradation, marquée par les chiffres et les adjectifs, en reproduit le développement : « ce Port-Saïd qui, en si peu d’années, venait de pousser sur une plage nue, d’abord des cabanes pour abriter les quelques ouvriers de la première heure, puis la cité de deux mille âmes, la cité de dix mille âmes, des maisons, des magasins immenses, une jetée gigantesque. » Ce progrès se résume dans les deux derniers mots : « de la vie et du bien-être ». À aucun moment ne sont évoqués les obstacles rencontrés ou les difficultés subies par les hommes ; au contraire, avec les verbes pronominaux, tout paraît se faire tout seul, « les champs se défricher, des routes et des canaux s’établir ».
Les moyens du progrès
Deux éléments soutiennent ce progrès.
Influencé par le positivisme d’Auguste Comte, et le scientisme qui s’impose dans la seconde moitié du XIXème siècle, Zola accorde le premier rôle à la science. C’est elle, en effet, qui permet les progrès mentionnés dans l’extrait : dans l’agriculture, avec le défrichement des « champs » ou les « canaux » qui servent à l’irrigation mais aussi aux infrastructures, essentielles au commerce, comme les « routes », les « jetées » qui permettent de créer des « ports », donc la circulation des « navires de haut bord ». La formule méliorative, « tous les raffinements de la science », illustre ce passage d’un état sauvage à une civilisation avancée.
Mais la science, selon Zola, a besoin de l’argent pour ses réalisations. Rappelons que le héros est un financier, habitué aux spéculations boursières, une Bourse qui affirme sa puissance au XIXème siècle. D’où l’assertion redoublée à la fin de chaque paragraphe : « Oui ! l’argent fera des prodiges. », « L’argent, aidant la science, faisait le progrès. » Le chapitre II a aussi montré que son intérêt pour le projet d’Hamelin a été éveillé quand celui-ci a évoqué « un filon d’argent sulfuré considérable » dans les gorges du Carmel, ce que rappelle cet extrait : « dès que la mine d’argent sera en exploitation, il y poussera d’abord un village, puis une ville. »
Les deux personnages présents dans cet extrait sont, en fait, des porte-parole de Zola, qui proclame sa foi dans le progrès.
Une vision grandiose
